Interview de Gabriel Matzneff pour le site Parutions.com

Entretien avec Gabriel Matzneff 

Vendredi 10 décembre 2010. Gabriel Matzneff est attablé au bar de l’hôtel Bedford, succursale feutrée des éditions Léo Scheer. De retour d’Italie, ce pays devenu au fil des ans comme sa patrie de cœur, l’écrivain retrouve, accablé, un Paris glacé, au plafond gris et bas. D’abord réconforté par son éditeur Florent Georgesco, réchauffé ensuite par un bon thé, le voici se prêtant, deux heures durant, au jeu de l’entretien – poursuivi ensuite par »émiles ». Il fallait quelque peu de temps, et un rien d’espace, pour évoquer ce double événement : la parution chez Léo Scheer des Émiles de Gab la Rafale, «roman électronique» enlevé et kaléidoscopique, et celle, aux éditions du Sandre, de Gabriel Matzneff, véritable bible couleur or, où une ribambelle d’écrivains, de critiques littéraires, d’universitaires, de lecteurs, d’amis, une amante aussi, communient dans la fidélité à celui qui nous a donné Le Défi, Vénus et Junon, Les Passions schismatiques, Ivre du vin perdu, Isaïe réjouis-toi, Les Moins de seize ans, Douze poèmes pour Francesca et Le Taureau de Phalaris, bien d’autres livres encore, parmi lesquels des romans, des essais, des recueils d’articles ou de poèmes, des volumes de journal intime.. Vaste entretien, donc, où il est question, pêle-mêle, d’écriture, de passions, de schismes, du moi, de l’autre, de l’amour, de la résurrection, et même, morbleu ! de cette satanée morale…

PREMIÈRE PARTIE


Parutions.com : Gabriel Matzneff, en septembre ont paru, chez Léo Scheer, Les Émiles de Gab la Rafale, et simultanément ou presque, un beau volume en forme d’hommage intitulé Gabriel Matzneff, édité par les Editions du Sandre et orchestré par Florent Georgesco, éditeur chez Léo Scheer. Cette somme réunit un fragment de journal inédit, des études sur votre œuvre et ses sources (l’antiquité gréco-romaine, l’Église orthodoxe, Dumas, Dostoïevski, Hergé, d’autres encore), sur votre écriture, par de jeunes universitaires, des témoignages et des portraits par des amis, le journal intime d’une jeune amante, un florilège critique, de nombreux entretiens, des photographies, un thème astral, etc. Pourriez-vous nous dire ce qui a déterminé la naissance de ces deux livres, puis nous faire part de votre sentiment concernant la somme Gabriel Matzneff ?

Gabriel Matzneff : Les ordinateurs sont des bêtes un peu bizarres, qui, un jour, ne s’allument plus ; vous avez alors perdu tout votre travail. Moi, Dieu merci – je touche du bois –, ça ne m’est jamais arrivé, mais c’est arrivé à des amis, dont l’un, un jeune agrégé, a ainsi perdu sa thèse, très avancée, sur Bossuet et Fénelon. Deux ans de travail à jamais perdus ! C’est pourquoi j’ai décidé de photocopier mes émiles (c’est ainsi que j’appelle les e-mails, les courriels), de les sauvegarder, comme je sauvegarde l’ensemble des textes que j’écris, et pour cela je préfère le papier à l’écran virtuel ou à la clef USB, j’y suis habitué et je le juge moins périssable. Une fois que j’ai eu rassemblé ces émiles, je me suis rendu compte qu’il y avait là un ton, qui n’était ni celui du roman, ni celui du poème ni celui de l’essai, mais qui n’était pas non plus celui du journal intime : il y avait là une vivacité, une immédiateté proches de celles des billets qu’autrefois on griffonnait à ses amis et leur faisait porter par un valet. Dans mon dernier roman, Voici venir le fiancé, il y a une jeune fille, Delphine, qui est folle d’Internet et un cinéaste, Raoul, qui en dit le plus grand mal, qui les tient pour les pissotières du vingt-et-unième siècle : hier, dit-il, les ringards et les cinglés écrivaient sur les parois des pissotières, aujourd’hui ils écrivent sur la Toile. AvecLes Émiles de Gab la Rafale, j’ai voulu montrer qu’il y avait un usage littéraire, esthétique, d’Internet, j’ai tenté de créer une œuvre d’un genre nouveau. Léo Scheer, à qui j’ai soumis l’idée, a été enthousiasmé. C’est le premier livre écrit sous cette forme, il y en aura sans doute d’autres, je vais peut-être donner à de jeunes écrivains, à de futurs écrivains, l’envie de me suivre sur cette voie. 

Parutions.com : Pourquoi avoir appelé ce livre un roman ?

Gabriel Matzneff : Parce que c’est romanesque : il y a un narrateur, un io narrante diraient les Italiens, et gravitant autour de lui, des personnages variés, un monde multicolore, des amantes, des ex-amantes, des amis, de simples relations, des prêtres, des bouffeurs de curé, des hétéros, des pédés, des gens de droite et de gauche, des princes, des prolos, c’est un univers, un tourbillon qui me semble fort romanesque, bien que ce ne soit pas, à l’évidence, un roman au sens classique du terme, un roman comparable à mes huit romans précédents. Le principal service que nous ont rendu nos aînés du Nouveau Roman, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet et les autres, c’est qu’on peut désormais mettre beaucoup de choses sous le mot «roman»…

En ce qui concerne le livre sur moi, je n’y suis pour rien : j’ai appris que le jeune éditeur, Guillaume Zorgbibe, qui a créé les Éditions du Sandre, et qui jusqu’à présent avait surtout publié des auteurs morts, des auteurs tombés dans le domaine public, qu’il s’agisse du cardinal de Retz, de Chamfort ou de Byron, avait décidé de publier un ouvrage collectif sur un écrivain vivant et que, parce qu’il aimait mon travail, cet auteur, ce serait moi. Peut-être publiera-t-il d’autres livres de ce type, mais celui-ci est le premier, et il m’est consacré. C’est une somme, un monument, qui, comme on dit, me fait honneur et plaisir. Recevoir un tel hommage de son vivant, c’est rare.

Parutions.com : Ce format rappelle les Cahiers de l’Herne (et les dossiers H) fondés par votre ami Dominique de Roux.

Gabriel Matzneff : Oui, les Cahiers de l’Herne ont été créés par deux amis très chers, Dominique et Jacqueline de Roux. Pour ce livre sur moi, je ne m’en suis quasiment pas occupé. J’ai ouvert mes archives, j’ai facilité la tâche à Florent Georgesco, qui est le maître d’œuvre de l’ouvrage, mais je ne m’en suis pas mêlé, je l’ai laissé entièrement libre de l’organisation du livre, du choix des collaborateurs et des textes, je n’ai pas exprimé le désir de lire le manuscrit avant qu’il ne parte chez l’imprimeur : je l’ai découvert en même temps que les lecteurs. Je me souvenais, puisque vous évoquez les Cahiers de l’Herne, de Pierre-Jean Jouve (il avait lui aussi eu droit à un gros cahier de son vivant) qui, nerveux, inquiet, n’avait pas cessé d’enquiquiner Dominique de Roux, voulait lire les textes, être tenu au courant, donner son imprimatur… J’ai fait exactement le contraire, posez la question à Florent Georgesco, il vous le dira, et j’ai eu mille fois raisons, car le résultat est épatant. C’est un ensemble considérable, un très beau travail.

Parutions.com : Revenons aux Émiles de Gab la Rafale : vous avez opéré une sélection parmi vos «émiles», visiblement. Quels sont les critères qui ont présidé à ce tri ? S’agissait-il pour vous de composer un «roman», justement ?

Gabriel Matzneff : Oui, il s’agissait de créer une œuvre d’art. Il y a là une construction romanesque, avec des variations de ton, de thèmes, de personnages, une rigoureuse mise en forme. C’est d’ailleurs la même chose dans mes romans, disons, traditionnels. Je prends beaucoup de notes, puis je trie, je ne retiens que ce qui est nécessaire, j’organise la création de mon univers : l’art est la vérité choisie, stylisée. C’est de la marqueterie, de l’horlogerie de précision.

Parutions.com : Le lecteur matznevien reconnaîtra sans trop de peine un certain nombre de vos multiples correspondants (dont seuls apparaissent le prénom et l’initiale du nom) : amantes, ex-amantes, amis, écrivains, moines, éditeurs – tous ceux, en somme, qui peuplent vos journaux intimes, dont certains sont des personnes publiques. Une missive vaut pour son thème et son écriture, sans doute, mais en connaître le destinataire, sa place dans votre vie ou dans le monde, ajoute du relief, et du piment ; ce piment n’est-il cependant pas perdu pour le néophyte, pour le lecteur non averti, qui découvrirait Gabriel Matzneff avec ce livre ?

Gabriel Matzneff : Oui, il y a en effet un côté jeu de piste dans ce livre, et les lecteurs qui ont lu mes poèmes, mes romans, les douze volumes déjà publiés de mon journal intime, en particulier le dernier, Carnets noirs 2007-2008, sont plus à même d’entrer immédiatement dans Les Émiles de Gab la Rafale, car ils en reconnaissent aussitôt certains personnages. Vous avez donc raison : quelqu’un qui n’a jamais rien lu de moi, ni poème, ni essai, ni roman, ni récit, ni tome de journal, ni rien du tout, et qui tombe sur ce livre, doit se dire que c’est un peu curieux ; mais justement, c’est très bien d’éveiller la curiosité ! J’espère que ce livre donnera à ce nouveau lecteur l’envie de lire les autres. Pour ma part, c’est ainsi que je réagis. Lorsque je découvre un peintre, ou un cinéaste, ou un écrivain qui m’enthousiasme, j’ai aussitôt envie de voir toutes ses toiles, tous ses films, de lire tous ses livres. Je suis fort surpris lorsque quelqu’un me dit : «Oh, j’adore Billy Wilder, Fritz Lang, Jean-Luc Godard», et qu’au cours de la conversation je me rends compte que ce prétendu adorateur n’a vu que trois films de Wilder, deux de Lang et un seul de Godard. Adorer, ce n’est pas ça. Moi, quand j’aime un auteur, j’ai soif de découvrir la totalité de son œuvre – y compris les ouvrages difficiles, et parfois impossibles, à trouver. Quand je faisais mon service militaire, un de nos sujets de conversation, à des copains de régiment cinéphiles et à moi, était Le Garçon aux cheveux verts de Losey, film mystérieux, mythique comme on dit aujourd’hui, que personne n’avait vu en Europe. Dès que, une dizaine d’années après, ce Garçon aux cheveux verts a enfin été distribué en France, je me suis précipité dans une salle de cinéma pour le voir, je brûlais d’impatience. Je pense donc que quelqu’un qui sera enthousiasmé par Les Émiles de Gab la Rafale se dira : «Matzneff a écrit une trentaine d’autres livres, tous genres confondus, il faut que j’aille dans la librairie la plus proche et que je les achète illico, ou que je les commande !» Moi, je veux des lecteurs comme ça ! De jeunes lecteurs, de jeunes lectrices, des passionnés. Nietzsche disait : «Je ne veux pas être lu, je veux être su par cœur !»  Ça a l’air prétentieux, mais j’aime l’enthousiasme dans l’admiration, et tout écrivain véritable désire être lu ainsi. Hier soir, par exemple, je suis allé voir un spectacle que je vous recommande car c’est é-blou-i-ssant : la reprise au Français d’Un fil à la patte de Feydeau. La salle était enthousiaste, et j’ai passé une des meilleures soirées au théâtre de ma vie. J’aime Feydeau, j’ai lu tout Feydeau, je le relis souvent, toujours avec le même plaisir. Dans la salle, il y avait de jeunes gens qui, très certainement, découvraient Feydeau, et j’ai même un de mes amis, un homme d’âge mûr, qui à l’entracte est venu bavarder avec moi et m’a dit : «Tu sais, c’est le premier Feydeau que je voie». Ce monsieur appartient au milieu littéraire, c’est un monsieur très cultivé, mais on peut être cultivé et n’avoir pas lu Feydeau ; on ne peut pas avoir tout lu. Eh bien, j’espère que cet ami aura dès aujourd’hui acheté le théâtre complet de Feydeau, sinon, enthousiaste comme il l’était hier soir, s’il ne le fait pas, ce n’est pas un vrai admirateur, ce n’est qu’une tourte molle. Semblablement, quelqu’un qui aime un de mes livres doit lire les autres. Certes, on peut préférer tel genre littéraire à tel autre, on peut aimer les romans d’un auteur et moins son journal intime, on peut adorer les poésies d’un auteur et être moins sensible à ses essais. J’ai un de mes amis qui raffole du journal de Stendhal, mais qui juge ses romans mal construits, bâclés. C’est son droit, mais moi je ne suis pas comme ça. Quand j’aime un auteur, j’aime tout de lui, tout m’intéresse et si demain vous m’appreniez qu’on a découvert dix pages inédites de Baudelaire au fond d’une malle, dans un grenier, je serais fou de joie s’il s’agissait de poèmes, mais je le serais tout autant s’il s’agissait de dix pages de journal intime. J’aime Baudelaire et tout ce qui sort de sa plume me touche, me captive. Le genre littéraire, c’est secondaire. Je vous renvoie sur ce point à la préface de Douze poèmes pour Francesca. J’y évoque un après-midi décisif qui m’inspira le jour même quelques brèves notes griffonnées à la diable dans mon carnet, puis quelques jours après un poème et enfin, sept ans plus tard, un long développement romanesque. Ces trois textes sont fort différents tant par leur forme que par leur dimension, mais ils ont jailli d’un même cœur, d’un même cerveau, d’une même main, d’une même plume, d’une même encre, et il y a là une unité très supérieure à un classement par genre. Certes, les professeurs de littérature sont obligés d’opérer des classifications et de les enseigner à leurs élèves : roman, essai, poème, tragédie, comédie, etc. Mais du point de vue de l’inspiration, de la création, cette source unique est à mes yeux beaucoup plus forte, et significative. 

Parutions.com : Vincent Roy, dans le livre qu’il vous a consacré, Matzneff, l’Éxilé absolu, a effectué un travail de rapprochement et de comparaison entre vos journaux, vos romans et vos poèmes.

Gabriel Matzneff : Oui, c’est intéressant, et Vincent Roy, qui a lu tout ce que j’ai publié, est un critique vigilant.

Parutions.com : Délaissons un instant la forme, les genres. Dans ces Émiles comme dans vosCarnets 2007-2008, vous posez un regard tour à tour satisfait et dépité sur votre vie, que vous envisagez tel jour comme un «échec absolu» et tel autre comme une réussite, et l’accomplissement point par point de vos rêves de jeunesse. Aymeric Patricot, dans un article recueilli dans le fort cahier Gabriel Matzneff, traite avec finesse de cette bouffée de nostalgie qui vous prend, par instants, pour la banalité quotidienne, la vie réglée, et ceci va peut-être de pair avec le balancement entre le sentiment de votre inutilité et un certain orgueil, une certaine fierté. Ce balancement, nous le trouvons également figuré par cette parole de Casanova placée en exergue de votre livre : «Je suis fier parce que je ne suis rien»

Gabriel Matzneff : Ce balancement contradictoire, cette apparente contradiction, c’est le fond même de la nature humaine. Le matin, on peut être extrêmement déprimé, mélancolique, et se dire : «Oh ! Encore un matin…» Il faut se lever, prendre sa douche, se raser, s’habiller, sortir, affronter les autres. Même si l’on n’est pas obligé d’affronter les autres et qu’on peut rester chez soi en pantoufles et robe de chambre, on se dit parfois : «Encore une journée à passer, quel ennui de vivre…» Au XIXe siècle, un Anglais s’est pendu parce qu’il était fatigué de devoir nouer tous les matins sa cravate. Il s’est pendu et, précisément, avec sa cravate.  Donc, à dix heures du matin, on peut être près de se pendre avec sa cravate, et puis, dans l’après-midi, suite à un rayon de soleil, ou au coup de téléphone d’un ami, ou à la lettre d’une amante, ou à une stimulante promenade, être gai comme un pinson. Le matin, j’ai très souvent le sentiment de l’inutilité de ma vie, le sentiment de l’échec. Quand je dis que ma vie est un échec, je ne pense pas à mon travail d’écrivain : mes livres, ce sera aux autres de les juger. On verra ça dans cinquante ou cent ans, rien ne presse. Non, quand je ressens ma vie comme un échec, c’est à ma vie amoureuse que je pense. Une vie amoureuse très mouvementée, agitée, tourmentée, donjuanesque, mais une vie où – c’est une sorte de confession que je vous fais, n’est-ce pas ? – les plus fortes et passionnées amours s’achèvent par des ruptures, dans les pleurs et grincements de dents. Comme si j’étais capable de rendre heureuses, et très amoureuses, les femmes que j’aime et qui m’aiment, mais incapable de les rassurer, de leur donner la stabilité, la continuité, de construire avec elles quoi que ce fût de durable. Comme si je finissais toujours, non par méchanceté mais par inconscience, légèreté, cynisme libertin, par détruire ce que j’ai bâti. Je suis trop égoïste, trop célibataire, trop ivre de ma liberté, pour ne pas, à a la longue, décevoir les filles qui partagent ma vie, et les désenchanter. Voyez par exemple Marie-Élisabeth F. Nous nous sommes aimés à la folie pendant des années, elle m’a inspiré des poèmes, des pages et des pages de mon journal intime, le personnage d’Anne-Geneviève dans Ivre du vin perdu. Cela a été une très grande rencontre, et j’étais persuadé que, par delà la rupture, nous resterions proches, consubstantiels, qu’elle serait auprès de moi sur mon lit d’agonie, me fermerait les yeux, mais aujourd’hui elle m’a totalement renié, elle ne veut plus me voir, parle de moi en termes d’une extrême agressivité, ne viendrait pas me visiter si elle me savait, mourant, à l’hôpital, n’assistera pas à mes obsèques. Rien que d’y penser, cela me déchire, mais c’est ainsi. D’où, les mauvais jours, cette sensation vive d’échec, un échec qui est lié au remord. C’est un échec de l’amour. Ce n’est pas un échec dans l’ordre social. Ce n’est jamais l’ordre social qui me tourmente. L’ordre social, je m’en fiche. Je suis tenté d’ajouter : grâce à Dieu, car dans l’ordre social on ne peut vraiment pas dire que ma vie soit une réussite. Je ne possède rien, ce qui s’appelle rien, je n’ai ni appartement, ni maison de campagne, ni automobile et quand je compare ma bohème au confort bourgeois dont jouissent tant d’écrivains qui n’ont pas le tiers de ma… je ne dirai pas «célébrité» (la célébrité, c’est Michael Jackson, c’est Johnny Depp, c’est Madonna, c’est Lady Gaga, c’est Poutine, c’est Obama, pour nous, écrivains, le mot de «notoriété» suffit amplement), tant d’écrivains, donc, qui n’ont pas le tiers du quart de ma notoriété, je me sens comme un cygne parmi des canards. Tout à l’heure, je disais devant vous à Florent Georgesco que ça n’allait pas très bien : je suis rentré il y a deux jours de Venise, où j’habitais chez une amie qui y a un sublime appartement. J’ai retrouvé un Paris gris, maussade, le froid, l’humidité, le désordre, l’exigüité de la garçonnière que je loue au quartier Latin – un endroit pour dormir et pour baiser –, et ça m’a fichu le bourdon. Hier, un photographe désireux de me photographier voulait venir chez moi : je m’y suis refusé. «Allons sur les bords de Seine», lui ai-je dit. Je ne veux pas que les photographes viennent chez moi, parce qu’il n’y pas de «chez moi». Philippe Sollers, qui est non seulement un bon copain mais aussi l’éditeur de certains de mes livres, puisque plusieurs tomes de mon journal intime ont paru dans sa collection chez Gallimard, Sollers me dit parfois :«Ah, Gabriel, il serait temps que vous viviez plus confortablement !» Il trouve que je mène une vie trop bohème ; il y a longtemps qu’il me dit ça, et si c’était vrai il y a vingt ans, c’est encore plus vrai aujourd’hui. Donc, socialement, ma vie n’est pas une réussite, mais je m’en fous. Je suis celui que j’ai voulu être. La vie que j’ai menée, les livres que j’ai écrits, sont exactement ce que je désirais qu’ils fussent. Je ne suis pas installé dans la vie parce que je n’ai jamais voulu m’installer. Le livre qui me ressemble le plus, c’est mon journal d’adolescence, Cette camisole de flammes. Au fond, vous l’avez dit, j’ai la vie que je voulais avoir à une époque où l’idée d’entrer dans le monde des adultes me faisait horreur, et je ne me sens toujours pas adulte. Si je me montre orgueilleux, comme vous disiez, fier d’avoir la vie que j’ai, et simultanément parle d’échec, je pense à deux choses différentes. Socialement, il y a un certain échec, c’est vrai, parce que je devrais être plus honoré, je devrais avoir eu au moins un prix littéraire, un grand prix. Je suis tenu très à l’écart par le milieu littéraire et les media, je suis traité comme un pestiféré. Toutefois, ce n’est pas à cet aspect matériel, financier, de mon existence que je songe quand je parle d’échec, mais à cet aiguillon de la nostalgie et du remord qui me brûle le cœur, à cette ivresse du vin perdu qui m’a inspiré le plus considérable de mes romans. C’est ma conduite avec les êtres que j’aime d’amour qui est en cause, mon désir obsessionnel de conserver ma liberté de célibataire même lorsque je vis la plus ardente rencontre amoureuse. Je suis sans cesse à m’échapper, à prendre la poudre d’escampette, à refuser de me fixer, à demeurer insaisissable. Cela, les filles, surtout celles qui m’aiment à la folie, le supportent très mal. En 1959, j’étais alors étudiant, je me trouvais en Algérie, à Cherchell, l’antique Césarée du roi Juba, j’y faisais de l’épigraphie latine et écrivais mon essai sur le suicide chez les Romains (que six ans plus tard j’allais publier dans mon premier livre, Le Défi). Ce fut à cette époque que je découvris l’œuvre de Cendrars, en particulier un poème qui me fit une très forte impression : «Quand tu aimes il faut partir/Quitte ta femme quitte ton enfant…» Depuis l’échec de mon mariage avec Tatiana, depuis ce divorce qui m’a fait tant souffrir, qui m’a inspiré un de mes meilleurs romans, Isaïe réjouis-toi, et qui m’a fait comprendre que je n’étais pas fait pour la vie de couple, pour la constance, que mon destin était ailleurs, je n’ai jamais cessé de suivre le conseil de Cendrars, d’où ce sentiment que je suis un traître, un vilain, un homme avec qui l’on ne peut bâtir aucun durable avenir, qui anime certaines des femmes qui, lorsqu’elles étaient des adolescentes, m’ont le plus aimé, Francesca G., Marie-Élisabeth F., Anne L.B., Éléonore B., Pascale E., Aouatife B., Maud V. et tant d’autres. Elles ont raison, depuis mon divorce, j’ai toujours vécu dans l’instant, refusé de m’installer, de me fixer, de songer à l’avenir. L’avenir, un mot imbécile que je hais. J’ai raison de le haïr, mais je suis assez lucide pour comprendre que les reproches de mes ex-petites amoureuses sont justifiés et qu’elles ont, elles aussi, raison de les formuler. D’où, quand je broie du noir, ce sentiment d’échec, de remord qui me tourmente, tel un spectre inexorable.

Parutions.com : Ce qui frappe encore, dans vos Émiles, entre autres choses, c’est votre chagrin d’être haï des gens de lettres, c’est votre désarroi de voir tel ou tel prix (et «la divine oseille») vous échapper. Dans une chronique récente intitulée «Mon automne 2010», vous accusez les«misérables qui [vous] jalousent» de vous pousser au suicide. Cependant, vous aviez, dès votre premier livre, Le Défi – titre éloquent –, mis l’accent sur votre destin de franc-tireur, d’homme en marge du «troupeau», en opposition radicale avec la société et ses lois. Votre vœu tôt formulé d’être pleinement vous-même, dans l’ordre amoureux notamment, ne tuait-il pas dans l’œuf toute possibilité de réconciliation entre la société et vous? «Freedom, the forbidden fruit», cette parole de Manfred vous va comme un gant, mais précisément, le fruit est défendu, c’est une pomme de discorde…

Gabriel Matzneff : C’est exactement ça… Les chats sont chats et les chiens sont chiens. Je suis d’accord avec vous sur le fait que quand je ronchonne, et ai l’air d’être scandalisé par la façon dont je suis traité par le monde littéraire et les media, j’ai raison de me scandaliser parce que c’est objectivement scandaleux, dégueulasse, et en même temps, je ne puis nier d’avoir – en osant vivre mes passions et en nourrir mon inspiration poétique – donné moi-même la corde pour me faire pendre. Votre analyse est donc d’une justesse extrême : tout était annoncé, je l’avais moi-même prévu, je le voulais. Je crois effectivement qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Je l’ai d’ailleurs écrit à propos de Roland Barthes et Michel Foucault : on ne peut pas vouloir être Renan et Rimbaud, on ne peut pas vouloir à la fois faire une grande carrière universitaire, avec les honneurs, l’Institut, l’École pratique des hautes études, et pourquoi pas l’Académie, et en même temps être aimé par la jeunesse comme Villon ou Baudelaire. Non, il faut choisir, et ce que je leur reprochais, c’était de prétendre, surtout Foucault – je fais la différence, parce que Barthes était un homme exquis, d’une grande gentillesse avec les jeunes, d’une grande affabilité, d’une grande simplicité, tandis que Foucault était un arriviste, qui n’aimait personne, à part lui-même, et encore, je ne sais pas s’il s’aimait lui-même, il était très arriviste, égoïste et déplaisant, ces deux hommes n’avaient pas les mêmes qualités humaines, on ne peut pas les comparer –, être aimés comme le sont les poètes maudits. Ces grands caciques de l’intelligentsia et de l’université auraient voulu gagner sur tous les tableaux, avoir la réussite officielle, mondaine, et susciter les mêmes passions que suscite un écrivain réputé scandaleux, infréquentable, tel que moi. Les pauvres, ils se mettaient le doigt dans l’œil jusqu’au cou. Dans la vie, ça ne se passe pas comme ça. Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy – deux confrères pour qui j’ai de l’estime et de la sympathie – ont, paraît-il, écrit un livre où ils se décrivent comme deux écrivains maudits. C’est ce que m’a affirmé une jeune amie qui les connaît et leur a dit en riant : «Si vous êtes des maudits, qu’est-ce que Gabriel devrait dire ! Franchement, vous exagérez, et vous ne parlez même pas de Gabriel dans votre livre, alors que s’il y a en France aujourd’hui un écrivain maudit, c’est lui». Oralement, selon cette amie, ils en auraient convenu :«Oui, c’est vrai, Gabriel est traité d’une façon incroyable…» C’est gentil de dire ça dans la conversation à l’une de nos communes amies, mais s’ils l’avaient écrit noir sur blanc dans leur bouquin, c’eût été mieux. Au demeurant, c’est sans importance, ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir.

Parutions.com : S’il y a un point clair sur lequel la société s’accorde très mal avec vous, c’est votre passion des «moins de seize ans», et cette défiance de la société vous plonge dans l’incompréhension, la colère et le désarroi. C’est amusant que vous évoquiez le cas Houellebecq et Bernard-Henri Lévy : on ne compte plus, c’est piquant, les littérateurs, les artistes, qui suent sang et eau pour paraître subversifs. Monsieur Tout-le-monde lui-même, aujourd’hui, rêve secrètement de choquer. En somme, c’est comme si chacun aspirait à se coiffer de l’auréole du maudit, tandis que vous, cette auréole, vous l’avez récoltée sans le moindre effort, 

Gabriel Matzneff : innocemment…

Parutions.com : Innocemment si l’on veut – sans trop d’effort en tout cas, et vous pestez qu’on vous la colle…

Gabriel Matzneff : Je suis agacé par les gens malveillants ou jaloux qui affectent de me réduire à mes amours hétérodoxes – aussi bien ma personne que mon travail d’écrivain – pour pouvoir plus facilement me disqualifier, comme si dans mes livres, où pourtant sont présents tant de thèmes et de personnages divers, il n’y avait que des histoires de culottes Petit-Bateau. L’étoile jaune du personnage scandaleux qu’ils m’ont collée sur le front, voilà ce qui m’agace. Cela dit, je ne renie rien de mes passions, ni, ce qui est beaucoup plus important, de ce que j’ai écrit. Mes passions ont, en soi, peu d’intérêt. Ce qui est intéressant, c’est ce que j’en fais dans mon travail d’écrivain. Ce qui est intéressant en littérature, ce n’est pas la chair, c’est la chair se faisant Verbe, c’est l’incarnation. Ce qui est intéressant, ce n’est pas de savoir si Ingres et Balthus étaient sensibles aux jeunes filles de quatorze ans ou de quinze ans, et s’ils en ont mises dans leur lit, c’est de constater qu’ils les ont admirablement peintes dans leurs toiles. Les goûts amoureux, politiques ou religieux d’un artiste, qu’il soit écrivain, peintre ou cinéaste, ça le regarde, ça n’a pas d’intérêt. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ces goûts nourrissent, irriguent, fécondent son œuvre. En outre, les thèmes de mes livres sont fort divers, fort nombreux, et affecter de n’en retenir que le plus apparemment scandaleux, «sulfureux» disent les imbéciles, c’est malhonnête, c’est idiot, c’est abject. Une telle attitude n’a cependant rien qui étonne dans cette société de quakers et de quakeresses, tout droit sortis des ligues puritaines amerloques, qu’est devenue la société française. Les États-Unis, quel cauchemar ! Ils pourrissent tout ce qu’ils touchent. Quand, après soixante-dix ans de terreur policière, le régime communiste s’est enfin écroulé en Russie, les portes des camps de la mort et des asiles de fous où étaient enfermés les artistes non-conformistes se sont ouvertes, le décervelage léniniste a pris fin, les Russes ont pu à nouveau prier, chanter, parler, publier, peindre, voyager librement ; les livres interdits (Les Démons de Dostoïevski, Requiem d’Anna Akhmatova, les philosophes chrétiens tels que Soloviev, Leontiev, Berdiaeff, etc.) ont enfin été réédités, ils sont disponibles dans toutes les librairies, Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg, que de raisons donc, pour tous les amoureux de la liberté, de se réjouir, de sabler le champagne ! Hélas, avec la liberté se sont simultanément engouffrés en Russie les pires produits de l’américanisme : le capitalisme sauvage, l’amour du fric, la chiennerie sous ses formes les plus basses, les plus vulgaires. Quand, à Nice ou à Venise, vous voyez ces porcs que sont les nouveaux riches russes, quand vous observez cette américanisation par le bas de la jeunesse russe, vous en venez presque à regretter le rideau de fer. Je parle des Russes, mais c’est encore pire s’agissant des Polonais, des Tchèques, des Géorgiens, à genoux devant les Américains, léchant le cul des Américains, rêvant de devenir des satellites des États-Unis ! C’est terrifiant. Plus ça va, plus je me sens devenir marxiste. Vous pouvez l’écrire ! Il faut lire Marx – Marx qui, comme moi, était un disciple des Présocratiques et d’Épicure. Ah ! Épicure ! Lucrèce ! Voilà des auteurs à lire et à relire, des auteurs à savoir par cœur. Ils nous aident à résister au terrorisme d’État, cet État qui prétend nous dicter ce que nous devons manger, boire, penser, écrire, fumer, aimer, ou, plus précisément, ce que nous ne devons pas manger, boire, penser, écrire, aimer ; cet Etat qui prétend nous interdire de fumer, d’aimer une jeune fille de quatorze ans, qui nous explique que nous devons manger cinq fruits et légumes par jour. Tout cela pour notre santé, pour notre bien. C’est du fascisme pur, et j’ai horreur de ça. J’aime, je mange et je fume ce que je veux, je ne reconnais pas à l’Etat le droit de me dicter la liste des passions autorisées et celle des passions interdites. Mes passions sont mes passions, et pour les vivre à fond la caisse je n’ai besoin de l’autorisation de personne. Certes, Lénine et Hitler rassemblaient des gens dans des stades pour leur expliquer ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient faire, et les gens, galvanisés, ivres du désir d’être esclaves, au garde-à-vous, les acclamaient. Mais Hitler et Lénine étaient des dictateurs, des tyrans. Aujourd’hui, et c’est ça la nouveauté, ce sont les régimes prétendus démocratiques qui veulent nous faire passer sous les fourches caudines du politiquement correct. Avec moi, ils tombent mal. Jamais je ne renoncerai à être ce que je suis. Vos oukases, vos prescriptions, vos cinq bananes par jour, vous pouvez vous les foutre au cul !

Entretien mené le 10 décembre 2010 par Jean-Baptiste Fichet
( Mis en ligne le 18/02/2011 )

DEUXIÈME PARTIE

Parutions.com : Vous vous montrez, on le voit, souvent irrité par l’importation en douce France des «ligues néo-puritaines» sauce yankee, lesquelles «veulent coucher les lettres et les arts sur le lit de Procuste». Dans vos Émiles, vous fustigez «l’ordre moral et sexuel qui s’impatronise sur la planète». Sans doute, l’État tente, comme vous le remarquez, de s’insinuer toujours davantage dans la vie des gens. En revanche, pour ce qui est du puritanisme, de l’ordre moral, de la censure, j’aimerais vous citer ces lignes écrites à la fin des années 70 par l’historien et sociologue américain Christopher Lasch, constat repris par un certain nombre d’observateurs critiques de la vie politique et sociale : «De nombreux radicaux s’insurgent encore contre la famille autoritaire, le moralisme antisexuel, la censure littéraire, la morale du travail et autres piliers de l’ordre bourgeois, alors que ceux-ci ont déjà été détruits et sapés par le capitalisme avancé». Alors, qui a raison, Lasch ou Matzneff ?

Gabriel Matzneff : Plût au ciel que M. Lasch – que je ne connais pas mais lirai avec intérêt – eût raison ! Le cynisme du capitalisme mondialiste, du capitalisme sauvage, a détruit bien des choses dans nos sociétés traditionnelles, mais je ne crois pas que la vulgarité du sexe étalé au cinéma, à la télévision, ou sur Internet – puisqu’il paraît que ce sont les sites pornos qui y rencontrent le plus de succès –, ait un rapport avec la liberté ; c’est une caricature, c’est de la chiennerie, mais la chiennerie n’a rien à voir ni avec l’épicurisme, ni avec l’hédonisme. Nous sommes dans une société extrêmement vulgaire, qui a sans cesse cet horrible mot «sexe» à la bouche, mais c’est une société de voyeurs, de masturbateurs, de lamentables petits bourgeois. N’en déplaise à votre M. Lasch, ce n’est pas la morale aristocratique qu’un Nietzsche appelait de ses vœux qui triomphe, mais son contraire qui est la médiocrité petite-bourgeoise.

Parutions.com : Vous avez parlé de petits bourgeois, de fascisme. Renaud Camus, dans un livre intitulé La Dictature de la petite bourgeoisie, décrit ce nivellement : il n’y aurait, selon lui, plus élite ni petit peuple, entendus au sens traditionnel. En fait de mœurs et de culture, l’heure serait à une espèce de voie moyenne petite-bourgeoise ; à une classe sans extérieur ni contraire,«qui ne peut pas être définie», exerçant une «dictature» molle, voulue par tout le monde et par personne. «Tout le monde est petit-bourgeois», écrit-il.

Gabriel Matzneff : Renaud a raison, mais il y a néanmoins des villes qui résistent à ce nivellement général. Pour n’en citer que deux, que j’aime et connais bien, à Naples et à Manille, il existe encore une aristocratie, une bourgeoisie, un petit peuple. La société traditionnelle n’y a pas encore été totalement assassinée par la médiocrité mondialiste. En France, oui, nous sommes fichus, il n’y a plus rien, et c’est pourquoi la vie y est si ennuyeuse. Tout le monde se ressemble, pense la même chose, dit la même chose, porte les mêmes fringues, parle la même langue pauvre et fautive, a les mêmes distractions débiles, va en troupeau passer ses vacances dans les mêmes lieux. Cela dit, cela ne me gêne pas trop, je m’en fous, car, ayant dès l’adolescence appris à vivre en marge, je tire assez bien mon épingle du jeu. Ceux qu’en revanche je plains, ce sont les adolescents d’aujourd’hui et de demain. Pour avoir une vie libre, créatrice, passionnée,singulière, ils devront se battre avec encore plus d’énergie et de détermination que moi lorsque j’avais leur âge. Sur cette planète rétrécie qui devient chaque jour plus uniforme, et donc plus bête, pour devenir ou rester des esprits libres, pour oser vivre ses passions en se fichant du qu’en dira-t-on, ça va être difficile, il va falloir ramer… Quand vous prenez le bus ou le métro à Paris, vous êtes effaré par le nombre de collégiens, de lycéens, garçons et filles, qui, des trucs enfoncés dans les oreilles, le regard vide, dodelinent de la tête, tels des veaux à l’abattoir, spectacle affligeant. Quand j’étais lycéen, dans le bus, on relisait sa leçon à la hâte, on chahutait avec des copains, on rigolait ; aujourd’hui, ils sont isolés du monde, ahuris par leur musique imbécile, déjà décervelés, mûrs pour l’esclavage, quelle tristesse ! 

Parutions.com : On en voit même quelques-uns bavarder avec la musique plein tube dans les oreilles. On voit là comme une nouvelle espèce d’êtres humains…

Gabriel Matzneff : Il y en a aussi qui traversent la rue et qui, parce qu’ils n’entendent pas les klaxons, se font écraser !

Parutions.com : Mais revenons à vos Émiles. «J’ai le sentiment d’avoir déjà trop écrit, trop publié», écrivez-vous. Ce sentiment, du reste, n’est pas neuf chez vous. Que signifie, pour vous, et pour un écrivain en général, trop publier ?

Gabriel Matzneff : Dans sa présentation du gros ouvrage collectif intitulé Gabriel Matzneff, Florent Georgesco écrit que je suis l’auteur d’une œuvre foisonnante. «On ne dit pas assez que Matzneff est exorbitant non seulement par le galop d’enfer de ses passions amoureuses mais par l’ampleur de son travail d’écrivain. Il est à n’en pas douter l’écrivain français de sa génération qui, simplement, a le plus écrit. Journal, essais, romans, récits, poèmes sont les différentes pièces d’un dispositif visant à une manière d’écriture permanente, de constante saisie de ce qui se présente» (Gabriel Matzneff, Éditions du Sandre, p.11). C’est vrai, mais je vous fais observer que si – vous me direz qu’avec des «si» on peut mettre Paris en bouteille – je n’avais pas, de mon vivant, publié douze tomes de mon journal intime et cinq recueils d’articles parus à Combat, auMonde et autres gazettes, je n’aurais, en quarante-cinq ans de vie littéraire, publié que huit romans, deux recueils de poèmes, trois récits et cinq essais, soit dix-huit livres, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas un chiffre énorme. Quand je dis avoir «trop publié», c’est à l’évidence une boutade, une coquetterie. Ce qui en revanche est vrai, c’est qu’en publiant Voici venir le Fiancé, mon huitième roman, en 2008, j’ai eu la sensation d’avoir mis le point final à un cycle romanesque ; c’est que dans l’ordre de la réflexion religieuse, philosophique, politique, j’ai l’impression d’avoir exprimé ce que j’avais à dire sur Dieu, sur l’amour, sur la vie, sur les hommes, sur la mort, dans mes essais déjà parus, et en particulier dans Les Passions schismatiques (1977), La Diététique de lord Byron (1984), Le Taureau de Phalaris (1987) et De la rupture (1997). Je n’aime pas me répéter, me paraphraser. Certes, plus un artiste a des passions fortes, des idées fixes, plus il est prisonnier de son monde intérieur et plus il peut donner l’impression de répéter toujours la même chose. Je n’échappe pas à cette règle et je me répète beaucoup. Mais, cela dit, je n’aime pas me paraphraser. Sur le drame palestinien j’ai écrit ce que j’avais à en écrire dans Le Carnet arabe (1971) ; ce livre est, quarante ans après, plus véridique, plus actuel que jamais, si les gens veulent connaître mon sentiment sur ce sujet, qu’ils le lisent, je n’ai rien à ajouter. Quand j’ai publié mon Byron, des éditeurs m’ont bombardé de propositions d’écrire des biographies d’autres auteurs, mais cela prouvait qu’ils ne m’avaient pas lu, La Diététique de lord Byron n’étant absolument pas une biographie, mais un livre très personnel, quasi un autoportrait.

Parutions.com : Ces éditeurs ne vous avaient effectivement pas bien lu, ni bien compris.

Gabriel Matzneff : Non. Ils pensaient : «Tiens, il va nous faire un Schopenhauer ! Il va nous faire un Dostoïevski !», mais non, je ne suis pas comme ça. Mon Byron est un livre unique, qui ne ressemble à aucun autre, et inimitable. Cela dit, j’adore rendre hommage aux maîtres qui m’ont accouché de moi-même, qui m’ont permis de devenir celui que je suis, je ne perds jamais une occasion de leur donner un coup de chapeau, et c’est pourquoi, dix ans après mon Byron, j’ai publié Maîtres et complices (1994), c’est pourquoi dans mon journal intime, mes essais, mes recueils d’articles, vous pouvez lire des pages et des pages sur les écrivains, les peintres, les compositeurs, les cinéastes que j’admire. L’admiration est un des sentiments les plus agréables, et les plus purs, qu’une âme généreuse puisse ressentir. Les artistes qui, par crainte de paraître moins originaux, répugnent à rendre hommage à leurs maîtres sont toujours des artistes suspects, des artistes de deuxième ordre. Sa vie durant, un immense peintre tel que Picasso n’a pas cessé de dire son admiration pour Velázquez, Ingres, Delacroix, de dérouler tout ce qu’il leur devait. Pour en revenir aux romans, lorsque j’ai inscrit le mot «fin» sur le manuscrit de Voici venir le Fiancé, j’ai eu l’impression que ce serait mon dernier roman, que la mort (probable, non certaine, le roman se clôt sur une incertitude) d’Alphonse Dulaurier, préfigurant la mienne, était un avertissement, qu’il était temps pour moi de refermer la porte sur mes personnages, sur le petit monde romanesque que, à l’instar du petit monde d’Hergé, j’avais – au long de mes huit romans – créé, animé. Certes, il ne faut pas dire jamais, et peut-être aurai-je, dans un an, dans dix ans, si Dieu me prête vie, le soudain désir de me plonger dans l’écriture d’un nouveau roman. Pourquoi pas ? Mais, je vous l’ai dit, je n’aime pas l’avenir, je n’aime pas penser à l’avenir, et ce qui seul compte à mes yeux, c’est ce qui est, ce sont mes livres déjà écrits, déjà publiés, et aussi mes inédits qui présentement sont en sécurité dans un coffre de banque. En mars dernier, le président de la République m’a invité à un dîner d’État donné à l’Élysée. J’étais assis à la droite de la femme d’un des plus importants PDG français qui, dès le début du repas, s’est penchée vers moi et m’a demandé d’un ton gourmand : «Eh bien, dites-moi, qu’est-ce que vous nous préparez ?»Cette bonne femme, j’en aurais mis ma main au feu, n’avait jamais lu une ligne de moi, au mieux elle avait vu ma tronche à la télé ou dans les journaux, mais elle me posait la question rituelle que posent les bourgeois aux artistes qui, à leurs yeux, sont pareils aux matrones perpétuellement enceintes : sans cesse en train d’accoucher. J’ai failli lui répondre grossièrement : «Au lieu de m’interroger sur mes livres à venir, vous feriez mieux d’acheter et de lire ceux qui sont en vente chez votre libraire», mais comme je suis un homme du monde je n’en ai rien fait. Oui, les zozos qui m’interrogent sur mes projets m’agacent. Je n’ai aucun projet. Je vis au jour le jour et j’aspire au repos, au dolce far niente. D’autant plus que pour passer à la postérité, il n’est pas nécessaire d’avoir noirci des dizaines de milliers de pages. Benjamin Constant n’aurait écrit qu’Adolphe, Catherine Pozzi n’aurait écrit que Vale, cela suffirait pour que leurs noms restent à jamais vivants, aussi longtemps qu’il existera une littérature française et des gens pour la lire. En ce qui me regarde, si mes livres doivent me survivre, les jeux sont faits.

Parutions.com : Le mot «résurrection» revient souvent sous votre plume. La résurrection selon Matzneff, est-ce une simple image littéraire, un mot talisman, est-ce la vie après la mort annoncée par le Christ au chrétien que vous êtes, est-ce encore l’espoir d’une postérité bien ordonnée – la publication de votre journal inédit 1989-2006, votre carteggio de l’IMEC –, ou tout cela simultanément ? (N.B. : L’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, qu’accueille l’abbaye d’Ardenne dans le Calvados ; Gabriel Matzneff y a déposé ses archives personnelles – principalement des lettres, des photographies et des articles. Au sujet de ce carteggio, on lira aussi bien les Carnets noirs 2007-2008 que, dans une veine romanesque, Voici venir le Fiancé)

Gabriel Matzneff : C’est tout cela à la fois. Le thème de la résurrection a été formulé, magnifié par le christianisme d’une manière spéciale, et particulièrement émouvante ; mais déjà dans la tradition païenne gréco-romaine existent des dieux qui meurent, qui ressuscitent, et si vous êtes comme moi un fervent lecteur de Plutarque, son bel essai sur Isis et Osiris vous aura appris que les anciens Égyptiens, eux aussi, étaient des familiers du mystère de la mort-résurrection. La résurrection des morts, pour un chrétien, ne peut jamais être une certitude, elle est de l’ordre de la confiance, de l’espérance. Les êtres que nous avons beaucoup aimés, nous avons du mal à admettre que, lorsque leurs petites cellules grises s’éteignent, tout s’éteigne en même temps. Vous disant cela, je songe à deux personnes que j’ai beaucoup aimées, deux amis géniaux, merveilleux, Hergé, mort en 1983, et Cioran, mort en 1995. Ils étaient, l’un et l’autre, si charmants, attachants, vivants, drôles, j’ai du mal à concevoir que… Certes, les albums d’Hergé, les essais de Cioran sont là, dans nos bibliothèques, et c’est l’essentiel, c’est leur part immortelle, mais j’avoue que j’ai plaisir à rêver – «Il est parfois doux de délirer», a écrit Horace, l’un de mes poètes de prédilection – que nous nous retrouverons au paradis et que, comme nous le faisions de leur vivant, nous viderons ensemble de bonnes bouteilles de bordeaux. Oui, l’idée du paradis a beaucoup de charme. D’une manière générale, la poésie de la religion a beaucoup de charme, la poésie des dogmes, la poésie des cérémonies liturgiques, la poésie des sublimes et absurdes Béatitudes («Bienheureux les pauvres, bienheureux les doux, bienheureux les pacifiques») qui sont si contraires à la vie réelle, à la vie raisonnable, qu’elles ne peuvent avoir été conçues que par un dieu ou un fou. La résurrection de la chair enseignée par l’Église, ça me plait bien, et peu importe que cela soit vrai ou faux. L’important, c’est que ça me fasse rêver et m’ait inspiré quelques belles pages. Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui. Dieu n’est peut-être une chimère, comme l’amour n’est peut-être qu’une une illusion lyrique, mais vive ces chimères, vive ces illusions lyriques, dès lors qu’elles rendent nos vies plus captivantes, qu’elles nous transportent au-dessus de nous-mêmes, qu’elles sont pour nous une source d’inspiration ! Elles sont peut-être inutiles, mais comme elles sont agréables ! C’est un supplément d’âme. Peu de choses, d’ailleurs, sont vraiment utiles, et moins encore indispensables. Pour survivre, l’homme n’a besoin que d’eau, il n’a pas besoin de haut-brion ou de chambolle-musigny. Permettez-moi cependant de préférer un grand bourgogne ou un grand bordeaux à un litre de flotte. Si sur notre bonne vieille terre (comme dit le capitaine Haddock), nous ne pouvions boire que de l’eau, ce serait peut-être plus sain, mais ce serait aussi beaucoup plus ennuyeux. 

Parutions.com : L’égotisme est une des «colonnes d’Hercule» de votre vie et de votre œuvre, pour reprendre une de vos expressions favorites. Florent Georgesco, dans son introduction au livre Gabriel Matzneff, écrit : «L’égotisme est, chez Matzneff, une forme de cette louange de la Création que je tiens pour le cœur vibrant de son œuvre» La quatrième de couverture de l’ouvrage accueille quant à elle cette phrase de vos Carnets noirs 2007-2008 : «Quel est le thème de mes trente-cinq livres publiés à ce jour, sinon l’enchantement du monde créé et des créatures, la passion amoureuse, la divinité de l’existence, la résurrection du Christ, l’émerveillement ?»Pouvez-nous nous dire comment vous articulez égotisme et amour de la Création ?

Gabriel Matzneff : Le monde extérieur n’existe que dans la mesure où il y a quelqu’un pour le percevoir. Mon bon maître Arthur Schopenhauer a développé cette idée dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Nous sommes présentement dans le bar d’un hôtel élégant : si j’ouvre les yeux, je vois les tables, les gens autour de nous, qui parlent, qui boivent… Si je ferme les yeux, je ne vois plus rien : le bar a cessé d’exister. Je pense que plus une œuvre – et je pense autant à mon travail qu’à celui d’autres créateurs – a sa source dans le cœur de celui qui l’exprime, plus elle est écrite avec le sang du cœur, avec les tripes, avec la sensibilité, plus une œuvre part du plus intime, plus cette œuvre a des chances d’atteindre à l’universel. Il n’y a pas de réalité objective : il n’y a qu’une réalité subjective. Deux personnes se promènent ensemble dans un parc : la même promenade, le même parc, mais si elles notent ce qu’elles voient, ce qu’elles entendent, ce qu’elles sentent, ce qu’elles pensent, elles ne noteront pas les mêmes choses ; chacun voit ce qu’il voit. Aussi un artiste n’a-t-il qu’un devoir, qui est d’être pleinement lui-même, et c’est en étant pleinement lui-même qu’il rendra compte de la diversité et de la complexité des êtres, des passions, de tout ce qui l’entoure. L’égotisme n’est pas quelque chose qui vous enferme. En s’observant soi-même, on observe les autres, on observe le monde, puisque c’est ce monde qui se reflète en vous. L’amour n’est jamais solitaire, c’est, comme l’écrit avec justesse Baudelaire, un crime où l’on ne peut pas se passer de complice. Être habité par quelque chose qui n’est pas vous, que ce soit la passion amoureuse, l’amitié, l’admiration esthétique, la joie de découvrir des horizons inconnus, le plaisir de faire un très bon repas, ouvre votre égotisme aux autres, à la vie. Les passions qui agitent votre cœur vous permettent d’appréhender le monde extérieur, de le goûter, de l’apprécier, de le décrire – si votre métier est de le décrire. Je n’y vois aucune antinomie. J’évoquais tout à l’heure Cette camisole de flammes. Ce journal intime 1953-1962 d’un adolescent qui appartenait à ce qu’on appelle la jeunesse dorée est un des livres qui me vaut, aujourd’hui encore, le plus de réactions passionnées d’adolescents, d’adolescentes, qui souvent appartiennent à un milieu social très différent du mien. Lorsque mon journal intime inédit sera publié, vous verrez apparaître en 1990 un personnage qui a beaucoup compté dans ma vie, Aouatife, une jeune Française d’origine marocaine âgée de quinze ans, fille d’ouvriers, une petite beurette comme on dit aujourd’hui, et c’est la lecture de ce journal très byronien, très nietzschéen, d’un garçon d’une autre génération, qui appartenait à une classe sociale et décrivait une réalité humaine n’ayant rien à voir avec ce qu’elle vivait, qui lui a donné l’envie de m’écrire, de me rencontrer, et nous avons vécu un clandestin, durable et très passionné amour. Ce journal si personnel, si nombriliste, il lui parlait d’elle, et elle s’y est reconnue. Le nombrilisme est toujours pris en mauvaise part, c’est une expression péjorative, du moins en Europe. Il n’en va pas de même en Asie. Dans le bouddhisme zen existe une philosophie du nombril : tout part du nombril, à commencer par la respiration, et l’on peut découvrir l’univers à partir de son nombril. 

Parutions.com : «Je est un autre», disait Rimbaud. Vous n’ignorez pas cette parole pour ce qui touche les diverses facettes du «je» explorées par le roman, le journal intime, les essais, les poèmes (Cf. «Qui est «Je»  », conférence prononcée le mardi 29 mai 2001 à la Salle des congrès d’Ajaccio, recueillie en 2002 dans C’est la gloire, Pierre-François !). Vous écrivez cependant :«Pour un artiste, il n’y a qu’une règle d’or : être soi-même, oser l’être, et le rester». Vous avez sans doute déjà en partie répondu à la question, mais voici : si le «je» parti en quête de lui-même déclare bientôt s’être trouvé, être fixé sur son compte, sur ce que vous appelez sa «physis», ne court-il pas le risque de borner son horizon, et de se dévorer lui-même ?

Gabriel Matzneff : Vous savez, on écrit toujours le même livre. Dostoïevski a toujours écrit le même livre, Mondrian a toujours peint le même tableau, Fellini a toujours tourné le même film, Wagner a toujours composé la même musique. Plus un artiste a un univers prégnant, obsessionnel, plus il en est le prisonnier. Pour ma part, je m’en réjouis. Je n’aimerais pas que Watteau cessât de faire du Watteau, Racine de faire du Racine. Un artiste ne peut pas exprimer dans son œuvre autre chose que ce qu’il a dans son cœur, dans ses entrailles, et, c’est exact, une certaine monotonie peut en résulter. Vous pouvez semblablement reprocher à l’horizon du cerisier d’être borné : des cerises, toujours des cerises, c’est la barbe ! Ah ! si le cerisier pouvait de temps à autre nous donner des pommes ou des melons, comme ce serait divertissant ! Désolé, ça ne se passe pas comme ça, le bon Dieu en a décidé autrement : le cerisier donne des cerises et Matzneff fait du Matzneff. Le grief de monotonie menace au demeurant moins les écrivains que les peintres, car un écrivain, si passionné par son œuvre que l’on soit, on ne peut lire qu’un de ses livres à la fois ; au lieu qu’un peintre, lors d’une de ces rétrospectives dont les musées sont friands, on peut en une demi-heure contempler l’ensemble de son œuvre, le travail de toute sa vie. J’ai souvent noté dans mon journal l’impression d’uniformité que me donnent certaines expositions, telle rétrospective Cézanne au Grand-Palais (Un galop d’enfer), telle autre consacrée à Juan Gris à l’Orangerie (La Passion Francesca). Chez un écrivain, même lorsqu’il se répète beaucoup (l’Athos des Trois mousquetaires et le Monte-Cristo du Comte de Monte-Cristo, deux personnages hyper-byroniens, se ressemblent comme deux gouttes d’eau), c’est moins sensible en raison de cet étalage dans le temps qui est le propre de la lecture. Entre les trente-cinq livres d’un même auteur, le lecteur a le loisir de reprendre son souffle, de faire des pauses, l’œuvre complète n’est pas d’un seul coup soumise à ses yeux, à son cerveau, à son jugement.

Parutions.com : Votre ami feu le théologien orthodoxe Olivier Clément, dans une très belle étude parue en 1972 à propos du Carnet arabe, article inclus dans la somme Gabriel Matzneff, se chagrine de votre réticence à vous soumettre à «la vocation propre du créé, promis non à la sacralisation de l’instant, mais à l’humble et patient effort de sainteté». Le souci que vous professez du Carpe diem se teinte de nostalgie pour l’«humble et patient effort» dont il est ici question, pour la conversion en un mot. Alors, comment «dépouiller le vieil homme» tout en restant soi-même (encore ce thème de la persévérance dans le soi), et comment se convertir si l’on s’inquiète de l’instant ? Sainte Marie l’Égyptienne est-elle restée votre sainte préférée, ou n’est-elle qu’une chimère ?

Gabriel Matzneff : Vous avez utilisé l’expression horacienne de Carpe diem : je vous renvoie au chapitre VI de saint Matthieu, où le Christ nous dit : «Ne vous souciez pas du lendemain, le lendemain se soucie de lui-même». La parabole des lys des champs, c’est une parabole sur leCarpe diem, rien d’autre ! Épicure enseigne le Carpe diem. Jésus-Christ l’enseigne lui aussi. Et, avant Épicure et le Christ, l’enseignait Bouddha. Dans les années 70, j’ai été un disciple du moine Deshimaru, avec qui je faisais zazen ; eh bien, Deshimaru nous disait toujours de vivre dans l’instant, que l’instant présent est la seule réalité : Carpe diem, tel est l’enseignement du Bouddha. Ces trois grands maîtres de vie que sont le prince Siddharta, Épicure et le Christ enseignent donc, sur ce point essentiel (et sur beaucoup d’autres), la même chose. Olivier Clément était un très bon théologien et l’un de mes plus intimes amis, qui connaissait tout de ma vie privée. Je suis le parrain de son fils Denys, il fut le témoin de mon mariage avec Tatiana. Notre amitié a été un long compagnonnage. Ce qu’Olivier Clément, avec cette exigence qui est le propre des convertis, me reprochait, c’était ma nonchalance au salut, mon côté esthète jouisseur, hédoniste, c’était de ne garder du christianisme que ce qui m’arrangeait, d’agir trop légèrement avec les exigences d’une véritable vie en Christ, de manquer de rigueur et de détermination. Il avait raison. La croix n’est pas un coussin sur lequel on s’assied mollement. Être chrétien, c’est être éveillé, tel est le sens du tropaire des matines du samedi saint que j’ai mis en épigraphe à mon roman Voici venir le Fiancé : «Voici venir le Fiancé au milieu de la nuit, bienheureux le serviteur qu’il trouve éveillé ; indigne est celui qu’il trouve assoupi ! Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner au sommeil, de peur d’être livrée à la mort et bannie du Royaume». C’est à cet éveil que m’appelait mon ami Olivier Clément. Dans ce même livre collectif auquel vous faites allusion, il y a un très beau texte de mon père spirituel, l’archimandrite Syméon, supérieur d’un monastère orthodoxe dans la Sarthe. Eh bien, le père Syméon, lorsqu’il me donne un conseil spirituel, ne me dit pas autre chose que ce que dit Olivier Clément dans son étude sur Le Carnet arabe. Il m’appelle à l’exigence, à la vigilance, c’est-à-dire, en définitive, à l’amour.

Parutions.com : Si je puis me permettre, c’est un archimandrite apparemment très matznevien : on comprend que vous soyez complices! Je ne sais pas si un archimandrite peut être matznevien, mais en tout cas, le ton de son texte l’est…

Gabriel Matzneff : (Rires). C’est un homme que j’aime beaucoup et c’est, j’ose le croire, réciproque. Ce sont les petits bourgeois pharisiens qui me montrent du doigt ; les moines, eux, qui sont de vrais témoins de l’Évangile, ont toujours eu pour moi une vive sympathie et m’accueillent à bras ouverts. J’ai plus d’amis vrais parmi les moines que je n’en ai dans le milieu littéraire. Je me sens beaucoup plus chez moi dans un monastère qu’au Café de Flore. L’Église est faite pour les pécheurs, non pour les saints. La grande pécheresse que fut dans son adolescence – dès l’âge de douze ans – Marie l’Égyptienne avait, après sa conversion, atteint à un tel état de pureté, de sainteté, que, vivant dans le désert, loin de toute église, de tout monastère, elle ne participait à la liturgie, ne recevait le Corps et le Sang du Christ qu’une fois par an, à Pâques. Elle pouvait se le permettre, étant arrivée à une parfaite transparence – la sainteté, c’est la transparence -, mais moi, qui ne suis qu’un pauvre pécheur, j’ai besoin de l’Église, de ses offices liturgiques, de ses sacrements, de sa tendre beauté. Si je me sens membre de l’Église c’est parce que je me sais pécheur. 

Parutions.com : Toujours dans ce monumental Gabriel Matzneff des Editions du Sandre, le philosophe René Schérer écrit : «Avec Nietzsche, à sa suite – et déjà Schopenhauer le tenait en germe –, le moi s’ouvre, se laisse traverser de t

Interview de Gabriel Matzneff dans Vice (Magazine et revue en ligne)

2.jpgC’est toujours un peu maladroit de présenter des gens nés cinquante ans avant soi, c’est pourquoi je vais essayer d’aller au plus simple ; Gabriel Matzneff est l’un des plus grands auteurs français vivants. En plus de cinquante années d’écriture, il a sorti une trentaine de livres, incluant des romans, des essais, l’intégralité de ses journaux intimes, divers récits et deux recueils de poèmes. À côté de ça, il a eu le temps d’écrire sur la politique (mais pas que) pour des journaux tels que Combat, Le Monde, La Revue littéraire, Le Figaro, L’Idiot international ou La Revue des deux mondes. Il a côtoyé des gens tels qu’Aragon, François Mauriac, François Mitterrand, Hergé (Matzneff est l’un des plus grands admirateurs de Tintin au monde), Cioran et Henry de Montherlant. Le CV de ce mec tend à peu près vers l’infini.

Au début des années 1980, il s’est fait connaître du grand public avec son roman phare, Ivre du vin perdu. C’est notamment à cause de celui-ci que les médias bien-pensants se sont penchés sur son cas et sont allés fouiner dans l’œuvre de notre dandy libertin orthodoxe. Ils y ont repêché son pamphlet en faveur du troisième sexe, Les Moins de seize ans, qu’il avait écrit sept ans plus tôt et qui lui a valu plein d’horribles choses comme être insulté par l’ensemble de la profession, devoir s’expliquer avec des flics stupides et être considéré (à tort) comme un satyre. Voilà ce qu’on risque quand on sort des bouquins géniaux dans lesquels on parle en toute honnêteté de sa vie amoureuse.

Après environ trente coups de fil à sa maison d’édition, 140 heures passées à lire ses bouquins et deux reports d’interview, on a réussi à fixer un rendez-vous avec ce grand monsieur de 74 ans. Il nous attendait dans un café de la rive gauche, à quelques minutes de chez lui. Quand on est arrivés, il venait de commander un thé.

Gabriel Matzneff : J’ai beaucoup vécu en Asie, et dans des pays arabes où l’on fait également un très bon thé. J’ai vécu en Italie et je me suis habitué au café napolitain qui est le meilleur du monde. Le café parisien est effrayant. C’est assez mystérieux d’ailleurs, je ne me l’explique pas car souvent le café est italien et les machines sont italiennes. Ils n’ont juste pas le tour de main des garçons de café italiens en général et napolitains en particulier. C’est de l’or qui vous descend en quelques gouttes. Pour ce qui est des cafés parisiens, il y a quand même des exceptions. Il y a un café qui a ouvert près de Beaubourg récemment, et on y fait du très bon thé. 


Vice : Vous revenez d’Italie, vous y êtes resté longtemps ?
J’y vais souvent, d’ailleurs j’y repars la semaine prochaine. J’adore voyager, j’ai toujours aimé sauter dans un train, dans un avion, dans un bateau… J’aime bouger. J’adore Paris, à condition de le quitter souvent.

Je me rappelle que vous disiez dans vos bouquins que vous préfériez largement dormir dans un wagon-lit que prendre l’avion.
Pour l’Europe, oui. J’adore l’avion quand je vais aux Philippines, au Caire ou à Marrakech par exemple, évidemment je ne vais pas aller en Égypte à la nage. Aujourd’hui, pour les courts trajets, je préfère cent fois prendre le train parce que l’avion est gâché par toutes les mesures de sécurité. Maintenant pour aller à Rome, il faut aller à Roissy, c’est très loin et vous devez subir plein de contrôles policiers ou des douaniers qui vous font enlever vos chaussures. Moi, j’aime bien voyager léger. Avant, quand j’allais à Bangkok ou à Bali, j’avais toujours un sac que j’emmenais avec moi. Maintenant on ne peut pas emmener de mousse à raser ou de ciseaux à ongles parce qu’ils pensent qu’on va égorger une hôtesse de l’air avec ça. Ça devient très chiant de prendre l’avion. Donc quand je vais en Italie, je préfère voyager de nuit, je dors très bien dans un wagon-lit – j’ai beau être insomniaque à Paris, là j’y dors comme un bébé. On est bercé par le train et c’est très agréable.

Vous aimez bien voyager en première, il me semble.
Je voyage en première quand j’en ai les moyens. Je n’aime pas faire de chèques en bois. Dès que j’ai de l’argent, je le dépense, mais il y a des périodes de plus en plus fréquentes où je n’ai pas d’argent. Donc quand j’en ai, je le dépense, c’est ma philosophie de vie. J’ai horreur des gens radins. Enfin pas vraiment, j’ai aussi des amis charmants qui sont radins. Mais disons que la radinerie, faire des économies, c’est plutôt contraire à mon style de vie et à ma conception de l’existence.

L’argent est fait pour être claqué.
L’argent est fait pour être dépensé agréablement pour des choses qui nous font envie sur le moment. Demain monsieur Obama, monsieur Ben Laden ou n’importe qui peut nous envoyer une bombe sur la tête. On peut tout aussi bien recevoir un pot de fleurs sur la tête. J’ai toujours vécu dans l’instant. J’aime bien voyager confortablement, c’est vrai. En avion, mais pas pour les courts trajets. Entre nous soit dit, dans ce qu’on appelle les compagnies low cost comme easyJet, on est plutôt mieux assis que dans Air France et les gens sont beaucoup plus aimables, les hôtesses plus souriantes, c’est beaucoup mieux. 

Le pire est à venir, en fait. Quand vous parlez de Venise, vous parlez des touristes qui se baladent en short et que vous semblez mépriser. 
Oui j’ai écrit des choses… Mais je ne méprise personne, je veux juste dire que le tourisme de masse abîme des villes qui étaient autrefois charmantes. Je ne sais pas si vous êtes allé récemment à Marrakech, mais il y a des troupeaux de touristes, ces bonnes femmes qui se promènent à moitié à poil et qui s’étonnent qu’on ne les laisse pas rentrer dans les mosquées, qui s’étonnent d’être méprisées par la population locale. Ou alors à Venise comme vous dites, ou à Bangkok. Finalement, les seuls pays où il n’y a pas de tourisme de masse, ce sont les pays où il y a des troubles. Mais j’aime bien voyager même quand je suis fauché. J’ai vécu des années à Paris dans un petit hôtel qui a maintenant disparu, sur le boulevard Saint-Germain, un petit hôtel deux étoiles extraordinaire et j’étais très heureux. On peut être très heureux dans une chambre d’hôtel de 18 m² et très malheureux dans un appartement de quinze pièces. Le bonheur n’a rien à voir avec la possession d’une belle voiture ou d’un bel appartement.

Vous n’avez jamais eu de voiture, d’ailleurs.
Je n’ai pas de voiture. Pour dire la vérité, je n’ai même pas le permis de conduire. Cela dit aujourd’hui, c’est tout à fait à la mode de conduire sans permis. On entend souvent à la radio qu’un type a été arrêté alors qu’il conduisait à 200 à l’heure sans permis. On peut très bien conduire sans permis, ce n’est pas indispensable. Chacun s’organise comme il veut.

Vous mangez toujours autant au restaurant ?
Je mange parfois dans des restaurants qui ne sont pas spécialement chers. Monicelli, le grand metteur en scène qui s’est donné la mort la semaine dernière, ne prenait jamais de repas chez lui et disait : 
« Je suis un homme qui aime manger au restaurant. » Il y a beaucoup d’hommes comme ça. J’aime bien manger dans le quartier. La brasserie Lipp, j’y mange depuis l’âge de 7 ans.

Comment vous étiez, enfant ? Vous aviez le sentiment d’être un « immigré » ?
Mes parents ont divorcé quand j’avais 6 mois. C’est la génération de mes grands-parents qui a quitté la Russie. Les gens ne sont pas partis en 1917 mais dans les années qui ont suivi. En 1917, c’était le début de la guerre civile. C’est un peu le hasard des choses. Beaucoup de gens ne seraient pas partis si on leur avait dit : « Vous allez rester quarante ans en France ou en Allemagne, vous allez mourir là-bas et vos enfants ne connaîtront jamais la Russie. »

Ils pensaient que le régime communiste s’effondrerait de lui-même en dix, quinze ans.
Vous savez, en mai 1968, des bourgeois français sont partis en Suisse parce qu’ils trouvaient le pays « trop agité ». À Saint-Pétersbourg, il y avait des grèves, des problèmes de vie quotidienne, et certains sont partis à cause de ça. En France, l’immigration russe était localisée dans le XVe à cause des usines Citroën qui ont disparu aujourd’hui. C’était le seul arrondissement de Paris où il y avait quatre églises orthodoxes. Il en reste encore trois, il y en a une qui a disparu après la guerre, en mai 1953. Cela dit, les enfants de ma génération, nés vingt ans après la révolution, ont eu une éducation de petits lycéens français, parisiens. On se retrouvait aussi avec d’autres enfants d’immigrés, d’origine italienne ou arménienne. 

Vous parlez souvent des blagues sur les noms. « Matzneff », c’est difficile à prononcer. 
Cela a pu m’ennuyer, mais en réalité, on ne m’a jamais embêté là-dessus. Parfois il fallait que j’épelle mon nom mais c’est tout à fait secondaire. C’est juste que j’étais un enfant un peu ballotté, ça n’a rien d’extraordinaire. J’ai un peu utilisé ces détails dans mes romans, pour des personnages. J’ai vu des débats à la télévision, lu des articles dans la presse féminine sur les enfants de divorcés, moi je n’ai pas tellement vécu ça. Je me trouvais même parfois plus libre que mes camarades qui vivaient dans des familles très unies et très sévères. Pour les filles, c’est moins vrai mais pour les garçons, être tantôt chez son père tantôt chez sa mère, ça offre plus de liberté. J’ai souvent séché des cours, j’ai imité des signatures… enfin, tous les collégiens ont fait ça. Mais quand j’étais enfant, je n’ai pas le souvenir d’avoir « souffert » du fait d’être ballotté. Il y avait bien sûr des moments pénibles, mais je dirais qu’ils sont rentrés en moi. Je n’ai pas une très haute idée de la famille. Aujourd’hui encore, je suis toujours un peu énervé quand les hommes de droite ou de gauche parlent de « défense de la famille ».

Vous faites la différence entre votre famille de sang et votre famille d’esprit. 
J’ai des nièces et des neveux qui ne s’intéressent pas du tout à mon travail, ils s’en foutent. En soi, la famille officielle et légale a toujours existé dans des sociétés très diverses, chez les Chinois, chez les anciens Romains, il y a toujours eu le concept de famille. Je n’ai pas envie d’énoncer des évidences, mais disons que ça ne m’intéresse pas beaucoup.

C’est pourtant par votre famille que vous vous êtes intéressé à l’orthodoxie ?
J’aurais été catholique, protestant, j’y aurais réfléchi aussi, j’aurais même pu écrire des romans bouddhistes. Chacun d’entre nous a son expérience, et la mienne n’est pas nécessairement plus intéressante que celle d’un autre. Il y a un tas de jeunes français issus de familles catholiques, mais tout le monde n’est pas devenu Mauriac ou Claudel. Vous savez, il y a deux sujets en littérature, il y a l’amour et la mort. Tous les autres, c’est annexe. C’est les deux grands sujets inspirateurs de l’art, de la littérature, de la peinture, la musique… Les peintres peuvent aller acheter une palette dans une boutique près de l’École des beaux-arts. On leur propose les palettes dont disposaient Léonard de Vinci, Ingres et Picasso. Mais tout le monde ne devient pas Ingres ou Picasso. Les instruments appartiennent à tout le monde, comme la langue française. C’est le mystère qui fait que quelqu’un, avec un instrument qui appartient à tout le monde, peut faire une œuvre d’art. En musique aussi, vous avez tout, vous connaissez « do, ré, mi, fa, sol, la, si, do », mais ce n’est pas pour ça que vous composerez la Walkyrie.

C’est quoi l’élément déclencheur alors, le génie ?
C’est le don, le talent. Et ensuite, le travail. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?
Je tenais un journal intime quand j’avais 16 ans. Ça a été le déclic.

Vous n’avez d’ailleurs jamais arrêté de l’écrire.
En fait, j’ai arrêté en décembre 2008. Écrire son journal permet une rétrospection, ça donne le goût du monde, de la phrase juste, le goût de l’observation des autres et de soi. Dans son journal, un adolescent parle de lui-même mais aussi de ses amis, de ce qu’il voit autour de lui. Je trouve que c’est un bon exercice pour quelqu’un qui veut écrire, parce que ce n’est pas en faisant une rédaction en français tous les quinze jours ou même une dissertation de philo toutes les trois semaines en terminale qu’on va apprendre à écrire. Même à la Sorbonne. Je pense qu’écrire tous les jours pour soi est un bon instrument. Cela dit, il y a des écrivains qui n’ont jamais tenu de journal mais qui se sont mis un jour à écrire des poèmes ou des romans. 

D’ailleurs, à quel moment vous vous êtes dit, « hé, si justement j’écrivais un roman » ?
À l’armée, par désœuvrement. Je crois que le désœuvrement peut jouer un rôle, ainsi que l’ennui. J’ai toujours pensé qu’il y avait un certain ennui, une certaine mélancolie pendant l’adolescence, les années de formation. C’est à ce moment-là qu’on se forge une personnalité. Quand j’avais 8 ou 9 ans, Juliette Gréco – qui devait en avoir 20 – était très célèbre, c’était la chanteuse à la mode, tandis que j’étais un garçon en culottes courtes. Et elle chantait : « Les enfants s’ennuient le dimanche, le dimanche les enfants s’ennuient. » Le dimanche, je faisais des tas de choses avec mes copains, je montais à cheval, mais je retrouvais quand même cette dimension d’ennui. À l’époque, les enfants n’avaient ni téléviseur, ni radio dans leur chambre, il y avait peut-être une radio dans le salon. Il n’y avait pas Internet. Je pense qu’il y avait une espèce de sensation d’ennui qui amenait soit à réfléchir, soit à lire, soit à rêvasser ou encore commencer à écrire, dessiner. Je pense que l’ennui est très formateur. Aujourd’hui c’est différent, je ne sais pas si vous avez des petits frères ou des petites sœurs, mais certains enfants passent trois heures par jour sur Internet.

J’ai grandi avec Internet, la télé et les jeux vidéo, je sais ce que c’est. Pour en revenir à ce que vous disiez, je pense que l’adolescence est formatrice dans le sens où c’est à partir de ce moment-là qu’on doit choisir comment on comble son ennui. Soit on imagine des trucs, soit on fait des trucs, soit on le comble par le vide. Par Internet. Je n’ai pas l’impression que ça ait changé.
Casanova s’est retrouvé tout seul, malade et oublié, bien moins séduisant et célèbre qu’il ne l’avait été. Il était vraiment en piteux état. Il s’ennuyait, il était considéré comme un domestique. Pour passer le temps et ne pas mourir de désespoir, il s’est mis à écrire ses mémoires. S’il avait eu Internet ou la télé tous les soirs, il ne les aurait jamais écrits. C’est un livre né de l’ennui. Il a revécu sa vie, il l’a écrite parce qu’il n’avait rien d’autre à faire. Maintenant, on peut faire beaucoup de choses plus amusantes que rester devant sa feuille blanche avec un stylo. On a envie de se promener, de draguer, de voir ses copains, de voir le dernier film de Woody Allen… Il y a bien plus amusant que de rester seul dans son bureau à essayer d’écrire un livre. 

On écrit toujours pour soi.
Oui, je pense qu’on écrit d’abord pour soi. Après, si on a la chance d’être publié, d’avoir du succès et qu’on peut en faire son métier, c’est formidable. Pour un peintre, c’est encore plus vrai que pour un écrivain. Trouver un galeriste, c’est encore plus dur que trouver un éditeur. Un écrivain peut commencer par écrire pour des revues ou des journaux. En peinture, il y a tellement de gens que c’est difficile de percer.

En parlant de journaux, j’étais étonné de lire que vous affirmiez ne pas vous intéresser à la politique alors que vous avez énormément écrit dessus.
Je suis passionné de politique, je n’ai jamais dit ça ! Avant-hier soir je dînais avec des amis, on a parlé exclusivement de politique pendant des heures. Je m’y intéresse beaucoup, j’ai des idées. J’ai publié cinq recueils de textes politiques. Ça peut paraître prétentieux, mais je suis certainement l’écrivain de ma génération à écrire le moins de bêtises. J’ai publié un livre qui s’appelle Le Carnet arabe qui a été réédité plusieurs fois. Je n’ai jamais changé une ligne, et pourtant il est plus vrai en 2010 qu’en 1971, lors de sa première publication. Je ne suis pas un expert en politique, mais j’ai des idées sur la politique étrangère des États-Unis, sur la crise du Proche-Orient… Quand j’étais lycéen, je lisais un journal parisien, Combat, qui a été créé pendant la guerre, il jouait un peu le même rôle que Libération aujourd’hui. J’avais un tempérament d’anarchiste, de mousquetaire, j’étais nourri de Dumas. Je ne suis pas un politicien professionnel, mais j’ai des idées très précises sur beaucoup de sujets, qui sont, je crois, des idées justes, et c’est pour ça que j’y tiens.

Vous avez aidé des amis coincés à Moscou à l’époque du rideau de fer.
J’ai pris la défense des dissidents. C’étaient les écrivains, les peintres qui étaient persécutés. J’agissais contre le totalitarisme, pas contre le communisme marxiste. Ce n’est pas du tout par admiration du capitalisme que je me battais. Quand je prenais la défense des dissidents soviétiques persécutés parce qu’ils n’étaient pas marxistes, je devais signer des pétitions et je retrouvais mon nom à côté d’écrivains de droite. Et la semaine suivante, quand je prenais la défense des Palestiniens, je pouvais très bien me retrouver avec des maoïstes, des gens d’extrême gauche. Je me suis toujours foutu de savoir si mes idées étaient à gauche ou à droite, je défends ce que je crois être la vérité. Et je ne me suis jamais soucié de l’endroit où j’écrivais les choses. Une fois, Aragon m’a téléphoné et m’a ouvert les colonnes des Lettres françaises mais j’y ai écrit la même chose que si j’avais écrit pour une revue anarchiste. Je ne changeais pas mon ton ou mes idées. J’ai écrit pour La Nation française aussi. J’aurais pu envoyer à Aragon les articles que j’ai donnés à Boutang, et vice versa.

Ah ! Vous avez écrit quoi dans La Nation française ?
J’ai fait plusieurs chroniques qui sont d’ailleurs dans mes recueils, sur des sujets divers. Quand Mitterrand s’est présenté contre Charles de Gaulle, j’ai expliqué dans un grand article pourquoi j’étais pour Mitterrand. Ils l’ont d’ailleurs publié. Ils n’étaient pas du tout contents car c’était contre leurs idées, mais ils l’ont fait. De toute façon, la presse aujourd’hui ce n’est plus ce que c’était. Le tirage des quotidiens chute complètement. Vous achetez des journaux, vous ?

Oui, parce que je suis obligé. Mais en effet, j’ai l’impression que les gens n’achètent plus les journaux et préfèrent lire les infos sur Internet.
Et puis il y a les journaux gratuits qu’on trouve dans le métro. Dans les bistrots le matin, il y a Le Parisien, on peut y jeter un coup d’œil…

Mais même la presse libre « de gauche » ne fait plus trop envie. Charlie Hebdo, ce n’est ni très drôle ni très pertinent aujourd’hui.
Oui, ils ont foutu Siné à la porte, déjà. Beaucoup de gens sont morts aussi ; il y a Reiser qui était très bon, il est mort très jeune d’un cancer des os, il avait à peine 40 ans. Maintenant, il y a aussi des revues littéraires sur Internet, c’est beaucoup plus vivant. Vous croyez que les chroniques littéraires du Figaro font encore vendre des livres ?

Pas sûr. Je me demandais pourquoi vous publiiez les emails que vous avez envoyés ces dernières années : est-ce que c’est une continuité de votre journal intime ?
Non, ça s’est fait comme ça. L’année dernière, j’avais décidé de les préserver parce qu’on avait un ordinateur qui se faisait vieux, et je me suis dit que c’était le moment. Je voulais en garder une trace.

D’où vient cette envie de tout montrer ? Vous aimez parler de votre vie privée, que vous estimez aussi importante que vos romans.
Je crois que l’art est impudique. Les textes amoureux de Ronsard sont impudiques. Plus un écrivain a un univers fort à traduire, plus il se livre dans son œuvre. On montre ce qu’on a fait. Je ne pense pas qu’un journal intime soit plus impudique qu’un poème ou un roman. Il y a toujours le jeu du narrateur.

Ça me fait penser à l’un de vos personnages récurrents, Dulaurier. J’imagine que malgré tout, c’est un peu vous ce mec.
Il est en apparence à l’opposé de moi, il est petit, gros et moche, moi je suis grand, mince et beau. Pour sa description physique, je me suis inspiré de quelques amis. Mais peu importe, ça c’est la curiosité d’un roman, c’est un détail. On s’en fiche, en réalité. Quand j’étudiais à la Sorbonne, j’avais une prof spécialiste d’Apollinaire qui pouvait passer des heures sur un texte pour savoir qui était la maîtresse qui lui avait inspiré tel ou tel poème, quelle était la rue à laquelle il faisait allusion… À l’époque j’avais eu L’Éducation sentimentale de Flaubert au programme et j’avais dû identifier lequel de ses amis avait inspiré un certain personnage. Ce sont des choses très universitaires. Les gens aujourd’hui ont plus d’indications pour savoir ce qui a pu inspirer un personnage. L’essentiel, c’est que le personnage existe, c’est ce qu’il va donner.

Quel est votre personnage préféré ?
Moi, je suis attaché à tous mes personnages. J’ai peut-être une tendresse particulière envers Dulaurier, qui a paru un peu ridicule au début.

Vous avez également beaucoup parlé de vos conquêtes.
Mes romans traitent souvent de la rupture, de la souffrance, c’est vrai. Comme je vous le disais, l’amour et la mort, toujours.

Dans les Carnets noirs, vous insistez beaucoup sur le fait de vieillir seul, ça semble vous faire peur.
Non, je n’insiste plus sur le fait de vieillir. J’ai fait dire à l’un de mes personnages, il y a longtemps : « On meurt jeune ou on vieillit, il n’y a pas de troisième solution. » S’il y en avait une, le Bon Dieu nous l’aurait déjà révélée depuis longtemps. Ce qui m’embête, c’est la perte d’énergie, la perte de vitalité et les infirmités liées à la vieillesse. Quand on vieillit, on peut souffrir d’une maladie ou d’une blessure et perdre le goût de la vie, comme ce fut le cas de Montherlant. 

C’est incroyable de se suicider à cet âge.
Monicelli, dont je parlais tout à l’heure, s’est suicidé la semaine dernière (ndlr : le 29 novembre 2010), il avait 95 ans et il semblait en pleine forme. Il a basculé. Il a été dans sa chambre d’hôtel au cinquième étage et s’est jeté par la fenêtre, sans laisser un mot. J’ai écrit sur le suicide, mais j’aime trop la vie pour avoir envie de l’écourter. La vie est très courte, de toute façon. C’est une étincelle à l’échelle de l’éternité. Il faut jouir de la vie que le Bon Dieu nous a donnée. Cela dit, j’envisage le suicide comme le voyaient les stoïciens : c’est une porte de sortie. Il y a une notion de libre choix, comme pour le résistant Pierre Brossolette, c’était son dernier recours. Il savait que la Gestapo allait le torturer, et pour ne pas prendre le risque de trahir ses amis, il a préféré se jeter par la fenêtre. C’était sa seule porte de sortie.

L’église a-t-elle toujours condamné le suicide ?
Non, je pense que c’était un argument polémique de mauvaise foi. Dans le Nouveau Testament, il n’y a rien sur le suicide. Tout ça, ce sont des constructions plus tardives. Vers la fin de l’Empire romain, aux alentours des IVe et Ve siècles, la plupart des hauts fonctionnaires de l’État, les intellectuels, étaient stoïciens. Je pense que c’est pour s’inscrire radicalement contre le mode de vie des ­stoïciens que les chrétiens ont condamné le suicide. Et ainsi, toucher plus facilement le petit peuple. Dans la Bible, le Christ lui-même se suicide puisqu’il se laisse arrêter. Cette condamnation du suicide n’a aucun fondement je dirais, scripturaire.

On s’est rappelé de vous à une époque parce qu’il y a eu cette vague de crimes pédophiles dans les années 1990. On vous a traité de violeur, c’était n’importe quoi.
On a fait de moi un genre de maître à penser pour les violeurs de tous bords. Vous savez, dans les années 1830, il y a eu une vague de suicides de jeunes gens et on a accusé Goethe et Byron. En 1940, lorsque la France a perdu la guerre, il y avait des gens de droite qui disaient : c’est la faute d’André Gide.

Avec le recul, maintenant que vous connaissez toutes les emmerdes qu’ont entraînées les sorties des Moins de seize ans et de Ivre du vin perdu, vous pensez que, si vous pouviez revenir dans le passé, vous les publieriez ?
Oui. Disons que si jamais la planète devait sauter demain et qu’un vaisseau spatial devait emporter un seul volume de mes livres sur une autre planète, ce serait Ivre du vin perdu. On assiste en ce moment à un retour au puritanisme qui vient tout droit des États-Unis, des bonnes femmes américaines. Les quakeresses. C’était prévisible que ça finisse par arriver ici. Mais je ne pensais pas que ça viendrait aussi vite. Dans les années 1970, il existait en France une certaine liberté de mœurs, d’esprit, qui a depuis disparu. Quand j’ai écrit Ivre du vin perdu, c’était vraiment ce qu’il y avait dans mon cœur, dans mes tripes. Mais un pamphlet provocateur comme Les Moins de seize ans, est-ce que je le réécrirais, je ne sais pas.

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