Grand entretien de l’écrivain Philippe Zaouati dans Lettres capitales

Grand entretien. Philippe Zaouati : « La littérature est l’un des derniers lieux où le doute est permis »

 

Applaudissez-moi est le nouveau roman de Philippe Zaouati. Le cadre fermé d’une enquête de la brigade financière conduit à un huis clos où le jeu des questions-réponses n’est que prétexte pour permettre à Samuel K., le héros du récit, de raconter son expérience de vie et justifier ses agissements face aux accusations dont il fait l’objet. Si la maîtrise du suspens renvoie vers le roman policier, la plaidoirie contenue dans ses pages le range du côté humaniste, reflet d’une génération qui refuse de subir les crises financières ou de santé, comme celle du covid-19 que nous vivons.

Bonjour Philippe Zaouati, pour rester sur ce choix d’écriture qui transforme une enquête judiciaire en un mélange de récit romanesque et de huis clos, il serait très intéressant de nous dire comment est née cette idée et comment a-t-elle fait son chemin pour devenir le livre que vous nous présentez aujourd’hui.

D’abord, il y a eu une évidence, une sorte de pulsion. Cette expérience inédite du confinement ne pouvait pas être stérile, ce temps ne devait pas être perdu, le besoin d’écrire est né immédiatement. Ensuite, j’avais l’idée depuis quelques temps d’écrire la suite de mon premier roman « La fumée qui gronde » qui racontait la chute d’un golden boy lors de la crise de 2008. J’avais envie de raconter ce qu’il était devenu, comment on peut renaitre de ses cendres dans notre monde actuel et à quel point la pression du « business as usual » est puissant. Le reste est venu en écrivant …

Choisir comme toile de fond le Grand Huis clos du confinement du début de l’année 2020 vous a sans doute offert une occasion parfaite dans votre travail d’écriture. Comment vous est venue cette idée d’exposition dramatique sous forme de poupées russes de l’incarcération pour offrir plus de force à votre tissu narratif ?

J’aime bien l’idée que les événements ne naissent pas spontanément, qu’il y a des moments d’accélération de l’Histoire, aussi bien au niveau personnel qu’à celui de la société, mais qu’ils puisent leur source bien en amont. Le huis-clos donne une unité de lieu et d’action, à la mode d’une tragédie antique, mais rien n’empêche de voyager dans le temps et dans l’espace. Au contraire, c’est même ce que le confinement nous a poussé à faire, projeter nos rêves ailleurs. C’est aussi ce que fait le principal protagoniste de mon roman, il revient en arrière, il cherche à retisser les fils de son parcours, à comprendre les moments clés, les instants de rupture, ceux où la vie s’accélère brutalement comme dans une chute d’eau.

Cette proximité entre les faits réels et le temps de l’écriture a dû vous conduire vers un sentiment d’urgence face à la rédaction de votre récit. Comment avez-vous écrit ce roman, et d’ailleurs quelle manière d’écrire utilise le romancier que vous êtes ?

Bien sûr il y avait ce sentiment d’urgence parce que le temps du confinement avait une densité particulière et je voulais que le roman soit contenu en quelque sorte dans cette bulle. Pour autant, je n’écris jamais d’une traite. En fait, mon écriture ressemble aussi à ces allers et retours, à cet effet poupée russe. Je peux rédiger un paragraphe du premier chapitre le matin et travailler sur la conclusion du livre le soir. Petit à petit, cela converge. J’essaie autant que possible de me laisser surprendre.

Le titre « Applaudissez-moi » renvoie à l’événement récurrent auquel les Français se sont livrés chaque soir pour remercier le personnel sanitaire. Sans dévoiler la symbolique de ce rituel dans votre récit, que pouvez-vous nous dire de ce choix de titre ? Quel sens donne-t-il à votre roman ?

Certains de mes amis ont cru que c’était une injonction à prendre au premier degré, que je demandais qu’on m’applaudisse. Cela prouve que je dois être beaucoup plus mégalo que je n’imagine. Plus sérieusement, le titre pose la question de la morale de nos actions. Qui doit être applaudi aujourd’hui ? Où se trouve la vertu ? Le personnage principal se trouve face à une perte de repère, mais toute la société avec lui. Paie-t-on suffisamment les éboueurs, les aides-soignantes, les infirmières ? Comment être à la hauteur dans des moments aussi déstabilisants ?

Avant de vous interroger sur l’histoire de Samuel K. et d’essayer de dresser avec vous son portrait, je ne peux pas m’empêcher de penser à celui de Joseph K. Suis-je sur une bonne piste en évoquant cette homonymie entre votre héros et celui du Procès de Kafka ? Avez-vous pensé à celui-ci ?

Difficile de ne pas y penser. On ne donne pas ce nom à un personnage sans avoir une forme de vénération pour l’auteur du Procès. Kafka me semble indispensable pour lire la période inouïe que nous vivions. Dans son dernier essai « Où suis-je ? », Bruno Latour fait d’ailleurs le parallèle entre le confinement et la métamorphose kafkaïenne. Nous sommes devenus des termites écrit-il, nos membres ont perdu de leur utilité, nous sommes lourds et empruntés dans nos nouvelles carapaces, et pourtant cette métamorphose est peut-être une libération. C’est un peu la même chose pour mon personnage, l’enfermement lui ouvre la voie à une nouvelle liberté.

Essayons de dresser un bref portrait de Samuel K. Qui est-il, et pourquoi se décrit-il comme « le vilain petit canard » de la finance? Est-il vrai que sa vie est « d’une banalité à pleurer », comme il le dit ?

Samuel K. est un privilégié. Il dirige un fonds d’investissement à succès, il a fait fortune, il habite dans un luxueux appartement de l’île Saint-Louis à Paris. Il passe sa vie à voyager autour du monde pour ses affaires. Ses jeunes collaborateurs voient en lui un mentor, un modèle qui prouve qu’on peut gagner des millions de dollars et mériter quand même le paradis. Mais cette réussite n’est qu’apparente. Dans le monde dans lequel il évolue, Samuel n’est pas le bienvenu. Il se sent étranger, il n’est pas du sérail, il ne possède pas le bon pedigree. Il détonne, il parle fort, il claque trop de portes au nez des puissants. Est-ce une vie banale ? Évidemment, vu de l’extérieur, la haute finance peut paraitre exaltante, mais quelle existence n’est-elle pas finalement d’une banalité à pleurer ?

Quant au fil narratif de votre roman, il pourrait se résumer ainsi : mars 2020, en pleine pandémie, le monde s’arrête, se confine et l’humanité semble plonger dans « un nouveau Moyen Âge », comme l’appelle Samuel K. qui, à la tête d’une entreprise de financement du développement durable, se décide à agir pour finir par se retrouver dans le bureau de l’inspecteur financier. À ces faits manque la radiographie de l’état d’esprit de votre héros. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

En fait, le confinement est une révélation pour Samuel K. Il découvre à quel point il est enfermé, non pas dans son appartement, mais dans le carcan de ses contradictions. Il a effectivement le sentiment d’être en mission, guidé vers un but qui le dépasse, et en même temps il utilise pour y parvenir des moyens très prosaïques. C’est ce qui explique sans doute pourquoi sa vie est ponctuée de ces moments de rupture, son départ de la banque Lehman Brothers avec un carton sur les bras, son voyage africain, sa rencontre providentielle à Nairobi avec un spécialiste des forêts, et désormais le confinement. Comme s’il devait en permanence se recaler sur sa trajectoire.

Une autre interrogation qui préoccupe l’esprit de votre héros concerne l’art, les libertés individuelles et une vérité que le virus a révélé à notre humanité, son « irrémédiable déclin ».  Vaste programme qui déclenche dans le cœur de Samuel K. un désir de réviser sa vie, de la rembobiner pour mieux saisir le sens de son existence et sa valeur de rite initiatique. En quoi cette suite de flash-back est-elle, selon vous, nécessaire, voire salutaire à travers le sens qu’il tente de donner à ses expériences de vie ?

On a beaucoup parlé de « monde d’après » pendant le premier confinement, comme si une expérience brutale et inattendue devait forcément donner naissance à un monde nouveau, meilleur, purifié. Aujourd’hui, alors que la crise dure, on se prend plutôt à avoir la nostalgie du monde d’avant. Ce sont les deux côtés d’une même pièce. Samuel est fasciné par les chutes Victoria. C’est quoi l’avant et l’après d’une chute ? La rivière coule-t-elle différemment à la sortie de la cataracte ?

La pandémie a renforcé les tenants de l’effondrement. Alors, bien sûr, il y a le changement climatique, la fonte de la banquise et la disparition des espèces, mais l’effondrement qui devrait nous préoccuper tout autant est celui de notre capacité à habiter le monde. C’est pour cela que Samuel s’interroge : si cette période ne donne pas naissance à des œuvres d’art sublimes, alors les collapsologues auront eu raison.

Un autre thème que vous avez déjà traité dans plusieurs de vos ouvrages est celui d’un visage positif, altruiste de la finance. Les expériences de Samuel K. qui, rappelons-le, se trouve à la tête d’une société de financement durable, le conduisent de plus en plus vers ce choix. Pourriez-vous nous en dire plus sur ses convictions ? Que devons-nous comprendre par cette volonté de « réintroduire de l’altruisme » dans un système n’ayant prouvé depuis des années que des failles et un manque cruel d’humanité ? Dans ce sens, est-ce que Samuel K. ne serait en quelque sorte votre alter ego ?

Samuel K. est un banquier, c’est dans cette discipline qu’il excelle. Il essaie donc d’utiliser ce talent pour rendre le monde meilleur, pourquoi pas ? Cela fait des millénaires qu’on a besoin de la finance pour développer des projets, sécuriser le commerce, construire des infrastructures. Lorsqu’il rencontre ce jeune employé de l’ONU à Nairobi qui lui explique comment on pourrait financer la reforestation, il a une épiphanie. Il se rend compte que son métier peut être utile. Il va faire de la finance responsable, de la finance verte. Cela fait évidemment écho à mon parcours personnel. J’ai commencé à m’intéresser à la finance durable au moment de la crise financière de 2008, et comme Samuel je m’interroge sur le bilan de cette expérience. En apparence, elle est réussie. Je disais récemment dans une interview que « nous avons gagnée la bataille culturelle ». Le roman me permet de faire un pas de côté et de me demander si nous ne sommes pas les jouets du système, des alibis naïfs qui permettent la poursuite du « business as usual ».

Samuel K. semble déstabilisé par la rencontre avec Angèle envers laquelle il éprouve « une passion chaste ». Qui est cette femme qui dégageait « un juste dosage de force et de beauté » ? Sans dévoiler l’intrigue du récit, que va-t-elle provoquer dans l’âme de Samuel K. ?

Angèle est une infirmière bordelaise qui vient à Paris pour porter main forte aux équipes de réanimation de l’hôpital de la Pitié. Elle cherche un logement gratuit pour quelques semaines. Samuel décide de l’héberger. Coupé du monde par obligation, il va paradoxalement faire entrer le monde chez lui. Enfin. Pendant son séjour, ils ne vont échanger que quelques phrases, mais Angèle apporte la lumière, comme une révélation. Elle se bat pour maintenir la vie, et cela lui parlait beau et simple, tellement éloigné des montages financiers complexes qu’il utilise en pensant sauver le monde. Elle représente le don de soi.

J’ai beaucoup aimé l’expression « la plus grande escroquerie philanthropique de l’Histoire » que vous utilisez vers la fin de votre roman. À ce sujet, diriez-vous que tous les moyens sont bons pour faire le bien ? Et d’ailleurs diriez-vous qu’il est encore possible et nécessaire de nos jours de croire en ce bien dont la lumière pâlit sous les couches épaisses des privations ?

Je suis comme mon personnage, je navigue entre le désespoir et la pulsion vitale de l’action. Il ne s’agit pas tant de croire dans le bien que d’œuvrer à chaque instant pour s’en approcher. En utilisant pour cela tous les moyens ? Non, je ne pense pas que la fin justifie les moyens. C’est aussi pour cela que le roman est utile, il permet de dépasser les bornes, sans se brûler les ailes. Dans la vraie vie, les règles ne sont pas les mêmes, mais on peut poursuivre des objectifs similaires. On peut aussi faire de la philanthropie sans passer par l’escroquerie, enfin j’espère.

En guise de conclusion, j’aimerais savoir comment avez-vous pu éviter le piège d’une construction romanesque manichéiste dans laquelle votre héros aurait pu tomber et finir par se donner bonne conscience, un peu comme dans le syndrome de Robin des Bois dont vous parlez à un moment donné. Pour le dire autrement, quel sens avez-vous souhaité donner à toute cette histoire bouleversante et unique des temps que nous vivons depuis le début de cette pandémie et à l’avenir incertain qui nous attend ?

Nous sommes de plus en plus confrontés à des versions manichéennes du monde, avec une démocratie qui fonctionne mal et des réseaux sociaux qui exacerbent les points de vue les plus caricaturaux. La littérature est l’un des derniers lieux où le doute est permis. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers le personnage de Samuel, il est en équilibre instable. Toute son histoire est faite de chutes et de réinventions. Notre avenir est incertain, mais c’est une donnée de l’existence, la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Propos recueillis par Dan Burcea

Philippe Zaouati, Applaudissez-moi, Éditions Pippa, 2020, 136 pages.

« Un livre qui donne aux lecteurs à penser »

Emile Cougut a bien lu « Applaudissez-moi ! »

Avec son roman Applaudissez-moi!, Philippe Zaouati donne aux lecteurs à penser. La pandémie de la covid 19 continue de sévir, voilà déjà un an que le monde entier entrait en sidération face à ses conséquences. Souvenez-vous, à la mi-mars 2020, la population s’est trouvée confinée chez elle, sans pouvoir franchir la porte d’entrée sauf pour un motif impérieux. Et les premiers écrits romans portant sur cette époque ou l’ayant en toile de fond commencent à paraître. Une réactivité que nous devons saluer.

En arrière-plan, c’est exactement ce qu’est la pandémie dans le court roman de Philippe Zaouati : Applaudissez-moi !, qui vient de paraître aux éditions PIPPA.

Samuel K est le fondateur d’un fonds international spécialisé dans le financement du fondement durable. Durant le premier dé-confinement, il est convoqué à la brigade financière de la Police Judiciaire où il se voit signifier sa garde-à-vue pour « faux et usage de faux, usurpation d’identité, détournement de fonds, escroquerie en bande organisée et abus de bien social », excusez du peu ! Et Samuel, devant l’inspecteur (rectifions et préçisons cependant qu’il n’y a plus, hélas, depuis une réforme Pasqua au millénaire dernier, d’inspecteur de police mais que des officiers…) déroule sa vie, ses motivations.

Ainsi, il est ce jeune prometteur qui en 2008 se retrouve avec le carton contenant ses affaires personnelles, sur le perron de la banque Lehman Brothers qui vient de faire faillite. Il décrit sa dépression, sa fuite en Afrique qu’il découvre, sa rencontre avec un humanitaire spécialisé dans la préservation des forêts, son idée de créer un fonds pour le développement durable. Il est ce patron, sidéré par cette nouvelle crise qui se confine physiquement et moralement, psychiquement dans son immense appartement parisien. En outre il est aussi celui qui accueille une jeune infirmière montée de son Sud-Ouest pour aider ses collègues parisiens.

Or cette rencontre le fait réfléchir sur la vanité de son métier, une sorte de fuite en avant pour créer de l’argent pour ceux qui en ont déjà à plus n’en savoir que faire alors que certains autres, moins privilégiés, se battent et risquent leur vie pour sauver celles des autres humains. C’est à ce moment là qu’il décide, en manipulant une stagiaire, de détourner une cinquantaine de millions d’euros pour les donner à des associations d’aide aux populations réparties sur toute la surface du globe. 

Est-ce légal ? Non, sûrement pas. Est-ce moral ? Philippe Zaouati n’apporte aucune réponse, de fait c’est chaque lecteur qui apporte sa propre réponse. Instinctivement, tout humaniste dira oui. Mais, si on réfléchit bien, quelles sont les vraies motivations de Samuel. Bien sûr on peut se dire que le contact avec la jeune Angèle (l’infirmière) l’a fait évoluer, mais en même temps, il est doté d’un ego surdimensionné : la fraude, sous couvert d’empathie, n’est-elle pas pour lui un moyen de faire parler de lui ? Il sait qu’il finira par passer devant un tribunal, ne cherche-t-il pas une tribune pour faire la une des médias ? Il ne faut pas toujours voir avec un seul angle de perception, la réalité est rarement binaire, surtout quand il s’agit d’agissements humains.

Et je penche pour la second proposition, Samuel est sûrement sincère avec son passé qui l’a traumatisé, mais il fait trop souvent preuve d’une certaine rouerie, d’un recul face aux événements qui semble montrer qu’il ne les subit pas autant qu’il voudrait que l’inspecteur (et à travers ce dernier, le lecteur) le croit. Je n’en veux pour preuve que la réflexion assez cynique qu’il se fait sur les ONG qui veulent préserver la nature africaine. Il a du lire l’excellent livre L’invention du colonialisme vertpour en finir avec le mythe de l’éden africain  de Guillaume Blanc (et dont on peut trouver la critique dans Wukali) qui explique brillamment cette problématique.

Philippe Zaouati l’excellent auteur d’Applaudissez-moi ! , nous laisse juger. Samuel est-il sincère, cynique, égotiste, c’est au lecteur d’en décider

« une histoire essentiellement et simplement humaine » pour Yozone

Applaudissez-moi !
Philippe Zaouati
Pippa, collection Kolam, polar per-Covid, 133 pages, septembre 2020, 15 €

« Quand on s’en limite aux faits, les gens ne comprennent pas. Les gens ordinaires ne prêtent pas attention aux histoires crédibles. »

Convoqué au nouveau Quai des Orfèvres, un banquier arrive dans les locaux de la brigade financière. Il est accusé de faux, usage de faux, usurpation d’identité, détournement de fonds, escroquerie en bande organisée et abus de bien social. Il ne s’empresse pas de nier, il ne semble pas y avoir vraiment de doute. Il parle, un peu comme on déroule un roman. Le roman du vécu, le récit de la trajectoire, la narration d’un très long enchaînement. Son histoire personnelle mêlée à cette même histoire vécue par tous, celle de la pandémie, de la première vague, du premier confinement. Pas de whodunit, donc, mais un peu de mystère, une confession, un monologue, un long aveu potentiel. Un monologue qui apparaît comme une lumière venant éclairer un délit dont on ne sait encore rien.

« Il y avait une forme d’élégance et de noblesse dans cet effondrement. Je ne supportais plus la beauté du paysage, la splendeur colérique, la lumière éblouissante. »

Suivant la tradition romanesque, le narrateur ne se contente pas d’une courte séquence écoulée entre l’intention et la réalisation, mais remonte au passé, aux racines. Les siennes, celles de la finance, celles de ses échecs et en toile de fond de ses effets dévastateurs, inhumains, dont il a fini par prendre conscience après avoir longtemps refusé de les voir. Le parcours des jeunes loups qui, happés par l’excitation, le défi, la frénésie, la soif d’argent, la soif de réussite ou tout simplement le goût du jeu, après s’y être usés et consumés, reviennent en arrière. Leurs yeux lentement se dessillent, le tableau high-tech et doré se lézarde, les revers immonde de la médaille éclate au grand jour. Les traders décrochent, se lassent, abandonnent, font retraite.

Cet « Applaudissez-moi !  » est donc l’histoire d’un recul, ou plutôt de prises de recul successives. Car le suspect n’est pas entièrement naïf, il a déjà pris de plein fouet le krach de 2008 qui ne l’a pas laissé sur le carreau mais l’a conduit à un moment d’oisiveté plus long que prévu, une dérive mêlée de retraite dorée sur le site paradisiaque des Victoria Falls puis dans d’autres endroits, bien plus déshérités, de l’Afrique subsaharienne. Il a découvert le réel, la face obscure de la loi des marchés là où les biens mêmes sont produits. Mais, de nouveau happé, il est revenu à la finance. Même si ce retour s’est fait avec des ambitions différentes, des aspects plus moraux, le narrateur laisse planer le doute sur ses crimes.

« Nous avions programmé sur ordinateur une vision manichéenne du monde, comme la pesée des âmes dans le retable du Jugement Dernier que j’ai admiré tant de fois lors de mes visites aux Hospices de Beaune. »

On l’aura compris : cet « Applaudissez-moi ! » est une histoire de dérive, mais aussi de résilience. Une histoire d’apocalypse – la pandémie, les krachs financiers – mais à considérer au sens premier du terme à savoir au sens de la révélation. Car le narrateur qui au fil de sa première dérive africaine a beaucoup compris, s’il se laisse de nouveau glisser dans le temps mort du confinement, en comprend de nouveau beaucoup, par le biais de cette infirmière de province venue en renfort dans les hôpitaux saturés de la capitale, qu’il héberge dans ses luxueux appartement parisiens. Une infirmière qui ne prononce pratiquement jamais un mot, mais dont la simple présence lui en fait comprendre bien plus que tout discours.

S’il y a dans « Applaudissez-moi ! » une réflexion assez convenue, mais toujours bienvenue, sur un système financier bloqué, verrouillé, immuable, qui pour l’instant non seulement résiste bien à la crise actuelle, mais même s’en trouve conforté, notamment dans ses effets inégalitaires premiers, à savoir enrichir encore les plus riches et dépouiller encore plus les plus pauvres, en un perpétuel ruissellement vers le haut, favorisant des néo-féodalités qui partout deviennent plus visibles (“La coalition historique des seigneurs et des troubadours”, écrit l’auteur, “est désormais celle des consultants, des journalistes et des patrons du CAC 40” »), il y a aussi, en parallèle, une jolie description de cette tentation du lâcher prise que beaucoup auront vécue lors du premier confinement, de ce décrochage que peut favoriser le télétravail, de cette difficulté à modifier les habitudes, de ce désemparement que l’on ressent lorsque l’on découvre, comme c’est le cas pour le narrateur, que l’entreprise peut continuer à fonctionner par elle-même. Un lâcher-prise, un syndrome de glissement qui en ces temps pandémiques en aura emporté plus d’un. Et un désœuvrement qui, tout comme lors de ses premières errances, aura donné au narrateur une belle – et dangereuse – idée. Et qui montre, in fine, si besoin était, que dans le monde de la finance la morale ne peut être qu’un délit ou un crime.

« Je ne pensais qu’à me purifier, à faire disparaître la tache qui me collait à la peau, celle de la richesse sans but, débordante et abjecte. »

Récit de la première vague, du premier confinement et de leurs causes premières, la finance et l’économie détruisant tout, abolissant la nature et favorisant les pandémies dues aux maladies émergentes – nul hasard si l’épouse du narrateur travaille dans le domaine des espèces menacées – , « Applaudissez-moi !  », servi par une écriture particulièrement fluide, apparaît en définitive comme une fable morale appuyée sur un monde sans scrupules, une belle réaction à l’obsession monomaniaque et réductrice du « pognon de dingue », une histoire essentiellement et simplement humaine, en finesse et presque en douceur, l’expression d’une humanité et d’une humanitude qu’il faut à tout prix se garder d’oublier.


Titre : Applaudissez-moi !
Auteur : Philippe Zaouati
Éditeur : Pippa
Collection : Kolam
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 133
Format (en cm) : 11,5 x 18
Dépôt légal : septembre 2020
ISBN : 9782376790464
Prix : 15 €


Hilaire Alrune
21 février 2021

« un récit parfois glaçant sur l’univers des marchés et l’amoralisme assumé du capitalisme »

François Cardinali a lu Philippe Zaouati

Derrière le « théâtre d’ombre » libéral…

Dans Applaudissez-moi (*), Philippe Zaouati signe une espèce de polar économique à travers le portrait d’un financier de haut vol. Une vision assez savoureuse du monde libéral qui répand avec constance une idéologie planétaire.

C’est l’histoire d’un mec. Catégorie col blanc de haut-vol. Samuel K. est un financier au long cours. Depuis la crise financière de 2008, l’homme s’est reconverti dans le financement du développement durable. En août 2020, en plein cœur de l’épidémie de Covid-19, il est convoqué par la brigade financière de Paris pour y être interrogé à propos d’un soupçon de détournement de fonds. A-t-il quelque chose à se reprocher ? La crise sanitaire l’a-t-elle fait replonger dans les eaux troubles de la finance opaque et spéculative ? Par petites touches, en revenant sur ses souvenirs et ses obsessions, il dévoile ses intentions à l’inspecteur qui l’interroge…

Dans le civil, Philippe Zaouati dirige la filiale d’un grand groupe bancaire spécialisé dans la finance environnementale, autre mode de la sphère libérale, il suffit de suivre les médias pour s’en convaincre. C’est dire que l’homme connaît bien les instances qui nourrissent la trame de ce roman, écrit sous Covid-19. Roman court et nerveux, Applaudissez-moi, sait, en quelques lignes bien senties, décrire une atmosphère économique et politique… Et ses dérives.

Ainsi quand son personnage central utilise ses propres armes pour s’attaquer au système, il écrit  sans barguigner : « Connaissez-vous la fameuse théorie ruissellement, qui prétend que l’argent gagné par les riches finit par se déverser dans la société et devenir bénéfice aux pauvres ? Et bien, si cette théorie chère aux économistes libéraux ressemblait un jour à la réalité, il fallait que ce soit ici et maintenant. Qu’une pluie abondante et rieuse se répande sur toutes les infirmières du monde, et même des chutes d’eau, des chutes nourricières, une fumée qui gronde. »

Pour autant, on se doute bien que la soudaine naïveté de Samuel K., qui utilise les failles du système à la façon d’un Robin-des-bois de l’ère numérique, va se heurter au mur du capitalisme. Ce qui rend son geste encore plus désespéré, mais sympathique. Et c’est dans la description de la lutte entre le peau de terre contre le peau de fer que ce court roman est le plus accrocheur. Car l’auteur montre bien le ridicule d’un certain management. « La vie professionnelle est un théâtre d’ombres dans lequel le but du jeu consiste à se montrer indispensable » écrit-il.

Avec ce voyage sur la planète, souvent sans quitter son ordinateur et sa connexion Internet, Philippe Zaouati signe dans ce roman en forme de quasi monologue un récit parfois glaçant sur l’univers des marchés et l’amoralisme assumé du capitalisme.

(*) Ed. Pippa

Philippe Zaouati dans Challenges

Green Economie

Philippe Zaouati (Mirova): « Dans la finance, la bataille culturelle est gagnée »

INTERVIEW – Si plus personne ne remet en cause le rôle majeur de la finance pour répondre aux enjeux climatiques, la question qui se pose est bien celle des modalités d’une action concertée et collective pour que l’impact soit à la hauteur. Pour sauver notre capital naturel, préserver la biodiversité, et pour lutter contre les inégalités. Entretien avec Philippe Zaouati, CEO de Mirova.

Thinkers & Doers – En reprenant le titre de votre dernier roman [1] qui raconte l’aventure d’un banquier reconverti dans la finance durable, pourquoi devrait-on « vous applaudir » aujourd’hui ?

Philippe Zaouati – Peut-être parce que les 150 personnes de l’équipe de Mirova sont mobilisées et très déterminées à montrer que l’investissement, s’il est durable, peut changer le monde! Les solutions que nous avons développées ont pour but d’accélérer la transformation de notre économie vers un modèle durable. Je suis fier avant tout de notre action collective et d’avoir réussi à rassembler cette équipe qui se déploie maintenant partout dans le monde de Paris à Londres, de Boston à Lima, de San Paulo à bientôt Singapour… Les applaudissements, ça doit servir à récompenser le collectif.

En tant qu’acteur de référence de l’ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance), comment allez-vous continuer à faire progresser la finance, et surtout garder votre place de pionnier?

Tout d’abord, je dirais qu’il faut prendre le temps de se réjouir de ce mouvement de « nouveaux convertis ». Au sein de la finance, la bataille culturelle est gagnée. Quelle est l’étape d’après? La première est de garder le niveau d’ambition et de mobiliser les pionniers du secteur pour que nous soyons les gardiens du temple. C’est le sens de l’initiative Finance for Tomorrow par exemple.

Le deuxième point essentiel est de savoir comment aller de l’avant. Ce n’est pas parce que plus d’acteurs intègrent les critères ESG à leur démarche que notre objectif est atteint. Sur le sujet du climat, plus personne ne doute qu’investir en prenant en compte cet enjeu majeur est un moyen d’investir intelligemment et d’améliorer la performance de ses portefeuilles, mais la nature, la biodiversité ne font pas encore l’unanimité alors que le degré d’urgence est le même. Et il y a autre chose: ce sont les inégalités. Celles qui génèrent des fractures sociales, politiques, démocratiques. Ce sujet deviendra, selon moi, majeur dans les années à venir pour l’investissement responsable.

« Créer des coalitions pour modifier le comportement des entreprises »

Sur la question de l’engagement des entreprises, un fonds comme le vôtre, et la finance en général, ont-ils un rôle à jouer pour que leurs actions soient plus concrètes, plus mesurables, plus lisibles ?

Au-delà de l’engagement, il y a un volet pédagogique. Parfois, les entreprises se sentent démunies. Notre rôle est d’être à l’écoute et de les aider à cerner ce qu’un investisseur responsable attend précisément d’elles. Par exemple, à travers le développement du marché des obligations vertes, nous avons beaucoup parlé aux émetteurs, en expliquant aux entreprises quels critères importaient réellement dans cette démarche.

Concernant l’engagement, il faut que nous fassions preuve de modestie. Mirova ne représente aujourd’hui que 20 milliards d’euros, ce qui ne permet pas d’avoir l’impact nécessaire pour modifier le comportement des entreprises. Il est donc fondamental de travailler sur des engagements collectifs, des actions communes et de créer des coalitions. C’est ce que nous faisons par exemple avec la création du Club 30% en collaboration avec Axa, qui rassemble un groupe de décideurs dont l’ambition est d’accroître la diversité des genres au sein des équipes de direction.

Mirova vient d’annoncer le démarrage de la levée de fonds de son 5ème fonds, Mirova Energy Transition 5 (MET5) dédié au financement des infrastructures de transition énergétique et visant une taille au-delà du milliards d’euros. Quelles produits d’investissement proposez-vous pour rester pionnier ?

Des obligations vertes aux énergies renouvelables, nous sommes dans une démarche d’élargissement du périmètre de nos investissements. Nous nous intéressons par exemple à la thématique de la mobilité propre. Nous avons investi récemment dans un développeur de bornes de recharge électrique et dans un réseau de taxis hydrogènes. En parallèle, nous avons également développé des équipes dédiées au capital naturel, un sujet complexe sur lequel peu d’acteurs sont impliqués pour le moment. Nous venons de créer une alliance avec HSBC et Lombard Odier, sous le patronage du prince Charles, visant à mobiliser des capitaux efficacement et les orienter vers la reforestation ou l’agriculture durable.

Par ailleurs, nous lancerons certainement un fond de Private Equity en Europe sur la transition environnementale et de l’économie circulaire. Nous cherchons à nous positionner sur les secteurs où nous pouvons apporter une intégrité et des standards. C’est aussi pourquoi nous avons souhaité produire un document de définition de l’investissement à impact afin d’éclairer les contours et les enjeux de cette notion.

« Créer un lien entre l’entreprise et l’intérêt général »

La Commission européenne s’est emparée du sujet du financement de la transition vers la durabilité et esquisse les plans de construction d’un marché financier durable. Y a-t-il un modèle européen à formaliser?  

En trois ans, la Commission Européenne a mis sur pied un plan d’action global et solide en la matière et c’est remarquable! Nous sommes fiers d’avoir fait partie du groupe d’experts de haut niveau dont les recommandations sont à l’origine de la feuille de route de la Commission européenne en matière de finance durable. C’est ce plan qui est mis en application aujourd’hui, englobant une multitude de sujets tels que la taxonomie, les nouvelles normes et labels, la Sustainable Finance Disclosure Regulation ou encore l’évolution de la directive MiFID.

Pour autant, toutes ces actions ne peuvent aboutir sans créer un lien entre l’entreprise et l’intérêt général, ce qui implique de mesurer ce lien via la comptabilité de l’entreprise. La Non Financial Reporting Directive (NRFD) sera revue cette année, une étape-clé pour l’Europe, et s’inspirera des travaux réalisés par le European Financial Reporting Advisory Group (EFRAG) sous la direction de Patrick de Cambourg. Comme le dit Olivia Grégoire, Secrétaire d’État chargée de l’Économie sociale, solidaire et responsable, il s’agit là d’une « bataille de normes » qui se joue au niveau mondial. Il y a là, un réel enjeu de souveraineté.

Avec le Covid-19, les entreprises se retrouvent face à une crise immédiate. Est ce que les entreprises qui se sont le mieux préparé aux risques « long terme » sont celles qui s’en sortent le mieux lors de cette crise « court terme »?

Je suis convaincu que oui et que c’est ce qui explique pourquoi les entreprises performantes sur le plan de l’ESG s’en sortent mieux depuis le début de la pandémie. Il faudrait que l’on puisse documenter cela. La question de la charge de la preuve. C’est ce qui permet d’accélérer le changement du système actuel vers plus de responsabilité, de durabilité.


[1] « Applaudissez-moi ! », Philippe Zaouati, éditions Pippa, Septembre 2020.

Emission littéraire de 30 minutes « Fréquence Livres » avec Philippe Zaouati

Réécoutez l’émission de Michelle Gaillard ici : https://frequenceprotestante.com/diffusion/frequence-livres-du-09-02-2021/

Imaginez un financier particulièrement doué qui se consacre au développement durable et se retrouve plongé dans la pandémie. Il découvre l’univers des soignants et des associations de solidarité. Que croyez-vous qu’il va faire ? C’est le sujet de Applaudissez-moi où l’auteur, Philippe Zaouati, responsable d’un fonds d’investisse-ment, utilise la fiction pour mieux faire passer son message.

Philippe Zaouati invité de Raphaël Bourgois sur France Culture

David contre Goliath, Main Street contre Wall Street, « Nous assistons à la Révolution française de la finance », a même tweeté, mercredi 27 janvier, un proche de l’ex-président Donald Trump. L’affaire GameStop agite depuis plus d’une semaine le milieu de la finance.

David contre Goliath, Main Street contre Wall Street, « Nous assistons à la Révolution française de la finance », a même tweeté, mercredi 27 janvier, un proche de l’ex-président Donald Trump. L’affaire GameStop agite depuis plus d’une semaine le milieu de la finance : une bande de boursicoteurs s’est constituée sur le réseau social Redit pour faire chuter des fonds d’investissement pesants plusieurs milliards de dollars.

Comment ? L’histoire est complexe, elle met en jeu une société de magasins de consoles et de jeux vidéo, GameStop, qui possède par exemple en France Micromania ; des plateformes de trading en ligne comme la désormais fameuse RobinWood ; et un mécanisme financier appelé vente à découvert ou short selling. Il s’agit, pour faire simple, de parier à la baisse sur une action. Problème, si l’action monte, le parieur peut perdre beaucoup.

Et c’est précisément ce qui s’est passé : des particuliers – plusieurs millions tout de même – se sont coordonnés pour acheter en masse des actions GameStop, la société n’allait pourtant pas très bien et plusieurs géants de Wall Street avaient parié sur sa baisse. Le résultat, c’est que l’action a littéralement bondi, donnant des sueurs froides aux traders… certains ont gagné beaucoup, d’autres perdu énormément.

Mais derrière l’esprit de revanche, et une forme de populisme boursier qui se réjouit de voir des particuliers dégager des mastodontes… l’histoire n’est peut-être pas si univoque. Elle marquerait, selon certains, un véritable tournant dans l’histoire de la finance…

INTERVENANTS
  • Expert en finance durable, directeur général de Mirova, filiale d’investissement solidaire de Natixis, président de Finance for Tomorrow
  • Journaliste et éditorialiste à Alternatives Economiques.
  • économiste, spécialiste de la banque libre et de la régulation bancaire, enseignante à la Neoma Business School de Rouen

Laurent Lemire, excellent lecteur de Philippe Zaouati, l’interviewe sur Radio Notre Dame

 « Décryptage » de Laurent Lemire

5 janvier 2021 : Que se cache-t-il derrière le terme Finance verte ? Réécouter l’émission

https://podcasts.apple.com/us/podcast/5-janvier-2021-que-se-cache-t-derrière-le-terme-finance/id1206375348?i=1000504465027

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Philippe Zaouati, directeur général de Mirova, filiale de Natixis IM, spécialisée dans la finance durable, et fondateur et président du think tank « Osons le progrès ». Il est l’auteur de « Applaudissez-moi ! », publié chez Pippa

_CV_PANCRAZIO.inddLionel Pancrazio, ingénieur, qui publie aux éditions de Boeck « Stratégies durables pour la ville »