Antoinette Fouque répond aux questions d’Eli Flory pour le Magazine des Livres

antoinette_fouque.jpgAntoinette Fouque, éditrice et psychanalyste pour Le Magazine des livres – 19 mai 2009

Interview par l’exquise Eli Flory

D’où est née la création, en 1973, de votre maison d’édition ? Comment a-t-elle été accueillie dans le paysage éditorial ?

 

Elle est née du sentiment d’une injustice, d’une discrimination envers les femmes dans la République des Lettres, qui se lisent clairement dans l’histoire littéraire. Peu de femmes écrivains ont traversé l’histoire, non parce qu’elles n’ont pas de génie, mais parce qu’elles sont censurées quantitativement et qualitativement. Jusqu’en 1973, les manuscrits des femmes ne convenaient jamais, trop longs, trop courts, trop ceci, pas assez cela ; ils ne correspondaient pas aux codes d’évaluation.

Puisqu’en 1968, nous avions pris la parole, nous allions prendre le stylo et nous mettre à écrire. « Des femmes » est née du désir de lutter contre l’interdit de s’exprimer, d’écrire autrement que comme un homme ou de manière « neutre » – ce qui revient au même.

Il s’agissait de donner lieu au non lieu : une maison pour habiter le monde, un lieu pour créer une écriture qui ne serait pas phallique, articulée à une libido creandi qui signifie autant création génésique que création artistique, une création littéraire qui soit une création par l’écriture.

 

Préférez-vous que l’on dise d’une femme qu’elle est écrivain ou écrivaine ? Pourquoi ?

 

Pourquoi pas écrivaine, comme on dit châtelaine ? Mais j’aurais préféré que ce soit imposé par l’usage plutôt que par un décret.

Parler, penser, n’est jamais neutre, puisque le corps, donc l’esprit, ne le sont pas. Le monde, l’amour, la vie d’une femme, ses expériences, ses compétences (égales à celles d’un homme), pour être pleinement humaines, n’en sont pas moins différentes. La gestation, par exemple, est une « exclusivité » tout à fait universelle, qui n’est un continent noir que pour les hommes, encore que les plus imaginatifs comme Tirésias parviennent à l’éprouver.

Or creare, en latin, signifie à la fois procréation et création.

 

Comment expliquez-vous que les femmes soient si souvent peu récompensées par les prix littéraires de l’automne ?

 

Aujourd’hui, le paysage a changé grâce aux pionnières – n’oublions pas aussi Colette Audry, Régine Deforges. Bien plus nombreuses sont celles qui dirigent des maisons d’édition.

Mais la misogynie perdure, et avec elle la forclusion du corps et des écrits des femmes. 

 

Que pensez-vous d’une initiative comme celle du prix Lilas ?

 

Le prix Lilas, un prix de plus, peut aider, surtout si y participent des femmes exceptionnelles  comme mon amie Arielle Dombasle.

 

Une femme pour incarner la « grantécrivaine » ?

 

Je dirais grande écrivaine, parce que si on l’écrit en deux mots, le « d » reste sonore.

Cependant, cette  notion demeure souverainiste, phallocentrée…

Elle fait peu de cas de la géni(t)alité des femmes, qui, outre la compétence du langage (Lacan) propre aux humains, leur donne celle également humaine, bien qu’exclusivement femelle, de la gestation.

La question est pour moi, comment inscrire le génital, donner texte à
l’aventure génésique ? Comment lui donner une inscription satisfaisante qui laisse entendre la voix charnelle, la voix miséricordieuse du cœur, la voix humaine ? Il s’agit d’écrire d’une écriture ne refoulant pas l’oral – à la recherche d’une écriture articulée à l’inconscient, une écriture matricielle, utérine.

 

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