« une histoire essentiellement et simplement humaine » pour Yozone

Applaudissez-moi !
Philippe Zaouati
Pippa, collection Kolam, polar per-Covid, 133 pages, septembre 2020, 15 €

« Quand on s’en limite aux faits, les gens ne comprennent pas. Les gens ordinaires ne prêtent pas attention aux histoires crédibles. »

Convoqué au nouveau Quai des Orfèvres, un banquier arrive dans les locaux de la brigade financière. Il est accusé de faux, usage de faux, usurpation d’identité, détournement de fonds, escroquerie en bande organisée et abus de bien social. Il ne s’empresse pas de nier, il ne semble pas y avoir vraiment de doute. Il parle, un peu comme on déroule un roman. Le roman du vécu, le récit de la trajectoire, la narration d’un très long enchaînement. Son histoire personnelle mêlée à cette même histoire vécue par tous, celle de la pandémie, de la première vague, du premier confinement. Pas de whodunit, donc, mais un peu de mystère, une confession, un monologue, un long aveu potentiel. Un monologue qui apparaît comme une lumière venant éclairer un délit dont on ne sait encore rien.

« Il y avait une forme d’élégance et de noblesse dans cet effondrement. Je ne supportais plus la beauté du paysage, la splendeur colérique, la lumière éblouissante. »

Suivant la tradition romanesque, le narrateur ne se contente pas d’une courte séquence écoulée entre l’intention et la réalisation, mais remonte au passé, aux racines. Les siennes, celles de la finance, celles de ses échecs et en toile de fond de ses effets dévastateurs, inhumains, dont il a fini par prendre conscience après avoir longtemps refusé de les voir. Le parcours des jeunes loups qui, happés par l’excitation, le défi, la frénésie, la soif d’argent, la soif de réussite ou tout simplement le goût du jeu, après s’y être usés et consumés, reviennent en arrière. Leurs yeux lentement se dessillent, le tableau high-tech et doré se lézarde, les revers immonde de la médaille éclate au grand jour. Les traders décrochent, se lassent, abandonnent, font retraite.

Cet « Applaudissez-moi !  » est donc l’histoire d’un recul, ou plutôt de prises de recul successives. Car le suspect n’est pas entièrement naïf, il a déjà pris de plein fouet le krach de 2008 qui ne l’a pas laissé sur le carreau mais l’a conduit à un moment d’oisiveté plus long que prévu, une dérive mêlée de retraite dorée sur le site paradisiaque des Victoria Falls puis dans d’autres endroits, bien plus déshérités, de l’Afrique subsaharienne. Il a découvert le réel, la face obscure de la loi des marchés là où les biens mêmes sont produits. Mais, de nouveau happé, il est revenu à la finance. Même si ce retour s’est fait avec des ambitions différentes, des aspects plus moraux, le narrateur laisse planer le doute sur ses crimes.

« Nous avions programmé sur ordinateur une vision manichéenne du monde, comme la pesée des âmes dans le retable du Jugement Dernier que j’ai admiré tant de fois lors de mes visites aux Hospices de Beaune. »

On l’aura compris : cet « Applaudissez-moi ! » est une histoire de dérive, mais aussi de résilience. Une histoire d’apocalypse – la pandémie, les krachs financiers – mais à considérer au sens premier du terme à savoir au sens de la révélation. Car le narrateur qui au fil de sa première dérive africaine a beaucoup compris, s’il se laisse de nouveau glisser dans le temps mort du confinement, en comprend de nouveau beaucoup, par le biais de cette infirmière de province venue en renfort dans les hôpitaux saturés de la capitale, qu’il héberge dans ses luxueux appartement parisiens. Une infirmière qui ne prononce pratiquement jamais un mot, mais dont la simple présence lui en fait comprendre bien plus que tout discours.

S’il y a dans « Applaudissez-moi ! » une réflexion assez convenue, mais toujours bienvenue, sur un système financier bloqué, verrouillé, immuable, qui pour l’instant non seulement résiste bien à la crise actuelle, mais même s’en trouve conforté, notamment dans ses effets inégalitaires premiers, à savoir enrichir encore les plus riches et dépouiller encore plus les plus pauvres, en un perpétuel ruissellement vers le haut, favorisant des néo-féodalités qui partout deviennent plus visibles (“La coalition historique des seigneurs et des troubadours”, écrit l’auteur, “est désormais celle des consultants, des journalistes et des patrons du CAC 40” »), il y a aussi, en parallèle, une jolie description de cette tentation du lâcher prise que beaucoup auront vécue lors du premier confinement, de ce décrochage que peut favoriser le télétravail, de cette difficulté à modifier les habitudes, de ce désemparement que l’on ressent lorsque l’on découvre, comme c’est le cas pour le narrateur, que l’entreprise peut continuer à fonctionner par elle-même. Un lâcher-prise, un syndrome de glissement qui en ces temps pandémiques en aura emporté plus d’un. Et un désœuvrement qui, tout comme lors de ses premières errances, aura donné au narrateur une belle – et dangereuse – idée. Et qui montre, in fine, si besoin était, que dans le monde de la finance la morale ne peut être qu’un délit ou un crime.

« Je ne pensais qu’à me purifier, à faire disparaître la tache qui me collait à la peau, celle de la richesse sans but, débordante et abjecte. »

Récit de la première vague, du premier confinement et de leurs causes premières, la finance et l’économie détruisant tout, abolissant la nature et favorisant les pandémies dues aux maladies émergentes – nul hasard si l’épouse du narrateur travaille dans le domaine des espèces menacées – , « Applaudissez-moi !  », servi par une écriture particulièrement fluide, apparaît en définitive comme une fable morale appuyée sur un monde sans scrupules, une belle réaction à l’obsession monomaniaque et réductrice du « pognon de dingue », une histoire essentiellement et simplement humaine, en finesse et presque en douceur, l’expression d’une humanité et d’une humanitude qu’il faut à tout prix se garder d’oublier.


Titre : Applaudissez-moi !
Auteur : Philippe Zaouati
Éditeur : Pippa
Collection : Kolam
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 133
Format (en cm) : 11,5 x 18
Dépôt légal : septembre 2020
ISBN : 9782376790464
Prix : 15 €


Hilaire Alrune
21 février 2021

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