« Apprentissage de la lecture : et si on passait à la méthode Apili ? » par Yves-Alexandre JULIEN dans Causeur

Apprentissage de la lecture: et si on passait à la méthode Apili ?

L’approche syllabique est plus efficace que la méthode mixte

Apprentissage de la lecture: et si on passait à la méthode Apili?

En France, l’Éducation nationale est un précieux héritage, trahi, et en déclin depuis quarante ans. Pour la compréhension de l’écrit, la France se classe au 16e rang européen seulement (rapport Pirls 2021).


Depuis quatre décennies, l’Éducation nationale en France est en proie à une crise profonde, une crise qui a vu la qualité de l’enseignement chuter, tandis que le niveau de littératie des étudiants stagne. Cette débâcle ne peut être imputée à un facteur unique, mais plutôt à une série d’erreurs, de politiques éducatives discutables et d’idéologies obsolètes.

Le dilemme de la méthode d’apprentissage

Au cœur de cette crise se trouve le dilemme persistant entre la méthode globale et la méthode syllabique pour l’apprentissage de la lecture. Les partis politiques de gauche, au pouvoir depuis 40 ans, ont favorisé la méthode globale, mettant l’accent sur la reconnaissance des mots. Cette méthode a fait ses preuves ailleurs, mais pas en France.

L’écho de Jean Jaurès : la fluidité de la lecture

Jean Jaurès, figure politique et pédagogue éclairé, avait bien compris l’importance fondamentale de la lecture fluide. « Savoir lire vraiment sans hésitation » disait-il. Ses paroles sont aujourd’hui d’une actualité brûlante. La fluidité de la lecture est cruciale pour la compréhension, et c’est précisément ce qui a fait défaut dans le système éducatif français depuis des décennies.

L’avis éclairé de Luc Ferry

Luc Ferry, expert en pédagogie, souligne que l’apprentissage de la lecture ne se limite pas au simple déchiffrage des mots, mais doit s’accompagner d’une compréhension profonde et d’une véritable passion pour la lecture. Cette perspective éclaire l’importance de réformer notre approche de l’éducation.

Jean-Michel Blanquer : un espoir de réforme

Dans ce contexte sombre, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale de 2017 à 2022, a entrepris des réformes visant à remettre l’éducation sur la voie de l’excellence. Sa vision et ses actions, centrées sur le retour à la méthode syllabique et la promotion de la lecture, sont perçues comme une bouffée d’air frais dans un système éducatif étouffant.

Le dévoilement de l’hypocrisie éducative

L’abandon institutionnel de l’école publique en France a été un sujet de préoccupation depuis des décennies, mais il est temps de révéler l’hypocrisie qui s’est répandue chez certains acteurs politiques de gauche. Comme l’ont souligné les journalistes Éric Conan et Carole Barjon dans leurs analyses précises, la gauche a souvent prétendu lutter contre les inégalités éducatives tout en contribuant à les aggraver. Cette hypocrisie est devenue de plus en plus apparente, mettant en lumière une réalité sombre.

L’élitisme de gauche

Le cynisme élitaire a prospéré au sein de la gauche, où ceux qui se disent défenseurs de la justice sociale et de l’ouverture d’esprit ont souvent été les premiers à inscrire leurs enfants dans des établissements privés ou publics élitistes sur dérogation. Comme le disait avec perspicacité Michel Leroux, « les dévots de l’équité aiment rarement partager ». Cette réalité hypocrite a persisté pendant des années, mais elle est désormais démasquée et dénoncée. Le cas de Pap Ndiaye, qui choisit une éducation privée pour ses propres enfants tout en se définissant comme un « homme de gauche », en est un exemple frappant.

Le débat sur la qualité de l’enseignement

Le déclin de l’Éducation nationale en France ne peut être attribué uniquement aux politiques menées au cours des 30 dernières années. Il est nécessaire de se pencher sur la qualité de l’enseignement lui-même. Comme le soulignent les experts, la France est le pays où les élèves passent le moins de temps à travailler ensemble, privilégiant plutôt l’écoute passive des enseignants. Les présentations orales sont rares, et l’écrit conserve une place prépondérante. Les méthodes pédagogiques semblent en décalage croissant avec les capacités d’apprentissage des élèves, et l’organisation des établissements ainsi que les emplois du temps des enseignants posent problème.

Pourtant, la liberté pédagogique est un élément essentiel du métier d’enseignant, permettant d’adapter l’enseignement aux besoins des élèves. Il est crucial de soutenir les enseignants dans leur quête d’efficacité pédagogique et de favoriser le dialogue entre la recherche en sciences de l’éducation et le monde de l’enseignement.

L’adaptation de l’Éducation nationale à la société moderne

L’Éducation nationale française n’a pas su s’adapter à la société moderne. Elle persiste à être le seul lieu où l’enfant rencontre le savoir, alors que les familles souhaitent que l’école prenne en charge ce moment où l’élève s’approprie le savoir. Le modèle finlandais, par sa meilleure concertation et organisation, a réussi à dégager la pression sur les petites classes et à favoriser le travail coopératif. Cependant, il n’y a pas de modèle parfait, et il est temps de repenser le contenu de l’enseignement pour préparer les jeunes aux besoins futurs plutôt que de copier aveuglément des modèles étrangers. Il est temps de faire preuve de bon sens pour moderniser notre système éducatif.

APILI : une solution subtile

Alors que nous explorons les problèmes de l’éducation en France et les solutions potentielles, il est temps d’évoquer APILI (apili.fr), une méthode d’apprentissage de la lecture créée par Benjamin Stevens, un orthophoniste d’origine belge.

APILI se distingue par son approche syllabique, enseignant la lecture par les sons et les syllabes, tout en intégrant l’écriture de manière ludique. Cette méthode incarne la vision de Jean Jaurès en encourageant la fluidité de la lecture dès le début de l’apprentissage.

Le test concluant à Noisy-le-Sec

APILI ne se contente pas d’être une solution théorique.

Cette méthode a été testée avec succès dans une école primaire de Noisy-le-Sec, en banlieue parisienne. Là, elle a suscité l’enthousiasme des enseignants et des élèves, et vraisemblablement pourrait avoir des effets miraculeux sur des enfants allophones, autistes et des adultes trisomiques. Cette réussite inclusive renforce l’idée que la méthode APILI offre une lueur d’espoir pour l’éducation en France.

L’éducation en France a été trahie par des décennies d’idéologies et de méthodes d’apprentissage inefficaces. Mais il y a de l’espoir. Les réformes de Jean-Michel Blanquer et l’émergence de méthodes telles qu’APILI marquent le début d’une nouvelle ère pour l’apprentissage de la lecture en France. Il est temps de rétablir l’excellence éducative et de préparer nos apprenants à un avenir brillant. Comme le disait George Eliot, « le commencement est toujours aujourd’hui ». Il est temps de commencer à changer les choses.

Yezza Mehira par Emile Cougut dans Wukali

Yezza Mehira par Emile Cougut dans Wukali

Il arrive que parfois dans un roman, on finisse par trouver quelques recettes de cuisine. On pense bien sûr aux livres d’Aurélie Foucher qui se terminent généralement par quelques recettes des spécialités de l’île de Groix, à Michelle Barrière dont l’œuvre vous incite à cuisiner des plats allant du Moyen-Âge à notre époque, ou encore le succulent Livre de recette de la série noire, car dans les romans policiers : on mange et souvent très bien. Mais, je n’ai pas le souvenir qu’au fil de mes lectures avoir trouvé une recette de cuisine qui serve de fil conducteur à une nouvelle. Et c’est exactement ce que fait Yezza Mehira dans La cuisine des âmes nues publié par la courageuse petite maison d’éditions de la Zitourme.

Toutes s’ouvrent par une recette, ce qui nous en fait 13 en tout. 13 recettes provenant du pourtour Méditerranéen, en incluant la blanquette de veau, car ce plat symbole de notre pays, est aussi Méditerranéen vu l’emplacement géographique de la France. Certaines comme l’omelette internationale (à base d’herbes) ou les amuse-bouches des amants, n’ont pas « signatures » géographiques, alors que d’autres (la fenkata, le baba Ganoush ou la kamounia, entre autres) sont issues d’endroits, de pays bien identifiés.

Alors ces recettes? Comme d’habitude, leurs lectures titillent mes papilles gustatives et j’en essaie quelques unes. Elles sont toutes d’une remarquable simplicité et le résultat est à la hauteur de la sensualité qui se dégage de ces nouvelles, mais c’est ma seconde partie.

Après, nous sommes essentiellement dans une cuisine du Sud ou de l’Est Méditerranée, ces endroits où les épices sont reines (parfois un peu trop), et savoir les utiliser parfaitement, savoir trouver les équilibres, les dosages qui ravissent le palais demande, de fait, des années de pratique qu’un simple occidental gascon, hélas n’a pas ! ( Pleurons, pleurons NDLR). Mais il n’empêche que j’ai mangé grâce à Yezza Mehira une excellente soupe de pois chiche.

Les nouvelles nous font voyager de la Libye à l’Espagne (et l’Histoire numéro 1 n’est pas sans faire penser à Lucià Etxbarria, cette autrice débordant de talent), de l’Égypte à la France, de la Syrie à la Tunisie). Toutes sont des histoires de femmes : soumises, révoltées, victimes de sociétés patriarcales qui les corsètent jusqu’à être mises dans un moule qui les étouffe. Toutes se réfugient, s’expriment à travers la cuisine, le lieu où elles sont les maîtresses incontestées, le lieu où, de fait, elles peuvent s’exprimer, créer, dévoiler leurs vraies personnalités.

Ces nouvelles s’adressent à nos cinq sens d’où la sensualité (dans le sens étymologique du terme) qui s’en dégage.

Avec son style limpide, dans lequel pas un mot n’est de trop, juste à sa place, Yezza Mehira nous entraîne dans des lieux où, quelque soit le contexte parfois difficile ou oppressant, l’âme humaine trouve à s’épanouir.

« La sensualité se révèle dans la gastronomie et s’épanouit dans l’éros » (Argoul sur « La cuisine des âmes nues » de Yezza Mehira)

Yezza Mehira, La cuisine des âmes nues

Ce sont treize nouvelles entrecoupées de treize recettes de cuisine, dont le sommaire est rappelé judicieusement au début. Des nouvelles des femmes du Maghreb et du Proche-Orient où les hommes sont dominants, de par la religion d’Allah. Le seul travail bien vu de la femme, en ces coutumes, est de faire des enfants et la cuisine.

Les enfants n’ont pas leur place dans ces nouvelles où l’auteur invente des personnages qui lui ressemblent. Née en Tunisie, elle est arrivée à Paris à 2 ans et a été élevée à la Goutte d’or, quartier célébré par Michel Tournier. Elle a étudié les lettres et les langues germaniques et travaillé comme une Occidentale d’un pays démocratique libéral dans les grandes entreprises. Et pris ses aises en Suisse, où la fiscalité est moins socialiste.

La sensualité se révèle dans la gastronomie et s’épanouit dans l’éros. Quand les deux sont en conjonction, le paradis est sur la terre et dans les âmes. Mais une seule nouvelle sur treize parvient à ce nirvana – lors d’un second mariage, cette fois consenti. C’est que les familles s’en mêlent, prises dans le milieu social où tout le monde s’épie et cancane. L’arabe tunisien a même deux mots pour désigner ces potins : le glak et le gotlak, moment de sociabilité du matin entre femmes, entre petit-déjeuner et ménage.

La « plus belle femme du monde » cuisine avec plaisir pour son mari, tout en se faisant belle. Elle séduit par l’apparence extérieure et par les saveurs intérieures. Mais elle finit par s’apercevoir que son mari n’aime que ses abords corporels et ses résultats culinaires ; il est resté au fond ce petit garçon égocentré que toute mère méditerranéenne couve jusqu’à la fin de sa vie. La « soupe de pois chiche » (recette en prime) est comme le lait de la mère, une douceur de chaque soir. Lorsque le cancer lui ôte un sein, « la plus belle femme du monde » est déchue pour son époux. Elle se rend compte alors que c’est elle-même qu’elle aime, et pas son époux. « J’étais l’aimant de ma propre vie ». Si son mari ne l’avait pas épousé, il n’aurait pas eu cette existence paisible et goûteuse. Comme quoi le vrai mariage est la conjonction de deux êtres qui se sentent complémentaires et assurent leur bonheur personnel l’un par l’autre.

Quant à l’énigmatique « SoniaK2Tataouine », au pseudo tout droit sorti d’un réseau social, a-t-elle existé ? Une nouvelle lui rend hommage. Toutes deux du sud tunisiens, toutes deux réussissant leur « cursus » (drôle de mot technocratique) à Paris, toutes deux rêvant du bon job qui paye bien, et sur le point de réussir. Mais… « Tous ces chocs culturels en pleine figure ». L’immigration, même à la seconde génération, n’est pas un parcours de tout repos. « Nous ne savions pas vivre comme eux. Mais nous le voulions tellement » p.73. Donc, à la fin des études, la fugue de chez les parents tunisiens, restés traditionnels ; puis le chantage affectif à la « mort de la grand-mère », le mensonge utile et permis – la taqiya – et le mariage arrangé, au bled, où il ne fallait surtout pas revenir. Dès lors, la prison à vie. La famille, le milieu, les traditions, la religion.

A quoi cela sert-il d’émigrer ?

Yezza Mehira, La cuisine des âmes nues, 2023, éditions de la Zitourme (micro-édition de Zoug en Suisse), 144 pages, €13,00 – non référencé sur Amazon

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Apili dans L’Hebdo Bourse Plus du 22 septembre 2023

Littérature

Hebdo Bourse Plus n°1204

Yannick URRIEN

Apili : apprendre à lire grâce à l’humour !

Cette semaine, nous abordons un sujet qui va concerner tous les parents : la défense de la méthode syllabique. En effet, les enfants ont de plus en plus de mal à lire et à écrire. Gabriel Attal, nouveau ministre de l’Éducation nationale, estime que la maîtrise de l’écrit chez les jeunes est devenue une « urgence républicaine » et il plaide pour le retour à la méthode syllabique. Benjamin Stevens, orthophoniste, a mis au point une méthode qui facilite l’apprentissage de la lecture et des mathématiques en combinant l’humour et l’approche syllabique. Cette méthode a été vendue à 100 000 exemplaires dans 40 pays depuis deux ans.

Benjamin Stevens rappelle que « toutes les études confirment qu’il y a toute une génération d’enfants et de collégiens qui ont de grandes difficultés de lecture. Auparavant, 10 à 20 % des enfants rencontraient des difficultés de lecture à l’entrée en sixième, pour atteindre 130 mots à la minute. Mais après la crise sanitaire, nous nous sommes aperçus que quasiment 50 % des enfants n’y arrivaient plus à l’entrée en sixième. Les raisons sont multiples. D’abord, c’est la méthode de lecture utilisée, puisque nos grands-parents utilisaient des méthodes complètement syllabiques. Dans les années 60, des psychologues ont voulu apprendre aux enfants à photographier les mots, puisqu’en tant qu’adulte on arrive à les reconnaître rapidement. Mais ils ont dit cela sans connaître le fonctionnement du cerveau. Plus tard, il y a eu les travaux de Stanislas Dehaene, qui préside le Conseil scientifique de l’Éducation nationale, et ils ont compris qu’il fallait absolument passer par le décodage. À force de décoder les mots, l’enfant commence à les reconnaître. Le fait d’apprendre des mots par cœur, cela freine l’apprentissage, car l’enfant ne peut pas stocker tous les mots dans sa mémoire. Les enfants qui n’apprennent pas avec une méthode syllabique sont de moins bons lecteurs à l’âge adulte. Ensuite, il y a le problème du vocabulaire et du langage. Beaucoup d’enfants comprennent moins bien les textes au CP, donc il est vraiment essentiel que les enseignants apprennent avec la méthode syllabique. Malheureusement, une étude réalisée l’année dernière indiquait que moins de 10 % des enseignants utilisaient la méthode syllabique. »

On voit de plus en plus de personnes mettre leurs doigts sur les mots en déchiffrant un texte lentement, tandis que d’autres arrivent à lire très facilement, presque en photographiant les groupes de mots. Pour l’auteur, « il y a un endroit dans la zone gauche du cerveau qui est dédié à la lecture. Cette zone va se spécialiser et, plus l’enfant va déchiffrer les mots, plus il va les reconnaître rapidement. Quand nous lisons un texte, c’est automatique, cela ne demande aucun effort, c’est l’objectif pour nos enfants. Il faut bien identifier les mots, les déchiffrer, et évidemment les comprendre. Beaucoup d’enfants ont des difficultés de compréhension. Il est aussi important de lire des histoires aux enfants, car on sait que lorsque l’on lit des histoires aux enfants, au cours de leur petite enfance, cela leur permet de développer leur vocabulaire et leur langage. À l’inverse, si l’on ne parle pas beaucoup aux enfants, ils n’ont pas beaucoup de vocabulaire et ils ont un stock d’environ 500 mots quand ils arrivent en cours préparatoire. Forcément, ils vont avoir plus de mal à comprendre les textes qu’ils vont lire. Ils vont aussi avoir plus de mal à lire, et surtout à comprendre les contextes. Le niveau de langage est déterminant pour l’apprentissage. »

Finalement, on observe que plusieurs générations ont été sacrifiées : « Cela fait plus d’une trentaine d’années que les enseignants utilisent des méthodes mixtes. Cela fait au moins quatre ans que l’Éducation nationale incite à l’utilisation des méthodes syllabiques dans les écoles, mais on voit bien que c’est très compliqué et que le changement demande énormément de temps. Il y a eu un guide pour expliquer aux enseignants ce qu’il faut faire, mais on sent qu’ils ont leurs habitudes et qu’il est compliqué de changer tout cela. Cela a évidemment un impact sur l’orthographe, puisque le niveau général a fortement baissé. Nos parents et nos grands-parents avaient une orthographe quasi parfaite au moment du certificat d’études. »

Benjamin Stevens est orthophoniste et il rappelle que ce sujet le concerne directement : « Les orthophonistes s’occupent des enfants qui ont des difficultés de langage, mais aussi de la lecture et de l’orthographe. On s’occupe des enfants dyslexiques, qui ont un vrai trouble de la lecture, cela va souvent de pair avec l’orthographe, mais aussi avec le calcul mathématique et la logique. J’ai rencontré des enfants qui avaient du mal à lire et je ne savais pas quoi leur proposer pour les motiver. J’ai essayé de leur faire lire des phrases humoristiques et j’ai bien vu que cela changeait tout pour eux. Cela permettait aussi de tester leur compréhension car, si l’enfant ne réagissait pas, c’est qu’il n’avait pas compris la phrase. À partir de là, j’ai voulu créer une vraie méthode accessible à tous et j’ai travaillé avec des scientifiques pour comprendre ce qui se passe dans le cerveau par rapport à la lecture. J’ai travaillé pendant six ans pour créer la meilleure méthode de lecture au monde, en parallèle à mon métier d’orthophoniste. Et, depuis 2020, j’ai reçu des milliers de témoignages de parents, d’enseignants et d’orthophonistes qui m’expliquent que c’est une excellente approche. » La méthode syllabique est finalement la méthode fondamentale d’enseignement, que l’on retrouve dans toutes les civilisations : « Même aux États-Unis, après avoir essayé des méthodes plus mixtes, les enseignants reviennent à la méthode syllabique. C’est pareil pour toutes les langues, parce que la zone du cerveau qui est dédiée à l’apprentissage de la lecture et à l’apprentissage des mots écrits est maintenant connue. Il faut apprendre le code, comme un code secret, qui permet de décoder et de déchiffrer tous les mots. Dans notre langue, il y a beaucoup d’irrégularités, mais l’enfant peut apprendre à les reconnaître à force de s’entraîner. »

Son dernier livre porte sur les mathématiques : « On peut faire des liens. En mathématiques, il y a le triple code. Il y a le code indo-arabe, avec le système de chiffres que l’on connaît, le code oral et la quantité, c’est-à-dire le système analogique. Il faut que l’enfant puisse faire des liens entre ces trois codes. On apprend d’abord à compter à l’oral, ensuite on apprend à reconnaître les chiffres à l’écrit, enfin on apprend à les associer avec différentes quantités. Donc, les enfants dyslexiques, qui ont du mal à reconnaître les lettres, peuvent avoir des difficultés à reconnaître les chiffres. » Les chiffres romains ont donc finalement une certaine logique : « C’était effectivement un très bon système. Je pense que le système indo-arabe, inventé par les Indiens et rapporté en Europe par les Arabes, est vraiment le plus efficace. Pour l’apprendre aux enfants, il faut passer par la manipulation, avec des cubes ou des allumettes. Malheureusement, cela s’est perdu dans nos classes où il y a moins de matériel. Avant, on pouvait jouer avec les quantités et travailler avec une balance. Donc, il était plus facile pour les enfants de comprendre les notions de quantité ou de distance. »

Ce sujet est essentiel car on peut se demander quel est l’avenir d’un pays lorsqu’une jeunesse ne sait pratiquement plus lire : « C’est un problème sociétal majeur, car la lecture est la colonne vertébrale des apprentissages. Si un enfant n’a pas la lecture, il aura des difficultés pour tous les apprentissages. Avant, il faut aussi parler de vocabulaire, car un enfant qui n’a pas de vocabulaire sera en échec scolaire. Le niveau de vocabulaire est déterminant et la pratique de la lecture est la base de tous les apprentissages. C’est la même chose pour l’orthographe. Même dans un monde numérique, on est entouré d’écrits en permanence. C’est pour cette raison qu’il faut travailler l’orthographe avec des techniques plus anciennes et plus efficaces. J’ai voulu que les parents puissent être aussi acteurs de l’apprentissage de leur enfant. J’ai voulu regrouper tous ces conseils dans la méthode Apili pour m’adresser aux adultes qui accompagnent des enfants, en faisant en sorte que n’importe quel adulte puisse apprendre à lire à leur enfant. Grâce à l’humour, on passe un bon moment, on discute et on réfléchit ensemble. » Enfin, on peut ajouter que le théâtre a aussi un rôle dans l’apprentissage car « cela permet de travailler la mémorisation, la lecture et la compréhension. Certaines activités peuvent être très utiles, comme la cuisine. C’est parfait pour les enfants : ils doivent lire une recette, comprendre la recette, manipuler des quantités et réfléchir. »

« Tables de multiplication Apili : apprendre les tables grâce à l’humour » de Benjamin Stevens est publié aux Éditions Liberté.
« Apili : apprendre à lire grâce à l’humour ! » de Benjamin Stevens est publié aux Éditions Liberté.

Pierre Ménat dans Atlantico : Jusqu’où pourrait aller la soudaine tempête politique entre Pologne et Ukraine ?

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La Commission a décidé la levée de l’interdiction d’importer des céréales ukrainiennes et plusieurs pays, dont la Pologne, ont maintenu cette interdiction.

Atlantico : La Commission a décidé la levée de l’interdiction d’importer des céréales ukrainiennes et plusieurs pays, dont la Pologne, ont maintenu cette interdiction. Pourquoi cette décision ? C’est le conflit sur les céréales ukrainiennes qui en est à l’origine ou il y a d’autres raisons ? 

Pierre Ménat : Au départ, je crois effectivement que c’est le conflit sur les céréales. La Commission européenne a décidé d’autoriser l’importation des céréales et des pays comme la Pologne ont décidé qu’ils ne suivraient pas. Et c’est l’escalade ! 

L’Ukraine a annoncé qu’elle allait déposer une plainte à l’OMC. Et surtout le Président Zelensky, à la tribune de l’Assemblée générale des nations unies a eu des mots assez durs. Sans mentionner la Pologne, mais en le faisant implicitement, le président ukrainien a dit que les pays qui agissaient ainsi ne soutenaient pas l’Ukraine et faisaient le jeu de Moscou. Ce qui est très désagréable et touche les polonais. C’est très difficile pour eux d’être présenté comme une sorte d’allié de la Russie. 

Côté polonais, il y a eu deux réactions. La déclaration du Premier ministre, Mateusz Morawiecki, qui a dit qu’il allait interrompre les nouvelles livraisons d’armes. Et puis la déclaration du Président Andrzej Duda aux Etats-Unis qui a fait une métaphore avec l’homme qui se noie : « celui qui vient en aide ne doit pas être entrainé dans la noyade ».

D’autres raisons sont plus profondes. La Pologne est en période électorale. Les élections ont lieu le 15 octobre prochain. Le PIS, le parti Droit et justice, est au pouvoir depuis 9 ans. Les élections sont donc un enjeu important. Et puis il y a toujours eu des tensions avec l’Ukraine qui ont été un peu effacées par la guerre et qui remontent à loin. Du temps de l’URSS, l’Ukraine a récupéré beaucoup de territoires qui appartenaient à la Pologne. Cette affaire s’est tassée avec le temps dans l’inconscient collectif, mais ça peut jouer un rôle  

C’est une déclaration politique pour parler à l’opinion polonaise ou c’est une brouille plus importante ?

C’est une déclaration politique c’est certain. C’est même un acte politique puisque les polonais ont annoncé l’arrêt des nouvelles exportations d’armement.

Quant à savoir si c’est une brouille plus profonde, il faut attendre le résultat des élections. Personnellement je ne le crois pas que ce sera une brouille durable parce qu’aucun des deux pays n’y a intérêt. Il est tout à fait possible que l’affaire se tasse dans les prochaines semaines  

En quoi consiste le soutien de la Pologne à l’Ukraine ? Il se traduit comment ?

C’est d’abord un soutien politique. La Pologne est un des pays qui a tout de suite condamné l’agression russe et qui a soutenu l’Ukraine dans toutes les enceintes (OTAN, ONU). Les polonais ont été dans les premiers à livrer des armes, notamment des chars. Ils apportent une aide financière assez consistante. Et enfin, la Pologne aide à l’accueil de réfugiés ukrainiens. Il y a 1 million ½ de réfugiés ukrainiens présents en Pologne. C’est un soutien de la première heure.   

Cette grogne polonaise, est-ce qu’elle peut provoquer un tournant dans la guerre ou c’est une réaction épidermique temporaire ? 

Un tournant dans la guerre, sans doute pas. Toute l’aide militaire passe par la Pologne et ça va continuer. La guerre poursuit son cours assez difficile. Il y a plusieurs fronts car les avancées ukrainiennes sont moins importantes que souhaitées. Ce qui pourrait être un tournant dans la guerre, c’est l’hypothèse où l’attitude polonaise serait adoptée par d’autres pays. Il y a eu un moment important, c’était le sommet de l’OTAN les 11 et 12 juillet dernier à Vilnius. Là, on a vu un certain nombre de tensions entre l’Ukraine et ses alliés. A commencer par les Etats-Unis. Les Ukrainiens espéraient un message un peu plus clair sur leur future adhésion. Message qui n’est pas intervenu. 

Le tournant dans la guerre, il sera climatique et politique. Climatique, parce que la période des grandes offensives va toucher à sa fin. Politique, parce que la grande échéance c’est l’élection américaine. Et là, la campagne va démarrer dans les prochains mois !

La Bretagne s’intéresse au livre d’Isée St John Knowles sur Coco Chanel

COCO CHANEL : UNE FEMME LIBRE QUI DÉFIA LES TYRANS

Avant d’être une marque de luxe, Chanel fut une femme au destin exceptionnel. Le biographe Isée St. John Knowles revient sur sa période la plus sombre, celle de son comportement sous l’Occupation. Un texte qui relativise bien des accusations outrancières.

 

Elle a tout inventé du vestiaire de la femme moderne. Les tailleurs gansés… L’accessoire devenu bijou… La tenue « liberté » pour les irrévérencieuses… Le sac à main tenu sur l’épaule… Les parfums numérotés… Et surtout une mode de vie, un style : le sien.  Que n’aura-t-on dit sur elle, digressé sur ses origines, sa sexualité, ses relations avec les Grands de l’époque : Cocteau, Picasso, Stravinsky, …  et, bien entendu, à propos de son attitude pendant la dernière Guerre Mondiale ? L’hostilité viscérale à laquelle se heurta Coco Chanel dès 1944 est aujourd’hui rarement apaisée par ses biographes, tant s’en faut, alors que la plus célèbre couturière au monde n’a jamais été condamnée pour fait de Collaboration ni quoi que ce soit dont son honneur de patriote eut pu rougir.

Une silhouette et un esprit

C’est l’histoire d’une orpheline de douze ans issue d’une famille de forains sans le sous. Élevée au fin fond de la ruralité corrézienne par des religieuses, Gabrielle va devenir Coco à force d’un travail acharné. Créatrice révolutionnaire, « Mademoiselle » enflamme le tout Paris où scintille les Ballets Russes de Diaghilev, les Grands ducs, Apollinaire et Colette. Chanel impérieuse,  Chanel féroce, mais aussi Chanel solitaire, blessée dans son enfance par l’abandon d’un père dont elle ne se remettra jamais. Et pourtant ! Royale… Généreuse…Impétueuse… La petite auvergnate devenue étoile de la mode se confronte à la vie comme si elle lui avait toujours souri. Devenue monstre sacré, elle s’inscrit dans son époque au point d’évoquer aujourd’hui encore, à un siècle de distance, les fameuses « années Chanel », celles qui enflammèrent Deauville, Biarritz et Paris durant les Années Folles. Chacune de ses créations déclenche à la fois scandale et engouement. Elle vit des passions tumultueuses avec, entre autres, un cousin du roi d’Angleterre, un neveu du tsar et un poète surréaliste. Autant de drames sentimentaux à répétition qui finiront par assécher ses sentiments et durcir son caractère. Chanel deviendra impitoyable et colérique.

Réfléchir à deux fois

À l’annonce de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Coco Chanel présente une collection « bleu-blanc-rouge » patriote, puis ferme subitement sa maison de couture pour la rouvrir quinze années plus tard, en 1954, elle vient d’avoir 71 ans. Entre les deux, on lui aura reproché tout et son contraire, à commencer par une poignée de main à Hitler alors qu’aucune photo ne l’atteste, et pour cause ! cette hypothétique rencontre avec le Führer n’a jamais eu lieu. Suivront des accusations d’antisémitisme, en particulier à l’encontre de la famille Wertheimer, propriétaire de ses parfums. La créatrice ne s’est guère privé de dire ce qu’elle pensait des deux hommes d’affaire avec lesquels elle eut maille à partir, et qui effectivement se trouvaient être juifs ; de là à y voir un antisémitisme structurel et systématique, peut-être est-il intéressant d’y réfléchir à deux fois, ce que fait Isée St. John Knowles dans Cette femme libre qui défia les tyrans.

Certes ! Il existe des témoignages imparables à son encontre. Citons, par exemple, la fois où Françoise Sagan, outrée de ses propos (considérés antisémites), quitta un dîner pour ne pas être à la même table. Idem en ce qui regarde les accusations d’entremise avec l’ennemi. Oui ! Collabo elle le fut, de fait, par ses actions et réactions puisqu’elle était impliquée dans les rouages que l’occupant souhaitait mettre en place. Ainsi, dès la première quinzaine de mars 1941, Coco Chanel appris par Josée Laval, fille de l’ancien vice-président du Conseil, que l’attaché d’ambassade allemand, Hans Günther von Dincklage, était responsable de l’internement de son neveu, André Palasse, lui aussi orphelin, et qu’elle avait pris sous son aile comme une mère. Dès lors, Dincklage exerça un infâme chantage sur la couturière. Le marché était simple. En échange de son ralliement à la cause nazie, elle obtiendrait la libération dudit neveu. Chanel refusa tout net.

Un document de « l’intérieur »

Riche de sources inédites et d’entretiens avec d’importants témoins ayant connu la créatrice, Isée St. John Knowles commente les nombreuses accusations face auxquelles biographes et journalistes sont en discorde : Innocente ou coupable ? L’auteur a enquêté, obtenu de nombreux témoignages de la part des proches de Gabriel Chanel et de tous ceux susceptibles d’éclairer une existence déformée par l’histoire. Un livre surprenant parce qu’inattendu, fort bien documenté de « l’intérieur » ; Chanel y vie, elle parle, et le lecteur respire entre les pages l’arôme du célèbre N°5 alors que son odeur continue d’envoûter… le monde entier depuis 1921.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2023 – Bretagne Actuelle & Enez-Vriad Publishing

Coco Chanel : cette femme libre qui défia les tyrans – Un livre d’Isée St. John Knowles aux éditions C&C – 148 pages avec illustrations couleur – 49,00 €

Francine Keiser, créatrice de Francini_K, expose sa vision du vêtement dans Entreprendre

Ce que nos vêtements révèlent de nous

J’ai rencontré Francine Keiser par deux fois. Une première fois pour discuter de son entreprise et de l’opportunité, à l’âge mûr, de changer de direction professionnelle. Francine Keiser étant devenu styliste, et créatrice de mode, j’ai jugé bon cependant, de l’interroger aussi, en cette rentrée, sur le style, l’allure des femmes, le bon goût, la féminité, ce que l’élégance et la beauté ont encore de fascinant dans société actuelle. Entretien avec Francine Keiser.

Marc Alpozzo : « La fripe c’est la peau, la prothèse, la personnalité, la transfusion, la greffe, le greffon, ce que j’admire et que je peux prendre chez l’autre. Il suffit d’un rien parfois pour changer : un cartable, une robe de la haute, un sac, une coiffure, une bataille de mèches pour refléter l’élégance, l’intelligence, la sensibilité, les faiblesses même, celles que l’on cache ou celles que l’on veut bien montrer. » (Christine Orban, Fringues, Albin Michel, 2002) Pourriez-vous nous dérouler votre rapport aux vêtements ? Au fond, avec Francini_K, avez-vous créé les vêtements que vous auriez toujours rêvé de porter ?

Francine Keiser : J’ai toujours pris plaisir à m’habiller. J’aimais créer mon style, me donner une allure. Tout en ayant des responsabilités professionnelles importantes, j’avais envie de tenues féminines, colorées, dynamiques. Je voulais être originale tout en restant classique. En plus, j’avais besoin d’être confortable tout au long de mes interminables journées. Pas facile de réunir tous ces critères. Aujourd’hui, l’inspiration de mes créations est la synthèse de tous ces critères, la quête de la beauté et la mise en valeur de la femme active. Chaque femme est différente quant à sa morphologie et quant à son tempérament. Il existe une infinité de styles. Et chaque femme peut se mettre en valeur. En commençant ce métier et en entrant en contact avec mes clientes, j’étais étonnée de voir combien de femmes ne veulent pas se mettre en valeur et refusent de porter des vêtements élégants parce qu’elles ne se trouvent pas (ou plus) assez belles. Je me vois une véritable mission à rendre conscience aux femmes qu’elles sont belles et qu’elles peuvent être rayonnantes à tout âge.

Francine Keiser

« Le paraître est du côté de la civilisation. C’est le moins qu’il puisse faire, puisque c’est lui qui l’a créée. L’homme est sorti de la barbarie le jour où il a commencé à se soucier du regard de l’autre sur lui, et de l’opinion qu’on pouvait entretenir à son sujet, en face. » (Renaud Camus, Éloge du paraître, POL, 2000). Êtes-vous davantage attachée à l’esthétique ou au confort d’un vêtement ?

L’habillement est évidemment un phénomène social. La mode féminine a dû s’adapter au statut des femmes dans la société. Je crée des vêtements pour des femmes actives. Les femmes ne doivent pas choisir entre élégance ou confort. Je crée des vêtements pour des femmes qui veulent rayonner tout au long de la journée, qu’elles aient des responsabilités professionnelles ou familiales, qu’elles soient en voyage, au bureau ou à une soirée. Des femmes qui se respectent et qui veulent être respectées. Je crée des vêtements structurés qui résistent aux périples de la journée.

Où puisez-vous l’inspiration ? Quels sont les créateurs qui vous inspirent ?

Mes collections sont inspirées des années 60, la période pendant laquelle je suis née. Je pense qu’on est imprégné par les influences qu’on subit très jeune. Quand j’étais petite, j’adorais regarder les magazines de haute couture. Cela me faisait rêver. Cela a forgé mon sens de la beauté. Inconsciemment le style des années 60, les mini-jupes, les formes géométriques, les empiècements techniques, les couleurs fortes se glissent dans mes créations. Mais évidemment tout le vécu se reflète dans les créations d’un artiste. Plus on voyage, plus on est ouvert d’esprit, plus on a d’inspirations diverses. Mes idoles sont les créateurs des années 60 : André Courrèges, Pierre Cardin, Paco Rabanne. Ils prônaient l’émancipation et la liberté des femmes. Leurs créations incarnaient la femme active, dynamique et sportive. Ils étaient avant-gardistes, mais les valeurs qu’ils défendaient restent d’actualité aujourd’hui.

On note chez Francini_K la singularité et l’originalité de certaines matières et aussi de grandes audaces comme vos spectaculaires chapeaux ou vos vestes à ailes de papillon. Qu’incarne le papillon pour vous ?  Est-ce une représentation de l’éternel féminin ?

Le papillon est omniprésent dans mes collections – et d’ailleurs dans le logo de la marque. Le papillon est l’incarnation de la beauté, des couleurs, de la liberté et de la joie…tout ce que je veux transmettre par mes créations. En plus, le papillon symbolise la métamorphose. La chenille passe par la chrysalide et sort en toute beauté de son cocon. C’est l’envol. Cette symbolique reflète parfaitement la transformation que j’ai subie en me convertissant de mon métier d’avocate à celui de créatrice de mode.

Vous revenez de la Fashion Week de New-York, qu’est-ce qui vous a le plus surprise là-bas ? Les gens de la mode ouvrent-ils leurs cœurs plus facilement que dans le milieu de la finance ?

C’est vrai qu’au premier moment, en arrivant à la Fashion Week, je me sentais étrangère, différente des autres, peut-être plus « normale » que beaucoup d’entre eux, n’ayant pas les cheveux mauves ni des semelles de 12cm, des collants volontairement cassés ou des faux cils exagérés. Mais c’est en effet ce qui me plaît beaucoup dans ce monde. Bien que les créateurs soient tous très différents, qu’ils aient des looks très variés et créent pour des gens tous singuliers, nous sommes quelque part, dans notre âme, tous pareils, nous constituons une communauté, nous partageons le même plaisir de créer, nous sommes artistes, nous nous comprenons, nous nous entraidons. Finalement, que ce soit dans la mode, dans la finance ou ailleurs, nous sommes tous des humains et nous sommes responsables de la qualité des relations que nous construisons.  J’ai toujours mis l’accent sur le côté humain dans mes relations de travail et on récolte toujours ce que l’on sème.

Que pensez-vous de certains accoutrements : un créateur a-t-il besoin de provocations pour imprimer sa marque, que les gens retiennent son nom ?

La provocation peut faire remarquer, mais ne suffit pas à elle seule pour que les gens l’adoptent. Les gens doivent pouvoir s’identifier avec une marque.

« La fripe, c’est la part de re-création qui est offerte, pour cela d’abord les vêtements m’émeuvent. Je lis sur les fringues comme d’autres dans le marc de café, je compare, théorise, réfléchis. Je préfère un bustier de la haute sur une femme moche qu’un top Kookaï sur une belle. Le chic et le charme s’achètent. Voilà la vraie justice. Les fringues comme les mouchoirs de papier sèchent les larmes ». (Christine Orban, Fringues, Albin Michel, 2002). Êtes-vous d’accord avec la romancière française ?

Je vénère la beauté et l’élégance. Ce sont des valeurs indispensables dans notre société. La quête de la beauté existe depuis toujours dans toutes les cultures. Mais la beauté, le charme et l’élégance ne s’achètent pas. Beauté et charme ne sont pas synonymes de luxe. L’élégance n’est pas une question de prix.  L’élégance est une attitude. Personne ne l’a aussi bien décrit que Coco Chanel en affirmant que « l’élégance c’est quand l’intérieur est aussi beau que l’extérieur ». Le plus beau vêtement ne peut embellir une personne qui se sent mal dans en son for intérieur, qui est malveillante, mécontente ou hésitante. Les achats de fringues ne réparent pas non plus les frustrations. On ne peut sécher ses larmes qu’en trouvant sa paix intérieure. Ensuite le charme et l’élégance s’installent tout seul.

Que révèle notre souci vestimentaire sur le plan du respect de soi ? Est-ce plutôt un respect des autres Thorstein Veblen écrivait dans Théorie de la classe de loisir : « Le besoin d’habillement est éminemment un besoin supérieur et spirituel. »[1]

L’élégance et la beauté ont des effets psychologiques sur nous et sur les gens que nous fréquentons. Elles constituent en effet une des clés de notre réussite personnelle. D’abord il s’agit du respect de soi. Je reviens à l’affirmation que l’élégance est une attitude. C’est une question d’amour-propre, d’être en harmonie avec soi-même, d’admettre qu’on le vaut bien. Ensuite, le respect de vous-même vous apporte le respect des autres. Si vous vous vous aimez et vous vous mettez en valeur, vous rayonnez et vous attirez les autres. Une attitude élégante fait que les gens vous remarquent, vous respectent, vous adorent, vous suivent et ne vous oublient plus. 

Quel serait votre rêve pour Francini K ? Que la marque vous survive ?

C’est un combat intérieur difficile entre la nécessité commerciale et le désir de faire ce qu’on a vraiment envie de faire, c’est-à-dire rêver, imaginer, laisser libre cours à ses inspirations et créer dans son petit atelier. Bien sûr l’idée de devenir – peut-être – un jour célèbre et que ma marque me survive, m’effleure parfois.  Mais l’activité créative requiert une certaine distance à cela. Ainsi beaucoup d’artistes sont morts pauvres et sont devenus célèbres seulement après leur mort.

On dit que l’art est pionnier des grandes révolutions de la société, la mode est évidemment concernée, peut-elle faire évoluer la tolérance ?

La mode devance de nombreux mouvements sociaux, tels que l’émancipation de la femme ou le mouvement LGBTQIA+. C’est un rôle que la mode peut et doit jouer. La mode est un moyen qui arrive à toucher et à regrouper énormément de monde, au-delà des frontières géographiques et politiques. Il est important que chacun reste libre de décider de la tenue vestimentaire qui correspond à sa personnalité.  C’est une liberté d’expression. Lors de la journée internationale de la femme, je voyais beaucoup de messages sur les réseaux sociaux qui rappelaient le droit des femmes de porter des mini-jupes. Il est en effet triste qu’il reste nécessaire de le rappeler.

Nos sociétés étant multiculturelles, et chaque être humain étant unique, croyez-vous saine l’uniformisation des tenues, ou bien chaque catégorie de femmes doit-elle porter les vêtements qui lui ressemblent vraiment ? Peut-il exister une universalité de vêtements ?

Chacun doit développer son propre style qui correspond à sa personnalité, au lieu de suivre aveuglement des tendances éphémères. A part les considérations écologiques (les vêtements trop tendance sont généralement le produit de la fast fashion) un style personnel va de pair avec charisme et personnalité.

À travers votre ligne de vêtements, y a-t-il des valeurs que vous aimeriez transmettre ? Francini_K a-t-elle le souci écologique ? Des engagements humanistes ?

Bien sûr. Tout d’abord, je suis une adepte de la slow fashion. La longévité des vêtements Francini_K est garantie par leur style classique et les tissus de qualité. Pour les matières techniques, j’essaie de trouver des matières recyclées. Et la production en Europe garantit des rémunérations justes et des acheminements raccourcis. J’ai eu l’occasion de travailler avec des réfugiées. Cela me fait chaud au cœur de les voir heureuses de pouvoir contribuer à mon projet d’entreprise. Dans la mesure du possible j’emploie aussi des stagiaires. L’avis des jeunes m’importe beaucoup. C’est important de donner une chance à d’autres de se développer, surtout dans un domaine qui peut paraître assez intangible aux jeunes.

Propos recueillis par Marc Alpozzo


[1] Cité en épigraphe de Fringues par Christine Orban.

Théâtre de Nesle : « Rendez-vous à l’Elysée » (Napoléon-Fouché) de Nathalie Ganem décembre 2023/Janvier 2024

Pour télécharger l’argumentaire PDF de la pièce de théâtre « Rendez-vous à l’Elysée » de Nathalie Ganem sur Napoléon et Fouché, merci de cliquer ICI

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