Sur le style littéraire de Marie Volta

« crapahutant avec un groupe multinational au milieu de Kata Tjuta en Australie fredonner une chanson française non médiatisée (« La ballade à Gaston Couté », de Jean-Claude Mérillon, que l’on peut notamment entendre dans « Bernard, ni Dieu, ni chaussettes »**) et en savourer l’intimité décalée », « contempler le coucher de soleil une fois dans sa vie sur la mer de Timor et louper avec un amusement fataliste les dernières secondes (occultées par un bateau qui glisse au même instant sur l’horizon) », « d’un jongleur hébergé pour cause de froid persistant avoir reçu en cadeau un accord de guitare qui n’existe pas mais collait parfaitement à la mélodie composée pour le poème de Claude Roy sur la vague qui vint le voir à Nice de la part de Supervielle »

voltacouv1Marie Volta écrit comme elle parle et elle le fait avec brio. Réussir à exprimer de façon aussi précise que condensée, et sans l’interrompre par la ponctuation, une de ces pépites de l’existence, cela demande parfois que l’on s’attarde sur certaines tournures. Car la simplicité est difficile à atteindre, sur le papier comme dans la vie ! Bien sûr, les « cadeaux » contiennent des propositions qui pourraient à certains paraître simplistes, du style « sourire quand on est triste » ou « être entendu » peu après « être attendu », mais faut-il évoquer les notions de rythme, de rupture de rythme, d’allitération, de consonance, de musicalité ? Parler n’est pas si fluide, et Duras le savait bien qui réécrivait parfois jusqu’à vingt fois un roman pour lui conférer les aspérités, redondances et ellipses de l’oral. D’où ces textes si « écrits ». Donner  l’impression que dans ce livre je « parle » est une bonne nouvelle. Cela signifie qu’elle a atteint cette fluidité recherchée.

« Butine-t-elle comme une abeille en vue du miel ? » la questionne un lecteur. Être comparée à une abeille recueillant le nectar de la vie, celui qui nourrit tant les écrivains, elle en est fière. (…) Madame Héritier elle-même lui a répondu qu’elle avait en effet inventé un genre (car elle est allée jusqu’à envoyer vraiment et directement sa « lettre » avant toute publication pour s’assurer que ça ne la dérangeait pas qu’elle publie un ouvrage qui s’inspirait de sa démarche). Qu’est-ce qui lui permet de l’affirmer ? Qu’est-ce que ce genre ? Qu’apporte-t-il ? Que le travail en amont ne se soupçonne pas, qu’il laisse une impression de spontanéité, de non-calcul, de non-recul : une preuve de son efficacité (…)

La diversité du vocabulaire fait la richesse de l’expression et la précision, sa justesse. Les rechercher, c’est respecter au plus profond le langage, le sens, et, partant, les lecteurs ?

Quelle ténacité à l’œuvre quand il s’agit d’écrire quatre-vingts pages de cette sorte, savourer à sa juste valeur le fait de « vivre dans un pays en paix » ou de « pouvoir nourrir ses enfants » (deux grands luxes sur cette planète) et leur rendre leur juste place, ou bien de « tenir sur son ventre épuisé un nouveau-né tout chaud et tout mouillé », « verser du muscat frais au pied de la croix sur la tombe d’un ami très cher », de « retrouver une lettre d’une amie disparue », « dévaler un bois de marronniers en vélo », etc.

Pour Marie Volta, ces moments constituent les pépites essentielles de la mine de l’existence. « Ado », elle avait écrit un texte très violent adressé à ceux qui « mâchouillent la vie sans la voir ».  Elle éprouve envers la vie une gratitude farouche et l’exprime. Elle n’est ni blasée ni aigrie. C’est sans doute pour cela qu’on l’invite à conduire prochainement des ateliers d’écriture*** à partir de ces « cadeaux » et auprès d’enfants qui vivent dans un des pays où trente euros par mois représentent un salaire appréciable. (…)

Pour, entre autres, ces enfants, les « petits riens » du style qu’elle égraine dans son livre, ce n’est pas de l’« inabouti », c’est le cœur de la vie. Sa conviction fondamentale : c’est dans le dépouillement, quelle que soit sa nature, que l’on trouve le suc de la vraie joie.

Mais ces enfants savent cela mieux que vous et moi.

Ce livre qui énumère des instants de vie croquée et intense félicité est une flambée de spontanéité, un chemin de retrouvailles avec le cadeau de l’instant présent. Aller à l’essentiel, ne pas diluer l’alcool de la vie. Retrouver en une brassée ce qu’elle avait pu lui offrir, pour lui permettre de rester, de s’accrocher, de continuer – la préface ne le cache pas – et le partager à son tour. (…)

Marie Volta
http://www.lapetitemarguerite.com
** Film documentaire de Pascal Boucher.
*** La formation d’Aleph, solide et approfondie, n’est pas bon marché mais là encore, la butineuse engagée, bien que peu fortunée est allée au bout, et sans assistance. Elle ne monte pas dans l’avion avec ses seuls « petits riens » en poche.

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