Le Monde de l’Education interview Laure Minassian (merci à Séverin Graveleau)

En France la voie professionnelle souffre souvent d’une image d’enseignement de relégation. Pourquoi ?

Dans son histoire, l’enseignement professionnel n’a pas toujours eu cette image de voie de relégation. Entre les 1930 jusqu’aux années 1960, alors que les besoins en main-d’œuvre qualifiée explosent, il jouit d’une très bonne réputation, celle d’un lieu de formation et d’élévation du citoyen par la culture technique. Mais les crises économiques successives vont avoir raison de cette visée émancipatrice de la voie professionnelle.

Dès les années 1970, la prolongation de la scolarité obligatoire et le fort taux de chômage des jeunes, réduisent son objectif à l’insertion professionnelle rapide des élèves. Mais son rôle devient aussi progressivement de « délester » l’école des jeunes, souvent issus de milieux défavorisés, qui n’y réussissent pas, ou qui ne répondent pas aux attendus scolaires. L’image de relégation trouve son origine dans cette double injonction et dans le cumul des difficultés et des objectifs parfois contradictoires. Puis le lycée professionnel devient le fer de lance de l’objectif de « 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac »du ministre Jean-Pierre Chevènement en 1984. Mais on estime que les résultats de la filière professionnelle ne sont pas à la hauteur en termes d’emplois, qu’il faut donc rapprocher la formation des besoins des entreprises, au détriment des enseignements généraux donnés aux élèves. L’image d’une voie « à part » des autres se renforce ainsi, jusqu’à aujourd’hui.

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Votre ouvrage s’arrête sur la question du rapport aux savoirs qui résulte de ce positionnement ambigu entre les mondes professionnel et scolaire, et peut mettre en difficulté les élèves…

On dirige spontanément vers l’enseignement professionnel les élèves qui ont des difficultés avec la forme scolaire traditionnelle et les attendus de l’école, en se disant qu’ils s’en sortiront mieux en « accrochant » les savoirs scolaires enseignés à un métier. Mais cette frontière entre monde scolaire et monde professionnel n’a rien d’évidente, ni pour les élèves ni pour les enseignants. Il faut « scolariser » les connaissances et compétences qui sont de l’ordre du métier et « professionnaliser » en même temps les savoirs scolaires.

On se dit qu’une situation vécue en stage professionnel peut être transformée facilement en savoir scolaire, mais plusieurs études ont montré que cela marchait difficilement et pouvait mettre en difficulté des élèves -déjà fragilisés- qui ne comprennent pas ce décodage, car au fond il s’agit rien de moins que de déduire d’une expérience personnelle des savoirs génériques, ce qui reste extrêmement complexe. Cette traduction pédagogique, qui fait peu débat, ne va pas de soi, elle nécessite une formation importante des enseignants qui n’est pas toujours au rendez-vous. La réforme de « transformation de la voie professionnelle » lancée en 2018 développe, dans cette philosophie, la co-intervention en classe d’enseignants de disciplines professionnelles (industries graphiques, biotechnologies, etc.)et d’enseignants de discipline générale (lettres-histoire et géographie par exemple, pour rappel les enseignants des disciplines générales sont bi-disciplinaires) parfois utilisent les mêmes mots pour designer des notions disciplinaires différentes, qui ne visent pas les mêmes objectifs pédagogiques…par exemple, les mathématiques  dans le numérique et  les mathématiques « pures » recouvrent des domaines différents : d’un côté on se concentre sur les méthodes mathématiques appliquées dans des situations réelles qui peuvent accepter une certaine approximation, de l’autre sur les mathématiques pour les mathématiques qui n’acceptent aucune approximation. C’est extrêmement subtil et difficile à distinguer pour les élèves, surtout si on ne les familiarisent pas à faire cette distinction.

Quels sont alors les leviers d’amélioration de la voie professionnelle ?

Outre sa revalorisation symbolique vis-à-vis des voies générales et technologiques, je crois que l’amélioration de la formation des enseignants des disciplines professionnelles est une priorité. Car la relégation de la voie professionnelle s’illustre aussi par le niveau d’exigence moindre qu’on a vis à vis du bagage des enseignants qui y travaillent. Comment se fait-il qu’un master 2 soit nécessaire pour un enseignant d’une matière générale de la voie « pro » contre un bac +2 pour les disciplines professionnelles accompagnée d’expérience professionnelle et un simple baccalauréat avec une expérience professionnelle pour prétendre au concours d’enseignant dans la section des métiers ? 

En outre, il faut outiller les enseignants sur les questions pédagogiques très spécifiques à la voie professionnelle. Les aider, via la formation continue surtout, à prendre du recul sur le lien entre les différents savoirs, ainsi que sur leurs pratiques pédagogiques en adossant cette formation à la recherche  car force est de constater qu’on a bien souvent laissé les acteurs de terrain seuls.

Il faut aussi que la voie professionnelle fasse un gros travail sur les inégalités sociales et scolaires. Genre, origine sociale, niveau scolaire, etc. : la pédagogie et l’approche proposée dans cette filière ne permettent pas aujourd’hui d’améliorer significativement le destin professionnel des élèves.

Quel regard portez-vous sur la réforme de la voie professionnelle amorcée en 2018 ?

La réforme du lycée général et technologique a mobilisé toute l’attention depuis 3 ans, en laissant de côté celle de la voie professionnelle qui touche tout de même près de 700 000 élèves (sur plus de 2 millions de lycéens au total). Il est assez curieux qu’on demande désormais aux élèves qui entrent en terminale professionnelle de choisir immédiatement entre un module « insertion professionnelle » et un module « poursuite d’études » supérieures. Cela ne risque-t-il pas de freiner leurs ambitions ?

Cela s’accompagne d’une baisse des enseignements généraux (et des enseignements professionnels aussi d’ailleurs), en raison notamment de la place prise par ces deux modules et par le nouveau « chef-d’œuvre », qui fait craindre aux enseignants une moins bonne préparation pour affronter l’enseignement supérieur. On peut se demander si l’ambition politique de faire de l’enseignement professionnel une voie d’accès vers le supérieur n’est pas révolue ? C’est pourtant cette perspective qui faisait de la filière, malgré ses défauts, un espace de promotion sociale pour les trois quarts d’élèves défavorisés qui l’a composent.

Cette réforme a été menée simultanément à celle de l’apprentissage…

L’apprentissage constitue un modèle intéressant dans lequel les jeunes inscrits sont en général très engagés et motivés. On peut se réjouir de la hausse record du nombre d’apprentis recruté en 2020. 500 000 : le chiffre est exceptionnel mais il est avant tout le résultat de la prime donnée aux entreprises qui recrutent (5 000 euros pour un apprenti mineur, 8 000 pour un majeur). On peut logiquement craindre que cet effet d’aubaine s’estompe à l’avenir en même temps que cette aide financière…

Mais la loi « Avenir professionnel » de 2018 laisse surtout de manière inédite la main libre aux branches professionnelles dans le pilotage de l’apprentissage afin que les centres de formations des apprentis (CFA) répondent plus finement aux besoins des entreprises. Avec le risque de voir les branches professionnelles porteuses sanctuariser leurs CFA, et celles qui le sont moins fermer les leurs et ainsi appauvrir l’offre de formation. C’est un retour en arrière inédit.

Laure Minassian, Directrice de la Formation et de la Vie étudiante à l’Université de Nantes, présente son livre

PARUTION FEVRIER 2021

L’enseignement professionnel entre promotion et relégation

Une approche sociologique

un essai de Laure Minassian

Éditions Academia-L’Harmattan

Pour le recevoir en service de presse/ interviewer l’auteure, merci de contacter Guilaine Depis 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Ce livre présente, sous un format court (200 pages), une vue d’ensemble de l’enseignement professionnel. Il retrace d’une manière synthétique l’histoire, complexe et souvent mal connue, de ce secteur, il en décrit les structures et établit des comparaisons avec son organisation dans d’autres pays. Il introduit des analyses fines et détaillées des processus d’enseignement et d’apprentissage qu’on y trouve, appuyées sur des études de cas. Ces analyses renouvellent l’étude de la manière dont se construisent les inégalités de réussite, non seulement dans le professionnel, mais dans l’ensemble du système éducatif.

Conçu tout particulièrement à l’intention d’un public large, il constitue également un ouvrage de référence pour les questions touchant à cet enseignement.

Docteure en Sciences de l’Éducation, auteure d’une thèse sur l’enseignement professionnel, chercheure au laboratoire CIRCEFT-EScol de Paris 8 et enseignante à l’Université de Lille, Laure Minassian exerce également la fonction d’Ingénieure de recherches à la Direction de la Formation de l’Université de Nantes.

Quelle est la fonction sociale de l’enseignement professionnel ? Et d’ailleurs, de quelle voie professionnelle parlons-nous ? De l’initiale, de la scolaire (avec périodes en entreprise obligatoires et contrôles en cours de formation), du CAP, du BAC Pro, du BTS, de celle qui tend vers les diplômes du supérieur ou de l’apprentissage qui peut aller du CAP au Bac + 5 et donc qui regroupe tant de profils variés ? 

Certes, du côté de la promotion sociale, en France, le diplôme du bac pro a plaidé pour la sortie de l’enseignement professionnel du cycle court, ouvrant ainsi vers l’enseignement supérieur. Mais ces efforts ne sont-ils pas en voie d’achèvement par la récente réforme du bac pro ? Pour échapper à cette perspective, devons-nous envier la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, l’Allemagne ou encore le Québec et s’inspirer de leurs modèles ?

Du côté des élèves, d’autres questions peuvent-être posées : sont-ils spécifiques selon les catégories du diplôme dispensé, les filières de formation considérées, le genre, l’ethnicité, la catégorie sociale, les territoires ? Comment vivent-ils et interprètent-ils les situations et activités scolaires ? Comment font-ils face aux exigences propres des exercices scolaires, lesquels se situent à la frontière entre l’école et le travail ? Alliant observations de classes, analyse de productions écrites des élèves et d’entretiens recueillis auprès d’élèves et d’enseignants, adoptant un point de vue pluriel (sociologique et langagier), l’ouvrage rend compte des prérequis et attendus pas toujours perçus et maîtrisés par les élèves et qui concourent aux inégalités.

Ces éléments interrogent les pratiques enseignantes et en creux leur formation initiale et continue. En effet, un des résultats des enquêtes de l’ouvrage montre que certains formateurs/enseignants sont d’abord experts d’un métier, en particulier dans la voie de l’apprentissage. Mais cela n’est guère suffisant pour l’enseigner. Pourtant ce phénomène risque de s’accroître et d’être une des conséquences probables de la loi de 2018 « pour choisir son avenir professionnel » (dite loi Pénicaud). En déléguant la formation professionnelle aux entreprises privées aux dépens des lycées professionnels et des CFA publics et donc du contrôle plus serré des enseignements dispensés, on accentue inévitablement des recrutements d’enseignants peu qualifiés (se pose alors la question d’une éducation NATIONALE).

Rattachée à la période COVID la question devient alors sommes-nous au crépuscule d’un enseignement professionnel dont chaque ministre appelle la revalorisation ?

http://guilaine-depis.com/wp-content/uploads/2021/01/Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2021-01-26-%C3%A0-18.39.21.pngEnfin l’ouvrage rend compte du devenir d’anciens élèves en donnant à lire, à partir d’un suivi sur les réseaux sociaux, les processus et toutes les petites et grandes épreuves qui les conduisent vers la réussite ou l’échec. Un des enseignements est que les apprentis qui poursuivent dans leur voie ont construit un sens de l’engagement professionnel très profond qui relève moins de l’école que de leur capacité à se saisir des ressources qui s’offrent à eux.

Laure Minassian

Informations dans les médias – actualité de l’enseignement professionnel

Quelques liens sur l’apprentissage :

https://www.ih2ef.gouv.fr/les-mardis-de-lih2ef-voie-professionnelle-campus-des-metiers-et-des-qualifications-quels-sont-les

https://www.franceinter.fr/economie/pour-les-regions-sont-mecontentes-de-la-reforme-de-l-apprentissage

https://www.lagazettedescommunes.com/582668/reforme-de-lapprentissage-les-regions-sur-la-touche/

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/l-etat-ote-aux-regions-leur-competence-sur-l-apprentissage-il-a-tort-la-tribune-de-12-presidents-de-region-20200203

https://www.lapprenti.com/articles/infos_apprentissage/3390

 

 

 

Parution d’un livre sur l’enseignement professionnel

La Balustrade de Guilaine Depis vous propose pour la période de février 2021/juillet 2021:
(pour demander un livre, merci d’adresser un mail à guilaine_depis@yahoo.com et pour interviewer l’auteure sms 06 84 36 31 85)
 
L’Enseignement professionnel entre promotion et relégation – Une approche sociologique
aux Editions Académia. Parution février 2021
Pour tous publics : étudiants, formateurs, enseignants-chercheurs ou simplement impliqués et/ou intéressés par l’enseignement professionnel.
 
Crées en 1987, les éditions Academia, spécialisées dans les matières universitaires, sciences humaines en tête, s’adressent tant à des publics professionnels qu’aux étudiants de l’enseignement supérieur. 
 
Docteure en Sciences de l’Education, auteure d’une thèse sur l’enseignement professionnel, chercheure au laboratoire CIRCEFT-ESCOL (Centre Interdisciplinaire de Recherche Culture Education Formation Travail – Education et Scolarisation) de Paris 8, Laure Minassian exerce actuellement la fonction d’ingénieure de recherches à la Direction de la Formation de l’Université de Nantes.
 
En cette période de crise Covid, sommes-nous au crépuscule d’un enseignement professionnel dont chaque ministre appelle pourtant la revalorisation ?
 
– Quelle est la fonction sociale de l’enseignement professionnel ? 
– Et d’ailleurs, de quelle voie professionnelle parlons-nous ? De l’initiale, de la scolaire (avec périodes en entreprise obligatoires et contrôles en cours de formation), du CAP, du BAC Pro, du BTS, de celle qui tend vers les diplômes du supérieur ou de l’apprentissage qui peut aller du CAP au Bac + 5 et donc qui regroupe tant de profils variés ?
 
* La récente réforme du bac pro en France ne risque t-elle pas de refermer la porte entrebâillée vers l’enseignement supérieur (la sortie du cycle court) qui favorisait la promotion sociale ? Pour échapper à cette perspective, devons-nous envier la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, l’Allemagne ou encore le Québec et s’inspirer de leurs modèles ?
 
* Les élèves sont-ils spécifiques selon les catégories du diplôme dispensé, les filières de formation considérées, le genre, l’ethnicité, la catégorie sociale, les territoires ? 
Les prérequis attendus et pas toujours maîtrisés par les élèves concourent aux inégalités.
 
* Un système qui favorise le recrutement d’enseignants peu qualifiés (se pose alors la question d’une éducation NATIONALE): c’est la conséquence de la formation professionnelle déléguée aux entreprises privées aux dépens des lycées professionnels et des CFA publics.
 
*L’ouvrage rend compte du devenir d’anciens élèves (enquêtes, témoignages etc) : Les apprentis qui poursuivent dans leur voie ont construit un sens de l’engagement professionnel très profond qui relève moins de l’école que deleur capacité à se saisir des ressources qui s’offrent à eux.
 

Quatrième de couverture : Soupçonnons-nous toutes les facettes de l’enseignement professionnel ? Quelle est son histoire en France, en Europe et au Québec ? Qu’apprennent les élèves et que deviennent-ils ? Par une approche ouverte aux comparaisons internationales jusqu’aux réalités concrètes des élèves, l’ouvrage discute cet enseignement sous l’angle des inégalités. Il comprend un état des lieux clair et concis de la recherche, ainsi qu’une série d’enquêtes de l’auteure sur les apprentissages en classe, le choix du stage, le devenir des élèves.

Les analyses reposent sur une comparaison entre les lycéens professionnels et les apprentis, pris entre relégation et pro- motion. L’ouvrage est construit afin que les lecteurs puissent porter l’attention sur l’un ou l’autre des chapitres proposés selon leurs besoins, qu’ils soient étudiants, formateurs, en- seignants-chercheurs ou plus largement impliqués et/ou intéressés par l’enseignement professionnel.