« Mauvaise nouvelle » interviewe Jean-Jacques Dayries

Jean-Jacques Dayries, l’enthousiasme littéraire

Par Guilaine Depis 

Interview littéraire pour Le Cercle Nouvelle Marge qui publie la revue Mauvaise nouvelle

Guilaine Depis : Jean-Jacques Dayries, bonjour, votre trajectoire de vie est assez peu commune. Après avoir fréquenté le milieu des affaires, côtoyé les grands de ce monde, vous êtes en train de donner naissance à une œuvre littéraire. Ce n’est pas sur ce terrain que vous étiez attendu : nous vous aurions plus facilement imaginé publiant des essais sur la réussite dans le milieu de la finance, des guides de l’investissement etc. Avez-vous le goût des chemins les plus escarpés ?

Jean-Jacques Dayries : Au cours d’une vie, il y a sans cesse des bifurcations. Je me souviens que Paul Auster a écrit un gros livre sur ce thème. Que serait-il advenu si j’avais fait ce choix plutôt qu’un autre ? Qu’on le veuille ou non, c’est une question qui vous est posée dès le plus jeune âge. Bien fou celui qui ne doute jamais devant le choix de la route à prendre. Quand vous dirigez une entreprise, c’est un souci quotidien. Celui qui vous retient de commettre une erreur, très souvent. Se poser un instant. Réfléchir encore un peu. S’entourer d’avis éclairés. Décider enfin.

En ce qui me concerne, j’ai fait mien le mot de Michaux : ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison. Quitte à vivre plusieurs vies. Ne pas se contenter d’une seule. Les vivre à fond. Autant qu’il est possible.

J’ai eu une carrière dans l’industrie, puis dans la finance. Avec le privilège de diriger des équipes sur plusieurs continents. En parallèle, j’ai beaucoup navigué à la voile en famille. J’ai été membre du conseil d’administration de plusieurs sociétés cotées et non cotées. Toujours des multinationales. L’expérience de l’équipage d’un voilier est très proche de celle d’un groupe de managers. Les différences culturelles vous enrichissent et vous aident dans l’exercice de vos responsabilités. Tout ce qui vous enrichit repousse les murs évoqués par le poète.

Alors, pourquoi pas la littérature ?

Enfant, j’avais le goût des rédactions au collège. Lecteur compulsif, j’aimais les découvertes. Je me souviens avoir lu Bonjour tristesse lorsque j’avais treize ans, un soir, au pensionnat. Je m’étais dit : Sagan l’a écrit à dix-sept ans. J’ai quatre ans pour faire mieux. Ce sera facile. J’ai pris une autre voie. Jusqu’à ce que ce projet me rattrape. Je ne pouvais plus écrire un livre d’adolescent attardé ! Je n’avais pas envie de donner des leçons de stratégie ou de management. Il y en a beaucoup. Des rayons entiers dans les kiosques des aéroports.

J’ai choisi un autre angle qui est singulièrement absent de la littérature générale. Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. Qu’on retrouve d’un roman à l’autre car mes lecteurs m’ont dit plusieurs fois : que se passe-t-il après ?

Du point de vue de l’auteur, c’est un peu plus ambitieux que de faire du nombrilisme glauque et du racoleur intimiste. Ces facilités qui lassent les lecteurs et plaisent aux éditeurs qui plombent ainsi leurs comptes. Il me semble qu’en tant qu’auteur, il y a une responsabilité à élever le débat. À montrer d’autres voies.

Certes, on ne s’attendait pas à me voir sur ce chemin escarpé. C’est seulement parce que peu de personnes s’autorisent le saut dans l’inconnu, loin des bases. La plupart s’enferment dans les murs de ce qu’ils croient connaître. L’air du large leur fait peur.

Je pense que si mes lecteurs apprennent à chaque fois quelque chose ou bien trouvent en me lisant une occasion de réfléchir en plus de se distraire, mon travail est utile. Gratifiant.  

 

GD : Depuis quelques années, vous consacrez une part toujours plus importante de votre vie à l’écriture. Avez-vous parfois l’impression qu’elle vous aspire ? Devient-elle une addiction ? Avez-vous le sentiment de garder le contrôle ? C’est tout de même une occupation célèbre pour ne pas rapporter d’argent. Quel est donc l’intérêt d’écrire ?

JJD : Après une interruption qui se compte en dizaines d’années, j’ai recommencé à écrire en produisant des nouvelles. C’était pendant les longues heures d’avion long-courrier. Le seul moment où j’avais du temps. Des parenthèses forcées, entre deux phases de vie active. Je commençais une histoire au début du vol et je m’appliquais à la terminer avant l’atterrissage. J’en ai écrit beaucoup. Jusqu’à ce qu’un éditeur me dise : c’est bien, mais les nouvelles ne se vendent pas. Il faut écrire des romans.

J’ai suivi le conseil, bien des années après. Cela a donné Jungle en multinationale. Il a été publié en 2023. Puis, un roman par an. C’est un vrai travail. Un roman de deux cents pages vous prend six cents heures. C’est bien sûr un ordre de grandeur. À condition d’être un travailleur assidu. Qui ne gâche pas son temps à rêvasser. Qui n’a pas besoin de longues recherches historiques ou techniques.

Le parallèle avec un sportif de bon niveau est tout à fait judicieux. L’entraînement régulier. La discipline. Le souci de garder l’objectif en vue, sans se lasser. Progressivement, on s’améliore. Une addiction se crée. Elle vous aide. C’est étrange, mais vos personnages se mettent à vivre, presque en dehors de vous. Vous devenez leur obligé. Ils vivent. Nous n’avons pas attendu les chatbots créés par l’IA pour découvrir cet aspect de la création. Je suis certain que Balzac, qui écrivait sur le milieu des affaires de son temps, expérimentait cette illusion : ses héros étaient des êtres vivants.

Ensuite, vient la question des lecteurs. Une fois le roman produit, sa diffusion ne vous appartient plus. Quand on écrit, on pense sans cesse au lecteur. On voudrait qu’il participe à l’aventure. Qu’il y trouve du plaisir. Une forme d’élévation de la pensée. C’est un peu prétentieux ! Le nombre des lecteurs ne permet pas, généralement, de vivre de sa plume. C’est bien connu. En ce qui me concerne, je sais depuis le début que le créneau que j’ai choisi est étroit. Alors j’essaye de l’occuper avec un travail de qualité. Il y a d’autres métiers où la même problématique se pose : la haute-couture ou la fast fashion, la gastronomie ou la street food. Un éditeur bien connu m’a dit : il faut faire du Musso parce que c’est ce qui se vend. J’ai répondu que si je dirigeais une maison d’édition, je serais de cet avis. En tant qu’auteur, mon opinion est différente.

Finalement, c’est parce que je n’ai pas besoin d’en vivre que j’ai la passion d’écrire ces romans qui ont une petite ambition littéraire.

 

GD : Concevez-vous l’écriture de fictions comme un art ? Si l’inspiration vous vient souvent de votre expérience de vie, cela vous réclame-t-il un effort pour mettre en beauté les mots, agencer les phrases, ou jaillissent-elles comme l’eau vive ?

JJD : C’est plutôt, je pense, un travail d’artisan. De longues heures à polir la pièce de bois. À créer des formes. L’ébéniste ou le luthier sont des professions comparables. Ils visualisent l’objet. Ils en réalisent l’esquisse ou les plans. Ils appliquent les techniques qu’on leur a apprises ou qu’ils ont eu le talent d’inventer. Lorsque je rencontre des personnes intéressées par l’écriture, je leur dis toujours : au début, l’auteur a une intention. C’est le fil qu’il va suivre.  Ensuite, tout grand livre a une structure interne. C’est le parti qu’on choisit, comme l’architecte le fait, avant même de dessiner son avant-projet. Ensuite, il faut décider du niveau de langue approprié. C’est celui qui défendra le mieux l’intention de l’auteur. Enfin, le plus important : exercer sa liberté avec naturel. Sans contorsions. Sans préciosité. La personnalité de l’auteur doit être offerte avec honnêteté. Hemingway disait à un jeune auteur : be honest !

En ce qui me concerne, j’ai un certain enthousiasme à créer et développer mes intrigues. J’ai plaisir à partager la connaissance des faits, des lieux. J’espère que le lecteur y est sensible. Je n’ai aucune prétention, hors cet échange.   

 

GD : Vous avez une grande puissance créatrice, puisque vous donnez naissance à des personnages parfois très différents de vous. Telle la Créature de Frankenstein, ces personnages finissent-ils par prendre le pouvoir et vous dicter leurs choix, leurs réactions ? L’œuvre peut-elle échapper au créateur ? Certains de vos personnages ont-ils pu avoir des réactions qui vous ont surpris dans vos romans ?

JJD : C’est la légende de la statue qui est si vivante qu’elle échappe au sculpteur pour vivre sa vie. Parfois, un personnage de fiction devient un mythe. Le mythe est repris par d’autres qui le citent et prolongent son histoire. C’est magnifique d’être capable de créer un tel objet : Goriot, Rastignac, Cyrano… J’ai entendu un jour Jean d’Ormesson dire qu’il avait écrit beaucoup de livres mais n’avait jamais créé un tel personnage. Il en était honteux.

Ce qui est intéressant, c’est de reprendre et de faire vivre le personnage d’un roman dans un autre livre, dans une autre histoire. Il aura vieilli. Son caractère aura pris de l’épaisseur. Le lecteur y gagnera en intérêt. L’auteur sera surpris par une évolution qu’il n’avait pas prévue au départ. Dans mon roman Jungle en multinationale, on fait la connaissance d’une jeune fille qui est étudiante dans une école hôtelière. On la retrouve en jeune femme épanouie dans le roman Un être libre. Puis, plus tard, en dirigeante d’entreprise confrontée au danger de perdre la fortune de sa famille dans le roman à paraître cette année, Elektra, ce météore…  On la reverra dans un autre roman, à paraître bientôt, Colocs et millenials, où sa vie sera bouleversée. En attendant, il y aura eu les affres d’une querelle de succession, la construction d’une multinationale qu’on mettra en bourse, une tentative d’OPA, un délit d’initié… La vie telle qu’elle est.

             

GD : On note dans vos livres une forme de pudeur puisque vous ne vous y exprimez jamais en votre nom à « je ». Pour autant, ils sont nés dans votre tête, ont été écrits avec votre sensibilité singulière. Avez-vous l’impression que l’on vous connaît mieux après avoir lu vos romans ? Des clefs pour comprendre les coups de cœur, coups de gueule, idées de Jean-Jacques Dayries y sont-elles cachées ?

JJD : À quelle personne faut-il écrire ?  Est-on meilleur parce qu’on s’épanche sur ses propres émois ? Pour faire plus crédible ? Pour susciter la compassion ? J’en doute.

Dans mon roman Colocs et Millenials, on passe du il au je, puis à nouveau au il. Le héros explique qu’à la troisième personne il est plus objectif. Quand il s’exprime à la première personne, il est tenté de tricher. Je suis de son avis : la troisième personne est plus honnête.

L’autofiction est un leurre. C’est très pratique quand on a peu à dire. Ou bien pour se plaindre de son sort. Pour attirer le chaland. Et même les jurés du Prix Nobel !

Pour ma part, je n’aime pas ceux qui se plaignent. J’aime les caractères courageux, travailleurs, optimistes. Ceux qui choisissent l’avenir plutôt que le passé. J’ai écrit un petit roman en forme de conte, à la manière du dix-huitième siècle, Un être libre. Le héros est un vieil entrepreneur à qui tout a réussi et qui choisit, l’âge venu, de recommencer l’aventure d’une entreprise. À la troisième personne, c’est un exemple qu’on montre. À la première personne, cela aurait eu l’air d’une pseudo biographie prétentieuse !

Bien sûr, je ne résiste pas à envoyer des coups de patte ou bien à partager des idées qui me tiennent à cœur, en matière d’économie politique par exemple. À faire voyager le lecteur dans des endroits magnifiques que je connais bien. Capri. La Méditerranée. La Grèce. À partager un moment de gastronomie. À montrer le plaisir d’une traversée à la voile, quand le temps est beau et le soleil éblouissant.

J’ai choisi mon intention d’auteur : l’échange et la transmission.

 

GD : Écrivez-vous pour comprendre les autres ou pour approfondir la connaissance de votre être intime ? Votre objectif est-il d’influencer vos congénères, de leur faire prendre conscience de la valeur de la vie ?

JJD : Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas besoin de remplir des pages d’introspection intime pour me sentir plus vivant ou mieux me connaître. Les étagères des bibliothèques sont remplies de livres sur ces thèmes. Je n’ai pas pour objectif de rendre le monde meilleur ou bien de jouer au prédicateur. Il y a foule sur ce créneau.

J’ai le projet de simplement échanger. De transmettre ce que je sais. Une lectrice m’a dit qu’avec moi, elle était une petite souris qui entrait dans des lieux auxquels elle n’aurait jamais accès. Qu’elle comprenait enfin les soucis de personnes qu’elle ne pourrait jamais connaître.

Ouvrir les yeux sur le monde. Mieux le comprendre. Ne plus craindre l’air du large. Voir le monde avec optimisme. Si je peux y contribuer, c’est un émerveillement.

 

GD : La vie peut-elle avoir du sens sans laisser une trace écrite ?

JJD : Bien sûr. Avant l’invention de l’écriture, la vie avait du sens. Aux débuts de l’écriture, l’outil était surtout utilisé pour son utilité immédiate, les comptes, les instructions, les lois. Je crois que l’idée de l’utiliser pour l’édification des générations futures est venue bien après. Depuis l’invention des communications électroniques et l’immense capacité de mémorisation qui l’accompagne, une grande révolution est en marche. Chacun d’entre nous laisse un héritage écrit. C’est vertigineux et au fond généralement fait de fatras sans intérêt. Dans lequel les ordinateurs de l’IA cherchent et compilent comme des fous en espérant trouver quelques pépites qui auraient du sens une fois arrangées proprement.

Nous savons qu’il y a des écrits dont la force traverse les générations. Comme les œuvres des grands créateurs dans les arts majeurs. Ce n’est pas la compilation qui crée une œuvre majeure. C’est l’étincelle qui produit un feu neuf. Jamais vu et utile pendant des générations. C’est la contribution d’un esprit différent, libre de s’écarter de l’ordre établi. Aussi bien dans les sciences dures que dans les disciplines plus subjectives. Il y a très peu de grands créateurs. En littérature, seulement une poignée par siècle. Ce sont eux qu’il faut admirer. Le reste n’est pas indispensable. Ne soyons pas prétentieux !

 

GD : L’image qui se dégage de vous est celle d’un homme heureux, avec une vie conjugale, familiale, professionnelle et sociale épanouie. Pour autant avez-vous ce que Charlotte Casiraghi nomme une « fêlure » ? L’écriture suffit-elle à la colmater ? Est-ce d’ailleurs possible ?

JJD : La famille, c’est un projet. Une entreprise plutôt qu’un objet. Un projet vit dans le temps. Il vit également dans un environnement qui peut être favorable ou non. Comme l’aventure d’une croisière en haute mer, il y a parfois du mauvais temps à étaler. Chacun sait que c’est dans le gros temps qu’on reconnaît les marins d’exception. Les équipages soudés. Je vois bien autour de moi que ce n’est souvent pas le cas. Je vois les fragilités. Les échecs.

J’ai décidé, il y a très longtemps de faire vivre ce projet et de m’y tenir. Femme et enfants sont de la partie. Avec ce qu’il faut de bonté d’âme pour que la réussite soit possible !

La « fêlure », c’est peut-être que l’entreprise est un peu folle, dans la dureté de l’époque. Les comportements de nos concitoyens sont plus ceux de consommateurs égoïstes que ceux d’entrepreneurs décidés.

 

GD : En humanité comme en littérature, croyez-vous un « progrès » possible ? Où pensez-vous que nos classiques comme Molière et Chrétien de Troyes doivent rester les repères fondamentaux de la civilisation ?

JJD : Votre remarque a beaucoup de sens. Les créateurs établissent les repères indispensables. Ceux qui font avancer la civilisation. Admirer l’australopithèque aventureux qui a su entrainer sa horde vers une meilleure nourriture en sortant du continent africain. Prendre modèle sur ceux dont les concepts ont fait avancer la civilisation.

Souvent, les textes fondateurs sont très courts : le Discours de la méthode, l’Esprit des lois. Parfois, ce sont des accumulations volumineuses et géniales en tout point : la Divine comédie, le Ramayanales Métamorphosesl’Odyssée…  

Molière et Shakespeare étaient des entrepreneurs de spectacle, des directeurs de troupe et des comédiens. Ils essayaient de gagner leur vie en étant à la mode de leur temps. Je ne pense pas que la postérité était leur objectif. Le miracle a eu lieu : on les joue toujours après plusieurs siècles et ils sont des modèles.

Il n’y a pas de règle imposée.

Votre question rejoint une idée que j’avais en écrivant Un être libre car je souhaitais revisiter Diderot puisque le thème de Jacques le fataliste et son maître me semblait d’actualité. De la même façon, lorsque j’ai imaginé l’intrigue d’Elektra, j’ai pensé aux Atrides et à la fatalité du destin dans une histoire moderne et grecque.

Il y a un certain vertige à mettre ses pas dans ceux des grands maîtres qui nous ont précédés. Ne pas se priver de ce plaisir.

             

GD : Il existe des formes de littératures dans chaque région du monde : avez-vous des curiosités et des préférences pour celles d’autres zones du globe ?

JJD : Je lis beaucoup de littérature anglo-saxonne moderne. Je suis frappé par la liberté de la langue. Par l’inventivité des formules. La langue française me semble plus formatée. Probablement l’influence d’une éducation où l’on apprend à respecter avant tout la norme de ce qui est bien et correct. Je n’hésite pas à emprunter des anglicismes lorsque je le pense utile. On peut défendre sa langue sans refuser les autres. Les enfants bilingues passent sans effort d’une langue à l’autre sans les mélanger. Parfois, on est plus précis dans une des langues que dans l’autre. Parfois, c’est l’inverse. Il faut en profiter. C’est une façon ici aussi de sortir de sa bulle et de respirer l’air du large !

 

GD : L’artiste est-il là pour vous chambouler ? Je vous sais mélomane, la musique vous semble-t-elle avoir une force de frappe supérieure aux livres pour ébranler un être humain ?

JJD : La musique a un impact physiologique démontré : on peut être ému « aux tripes ». C’est tout sauf trivial. Cela remonte à la nuit des temps. La littérature s’adresse à l’intellect. Même si l’on ne se réfère qu’à la tradition orale. Alors, quand les deux arts se combinent avec efficacité, une magie magnifique s’opère. Dans mon roman Quatuor, il y a un portrait contrasté de deux héros. Il est un violoncelliste virtuose. Elle est une économiste réputée. Chacun excelle dans son art. Le lecteur entre dans la construction d’une carrière de soliste, faite de voyages, de concerts, d’enseignement. Il entre aussi dans la vie d’une grande institution où l’économiste produit ses études, ses notes de conjoncture, un nouveau livre. Ils ont tous deux un impact sur leurs contemporains. Certes à leur niveau, qu’on peut trouver modeste par rapport aux grands compositeurs ou bien aux grands économistes qui les ont précédés. Mais ils vivent leur métier avec sincérité. Jusqu’à ce que le destin les frappe. Il n’y a pas de hiérarchie entre leurs disciplines. Je pense que cette réflexion peut se généraliser. Le frisson peut être physiologique ou intellectuel. C’est son existence même qui est précieuse et rare.

 

GD : Lequel de vos livres rêveriez-vous de voir adapté au cinéma ? Et au théâtre ? Et pour quelles raisons ?    

JJD : Comme mes romans sont des portraits d’aujourd’hui, dans un monde réel, avec des intrigues qui sont inspirées de situations vécues, l’adaptation au cinéma ou au théâtre ne serait pas trop difficile. Il y aurait même un côté « reportage en direct » qui pourrait être original et intéressant.

Imaginons Jungle en multinationale comme une série puisque la construction est en patchwork. On s’intéresse tour à tour à chaque personnage et progressivement l’intrigue se développe, entre Paris, la Riviera, la Suisse, l’Italie.

Imaginons Un être libre comme un road movie jusqu’à la chute, dans le Pékin des années soixante-dix.

Imaginons Quatuor en film choral à quatre héros, dans le tourbillon des voyages et de la musique.

Un projet est possible, en gardant l’esprit de la petite souris qui pénètre des lieux très proches et cependant jamais familiers. Sans qu’il soit besoin de crimes ou de maltraitance. En gardant l’ambition d’apporter une réflexion sur notre époque. Un point de vue qui refuserait le côté « grand guignol » de certaines productions.

les livres de l’auteur : 

   

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture : de la finance à la littérature

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture

JEAN-JACQUES DAYRIES

Par Guilaine Depis

Responsable des affaires en Asie du groupe PECHINEY, il a ensuite travaillé dans la banque d’investissement en Europe et aux Etats-Unis à la Compagnie de SUEZ puis au CREDIT LYONNAIS avant de créer AEW Europe, dont il a été administrateur et directeur général. Cette société gère aujourd’hui €40 milliards d’actifs immobiliers à partir de dix filiales dans les principales capitales européennes. Au cours de sa carrière, M. Dayries a été administrateur de nombreuses sociétés, cotées comme non cotées. Il est devenu écrivain.

Jean-Jacques Dayries, vous avez successivement été administrateur et directeur général dans des entreprises très prestigieuses, où vous avez toujours réussi. Depuis quelques années, vous vous lancez à corps perdu dans l’écriture. Fort de cette double expérience pensez-vous que la littérature est un domaine plus difficile pour être reconnu à sa juste valeur ?

La vie est faite de plusieurs phases. La grande phase de la vie active est essentielle. Ce sont les quelques décennies où l’on s’investit dans un projet qui est plus ou moins personnel, plus ou moins imposé. Enfant d’expatrié, je n’ai jamais imaginé vivre dans mon coin, mais plutôt continuer à explorer le monde. En travaillant à l’international, vous avez cette possibilité. Cette chance. Le poète Henri Michaux a écrit quelque part : ‘surtout ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison’. Elle peut être petite ou très grande. J’ai préféré qu’elle soit la plus grande prison possible ! La maxime s’applique à ma vision de la littérature. Au bout du parcours professionnel, avec ses succès et ses difficultés, vous pouvez décider de vous mettre en pause ou non. Lecteur compulsif depuis toujours, j’ai décidé d’une nouvelle phase, celle de la création littéraire ‘à ma façon’. Une ‘prison’ à explorer, en quelque sorte pour citer Michaux à nouveau. Au bout de mes nombreux mandats d’administrateur de sociétés, j’ai consacré de plus en plus de temps à mon travail littéraire. J’ai écrit six livres dont quatre ont été publiés. Cette phase de vie est pleine de liberté. Vous n’avez plus des équipes aux quatre coins de la planète mais votre table de travail, solitaire et exigeante. Des thèmes à explorer, des intrigues à construire, des héros qui vivent et vous habitent. C’est un travail d’entrepreneur, tout à fait passionnant.

La question de la valeur est importante. C’est bien sûr essentiel d’avoir des lecteurs qui partagent votre vision ou bien qui sont émus par ce que vous leur proposez. Dans la vie des affaires, la notion de valeur se mesure vite et facilement dans un résultat annuel ou un cours de bourse. Dans le monde de la littérature et de l’édition, la valeur est une notion plus subjective et le succès ne garantit pas l’estime, comme l’inverse ! Se faire connaître et partager son travail me semble beaucoup plus aléatoire et difficile. Même avec l’aide des réseaux sociaux.

Vous avez évolué dans des milieux brassant beaucoup d’argent. Vous découvrez un monde où 99% des écrivains sont ultra pauvres, ne vivent pas de leur plume, appartenez-vous à ceux qui rêvent de changer le monde afin que les auteurs puissent naturellement vivre de leur art et de leur créativité, ou estimez-vous que le privilège et le charme de la vie d’artiste – y compris les écrivains qui créent de la beauté avec des mots – sont aussi dans cette bohème, cette précarité ?

C’est un fait. Terrible et dérangeant. Toute la chaîne est en difficulté : les libraires, les distributeurs, les éditeurs, les auteurs. En décidant de consacrer de plus en plus de temps à l’écriture, je n’avais pas l’objectif d’en vivre. Je souhaitais simplement raconter des histoires intéressantes, avec des héros attachants. Ecrire est un grand plaisir. Le partager est une grande joie. Mon travail est toujours l’occasion de faire pénétrer le lecteur dans un milieu social, une entreprise ou un métier qu’il aurait peu de chance de voir de l’intérieur. Je m’adresse à un public qui souhaite lire autre chose que de la littérature de gare, des romans policiers, ou les romans pour jeunes femmes qui sont si diffusés. Jamais de sordide ou de misérabilisme, des héros positifs, comme dans la vraie vie. Avec une écriture qui a de la tenue. Sinon, j’aurais honte ! Comme je ne suis pas obligé de faire de la copie alimentaire (dommage pour mon éditeur), je peux essayer de garder un objectif de qualité. Sans l’ambition de révolutionner la littérature. En restant honnête.

Dans la finance, il faut savoir prendre des risques. En littérature, diriez-vous aussi qu’il faut savoir se mettre en danger pour récolter le succès ?

Le premier défi, c’est que brusquement, vos amis et vos relations d’affaires vous voient différemment ! Vous pratiquez un sport difficile dans lequel ils ne se lanceront jamais. Ne serait-ce que parce qu’il faut faire un investissement personnel important. Avec régularité, vous devez retourner à votre table de travail. Un roman de 200 pages, c’est au moins 600 heures de travail. Un investissement d’une année, à condition d’être rapide. Comme pour n’importe quel investissement, ‘no risk, no return’. Vous devez risquer cette aventure pour obtenir un résultat… qui peut être décevant. Être la risée de vos amis. Comme pour toute entreprise, il y a une certaine ivresse à tenter le pari. Car au-delà du succès, c’est totalement gratifiant d’aller à la rencontre de ses lecteurs… une fois le risque pris.

Votre œuvre est constituée jusqu’ici de plusieurs romans « Jungle en multinationale », « Quatuor », « Un être libre » … pour en citer quelques-uns. On devine que vous y avez mis beaucoup de vous, néanmoins en imaginant des personnages et des histoires romancées. Est-ce un moyen de préserver votre vie privée ?

Dans un roman, l’intention peut être autobiographique, c’est trop souvent le cas, ou bien totalement détachée du vécu de l’auteur. Il n’y a pas d’interdit. Ce qui m’intéresse est de peindre un milieu social et des situations réalistes. Des lieux ou des évènements qui me sont familiers. Des personnages qui sont plausibles. Je transmets beaucoup de ce que je sais de la vie des affaires, de l’économie politique, et même de la cuisine ou de la navigation à voile. A travers une histoire romanesque qui me semble plus captivante qu’un étalage nombriliste. Etaler sa vie privée, c’est manquer d’idées ou d’ambition. Quoique… certains ont eu le Prix Nobel en choisissant cette voie.

Schopenhauer disait : Un écrivain doit se fourrer tout entier dans son œuvre ; pensez-vous qu’il a tort, ou bien encore que ce soit possible de se fourrer tout entier dans son œuvre sans faire de l’autofiction ?

Je crois qu’il y a une forme d’engagement dans l’écriture. C’est un sport de haut niveau. Il faut y mettre toute son énergie et mobiliser tous ses atouts. C’est ainsi qu’il faut lire ce propos. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de se répandre sur ses propres malheurs ou de se vanter d’exploits improbables. L’autofiction est peut-être un moyen commode de soigner un malheur intérieur. Je n’ai pas de goût pour les gens qui se plaignent. Mon admiration va aux êtres positifs, courageux. Ceux qui ont une vision à partager.

Un écrivain doit-il être pudique sur ses blessures intimes ?

La beauté de l’exercice d’écriture réside dans la liberté qu’il offre. La page est blanche pour tout un chacun. La noircir est un privilège. Il n’y a de contraintes que celles que vous acceptez. Stendhal ne s’exprimait pas sur ses blessures intimes. Proust en a fait son fonds de commerce. Il n’y a pas d’obligation. Tout est permis. Seul compte un résultat que des lecteurs apprécieront à sa valeur. Sans garantie !

L’écrivain est-il là pour rendre son lecteur heureux lors d’un moment de divertissement ou bien pour carrément influer sur le cours de sa vie, chambouler ses certitudes, le faire grandir ?

C’est la plus grande ambition possible : un lecteur qui prend plaisir à lire un texte que vous avez créé avec plaisir. Ce texte peut être ardu et sérieux. Il peut être simplement amusant. Peu importe. Ce plaisir, le lecteur le garde en mémoire. Il peut l’accompagner pendant de longues années. Il y a ceux qui ont lu ‘Cent ans de solitude’ ou ‘Les trois mousquetaires’ et les autres. Quelle responsabilité pour l’auteur !

Votre œuvre comporte de la beauté, mais des fulgurances tragiques (« Quatuor ») ; les drames en littérature sont-ils là pour nous aider à davantage apprécier par contrastes les moments paisibles de la vie ?

Le drame n’est pas nécessaire. Quand on est en manque d’idées, il est facile de créer un accident comme de faire disparaître un personnage. La littérature est pleine de ces facilités. C’est une manière de ‘faire de la copie’. Le tragique doit être justifié par l’histoire qui est racontée. Sinon, on sent la manipulation plus ou moins racoleuse.

On dit souvent que les écrivains sont des écorchés vifs… Etes-vous un homme serein ?

Certainement pas. Mais pas torturé non plus. Seulement désireux d’explorer le monde bravement. Avec un peu d’humour et d’humilité.

En dehors de vos enfants, avez-vous l’impression d’avoir accompli des choses dans votre vie qui vous survivront autant que vos livres ?

Le jour où l’on disparait, on survit dans le souvenir que certains garderont de vous. Les équipiers de Tabarly se souviennent toujours avec émotion du grand marin, timide et taiseux. Mes jeunes collaborateurs qui ont fait de belles carrières un peu grâce à moi, les entreprises que j’ai aidées à progresser, mon équipage familial, c’est ma trace personnelle. Avoir fait plutôt du bien. Mis dans ces livres un peu de ces expériences accumulées. Avec honnêteté.

Depuis peu, vous animez des ateliers d’écriture, que retenez-vous de cette expérience ?

Toujours l’idée de la transmission et du partage. J’essaye d’encourager. De dire que 600 heures pour écrire un roman, c’est finalement accessible. L’essentiel est d’éprouver sa liberté. De se faire plaisir !

Saisons de culture honore Jean-Jacques Dayries pour ses romans

Jungle en Multinationale – Un séjour en business crasse sur la Riviera

Par Paul Gérodhor

Dans « Jungle en Multinationale », Jean-Jacques Dayries nous fait entrer dans l’antichambre d’une holding prospère, mais que la vieillesse de son fondateur place dans un péril extrême. En costume-cravate ou ensemble tailleur, la courtoisie de façade ne cachera pas longtemps la violence des coups entre prétendants.

Gros déchirements en famille, en soixante-neuf étapes. Il y a le père-Fondateur, manière de tyran à l’ancienne, de self-made-man, qui ne veut jamais perdre le contrôle. Il y a Jean, le fils modèle et un peu austère qui veut assurer la pérennité du groupe, une multinationale de l’hôtellerie qui a investi dans les plus belles villes d’Europe et ses rues les plus chères, comme dans un Monopoly mondialisé. La lutte sera implacable. Et cela, d’autant plus qu’entrent en scène tout une galerie de personnages – on en dénombre dix-huit – dont on n’aimerait pas forcément qu’ils forment le premier cercle de ses amis : par exemple, André, un noceur sur le retour et sans profondeur ; son épouse, la superficielle Édith, qui n’aime que les paillettes ou encore l’ambitieux Yann, actionnaire minoritaire intraitable après la donation du Fondateur, qui bouleverse la donne dans cette grande famille. Il y a en effet quelques dizaines de millions d’euros en jeu, quand le Fondateur – on ne connaîtra jamais son prénom ni son patronyme –, maintenant âgé, quittera la vie.

Jean, rêve de conclure un pacte d’actionnaires pour parer aux risques d’un démembrement de la holding, mais le Fondateur a d’autres visées. Et rien ne va se passer comme prévu. Le tout dans une atmosphère feutrée, très chic, en costume Harrod et bijoux de la place Vendôme, un peu à la manière de certains thrillers juridico-financiers anglo-saxons. Attention, pas un coup de feu ici, mais des combinaisons retorses, inspirées des meilleurs avocats pour éliminer l’adversaire.

Il faut en effet lire Jungle en multinationale comme on lit un polar : pas pour le style, mais pour l’intrigue. En effet, il n’y a pas de fioritures dans l’écriture de Jean-Jacques Dayries, volontairement dépouillée de tout ornement. C’est le style coupé : les phrases, sobres et courtes, coulent les unes des autres et la narration, entièrement assurée au présent, donne à l’histoire l’aspect d’une succession d’instants, pensées ou actions, jusqu’au dénouement. Les chapitres ne dépassent jamais non plus quatre pages (c’est la tendance actuelle – et un peu pénible – dans l’édition). Et comme souvent dans les polars, la psychologie, sans être sommaire, n’est pas très développée.

La guerre de tous contre tous

Fort de son expérience de consultant dans plusieurs grandes entreprises, le très sérieux Jean-Jacques Dayries (il a publié un ouvrage politique dans la collection « Que sais-je ? ») nous offre un bon thriller financier, qui pourrait bien déboucher sur une morale paradoxale : les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers. Entendons par là que les favoris de la compétition ne sont vraiment pas assurés de l’emporter, dès lors qu’apparaissent de bons outsiders, intelligents en diable.

L’auteur a donc eu assez d’empathie envers le lecteur pour donner dès la première page le dramatis personae de son roman (de même qu’il a placé à la fin du livre un précieux lexique du vocabulaire financier en langue globish). Reprenons : tout est suspendu à la bonne santé du Fondateur, qui après avoir engendré quatre enfants avec deux femmes a pris maîtresse, rencontrée sur la Riviera. Pour l’instant, il profite de son été indien avec celle qui sait comment satisfaire un homme et dont on ignore les intentions, si elle en a.

La bourse est un grand échiquier

L’éditeur a choisi une image de jeu d’échecs pour la couverture : c’est bien vu, mais cela tient un peu de l’euphémisme : il y a beaucoup plus que deux adversaires et chaque pièce joue sa propre partie, en avançant parfois, dans une combinaison provisoire, avec un pion, une dame ou un cavalier, que l’on sacrifiera éventuellement, le moment venu, comme on fait la part du feu dans les situations extrêmes. Mais il s’agit bien ici de ceindre la couronne du Fondateur : Jean, donc, le fils modèle, les fils d’Ingrid, néo-londoniens et ambitieux, Helmut, le fiancé de Carole, l’une des filles de Jean, qui avant ou après l’amour a laissé traîner ses yeux sur des dossiers négligemment étalés sur la table. Et il y a aussi Antoine, le directeur financier, travailleur acharné, célibataire et dont il aurait fallu peut-être remarquer la différence de longueur entre l’index et l’annulaire pour deviner la vraie nature de ses désirs et avec qui il ferait alliance.

Ainsi, au fil des chapitres, tel personnage va parfois décider de faire gambit ; un autre – toute considération faite – va reculer d’une ou deux cases pour se protéger, en attendant une meilleure opportunité ; un troisième larron risque de se retrouver cloué en découvrant les phantom shares. Le lecteur fait la tournée des personnages pendant tout le livre : le suspense est là. Il se dit aussi qu’il a sans doute affaire à un roman à clef et que les dix-sept prénoms (eux aussi dépourvus de patronymes) sont peut-être bien plus que des êtres de papier. À l’inverse de Boris Vian, l’auteur ne pourra sans doute pas dire que « cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée d’un bout à l’autre. » Les initiés, eux, liront entre les lignes. Mais cela est secondaire.

Jean-Jacques Dayries

« Jungle en Multinationale », 298 pages

Éditions Code 9

Economie Matin interviewe Jean-Jacques Dayries sur « Jungle en mulinationale »

Levons le voile sur les arcanes du milieu des affaires grâce à leur description par Jean-Jacques Dayries (à partir notamment de son roman « Jungle en multinationale »).

Interview par Sabine Nogard pour ECONOMIE MATIN

Février 2025

Levons le voile sur les arcanes du milieu des affaires grâce à leur description par Jean-Jacques Dayries. (à partir notamment de son roman « Jungle en multinationale »)

Responsable des affaires en Asie du groupe PECHINEY, Jean-Jacques Dayries a ensuite travaillé dans la banque d’investissement en Europe et aux Etats-Unis à la Compagnie de SUEZ puis au CREDIT LYONNAIS avant de créer AEW Europe, dont il a été administrateur et directeur général. Cette société gère aujourd’hui €40 milliards d’actifs immobiliers à partir de dix filiales dans les principales capitales européennes. Au cours de sa carrière, il a été administrateur de nombreuses sociétés, cotées comme non cotées. Partager son expérience avec ses lecteurs est son projet. Il emprunte la voie romanesque pour décrire avec une précision chirurgicale jusqu’ici sans équivalent dans son secteur les soubresauts qui agitent la finance et l’industrie. Derrière la façade des vies de rêve que l’on pourrait imaginer de ses personnages souvent dorés, on découvre qu’ils sont eux aussi confrontés à des choix difficiles, sinon délicats et douloureux. Au fond, eux aussi traversent des moments où leur existence pourrait basculer à la suite d’une mauvaise décision. Où est la valeur de la vie ? Comment la déterminer ? Quand on a eu une réussite inouïe, on a des responsabilités de même envergure pour que notre passage sur Terre ait du sens : que va-t-on transmettre à sa descendance ? Comment donner de l’avenir à la vie ? Comment manifester son humanité quand on est cerné de requins et de loups ? Quand on est enseveli par des montagnes de chiffres, brassant des sommes d’argent considérables et administrant un patrimoine prestigieux, reste-t-il de la place pour les sentiments et pour l’art, pour tout ce qui en somme n’a pas de prix ? Le défi de Jean-Jacques Dayries est de laisser une œuvre de témoignage avec l’envie de partager ses connaissances.

La démarche littéraire n’a de sens que lorsque l’on écrit des livres que personne d’autre que nous ne pourrait écrire. Jean-Jacques Dayries, votre œuvre naissante et déjà plurielle s’inscrit dans ce cadre. Vous avez en effet eu une vie impressionnante à bien des égards, immergé dans des milieux habituellement clos où la discrétion est la règle.

Par le biais de la fiction, vous soulevez avec finesse un voile sensible afin de nous peindre une fascinante faune. « Jungle en multinationale » est un roman très éclairant sur les enjeux professionnels et familiaux auxquels un homme d’affaire accompli est confronté. Au fil des pages vous avez le génie de démontrer que tout est imbriqué. Le succès professionnel est-il indissociable de l’harmonie familiale qui peut représenter un socle solide sur lequel prendre appui pour s’élever ?

JJD : Vous pensez certainement à Talleyrand qui voyait une femme en arrière-plan de tout succès ! Des personnes dysfonctionnelles et d’insupportables solitaires peuvent être des créateurs immensément récompensés par le succès. Pour les personnes « normales », l’appui d’une famille heureuse est un grand atout pour construire une réussite professionnelle. On le fait pour eux, pour elle, sans même le réaliser. Dans ce roman, Jean, qui dirige l’entreprise après le retrait du fondateur de celle-ci, pense sans cesse à sa femme Elizabeth et à ses filles, au moment de chaque décision. Il y a quelques années, quand je persuadais un cadre supérieur de s’expatrier, avec une belle promotion à la clé, je tenais toujours à rencontrer sa femme. Si elle était heureuse du projet, alors l’expatriation pouvait être une belle réussite. Sinon, je savais que dans les six mois, j’aurais un gros problème à résoudre.

Gravitant dans des sphères très chics que tout un chacun rêve d’approcher, vos personnages doivent convaincre partners et lawyers de les suivre dans leurs choix. La description de ces personnes a-t-elle un objectif pédagogique ? Je veux dire « Lire Jean-Jacques Dayries peut-il permettre de progresser socialement en adoptant les bons codes ? » Livrez-vous des sésames pour pénétrer et réussir dans les milieux des affaires ?

JJD : Derrière un livre, quel qu’il soit, il y a une intention. Quand j’ai composé ce cycle de trois romans, j’avais un projet en tête. C’était de faire pénétrer le lecteur dans des lieux, des métiers, des situations qui ne sont pas toujours familières. Pourtant, elles existent concrètement. On ne peut les approcher en se contentant de lire la presse people. Ou bien les polémiques alimentées par les réseaux sociaux. Pour comprendre les difficultés de la vie des affaires, il faut entrer à l’intérieur. Avec l’aide de héros aussi vivants que possible, dans leur environnement aussi réaliste que possible. Ce n’était pas vraiment une intention pédagogique. Plutôt celle de satisfaire la curiosité du lecteur. En créant une sorte de chainon manquant.

Comme vous l’observez, les actionnaires et les dirigeants sont sans cesse confrontés à l’obligation de faire des choix. Souvent très difficiles. Même s’ils sont accompagnés par des experts, avocats ou banquiers, la décision finale leur revient. L’impact sur leur situation familiale peut être terrible. C’est la violence de la vie, quand il y a des enjeux lourds. A la fin, ce qu’on appelle « les milieux d’affaires », ce ne sont que des hommes et des femmes, avec leurs soucis souvent triviaux.

Vos intrigues qu’il s’agisse de « Jungle en multinationale » ou de « Quatuor » se déroulent dans des milieux très aisés, de Capri à Saint Barth. Néanmoins vos personnages endurent de nombreuses épreuves, vivent l’angoisse, la frustration, l’enfer de devoir faire des choix cornéliens. Pensez-vous que tout lecteur peut se projeter en eux et avoir de l’empathie pour leurs « problèmes de riches » autant que si vos héros étaient des pauvres chômeurs de cités menacés d’expulsion ? Ou visez-vous un public élitiste ? Toutes les souffrances sont-elles comparables ?

JJD : En me lançant dans ce projet, je n’avais que le souci de faire pénétrer le lecteur dans un milieu qui n’est pas souvent décrit dans le roman d’aujourd’hui. Sans misérabilisme. Avec honnêteté.

Il n’y a pas de cadeaux dans ce milieu et dans cette compétition. Rien n’est donné. Il faut travailler, être meilleur, accepter de souffrir.

On peut certainement détester certains de mes héros pour ce qu’ils représentent. Parce que les gens aisés sont faciles à détester. Le pêcheur de Villefranche et sa femme qui fait des ménages sont des personnages aussi importants que les autres dans cette histoire.

Mes héros sont dans l’ensemble des personnes honnêtes et raisonnables. A part quelques écarts de conduite. On pourrait les avoir pour amis. Mais ils en bavent !

La souffrance du Président, Jean, éjecté par sa famille alors qu’il a été un bon dirigeant, est une punition injuste. C’est une leçon que tout un chacun peut comprendre. Il ne sera pas à la rue. Il y a des prisons plus dorées que d’autres. Mais l’échec est une terrible punition. Surtout s’il n’est pas mérité.

Pour revenir à la première question, sur l’intention, je n’ai pas souhaité donner une leçon de morale. J’ai une haute opinion du lecteur. Il est tout à fait capable d’exercer son jugement moral à propos de l’un ou l’autre des héros de cette histoire. Comme dans la vie, puisque tout ceci est inspiré de faits réels. Dans les commentaires que je reçois, certains adorent les aspects romantiques du roman (Jeanne, Carole, Marie), d’autres détestent ce milieu de gens aisés, d’autres me disent avoir appris beaucoup sur l’entreprise et sur les métiers de l’hôtellerie, etc… Comme dans la vie, on reçoit des impressions très diverses et on émet des opinions parfois tranchées. Je suis très heureux quand on me dit que l’on a cru participer à une histoire réelle, avec des personnages qu’on souhaite revoir ! Au point qu’on me demande si l’on ne pourrait pas en faire un film ou une série. Où l’on visiterait ainsi des endroits magiques, Saint Barthélemy, Capri, …

Dans mon roman « Quatuor », les héros voyagent également beaucoup. C’est notre époque. Alphonse est un violoncelliste qui se produit en soliste sur les belles scènes d’Europe. Eloïse, son amie, est une économiste connue qui participe à des conférences internationales. On les accompagne dans l’exercice de leur métier. Une lectrice m’a écrit : « je suis une petite souris qui entre dans des lieux que je ne pourrai jamais visiter ». C’est l’intention. Avec une histoire romanesque en plus.

 Dans « Un être libre » vous évoquez la transmission de valeurs à travers les générations. Vous avez l’ambition de vous situer sur les pas de Diderot. Comment sont nées les figures de Muguette et d’Ursula ? Qu’apportent-elles à l’échange entre le grand-père et son petit-fils ? Avez-vous choisi la forme polyphonique pour écrire ce petit livre fort singulier en pensant à une éventuelle adaptation au théâtre ou au cinéma ?

JJD : « Jacques le fataliste et son maître », le conte de Diderot, a été porté au théâtre, comme d’ailleurs « Le neveu de Rameau ». Mais ce n’étaient pas des textes écrits pour la scène. Mon roman « Un être libre » est entièrement dialogué. On pourrait donc le transposer au théâtre. Pour ce projet, j’avais l’idée de répondre à la question de Diderot : « Est-ce que l’on sait où l’on va ? ». Le grand-père a réussi dans la fringue. Il donne une leçon de vie à Jacques, son petit-fils. Sans le dire, par ses facéties et par l’exemple. Il va le convaincre qu’on peut maîtriser son destin. Au moins dans une certaine mesure. Que c’est trop bête de se laisser porter, sans objectif. Qu’on peut être ambitieux, créatif. Que c’est beaucoup mieux ainsi. Vous avez bien vu le contraste avec l’infirmière Muguette, sa mère et son père qui vivent une vie courageuse mais triste, que l’optimisme et la vitalité du grand-père n’éclairent pas. Vous avez vu également comment le vieux monsieur sort de sa retraite Ursula, son ancienne collaboratrice. Le grand-père lors de ce voyage à travers la France, par son exemple, transmet à son petit-fils un beau cadeau, qui va l’accompagner longtemps. Comme on est entrepreneur pour la vie, la création d’une nouvelle entreprise, à partir d’une simple idée, fait partie de la démonstration donnée par le vieux monsieur.

Vous avez aussi imaginé un livre de « Petits contes philosophiques de Saint-Barthélemy ». Sont-ils de votre pure imagination ? Les contes sont souvent porteurs des thèmes essentiels d’une culture, ils ont le pouvoir de nous ébranler en allant directement au plus profond de nos cœurs. Ils touchent à l’universel et à l’éternité. Vous situez-vous comme Saint-Exupéry dans la lignée des auteurs écrivant des contes pour la jeunesse pouvant être lus par des adultes ?

JJD : Les « Petits contes » ne sont pas inspirés par des histoires déjà connues. Ils sont de pure invention, à l’exception du personnage de la vaillante tortue Jabouti qui rêve à l’avenir et se cabosse la carapace en tombant de haut. Pour une fois, il y a une morale qui est suggérée dans chacune de ces petites histoires. Dont grands et petits peuvent profiter. Dans notre petite île, inhabitée quand Colomb la découvre à son deuxième voyage, la vie a été très difficile jusqu’à une époque récente. Sans médecin, sans véritable école, sans espaces cultivables. Mais quelques courageuses familles se sont accrochées à ce rocher jusqu’à ce que l’engouement touristique nord-américain crée une économie florissante.  Nous devons choisir le modèle de développement qui respectera l’histoire et conviendra au présent. Les quatre petits contes sont destinés, avec humour, à accompagner la réflexion… Aussi bien celle des collégiens que celle des autorités !

Est-il juste de classer « Jungle en multinationale » et « Quatuor » en romans sérieux tandis que « Un être libre » et « Petits contes philosophiques de Saint Barthélemy » paraissent plus légers ? Leur côté gai, primesautier est-il un leurre ayant pour fonction d’en dissimuler la profondeur ?

JJD : « Jungle en multinationale » et « Quatuor » sont des romans où l’intrigue est au cœur de la vie économique. Ils ne sont pas trop sérieux, tout de même, car je ne me serais pas autant fait plaisir à les écrire ! « Petits contes » et « Un être libre » sont volontairement amusants (j’espère) parce que les histoires dont il est question s’y prêtent. Les contes ont été traduits en anglais et j’étais très heureux quand la traductrice avec qui j’ai travaillé m’a dit qu’elle s’était régalée en les lisant ! 

Avez-vous pris autant de plaisir à écrire vos romans touffus et structurés que les deux petits livres moins ambitieux en apparence ? Ces deux livres plus courts sont-ils prioritairement destinés à la jeunesse ?

JJD : Je pense à chaque fois au plaisir que je prends à raconter des histoires. Egoïstement. Sans viser un public en particulier. En essayant tout de même de ne pas refaire ce que j’ai déjà lu ailleurs. Ensuite, un roman se porte tout seul et vit sa vie. S’il y a peu de lecteurs mais qu’ils se sont intéressés à mon travail, je suis ravi. Je crois que Robbe-Grillet disait que le romancier promène le lecteur et lui fait subir ses caprices. Je crois que le lecteur fait en réalité la moitié du chemin. Avec sa sensibilité, son histoire, ses goûts. Sa liberté. Une lectrice m’a envoyé un très long mail où elle raconte le mal qui la frappe et combien elle admire le courage de l’économiste de « Quatuor ». L’émouvante Eloïse de mon histoire n’est pas seule. Elle a réchauffé l’âme de cette lectrice que je ne connais pas. C’est très émouvant.

Littérature et musique entretiennent des relations complexes : la musique est là pour délivrer ce que la littérature est impuissante à exprimer. Considérez-vous que la littérature puisse laisser une empreinte aussi forte que la musique ?

JJD : La grande différence n’est-elle pas que la littérature parle seulement à l’intellect, alors que la musique crée un contact physiologique très primitif ? Dans mon roman « Quatuor », les héros sont une économiste réputée et deux journalistes qui ont pour ami un violoncelliste professionnel. Le musicien se produit en soliste avec des orchestres prestigieux. C’est une vie de saltimbanque qui convient plutôt à un célibataire. Petit à petit, ses amis entrent, avec le lecteur, dans l’intimité de l’exécution de la musique classique. Un métier d’artisan, avec ses exigences de discipline et le souci de développer son fonds de commerce. Pas très différent du métier des deux journalistes et de l’économiste qui sont également à la tête de leur petite entreprise personnelle.

Vous êtes un aventurier et un sportif émérite, un très grand navigateur. Cela révèle vos qualités d’endurance. En vous lançant comme écrivain, déployez-vous une volonté semblable ? La navigation est-elle une bonne école pour devenir romancier ? L’écriture est-elle également un acte physique nécessitant une discipline intérieure stricte ?

JJD : Les océans ont suscité des auteurs magnifiques, Melville, Conrad, Stevenson, Hemingway, et plus près de nous Moitessier ou Kersauson par exemple. Sur l’eau, une rupture se crée. On quitte le monde habituel pour un autre fait de surprises (bonnes ou mauvaises) et d’émerveillement. Soudain, le stress de la vie des affaires s’efface car vous avez des priorités plus urgentes : régler le bateau, faire face aux problèmes techniques, gérer le sommeil et la fatigue, mais également admirer les éléments, profiter des escales. Revenir à l’essentiel. Avant les téléphones portables et les liaisons satellite, on était coupés du monde. Injoignables. Il y avait une certaine ivresse à disparaître ainsi. C’est moins le cas désormais où l’on peut faire des réunions de conseil d’administration à distance, depuis le milieu de l’Atlantique nord !

Naviguer sérieusement demande beaucoup de préparation, planifier, prévoir, s’entraîner, s’armer pour survivre parfois, car l’on est fragile au milieu d’une nature qui est impitoyable. Une discipline qui n’est pas très différente de celle que demande la vie professionnelle finalement !

La navigation au large est certainement une bonne école pour se blinder contre les ennuis de la vie des affaires.

Le confort de son équipage, le respect de la nature, le souci de la performance, tout ceci est propre à chaque entreprise. Littérature comprise.

Dans quelques pages de « Jungle en multinationale », au cours d’une navigation de nuit entre Capri et la Sardaigne, Jean, le président de l’entreprise essaie de faire comprendre à la jeune génération d’héritiers la magie d’une nuit en mer par beau temps. A la manière d’un équipage, qui serait soudé et bienveillant…

J’ai écrit des nouvelles, au mouillage en Méditerranée ou dans les Antilles. Avec cette impression d’être, pendant quelques heures, mis en retrait du monde « normal ». C’est fugace mais réjouissant.

La Bourse et la vie interviewe Jean-Jacques Dayries

Voir l’interview vidéo de Jean-Jacques Dayries par Didier Testot ici :

https://www.labourseetlavie.com/linterview/jean-jacques-dayries-auteur-du-livre-jungle-en-multinationale« Jungle en Multinationale »

L’auteur Jean-Jacques Dayries qui a eu l’occasion de travailler dans des multinationales et des fonds d’investissement est venu parler de son livre avec Didier Testot Fondateur de LA BOURSE ET LA VIE TV. Un roman inspiré de ses expériences professionnelles.

Plongée au coeur d’un groupe familial international.

Ancien dirigeant dans des grands entreprises et des fonds d’investissement, dans ce roman, Jean-Jacques Dayries montre que la vie des entreprises, multinationales et familiales comportent beaucoup d’éléments et que les relations humaines peuvent compter tout autant que la maitrise des sujets financiers. Les bonnes personnes, les motiver, les banquiers ou conseils vont aussi compter. Et maintenir la cohésion d’un groupe familial lorsque le « Fondateur » a décidé de faire passer sa vie personnelle et sentimentale avant le groupe n’est pas évident. Des moments uniques pour l’entreprise dont on a souvent peu l’occasion de les comprendre de l’extérieur.

Il a choisi dans ce roman un groupe familial dans l’hôtellerie.

Jean-Jacques Dayries, « Jungle en multinationale », aux éditions Code 9 Groupe Philippe Liénard, 297 pages.

« Jungle en multinationale » montre les rivalités et les crises possibles au sein d’une famille qui possède un groupe hôtelier multinational, lorsque disparait son fondateur. Conflit entre générations. Familles recomposées et dispersées entre Londres, la Suisse, et les îles…nous sommes loin d’un long fleuve tranquille pour gérer un groupe familial !

Faut-il gâter ses enfants à Noël ? avec Jean-Jacques Dayries auteur d’ « Un être libre »

Réécouter l’émission ici :

https://radionotredame.net/podcasts/RND01/20078

Marie Queru, a fondé l’Arrangeuse, c’est aussi le nom de son compte Instagram.  Elle a accompagné particuliers et entreprises avec l' »Ecologie d’intérieur ».  Elle propose aussi des formations en ligne et vient de publier son deuxième ouvrage Trier plus pour ranger moins (Éd. Eyrolles)

Blanche Streb, maman, ércivain et journaliste, elle est passionnées par tous les sujets qui touchent à la vie. Éditorialiste à la matinale d’RCF, elle écrit aussi pour Aleteia et à publié deux ouvrages : Grâce à l’émerveillement et Eclat de vie (Éd. Salvator)

Jean-Jaques Dayries, il a dirigé de nombreuses entreprises en Europe en Asie et aux États Unis, il a aussi dirigé un grand groupe industriel français et vient de publier Un être libre (Éd. Regards) dan lequel il romance son vécu de grand-père et fait l’éloge de la transmission.

Tribune juive a lu « Jungle en multinationale » de Jean-Jacques Dayries : « un thriller financier, une intrigue juridique, et une machination familiale »

Jérôme Enez-Vriad a lu “Jungle en multinationale” de Jean-Jacques Dayries

Jungle en multinationale est à la fois un thriller financier, une intrigue juridique, et une machination familiale. Son auteur sait de quoi il parle : célèbre entrepreneur, industriel de renom et grand voyageur, évolue dans la grande finance et ses multiples influences.

Les livres de Jean-Jacques Dayries racontent le véritable monde d’aujourd’hui : celui des « grands » qui, dans l’ombre, tirent les ficelles. Jungle en multinationale est le roman vrai de la puissance, mais c’est aussi l’histoire de multiples trahisons et celle d’enjeux incertains face auxquels personne ne souhaite perdre la moindre opportunité de les saisir. Ce combat de fauves nous entraîne à Londres et Paris, en passant par la Suisse, la Riviera, Saint-Barthélemy et quelques autres rivages caribéens. L’auteur connaît particulièrement bien le milieu de la finance, il ne manque toutefois pas non plus d’imagination pour tisser une trame romanesque aux multiples arborescences. 

Pas seulement une intrigue

Jungle en Multinationale n’est pas seulement une intrigue multifacette, c’est aussi une enquête très documentée sur le monde de l’hôtellerie à travers les coulisses d’une industrie méconnue. Tout commence par le bruit sourd d’un V8 américain. Il faut imaginer le ronronnement d’une très belle embarcation floquée d’acajou vernis glissant sur les reflets sombres du Léman ; petite croisière dominicale en direction de l’église, où, chaque dimanche, Jean rejoint le même banc afin d’accompagner Élisabeth davantage soucieuse de l’office que lui… Et tout finira aussi un dimanche – cette fois de fin d’automne – avec la même appréhension que l’on ne fasse surtout pas craquer les vernis du bateau à l’accostage contre le bord du ponton : Jean apprécie le respect des belles choses, quel qu’en soit le cadre, professionnel ou privé, l’apparence est le vêtement de la courtoisie…

Entre ce début lacustre et cette fin nautique, le lecteur aura été confronté aux laborieux méandres des affaires qui (souvent) ne sont rien en regard  des gageurs familiales plus difficiles que toute autre entreprise ; car au-delà de l’intendance de l’hôtel et du domaine, Jean sera aussi  confronté aux tracas personnels, à l’égo de chacun, et à moult intérêts spécifiques nourriciers de trahisons. Chapitre 33 : « Passer les premières minutes, il regrette déjà d’avoir accepté cette réunion. Les intentions de ces gens-là sont trop compliquées à saisir. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Acheter une minorité du capital ? À quelles conditions ? Quel type d’accord pourrait-ils envisager avec les autres actionnaires familiaux ? L’intermédiaire dit que leur intention est pacifique, qu’ils sont des investisseurs de long terme, qu’ils resteront passifs, que le management leur convient. » Mais est-ce vraiment le cas ?… 

Une histoire… Un ton… Un style…

Jean-Jacques Dayries ne fait pas dans la pamoison superfétatoire. Ce qui lui importe est de ne pas laisser le lecteur se détourner de l’histoire qu’il est en train de lire. Aucun colifichet verbeux n’agrémente Jungle en multinationale. Le récit. Seulement le récit. Au diable cosmétique et maquillage. Vous ne lirez que les mots nécessaires. Mais alors !  Cette écriture sans emphase inutile ne serait-elle pas terne ? Eh bien non !  Elle est tout à l’inverse pleine et entière, précisément parce qu’elle est invisible. Manière de raconter sobrement et sans fausse littérature comme c’est trop souvent le cas de nos jours. Cela n’évite en rien de suivre avec intérêt les protagonistes et leur trajectoire. 

Outre une intrigue, un ton et un style, la lecture d’un livre relève aussi de ressentis personnels. Ainsi peut-on noter plusieurs scènes aux images bien construites. Les décors y sont posés en quelques mots justes. Page 74 : « Dehors, c’est Londres. Il fait nuit, froid, et il pleut. […] C’est ce qu’ils disent à leur mère. En fait, ils n’ont pas eu le temps de regarder par les fenêtres. » Également en ouverture du chapitre 54, lorsqu’Antoine et Alexandre s’engagent pour une courte promenade dans le jardin : « Ils sont accoudés au garde-fou qui longe le rivage. Un projecteur illumine le Lac, devant eux. L’odeur du jardin sous la neige. Celle de l’eau douce, un peu fade. » Notons aussi de nombreux clins d’œil aux arts classiques : Bach… Bayreuth… Noureev… menant à envisager Jean-Jacques Dayries comme un mélomane averti soucieux du partage pudique (presque taiseux) de sa passion : la musique. 

Problématiques intergénérationnelles de notre époque

Si l’histoire de Jean-Jacques Dayries mérite un succès de librairie, c’est parce qu’elle raconte les préoccupations d’une famille, certes privilégiée, mais à laquelle chaque lecteur pourra s’identifier en choisissant le personnage duquel il se sent le plus proche. La générosité des uns… L’arrivisme de autres… La  bienveillance de certains… L’acrimonie et l’arrogance de ceux qui s’y opposent… Jungle en Multinationale évoque les problématiques de notre époque. Autant de défis professionnels qui s’entremêlent aux tracas individuels lorsque le quotidien prend des allures de « feu au Lac » entre choc générationnel et force des clans. 

© Jérôme Enez-Vriad

© Novembre 2024 – Tribune Juive & J.E.-V. Publishing

Jungle en multinationale. Un roman de Jean-Jacques Dayries. Éditions Code9 – 294 pages – 24,00€

Jean-Jacques Dayries nous ouvre les portes du monde impitoyable des multinationales

Le monde impitoyable des multinationales dans une « corporate jungle » à la française


Dans Jungle en multinationale, Jean-Jacques Dayries (ancien vice-présidence de Pechiney Asie-Pacifique) nous plonge au cœur des luttes de pouvoir et des rivalités au sein d’une famille possédant un groupe hôtelier international.

Entreprendre – Le monde impitoyable des multinationales dans une « corporate jungle » à la française

Jungle en multinationale, 296 pages

Un héritage comme champ de bataille

L’intrigue de Jungle en multinationale commence par un événement décisif : le décès du fondateur, patriarche de la famille et principal détenteur du groupe hôtelier. Sa disparition marque le début d’une lutte de pouvoir où chaque membre de la famille devient acteur et adversaire dans un jeu d’échecs grandeur nature. Le roman dépeint avec une précision redoutable les jeux d’alliances et de trahisons qui se jouent lorsque l’héritage d’une entreprise familiale est en jeu.

Les rivalités familiales : quand la dynastie devient un poids avec des personnages piégés

La galerie de personnages mise en scène dans ce roman est aussi vaste qu’intrigante. D’Antoine, le directeur général de 45 ans, à Jean, fils du fondateur et figure centrale du groupe, en passant par Carole, jeune héritière prise entre ses sentiments et son devoir, chacun porte une histoire et un rôle qui enrichissent la complexité du récit. Ce casting de personnages, savamment orchestré, reflète les tensions familiales et professionnelles, où chacun doit naviguer entre ses propres ambitions et les attentes familiales. Un exercice de funambulisme qu’illustre également F. Scott Fitzgerald dans Gatsby le Magnifique, avec des personnages tourmentés, oscillant entre leurs désirs personnels et la pression de leur milieu.

Dans un chapitre où Elizabeth, épouse de Jean, emmène son mari dans une escapade improvisée à travers les collines, on perçoit un besoin d’évasion, une fuite éphémère loin des tensions omniprésentes. Le talent de Dayries réside dans sa capacité à instiller un sentiment de réalisme et à rappeler que derrière chaque grand dirigeant se cache un être humain avec ses failles et ses doutes. « Qu’aurait-il fait s’il ne l’avait pas rencontrée ? » s’interroge Jean, comme si le bonheur privé pouvait offrir un répit face aux guerres de pouvoir.

Dayries excelle dans la description des conflits générationnels qui secouent la famille. Il n’y a pas de « jeunes loups » ou de « vieux sages » dans ce roman ; chaque personnage est en proie à ses propres ambitions, ses frustrations et ses doutes. Le directeur général, Antoine, se débat avec un environnement où les intérêts familiaux l’empêchent souvent de prendre les décisions stratégiques qui seraient pourtant essentielles pour la croissance de l’entreprise.

Ce roman rappelle, par sa structure, l’intensité de la tragédie familiale dépeinte par Shakespeare dans Le Roi Lear ou encore les intrigues de succession dans La Dynastie des Forsyte de John Galsworthy. Ici, cependant, l’arène n’est plus un royaume ou un salon victorien, mais des salles de réunion de multinationales et des villas luxueuses dispersées entre Londres, Paris, la Riviera et les Antilles. Les discussions familiales deviennent autant de « board meetings » informels où chacun tente de tirer son épingle du jeu.

Un choix stylistique spécifique 

Jungle en multinationale n’est pas seulement un roman familial ; c’est aussi une immersion dans le monde des multinationales, où le langage technique et le jargon des affaires foisonnent. Dayries, lui-même ancien cadre dirigeant, maîtrise parfaitement cet univers. Les termes tels que « business plan », « private equity », ou encore « EBITDA » sont des rappels constants que les personnages, bien qu’apparentés, ne parlent souvent que la langue de la finance.

Ce choix stylistique ancre le récit dans la réalité économique contemporaine et rappelle les romans de Tom Wolfe comme Le Bûcher des vanités, où le jargon professionnel dessine une frontière invisible entre initiés et profanes. Ici, cependant, Dayries pousse la réflexion plus loin en montrant comment ce langage de l’efficacité peut devenir un outil de manipulation au sein de la famille elle-même. Le choix des mots devient une arme autant qu’une méthode, et chaque conseil stratégique cache une tentative d’influence.

Les multinationales, entre ancrage local et impérialisme économique

À travers Jungle en multinationale, Dayries fait la part belle aux lieux où se déploie son intrigue : Londres, la Riviera, Zurich, Saint-Barthélemy… Ces paysages évoquent le luxe et le cosmopolitisme des grandes fortunes, mais aussi les obligations de l’économie mondialisée, où les déplacements incessants ne laissent aucun répit aux personnages. Ce rythme effréné, dicté par les impératifs financiers, rappelle les analyses de David Harvey dans The Condition of Postmodernity, où il décrit la compression du temps et de l’espace imposée par le capitalisme globalisé.

Les personnages, souvent pris entre des valeurs familiales traditionnelles et les exigences modernes de la compétitivité, incarnent le dilemme du capitalisme familial à l’heure de la mondialisation. Jean tente de « concilier les intérêts divergents dans un pacte d’actionnaires », ce qui n’est pas sans rappeler la saga familiale de la dynastie Murdoch et ses luttes de succession. Dayries nous met face à la dualité de ces empires financiers : s’ils peuvent être un moyen de transmettre un héritage, ils deviennent aussi le théâtre de déchirements et de trahisons.

Une réflexion sur la solitude des dirigeants

Le roman de Dayries soulève également une question de fond : qu’est-ce que le pouvoir, et à quel prix s’exerce-t-il ? Les personnages principaux sont souvent dépeints dans une solitude dévorante, face à des décisions qui les isolent davantage de leurs proches. Comme l’écrivait Balzac dans La Comédie humaine, « derrière chaque fortune, il y a un crime ». Dans Jungle en multinationale, les personnages ne sont pas des criminels, mais leur ambition les amène parfois à sacrifier l’humain pour l’intérêt financier.

La figure du fondateur, restée omniprésente même après sa mort, rappelle cette obsession pour la pérennité à tout prix. Que ce soit Jean, qui prend des décisions stratégiques en solitaire, ou Antoine, pris dans les arcanes du management moderne, chacun tente de s’extirper des ombres du passé pour façonner son propre destin. Pourtant, les choix qui s’offrent à eux sont souvent minés par les jeux d’influence, dans un climat rappelant les mots d’Albert Camus : « Ce monde n’a pas de sens au-dessus des forces humaines. »

Des enjeux financiers démesurés et des alliances fragiles

L’héritage du fondateur n’est pas seulement une question de succession : il implique une réorganisation complexe des actions et des pouvoirs. Au fil des pages, les alliances évoluent, se font et se défont. 

Le roman explore avec finesse les implications de cette redistribution des parts. Chaque membre détient désormais un pouvoir équivalent, rendant les décisions plus complexes.  L’intrigue s’anime de manipulations, d’ambitions dévorantes, et d’une guerre froide où chacun tente d’assurer sa position sans faire de vagues.

Quand l’entreprise familiale devient un miroir de la société 

En filigrane, Jungle en multinationale interroge notre rapport à la réussite, au capital et aux valeurs qui sous-tendent les dynasties familiales. Dayries, lui-même ancien dirigeant, réussit une plongée réaliste dans le monde feutré mais impitoyable des multinationales. Il s’interroge subtilement sur la capacité d’une entreprise à rester un lieu d’éthique et de transmission dans un monde obsédé par le profit. Le jeu d’échecs évoqué sur la couverture, où chaque mouvement est calculé, est une métaphore évidente : dans cette arène de pouvoir, chaque faux pas peut faire chuter l’empire bâti par des générations.

En explorant les facettes de cette « jungle » du pouvoir familial, Dayries rejoint des réflexions que l’on retrouve chez Max Weber, qui parlait dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de la tension entre valeurs spirituelles et rationalité économique. Dans un monde où les multinationales ont pris le pas sur les institutions, le roman rappelle la nécessité de repenser le capitalisme, de s’interroger sur ses dérives et ses limites.

À l’image de Casino de Nicholas Pileggi, qui décortique les rouages du monde des jeux d’argent, Dayries nous montre l’envers du décor de l’hôtellerie internationale. Chaque destination glamour masque une tension sous-jacente : l’enjeu n’est pas seulement de séduire une clientèle exigeante, mais de maintenir un équilibre financier dans un secteur où la concurrence est féroce et où le moindre faux pas peut coûter des millions.

La morale d’un capitalisme au visage de comédie humaine

À travers son roman, Jean-Jacques Dayries ne se contente pas de raconter une histoire ; il dépeint une critique subtile du capitalisme familial. Le lecteur perçoit un certain malaise face à ces héritiers privilégiés, déchirés entre leur désir de réussite individuelle et l’attachement à l’entreprise familiale. Chaque personnage semble pris dans un dilemme moral, hésitant entre l’ambition personnelle et les valeurs héritées du Fondateur.

Ce questionnement rappelle les thématiques de La Comédie humaine de Balzac, où l’argent et la morale se confrontent sans cesse.  À l’image de la famille Nucingen chez Balzac, la famille décrite dans ce roman incarne à elle seule la puissance d’un empire économique fondé sur des valeurs capitalistes, où chaque faux pas peut entraîner la perte du précieux héritage.

Dans ce contexte, le fondateur agit comme une figure quasi-dictatoriale, manipulant les cartes pour maintenir le contrôle sur ses enfants et ses anciens partenaires, sans jamais céder à l’émotion. Comme le dit Timothée dans un extrait : « Le Fondateur ne nous dira pas ce qu’il veut. Il préfère nous voir nous battre pour comprendre ses intentions. » Cette phrase pourrait aussi bien sortir de la bouche d’un Vautrin ou d’un Rastignac, figures emblématiques de l’ambition calculée et de la manipulation sociale.

En montrant les failles et les dilemmes des héritiers, Dayries interroge la nature même du capitalisme : est-il encore possible de mener une entreprise multinationale avec une éthique familiale, ou la recherche du profit finit-elle toujours par détruire les valeurs humaines ? Cette réflexion trouve également un écho dans les travaux de Pierre Bourdieu, notamment dans «  La Distinction – Critique sociale du jugement » , où l’auteur explore comment les structures sociales et le capital économique influencent les comportements et les valeurs, y compris au sein des familles puissantes. Dans le roman de Dayries, les héritiers, pris entre les attentes familiales et les exigences du marché, illustrent parfaitement cette tension entre habitus familial et rationalité économique.

Bourdieu souligne que les structures de domination et les privilèges, bien souvent invisibles, façonnent les choix individuels et collectifs au sein des classes dirigeantes, une analyse qui se retrouve dans les dilemmes et rivalités qui opposent les membres de cette famille à la tête d’une multinationale.

Dayries, observateur acéré du monde de l’entreprise

Avec Jungle en multinationale, Jean-Jacques Dayries signe une œuvre qui allie suspense, complexité humaine et profondeur économique. Plus qu’un simple roman, ce livre est une immersion dans les arcanes du pouvoir et de l’argent, un miroir tendu à notre époque où les multinationales familiales sont devenues les nouveaux fiefs de l’économie mondiale. Ce « corporate jungle » est à la fois captivant et troublant, rappelant que derrière les façades de verre et d’acier se cachent des luttes aussi anciennes que le monde.