Le site YOZONE recommande : « A reprendre absolument en folio tant il est original et plaisant » pour « Emmanuel, Brigitte et moi » d’Alain Llense

Emmanuel, Brigitte et moi
un roman d’Alain Llense http://www.yozone.fr/spip.php?article24522
Librinova, roman (France), janvier 2020, 195 pages, 14,90€

« Bref, ensemble, Emmanuel, Brigitte et moi, pour raconter leur vie, leur histoire d’amour, leur ascension et leur chute, nous allions écrire un livre. Ce livre, le voici.  »

Le narrateur, un journaliste sur le retour qui a autrefois connu la gloire, reconnaît par hasard, dans un petit restaurant, deux personnages autrefois célèbres : Emmanuel et Brigitte, autrefois maîtres d’une table prestigieuse, le Château de Saint-Arcapriès. Autrefois puissants, autrefois « people », autrefois riches, influents et célèbres, autrefois au sommet, à présent totalement oubliés. Il les aborde, gagne leur confiance et décide d’écrire avec eux l’histoire de leur vie. Une histoire qui sera donc polyphonique, avec des passages narrés par Emmanuel, d’autres par Brigitte, d’autres encore par l’auteur.

Lui, Emmanuel, d’une famille modeste, qui rêve de devenir cuisinier, et a juré qu’il sera le meilleur. Elle, vingt ans de plus, issue d’une famille privilégiée de Saint-Arcapriès, déjà mariée à un banquier. Ils se rencontrent, ils s’aiment, les braves gens glosent. Dès le départ, on est frappé par le ton : Alain Llense a fait le choix d’une narration qui évoque le roman de mœurs classique. Entre Stendhal, Flaubert et consorts, cette « Éducation sentimentale » amuse fortement dans la mesure où les parallèles avec le monde réel sont transparents, mais séduit aussi par cette tonalité qui est à mille lieues de tout sensationnalisme. L’histoire que raconte Alain Llense est sobre, jamais voyeuriste, joliment écrite, et brosse une série de tableaux beaucoup plus fins que des portraits relevant de la simple caricature.

On s’en doute : l’ambition d’Emmanuel est sans limites. Il se fait embaucher à la plus grande table de la région, le Château, dirigé par François, alias Flanby, et en gravit un à un les échelons. Celui qui dirige le prestigieux restaurant est élu : il faut donc s’assurer des voix des uns et des autres. Grâce aux banquiers, qui voient le potentiel d’Emmanuel pour les affaires, grâce aux entremetteurs, grâce aux réseaux d’influence et aux journalistes véreux, Emmanuel et Brigitte trahissent finement, mais sans vergogne, et emportent le Château. Les voilà enfin au sommet, maîtres absolus des lieux. On s’en doute : après le triomphe, après un moment d’embellie, la chute guette. Ce sont les mécanismes de cette chute, toujours dans une tonalité très classique, et avec toujours le même brin de nostalgie, de « déjà-passé », comme une photographie prise à l’instant mais déjà sépia, que l’auteur poursuit son récit.

« La cuisine d’Emmanuel avait fait perdre son identité au Château ? Marion reviendrait aux bonnes vieilles recettes du terroir, reprenant ainsi les vieilles promesses de sa tante. »

Dans sa seconde partie, cet « Emmanuel, Brigitte et moi  » devient un peu plus attendu. Emmanuel est au sommet, les difficultés commencent. On y retrouve ce « pognon de dingue » particulièrement tragique dont l’irréparable maladresse sera sans doute ce que beaucoup retiendront du quinquennat d’Emmanuel Macron, tous comme d’autres ont avant tout retenu, des années passées au pouvoir par François Hollande, ses frasques en scooter. Plus prévisible donc, un brin convenu, cette seconde partie évite néanmoins l’écueil de la facilité, de la caricature trop ostensible (le personnage n’en a pas vraiment besoin parce qu’il en est naturellement une, diraient les mauvais esprits), de l’acharnement contre un personnage qui apparaît victime des circonstances à la fois locales et internationales, ici une embrouille avec un petit groupe de migrants. Un comportement auquel on peut reconnaître une certaine logique, mais qui apparaîtra insupportable, une ou deux déclarations maladroites, et voilà l’opinion qui à Saint-Arcapriès se retourne. Inexorablement, tout s’écroule en dominos, une fréquentation moindre, l’économie du Château qui s’érode, une pression excessive sur les employés qui se gilet-jaunissent, des élections qui pourraient bien faire revenir Flanby, mais une certaine Marion promet tout, promet mieux, et pourrait bien emporter les suffrages.

« Ces derniers temps, ma plume aussi retrouvait un peu de sa vigueur de jeunesse. À vingt-cinq ans je la trempais dans le mouvement d’un monde dont je pensais être rouage, je l’aiguisais à la meule de toutes les injustices, de toutes les barbaries que je me croyais le seul à pouvoir dénoncer. »

Si le roman n’est pas vachard, sa fin apparaît grinçante à souhait. Car si les personnages politiques ont par essence la trahison dans l’âme, ils ne sont pas non plus seuls au monde. Et il se pourrait bien qu’en raccrochant astucieusement le passé au présent, notre journaliste sur le retour, un vieux de la vieille qui se verrait bien revenir en pleine lumière, leur en réserve à tous deux une de derrière les fagots. L’auteur concrétise donc son essai avec une fin à la fois inattendue et parfaitement réussie : joli point d’orgue (après un retour au Château ruiné lui aussi parfaitement classique) pour un roman à la fois classieux et drôle, qui n’est pas seulement un roman sur la chute d’Emmanuel et de Brigitte Macron, mais sur la Chute au sens biblique du terme, celle qui attend tout un chacun, et à laquelle chacun essaie de se dérober par de nouvelles infamies.

Caustique, plein d’humour, calibré à moins de deux cents pages, ne cédant jamais à la facilité, cet « Emmanuel, Brigitte et moi » a été publié chez Librinova, une maison d’auto-édition. On ne s’appesantira pas sur une écriture qui semble se relâcher dans le dernier tiers, ni sur les coquilles, que l’on trouve hélas de plus en plus fréquemment chez les grands éditeurs, mais le nombre d’occurrences d’une faute de plus en plus fréquente (« tâche » au lieu de « tache) est impressionnant, d’autres erreurs sautent aux yeux, et il est regrettable de chuter encore dans la toute dernière phrase – « (…) espérons au moins qu’il restera la mer pour laver nos pêchers (…) ». Des défauts qui ne grèvent en rien la qualité d’un « Emmanuel, Brigitte et moi », qui, avec un travail éditorial de quelques heures pourrait être épuré de ses scories et arriver sur les tables des libraires. C’est dire qu’on le verrait bien repris, par exemple, en Folio, au Livre de Poche, ou encore chez Pocket. Original et plaisant, cet « Emmanuel, Brigitte et moi » le mérite assurément.

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Titre : (Emmanuel, Brigitte et moi, 2020)
Auteur : Alain Llense
Couverture : Raphaël Hardelin / Air Création
Éditeur : Librinova
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 195
Format (en cm) : 14 x 21,5
Dépôt légal : janvier 2020
ISBN : 9791026238898
Prix : 14,90 €


Hilaire Alrune
1er avril 2020

Opération Coronavirus, la nouvelle d’Alain Llense

Louise et Louis Alain Llense mars 2020

« Et pour dire simplement, ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». Albert Camus, La Peste (1947) 

Dans les jours gris, ceux d’avant le jour noir, Louis avait beaucoup marché et Louise beaucoup peint. Pour eux comme pour tous les autres d’ici, la menace avait d’abord été lointaine, exotique, asiatique et chacun l’avait prise du haut de ses certitudes, de sa petite supériorité européenne, de sa conviction d’être au-dessus d’un tel risque puisque ne consommant ni pangolin ni chauve-souris et faisant partie d’un peuple si supérieur aux autres que rien ne pouvait l’atteindre. 

Quand le virus avait enjambé océans, continents, montagnes et frontières pour se présenter aux portes de leurs villes, ceux d’ici avaient continué de bomber le torse, il n’y avait encore que quelques cas, des gens pour la plupart très âgés et qui seraient, quoi qu’il en soit, morts à courts termes si le virus ne les avait pas pris. Louis qui vivait Rive droite à Paris et ne savait rien de Louise disait, il m’en faut plus pour m’empêcher de marcher. Louise qui vivait Rive gauche à Paris et ne savait rien de Louis disait, ce n’est pas pour cela que j’arrêterai de peindre. Autour d’eux, se trouvaient bien quelques oiseaux de mauvaise augure, promettant l’enfer pour bientôt, dénonçant l’inconscience ou la stupidité de leurs semblables mais ils étaient noyés dans la masse de ceux qui riaient de la situation, juraient que ce n’était qu’une manœuvre de plus des gouvernants pour éteindre les révoltes, pariaient que l’on ne mourrait pas plus de cette maladie là que de la grippe ou de la gastro-entérite. 

Puis le nombre de cas avait enflé quotidiennement, il avait fallu fermer les écoles autour desquelles Louis marchait, les monuments que Louise peignait et inciter les gens à rester chez eux. On avait aussi initié toute une série de rites censés empêcher ou ralentir la propagation, on se lavait les mains à tout bout de champ, les masques de protection fleurissaient au nez de ceux qui pouvaient s’en procurer et les supermarchés étaient dévalisés par des foules hystériques qui se disputaient monceaux de nouilles et amas de papier toilette. On ne se touchait plus, ni bises ni serrements de mains et, quand on se croisait encore, l’un avançait machinalement vers l’autre par habitude puis les deux reculaient brusquement en se rappelant soudain que ce drôle de tango désarticulé était désormais la seule danse qu’il leur était permis de danser. 

Quand il fallut intimer l’ordre de ne plus sortir de chez soi que pour se nourrir ou se soigner, Louis fit exactement l’inverse. Non qu’il fut réfractaire aux ordres ou aux consignes, non qu’il fit partie de ceux qui, inconscients, bravaient les injonctions à garder le foyer pour s’en aller lézarder en promiscuité sur les quais, dans les parcs où le printemps déjà s’invitait, mais Louis partit de chez lui un matin, son appareil photo en bandoulière, son ordinateur portable dans un sac à dos, simplement pour donner à voir ce que ce monde d’intouchables masqués avait à raconter. Louise, elle, ouvrit sa fenêtre au soleil blanc qui s’offrait, posa, devant, son chevalet et sa palette, et entreprit de peindre à grands traits d’huile fine l’insolence bleue du ciel et l’immuabilité grise des toits. Autour d’eux, une pesanteur s’installait, le sentiment diffus que tous pouvaient être touchés gagnait du terrain et les regards se chargeaient d’une électricité mauvaise puisque l’ami, le voisin, l’inconnu pouvait être celui par qui le mal viendrait. 

Autour du trentième jour de l’épidémie, tout s’enflamma et devint incontrôlable. Le nombre d’infectés doublait chaque matin, la courbe des malades s’envolait verticale et surtout celle des morts atteignait ce qui la veille encore était un plafond et ne serait bientôt plus qu’un plancher. Les hôpitaux débordaient d’impuissance, des tentes de fortune accueillaient les malades à même le bitume des rues et des camions militaires évacuaient discrètement des cadavres d’hommes et de femmes qui n’avaient eu d’autre choix que de trépasser seuls, loin de l’amour de leurs proches obligés de les fuir pour ne pas risquer d’être contaminés. Louis continuait de marcher et photographier tout le jour sans prendre la peine, à présent, de regagner son domicile devenu inatteignable depuis que les transports en commun avaient été contraints de s’interrompre un à un. Il passait ses nuits dans des gymnases bondés où l’on entassait les sans toits d’hier, les touristes malchanceux qui ne pouvaient rester dans les hôtels, les fugueurs de toutes fugues à qui l’on offrait un toit, une soupe et un lit de camp pour la nuit. Louise continuait de peindre et le ciel et les toits, les jours passant ses lignes droites se faisaient courbes, ses bleus plus sombres, ses gris plus prononcés. Elle ne s’arrêtait de peindre que pour une boîte de sardines consommée à même l’évier de sa cuisine, une douche rapide au crépuscule annoncé ou un mauvais sommeil de quelques heures à peine. 

A l’aube du jour noir, Louis quitta le gymnase- dortoir dans lequel il venait de passer une nuit insomniée entre les quintes de toux de ses voisins d’infortune et les âcres odeurs corporelles que la promiscuité rendait insupportables. Le froid, plus vif que les derniers matins, le contraignit à serrer son écharpe autour de son cou en un geste frileux qu’il croyait remisé jusqu’au prochain hiver. En allumant sa première cigarette de la journée, il leva au ciel un regard distrait et fut saisi par les couleurs qui semblaient s’y disputer le pouvoir, une lutte indécise pour y établir laquelle serait la dominante et qui nimbait la ville dans une lueur hésitant entre le mauve et le noir. A son lever, Louise embrassa aussi le ciel de son regard de peintre et voulut aussitôt en transposer l’étrangeté et la beauté sur une toile blanche. Mais elle eut beau chercher, retourner son appartement, regarder sous son lit et fouiller ses placards, plus aucune toile vierge ne s’y trouvait. Le magasin dans lequel elle se fournissait en toiles et peintures était à deux pas, cinq minutes à peine lui étaient nécessaires pour faire l’aller- retour, aussi résolut-elle de s’y rendre malgré les consignes de confinement strictes que la police faisait respecter à coups d’amendes rédhibitoires. A peine le temps d’enfiler à la hâte le vieux pantalon de jogging qu’elle ne quittait plus depuis quelques jours, de le couvrir de sa parka à capuche, et elle se jeta sur le boulevard désert dont elle entama l’ascension en direction du magasin. Au même moment, Louis tournait le coin de la rue du gymnase pour entamer la descente du même boulevard. 

Longtemps après, quand ceux qui avaient survécu racontèrent ce matin là, tous parlèrent du noir. Du ciel matinal agité par la lutte des couleurs puis de l’incontestable victoire du sombre. 

Comme une nuit tombée brutalement à quelques encablures de l’aube, comme un deuil qui se serait annoncé par les cieux, comme une défaite totale matérialisée par la disparition de la lumière. Le noir saisit Louis dans l’encore haut du boulevard en déclenchant automatiquement le flash de son appareil photo alors qu’il immortalisait un chat perdu au beau milieu d’un jardin d’enfants désert. Le sombre cueillit Louise, sa remontée vers le magasin à peine entamée, avec une telle soudaineté qu’elle manqua de trébucher sur le rebord métallique d’une plaque d’égout. D’abord le noir puis, quelques secondes après, le son strident des sirènes. Dans le sens de la descente, des camions de pompiers dévalèrent le boulevard, toutes sirènes dehors et dépassèrent Louis à hauteur du numéro 19. A l’opposé, des camions militaires sur lesquels des jeunes soldats en treillis hurlaient au travers d’immenses mégaphones, se portèrent au niveau de Louise qui se réfugia sous le porche du numéro 12. Le mariage contre nature des sirènes et des ordres hurlés donnait lieu à une cacophonie inaudible que pompiers et soldats tentaient de compenser en faisant de grands gestes de leurs bras, semblables à ceux des hôtesses de l’air à l’heure des consignes de sécurité dans les avions. Louise et Louis arrivèrent concomitamment devant le numéro 15 au moment où les camions de pompiers disparaissaient dans la désormais pénombre du bas du boulevard. D’un coup d’un seul, simultanément, ils comprirent enfin ce qu’hurlaient les soldats des camions « Rentrez ! Rentrez n’importe où pour vous mettre à l’abri ! Le virus est dans l’air ! Le virus est dans l’air ! Rentrez n’importe où pour vous mettre à l’abri ! ». Leur regards se croisèrent et, dans leurs regards, leurs peurs se croisèrent, inhibitrices, paralysantes, sables mouvants dont personne ne pourrait les tirer. Au loin déjà les militaires s’éloignaient, sur le boulevard les derniers passants s’engouffraient en hurlant sous les portes cochères. Un petit groupe passa à grands cris près de Louis et de Louise, groupe mené par un homme qui bouscula Louise et la fit tomber au sol. De colère elle hurla, son cri sembla la réveiller et réveiller du même coup Louis qui prit par la main Louise et sa colère, les releva et, de leurs rages jumelles, ils se jetèrent à l’intérieur de l’immeuble numéro 15 juste avant que la nuit ne s’abatte définitivement. 

Ω 

Un matin de plus pour Louis et Louise dans l’appartement de Paul, Virginie, Ethan et Lisette. Deuxième étage, porte gauche en sortant de l’ascenseur, appartement traversant avec vue, au Sud, sur le noir du parc et, au Nord, sur le noir du boulevard, numéro 15. Un matin uniquement reconnaissable au fait qu’il suit immédiatement le sommeil mais qu’on ne pourrait identifier à la lumière du jour revenue puisque, depuis le jour noir, la lumière n’est plus revenue. Louise flâne encore, un livre à la main, dans le grand lit de Paul et Virginie, Louis en termine de sa douche matinale dans la salle de bain des enfants. Dans quelques minutes, comme ils en ont désormais l’habitude, ils prendront ensemble leur petit déjeuner dans la grande cuisine américaine, ils échangeront quelques mots courtois, Louise demandera si le nuage est passé et Louis répondra une nouvelle fois qu’il n’en est rien. Pour le prouver, il se lèvera, ira à la fenêtre et tirera un pan de rideau et son geste, ce matin encore, ne dévoilera qu’un brouillard opaque et sombre. Referme s’il te plaît, murmurera Louise et Louis refermera dans un sourire forcé et répondra, demain peut-être. Chacun ensuite prendra possession de son atelier pour la journée, Louise investira le bureau de Paul pour y retrouver ses esquisses, Louis la salle de jeux des jumeaux pour y brancher son ordinateur et travailler sur ses photos. Leur journée sera douce, créative, silencieuse, quelqu’un arrivant à l’improviste et les découvrant tous deux affairés dans cet appartement superbe penserait à un couple heureux, en pleine réussite sociale et personnelle, goûtant avec gourmandise à une vie de volupté. Ce visiteur ne saurait rien, ne devinerait rien de la violence originelle, de ces deux êtres qui ne s’étaient jamais vus il y a dix jours, de la noirceur de leur passé récent et de l’incertain de leur futur proche. Comment imaginer que pour parvenir à cette image d’Epinal en rose bonbon, il avait d’abord fallu s’extirper d’une masse de bras, jambes, têtes, se hisser sur des corps tombés au sol, laisser derrière soi sur le perron de l’immeuble les plus faibles qui allaient en mourir ? Comment se figurer qu’une fois dans l’immeuble et la lourde porte de bois refermée derrière eux, il y avait encore eu une mêlée informe pour prendre possession de la loge de la concierge, des appartements du premier étage dont deux étaient occupés et fermés à double tour pour atteindre le second, le dépasser et trouver le petit escalier de service qui menait au logement superbe dans lequel Louis et Louise vivaient depuis dix jours ? 

Si Louis avait trouvé la force de leur faire quitter le trottoir et ses sables mouvants, c’est Louise qui les avait guidés à l’aveugle dans le dédale des escaliers et les avait fait atteindre seuls ces sommets alors que d’autres rescapés de la rue continuaient de se battre en dessous pour pénétrer dans les logements. Louise encore qui avait habilement crocheté la serrure de l’appartement, en quelques minutes à peine et à l’aide d’un mystérieux outil métallique sorti de son sac à main. Louise enfin qui avait refermé sur eux et à double tour le verrou de la porte d’entrée. Il y avait eu ensuite quelques moments de panique, des mouvements de l’un et de l’autre vers les fenêtres qui donnaient sur la rue, des oreilles collées à la porte d’entrée jusqu’à ce que s’éteigne le brouhaha infernal des bagarres qui faisaient rage aux étages inférieurs. Mais personne n’avait trouvé le petit escalier de service pour grimper jusqu’à eux et les différentes fenêtres, pourtant larges et hautes, renvoyaient désespérément le même spectacle désolant d’un brouillard épais et sombre. Il y avait eu, plus tard, un peu de gêne entre eux que Louis avait tenté de dissiper en disant, bonjour je m’appelle Louis ce à quoi Louise avait répondu, bonjour je m’appelle Louise. Ils avaient souri du hasard de leurs prénoms jumeaux puis s’étaient accordés sur la nécessité de trouver une télévision ou un poste de radio. Un 

écran immense ornait l’un des murs du salon mais, une fois la télécommande dégottée à grand peine et le téléviseur allumé, l’écran n’affichait qu’un désespérant grésillement aveugle. Trouver un poste de radio fut beaucoup plus compliqué car si l’appartement regorgeait d’ordinateurs fixes ou portables, d’enceintes Bluetooth et de toutes sortes de matériel connecté, il semblait vierge de tous ces petits objets issus des siècles précédents et qui font le charme des intérieurs vieillis. Finalement, c’est sur une étagère en désordre, fixée au-dessus du plan de travail de la cuisine, qu’ils avaient repéré un poussiéreux transistor à antenne. La molette avait tourné un moment dans le vide sous les doigts nerveux de Louis avant qu’un mince et presqu’inaudible filet de voix ne se fasse entendre autour du 100.6 de la bande FM. La voix disait au mot près ce que les soldats avaient hurlé plus tôt, dans le chaos du boulevard, « Rentrez ! Rentrez n’importe où pour vous mettre à l’abri ! Le virus est dans l’air ! Le virus est dans l’air ! Rentrez n’importe où pour vous mettre à l’abri ! » et, après quelques minutes d’écoute, Louise et Louis comprirent qu’il s’agissait en fait d’un message enregistré sans doute à la hâte et tournant en boucle sur les ondes. 

Dans les premiers jours, leur vie ressembla à celle des explorateurs découvrant avec avidité une terre inconnue. Il fallut d’abord reconnaître chaque pièce de l’appartement qui en comptait de nombreuses et détailler chacune qui faisait la taille d’un studio confortable. Tout dans le salon, les chambres, les bureaux, la cuisine, les salles d’eau et de bain disait le confort cossu, les meubles de prix, l’aisance assumée mais affichée sans ostentation. Cette découverte des lieux s’accompagnait de celle, passionnante et grisante pour Louise et Louis, de la vie de leurs hôtes. Celle-ci était facile à recomposer puisque les murs du salon, des chambres et même des deux cabinets de toilette, étaient recouverts de photos qui la retraçaient à différentes époques et dans différents lieux. Sous chacune de ces photos des prénoms, toujours les mêmes, Paul, Virginie, Ethan et Lisette. Deux adultes formant un couple parfait, pareil à ceux des publicités ou des comédies sentimentales américaines, lui grand, musclé, souriant de toutes ses dents, elle, longue, élancée, blonde, une pointe de mélancolie dans le regard pour y atténuer un bonheur sans cela insupportable au commun des mortels. Dans les toilettes, des photos d’eux deux seuls, des Etretat, Monaco, Marbella, Bali, Vienne, immortalisés au temps d’avant les enfants, main dans la main, yeux dans les yeux, mouvements de valses ou de slows figés en 400 Asa pour emprisonner le bonheur. Dans les autres pièces, deux bébés blonds prenaient la suite et toute la place, jumeaux montrés nus et hilares sur le tapis d’éveil d’une chambre rose et bleue , enfants modèles et sages devant la grille de leur première rentrée, pré adolescents au regard frondeur soufflant les treize bougies d’un gâteau d’anniversaire dans ce qui semblait être la photographie la plus récemment affichée. Louis et Louise scrutaient longuement chaque photo comme une politesse due à ces hôtes qu’ils ne pourraient jamais saluer, s’obligeaient à un petit mouvement de tête ou de sourcils en passant devant eux, veillaient à ce que la poussière ne s’installe sur aucun des portraits de couple ou de famille. Ils leur parlaient aussi, les remerciaient régulièrement pour leur accueil sans tâche, pour avoir abondamment rempli frigidaires et placards de provisions permettant de tenir un siège de plusieurs mois, ils leur souhaitaient le meilleur pour ce qui ressemblait à un exil précipité auquel Paul, Virginie et les jumeaux avaient certainement dû se résoudre comme nombre de parisiens échappés de la capitale quelques heures avant le jour noir. 

En dehors des temps consacrés aux besoins vitaux d’alimentation, d’hygiène et de sommeil, leur vie n’était qu’art. Louise, arrivée dans l’appartement vierge de tout matériel de peinture puisqu’initialement partie en acheter au matin du jour noir, avait trouvé son bonheur dans le dressing de Virginie. Sous une rangée de manteaux, vestes de tailleurs, chemisiers de toutes couleurs et de toutes formes, à l’angle du meuble immense et bas où patientaient des paires de chaussures surnuméraires, dormait l’une de ces boîtes dans lesquelles l’on remise rêves de jeunesse et passions précocement abandonnées. Ce carton là n’échappait pas à la règle puisque contenant en vrac des photos noir et blanc d’une Virginie adolescente s’essayant au tennis, deux aiguilles à tricoter plantées dans une pelote de laine rouge et, tout en dessous, un carnet de dessin à spirales auquel ne manquaient que quelques pages. Louise s’en était emparée avec l’avidité de l’assoiffé rencontrant une fontaine, avait sorti la boîte de pastels qu’elle gardait toujours dans son sac à main puis fait du bureau de Paul son nouvel atelier. Louis s’était contenté de libérer la grande planche-bureau posée sur deux tréteaux qui traversait la salle de jeux des jumeaux, avait précautionneusement posé au sol leurs cahiers de cours, feuilles volantes et globe terrestre lumineux pour les remplacer par son appareil photo et son ordinateur portable. Du premier passaient au second des milliers de photos prises dans les jours gris d’avant le jour noir, des vues de rues, avenues, lieux publics peu à peu vidés de leurs occupants, d’ultimes passants passant pressés comme des fantômes dans des lieux désertés et peu soucieux de l’objectif immortalisant leur fuite. Il s’arrêtait brièvement sur chaque photo, décidait de leur intérêt puis, d’un clic, classait dans différents dossiers chronologiques celles qu’il souhaitait conserver et envoyait vers la corbeille de l’ordinateur celles qui n’avaient aucun intérêt à ses yeux. Le soir, chacun montrait à l’autre son travail du jour, ce faisant une complicité naissait qui ne disait pas son nom, régulièrement et au prétexte de mieux voir le dessin ou la photographie, il passait derrière elle et frôlait son dos, Louise posait ses doigts sur le clavier de l’ordinateur alors que ceux de Louis s’y trouvaient déjà et un frisson les parcourrait. Ils vivaient ainsi, tranquilles et sereins, un peu honteux de leur presque bonheur alors que, derrière les rideaux de leur chez eux de circonstances, le malheur était partout. 

Ω 

Cette après-midi, Louis a fièrement décrété que cela faisait désormais un mois tout rond qu’ils étaient confinés dans l’appartement et il a dit à Louise, fais toi belle, ce soir je vais nous préparer un repas de fête. Louise a pris un long bain dans lequel elle a versé sels et lotions sagement rangés au dessus de la baignoire et s’est laissée couler dans l’eau brûlante et odorante avec l’ambition de ne penser à rien. Elle y a réussi pendant plusieurs minutes même si des pensées minimalistes germaient parfois dans son esprit embrumé mais elles les chassaient aussitôt, facilement, comme si elle crevait des bulles de savon à la surface de l’eau. Elle reprenait ensuite sa rêverie méditative, ne l’interrompant de temps à autres que pour rajouter de l’eau brûlante dans le bain devenu tiède. A un moment pourtant, une pensée s’est imposée à elle. Moins qu’une pensée, une image, claire, limpide, incontestable comme le sont toutes les vérités que l’on a depuis longtemps enfouies quand elles s’imposent en évidences. 

Louis a cuisiné toute l’après-midi. Posé sur le plan de travail de la cuisine, son ordinateur s’est mué en livre de recettes dans lequel il a d’abord fallu effectuer une recherche par ingrédients en tenant compte de l’inventaire des placards et du frigo congélateur. Il a ensuite longuement débattu avec lui-même sur les préférences supposées de Louise, ses aversions quasi sûres pour le poisson ou le curry, sa peut-être réticence aux repas de fête, son si ça se trouve appétit de moineau. Il a finalement choisi du poulet, tout le monde aime le poulet, je vais lui faire du poulet thaïlandais, je suis sûr qu’elle aime ça la bouffe asiatique. Il a décongelé la viande dans le micro-ondes ultra moderne dont il a peiné à comprendre le fonctionnement, l’a découpée en fines lamelles comme le précisait la recette du site internet pour femmes modernes et l’a mise à mariner dans un mélange d’huile, de sauce soja et d’épices prises un peu au hasard sur les étagères. C’est à ce moment là que la honte est venue. Discrète mais insidieuse, entêtante, comme la rengaine dont on peine à se défaire, infondée et pourtant incontournable. 

Louise est entrée dans le dressing de Virginie, son image idée fixe toujours devant les yeux. Louis a fouillé dans les placards de Paul sans se départir de sa petite honte bue. 

Elle a opté pour une robe sage, motifs blancs sur fond noir, manches longues, liseré argenté au-dessus du genou et a déposé une goutte de parfum au creux de son cou. 

Il s’est marré en enfilant un smoking superbe, en constatant qu’il manquait quelques centimètres au pantalon pour atteindre ses chevilles, en imaginant le rire de Louise quand elle le verrait ainsi attifé. 

Elle a effectivement ri, beaucoup, d’un rire sonore juste un peu trop appuyé. 

Il a ri avec elle, ri en tournant sur lui-même pour montrer les ourlets trop courts sur son grand corps d’épouvantail, ri en bouffant des yeux la robe sage et les formes qui s’y dessinaient. 

Elle a fait un pas vers la table, un pas vers lui, elle a dit, ça sent bon en tout cas.
Il a fait un pas vers la table, un pas vers elle, il a répondu, j’espère ne pas t’empoisonner. Elle a levé vers lui ses grands yeux équivoques. 

Il a posé sur elle un regard sans nuances. 

Et il n’y a pas eu de repas, le poulet thaïlandaise a refroidi, seul, sur la table du salon pourtant joliment dressée. Sur la même table, le Côte de Beaune déniché dans un placard a décanté dans sa superbe carafe de cristal sans que personne ne fasse attention à lui. Sur l’ordinateur de Paul, Otis Redding a chanté en boucle Sittin’ on the dock of the bay puisque la fonction « Répéter » avait été malencontreusement activée. Dans leurs cadres d’éternité Paul, Virginie, Ethan et Lisette ont détourné les yeux. Sur un roulis, un tangage, une houle de deux corps en écumes. Sur une robe tombée à l’entrée de la cuisine, un smoking roulé en boule au pied du canapé, des chaussures et chaussettes orphelines disséminées comme les cailloux du Petit Poucet jusqu’à la chambre. Sur des baisers, sur des caresses, sur des doigts, sur des mains, sur des bouches, sur des sexes, sur des unions, des désunions, des prises, des reprises, des méprises de trop d’empressement, sur des je t’aime et des je n’attendais que toi, sur des j’ai pensé à toi dans mon bain répondant à des j’ai eu honte de te désirer à ce point. A part ces quelques phrases peu de mots, pas de serments ni de promesses, pas de quand tout sera fini ou de si jamais je t’avais rencontrée avant. Juste des souffles, des regards, des accords tacites et silencieux, des volontés unies pour repousser le sommeil et éterniser la nuit. Se prendre, se reprendre, ne rien perdre des regards, des enchevêtrements, des postures comme si Louise les fixait à l’huile sur ses toiles ou Louis dans l’objectif de son appareil photo. La vie, seulement la vie, après et au milieu de tant de morts, toute la vie en une nuit. 

Il y aura toujours un couple frémissant pour qui ce matin-là sera l’aube première. Il y aura toujours l’eau, le vent, la lumière ; rien ne passe après tout si ce n’est le passant. Un poème en guise de réveil, Aragon pour remplacer le room service qui jamais ne viendra toquer à la porte de la chambre, armé d’un plateau gargantuesque. Un poème revenu ce matin à Louis des tréfonds de sa mémoire écolière, trois vers appris il y a un siècle, dans un autre monde et une autre vie, appris pour revenir aujourd’hui se poser sur cette aube là. Louis se dit, il est là le couple d’Aragon, j’en suis l’homme déjà éveillé, l’homme qui porte le même prénom que le poète, épuisé mais émerveillé de sa nuit et veillant sur elle et son sommeil profond, dans un lit qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre. Elle est la femme du couple d’Aragon, mon Elsa à moi, ma Louise, ma compagne de cette nuit, seulement habillée de mes baisers et de nos sueurs jumelles. Il est là le matin du poète, pareil à tous les matins du monde pour ceux qui s’éveillent ailleurs que dans cette chambre, une aube soumise aux hommes, à leurs caprices, à leurs vanités, à leurs nuages sombres mais pas pour nous, pas ce matin, pas ici. Elle est là l’eau que nous n’avons pas bue, il est là le vent que nous n’entendons pas. La suite il ne veut pas la dire, il la sait pourtant depuis que ses yeux se sont ouverts tout à l’heure à grand peine et, qu’effrayé, il les a refermés brusquement, il la connait pourtant depuis que ses oreilles ont entendu et que pour les assourdir il a glissé sa tête sous l’oreiller protecteur. Retarder le moment, différer l’aveu que l’on se fait à soi même, se taire c’est arrêter le temps, ne pas dire c’est changer l’histoire, en modifier le cours, de la rivière détourner le lit. Ne pas s’avouer que c’est fini, que la lumière du poète est là aussi, derrière les rideaux encore tendus, sur ce boulevard qui ne désirait qu’elle et qui en hurle de joie. Si la lumière est là c’est que le nuage est parti, que la rue est sûre, que ceux qu’il entend chanter malgré l’oreiller sur sa tête hurlent de fête, de leur victoire inespérée. Si la lumière est là c’est que bientôt ils seront là aussi, Paul, 

Virginie, les jumeaux, ils ne sont pas de ceux qui se rendent aux nuages fussent-ils noirs, aux épidémies fussent-elles mortelles, aux locataires provisoires fussent-ils armés d’amour et d’insouciance. Ils vont rentrer bientôt retrouver leurs vies de carte postale, leur appartement de magazine déco, rentrer pour reprendre leur vie et fabriquer des souvenirs qui rempliront ensuite leurs foutus cadres photos. D’ici là, il faudra être partis, retrouver les rives opposées de la Seine et une vie où Louise et Louis n’auront plus rien à se dire puisqu’il n’y avait qu’une fois, que c’était celle-là, que c’était cette nuit et qu’à cette aube tout s’achève.

Louise vient de bouger dans le lit. Elle s’y retourne, elle s’y détend, bientôt elle ouvrira les yeux et saura. Alors Louis tire sur eux le lourd édredon pour en faire une tente indifférente à la lumière et aux cris de la rue, un abri de fortune pour glaner quelques instants encore, elle ouvre les yeux, il l’embrasse et récite Il y aura toujours un couple frémissant pour qui ce matin-là sera l’aube première. Il y aura toujours l’eau, le vent, la lumière ; rien ne passe après tout si ce n’est le passant. 

FIN 

« Amour, pouvoir et chute, le tout saupoudré à la sauce people », dans Le Dit des Mots

Le Roman des Macron par François Cardinali

Amour, pouvoir et chute, le tout saupoudré à la sauce people : jouant sur le réel et la politique fiction, Alain Llense signe dans Emmanuel, Brigitte et moi (*), un roman de l’ère Macron. Une époque où l’image est reine.

Toute ressemblance est tout, sauf fortuite, dans Emmanuel, Brigitte et moi. L’histoire est transparente… Lorsqu’ils se rencontrent et tombent éperdument amoureux l’un de l’autre, Emmanuel a 15 ans et Brigitte 40. Lui est un prodige en devenir de la gastronomie française, elle est une bourgeoise, mère de famille épanouie de trois enfants dont la plus jeune a l’âge d’Emmanuel. Ensemble, ils vont affronter le scandale, courir après la gloire matérialisée par un restaurant prestigieux de la Côte d’azur surnommé « le Château » et connaître toutes les vicissitudes liées au succès. Le narrateur, le « moi » du titre est, pour sa part, un journaliste qui les retrouve par hasard, quinze ans après qu’ils aient tout perdu et chuté de leur Olympe…

En jouant sur trois narrateurs – outre l’auteur du livre, un ancien reporter reconverti dans la lucrative presse dite « people » – Alain Llense s’inspire plus ou moins librement de la réalité et s’amuse même à glisser vers la politique fiction puisque l’ex-couple présidentiel est décrit après sa chute et des soubresauts politiques qui ont vu une certaine Marion accéder au pouvoir, c’est-à-dire à la tête de cette cuisine d’un grand restaurant symbolisant les coulisses de la vie politique. Avec Emmanuel Macron, il peut ainsi décrire le parcours d’un jeune arriviste qui se décrit comme tel sans barguigner. Verbatim : « On m’a traité d’arriviste sans savoir que je n’en prenais aucun ombrage et que si, par ce terme, on désignait celui qui veut toujours aller plus haut, loin de m’insulter, on visait juste, mieux on me flattait. »Fonctionnaire de l’Éducation nationale – il est le principal adjoint d’un collège de Perpignan –  passionné d’histoire, l’auteur jongle avec les codes de la vie politique française, montrant bien comment les hommes de pouvoir cultivent des liens troubles avec la presse people. Le narrateur n’est-il pas un des héros de cet univers où tous les coups sont permis pour attirer lecteur et spectateur. N’est-il pas l’auteur du « scoop-coup monté contre François lors de l’élection d’Emmanuel » ?

Décrivant ce couple vieillissant et un brin oublié, l’auteur s’amuse à retracer la vie de ce duo politique inattendu et uni par la même volonté de gravir tous les échelons, à partir d’une histoire d’amour qui fait scandale dans la bourgeoisie provinciale dont ils sont issus. Si cette partie du roman est attendue, tant le couple Macron lui-même a documenté une histoire d’amour qui fit scandale dans la bourgeoisie du Nord – l’auteur rend même hommage au courage des deux futures figures de la vie politique française – il est plus décapant dans la partie de politique fiction où le pays vit un séisme. Extrait : « La passation se déroula à l’intérieur de la salle de restaurant car la foule avait avancé jusqu’au perron que, cinq ans plus tôt, nous avions atteint en imperator. La populace bruyante faisait pression sur les portes d’entrées gardées par deux vigiles apeurés, collait son nez curieux contre les vitres, vociférait dans un mélange d’acclamation de la nouvelle élue et de haine d’Emmanuel devenu le symbole de tous leurs maux. » Il faut juste espérer que cette évocation ne soit point trop prémonitoire.

L’auteur aime l’actualité tout en ne maquant pas d’imagination, mais le plus gros défaut de son histoire tient à l’unicité de son style. On a du mal notamment à penser que Brigitte et Emmanuel, même si le couple reste fusionnel, s’exprime exactement de la même manière. Jouer sur deux, voire trois, styles de confessions aurait donné plus de caractère à l’ensemble de l’opus.

François Cardinali

Pour Breizh info, Alain Llense est un « grand écrivain » du temps qui passe

A propos du livre « Emmanuel, Brigitte et moi » d’Alain Llense… par Christian de Moliner

Le titre évidemment fait penser à un couple célèbre et, bien sûr, il n’est pas là par hasard. Les deux héros de ce roman de 196 pages sont Emmanuel, un enfant de restaurateur, Brigitte la fille d’un libraire qui appartient à la bourgeoisie de Saint Arcapriès une petite station balnéaire imaginaire de la côte d’azur. Brigitte se marie à vingt et un ans et devient rapidement mère de trois enfants. Un troisième personnage complète ce duo, un journaliste mondain qui joue par ses révélations successives un rôle-clé dans l’histoire.  Brigitte a 40 ans quand elle rencontre Emmanuel alors un adolescent de 15 ans. Le jeune homme suit des cours dans un lycée hôtelier et a pour objectif de reprendre le restaurant paternel. L’inévitable se produit, une liaison se noue. Ces amours « interdites » ne peuvent rester longtemps cachées : Emmanuel est exilé à Paris pour terminer ses études. Brigitte vient le relancer après une pause de quelques mois. Elle divorce, affronte la tempête, la surmonte et épouse son amant.

L’Élysée est symbolisé par « le château » un grand restaurant aux très nombreux employés dont le chef est curieusement élu par un comité restreint. Les prénoms des vainqueurs successifs sont, comme par hasard, Charles, Georges, Valery, François, Jacques et un deuxième François. Ce dernier, victime d’une cabale, doit céder sa place à Emmanuel qui connaît alors une gloire médiatique fulgurante et exceptionnelle, mais les Dieux sont jaloux et provoquent la chute du couple. L’auteur voit une jeune Marion succéder à Emmanuel. Quinze ans après, le journaliste retrouve le duo aux commandes d’une gargote parisienne et les convainc de se confier à lui pour écrire leurs mémoires. 

Ce roman est remarquablement bien écrit surtout dans les premières pages ; ces dernières ne contiennent aucune erreur de style, les mots choisis sont appropriés et produisent l’effet voulu. Au-delà de son intrigue que l’on peut juger conventionnelle et prévisible (mais vu le thème choisi pour cette fable, l’auteur pouvait difficilement faire mieux), ce texte est une métaphore sur le temps qui passe, sur l’instant présent qui rapidement devient le passé, sur ce qu’on a été et dont il ne reste plus que la nostalgie. Cette partie, la plus personnelle de l’auteur est sans doute la plus réussie, la plus émouvante, celle qui fait vibrer le lecteur, l’enchante et prouve que M. Llense est un grand écrivain ; le reste est plus convenu, comme l’est la dénonciation de l’omniprésence des médias qui font et défont les réputations et où les coups bas, les révélations fausses ou vraies abondent. Nous ne savons que trop et la récente affaire Griveaux ne fait que conforter cette analyse.

Christian de Moliner

Emmanuel, Brigitte et moi, d’Alain Llense éditions librinova 14,90 €

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

« un amour qui isole Brigitte et Emmanuel et les protège du monde »

Pour son 4ème roman « Emmanuel, Brigitte et Moi », Alain Llense imagine une histoire dont les protagonistes ressemblent à des personnages existant ou ayant existé et, selon ses dires, ce n’est pas le fruit du hasard.


emman brigit sqNICE RENDEZVOUS LIVRES – Si les protagonistes ressemblent furieusement aux originaux, l’histoire en revanche se situe dans la haute gastronomie quelque part sur la Côte d’Azur. Le Moi du titre, le narrateur est un journaliste people et, quand le roman commence, il croit reconnaître Emmanuel, cinquante-cinq ans environ, dans les cuisines d’un « snack miteux » Le Saint Helen’s. Lui-même est un journaliste « quinquagénaire usé jusqu’à la corde » qui a perdu tout son crédit professionnel. C’est quand il la voit, elle, et qu’il reconnaît Brigitte qu’il est sur d’avoir retrouvé le célèbre couple. Elle le regarde et le reconnaît. Ils vont se revoir et le journaliste « has been » va les convaincre de raconter leur vie – grandeur et décadence – depuis leur rencontre, l’ascension du jeune chef qui devient le maître du Château, le luxueux hôtel-restaurant sur la Côte d’Azur et puis la chute, la descente aux enfers, leur fuite aux États-Unis et la ruine.
L’histoire qui est calquée sur  la vraie histoire du célèbre couple est racontée à deux voix – Emmanuel et Brigitte – matérialisée par un changement de police de caractère. Tous les protagonistes ont des prénoms qui renvoient à des personnages également connus (François, Marion, …). L’auteur a le talent de nous faire rentrer dans l’intimité de ses deux êtres : leur amour qui les isole et les protège du monde, leur ambition qui les mènera à leur perte. Si la trame de l’histoire est un peu convenue, les « confessions » du couple sont en revanche très convaincantes. Quant à l’épilogue, je vous laisse le découvrir. Savoureux, mais je ne vous en dirai pas plus !

Emmanuel, Brigitte et Moi
Alain Llense
Éditions Librinova
198 pages
Format :14cm x 21cm
Prix : 14€90

Sophie Stanislas dans Artscape trouve savoureux le roman d’Alain Llense

Emmanuel, Brigitte et moi

Un roman de Alain Llense
Finaliste du Prix des étoiles Librinova
Ed. Librinova, 195p., 14,90€

Principal adjoint d’un collège de Perpignan, Alain Llense – découvert et soutenu par Philippe Delerm – publie un roman de fiction politique avec pour principaux protagonistes : Emmanuel, Brigitte et un journaliste people.

Brigitte est une mère de famille mariée, dont le plus jeune enfant a l’âge d’Emmanuel. Lui est un élève brillant, sûr de son destin exceptionnel, comme chef d’un restaurant prestigieux dans le Sud de la France, surnommé le Château.

Ensemble, ils vont affronter le scandale né de leur liaison, connaître la gloire avant de chuter. Lourdement. Un journaliste à potins, à la carrière en berne, les retrouve par hasard, gérant un établissement sans éclat. Il les convainc de raconter leur histoire pour en écrire un livre qui devrait relancer sa carrière…

La ressemblance de l’histoire politique transposée dans l’univers de la gastronomie est telle qu’on en oublie parfois qu’il s’agit d’une fiction (François, Nicolas, et gilets jaunes étant de la partie) ! Amour, gloire, et beauté se mêlent aux rivalités et coups bas. Un excellent roman d’actualité à savourer intellectuellement !

un roman très original recommandé par Lolo le blog

« EMMANUEL, BRIGITTE ET MOI »

« Emmanuel, Brigitte et moi » Un roman d’Alain Llense

(finaliste au Prix des étoiles) Librinova parution le 14/10/2019 – Prix : 14€90

Roman métaphore, « Emmanuel, Brigitte et moi » aborde les thèmes de l’amour, du pouvoir et de la chute et s’autorise quelques détours par la politique fiction car, bien entendu, cet Emmanuel et cette Brigitte là en rappellent d’autres…

Alain Llense

Alain Llense

Alain Llense est fonctionnaire de l’Education nationale.

En 2011, il publie Elle fut longue la route qui remporte le Prix Folire et le Prix du 1er roman de Draveil. Vient ensuite le tour de Frère en 2013 qui fait partie de la sélection du Prix Méditerranée des Lycéens.

En 2016, suite à sa victoire dans un concours de nouvelles, il publie Nos enfants ne sauront jamais les enfants que nous sommes avec la bannière « L’auteur découvert par Philippe Delerm ». Emmanuel, Brigitte et moi est son 4ème roman.

Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n’est absolument pas le fruit du hasard…

Lorsqu’ils se rencontrent et tombent éperdument amoureux l’un de l’autre, Emmanuel a 15 ans et Brigitte 40. Lui est un prodige en devenir de la gastronomie française, elle est une bourgeoise, mère de famille épanouie de trois enfants dont la plus jeune a l’âge d’Emmanuel. Ensemble, ils vont affronter le scandale, courir après la gloire matérialisée par un restaurant prestigieux de la Côte d’Azur surnommé « Le Château » et connaître toutes les vicissitudes liées au succès.

Le narrateur, le « moi » du titre est, pour sa part, un journaliste qui les retrouve par hasard, quinze ans après qu’ils aient tout perdu et chuté de leur Olympe.

C’est un roman très original que je vous recommande.

Emmanuel et Brigitte élevés au rang d’un mythe, par Alain Llense

https://argoul.com/2020/02/06/alain-llense-emmanuel-brigitte-et-moi/

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman écrit avec charme. Emmanuel et Brigitte, les personnages sont connus de tous les Français mais l’auteur les élève au rang d’un mythe. Mythe amoureux, puisque la différence d’âge et la précocité du premier les rendent différents et exemplaires ; mythe politique puisque la façon de gouverner est ici posée en modèle de ce qu’il ne faut pas faire.

Le couple est saisi en 2032, dans une grande ville improbable de France où ils tiennent un vulgaire snack d’ouvriers. Lui a 55 ans et bedonne un peu, le cheveu rare ; elle en a 79 et accuse son âge. Un journaliste décati du même âge qu’Emmanuel entre par hasard un jour de pluie et reconnait les anciennes célébrités. Il les convainc de faire un livre avec lui en intervieweur et eux en grands maîtres des propos tenus. Ils acceptent, nostalgiques des années écoulées mais peut-être pour expliquer et convaincre qu’ils avaient raison.

Les chapitres alternent donc entre le récit du journaliste, qui ne manque pas de se glisser dans l’histoire pour raconter sa vie, les propos d’Emmanuel, ceux de Brigitte. La première moitié du roman est ainsi composée de cette passion universelle qui saisit les humains après la puberté et traverse les siècles et les milieux. Lui est adolescent serveur dans un grand restaurant pour l’été ; elle mûre et directrice-adjointe de l’office de tourisme du coin. Ils se rencontrent lors d’un cocktail et c’est le flash : ils se reconnaissent, ils sont amoureux, ils le resteront toute leur vie. La question de « la première fois » taraude journaliste et lecteurs, et le duo la joue sans rien révéler car cela appartient au domaine de l’intime : c’était un jour d’automne, il pleuvait, ou peut-être au printemps, l’air était léger, ou bien… Malgré la réprobation familiale et sociale, on ne peut plus mourir d’aimer au début des années 1990, les mœurs ont changé. Peu à peu, le couple se fait reconnaître, surtout après la majorité du garçon ; la différence d’âge se remarque moins. Mais l’écart à la norme et les langues de vipère confortent Emmanuel et Brigitte dans la discrétion, la garde rapprochée et un splendide isolement.

Pour lui, il s’agit de réussir, d’être meilleur que tout le monde pour imposer son couple, sa façon de vivre. « J’étais un différent, un supérieur qui s’interdisait de regarder ses semblables de haut mais qui, pourtant, était vécu par la masse comme un surplombant, un qui évolue dans des sphères que les autres ne font qu’apercevoir » p.47 Pour elle, il s’agit de le guider, de lui éviter les phrases trop ironiques qui le desservent, de mettre de l’huile dans les rouages sociaux par sa plus longue expérience des bourgeois hypocrites (c’est un pléonasme), les plus récents étant « nos barbus et nos meufs quinoa » p.117. « Ils déguisaient leur distraction gourmande sous les atours d’une pseudo-morale dont ils auraient été les gardiens zélés et vigilants » p.55.

Cela ne se résout pas en politique comme dans la vraie vie, mais dans la restauration. Cette seconde partie m’a moins convaincu, même si le lecteur y prend plaisir comme un possible qui ne s’est pas réalisé. « On jouerait à… » Mais je respecte trop la politique, sa grandeur et ses dangers, sa nécessité et ses embûches, pour ne pas être marri de la voir réduite au badinage. Traduire la façon de gouverner un pays par la petite chefferie d’une cuisine, c’est mettre la politique à portée des caniches. Donc la rabaisser au niveau de la médiocrité de masse où tout le monde pourrait s’improviser politicien. Tant pis pour les revendications en gilet jaune, la politique est une fonction et désormais un métier : on le constate aisément chez les « nouveaux » qui passent par une période de flottement et de gaffes avant de se patiner. L’égalité n’est jamais que théorique et tout citoyen ne ferait pas un président comme certains feignent de le croire.

Emmanuel, aidé de Brigitte, exige dans son restaurant, sur son exemple, l’excellence : de la cuisine, du service, du décor. Il a été « élu » au « Château » dans sa petite ville du sud de la France au nom inventé, par un maire et une sous-préfète. Vous parlez d’une « élection » ! d’autant que l’un couche avec l’autre. Emmanuel succède à François, trop mou, qui lui-même a remplacé Nicolas, trop agité, successeur de Jacques qui a pris le flambeau à un François précédent après Valéry… l’auteur arrête son énumération-miroir de la Ve République à 1974. Est-ce la crainte de Charles ? la méconnaissance de Georges ? L’absence de profondeur historique ? La croyance (fort répandue chez les intellos) que l’histoire commence après mai 68 ? Parce qu’il n’était pas né avant ? – ce qui revient au même.

Toujours est-il qu’Emmanuel réussit, une fois de plus, après avoir été major de son école de cuisine prestigieuse. Le monde entier se presse à sa table, les bourgeois français en premier, le guide Michelin lui accordant une deuxième étoile. Il faut toujours être vu là où ça se passe. Le populaire se sent de trop par ses manières empruntées et par le prix du menu. Monte alors le ressentiment bien connu de l’envie : dénigrer ce à quoi on ne peut accéder, détruire ce qu’on ne peut occuper. La suite est tristement banale en France, pays d’égalitarisme jaloux : revendications, grèves, banderoles, accusations d’inhumanité envers les ouvriers et – pire – les migrants venus on ne sait comment sur la plage. « L’élection » suivante balaye Emmanuel pour Marion : et c’est la catastrophe annoncée, le licenciement des non-locaux, l’embauche avec de meilleurs salaires d’incompétents notoires nés sur le terroir, la chute de qualité, de l’image de marque, la gestion inepte, la rage du populaire pour promesses non tenues et la destruction du Château dans une quasi guerre civile.

Donc Emmanuel n’était pas si mal. Est-ce la leçon de « politique » de ce roman qui n’ose aller jusqu’au bout ? Est-ce la dérision de la cinquantaine, si bien décrite par le journaliste dont la vie n’est qu’une usure jusqu’à toucher la corde ? Sans peur et sans reproche en sa jeunesse, arpentant le monde en guerre pour dénoncer la violence et la misère, reconverti en chroniqueur people des sauteries mondaines des starlettes et des minets de télé, progressivement acheté et truqueur en son âge mûr, jusqu’à être désabusé et viré sur la fin. Triste humanité qui rappelle celle des profs, laminés par le système et leur public.

Le thème de l’amour maudit qui surmonte les obstacles d’un adolescent et d’une mère de famille de 23 ans plus âgée est un thème magnifique qui aurait mérité d’être l’unique sujet de ce roman, disséqué en l’âge mûr. Avec des remarques fort justes sur la famille pour un adolescent qui est plus que les parents mais aussi la maison, la télé, la bagnole, les vacances, tout le milieu où ils baignent. Ou sur « la capitale au soleil avare où le bonheur n’est possible qu’en fabriquant soi-même et à grand prix son propre soleil, où, une fois introduit dans les castes qui dirigent et décident, il est de bon ton de cultiver une originalité distinctive pour n’être confondu avec personne » p.89. Au lieu de cela, la réduction politicienne aux recettes de cuisine affaiblit le livre.

Le lectorat visé semble être celui des lycéens, ignorants en politique, mal informés par les réseaux (et par leurs enfeignants), adeptes selon les films et les séries du mystère des gnomes qui manipulent et complotent pour « gouverner le monde ». Les ados préfèrent ressembler à leur horde que distinguer leur talent, ce pourquoi ils haïront Emmanuel, l’élitiste qui leur montre pourtant la voie de la surhumanité méritocratique en démocratie niveleuse. (…)

Le style est fluide et gouleyant. Ne boudez pas votre plaisir de lecture, ce petit roman sans prétention le mérite. La façon de parler de l’amour m’a conquis.

Alain Llense, Emmanuel, Brigitte et moi, 2019 autoédition Librinova, 197 pages, €14.90 

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com