« Les petites voix » dans Shakespeare-Cervantès/Cadavres exquis

Texte de Benjamin OPPERT dans l’ouvrage collectif Shakespeare-Cervantès/Cadavres exquis (Les Cahiers de l’Égaré), vient de paraître

ob_4c074a_couv-cer-sha-1Les petites voix

«  ! » (Rossinante)

(Un homme attablé écrit, concentré. On frappe à la porte.)
L’AUTEUR – Entrez ! (Les coups redoublent. Il va ouvrir. Personne. Il se retourne, effrayé.) Comment êtes-vous entrée ici ?
LA RAISON – Comment je suis sortie tu veux dire…
L’AUTEUR – Qui êtes-vous ?
LA RAISON – Une vieille connaissance… On nous a présentés quand tu étais tout petit. Ca a commencé par des contes pour enfants et puis, dans la vie de tous les jours, des adultes n’arrêtaient pas de me citer en te parlant. J’étais fière. C’est après que ça s’est gâté…

L’AUTEUR – Votre nom ?

LA RAISON – Tu ne me reconnais pas ? Ca aggrave ton cas.

L’AUTEUR – J’ai connu beaucoup de femmes et…

LA RAISON – Mufle ! Je suis celle dont tu aurais dû te souvenir entre toutes les autres !

L’AUTEUR – J’ai eu plusieurs vies mais toutes les femmes que j’ai fréquentées continuent de me trotter dans la tête. Comment t’appelles-tu ?

LA RAISON – Tu n’as jamais eu de considération pour moi. C’est bien là le problème !

L’AUTEUR – TON NOM !

LA RAISON – Voyons mais je suis… la Raison.

L’AUTEUR – Pardon ?

LA RAISON – J’habite ton esprit depuis qu’on m’a placée en toi.

L’AUTEUR – Vous êtes folle.

LA RAISON – Impossible. Je suis la Raison je te dis. Et si je viens te voir, c’est parce que je suis très mécontente. Très.

L’AUTEUR – …

LA RAISON – Tu écris des histoires et tu as du talent. Mais pourquoi ne m’accordes-tu que des rôles secondaires, des personnages pourtant intelligents, intéressants mais qui tentent de parler et que personne n’écoute ?

L’AUTEUR – Je comprends pas.

LA RAISON – Sancho Panza, Cassio, Cordelia, Horatio, ça te dit quelque chose ?

L’AUTEUR – Oui et alors ?

LA RAISON – Tu veux des exemples, je vais t’en donner. Sancho Panza, c’est le bon sens, la vérité. Pourquoi en fais tu un valet ? Tout le temps où je m’exprime en lui, je sers de faire-valoir. Jusqu’à ce qu’il se laisse gagner par un vent de folie. Il se prend pour un gouverneur et là, paf, il occupe le premier rôle d’une grande scène !

L’AUTEUR – Euh…

LA RAISON – Prenons Horatio dans « Hamlet ». Quand il veut retenir le fils meurtri de se battre en duel, c’est intelligent ce que je dis à ce moment-là, c’est utile, c’est pertinent mais alors côté écoute, pardon mais y a plus personne… J’ai l’impression de monter à la tribune d’un meeting et que tout le monde se barre à la buvette. (Un temps.) Par contre, Juliette qui incarne la Passion…

LA PASSION, surgissant – On parle de moi ?

L’AUTEUR – Juliette ?

LA PASSION – Non, la Passion. La femme, la seule, la vraie ! Celle à qui la vie doit tout, celle qu’on injecte pour courir dans les veines, qui fait rire et sniffer ! Je suis… l’héroïne !  

LA RAISON – Pourquoi laisses-tu toujours les passionnés, les fous, les illuminés occuper tout l’espace ?

L’AUTEUR – Eh bien…

LA RAISON – Othello, Don Quichotte, Hamlet, le Roi Lear, Roméo et Juliette…

LA PASSION – Mes chers petits !

LA RAISON – Si les héros m’écoutaient dès le début, on épargnerait bien des vies. A commencer par les leurs.

L’AUTEUR – Oui mais alors ça ne serait plus de la littérature et encore moins du théâtre. Il n’y aurait pas de dialogue possible…

LA PASSION – …et on s’ennuierait à mourir !

LA RAISON – Et moi dans tout ça, tu ne crois pas queje meurs un peu à chaque page en attendant dans les coulisses…

L’AUTEUR – …

LA PASSION – C’est au moment de la relecture qu’il pense à toi.

LA RAISON – Je te sers de gomme ?

L’AUTEUR – Non… Comment te dire…

LA PASSION – Sur les pâtes, tu es le parmesan.

LA RAISON – Vraiment ?

L’AUTEUR – J’adore le parmesan ! Mais pas trop…

LA RAISON – Cruel… C’est vraiment injuste. Regarde Iago, il a beaucoup plus de texte que Cassio. Au lieu d’Othello, Verdi a même été tenté d’appeler son opéra « Iago« . Il a tenté de m’assassiner quoi. Même Rossinante s’exprime et personne ne l’entend !

L’AUTEUR – Regarde les œuvres dans leur globalité…

LA PASSION – C’est quand même magistral !

L’AUTEUR – Tu tournes trop autour de ta petite personne.

LA PASSION – Tu vois bien. Même l’auteur ne veut pas de toi !

L’AUTEUR – Je n’ai jamais dit ça. Elle joue un rôle secondaire, d’accord, mais sa présence est fondamentale. Elle donne du relief, de la profondeur. C’est un mur porteur. Si elle n’était pas là, tout s’écroulerait.

LA RAISON – Ah quand même… Alors pourquoi personne ne m’entend ?

L’AUTEUR – Moi je t’entends.

LA RAISON – Mais non !

L’AUTEUR – Mais si ! Et c’est pour ça qu’à la fin de mes histoires, c’est toujours vers toi qu’on se retourne en se disant « Ah si seulement elle avait été entendue ! »

LA RAISON – C’est pervers ce que tu me dis.

LA PASSION – C’est fou tu veux dire ! J’adore moi ! P’tite nature va !

LA RAISON – Ta gueule Juliette !

LA PASSION – Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je ne te reconnais plus. Reste dans ton rôle l’aphone, sinon on va nous confondre…

LA RAISON – Ah tu es belle toi avec tes costumes somptueux, tes envolées lyriques, tes privilèges, ta loge personnelle ! On a coupé des têtes pour moins que ça !

LA PASSION – Parle plus fort, je ne t’entends pas…

L’AUTEUR – Du calme. La révolution n’a rien de raisonnable.

LA RAISON – A cause de toi, je n’ai plus de vie sociale. Tu veux me garder pour toi tout seul. Esclavagiste !

L’AUTEUR – Comment oses-tu me parler comme ça ? Je suis ton auteur ! C’est moi qui t’ai créée.

LA PASSION – Tu plaisantes. On existait bien avant toi. On a toujours existé ! Tu te prends pour Dieu mais tu n’es qu’un canal.
LA RAISON – Là-dessus, elle n’a pas tort…
L’AUTEUR – Tu crois ?
LA RAISON – Quelqu’un va-t-il finir par m’entendre ? Je hurle depuis des siècles et tout le monde s’en fout !

LA PASSION – Tu es à la fois Cervantès et Shakespeare. Tu en incarneras bien d’autres. Racine par exemple. La grande lignée quoi.

L’AUTEUR – Je ne sers donc qu’à passer les plats…
LA RAISON – Un passe-plat de l’intelligence. Et moi, dans tout ça, je sers aussi…

LA PASSION – Quand tu es Shakespeare et Cervantès, tu romps avec les traditions. Sans moi, rien n’aurait été possible. Avec Cervantès, finis les classiques récits de chevalerie et bienvenue au premier roman moderne ! Sous Shakespeare, tu fais voler en éclats la théorie des cinq actes, celle des trois unités, la division imperméable entre tragédie et comédie. Avec ces auteurs, tu déraidis la façon d’écrire !

L’AUTEUR – Et vous me laissez faire ?

LA PASSION – Ca c’est de ta responsabilité.

L’AUTEUR – Comment ça ?
LA RAISON – Nous sommes immortelles mais tu es libre de nous mettre en avant ou en arrière.
LA PASSION – Continue, amplifie le mouvement ! Fais-moi vivre de grandes heures de gloire !

LA RAISON – Je sens que plus les siècles passeront et moins je pourrais m’exprimer… Le bon sens fout le camp.

L’AUTEUR – Pas forcément. Parfois le public a besoin de retrouver de vraies valeurs.

LA PASSION – Holà !
LA RAISON – Alors je peux espérer un jour avoir le premier rôle ?

L’AUTEUR – Tu m’en demandes beaucoup là…

LA RAISON – Quoi ?

L’AUTEUR – Un personnage principal tout beau tout propre et qui aurait raison sur tout, les gens ne le supporteraient pas.

LA PASSION – Evidemment.
LA RAISON – Pfff…
L’AUTEUR – Il faut inventer la lumière pour créer l’ombre.

LA PASSION, à la RAISON – Tu dépends de moi ma vieille.

LA RAISON – Je suis la lumière, c’est moi la vérité !

L’AUTEUR – Oui mais… Comment te dire ? (Un temps.) Il faut que tu comprennes que, même si tu n’es pas tout le temps en scène et que tu n’as pas beaucoup de texte, ton ombre plane pendant toute l’histoire.

LA RAISON – Comme une figurante quoi…

LA PASSION – Mais quelle cabotine !

LA RAISON – Avec Shakespeare et Cervantès, tu as changé les codes. Renouvelle-toi. Incarne autre chose. Casse à nouveau le moule ! Fais triompher la Raison ! Le Monde en aurait tellement besoin !

L’AUTEUR – Il me faudrait beaucoup de Passion pour y arriver… (Un temps.) On pourrait faire un ménage à trois mais…

LA RAISON – Mais ?

L’AUTEUR – Mais arriverez-vous à vous supporter l’une l’autre ?

LA RAISON – Si c’est pour la bonne cause…

LA PASSION – Pas question ! C’est elle ou moi !

(Un temps.)

L’AUTEUR – Spontanément, c’est vers la Passion que je me tourne. On ne peut écrire sans Passion. Je ne peux pas vivre sans elle. J’ai essayé de nombreuses fois.

LA RAISON – Avec elle, tu finiras seul…

L’AUTEUR – Impossible, je reviens toujours vers elle.

LA RAISON – …tout seul.

L’AUTEUR – Elle me tient ! Elle fait partie de moi !

LA RAISON – Et moi non ?

LA PASSION – Tu es comme l’appendice. Il faut te retirer quand ça commence à gêner.

L’AUTEUR – Ne l’écoute pas. J’ai déjà tenté de la quitter pour toi…

LA RAISON – Vraiment ?

L’AUTEUR – Oui. J’ai essayé d’écrire autre chose, de partir ailleurs…

LA RAISON – Et ?

L’AUTEUR – Et voilà ce que ça a donné :

« Elle me promène, elle me ballade.

            Je crois guider la laisse

            Mais jamais elle ne cesse

            D’user sur moi ses tirades… »

LA RAISON, claquant la porte – Je vous laisse vivre votre histoire ! Promis, je ne vous dérangerai plus ! A la question, je choisis « Not to be ». Adieu ! Que le Monde brûle !

L’AUTEUR – Nous voilà seuls…

LA PASSION, langoureuse – Mon Shakespeare, mon Cervantès… Maintenant que tu es entièrement mon auteur à moi, je vais m’occuper de toi comme jamais.

L’AUTEUR – Fais-moi vibrer…

LA PASSION – Je vais t’en faire voir de toutes les couleurs… Plus personne pour nous freiner, plus de limites, on peut désormais tout se permettre ! Accroche-toi, ça va être démentiel ! (Elle se dégage de lui.) Travaille ! Pendant ce temps-là, je vais aller voir mes amants : le peintre, le musicien, d’autres passionnés…

L’AUTEUR – Mais je…

LA PASSION – Toi, tu restes là et tu écris… en pensant à MOI !

L’AUTEUR – …

LA PASSION – Et pas de contestation ! Sinon j’appelle le trou noir et sa copine la page blanche !

(Elle claque la porte.)

L’AUTEUR – Elles me font vivre… et finiront par me détruire…

NOIR

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