« La finance au service du vivant » par Philippe Zaouati, Directeur Général de Mirova

La finance au service du vivant.

Par Philippe Zaouati, Directeur Général de Mirova.

On a souvent critiqué la finance pour sa déconnexion de l’économie réelle, mais que dire de son lien avec la nature, avec le vivant ?

Si l’environnement est de mieux en mieux pris en compte dans le secteur financier, c’est surtout à travers les risques auxquels les entreprises sont soumis, risque de réputation dans le cas de catastrophe écologique, risque réglementaire lorsque les normes font évoluer le marché, risque financier si les gouvernements se décident à mettre en place un prix du carbone. Ces dernières années, ceci a conduit les acteurs financiers à réfléchir sérieusement à la question du climat. De nombreuses banques ont décidé de ne plus financer les entreprises du secteur du charbon, les investisseurs mesurent la « température » de leurs portefeuilles. Une norme internationale[1]a été développée pour la communication des entreprises et du secteur financier en la matière. La finance durable a pris le sujet a bras le corps, et bien que le chemin qui reste à faire est encore bien plus long que ce qui a été parcouru, la question du climat n’est plus étrangère à la finance[2].

Peut-on en dire autant de la déforestation, de la dégradation des sols, de l’impact des plastiques sur les écosystèmes marins, de la perte massive de biodiversité ? Certainement pas. La finance se préoccupe peu aujourd’hui de ces problèmes. L’impact des investissements sur la nature n’est pas mesuré. Les banques ne questionnent pas les entreprises sur ces questions. L’innovation financière ne s’est pas intéressée à la biodiversité et la nature de façon significative.

Pourtant, comme c’est le cas pour le climat, la mobilisation du secteur financier est indispensable, autant pour réduire les atteintes à la nature que pour orienter le capital vers les solutions qui permettent de la préserver.

La finance peut-elle se mettre au service du vivant ? J’en suis profondément convaincu, comme elle doit se mettre plus généralement au service de l’intérêt de tous. La crise financière de 2008 nous a montré qu’une finance déconnectée de l’économie réelle constituait un risque majeur pour la stabilité financière. La crise sanitaire nous montre aujourd’hui que les entreprises dépendent de la santé publique et que la pression que nous faisons subir à la nature peut se retourner contre l’économie.

Comment faire ? Pour que la finance prenne naturellement en compte le climat ou la nature, il faudrait une remise en cause profonde du fonctionnement des marchés, et notamment de tout ce qui favorise la priorité au court-terme. En attendant que cela devienne à l’ordre du jour, la finance durable nous apporte quelques éléments de réponse. Je les résumes en trois objectifs : mesurer, créer des normes, investir dans les solutions basées sur la nature.

Mesurer.Le climat bénéfice d’une métrique simple, la tonne d’équivalent CO2. Il n’existe pas d’équivalent pour la protection de la nature ou la perte de biodiversité. La matière est éminent plus complexe et nécessite d’agréger des données de nature différentes, de la consommation d’eau douce à la surface cultivée, en passant par l’impact des polluants chimiques. Plusieurs méthodologies sont en cours de développement pour synthétiser ces données en un seul indicateur, citons par exemple le Global Biodiversity Score(GBS) de CDC Biodiversité[3]. Reste que la première étape consiste à produire des données de base pour toutes les entreprises. C’est l’objectif que se sont assignés quatre institutions financières françaises en lançant un appel à candidature pour créer une base de données des impacts des entreprises sur la nature[4]. Une trentaine d’investisseurs représentant plus de 6.000 milliards d’euros leur ont emboité le pas en signant une déclaration en mai 2020.

Créer des normes.Disposer de ces données ne suffira pas si elles restent trop disparates. Il faudra converger vers une norme, comme la communauté financière a réussi à le faire sur le climat et, dans un deuxième temps, rendre cette transparence obligatoire. Lors de la réunion du G7 Environnement à Metz au printemps 2019, une dynamique a été lancée par Brune Poirson et la présidence française, le WWF, AXA et l’OCDE. Il reste à traduire cette volonté en réalité, en donnant mandat à une institution internationale pour construire ce référentiel de normes.

Investir dans les solutions basées sur la nature.Dès aujourd’hui, rien ne nous empêche d’investir dans le capital naturel. Des modèles économiques viables existent dans les domaines de l’agriculture régénératrice, de la reforestation, de la pêche durable, de la conservation des zones côtières, du recyclage des plastiques en mer. De nouveaux entrepreneurs se mobilisent sur le terrain. Néanmoins, ces projets sont encore perçus comme trop risqués par les investisseurs privés. L’intervention des états et des banques de développement est donc nécessaire pour dé-risquer ces investissements, ainsi que pour incuber les projets à leur démarrage. L’investissement dans le capital naturel en est à ses balbutiements. Il faut accélérer, il faut passer à l’échelle. Cela implique une large coalition d’acteurs publics et privés.

Le Congrès de la nature devait se tenir à Marseille au mois de juin. Il a été reporté à mi-janvier en raison de la pandémie. Ce sera une occasion unique pour avancer sur cet agenda. Le Président de la République a annoncé la tenue d’un One Planet Summitle 15 janvier. Faisons-en un moment clé, en lançant une coalition pour une finance au service de la nature, incluant les acteurs financiers publics et privés et les entreprises, avec des objectifs concrets : développer les données, créer des normes, favoriser la chaine de l’investissement de l’incubation des projets jusqu’au financement massif par le marché.

[1]Voir les travaux de la TCFD : https://www.fsb-tcfd.org/

[2]Voir « Finance durable, l’heure de la seconde chance », juillet 2020, aux éditions de l’Observatoire.

[3]https://www.cdc-biodiversite.fr/gbs/

[4]AXA IM, BNP Paribas AM, Mirova et Sycomore AM ont lancé un appel à développer un outil précurseur de mesure d’impact biodiversité, 28 janvier 2020.

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