Un entretien de Isée St. John Knowles préfacé par Gabrielle Palasse-Labrunie pour défendre Coco Chanel

Coco Chanel était-elle vraiment antisémite et espionne pour les nazis ?

« Une forme d’hommage de la Société Baudelaire pour les cinquante ans de la mort de Coco Chanel »

Isée St. John Knowles, Coco Chanel

« Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », disait Charles Baudelaire. En sa qualité d’historien de la Société Baudelaire, sise 26 rue Monsieur-le-Prince à Paris, l’auteur, oxfordien anglais et dramaturge né à Saint-Germain-des-Prés d’un grand-père juif, enquête. Il veut réhabiliter Gabrielle Bonheur Chasnel, dite Coco, née en 1883 hors mariage à Saumur. Placée à 12 ans avec ses jeunes sœurs auprès de cousines germaines de sa mère par un père aigri, elle apprend la couture et devient mythomane, s’inventant le passé et la famille dont elle rêvait. L’auteur reprend le mythe de « l’orphelinat » bien qu’il ne soit aucunement attesté.

Montée à Paris avec le fortuné Etienne Balsan, elle s’en lasse et s’éprend de « Boy », un Arthur Capel anglais, homme d’affaires qui la pousse à créer ses collections de chapeaux puis de modiste. Après 1918, le succès vient. Elle s’associe en 1921 avec les frères Wertheimer pour les parfums. Elle multiplie les amants, ce qui lui donne de nouvelles idées de mode. La célèbre « petite robe noire » date de 1926.

Quand la Seconde guerre mondiale éclate, elle ferme sa maison de couture et licencie ses quatre mille ouvrières, trop revendicatrices après le Front populaire affirment les mauvaises langues, mais peut-être surtout parce que les misères de la guerre et les délires nationalistes font mauvais ménage avec les futilités de la mode. Elle se consacre à ses parfums dont le fameux « N°5 » et tente d’user des nouvelles lois antisémites pour récupérer les droits que possèdent la famille juive Wertheimer. Mais ceux-ci, rusés et exilés aux Etats-Unis, ont fait passer la propriété aux mains de l’aryen Félix Amiot, qui leur redonnera après-guerre. Son antisémitisme d’alors est qualifié « de circonstance » par l’auteur parce qu’elle veut contrer l’aryanisation des affaires Wertheimer par un proche de Vichy.

De 1941 à 44, Chanel vit au Ritz, réquisitionné par la Luftwaffe, avec son amant allemand, le baron Hans Günther von Dincklage, qui émarge au renseignement militaire. Coco Chanel serait devenue espionne au service de l’Allemagne, selon des archives déclassifiées de la Préfecture de police de Paris. Elle aurait été chargée d’activer son ancien amant le duc de Westminster pour favoriser une paix séparée entre le Royaume-Uni et l’Allemagne lorsque cela commençait à sentir le roussi, en 1943. Elle aurait peut-être été agent double, servant aussi les Anglais du MI6 – en toute indépendance.

A la Libération, elle est brièvement interrogée par un Comité français d’épuration autoproclamé de FFI et laissée libre ; elle s’exile en Suisse. Elle ne revient à Paris pour rouvrir sa maison de couture que sur l’instance des frères Wertheimer qui veulent relancer leurs affaires de parfums. Elle meurt en 1971 à 87 ans, sèche et acariâtre, disent certains, en tout cas égocentrique, comme toujours. « Elle n’éprouvait aucun attachement pour autrui », cite l’auteur p.18. D’où ses invectives contre tout et tous.

Isée St. John Knowles se fonde sur les notes du peintre « baudelairien » Limouse à propos de Chanel. Il fait du dandysme la marque de fabrique de Coco, la femme libre qui défie les puissants et la moraline d’époque. « Sa volonté de ne dépendre que d’elle-même et de défier l’autorité de tous les protagonistes de l’histoire », dit l’auteur p.17. En bref, une féministe avant la lettre, vilipendée par le puritain yankee Vaughan dans une biographie biaisée par la moraline, la réprouvant de coucher « dans le lit de l’ennemi ».

Le livre, très illustré de documents et photos, se présente comme un collage en cinq parties baroques, la première sur les « années Saint-Germain » de Chanel 1924-37, la seconde sur « le temps de guerre », la troisième un « tableau synoptique 1939-44 », la quatrième une pièce de théâtre écrite par l’auteur sur Chanel « cette femme libre », etc. et la cinquième « un jaillissement de lumière dans les ténèbres » contant des anecdotes personnelles. Une forme d’hommage de la Société Baudelaire pour les cinquante ans de la mort de Coco plus qu’une œuvre circonstanciée d’historien.

Isée St. John Knowles, Coco Chanel – cette femme libre qui défia les tyrans, préface de sa petite-nièce, Cohen & Cohen éditeurs, Collection Saint-Germain-des-Prés inédit, 2022, 148 pages, €49.00

« Coco Chanel fait parler d’elle » par Pierre de Restigné (sur le livre d’Isée St. John Knowles dans wukali)

« Coco Chanel fait parler d’elle » par Pierre de Restigné

Avant même de lire ce livre,Coco Chanel- Cette femme libre qui défia les tyrans, magnifiquement illustré, il convient de bien le placer dans le cadre qui a présidé à sa publication (et non à son écriture, puisque, comme le dit l’auteur, Isée Saint John Knowles, la partie la plus importante en ayant été écrite il y a quelque temps ( il suffit de voir que la préface a été rédigée par Gabrielle Palasse-Labrunie, la petite-nièce de Coco Chanel, aujourd’hui décédée).

En effet, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Baudelaire, la société Baudelaire a décidé de faire paraître des ouvrages autour de ses membres les plus prestigieux, dont Coco Chanel, laquelle ne se retira qu’au denier moment alors qu’elle allait sûrement être élue à sa présidence. Ainsi, toute la thèse, de cet ouvrage est de démontrer que Coco Chanel, durant sa vie en général et l’Occupation en particulier, a agi en bonne baudelairienne, c’est à dire en dandy.

Ce que l’on peut reprocher à l’auteur, c’est de ne pas définir le concept même de « dandy ». Il faut dire que depuis Brummell,  il y a bien des ouvrages qui ont été écrits sur le sujet. Dans son acceptation très très large, il y a au delà de l’aspect vestimentaire  en rupture avec les canons de la société (les Incroyables et les Merveilleuses sous le Directoire étaient-ils des dandys?), des hommes et des femmes qui font montre d’une indépendance d’esprit par rapport aux « normes sociales », vouent un culte au « beau », tout cela avec un raffinement, un code des « bonnes manières » très développé. On ne peut pas dire que le mouvement punk est dandy !

Que Mademoiselle ait développé dans sa façon de vivre une certaine forme de dandysme, cela parait évident. Mais est-ce que sa façon de vivre, son guide spirituel, comme essaie de le démontrer Isée Saint John Knowles, fut le dandysme à travers la figure tutélaire de Baudelaire, cela peut prêter à discussion, tant la personnalité de Chanel fut complexe. Au moins, et même l’auteur le reconnaît de loin, les adjectifs qui la caractérisent le mieux sont égoïstefroidesans aucune empathiemégalomane et j’en passe. Une personne certaine de son génie et ayant développé une très très haute estime d’elle-même, avec l’idée qu’elle fait partie d’une élite. Cela n’est pas sans évoquer le pire aspect de la mentalité de l’aristocratie de la fin de l’Ancien Régime qui a empêché Louis XVI de réformer la monarchie et qui a beaucoup perdu avec la Révolution. Mais je m’égare !

Avant même de lire ce livre,Coco Chanel- Cette femme libre qui défia les tyrans, magnifiquement illustré, il convient de bien le placer dans le cadre qui a présidé à sa publication (et non à son écriture, puisque, comme le dit l’auteur, Isée Saint John Knowles, la partie la plus importante en ayant été écrite il y a quelque temps ( il suffit de voir que la préface a été rédigée par Gabrielle Palasse-Labrunie, la petite-nièce de Coco Chanel, aujourd’hui décédée).

En effet, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Baudelaire, la société Baudelaire a décidé de faire paraître des ouvrages autour de ses membres les plus prestigieux, dont Coco Chanel, laquelle ne se retira qu’au denier moment alors qu’elle allait sûrement être élue à sa présidence. Ainsi, toute la thèse, de cet ouvrage est de démontrer que Coco Chanel, durant sa vie en général et l’Occupation en particulier, a agi en bonne baudelairienne, c’est à dire en dandy.

Ce que l’on peut reprocher à l’auteur, c’est de ne pas définir le concept même de « dandy ». Il faut dire que depuis Brummell,  il y a bien des ouvrages qui ont été écrits sur le sujet. Dans son acceptation très très large, il y a au delà de l’aspect vestimentaire  en rupture avec les canons de la société (les Incroyables et les Merveilleuses sous le Directoire étaient-ils des dandys?), des hommes et des femmes qui font montre d’une indépendance d’esprit par rapport aux « normes sociales », vouent un culte au « beau », tout cela avec un raffinement, un code des « bonnes manières » très développé. On ne peut pas dire que le mouvement punk est dandy !

Que Mademoiselle ait développé dans sa façon de vivre une certaine forme de dandysme, cela parait évident. Mais est-ce que sa façon de vivre, son guide spirituel, comme essaie de le démontrer Isée Saint John Knowles, fut le dandysme à travers la figure tutélaire de Baudelaire, cela peut prêter à discussion, tant la personnalité de Chanel fut complexe. Au moins, et même l’auteur le reconnaît de loin, les adjectifs qui la caractérisent le mieux sont égoïstefroidesans aucune empathiemégalomane et j’en passe. Une personne certaine de son génie et ayant développé une très très haute estime d’elle-même, avec l’idée qu’elle fait partie d’une élite. Cela n’est pas sans évoquer le pire aspect de la mentalité de l’aristocratie de la fin de l’Ancien Régime qui a empêché Louis XVI de réformer la monarchie et qui a beaucoup perdu avec la Révolution. Mais je m’égare !

Coco Chanel
Coco Chanel au Ritz où elle demeurait

Isée Saint John Knowles écrit pour dédouanerCoco Chanel  des accusations portées par Hal Vaughan et concernant son attitude  pendant l’Occupation. Pour ce faire, il a reçu les confidences du peintre Roger Limouse, ami très proche de la modiste, président de la société Baudelaire, qui lui montre le résumé des carnets de guerre de Chanel sur son action durant cette période. Bon, il y aurait beaucoup à dire sur ces carnets qui ont disparu (espérons que comme les écrits de Céline, ils réapparaîtront un jour). Isée Saint John Knowles reconnaît lui même que le rapport de Coco Chanel avec la réalité est très aléatoire, je cite (page 88) : « la forme acquise par le travestissement chanélien de la vérité interpelle ». Cela étant posé, on peut avoir des doutes sur la fiabilité des susdits carnets. Ne sont-ils pas un plaidoyer pour se défendre si elle était vraiment inquiétée à la Libération et l’image qu’elle voulait donner à la postérité ? De plus, on peut se poser des questions sur le résumé de Limouse, très ami avec Chanel ainsi que ses autres témoins dont l’avocat de Chanel, René de Chambrun, le gendre de Laval, lady Diana Mosley, dont la fascination pour Hitler était aussi forte que celle de son mari, et j’en passe. Aucun d’entre eux qui pour le moins ont eu une attitude plus qu’ambiguë durant l’Occupation. Mais encore une fois passons !

Pour l’auteur, soit, son amant (et qui le restera bien après la guerre, alors que pour Isée Saint John Knowles, ils se haïssaient) Hans Günther von Dincklage était un espion allemand chargé des basses œuvres. Soit, elle a travaillé pour l’Abwehr, sous le nom de code Westminster, en référence au duc de Westminster, un ex-amant, lui aussi très proche des idées nazis, et surtout pour le général Walter Schellenberg, un proche d’Himmler, et elle s’est rendue plusieurs fois en Allemagne, en Espagne franquiste, etc. Mais, selon l’auteur, c’était elle qui les manipulait. Pourquoi ? Pour obtenir la libération de son neveu et garder les parfums Chanel. Garder pour la France, selon l’auteur, pour elle disent les autres historiens !

Ce n’est pas le sujet du livre, loin de là, mais l’attitude de Chanel est assez ignoble. Elle a pu créer les parfums Chanel grâce aux frères Wertheimer et elle ne détenait que 10% des parts. Quand ses associés ont été obligés de s’exiler, elle a tout fait pour récupérer leurs parts dans le cadre de l’aryanisation des entreprises. Mais ils avaient trouvé un « homme de paille », l’industriel Félix Amiot, un avionneur. Elle fera tout pour le dénigrer, mais en vain. Elle a été ignoble, non seulement contre ce dernier mais aussi contre ses anciens associés. Est-elle raciste et antisémite ? Malgré les dires, les écrits de la modiste, Isée Saint John Knowles dit que non, que ce n’était qu’une façon de se dissimuler, obligée par les circonstances. D’ailleurs, elle se targuait de n’avoir jamais dénoncé un Juif. C’est vrai, mais elle n’en a sauvé aucun, alors qu’Amiot des dizaines. Soit, elle a fermé ses ateliers dés le début de la guerre, refusant de travailler tant que les nazis seraient en France. Oui, c’est vrai, mais ne fusse pas une façon de se venger des grèves de 36 qu’elle n’avait pas appréciées ? Qu’a-t-elle fait pour les 4 000 personnes qui travaillaient pour elle ? Rien, strictement rien. Et sa fortune trouvait ses racines non dans la couture mais dans les parfums, d’où sa volonté de tout avoir et de ne pas partager.

Soit, elle ne fut « inquiétée » que durant deux heures à la Libération. Elle fut libérée selon certains grâce à l’intervention de Churchill, mais rien n’est moins sûr. Ce qui est certain, c’est que le dossier, qui existe encore, ne fait aucune mention à son appartenance à l’Abwehr. Il n’est pas sûr que le destin de Chanel fut le même si cela s’était su à cette époque ! D’ailleurs se sentant menacée, elle finit par fuir en Suisse (sic). A la même époque Guitry fut plus poursuivi, bien qu’il ait refusé que l’on jouât ses pièces durant l’Occupation et qu’il a refusé d’aller en Allemagne ! Et ne parlons pas d’Arlety ! Mais avec ses doubles, voire triple jeux, Chanel avait des soutiens dans tous les camps et elle a su en jouer. Les Allemands auraient gagné, elle aurait été leur meilleure amie !

C’est Joséphine Baker qui est entrée au Panthéon, sûrement pas Chanel, et pour cause, d’un côté, l’honneur, le courage, l’abnégation, de l’autre le calcul, la mégalomanie et l’intérêt matériel personnel.

Une personne assez antipathique, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais comme Céline, cela n’empêche pas que dans son domaine, elle fut un génie. Le lecteur finit par se poser la question : vivre en dandy est-ce fait montre d’égoïsme et se croire supérieur au reste de l’humanité ?

Isée Saint John Knowles défend une thèse et c’est son droit le plus strict. Et c’est aussi tout à l’honneur de l’Histoire, c’est d’être remise toujours en cause, ainsi évolue-t-elle et est vivante. Et surtout, de nouveaux documents, de nouvelles archives sont mis à jour permettant ainsi de faire évoluer les connaissances. Avec Chanel, il y a encore bien du travail !

Pierre de Restigné, juriste et historien