L’amour selon Matzneff (interview dans L’Humanité du 02.10.10)

L’amour selon Matzneff

6610.jpg(extrait de l’interview de Gabriel Matzneff par Franck Delorieux publiée dans le supplément littéraire de L’HumanitéLes Lettres françaises, du 2 octobre 2010)

(…) Dans le poème Marquise, Corneille avertit une jeune fille qui repousse ses avances parce qu’elle le juge trop vieux : « Vous ne passerez pour belle / Qu’autant que je l’aurai dit. » Ca a l’air présomptueux, prétentieux, mais c’est la vérité, et si j’évoque aujourd’hui aux Lettres françaises les jeunes inspiratrices du Baiser volé et de Marquise, c’est uniquement parce qu’elles ont inspiré, l’une un tableau à Fragonard, l’autre un poème à Corneille. Sans le peintre, sans l’écrivain, personne ne saurait aujourd’hui qu’elles ont un jour existé. Eh bien, je pense la même chose des adolescentes qui ont partagé ma vie, mon lit, et qui demeureront à jamais couchées dans les pages de mes poèmes, de mes romans, de mon journal intime. C’est immodeste, comme est immodeste l’Exegi monumentum d’Horace, mais la modestie est une vertu dont un écrivain ne doit user qu’à doses homéopathiques. Un artiste modeste est toujours suspect (comme l’est un Don Juan qui serait végétarien et ne boirait que de l’eau). Goethe disait que les gens modestes ont toujours une bonne raison de l’être. Un artiste doit être fou d’orgueil. Quand un peintre prend sa palette, ses pinceaux, et commence à barbouiller une toile, il faut qu’il soit animé de la certitude qu’il va peindre le tableau que personne n’a peint jusqu’alors, un tableau unique qui sera le plus beau de la terre, sinon c’est inutile, autant aller se balader au bois de Boulogne. Moi aussi, quand je décapuchonne mon stylo et commence à noircir une page blanche, je dois me dire que ce livre, je suis le seul à pouvoir l’écrire, que ce qu’avec mon talent d’écrivain je fais jaillir de mon cœur, de mon cerveau, de mes entrailles, de mon sperme, de mon sang, est unique, incomparable. Nous autres artistes, nous devons être fous d’ambition, non certes d’ambition sociale, de réussite mondaine, je ne parle pas de ça, mais d’ambition de beauté résurrectionnelle. Oui, ivres d’ambition, d’orgueil, de confiance en soi. Certes, un tel espoir de vaincre la mort est peut-être illusoire, mais c’est une illusion féconde qui nous rend heureux, une stimulante chimère qui nous insuffle l’enthousiasme créateur et la force de résister aux épreuves de la vie. (…)

Vivre, mode d’emploi

Chronique de Gabriel Matzneff du 29.08.10

5462.jpgRéponse à un lecteur, professeur de lettres, qui m’écrit vouloir se donner la mort

Cher Monsieur, Je viens de recevoir votre lettre et je vous remercie de l’intérêt que vous y témoignez pour mon travail. Je suis cependant attristé par son ton sombre, désespéré.

La vie est une aventure captivante et, puisque vous lisez mes livres, vous savez qu’ils sont tous animés par une extrême gourmandise de la vie, de ses plaisirs, de ses passions.

Dans La Diététique de Lord Byron, qui est parmi mes essais un de ceux où j’ai mis le plus de moi-même, je montre que la diététique, ce n’est pas seulement le souci de se maintenir en bonne forme physique ; que ce mot exprime un désir beaucoup plus profond, et riche, d’harmonie, de plénitude humano-divine.

J’espère que mes livres insufflent à ceux et à celles qui le lisent un surcroit d’énergie vitale, un supplément de joie ; qu’ils accroissent leur amour de la liberté, leur soif de bonheur, leur capacité de résistance.

Depuis mon adolescence, que fais-je d’autre que résister ? Aux autres, certes, mais aussi aux pulsions négatives jaillies de mon propre cœur. Et mes livres, qu’il s’agisse de mes poèmes, de mes romans ou de mon journal intime, expriment tous, chacun à sa manière, cet esprit de résistance, ou, en d’autres termes, cette victoire de l’amour sur la mort.

Voyagez, tombez amoureux, transmettez le goût de la langue française et de ses enchanteresses beautés à vos élèves, battez-vous pour les causes qui vous semblent justes, ouvrez les yeux sur le monde qui vous entoure et dont vous ne connaissez qu’une part infime, partez à la découverte, passionnez-vous, bougez-vous !

Jamais je ne conseillerai à qui que ce soit de renoncer, et ce ne sont certes pas des leçons de renoncement que vous trouvez dans mes livres. La vie est si brève, une allumette grillée dans la nuit de l’éternité. Le peu de temps que nous avons à vivre sur cette terre, nous devons le vivre avec gourmandise, curiosité et reconnaissance.

Je tâche, pour reprendre la parole de l’Évangile, à faire « fructifier mon talent » : j’ai beaucoup aimé l’amour, je l’aime plus que jamais, j’écris des livres qui, je l’espère, sont de beaux livres, je suis sans cesse à sauter dans un avion ou un train. Je ne suis plus un jeune homme, mais cet amour de l’amour, de la beauté, de l’aventure est toujours bien vivant en moi et je souhaite pouvoir en jouir pendant très longtemps encore.

Le 15 septembre prochain paraîtra aux Éditions Léo Scheer mon nouveau livre, Les Emiles de Gab la Rafale. Et, à peu près simultanément, les Éditions du Sandre publieront un gros ouvrage collectif sur moi et mon travail d’écrivain. J’espère que la lecture de ces deux livres aura sur votre complexion un effet roboratif ; qu’après les avoir lus, vous n’aurez plus envie de mourir, mais, au contraire, le désir de vivre et d’être heureux.

Gabriel Matzneff