Projet Babayagas (exposé en 2003 sur www.habiter-autrement.org)

Une maison de retraite autogestionnaire et solidaire, initiative de « copines de 25 ans »
Une maison de retraite autogestionnaire et solidaire, initiative de « copines de 25 ans »

http://www.habiter-autrement.org/06.generation/05_gen.htm

Vendredi 26 septembre 2003
Source : LE MONDE

Un nouvel acteur social est né : le réseau de copines. A Montreuil, dans le « 9.3 », trois jeunes septuagénaires – « des copines de 25 ans », disent elles – ont décidé de réaliser une maison de retraite pour elles-mêmes et leurs amies. Une initiative « autogestionnaire et solidaire », qui a résolument l’intention de faire école et dont la réussite pourrait heureusement bousculer le monde assez sclérosé de l’hébergement collectif des personnes âgées.

Thérèse Clerc, 76 ans, Monique Bragard, 71 ans, et Suzanne Goueffic, 72 ans, sont en effet porteuses d’un projet immobilier de « vieillesse solidaire », qu’elles défendent depuis 1997 sous le nom de « Maison des babayagas ». Malgré cette appellation gentiment baba cool – « la babayaga, sorcière des légendes russes, habite une maison montée sur des pattes de poulet et dont les murs sont en pain d’épice et le toit en pâte d’amande » -, ces trois femmes ont su convaincre le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard (communiste rénovateur), et le directeur général de l’office d’HLM, Jean-Luc Bonabeau, de soutenir et financer leur initiative. « Ces deux hommes ont été des interlocuteurs exceptionnels », affirme Monique Bragard.

Le projet « babayaga », c’est la volonté de s’approprier son propre vieillissement. Soit une maison de retraite conçue, habitée et autogérée par une vingtaine de retraitées qui se cooptent entre elles, regroupées en association, et dont le « projet de vie » est assez riche pour satisfaire les aspirations individuelles aussi bien que collectives. « Les « babayagas » ne s’enfermeront pas dans un ghetto mais participeront à la société à travers le soutien scolaire, l’alphabétisation, l’aide aux jeunes femmes, la transmission des savoir-faire et traditions, les soins du corps, la gymnastique, les thérapies douces diverses, les massages, sans oublier un projet de piscine en sous-sol », explique Thérèse Clerc.

Entre la solitude à domicile à tout prix et le placement en catastrophe en maison de retraite pour cause de handicap ou d’accident médical, ces trois femmes ont estimé qu’il y avait de la place pour une alternative plus séduisante.

COÛTS RÉDUITS

Le plus étonnant est que le maire, Jean-Pierre Brard, écrit à Thérèse Clerc dès 1998 qu’il « est tout à fait favorable à une réalisation de ce type ».Mais la vraie victoire a surgi de l’accord financier du directeur de l’office HLM de la ville. Jean-Luc Bonabeau a accepté en 2003 de « porter le projet ». « La mairie cède le terrain, explique-t-il, l’office HLM construira le bâtiment, dont il demeurera propriétaire. L’investissement mobilisera environ 2 millions d’euros. Le chantier devrait démarrer au premier semestre 2005 pour livraison d’une vingtaine de logements en 2006. Le loyer des studios et deux-pièces ne devrait pas excéder 200 euros par mois. »Sachant qu’une maison de retraite décente coûte dix fois ce prix (au minimum), les marchands de sommeil du grand âge ont du souci à se faire.

Les coûts resteront d’autant plus réduits que les « babayagas » géreront le lieu elles-mêmes, acceptant le moins possible d’aide extérieure. « C’est en étant solidaires les unes avec les autres et en vivant collectivement que nous nous aiderons à bien vieillir ensemble », dit Thérèse Clerc. Le terme « bien vieillir » est d’autant plus important que ces trois femmes ont eu à gérer le vieillissement de leur mère. Elles ont aussi compris à cette occasion qu’elles ne pouvaient faire porter aux générations montantes le risque de dépendance qu’elles pouvaient elles-mêmes représenter.

« La maison des « babayagas » prendra donc en charge les handicaps des unes ou des autres s’ils viennent à se produire au fur et à mesure de la montée en âge des résidentes », explique Thérère Clerc. Le local sera donc adapté aux fauteuils roulants et les douches conçues pour des personnes handicapées. La seule limite sera cependant les maladies dégénératives et les démences de type Alzheimer : « Là, le collectif ne saura pas faire, et le transfert vers une institution adaptée sera envisagé. »

MAISON UNISEXE

Dans sa grande sagesse, le collectif a également prévu une ou deux habitations vides « pour les invitées » des unes ou des autres. « Mais, en réalité, cela conviendrait parfaitement pour une infirmière pendant la nuit », explique Thérèse Clerc. Laquelle estime que la construction d’une institution ad hoc genre Mapad (maison d’accueil pour personne âgée dépendante) non loin du projet Babayaga serait fort bienvenu.

Point important : la maison des « babayagas » sera résolument unisexe. Les hommes pourront visiter les « babayagas » dans la journée, mais ne pourront jamais postuler à l’attribution d’un logement. « Compte tenu du contexte démographique, les hommes seraient forcément minoritaires et leur présence déséquilibrerait les relations », dit Suzanne Goueffic. « On leur tient déjà la main tout au long de la vie, on ne peut pas continuer de les bercer indéfiniment », plaisante Thérèse Clerc. Seules les veuves, divorcées et célibataires pourront donc être cooptées. Une période probatoire de six mois sera en tout cas instituée pour réparer une éventuelle erreur de casting.

Le trio dirigeant a aussi prévu la création d’une « médiatrice » extérieure à la communauté. « Les femmes âgées, c’est pas commode, reconnaît Thérèse Clerc, un juge extérieur aidera à réguler nos humeurs. » Un principe sera toutefois gravé dans le marbre des consciences de chacune : « Ne jamais se coucher fâchées. »

Yves Mamou

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