Cycle « Wagner et après ? » : Les livrets d’opéra après Wagner, par Agnès Terrier (15h15, 12.12.10)

Hôtel Bedford 17 rue de l’Arcade

 

A qui les lettres françaises doivent-elles, à la fin du XIXème siècle, l’apparition du vers libre et le recul du sacro-saint alexandrin ? Sur les traces de Baudelaire, premier Français enthousiaste de Wagner, ce sont les poètes plus que les musiciens qui contribuèrent à acclimater Wagner en France par des débats autour de ses traductions, la diffusion de son esthétique et, surtout, l’adaptation de son art à l’écriture poétique.

 

Agrégée et docteure en lettres modernes, premier prix de recherche en culture musicale du Conservatoire de Paris (CNSMDP), Agnès Terrier est dramaturge et conseiller artistique de l’Opéra Comique, ainsi que professeur de diction française au CNSMDP.

« Eugène Onéguine » de Piotr Ilytch Tchaikovski (Opéra Bastille, le 29.09.10)

Vendredi 17 septembre 2010

OneguineBastille01.jpgEugène Onéguine (Piotr Ilyitch Tchaikovski)

Répétition générale du 15 septembre 2010
Opéra Bastille

Madame Larina Nadine Denize
Tatiana Olga Guryakova
Olga Alisa Kolosova
La Nourrice Nona Javakhidze
Lenski Joseph Kaiser
Eugène Onéguine Ludovic Tézier
Le Prince Grémine Gleb Nikolski
Zaretski Ugo Rabec
Monsieur Triquet Jean-Paul Fouchécourt

 

 

Mise en scène Willy Decker

Direction musicale Vasily Petrenko

 

Ludovic Tézier (Eugène Onéguine)

 

 

 

L’ouverture de la nouvelle saison de l’Opéra de Paris laisse le champ à deux portraits d’hommes en errance, le Hollandais du Vaisseau Fantôme et Eugène Onéguine, dans deux reprises créées sous la direction d’Hugues Gall et confiées au metteur en scène favori de Nicolas JoelWilly Decker.

Dans le cas d’Eugène Onéguine, il nous faut remonter assez loin puisque la production date de 1995, lorsque les nouvelles créations de La BohèmeBilly Budd et Cosi Fan Tutteconstituaient, elles aussi, les nouvelles armes de reconquête du rang international de la Maison.

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Confronter ce spectacle à celui qui vient au même moment d’ouvrir la première saison deGerard Mortier à Madrid, dans la vision de Dmitri Tcherniakov qu’accueillit Paris il y a deux ans, permet une captivante mise en relief des forces et faiblesses de part et d’autre.

Inévitablement, Madame Larina retombe dans une posture effacée et n’est plus la mère de famille qui rythme la vie dans sa datcha, bien que Nadine Denize restitue un maternalisme naturel.

La nourrice, petite vieille toute courbaturée, est traitée façon Singspiel, façon Papagena toute âgée, alors que Nona Javakhidze la chante avec la légèreté de l’âme en grâce, la seule voix qui pourrait atteindre la jeune fille.

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Cette jeune fille, Tatiana, Olga Guryakova l’incarne totalement, avec ces couleurs russes, c’est-à-dire ces couleurs au galbe noble et à l’ébène lumineux qu’elle n’a pas perdu depuis son interprétation il y a sept ans de cela sur la même scène.

Le visage tout rond d’innocence, les cheveux parcourus de mèches finement tissées comme en peinture, la puissance de ses sentiments qui passent intégralement par la voix trouve aussi quelques expressions scéniques fortes lorsque, dans une réaction de honte absolue, elle détruit la lettre qu’Onéguine lui a sèchement rendu.

 

 

 

Olga Guryakova (Tatiana)

 

 

 

Il est vrai que Ludovic Tézier se contente de retrouver cette posture hautaine et méprisante qu’il acquière si facilement, son personnage ne suscitant aucune compassion de la part de l’auditeur, aucune circonstance atténuante.

 

Peu importe que les tonalités slaves ne soient pas un don naturel, il est la sévérité même qui doit cependant s’abaisser face à l’immense Prince de Gleb Nikolski, un médium impressionnant, quelques limites dans les expressions forcées, tout en mesure dans sa relation à Tatiana et Onéguine.

L’autre couple, Olga et Lenski, trouve en Alisa Kolosova et Joseph Kaiser deux interprètes élégants, musicalement et scéniquement, le second sans doute plus touchant de par son rôle, mais aussi par la variété de ses coloris.

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Alisa Kolosova (Olga) et Joseph Kaiser (Lenski)

 

L’impeccable et fine diction de Jean-Paul Fouchécourt permet de retrouver un Monsieur Triquet chantant en langue française, principale entorse musicale que Dmitri Tcherniakovs’était alloué dans sa production du Bolchoï en faisant interpréter cet air par Lenski, mais dans un but bien précis.

 

Le haut niveau musical de cette reprise bénéficie par ailleurs du soutien d’un orchestre et d’un chef intégralement consacrés au potentiel sentimental et langoureusement mélancolique de la partition, une fluidité majestueuse du discours qui en réduit aussi la noirceur.
La gestuelle souple, harmonieuse, de Vasily Petrenko, et son emprise sur les musiciens et les chanteurs s’admirent avec autant de plaisir.

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Joseph Kaiser (Lenski)

 

Evidemment, comparée à la richesse du travail dramatique de l’équipe du Bolchoï, vers lequel le cœur reste tourné, la vision de Willy Decker paraît bien sage et naïve, simple dans son approche humaine, attachée au folkore russe qui pourrait rappeler les farandoles deMireille la saison passée, et classique dans la représentation du milieu conventionnel et sinistre que rejoint Tatiana.

 

Mais il y a dans les éclairages, le fond de scène la nuit, les lumières d’hiver dans la seconde partie, un pouvoir psychique réellement saisissant.

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Olga Guryakova (Tatiana)

Eugène Onéguine Superbe reprise de l’Eugène Onéguine intemporel signé par Willy Decker à l’Opéra Bastille en 1995. En tête d’une distribution remarquablement homogène et idiomatique, le trio Olga Guryakova, Ludovic Tézier, Joseph Kaiser assure le succès d’une soirée qui honore l’Opéra de Paris.

Comme celles de Robert Carsen, les productions de Willy Decker ont le mérite de défier le temps et les modes en gardant leur acuité et leur fraîcheur initiales. Son Eugène Onéguine épuré, où un décor unique stylisé sert de cadre psychologique aux scènes lyriques de Tchaïkovski, est un modèle d’intelligence dramatique. Quelques chaises et une direction d’acteurs très précise permettent au spectateur d’entrer dans l’univers du poème de Pouchkine et non seulement de suivre le drame, mais de comprendre les motivations et les sentiments de chacun des personnages. 

Si le canevas initial est respecté, la personnalité d’un nouvel interprète apporte bien entendu un complément et un supplément d’intérêt au spectacle. Tel est le cas pour cette reprise bénéficiant d’un plateau vocal de premier ordre : on salue un vrai sans faute, jusque dans le moindre rôle secondaire. Ainsi, Nadine Denize en Madame Larina, la Filipievna remarquée de Nona Javakhidze et l’incomparable Triquet de Jean-Paul Fouchécourt, si finement ridicule et touchant. 

Issue de l’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris, Alisa Kolosova incarne une Olga certes coqueete mais sincère, au chant expressif. Comme lors de la reprise de mars 2003, Gleb Nikolski est un Prince Grémine noble et émouvant. Remarqué au Festival de Salzbourg 2007, le ténor canadien Joseph Kaiser s’affirme comme un Lenski musical et stylé, dont la sincérité et la spontanéité contrastent avec l’Onéguine distant et peu sympathique dessiné par Ludovic Tézier. 

Après sa prise de rôle au Capitole de Toulouse en 2003 et sa consécration à la Scala de Milan en janvier 2006, où il avait déjà Olga Guryakova comme partenaire, le baryton français n’a rien à envier aux meilleurs Onéguine russes et internationaux. Son interprétation vocale est de bout en bout splendide, intense et raffinée, stylistiquement parfaite. Même si le personnage peut justifier une certaine froideur méprisante, sa conception accuse encore l’insensibilité – réelle ou feinte – d’un caractère étranger à la passion. 

Quant à Olga Guryakova, dont la voix s’est considérablement étoffée depuis ses Tatiana aixoises de 2002 et parisiennes de 2005, elle nous rassure sur sa santé vocale. Égale à elle-même, elle reste l’interprète idéale du rôle avec un chant puissant et expressif mais nuancé et maîtrisé dans tous les registres. Son charme, sa sensibilité et son rayonnement personnels rendent toujours sa Tatiana irrésistible. 

Sous la direction lyrique, délicate et idiomatique mais peOneguineBastille06.jpgOneguineBastille04.jpgOneguineBastille03.jpgu engagée du jeune chef russe Vasily Petrenko (aucune parenté avec Kirill Petrenko), on retrouve l’orchestre et les chœurs de l’Opéra de Paris des grands soirs.

 

 

 

Opéra Bastille, Paris
Le 17/09/2010
Monique BARICHELLA

Reprise d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski dans la production de Willy Decker, sous la direction de Vasily Petrenko à l’Opéra de Paris.
OneguineBastille02.jpgPiotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Yevgeny Onegin, scènes lyriques en trois actes et sept tableaux (1877)
Livret du compositeur et de Constantin Chilovski d’après Pouchkine

Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris
direction : Vasily Petrenko 
mise en scène : Willy Decker
décors et costumes : Wolfgang Gussmann 
éclairages : Hans Toelstede
préparation du chœur : Patrick Marie Aubert

Avec : 
Nadine Denize (Madame Larina), Olga Guryakova (Tatiana), Alisa Kolosova (Olga), Nona Javakhidze (Filipievna), Ludovic Tézier (Eugène Onéguine), Joseph Kaiser (Lenski), Gleb Nikolski (Le Prince Grémine), Jean-Paul Fouchécourt (Monsieur Triquet), Ugo Rabec (Zaretski).

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