Entre Céline et Artaud pour Aline Kraemer de La Cause littéraire

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Honoré Laragne, Rémi Karnauch
Ecrit par Aline Kraemer 21.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Honoré Laragne, éd. H&O, octobre 2016, 153 pages, 15 €
Ecrivain(s): Rémi Karnauch

Honoré Laragne, Rémi Karnauch

karnauchcouvunHonoré Laragne de Rémi Karnauch raconte une exploration dans des contrées sauvages. Un voyage à travers un cerveau qui délire et se délite ; et la fugue d’un vieux monsieur qui perd la tête. Le narrateur susnommé a quelques problèmes avec les pronoms personnels. Mais pas que. Avec l’âge aussi. Heureusement il est bien entouré : de deux valets-gardes-malades, Vincent Briffault et Hector Valadin, et de charmantes demoiselles de porcelaine… sans oublier le docteur Lachenal et l’infirmière Mme Bismui.
On s’en doute déjà, très vite ça va déraper… Et c’est une chute vertigineuse dans les mondes intérieurs d’Honoré, mondes organiques peu ragoûtants, mondes oniriques de la folie mais surtout mondes grotesques ou sublimes de la langue. Oui, chaque mot peut en cacher un autre et c’est pourquoi il faut faire très attention avant de traverser ce rapport médical méta-physique. Une consultation avec le docteur Lachenal peut vite tourner au vinaigre :
« C’est pourquoi je penche mon tronc vermoulu qui grince et ça me fait presque marrer sauf qu’à un moment, je m’essuie cravate avec sueur, et lui, opérant un recul, inverse mon propos et tout rouge m’ordonne de. Et j’obtempère et lâche sa cravate, qui ne m’intéresse pas : je suis venu ici officiellement pas en taquamani. Je ne comprends pas ce qui précède, je voudrais me comprendre, mais ça m’échappe dans le temps, et le pire, vous savez, le pire c’est que cette fuite m’emprisonne, et des paradoxes de la sorte je m’en branle, car si je me comprenais et que ça déformait l’onde régulière qui me traverse, j’en profiterais pour niquer le prétentieux Laragne, ce ratiocineur qui s’apprête à exiger que ! »
Honoré Laragne est à fois de l’autre côté (de ses pompes) et dedans. Dedans ses visions, surgies de l’oubli. En choisissant un détail d’une peinture de Dado pour la première de couverture, l’éditeur H&O a très justement mis en résonance deux univers qui se répondent. Le peintre n’avait-il pas dit que « le phénomène de la vie, des matières organiques et de la mort, cela concerne parfaitement tout le monde » ? « Peut-être un Alzheimer » lit-on sur la quatrième de couverture, mais ici pas de réalisme ni de sentimentalisme ; plutôt une rage, une bataille de titans. On se coltine avec ses neurones en déroute. Un sujet casse-gueule et déplaisant qui paradoxalement entraîne le lecteur dans un plaisir de lecture grâce à une verve où l’humour noir n’interdit pas de vraies fulgurances poétiques et où le second degré côtoie des obscurités tragiques.
Ainsi Honoré Laragne déroule ses énigmes et ses méandres jusqu’à prendre le lecteur dans la toile du langage. D’autres l’ont déjà dit, il y a du Céline chez Rémi Karnauch, et du Antonin Artaud, mais sa radicalité lui appartient en propre et l’on se réjouit d’être face à cet objet littéraire qui « déraille » des sentiers battus ou rebattus.

Aline Kraemer

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