Wokisme – la guerre des mots par Emmanuel Jaffelin

Wokisme : la guerre des mots

Par Emmanuel Jaffelin, Philosophe

Monsieur n’est pas d’hier, ni Madame ni Mademoiselle.

De Monsieur, Madame et Mademoiselle, il y a des choses à dire.

Le premier remonte à 1314, il s’écrit « Monsor » et est la contraction de l’adjectif possessif « Mon » et du nom commun « Sieur »qui, lui-même, est une abréviation de « Seigneur ». Monsieur donne Mister en british et constitue un mystère pour la réflexion.

Madame, au moyen âge, était le titre réservé aux seules femmes de chevaliers, puis à la Femme du Roi, voire à celle de son frère.

Quant à Mademoiselle ou Ma Demoiselle, le mot vient du bas latin « domnicella »qui désigne la maîtresse de maison et implicitement le mariage consommé et la reconnaissance d’un titre : la domina dominait donc socialement  la servante ( ancilla ou serva) ! Quelle gène que ce nom dans une société égalitariste qui vise à traquer et éliminer les mots pouvant colporter une hiérarchie sociale.

Mademoiselle est donc un substantif qui fut éliminé en France des termes administratifs en 2012 et remplacé à l’oral par « Madame » (Appeler Madame» une adolescente âgée de 14 ans est aussi pertinent que d’appeler « chien » un chiot âgé de un mois ! Mais il faut donc désormais considérer tous les individus par l’espèce à laquelle ils appartiennent!). A dire vrai, dès le XVIIIpost-révolutionnaire, le terme Demoiselle fut maltraité, celle-ci tombant de son piédestal, perdant son statut social et ne désignant plus que la fille, voire, au dix-neuvième, la prostituée ! A noter qu’au Moyen âge existait le terme « Damoiseau » désignant le Gentilhomme qui n’était pas encore armé « chevalier ».

Ainsi, après avoir critiqué et annulé tous les Seigneurs de la société post-révolutionnaire, leurs termes furent réappropriés civilement et distribués à tous les citoyens, étrangers à la Noblesse, mais en tant que signe de respect civil et social détaché officiellement de leur origine nobiliaire. Dans son Dictionnaire Philosophique, Voltaire anticipe donc, un quart de siècle avant la révolution française, cette évolution de l’abréviation masculine : « Pour terminer ce grand procès de la vanité, il faudra un jour que tout le monde soit Monseigneur dans la nation, comme toutes les femmes, qui étaient autrefois Mademoiselle, sont aujourd’hui Madame[1]. »

Autrefois on jouait aux Dames. Avec le wokisme, on joue aux Dames, aux Messieurs et aux Demoiselles considérés comme des nomina non grata à bannir ! La vie sociale est devenue un jeu de mots soit-disant  pratiqué pour guérir des maux sociaux ! En réalité, il s’agit d’une guerre des mots qui génèrent d’autres maux : ceux d’une civilisation de plus en plus déstabilisée de l’intérieur par des minorités. Et une civilisation aussi dominée par de » telles minorités file un mauvais coton : celui de la décadence. Monsieur, l’Occident agonise. Son Iel lui survivra-t-il ?

Devons-nous passer du Monsieur au Mons-Iel ?

Notre Père qui êtes aux Cieux

Que ton Iel soit sanctifié ?

Emmanuel Jaffelin
auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021), Apologie de la Punition (Plon, 2014), Eloge de la Gentillesse (Bourin 2010, Pocket 2016)


[1]– Voltaire : Dictionnaire Philosophique, article « Cérémonie », 1764

L’échec de Macron signe-t-il la fin de la 5e République ? par Emmanuel Jaffelin

L’échec de Macron signe-t-il la fin de la 5e République ?

Photo Pool/ABACA

Par Emmanuel JAFFELIN, Philosophe, conférencier, auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021), Eloge de la Gentillesse (François Bourin, 2010) et Apologie de la Punition (Plon, 2014).

En relisant Aristote, je redécouvre la classification que le philosophe (384-322 av.J.C) faisait des régimes politiques dans son livre les Politiques[1] . Un premier classement, des régimes politiques rationnels, va ainsi du bon au mauvais, c’est-à-dire de la Monarchie à la Démocratie en passant par l’Aristocratie. Un second classement montre comment la première triade peut dégénérer en une seconde : la Monarchie peut dégénérer en Tyrannie, l’Aristocratie en Ploutocratie et la Démocratie en… Anarchie ! 

Résumé des classements :

1ere triade politique: Monarchie- Aristocratie- Démocratie

2e triade politique: Tyrannie- Ploutocratie- Anarchie

Relisons la vie politique Française de 1958 à 2022 : d’abord le gaullisme est un mouvement politique qui régénère la République en la faisant passer de la IVe à la Ve et en redonnant au Président un pouvoir quasi-monarchique, certes discret, mais patent. Ensuite le socialisme  de1981à1995 «sous» F. Mitterrand et de 2012 à 2017 «sous» F. Hollande.

Disons que ces 19 ans de pouvoir socialiste correspondent à une légère décentralisation du pouvoir (accroissement du pouvoir des régions et des départements) qui rapproche donc ce type de Gouvernement de l’Aristocratie aristotélicicienne consistant à partager le pouvoir parmi une élite (donc au P.S. parmi des … élus) et non plus à en laisser le monopole au président (occupant, symboliquement et de manière non reconnue, la fonction de roi). Enfin au 3e millénaire, de 2017 à 2022, puis de 2022 à 2027, le passage à un jeune président élu dont personne ne sait (même lui-même) s’il est à droite, à gauche ou au centre. Un président purement opportuniste qui fait donc glisser la France, au pire, dans l’Anarchie, au mieux, vers la Démocratie[2] !

Pensons désormais au maître philosophique d’Aristote, un certain Platon qui, dans sa Lettre VII raconte qu’il avait eu, lorsqu’il était jeune, l’intention de se consacrer à l’activité politique, mais qu’il fut déçu par la tyrannie des Trente puis par la restauration de la Démocratie et qu’il se tourna avec bonheur et lucidité vers la philosophie et la sagesse, activité et but qui lui apparurent les seuls capables d’apporter des remèdes aux maux de la cité (polis).

La conclusion de Platon est claire : « Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux avant que la race de ceux qui, dans la rectitude de la vérité, s’adonnent à la philosophie n’aient accédé à l’autorité politique ou que ceux qui sont au pouvoir dans les cités ne s’adonnent véritablement à la philosophie, en vertu de quelque dispensation divine [3]». Par conséquent, sans philosophie, la politique tend vers le chaos !

Macron fit donc l’inverse de Platon : ne trouvant pas dans la philosophie un chemin vers la vérité[4], il se rua vers la politique comme chemin de la vraisemblance. Et, contribuant à la décadence des partis politiques, il profita du chaos plus qu’il ne rechercha l’ordre.

Ainsi, étant réélu comme président de la République, force est de constater que Macron est le premier président de la  Cinquième République élu ou réélu qui perd les élections législatives dans la foulée de l’élection présidentielle et qui fait donc plonger la République vers un changement de régime.

Si Macron n’était que l’expression d’un mouvement financier, il est aisé de comprendre que, sous sa présidence, la république soit passée de la démocratie à la ploutocratie[5] (régime des riches). Mais les pauvres ont pris conscience de cette injustice à la suite de sa réélection et n’ont pas validé celle-ci par celle des parlementaires (les députés) de son parti politique, La République en marche » qui devrait être rebaptisée « la république en chute[6]» ! Telle est l’issue de cette république traitée de manière micronscopique !


[1]– Livre écrit entre 330 et «323 avJC. et, publié notamment en France en GF (1990)

[2]il ne faut certes pas confondre la démocratie antique, qui est un régime où le peuple dirige l’Etat-Cité., et la démocratie moderne où le peuple est (plus ou moins bien)représenté par des élus.

[3]– Platon, Lettre VII  , 326a/7 – b4

[4]– Il échoua au concours de l’Ecole Normale Supérieure et se rabattit sur une autre école, l’ENA, qu’il supprima !

[5]Ploutocratie vient du grec antique : de Proutos, dieu de la richesse, et de kratos, le pouvoir.

[6]– Avec 234 sièges obtenus, sur 577. La République en marche n’obtient pas la majorité de 289 sièges.

Emmanuel JAFFELIN
Philosophe, conférencier, auteur de Célébrations du Bonheur ( Michel Lafon, 2021), Eloge de la Gentillesse (François Bourin, 2010) et Apologie de la Punition (Plon, 2014).

La France s’infantilise-t-elle ou s’américanise-t-elle ? par Emmanuel Jaffelin

La France s’infantilise-t-elle ou s’américanise-t-elle ?

Par Emmanuel Jaffelin, philosophe

Tribune. Après deux crimes en série aux Etats-Unis en mai, la France a vécu cette semaine un assassinat « à l’américaine ».

USA first : Mardi 24 mai 2022  à  Uvalde au Texas, un homme de 18 ans est entré dans une école primaire et y a tué 19 enfants et deux adultes, puis a été tué par la police. Et, le samedi 14 mai avait eu lieu à Buffalo (Etat de New York), dans un supermarché, une fusillade raciste ayant fait 10 morts (en majorité des afro-américains) et classant ce crime dans la rubrique « raciste ».

Apparemment, aucun rapport entre ces deux crimes et le meurtre d’une jeune fille de 13 ans retrouvée poignardée hier, mercredi 8 juin 2022, en France (Saône et Loire) !

D’abord, il ne s’agit pas d’un crime en série ; ensuite, le meurtre n’a pas eu lieu avec une arme à feu ! Ces deux points, une fois relevés, force est de croire qu’il est très distinct des crimes américains, mais en réalité, mieux vaut la peine de reconnaître deux autres points: le premier indiquant qu’un enfant(ou un jeune) peut tuer un enfant ; le second montrant que dans ce monde post-moderne le passage à l’acte et l’absence de rétention des pulsions est le fruit d’un laxisme éducatif et d’une société qui ne veut plus punir ses enfants. Bien sûr, l’enfant arrêté, s’il s’avère à l’origine du crime, sera puni, même si un mineur ne peut être condamné à la prison à perpétuité ( au maximum, il peut l’être à une durée de 20 ans). A force de sacraliser les enfants , notre société feint de les aimer, mais risque de banaliser leurs crimes (sans parler du fait qu’ils sont utilisés par les dealers de drogue qui connaissent la mollesse de la justice à leur encontre).

Après avoir interdit le mardi 2 juillet 2019 la gifle et la fessée que pratiquaient les parents envers leurs enfants, la France macronienne est rentrée dans le rang et devenue le 56e pays à interdire ce geste défini comme une violence, mais non compris comme un signe d’amour et un sens de la norme. L’idée de cette loi est de faire entrer le droit à tous les niveaux de l’être humain et de ne pas reconnaître aux parents une autorité physique sur leurs enfants nés d’un acte physique[1]. Reste à espérer que le droit ne permettra pas à la Justice d’accuser les parents d’être co-responsables du crime commis par leur(s) enfant(s). Ce monde, qui préfère le droit (le pénal) à la morale (la punition), nous introduit à l’im-monde.

Souvenons-nous : Qui bene amat, bene castigat ( qui aime bien, châtie bien) ; et : « L’Enfer, c’est l’absence de punition » ( Kenizé de Kotwara).

Moralité : en ne sanctionnant plus physiquement les enfants, la France s’infantilise et s’américanise ; car, même si les Etats-Unis n’ont pas interdit la fessée, ils autorisent le port d’arme aux enfants et ils ont technologiquement développé la relation humaine au virtuel et à l’image, ce qui explique que de nombreux enfants ne fassent plus la distinction entre le virtuel et l’actuel, Platon dirait : entre l’image et le réel[2].

Emmanuel Jaffelin
Auteur de l’Eloge de la Gentillesse (François Bourin, 2010, Pocket), de l’Apologie de la punition (Plon, 2014), Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021)


[1]– sauf dans le cas de la procréation assistée

[2]– le réel est le monde des idées chez Platon, idées qui ne sont pas des représentations mentales par lesquelles nous définissons les idées (Descartes inclus) : selon Platon,  les idées sont les êtres constitutifs de la réalité.

Actualitté met Emmanuel Jaffelin à l’honneur (merci à Etienne Ruhaud)

Une nouvelle voie vers le bonheur pour Emmanuel Jaffelin

Le développement personnel connaît actuellement un essor incroyable. En témoignent les rayons de nos librairies. Chacun y va de sa proposition pour réussir, être épanoui, mener une bonne vie, devenir riche et célèbre, rester au mieux de sa forme. Aucun de ces coachs, de ces auteurs à succès, ne semble pourtant répondre à la question première : qu’est-ce que le bonheur ? Et en quoi le fait d’acquérir toujours plus ou de vivre de plus en plus longtemps, pourrait nous permettre d’y accéder, de le rendre durable ? Par Etienne Ruhaud.

ActuaLitté

Soumis à l’angoisse de la mort, mais aussi à la crainte du déclassement, nos contemporains cherchent parfois le bonheur là où il ne saurait résider, ou se trompent de direction… 

Face au malheur

Nous sommes souvent stupéfaits lorsque des personnes au faîte de la gloire, de la réussite, se suicident. De fait, qu’est-ce qui rend heureux ? Et pourquoi tant d’hommes, ou de femmes, pourtant favorisé(e)s par le sort, ne semblent pas comblé(e)s ?

Peut-être convient-il d’abord de définir ce qu’est le bonheur, en quoi il consiste. Partons, en premier lieu, du constat suivant : la technoscience ne nous a pas nécessairement rendus heureux. L’espérance de vie s’est considérablement allongée et pourtant nous n’avons jamais autant craint la violence, la disparition.

La plupart d’entre nous ne croit plus en l’au-delà, et de fait nous ne nous consolons plus en espérant aller au Ciel. Longtemps admis, le décès d’un enfant constitue ainsi un drame, alors que cela s’inscrit dans l’ordre des choses. Beaucoup cèdent pourtant au sentiment d’injustice. Comment, dès lors, accepter le réel, accepter précisément le deuil d’un être cher, jeune ? 

Dans un premier temps, admettons que ce que nous nommons « mal » (la mort prématurée, le viol, le meurtre, la vieillesse, etc.) n’a rien d’exceptionnel, mais constitue une possibilité. Possibilité que nous devrions, dans l’absolu, accueillir avec détachement, dans la mesure où nous n’avons aucune prise sur le temps.

Inévitable, la souffrance physique et/ou la maladie peut ainsi générer du malheur, ou, paradoxalement, du bonheur. Tout dépend en réalité de notre état d’esprit, comme nous le montre l’exemple de Stephen Hawking : affrontant une sclérose latérale amyotrophique, le physicien s’est concentré sur sa vie intérieure, intellectuelle, produisant ainsi de brillants postulats, devenant un savant reconnu.

Il en va de même quand le méchant nous attaque. Soit nous nous révoltons, et cédons à la passion, au malheur. Soit, tel le stoïcien Épictète, nous choisissons de demeurer fort, maître de la situation, tandis que notre agresseur, lui, reste en position de faiblesse, car esclave de ses (mauvaises) passions ou de la cruauté qui l’anime, qui le ferait alors tomber dans la passivité.

Qu’est-ce que l’heur ?

Ni bon, ni mauvais en soi, l’heur, qui désigne le moment, la chance, demeure purement fortuit. Surgit inopinément, l’heur du coup de foudre est ainsi lié au hasard. De même, les gagnants du Loto ont-ils simplement connu la chance, l’heur de cocher les bons numéros.

Toutefois ni l’heur du coup de foudre, ni l’heur du gain financier subit, ne sauraient nécessairement conduire ni au bon-heur, ni au mal-heur. Notre comportement peut faire de cet « heur », justement, quelque chose de positif, ou de négatif. Le coup de foudre peut ainsi mener à la dépression, au suicide, en cas de rupture, quand le fait de devenir subitement très riche peut faire perdre la tête, dépenser inconsidérément, être harcelé par son entourage. Seule une attitude rationnelle, raisonnable, détachée des passions, nous permettra d’envisager l’heur avec sérénité, et donc de le transformer, de le bonifier en quelque sorte.

Semblablement, s’il est préférable d’être riche, en bonne santé, ou de connaître la gloire, il ne s’agit guère de phases transitoires, contingentes. La santé, comme la jeunesse, comme la célébrité passent, s’éteignent, et un pauvre sera souvent plus heureux qu’un riche, un malade plus heureux qu’un sportif. D’où l’importance de garder une position détachée, d’admettre la fugacité, sinon la futilité de l’heur. 

Vers la liberté, vers la félicité

 Le désir, plus que la passion, peut donc mener au bonheur. Prisonnier de sa passion, par exemple de son coup de foudre, l’individu ne peut plus finir que par souffrir, et ne sera pas libre. Non obstant, il paraît très difficile de dominer l’heur, soit les évènements qui adviennent, et qui fondamentalement ne dépendent pas de nous, puisque nous sommes en réalité régis par des causes qui nous dépassent.

Dès lors, la félicité, le bonheur, ne consistent pas dans l’aversion à l’égard de tel ou tel heur (tel un tsunami, ou un cancer), ni dans le désir à l’égard de tel ou tel préférable (la gloire, la santé, etc.), mais bien dans la liberté, soit dans le fait de savoir que nous sommes déterminés, que tout est contingent.

Seule cette même liberté permet justement d’accepter ce qui demeure inéluctable, en étant conscient, et plus encore d’anticiper, afin de ne pas être surpris. Être libre, c’est donc, étrangement, se savoir déterminé et accueillir l’heur tel qu’il se présente, soit possiblement le transformer en bon-heur ou en mal-heur. En ce sens, le bonheur ne vient que de nous, de notre intelligence. 

Un essai pédagogique, accessible

Agrégé de philosophie, auteur de neuf ouvrages, dont certains vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, Emmanuel Jaffelin répond donc au pari initial, formulé dès l’introduction : tenter de comprendre ce qu’est le bonheur, et se donner les moyens d’y arriver. Dépassant les lieux communs, déployant une série de raisonnements complexes, mais relativement accessibles, l’auteur tente de fournir des réponses, en perturbant nos idées reçues, en bousculant nos schémas, nos habitudes. S’appuyant également sur une série d’exemples, situations concrètes ou souvenirs de lecture ou de films.

Emmanuel Jaffelin définit une voie exigeante, mais malgré tout à notre portée. Le ton est souvent familier, direct, le penseur tutoyant son lecteur, comme s’il s’agissait d’une simple discussion, ou comme s’il s’adressait à un ami. Plusieurs grands penseurs, sont également évoqués, enrichissant la réflexion du lecteur devenu complice, compagnon. Par-delà la vulgarisation, le désir de créer une philosophie populaire, Emmanuel Jaffelin signe là un livre vrai, riche, un vade-mecum.  

Emmanuel Jaffelin Michel Lafon
Célébrations du bonheur. Guide de sagesse pour ceux qui veulent être heureux
02/09/2021 175 pages 12,00 €

Tribune des philosophes Emmanuel Jaffelin et Marc Alpozzo « Le wokisme et la cancel culture veulent-ils la mort de notre civilisation ? »

Le wokisme et la cancel culture veulent-ils la mort de notre civilisation ?

Par Marc Alpozzo et Emmanuel Jaffelin, Philosophes et essayistes

Tribune. Non seulement le wokisme, ce mouvement venu des campus américains, ne nous déçoit jamais, mais il devient de plus en plus agressif depuis quelques années, dans notre vieux monde, où on y a vu naître les arts, la littérature et la philosophie. Parti désormais à l’assaut de notre patrimoine culturel, le wokisme a déjà fait des dégâts, obligeant les éditeurs d’Agatha Christie par exemple, en France, à rebaptiser en 2020, son Dix petits nègres, par ce titre sans fondement :Ils étaient dix, et qui a fait dire à l’historien Jean-Yves Mollier, préconisant de contextualiser les œuvres plutôt que de les corriger (dans un numéro de Télérama datant du 24 septembre 2020) : « C’est prendre les gens pour des imbéciles ».

Si jusqu’à présent, on regardait les Américains avec une distance amusée, jouant ainsi aux canceleurs de service, voici que cette vague d’annulation de notre culture est au cœur du débat public. Cette « nouvelle gauche religieuse américaine » comme l’appelle Mathieu Bock-Côté dans un brillant essai sur le sujet[1] n’a donc pas fini de faire parler d’elle, déboulonnant les statuts, annulant des titres de nos classiques, imposant un nouvel ordre mondial qui se veut éclairé par la Révélation diversitaire.

Le Nègre de Narcisse, jugé offensant

Et voilà que, ces jours derniers, suite à la polémique autour du titre de l’œuvre de Joseph Conrad, Le Nègre de Narcisse, estimé « offensant », le titre de ce récit maritime a été changé, rapporte Le Figaro (jeudi 12 mai 2002). Ce roman de Joseph Conrad s’est fait connaître dans les librairies et bibliothèques sous le titre Le Nègre de Narcisse, qui est la traduction littérale de son édition originale The Nigger of the Narcissus publiée en 1897. Désormais, il paraîtra en français dans une version modifiée et sous un nouveau nom : Les Enfants de la mer, reprenant fidèlement le titre de l’édition américaine. Ce sont les éditions Autrement qui ont choisi de le rebaptiser ce roman, en raison du mot  nègre , jugé potentiellement « offensant » pour les lecteurs.

Le mot nègre aux États-Unis a été remplacé dans le langage courant par le mot « the N word », jugé moins blessant. Chez nous, c’est tout simplement à la tronçonneuse que l’on s’attaque à ce vieux mot, qui est à la fois un substantif (au féminin « négresse »), utilisé pour désignant les Noirs d’Afrique ou afro-descendants, plus particulièrement quand ils sont réduits en esclavage. Également un adjectif, il était utilisé au XXe siècle pour désigner l’ensemble des populations et cultures d’Afrique subsaharienne. Certes, avec le temps,le substantif a pris une connotation péjorative et raciste, influencé qu’il fut par par l’anglais, langue dans laquelle la connotation péjorative est beaucoup plus forte. De plus, ce mot est indissociable de l’histoire de l’esclavage, servant de radical pour les mots relatifs au commerce des captifs africains (traite négrière, navire négrier, etc.), et il rappelle les heures sombres de notre histoire. Mais n’oublions pas toutefois, que ce terme a été transformé aussi, par le mouvement littéraire de la négritude, fondé notamment par les intellectuels Césaire et Senghor, afin de s’approprier cette meurtrissure infligée par l’histoire, mais sans toutefois en effacer la charge douloureuse, ce qui permettait de passer d’une connotation péjorative à une appellation positive.

Un peu d’histoire et d’étymologie

Dérivé du latin niger, « noir » en tant que couleur, le dictionnaire de Geoffroy nous dit qu’il apparaît en ancien français au XVIe siècle, negre et nigre (noir) pour désigner la couleur noire. Le terme sera ensuite repris à partir de 1529 au mot espagnol negro, « noir », pour désigner les personnes de couleur noire. Selon Myriam Cottias, directrice du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, le mot trouve son origine dans un lieu géographique précis : la région située autour du fleuve Niger, la Négritie, là où les Portugais développent l’esclavage avec l’appui du royaume du Kongo. Durant la traite atlantique, cette origine géographique sera indissociablement liée à un statut : la servitude, les marins portugais appelant  negros »[2] les Africains qu’ils capturent sur les côtes pour en faire des esclaves aux Amériques.

En faisant un peu d’histoire et d’étymologie, on comprend alors mieux l’origine de ce mot, et cela permet évidemment de nuancer des titres anciens, qui, bien entendu, n’apparaîtraient pas aujourd’hui si le roman en question était publié au XXIe siècle : à la fois parce que ces titres seraient anachroniques, mais surtout offensants.

Cette censure morale rétroactive est donc suspecte et dérangeante. Jusqu’où ira-t-elle ? N’oublions pas par exemple, le Negro Spiritual, ce type de musique sacrée et vocale que créèrent les esclaves noirs des États-Unis au XIXe siècle et qui est à l’origine du Gospel. Supprimer « Negro » reviendrait donc à retirer l’origine géniale d’un type musical ! Et pensons que dans la langue française, le mot « nègre » est assumé, voire aimé et revendiqué par les artistes et écrivains d’origine africaine. C’est le cas de Dany Laferrière qui a écrit un roman magnifique et subtile qui s’intitule Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1995), titre qui joue sur une image sexuelle des Africains et raconte les exploits sexuels d’un Haïtien émigré au Canada. Ce livre vaut Les dix petits nègres mais avec plus de coïts que de crimes[3] !

« Racisme systémique »

Mais le mouvement Woke ne compte pas faire de pédagogie. Entendant juste déconstruire le vieux continent de son supposé « racisme systémique », les « wokes » parlent « d’intersectionnalité », de « cancel culture » et « d’appropriation culturelle », ainsi que d’« adelphité »[4], ou « whitewahsing »[5]. Mouvement né aux États-Unis, il s’articule autour d’un ensemble de termes spécifiques, empruntés à l’anglais, ainsi que des concepts sociologiques remontant parfois à la Grèce Antique. Ainsi ce mouvement met en place des enjeux idéologiques, dont le but premier est de déconstruire l’histoire et la culture occidentale, dite « trop blanche ».

L’idéologie woke ayant pris d’assaut du dictionnaire Le Robert, avec le pronom « iel » (voir la chronique de Marc Alpozzo dans ces pages), le cinéma, notamment la culture pour la jeunesse (tels les nouveaux films de Walt Disney qui sont « wokes » en Occident, mais certainement pas en Chine ou dans les pays d’Arabie saoudite), les manuels scolaires, le langage courant, qui autorise ou n’autorise plus certains mots, voire certaines idées, on voit également aux États-Unis, des parents désormais s’insurger contre la présence, dans les bibliothèques scolaires, d’ouvrages qu’ils jugent sulfureux. C’est devenu un débat ouvert là-bas, puisque ces parents veulent leur suppression pure et simple, dont plusieurs classiques de la littérature américaine, commeL’Attrape-cœurs, de J. D. Salinger, Les Raisins de la colère et Des souris et des hommes, de Steinbeck, ou des œuvres plus récentes, comme Beloved, de Toni Morrison[6]. Or, si le camp libéral crie à la censure morale, force est de constater que ce mouvement d’annulation sans appel progresse et traverse désormais l’Atlantique.

Déconstruire

Si donc, le mot « woke », issu de l’anglais, signifie proprement « éveillé », ce terme est surtout utilisé comme une formule aux États-Unis dans les communautés afro-américaines tout au long du XXe siècle, tel  « Being woke » , pour signifier qu’ils sont « éveillés » aux injustices sociales pesant sur leur communauté. Devenu un mouvement populaire et politique, le « wokisme », est repris par « Black Live Matter » dans un sens plus élargi, puisque désormais « être woke » englobe tout ce qui est relatif aux injustices et oppressions, dont le combat est porté en étendard par ses adeptes, en appelant aux « dominés » à « s’éveiller », donc à se libérer en combattant les « dominants » usant de leurs privilèges sur eux. Outre, la grande paranoïa victimaire de cette idéologie, « être woke » est une formule qui appelle à s’attaquer à tous les symboles marqueurs de cette domination, – puisque c’est bien connu, si la domination blanche existe encore, c’est parce que leur culture demeure prédominante dans nos sociétés !

Pour cela il faut donc tout déconstruire. D’où le « déconstructivisme »,  néologisme forgé par Jacques Derrida, Le philosophe de la dé-construction. Souvent employé par les « wokes », afin d’intimer l’ordre aux personnes dites « privilégiées » de se dé-construire, autrement dit de chercher à se dé-faire de leurs privilèges et d’un ensemble d’habitudes que la société leur a accordées. C’est ainsi que le « wokisme» entend aussi se dé-barrasser des « stéréotypes de genre », dont le mot « nègre ». Leur arme : la cancel culture, que l’on peut traduire en français par la « culture de l’effacement », et qui préconise tout simplement « d’effacer » ou de « boycotter » dans l’espace public les statues, les œuvres littéraires et artistiques ou les personnalités jugées « racistes, sexistes ou homophobes »[7].

« Racialisation des rapports sociaux »

Si donc désormais, la « racialisation des rapports sociaux devient l’horizon indépassable du progrès démocratique », tel que l’écrit Mathieu Bock-Côté dans l’essai cité, mal nous en prendrait de nous élever contre la culture diversitaire. En effet, ne pas reconnaître le privilège blanc, ou contester le militantisme échevelé de cette nouvelle gauche « woke » et diversitaire nous condamnerait aussitôt. Ce mouvement ne tolère aucune opposition. Son objectif : nous éveiller tous et nous éclairer. Pour cela : faire de la « race » une catégorie sociologique et politique majeure. Et si vous résistez, le paradoxe sera que vous serez accusé de « racisme », de « xénophobie », de « machisme », etc.

Un constat néanmoins s’impose : si le mouvement idéologique et annulateur prend de l’ampleur, notamment le racisme anti-noir aux États-Unis et aussi en Europe de l’Ouest, rien ne change pour autant. Hormis de montrer une haine farouche pour notre culture et notre histoire, ce mouvement, souvent issu d’une gauche caviar remplie de petits bourgeois blancs qui souhaitent autant dé-construire leur culture que celle de leurs parents, –  c’est-à-dire un mouvement petit bourgeois qui montre que le meurtre du père n’est pas un concept en psychanalyse qu’il faudrait ranger au placard. Ils font même du « racisme structurel » et de la « diversité » un étendard de leur supériorité, qu’ils comptent bien confirmer en l’infirmant, se disant ainsi prêts à envisager leur « privilège blanc » à la fois pour mieux le combattre, mais surtout pour mieux le dissimuler afin de le conserver et de le renforcer.

Mieux que de construire, l’idéologie du woke envisage de détruire, au nom des idéaux de la gauche diversitaire. Personne, néanmoins, ne propose quoi que ce soit de mieux, sinon l’annulation pure et simple de 2000 ans d’histoire et une civilisation que l’on voue aux gémonies sans bien savoir pourquoi. L’histoire nous a pourtant montré à travers les purges staliniennes et la grande révolution culturelle prolétarienne de Mao, que ces mouvements émancipateurs, en réalité, émancipent peu !  Quant aux dégâts qu’ils entraînent, ils s’avèrent infiniment plus négatifs et nuisibles que les bénéfices qu’on en tirera à terme !

Donc, plus que de se réjouir de ces pseudo-avancées culturelles et morales, il s’agirait de faire un vrai travail de compréhension de notre histoire, ainsi qu’un travail de recontextualisation, ce qui constituerait un vrai progrès moral et philosophique. Il paraît pourtant, que les militants, abreuvés d’idéologie, n’en veulent visiblement pas… et on se demande jusqu’où on laissera faire ces grands travaux d’annulation de notre socle socio-culturel, jusqu’où ça nous mènera, et quel en seront les dégâts irréversibles à la fin…

Achevons ce propos sur une citation de Dany Laferrière dont le livre avait été critiqué et censuré aux États-Unis par ceux mêmes qui militent encore pour l’interdiction d’user de ce mot : « le mot « nègre » est un mot qui vient d’Haïti. Pour ma part, c’est un mot qui veut dire « homme » simplement. On peut dire : « Ce blanc est un bon nègre. » Le mot n’a aucune subversion. Quand on vient d’Haïti, on a le droit d’employer ce terme et personne d’autre ne peut. C’est un terme qui est sorti de la fournaise de l’esclavage et il a été conquis […] L’histoire, c’est que, pour la première fois dans l’histoire humaine, des nègres se sont libérés et ont fondé une nation[8]. »

(Conclusion provisoire) : Après le trotskisme, à la mode chez les bobos au siècle précédent, succède le wokisme : l’enjeu glisse ainsi du politico-économique au socio-culturel. Leur mouvement « messianique » a moins pour visée de construire que de dé-construire, c’est-à-dire de détisser tout le fil d’une civilisation plurimillénaire, par haine et hostilité, sur les dé-combres de leur « conscience raciale » et d’une « histoire des Blancs » que l’on fantasme d’un côté et que l’on veut dé-construire de l’autre. En rêvant de dé-blanchir l’homme occidental, en demandant réparation, on cherche plus à racialiser les rapports humains afin de prendre le pouvoir plutôt que de transformer la civilisation occidentale en un monde à taille humaine et fait pour tous. Le racialisme anti-blancs est surtout un Tribunal révolutionnaire de notre époque de dé-cadence et de dé-perdition, et notre civilisation pourrait ne pas en réchapper…

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres

Emmanuel Jaffelin
Philosophe, essayiste
Auteur de Célébrations du bonheur, Michel Lafon

[1] Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste et autres virus idéologiques, Les presses de la cité, Paris, 2020.

[2] Source : Wikipédia.

[3]  Il n’y a d’ailleurs aucun crime dans ce roman qui est plus policé que policier !

[4] Ce mot est l’apanage d’un féminisme dit « intersectionnel » (qui englobe toutes les discriminations faites aux femmes).

[5] Veut dire se grimer le visage en noir, que ce soit pour jouer un personnage noir au théâtre, au cinéma, ou en guise de déguisement, quand on est blanc. C’est une pratique dénoncée par les « wokes » sous l’anglicisme « black face », soit « visage noir ».

[6] Voir à ce propos un très bon papier dans Le Figaro d’Adrien Jaulmes du 14 avril 2022 : Conservateurs contre wokes : la bataille des bibliothèques scolaires américaines .

[7] Tout récemment, le maire socialiste de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol a proposé de remplacer la statue de Napoléon qui trône sur la place de l’Hôtel-de-ville par une effigie de Gisèle Halimi

[8] Cf. Émission de Radio-France du 8 octobre 2020 : Peut-on encore utiliser le mot « nègre « en littérature ? », avec Dany Laferrière par Yann Lagarde.

Emission télé sur le bonheur avec Emmanuel Jaffelin