L’excellent Paul Sunderland livre la meilleure critique selon moi de « Bioutifoul Kompany » de Frédéric Vissense sur Mauvaise nouvelle

BIOUTIFOUL KOMPANY, de Frédéric Vissense

Par Paul Sunderland 

« Fifi n’avait pas tort. Nous étions certes des personnages secondaires, dépourvus de caractéristiques héroïques ou managériales, relégués aux marges des organigrammes, et cependant : nous étions quand même des êtres de chair et d’os, et non des spectres de pâleur et d’échos. »

En effet, le roman de Frédéric Vissense peut se lire comme une héroïsation de l’être humain, héroïsation pas forcément consciente, totalement aboutie, face à une monstrueuse et grotesque machine relationnelle déployée dans le monde de l’entreprise, à fins d’efficacité. De ce point de vue, Bioutifoul Kompany est un roman de développement (Entwicklungsroman) qui aurait pu être adapté par Jean Yanne ou Jacques Tati. Mais l’auteur conserve sa pleine identité !

Le texte est lui-même un gros dispositif passant en revue tout ce qu’il peut y avoir de plus bête, de plus prétentieux dans le management à l’américaine, et Frédéric Vissense réussit le tour de force de nous amuser (mais pas seulement) d’un bout à l’autre de cette quête insensée du sens. Bien sûr, on peut également évoquer les mânes de Kafka et d’Orwell parce qu’il y a quelque chose de terrifiant dans cet avenir vu comme proche (avant 2050). La caricature, le miroir déformant de ce que nous connaissons déjà en la matière (rapports de subordination, gestion des « ressources humaines », etc.), composent ici des tableaux de cette fiction spéculative. C’est très mordant, simultanément pas beau à voir, et surtout, cela risque fort de nous arriver.

Mais nous lisons sans peine jusqu’au bout car Vissense maîtrise l’art du détail et nous renvoie forcément à une expérience personnelle. Joueur de tarot, imagier managérial, satiriste, il est pleinement efficace dans le registre comique pour la simple et bonne raison qu’il a initialement perçu la tragédie inhérente, ou une de ses facettes, à l’Occident terminal d’ici et de maintenant.

Son art se déploie dans le langage car c’est bien là le nerf de la guerre. Si par exemple tu prétends être cool, si tu veux le faire croire à un panel de direction, tu es en fait nul, périmé, obsolète. Ce n’est pas cool que tu aurais dû dire, mais chill. En tout cas à ce jour, mardi 3 mars 2026, et tel que l’auteur de ces lignes le comprend. Il en va de même des théories visant à ramener le maximum de fric à une entreprise. (Dans le monde policé, on ne l’exprime évidemment pas ainsi.) Le langage, ô paradoxe dont on ne verra jamais la fin, sert encore et toujours à dévoyer la pensée, l’intellectualité. Les entreprises ont remplacé les religions et les Etats. Certaines pratiques consistent même à vouloir faire entrer de force telle ou telle démarche spirituelle, quitte à l’abandonner et à la conspuer quelques mois plus tard (la théorie des galets du roman).

Zen et Intelligence Artificielle, telles sont les deux colonnes du Temple.

Un groupe d’employés d’une multinationale part à la recherche des origines de l’entreprise (mais à seule fin d’exploitation de copyrights et autres solennités légales synonymes de prépondérance). Ce sont en quelque sorte des Pieds Nickelés, des marginaux de l’organigramme, d’aimables nullités. Mais on les charge de cette quête aux lourds enjeux managériaux, économiques, médiatiques, etc.

C’est grâce à leur persévérance qu’ils avanceront. Ils persévèrent car, foncièrement, ces branquignoles ont le feu sacré ! On ne peut pas ne pas les aimer ! Ici, la réflexion sur l’Intelligence Artificielle (je suis respectueux, hein, je mets des majuscules), l’une des deux « colonnes », permet de voir aussi dans Bioutifoul Kompany le roman d’une conscience qui se cherche elle-même à travers ses personnages. Plus que cela encore : cette aventure au-delà de l’atmosphère strictement animale, via le jeu sur les thrillers ésotériques à la Da Vinci Code, propose un dépassement de l’IA elle-même, génie dans la bouteille, invention strictement humaine d’une civilisation ayant renoncé à Dieu mais pas à la transcendance, cette aventure, donc, est peut-être le blanc-seing que l’humanité devrait se donner à elle-même ; l’humanité ou du moins Frédéric Vissense : tout ce que nous lisons dans Bioutifoul Kompany est le produit d’une intelligence, d’une et pas deux, ou x milliards. Celle de l’auteur. L’auteur est le créateur ultime de son œuvre, nous n’en sommes que des exégètes. Le parcours labyrinthique du métro parisien, assimilé à un circuit de neurones et de synapses (Paris ne serait qu’un cerveau ?? Pas de fonction d’excrétion ??), est une brillante ruse de l’intrigue mise en place par Vissense pour nous rappeler cette vérité brutale et simple. Nous pouvons, tous et chacun, créer… ou faire preuve d’individualisme téméraire.

Que donne l’addition de toutes les témérités ? La guerre civile ? Du management débile ? La victoire sur toutes les autres de la témérité la plus grosse (comme ces « concours » du plus gros zizi) ?

Ou rien de tout cela ?

En tout cas, ici, posé sur cette table de bistrot où je termine cette note : un roman bien précis, bien spécifique, très bon, et bien lu je l’espère (pour que je ne devienne pas un énième con de démiurge). Bioutifoul Kompany.

Le reste, lecteur/lectrice, et pourquoi pas autre auteur/auteur, autre univers qui te déploies, est entre tes mains.   

Dernière sélection du 90ème Prix Cazes (remis en avril 2026 chez Lipp)

Le Prix Cazes fête son 90ème anniversaire ; il sera remis à la brasserie Lipp en avril 2026
Dernière sélection : 

Les Explorateurs    Iegor Gran       (P.O.L.)   

L’extinction des vaches de mer    Adèle Rosenfeld  (Grasset)        

L’enfant du vent des Féroé       Aurélien Gautherie     (les éditions Noir sur Blanc)

Je suis la fille de Casanova  Cécile Guidot  (Mercure de France)

Fondé en 1935 par Marcellin CAZES, le Prix Cazes récompense un auteur pour un roman, un essai, une biographie, des mémoires ou un recueil de nouvelles. 
Il est décerné chaque année par un jury composé de :
Léa SANTAMARIA (Présidente)
Claude GUITTARD  (Secrétaire Général)
Mohammed AÏSSAOUI
Gautier BATTISTELLA
Mathilde BREZET
Marie CHARREL
Gérard de CORTANZE
Nicolas d’ESTIENNE D’ORVES

Christine JORDIS

Eric ROUSSEL

Contact presse : guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

« Mauvaise nouvelle » interviewe Jean-Jacques Dayries

Jean-Jacques Dayries, l’enthousiasme littéraire

Par Guilaine Depis 

Interview littéraire pour Le Cercle Nouvelle Marge qui publie la revue Mauvaise nouvelle

Guilaine Depis : Jean-Jacques Dayries, bonjour, votre trajectoire de vie est assez peu commune. Après avoir fréquenté le milieu des affaires, côtoyé les grands de ce monde, vous êtes en train de donner naissance à une œuvre littéraire. Ce n’est pas sur ce terrain que vous étiez attendu : nous vous aurions plus facilement imaginé publiant des essais sur la réussite dans le milieu de la finance, des guides de l’investissement etc. Avez-vous le goût des chemins les plus escarpés ?

Jean-Jacques Dayries : Au cours d’une vie, il y a sans cesse des bifurcations. Je me souviens que Paul Auster a écrit un gros livre sur ce thème. Que serait-il advenu si j’avais fait ce choix plutôt qu’un autre ? Qu’on le veuille ou non, c’est une question qui vous est posée dès le plus jeune âge. Bien fou celui qui ne doute jamais devant le choix de la route à prendre. Quand vous dirigez une entreprise, c’est un souci quotidien. Celui qui vous retient de commettre une erreur, très souvent. Se poser un instant. Réfléchir encore un peu. S’entourer d’avis éclairés. Décider enfin.

En ce qui me concerne, j’ai fait mien le mot de Michaux : ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison. Quitte à vivre plusieurs vies. Ne pas se contenter d’une seule. Les vivre à fond. Autant qu’il est possible.

J’ai eu une carrière dans l’industrie, puis dans la finance. Avec le privilège de diriger des équipes sur plusieurs continents. En parallèle, j’ai beaucoup navigué à la voile en famille. J’ai été membre du conseil d’administration de plusieurs sociétés cotées et non cotées. Toujours des multinationales. L’expérience de l’équipage d’un voilier est très proche de celle d’un groupe de managers. Les différences culturelles vous enrichissent et vous aident dans l’exercice de vos responsabilités. Tout ce qui vous enrichit repousse les murs évoqués par le poète.

Alors, pourquoi pas la littérature ?

Enfant, j’avais le goût des rédactions au collège. Lecteur compulsif, j’aimais les découvertes. Je me souviens avoir lu Bonjour tristesse lorsque j’avais treize ans, un soir, au pensionnat. Je m’étais dit : Sagan l’a écrit à dix-sept ans. J’ai quatre ans pour faire mieux. Ce sera facile. J’ai pris une autre voie. Jusqu’à ce que ce projet me rattrape. Je ne pouvais plus écrire un livre d’adolescent attardé ! Je n’avais pas envie de donner des leçons de stratégie ou de management. Il y en a beaucoup. Des rayons entiers dans les kiosques des aéroports.

J’ai choisi un autre angle qui est singulièrement absent de la littérature générale. Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. Qu’on retrouve d’un roman à l’autre car mes lecteurs m’ont dit plusieurs fois : que se passe-t-il après ?

Du point de vue de l’auteur, c’est un peu plus ambitieux que de faire du nombrilisme glauque et du racoleur intimiste. Ces facilités qui lassent les lecteurs et plaisent aux éditeurs qui plombent ainsi leurs comptes. Il me semble qu’en tant qu’auteur, il y a une responsabilité à élever le débat. À montrer d’autres voies.

Certes, on ne s’attendait pas à me voir sur ce chemin escarpé. C’est seulement parce que peu de personnes s’autorisent le saut dans l’inconnu, loin des bases. La plupart s’enferment dans les murs de ce qu’ils croient connaître. L’air du large leur fait peur.

Je pense que si mes lecteurs apprennent à chaque fois quelque chose ou bien trouvent en me lisant une occasion de réfléchir en plus de se distraire, mon travail est utile. Gratifiant.  

 

GD : Depuis quelques années, vous consacrez une part toujours plus importante de votre vie à l’écriture. Avez-vous parfois l’impression qu’elle vous aspire ? Devient-elle une addiction ? Avez-vous le sentiment de garder le contrôle ? C’est tout de même une occupation célèbre pour ne pas rapporter d’argent. Quel est donc l’intérêt d’écrire ?

JJD : Après une interruption qui se compte en dizaines d’années, j’ai recommencé à écrire en produisant des nouvelles. C’était pendant les longues heures d’avion long-courrier. Le seul moment où j’avais du temps. Des parenthèses forcées, entre deux phases de vie active. Je commençais une histoire au début du vol et je m’appliquais à la terminer avant l’atterrissage. J’en ai écrit beaucoup. Jusqu’à ce qu’un éditeur me dise : c’est bien, mais les nouvelles ne se vendent pas. Il faut écrire des romans.

J’ai suivi le conseil, bien des années après. Cela a donné Jungle en multinationale. Il a été publié en 2023. Puis, un roman par an. C’est un vrai travail. Un roman de deux cents pages vous prend six cents heures. C’est bien sûr un ordre de grandeur. À condition d’être un travailleur assidu. Qui ne gâche pas son temps à rêvasser. Qui n’a pas besoin de longues recherches historiques ou techniques.

Le parallèle avec un sportif de bon niveau est tout à fait judicieux. L’entraînement régulier. La discipline. Le souci de garder l’objectif en vue, sans se lasser. Progressivement, on s’améliore. Une addiction se crée. Elle vous aide. C’est étrange, mais vos personnages se mettent à vivre, presque en dehors de vous. Vous devenez leur obligé. Ils vivent. Nous n’avons pas attendu les chatbots créés par l’IA pour découvrir cet aspect de la création. Je suis certain que Balzac, qui écrivait sur le milieu des affaires de son temps, expérimentait cette illusion : ses héros étaient des êtres vivants.

Ensuite, vient la question des lecteurs. Une fois le roman produit, sa diffusion ne vous appartient plus. Quand on écrit, on pense sans cesse au lecteur. On voudrait qu’il participe à l’aventure. Qu’il y trouve du plaisir. Une forme d’élévation de la pensée. C’est un peu prétentieux ! Le nombre des lecteurs ne permet pas, généralement, de vivre de sa plume. C’est bien connu. En ce qui me concerne, je sais depuis le début que le créneau que j’ai choisi est étroit. Alors j’essaye de l’occuper avec un travail de qualité. Il y a d’autres métiers où la même problématique se pose : la haute-couture ou la fast fashion, la gastronomie ou la street food. Un éditeur bien connu m’a dit : il faut faire du Musso parce que c’est ce qui se vend. J’ai répondu que si je dirigeais une maison d’édition, je serais de cet avis. En tant qu’auteur, mon opinion est différente.

Finalement, c’est parce que je n’ai pas besoin d’en vivre que j’ai la passion d’écrire ces romans qui ont une petite ambition littéraire.

 

GD : Concevez-vous l’écriture de fictions comme un art ? Si l’inspiration vous vient souvent de votre expérience de vie, cela vous réclame-t-il un effort pour mettre en beauté les mots, agencer les phrases, ou jaillissent-elles comme l’eau vive ?

JJD : C’est plutôt, je pense, un travail d’artisan. De longues heures à polir la pièce de bois. À créer des formes. L’ébéniste ou le luthier sont des professions comparables. Ils visualisent l’objet. Ils en réalisent l’esquisse ou les plans. Ils appliquent les techniques qu’on leur a apprises ou qu’ils ont eu le talent d’inventer. Lorsque je rencontre des personnes intéressées par l’écriture, je leur dis toujours : au début, l’auteur a une intention. C’est le fil qu’il va suivre.  Ensuite, tout grand livre a une structure interne. C’est le parti qu’on choisit, comme l’architecte le fait, avant même de dessiner son avant-projet. Ensuite, il faut décider du niveau de langue approprié. C’est celui qui défendra le mieux l’intention de l’auteur. Enfin, le plus important : exercer sa liberté avec naturel. Sans contorsions. Sans préciosité. La personnalité de l’auteur doit être offerte avec honnêteté. Hemingway disait à un jeune auteur : be honest !

En ce qui me concerne, j’ai un certain enthousiasme à créer et développer mes intrigues. J’ai plaisir à partager la connaissance des faits, des lieux. J’espère que le lecteur y est sensible. Je n’ai aucune prétention, hors cet échange.   

 

GD : Vous avez une grande puissance créatrice, puisque vous donnez naissance à des personnages parfois très différents de vous. Telle la Créature de Frankenstein, ces personnages finissent-ils par prendre le pouvoir et vous dicter leurs choix, leurs réactions ? L’œuvre peut-elle échapper au créateur ? Certains de vos personnages ont-ils pu avoir des réactions qui vous ont surpris dans vos romans ?

JJD : C’est la légende de la statue qui est si vivante qu’elle échappe au sculpteur pour vivre sa vie. Parfois, un personnage de fiction devient un mythe. Le mythe est repris par d’autres qui le citent et prolongent son histoire. C’est magnifique d’être capable de créer un tel objet : Goriot, Rastignac, Cyrano… J’ai entendu un jour Jean d’Ormesson dire qu’il avait écrit beaucoup de livres mais n’avait jamais créé un tel personnage. Il en était honteux.

Ce qui est intéressant, c’est de reprendre et de faire vivre le personnage d’un roman dans un autre livre, dans une autre histoire. Il aura vieilli. Son caractère aura pris de l’épaisseur. Le lecteur y gagnera en intérêt. L’auteur sera surpris par une évolution qu’il n’avait pas prévue au départ. Dans mon roman Jungle en multinationale, on fait la connaissance d’une jeune fille qui est étudiante dans une école hôtelière. On la retrouve en jeune femme épanouie dans le roman Un être libre. Puis, plus tard, en dirigeante d’entreprise confrontée au danger de perdre la fortune de sa famille dans le roman à paraître cette année, Elektra, ce météore…  On la reverra dans un autre roman, à paraître bientôt, Colocs et millenials, où sa vie sera bouleversée. En attendant, il y aura eu les affres d’une querelle de succession, la construction d’une multinationale qu’on mettra en bourse, une tentative d’OPA, un délit d’initié… La vie telle qu’elle est.

             

GD : On note dans vos livres une forme de pudeur puisque vous ne vous y exprimez jamais en votre nom à « je ». Pour autant, ils sont nés dans votre tête, ont été écrits avec votre sensibilité singulière. Avez-vous l’impression que l’on vous connaît mieux après avoir lu vos romans ? Des clefs pour comprendre les coups de cœur, coups de gueule, idées de Jean-Jacques Dayries y sont-elles cachées ?

JJD : À quelle personne faut-il écrire ?  Est-on meilleur parce qu’on s’épanche sur ses propres émois ? Pour faire plus crédible ? Pour susciter la compassion ? J’en doute.

Dans mon roman Colocs et Millenials, on passe du il au je, puis à nouveau au il. Le héros explique qu’à la troisième personne il est plus objectif. Quand il s’exprime à la première personne, il est tenté de tricher. Je suis de son avis : la troisième personne est plus honnête.

L’autofiction est un leurre. C’est très pratique quand on a peu à dire. Ou bien pour se plaindre de son sort. Pour attirer le chaland. Et même les jurés du Prix Nobel !

Pour ma part, je n’aime pas ceux qui se plaignent. J’aime les caractères courageux, travailleurs, optimistes. Ceux qui choisissent l’avenir plutôt que le passé. J’ai écrit un petit roman en forme de conte, à la manière du dix-huitième siècle, Un être libre. Le héros est un vieil entrepreneur à qui tout a réussi et qui choisit, l’âge venu, de recommencer l’aventure d’une entreprise. À la troisième personne, c’est un exemple qu’on montre. À la première personne, cela aurait eu l’air d’une pseudo biographie prétentieuse !

Bien sûr, je ne résiste pas à envoyer des coups de patte ou bien à partager des idées qui me tiennent à cœur, en matière d’économie politique par exemple. À faire voyager le lecteur dans des endroits magnifiques que je connais bien. Capri. La Méditerranée. La Grèce. À partager un moment de gastronomie. À montrer le plaisir d’une traversée à la voile, quand le temps est beau et le soleil éblouissant.

J’ai choisi mon intention d’auteur : l’échange et la transmission.

 

GD : Écrivez-vous pour comprendre les autres ou pour approfondir la connaissance de votre être intime ? Votre objectif est-il d’influencer vos congénères, de leur faire prendre conscience de la valeur de la vie ?

JJD : Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas besoin de remplir des pages d’introspection intime pour me sentir plus vivant ou mieux me connaître. Les étagères des bibliothèques sont remplies de livres sur ces thèmes. Je n’ai pas pour objectif de rendre le monde meilleur ou bien de jouer au prédicateur. Il y a foule sur ce créneau.

J’ai le projet de simplement échanger. De transmettre ce que je sais. Une lectrice m’a dit qu’avec moi, elle était une petite souris qui entrait dans des lieux auxquels elle n’aurait jamais accès. Qu’elle comprenait enfin les soucis de personnes qu’elle ne pourrait jamais connaître.

Ouvrir les yeux sur le monde. Mieux le comprendre. Ne plus craindre l’air du large. Voir le monde avec optimisme. Si je peux y contribuer, c’est un émerveillement.

 

GD : La vie peut-elle avoir du sens sans laisser une trace écrite ?

JJD : Bien sûr. Avant l’invention de l’écriture, la vie avait du sens. Aux débuts de l’écriture, l’outil était surtout utilisé pour son utilité immédiate, les comptes, les instructions, les lois. Je crois que l’idée de l’utiliser pour l’édification des générations futures est venue bien après. Depuis l’invention des communications électroniques et l’immense capacité de mémorisation qui l’accompagne, une grande révolution est en marche. Chacun d’entre nous laisse un héritage écrit. C’est vertigineux et au fond généralement fait de fatras sans intérêt. Dans lequel les ordinateurs de l’IA cherchent et compilent comme des fous en espérant trouver quelques pépites qui auraient du sens une fois arrangées proprement.

Nous savons qu’il y a des écrits dont la force traverse les générations. Comme les œuvres des grands créateurs dans les arts majeurs. Ce n’est pas la compilation qui crée une œuvre majeure. C’est l’étincelle qui produit un feu neuf. Jamais vu et utile pendant des générations. C’est la contribution d’un esprit différent, libre de s’écarter de l’ordre établi. Aussi bien dans les sciences dures que dans les disciplines plus subjectives. Il y a très peu de grands créateurs. En littérature, seulement une poignée par siècle. Ce sont eux qu’il faut admirer. Le reste n’est pas indispensable. Ne soyons pas prétentieux !

 

GD : L’image qui se dégage de vous est celle d’un homme heureux, avec une vie conjugale, familiale, professionnelle et sociale épanouie. Pour autant avez-vous ce que Charlotte Casiraghi nomme une « fêlure » ? L’écriture suffit-elle à la colmater ? Est-ce d’ailleurs possible ?

JJD : La famille, c’est un projet. Une entreprise plutôt qu’un objet. Un projet vit dans le temps. Il vit également dans un environnement qui peut être favorable ou non. Comme l’aventure d’une croisière en haute mer, il y a parfois du mauvais temps à étaler. Chacun sait que c’est dans le gros temps qu’on reconnaît les marins d’exception. Les équipages soudés. Je vois bien autour de moi que ce n’est souvent pas le cas. Je vois les fragilités. Les échecs.

J’ai décidé, il y a très longtemps de faire vivre ce projet et de m’y tenir. Femme et enfants sont de la partie. Avec ce qu’il faut de bonté d’âme pour que la réussite soit possible !

La « fêlure », c’est peut-être que l’entreprise est un peu folle, dans la dureté de l’époque. Les comportements de nos concitoyens sont plus ceux de consommateurs égoïstes que ceux d’entrepreneurs décidés.

 

GD : En humanité comme en littérature, croyez-vous un « progrès » possible ? Où pensez-vous que nos classiques comme Molière et Chrétien de Troyes doivent rester les repères fondamentaux de la civilisation ?

JJD : Votre remarque a beaucoup de sens. Les créateurs établissent les repères indispensables. Ceux qui font avancer la civilisation. Admirer l’australopithèque aventureux qui a su entrainer sa horde vers une meilleure nourriture en sortant du continent africain. Prendre modèle sur ceux dont les concepts ont fait avancer la civilisation.

Souvent, les textes fondateurs sont très courts : le Discours de la méthode, l’Esprit des lois. Parfois, ce sont des accumulations volumineuses et géniales en tout point : la Divine comédie, le Ramayanales Métamorphosesl’Odyssée…  

Molière et Shakespeare étaient des entrepreneurs de spectacle, des directeurs de troupe et des comédiens. Ils essayaient de gagner leur vie en étant à la mode de leur temps. Je ne pense pas que la postérité était leur objectif. Le miracle a eu lieu : on les joue toujours après plusieurs siècles et ils sont des modèles.

Il n’y a pas de règle imposée.

Votre question rejoint une idée que j’avais en écrivant Un être libre car je souhaitais revisiter Diderot puisque le thème de Jacques le fataliste et son maître me semblait d’actualité. De la même façon, lorsque j’ai imaginé l’intrigue d’Elektra, j’ai pensé aux Atrides et à la fatalité du destin dans une histoire moderne et grecque.

Il y a un certain vertige à mettre ses pas dans ceux des grands maîtres qui nous ont précédés. Ne pas se priver de ce plaisir.

             

GD : Il existe des formes de littératures dans chaque région du monde : avez-vous des curiosités et des préférences pour celles d’autres zones du globe ?

JJD : Je lis beaucoup de littérature anglo-saxonne moderne. Je suis frappé par la liberté de la langue. Par l’inventivité des formules. La langue française me semble plus formatée. Probablement l’influence d’une éducation où l’on apprend à respecter avant tout la norme de ce qui est bien et correct. Je n’hésite pas à emprunter des anglicismes lorsque je le pense utile. On peut défendre sa langue sans refuser les autres. Les enfants bilingues passent sans effort d’une langue à l’autre sans les mélanger. Parfois, on est plus précis dans une des langues que dans l’autre. Parfois, c’est l’inverse. Il faut en profiter. C’est une façon ici aussi de sortir de sa bulle et de respirer l’air du large !

 

GD : L’artiste est-il là pour vous chambouler ? Je vous sais mélomane, la musique vous semble-t-elle avoir une force de frappe supérieure aux livres pour ébranler un être humain ?

JJD : La musique a un impact physiologique démontré : on peut être ému « aux tripes ». C’est tout sauf trivial. Cela remonte à la nuit des temps. La littérature s’adresse à l’intellect. Même si l’on ne se réfère qu’à la tradition orale. Alors, quand les deux arts se combinent avec efficacité, une magie magnifique s’opère. Dans mon roman Quatuor, il y a un portrait contrasté de deux héros. Il est un violoncelliste virtuose. Elle est une économiste réputée. Chacun excelle dans son art. Le lecteur entre dans la construction d’une carrière de soliste, faite de voyages, de concerts, d’enseignement. Il entre aussi dans la vie d’une grande institution où l’économiste produit ses études, ses notes de conjoncture, un nouveau livre. Ils ont tous deux un impact sur leurs contemporains. Certes à leur niveau, qu’on peut trouver modeste par rapport aux grands compositeurs ou bien aux grands économistes qui les ont précédés. Mais ils vivent leur métier avec sincérité. Jusqu’à ce que le destin les frappe. Il n’y a pas de hiérarchie entre leurs disciplines. Je pense que cette réflexion peut se généraliser. Le frisson peut être physiologique ou intellectuel. C’est son existence même qui est précieuse et rare.

 

GD : Lequel de vos livres rêveriez-vous de voir adapté au cinéma ? Et au théâtre ? Et pour quelles raisons ?    

JJD : Comme mes romans sont des portraits d’aujourd’hui, dans un monde réel, avec des intrigues qui sont inspirées de situations vécues, l’adaptation au cinéma ou au théâtre ne serait pas trop difficile. Il y aurait même un côté « reportage en direct » qui pourrait être original et intéressant.

Imaginons Jungle en multinationale comme une série puisque la construction est en patchwork. On s’intéresse tour à tour à chaque personnage et progressivement l’intrigue se développe, entre Paris, la Riviera, la Suisse, l’Italie.

Imaginons Un être libre comme un road movie jusqu’à la chute, dans le Pékin des années soixante-dix.

Imaginons Quatuor en film choral à quatre héros, dans le tourbillon des voyages et de la musique.

Un projet est possible, en gardant l’esprit de la petite souris qui pénètre des lieux très proches et cependant jamais familiers. Sans qu’il soit besoin de crimes ou de maltraitance. En gardant l’ambition d’apporter une réflexion sur notre époque. Un point de vue qui refuserait le côté « grand guignol » de certaines productions.

les livres de l’auteur : 

   

Sur l’Amérique divisée, lisez « Le Cauchemar américain » de Nathan Juste

Nathan Juste : « Il était plus facile de haïr quelqu’un en le cachant derrière une idée que de le haïr en face »

 

Nathan Juste, vous venez de publier votre premier roman « Le Cauchemar américain ou l’affrontement de somnambules».

Dans cette période de reconfiguration géopolitique du monde, votre position en tant que Français habitant New-York fait de vous un observateur pertinent des tensions exacerbées entre les MAGA trumpistes et les Woke démocrates.

Avez-vous l’impression que le fossé se creuse entre ces deux Amériques ? Parviennent-elles encore à se parler ?

Il y a un fossé qui perdure entre MAGA et les démocrates mais il y a un rapprochement des indépendants qui rejettent la politique extérieure et commerciale de Trump, et qui sont choqués par les bavures lors des opérations anti-immigration. Dans la vie publique américaine, il y a toujours des électeurs qui choisissent en fonction des « Table kitchen issues », c’est-à-dire de l’impact sur leurs portefeuilles en fin de mois. Ces gens peu sensibles aux idéologies sont en train de se détourner de Trump dont l’image, construite sur des décennies, d’homme d’affaires accompli, est mise à mal par l’inflation et le taux de chômage.

Quant aux vrais sympathisants je pense qu’ils ne parviendront plus à se parler. Ils vivent dans deux réalités différentes, issues d’écosystèmes médiatiques aux antipodes et d’algorithmes qui déforment leurs consommations d’informations. Aux États-Unis, où la liberté d’expression n’a pas de limite et les mensonges sur la place publique sont impunis, la réalité ne se vit pas, elle se raconte. Les événements récents en sont un bon exemple. Lorsque Hillary Clinton a dû témoigner dans le cadre de l’affaire Epstein, une partie des commentateurs y a vu une femme indépendante, une avocate courageuse prise comme bouc émissaire et victime des frasques de son mari ; l’autre y a vu une politicienne corrompue habituée à étouffer les affaires. D’un côté vous avez un idéal féministe, de l’autre un alligator des marécages de Washington.

Pour une partie des géants de la tech, c’est un état de fait. Lors de la campagne, Peter Thiel et la très conservatrice Heritage Foundation avaient organisé une conférence intitulée « Redémarrage 2024 : la nouvelle réalité ». Le titre était révélateur mais certains ateliers comme « Fracture de la réalité partagée » l’était encore plus. Avec une production de l’information décentralisée par des influenceurs et des porteurs d’opinions, la propagation de l’information par les réseaux sociaux ne fait qu’élargir la fenêtre d’Overton (l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique). En effet, ces algorithmes statistiques maximisent la séparation de population pour promouvoir du contenu sur lequel le consommateur a plus de chance de cliquer et d’interagir. Cela pousse les producteurs de contenus vers des propos peu nuancés, accrocheurs voire provocateurs. Ceci est encore accentué par les formats courts. Paris Match sous stéroïde : le poids des mots, le choc des vidéos.

Dans votre livre, vous avez choisi la forme du roman, de la fiction, mais vous avez réussi le tour de force de donner tant d’épaisseur psychologique aux personnages que ce pourrait être un simple récit. Comment avez-vous trouvé l’inspiration pour dresser le portrait de Richard et de John ?

Pour Richard et sa famille, je n’ai cessé de me poser la question de savoir quels parcours de vie pourraient amener à promouvoir certaines idées. J’ai par ailleurs croisé cette réflexion avec des évènements vécus par des amis américains. Cela donne par exemple le cas de Jenny (mère de Richard) dont l’avis sur l’avortement provient d’une éducation religieuse mais surtout de ses fausses couches et difficultés à enfanter.

Pour John, j’ai quelques bons amis vétérans qui ont servi dans l’armée en Irak ou Afghanistan. Certains éléments comme les troubles de l’attention ou le désintérêt de la vie publique proviennent de discussions avec eux.

On dit qu’il faut toujours écrire sur ce que l’on connaît. Je le comprends comme l’insertion de thèmes ou de situations qui touchent l’auteur. Par exemple pour Richard, l’antagonisme avec son frère se nourrit d’exemples de fratries autour de moi ; la dynamique familiale s’inspire de dislocations générées par des évènements tels que Brexit, l’élection de Trump ou encore la guerre en Ukraine. Dans ce dernier cas, par exemple, ayant habité à Brooklyn j’ai observé le clivage générationnel chez les russophones.

Jean Birnbaum a écrit « Le courage de la nuance » ; vous situez-vous dans sa filiation puisque vous faites l’effort de refuser la posture manichéenne simpliste ? Vous peignez Rick comme produit de son histoire et très humain…

J’ai depuis longtemps l’intuition que la diabolisation est problématique. Si on dépeint quelqu’un ou ses idées comme diabolique, on perd l’humanité et on ne cherche plus à comprendre le cheminement qui a mené aux actions. Je pense que cela rend plus difficile de combattre certaines idéologies ou d’éviter que des évènements ne se répètent.

C’est dur de garder en tête l’humain car il y a clairement des idées auxquelles on s’oppose ou des actions que l’on dénonce. Pour moi, cela implique de ne pas se placer sur le plan de l’argumentaire mais celui du ressenti.

Finalement, l’histoire de Rick est celle d’une radicalisation. Elle est le produit d’un terreau, de circonstances, de rencontres et de choix. Le projet que je m’étais donné était de décrire tout cela sans prendre parti. C’est au lecteur de se positionner. Si je donne un avis, ce n’est plus un roman, ça devient autre chose : un essai, un pamphlet, un conte philosophique – que sais-je.

Cette réflexion de Rick en fin de roman sous-tend tout le récit : « Il était plus facile de haïr quelqu’un en le cachant derrière une idée que de le haïr en face. Quand on regardait les gens, qu’on leur parlait, c’était beaucoup plus dur : on trouvait des points communs, ou à défaut, on trouvait d’autres à détester ensemble. »

Était-il difficile pour vous d’entrer dans la peau de Rick ? Avez-vous discuté avec des détenteurs d’armes à feu ? Condamnez-vous la peine de mort même pour les criminels ?

J’ai beaucoup d’amis américains qui ont des fusils automatiques et des armes de poing. J’ai donc pu échanger avec eux à de multiples reprises. Nous avons par exemple discuté des configurations du AR15. Je suis moi-même allé dans un stand de tir. Il y a une vraie ubiquité des armes à feu aux USA indépendamment des bords politiques. Le sujet est d’une telle banalité que nous en avons par exemple parlé avec nos voisins lors du premier dîner chez eux après avoir emménagé.

J’ai surtout effectué beaucoup de recherches bibliographiques : sur l’âge légal pour la possession d’armes par états, sur les milices, sur leurs entraînements, sur les compétitions de tir ; j’ai consulté des articles de faits divers ; j’ai examiné des plans de villes et celui du capitole… Tout cela m’a permis d’imaginer le terreau d’où a germé la trajectoire de Rick.

C’était finalement plus dur de se mettre dans la peau de John. D’une part parce que les évènements auxquels il est lié sont datés. J’ai donc exploré les opérations en Irak et en Syrie, la chute de Kadhafi, ou encore la crise des réfugiés. À la différence d’autres épisodes tels que Charlottesville où je pouvais m’inspirer de visites, de vidéos, il y a beaucoup moins de sources pour décrire une zone de guerre. D’autre part parce que l’aspect psychologique que je décris chez lui – trouble post-traumatique – est un sujet très sérieux et documenté, je voulais le traiter respectueusement. Encore une fois ma réponse fut d’investiguer et de m’éduquer.

Votre question sur la peine de mort appelle à une réflexion plus profonde que la mienne. Elle soulève plusieurs problématiques auxquelles je n’ai pas particulièrement réfléchi.

Il y a un risque évident qui est celui de l’erreur : d’exécuter un innocent. Cela a été beaucoup le cas dans des états du sud où le biais racial a entaché la justice et continue probablement de le faire.

Il faut penser à l’inefficacité de la dissuasion. Il me semble que dans la plupart des états, les exécutions sont accessibles aux familles et aux témoins. On est loin des pendaisons publiques dans les westerns.

Il y a des cas où la récidive est presque assurée car il y a un trouble psychiatrique ou une addiction. La perpétuité ou l’internement sont des réponses possibles mais demandent un investissement dans les prisons et les centres psychiatriques. Or, il y a beaucoup de prisons privées qui réduisent leurs coûts et les budgets des hôpitaux psychiatriques ont été coupés au niveau fédéral depuis Reagan mais aussi au niveau des états.

Votre roman s’achève sur la prise du capitole de janvier 2021. Où étiez-vous ce jour-là ? Était-ce pour vous un point de bascule ?

Nous habitions à Brooklyn et nous étions toujours soumis à une forme de confinement. On s’attendait à de la violence en cas de perte de Trump : il en avait tellement parlé sur les réseaux sociaux. Mais on s’y attendait dans les quelques jours après l’annonce officielle des résultats. Arrivés en janvier on était passé à autre chose : on faisait un barbecue sur le toit.

Pour moi, c’est un point de bascule très clair. Dans le répertoire politique américain il y avait déjà des pratiques qui auraient pu être qualifiées d’antidémocratiques, telles que la redéfinition partisane des districts électoraux, les lois visant à restreindre le droit de votes et les campagnes médiatiques pour détourner les gens des urnes.

Mais depuis janvier 2021, on peut y ajouter la discréditation du processus électoral dans son intégralité ; le soutien voire la participation d’un parti à un coup d’État (au travers de votes procéduraux au parlement, de campagnes de pression sur les bureaux de votes, et de la création de votes alternatifs) ; et enfin l’absence de destitution ou de conviction d’inéligibilité.

C’est donc sans surprise que l’administration Trump 2.0 gouverne par décret sans agenda législatif réel et avec un mépris affiché pour les contre-pouvoirs parlementaires. La radicalisation du parti républicain est aussi une conséquence du 6 janvier. En effet, la contestation du résultat de l’élection de 2020 est devenue un test de loyauté qui a définitivement transformé le parti en une sorte de culte de la personnalité.

Le courant trumpiste prospère t-il à cause des folies woke ? Pensez-vous au final que le wokisme est contre-productif ? L’effet boomerang est terrible ?

Dans un premier temps, j’ai un problème avec le mot « woke ». C’est un terme qui date des années 30-40 en lien avec la culture afro-américaine et qui à l’origine pointe vers le verbe « awake » utilisé ici pour parler d’un éveil, d’une prise de conscience des injustices raciales. Ce terme a conservé cette acception lors du mouvement Black Lives Matter, qui rappelons-le, visait à une réforme du système policier.Il y a quelque chose qui me dérange dans le détournement orwellien de ce mot qui a été opéré par la suite, pour en faire un terme fourre-tout. Ce qui m’embête c’est que cela suppose un mouvement woke ou une doctrine woke, ce qui est loin d’être clair. Il y avait des idées progressistes défendues par différents groupes et différentes communautés et par ce terme on les a amalgamés.

En les mélangeant, on met sur le même pied, le sujet de la réforme de la police et les revendications transgenres par exemple, ou encore l’épiphénomène des « furries » et celui de l’égalité des sexes en droit. Cela bloque la possibilité de discussions et participe encore à la déchirure du dialogue civique.

Les woke censurent des statues de grands hommes politiques compromis avec l’esclavage, mais aussi des films datés comme « Gone with the wind » tandis que les MAGA censurent des livres évoquant la sexualité LGBT. Toutes les censures se valent-elles ?

Un autre point avec la création du mot « wokisme » c’est qu’on ne distingue plus les évolutions de société, des idéologies ou des politiques publiques. La censure suppose une décision politique. Dans le cas des statues ou dans le cas de la « cancel culture » ce n’était pas ouvertement le cas. C’était le plus souvent une pression populaire plus ou moins large et plus ou moins forte.

Dans le cas que vous citez (« autant en emporte le vent »), une partie du public reprocha au film de passer sous silence l’esclavagisme et d’idéaliser la société des états du sud. On peut être d’accord ou non mais il s’agit d’avantage d’un changement de regard sur un œuvre que d’une censure.

J’y vois une différence car un changement d’opinion populaire peut déclencher un débat et arriver sur un compromis. Dans le cas de ce film par exemple, il est de nouveau disponible et est accompagné d’une contextualisation historique en introduction. Il n’y a pas d’appel et souvent pas de débat lorsque l’on parle de censure par la puissance publique.

Il faut aussi imaginer que dans certains états, l’enseignement de l’histoire de la guerre de Sécession a été très édulcoré et que l’esclavage n’est pas présenté comme l’élément central. Je pense que dans ce contexte avoir des débats et proposer des mises en perspectives est plus sain qu’une mise au ban.

De la même manière je pense qu’une discussion sur l’âge auquel des livres évoquant la sexualité sont accessibles est la marque d’un système qui fonctionne.

Pour le dire en peu de mots, je ne mets pas sur le même pied la censure et les conséquences de l’évolution des mentalités. Cela ne veut pas dire pour autant que je suis toujours en accord avec ces dernières.

Vous vivez aux Etats-Unis et savez que Trump a notamment été élu pour sa position isolationniste (donc pour la paix), va-t-il perdre des électeurs avec la guerre qu’il a provoquée en Iran ?

C’est ce que les sondages suggèrent. Il s’était engagé à ne pas se lancer dans des interventions extérieures de changement de régime. Il a déjà perdu des soutiens politiques (Majorie Taylor Green) et des relais en ligne chez les influenceurs (Joe Rogan ou Megyn Kelly par exemple).

Le plus coûteux politiquement c’est que cette guerre ajoute à l’inflation qui ne baisse pas. Les prix devaient baisser au premier jour de son mandat selon ses promesses de campagne. C’est un élément particulièrement important pour les électeurs indépendants qui sont portés par le portefeuille plutôt que par les idées.

Le dernier point c’est qu’il n’y a pas eu de préparation de l’opinion publique. La guerre du Golfe avait été vendue aux Américains pendant plusieurs mois avant l’invasion en 2003. Par ailleurs la création d’une coalition internationale lui avait donné une certaine légitimité. Dans le cas actuel, il n’y a pas eu de communication en amont et les raisons de l’intervention n’ont cessé d’évoluer : soutien à Israël, élimination du programme nucléaire de l’Iran ou encore changement de régime.

À noter que l’intervention pour mettre un terme au programme nucléaire est en contradiction avec le discours de l’administration Trump qui après les frappes précédentes avait annoncé l’oblitération des capacités iraniennes. Les deux autres raisons avancées sont très impopulaires chez les MAGA. Ce qui contribue à la déchirure car les républicains traditionnels sont très favorables à la défense d’Israël.

Pensez-vous que tous les courants de pensée et combats outre atlantique se propagent systématiquement en Europe ?

Je pense que beaucoup de débats sont importés ou repris du fait de la mondialisation médiatique. On peut le voir à travers l’influence du groupe Murdoch (propriétaire de Fox News) au Royaume-Uni ou tout simplement à travers les réseaux sociaux.

Il y a toutefois des différences sociétales et juridiques qui freinent cette dynamique. La définition de la liberté d’expression est très différente de chaque côté de l’atlantique. Aux USA, c’est un absolu qui connaît peu de limites. En conséquence, la jurisprudence concernant la diffamation rend le discours très permissif. Il y a bien d’autres garde-fous en Europe comme l’incitation à la haine, l’apologie de l’holocauste, l’apologie du terrorisme et tant d’autres qui encadrent la parole. C’est par ailleurs un reproche que le vice-président JD Vance avait formulé à l’égard de l’Europe lors de la conférence de Munich en 2025.

Mais les transferts ne sont pas à sens unique. À droite, le grand remplacement est une théorie née en France et qui est très largement reprise par le mouvement alt-right. À gauche, la relecture américaine du corpus philosophique postmoderne baptisé « French Theory » a donné naissance à certaines disciplines universitaires (études sur le genre et études postcoloniales notamment) qui sont maintenant associées au dénommé « wokisme ».

Comment envisager la fin du Trumpisme ?

Quand je pense à la fin du Trumpisme, je pense à deux choses : la relève du mouvement ici aux USA et son impact à l’échelle mondiale.

Quant à la première dimension, il n’y a pas d’héritier clair pour reprendre le flambeau. Certains républicains se préparent à incarner un retour au conservatisme traditionnel comme Marco Rubio (secrétaire aux affaires étrangères) ou Thomas Massie par exemple. Cependant si l’opinion à droite se porte de nouveau vers des politiques plus traditionnelles, on peut imaginer que cela se fera en opposition à Trump. Auquel cas ces politiciens devront s’assurer de ne pas être trop entachés par leurs relations avec l’administration Trump.D’autres essaient de faire du Trump. On peut penser au gouverneur du Texas, à celui de la Floride ou encore au Vice-Président. Pour eux, c’est une question de charisme. Ils n’ont pas aux yeux du public la même stature.

Il reste ensuite les personnalités qui promeuvent des idées alignées. Don Junior essaie de se positionner dans ce couloir, en adoptant la même communication provocatrice et l’approche clanique, mais pour l’heure il n’a pas la même aura. Tucker Carlson, ancien présentateur sur Fox News qui anime désormais un podcast, est probablement plus crédible dans ce registre. C’est une célébrité et il défend un doctrine America First claire (anti-wokisme, isolationnisme etc.).

Dans sa forme de gouvernance le Trumpisme concentre les pouvoirs au sein de l’exécutif. La guerre en Iran en est l’exemple. Constitutionnellement seul le congrès peut déclarer la guerre. Ce qui n’a pas pour autant empêché Trump d’engager les bombardements. Avec la fin du Trumpisme, si les démocrates reprennent le pouvoir, un rééquilibrage vers le parlementaire et un plus grand encadrement de l’exécutif sont très probables.

Pour moi, la seconde dimension est beaucoup plus compliquée à penser. Le Trumpisme c’est quoi ? Une concentration du pouvoir (on en a parlé) ; un isolationnisme commercial qui résonne avec un dédain pour le multilatéralisme ; un interventionnisme militaire qui résonne avec ce même dédain ; un anti-progressisme sur les sujets sociaux ; un clientélisme multiscalaire (au sein des USA pour l’économie et la justice, entre États etc.) ; une communication qui relève du trolling…

J’ai probablement oublié certaines choses mais avec cette décomposition, il est clair que sur certains thèmes la boîte de Pandore ne pourra être refermée.

L’ordre international commercial et diplomatique est mort. La mondialisation agonise et les institutions comme l’ONU ou l’OMC n’ont plus de rôle à jouer. On le voit avec la reconstruction de Gaza qui au lieu d’être orchestrée par l’ONU, doit l’être par le Board Of Peace dirigé par Trump.

Le monde se fragmente et on retourne à l’idée de puissances et de sphères d’influence. Les interventions américaines risquent d’inciter d’autres États à agir. Des conflits pour établir plus clairement les frontières au sein de ces zones sont donc très envisageables.

Sur les sujets sociaux comme sur la communication politique, je pense que tout dépendra de la place des réseaux sociaux. Si l’on reste sur la dynamique actuelle on peut aller vers une polarisation accentuée et de la violence verbale voire physique dans la vie publique. Si on considère que les réseaux sociaux doivent être réglementés au même titre que la presse, alors la protection contre la diffamation ou l’égalité des temps de parole doivent être repensés dans ce contexte.

Comme vous le voyez, ma réflexion part dans plusieurs directions car pour le dire simplement, le Trumpisme a déclenché un chaos qui va perdurer jusqu’à ce que le système mondial retrouve un équilibre.

Le marché peut-il reprendre le dessus sur les frontières ?

Comme je l’ai dit avant, je pense que la mondialisation agonise. Il n’y a de facto plus de libre circulation des biens (droits de douane et réglementation) ou des personnes (restrictions des visas de travail). Il reste la libre circulation des capitaux. Mais je ne vois pas comment cela peut continuer vu le contexte géopolitique.

Le repli américain devrait entraîner une dé-dollarisation de l’économie mondiale. Une crise de la dette américaine, très probable vu les budgets actuels, ne ferait que l’accélérer. Lorsque cet abandon du dollar prendra forme, il serait logique que le gouvernement américain restreigne la circulation des capitaux.

Par ailleurs, l’instabilité au Moyen-Orient va probablement déclencher des mouvements de population amenant à plus de contrôle des frontières.

Plus je pense à votre question, plus j’envisage un monde plein de frontières. À l’échelle de l’Europe, reste à savoir desquelles on parle, celles des États membres ou celle de l’union. Pour ma part, je pense qu’une intégration européenne plus forte pourrait être un abri face à la tempête économique et géopolitique qui s’annonce.

Quid de votre personnage de Gavin ? Est-il symptomatique de l’attitude trouble de beaucoup d’Américains ?

J’ai en partie pensé mes personnages comme des personnifications en lien avec la déchirure du tissu social américain. Vous avez Richard et sa famille, qui portent des valeurs traditionnelles. Ils sont d’abord pris en otage par la radicalisation du parti républicain et la détérioration du discours publique (incarné par le personnage de Chuck). Vous avez John au centre qui cherche simplement à vivre, à se reconstruire et à se tenir à l’écart de l’hyper-politisation ambiante. Il est finalement entraîné par sa petite amie, Alicia, qui milite pour la justice sociale.

Gavin, lui, représente une sorte de nihilisme mercantile et opportuniste. Il profite cyniquement du mouvement MAGA pour s’enrichir (sites de fake news, ventes de T-shirts etc.). Il ne s’attache à aucune valeur, ne croit pas au concept de vérité. D’ailleurs son pseudonyme en ligne est un jeu de mots sur le sophisme. Il peut être comparé à certains électeurs de Trump qui ont voté pour lui dans l’espoir de politique pro cryptomonnaie ou d’autres gains en bourse. Il peut aussi être relié à l’attitude des géants de la technologie vis-à-vis du Trumpisme. D’ailleurs dans le prologue il finit dans la Silicon Vallée.

A lire : 
Le Cauchemar américain par Nathan Juste,
2024, 261 pages, 19€90 

Anthologie d’un soupir sur Marie-Antoinette de Marianne Vourch

Anthologie d’un soupir — Silence à quatre temps : portrait musical de Marie-Antoinette

Par Bérine Pharaon

Portrait en musique de Marie-Antoinette de Marianne Vourch plonge le lecteur, qu’il soit spécialiste ou grand public, au cœur du XVIIIᵉ siècle européen, à la cour de France, où la dauphine, devenue reine, se tient à la croisée des passions intimes et des contradictions d’étiquette.

Entre la vie familiale de Schönbrunn et le faste de Versailles, Marie-Antoinette se révèle femme d’émotions et d’élans, traversée par une vie où grandeur et fragilité se répondent sans cesse. Éprise d’arts et préservée longtemps des affaires politiques, Marie-Antoinette trouve un sanctuaire dans un mécénat sincère, affirmant sa singularité et son droit à vivre selon ses désirs. Son éducation et son goût pour la musique, la danse, l’opéra et le théâtre aboutissent à des initiatives concrètes, transformant son entourage en espace de création et d’émancipation. Jardins, concerts, théâtres et Trianon deviennent des refuges où elle trouve inspiration et liberté.

Des extraits choisis de Mozart, Gluck, Haydn et de nombreux autres compositeurs jalonnent et tissent cet univers sonore aristocratique . Au-delà des mots, et semblable à l’esprit de l’ineffable « je-ne-sais-quoi » des émotions et du temps musical, du philosophe Vladimir Jankélévitch, l’ autrice restitue avec élégance, la complexité d’une femme de désirs et de quêtes, à la fois vraie, trahie et digne.

Le précieux portrait en musique de Marie-Antoinette s’impose comme une anthologie du soupir, où rythmes, humanité et force féminine universelle s’entrelacent, face à un destin tragique .

Portrait en musique de Marie-Antoinette, Marianne Vourch, Éditions Vilanelle, 2025.

« Bioutifoul Kompany » de Frédéric Vissense, le monde du travail chamboulé

Un roman… peut-être même un pamphlet… voire un essai sociologique… Bioutifoul Kompany est un véritable OLNI : objet littéraire non identifié. Décryptage.

Nous ne pourrons bientôt plus appréhender de la même façon les sujets d’emploi, de compétences et de recrutement. Certains thèmes prendront de l’ampleur, là où d’autres seront à minimiser. A nous de savoir anticiper l’imprévisible en fonction de ce que nous connaissons déjà.

Une histoire de l’avenir

L’humour n’est pas le principal à retenir du livre de Frédéric Vissense. Certains passages sont effectivement drôles, mais l’essentiel est ailleurs et beaucoup plus sérieux, puisque chacun d’entre-nous aura souvenir d’une des scènes racontées dans Bioutifoul Kompany, à tout le moins connaissons-nous quelqu’un en ayant vécues une, ou avons-nous envisagé pouvoir y être confronté un jour. Le plus distrayant n’est donc pas l’humour, mais bel et bien la prescience du narrateur à travers l’aventure collective qu’il dépeint comme un inévitable déclin.

Frédéric Vissense dévoile la manière dont (selon lui) évolueront les rapports entre subalternes et dirigeants… les divers mutations professionnelles… les formes qu’elles prendront… les changements de paradigmes… l’emprise croissante de la technologie et des idéologies… autant de métamorphoses qui vont chahuter notre quotidien et bouleverser nos vies. Ainsi, Bioutifoul Kompany propose-t-il une hypothèse de réflexions (presqu’un avertissement) sur ce que pourrait devenir le monde du travail d’ici 2050… ou avant. Peut-être même tout cela existe-t-il déjà et faudrait-il « se préparer à la résistance, du moins : à la prise de conscience de notre déchéance prochaine » *.

Entre patronat et salariat

Une multitude de personnages évoluent dans cette théorie entrepreneuriale futuriste.  Il y a bien entendu le narrateur, puis un intervenant nommé Le Philosophe, également l’iconoclaste Doktor Stürmer, s’y ajoutent les numérotés : Toby Ier… Robert II… John III…, suivis de Fifi, du Directeur Général adjoint et du Directeur Général tout court ; un bestiaire au sens propre (celui des gladiateurs qui combattaient la férocité) grâce auquel se dessine notre avenir professionnel tel qu’il est envisageable de l’imaginer à partir de ce que l’on sait du monde actuel. En fait, l’auteur taquine le lecteur.

Certaines phrases engagent des images parfois surréalistes : « Le Coca-Cola était humide » … parfois amusantes : « Les odeurs de transpirations stagnant à nos côtés, comme l’encens de synthèse d’un culte de bas étage ; » … parfois lucides : « Fifi n’avait pas tort. Nous étions certes des personnages secondaires, dépourvus de caractéristiques héroïques ou managériales, relégués aux marges des organigrammes, et cependant : nous étions quand même des êtres de chair et d’os, et non des spectres de pâleur et d’échos ;  » … avant que l’histoire ne s’achève par une allégorie en miroir, rappelant qu’au XVIIe siècle, les membres de l’Académie royale de peinture de Paris débattirent de la prééminence supposée du dessin (le patronat) sur la couleur (la salariat) : « Le trait serait le prolongement de l’esprit, la matérialisation de l’idée en peinture ; le coloris, lui, consacrait l’autonomie de l’art par rapport à toute justification idéologique ou théorique. »

Le terreau d’une réflexion globale

Au début du XIXe siècle, l’économiste anglais David Ricardo envisageait la technologie devoir un jour supplanter l’homme ; idem pour Marx quelques décennies plus tard, alors qu’à la même époque certain(e)s ouvrier(e)s du textile détruisaient leurs machines destinées à les remplacer. L’un des aspects du livre de Frédéric Vissense est sa capacité à faire triple écho entre hier, aujourd’hui et demain. Il sous-entend la question fondamentale qui effraye : et si les machines (aujourd’hui l’Intelligence Artificielle) devenaient concurrentielles avec la main d’œuvre et l’intellect humain au point de tous nous remplacer ! Dans ces conditions, quelle sera la variable sociale ajustable ?

Le management toxique dont il est également question, sera-t-il partie prenante de la réduction à venir des effectifs qui, dès lors, ne passeront plus par le licenciement, mais par une pression psychologique progressive visant à pousser naturellement les salariés vers la sortie ? C’est de tout cela dont il est question de Bioutifoul Kompany. L’histoire racontée par Frédéric Vissense expose comment des progrès techniques stupéfiants sont déjà en train de chambouler le travail, en conséquence de quoi suivront les bouleversements de nos loisirs, de l’éducation, la santé, les cultures et les systèmes politiques ; peut-être aussi comment des mœurs, aujourd’hui considérées comme scandaleuses, seront un jour admises. Un livre étrange. Surprenant. Malaisant tant il parait indispensable après l’avoir lu.

Les passages en italique sont extraits du livre.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2026 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle

BIOUTIFOUL KOMPANY, un livre de Frédéric Vissense aux éditions La Route de la Soie – 485 pages – 27,00 €

« Comment une gifle trace un destin » : Christian Brûlard dans Saisons de culture

La géométrie de la rancœur : comment une gifle trace un destin

Par Erwan d’Harmental

Christian Brûlard signe avec Sans excuse un roman sec, implacable, où une gifle banale devient l’axe d’une vie entière. Fabien, 12 ans, humilié par son frère sous le regard complice de son père et le silence de sa mère, transforme cette blessure en programme de silence et de discipline. De la table familiale au commissariat, du foyer éducatif au tribunal, Brûlard raconte pas à pas la trajectoire d’un enfant qui refuse le pardon. Entre récit judiciaire et parabole morale, ce texte s’inscrit dans la lignée de Vallès, Renard ou Camus : l’enfance humiliée comme matrice d’un destin.

Une scène inaugurale qui fracture le monde

Tout commence « à l’initial » par « une gifle lourde, soutenue, appuyée ». Sylvain, le frère aîné, corrige Fabien sur une piste d’auto-tamponneuses. Le père approuve, la mère détourne le regard. Fabien encaisse « muet de rage et d’incompréhension ». Dès lors, la famille bascule : « père et fils aîné au recto, sa mère et lui au verso. »

Cette gifle est moins un geste qu’une topographie : elle redessine les rapports, installe l’enfant au revers du monde familial. Comme l’écrivait Jules Vallès dans L’Enfant, « une gifle suffit à faire un révolté ».

Le corps comme plan de revanche

Fabien ne se révolte pas par des cris : il se mure. Il quitte le football, choisit la musculation, s’inscrit au taekwondo : « Je veux le muscle », dit-il. Chaque soir, il prépare son sac, anticipe la semaine, révise ses leçons. « Chaque soir, il prépare et se prépare pour le matin à venir », note Brûlard.

Ce projet rappelle Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, qui transforme sa rancune sociale en ascèse intellectuelle. Chez Fabien, l’ascèse est corporelle : le muscle remplace le verbe. La rancune devient géométrie, discipline, plan.

Le silence est une arme

Plus que son entraînement, c’est son mutisme qui intrigue. Fabien cesse d’embrasser sa mère, répond à peine à son père. Aux éducateurs, il oppose des monosyllabes. Lorsqu’un psychologue lui demande : « Qu’as-tu ressenti quand tu as frappé ton frère ? », il répond : « Rien. »

Ce « rien » est l’équivalent littéraire d’un mur. Le roman se construit autour de ce refus de langage. Albert Camus rappelait dans Le Mythe de Sisyphe : « Se taire, c’est aussi une manière de dire non. » Fabien incarne ce non obstiné.

Du repas au commissariat : le passage à l’acte

Un soir, lors d’un dîner banal, une pique de Sylvain déclenche l’explosion. Fabien frappe son frère violemment. Sylvain chute, se blesse, est hospitalisé. La police intervient.

Conduit au commissariat, Fabien découvre la machine judiciaire : « Pour la première fois, il ne maîtrisait plus rien. » La cellule, la paillasse, les néons : tout échappe à sa discipline. Lorsqu’on lui demande : « Pourquoi avoir frappé ton frère ? », il répond : « Parce qu’il m’a humilié. »

Cette confrontation rappelle Kafka : le geste intime traduit en « violences aggravées sur mineur ».

Le foyer éducatif : obéissance glaciale

Le juge des enfants ordonne un placement. Au foyer, Fabien se conforme à tout. Les éducateurs le décrivent comme « obéissant, discipliné, mais mutique ». Il étudie, s’entraîne, ne trouble jamais l’ordre. Mais rien ne transparaît.

Une éducatrice résume : « Tu fais tout bien, mais tu ne dis rien. » Eugénie, la grand-mère, lui écrit des lettres de pardon : il les lit, mais ne répond pas. Honorine, la cousine infirmière, s’inquiète : « Il s’enferme. »

La mécanique familiale se rejoue : les adultes parlent, exhortent, supplient. Fabien reste opaque.

Eugénie et Honorine : l’illusion d’un refuge

Deux femmes incarnent, dans ce récit saturé de silences, un possible chemin de traverse. Eugénie, la grand-mère pieuse, voit chez Fabien autre chose qu’une faute : une quête d’absolu. Honorine, la cousine infirmière, se croit investie d’une mission de sauvetage. La scène où Fabien, à table, demande à être adopté par Eugénie, est l’un des moments les plus forts du livre : un instant suspendu, aussitôt refermé par un silence collectif que Brûlard décrit comme « absence de courage ».

On pense ici aux grandes scènes familiales chez Balzac, où chacun calcule au lieu de s’avancer. Mais chez Brûlard, ce possible refuge se dissout : Eugénie reste impuissante, Honorine se brise contre « les chemins tracés par la loi ». L’horizon se réduit, et la mécanique familiale reprend son empire.

Le jugement : un monosyllabe pour verdict

Au tribunal, le juge tente une dernière fois : « Regrettes-tu ? » — « Non. »

Tout le livre est là : un refus nu, qui défie la justice autant que la famille.

Le magistrat tranche : placement éducatif prolongé, sans incarcération. Fabien reprend sa routine. Brûlard conclut : « Il n’avait rien oublié, rien pardonné. »

On songe à Meursault dans L’Étranger : condamné non seulement pour son geste, mais pour son refus d’endosser le rôle attendu de l’accusé repentant.

Un roman de la rigueur et du refus

Brûlard écrit sec, sans pathos. Pas d’explication psychologique, mais une suite de constats : une gifle, un silence, un coup, une cellule. Cette sécheresse narrative rend le récit implacable.

En cela, Sans excuse se situe dans la lignée de Jules Renard (Poil de Carotte), de Vallès (L’Enfant), ou d’Ernaux (La Place) : l’enfance comme lieu d’humiliation. Mais Brûlard franchit une étape : l’humiliation ne mène pas au récit réparateur, elle mène au mutisme et au drame judiciaire.

« Les blessures d’enfance gouvernent toute une vie », écrivait Paul Valéry. Fabien en est la démonstration : sa vie se réduit à la géométrie d’une rancune, tracée par une seule gifle.