« Un roman qui titille la morale » : Tribune Juive a aimé « Un drôle de goût ! » d’Alain Schmoll

La Chronique estivale de Jérôme Enez-Vriad- “Un drôle de goût !” : le nouveau roman d’Alain Schmoll

Un drôle de goût ! : le nouveau roman d’Alain Schmoll

Alain Schmoll est de retour avec un roman à suspense. Son titre : Un drôle de goût ! L’intrigue se profile dans un monde inquiétant au sein duquel on reconnaît le nôtre par analogie. La seule limite de l’histoire est l’imagination fertile de son auteur. Voyons donc… 

Après son étonnant La tentation de la vague (L’Harmattan, 2019 ; Cigas, 2022) Alain Schmoll revient avec un thriller des plus haletant. Il s’agit d’une plongée dans les méandres d’un univers qui ressemble beaucoup au nôtre, où les problèmes quotidiens apparaissent au format d’une fable contemporaine en frontière avec la réalité. Inspiré de faits imaginaires que le lecteur est invité à croire réels, Alain Schmoll offre avec Un drôle de goût ! bien davantage qu’une simple histoire à suspense. 

Le sifflement du serpent

Alain Schmoll signe un cinquième roman ambitieux, mieux ! audacieux, surprenant par sa construction dans laquelle se superposent Feuillets et Chroniques intercalées, sorte de mise en abîme de l’auteur qui, dans le préambule, affirme être collaborateur du travail d’écriture de son héros, un certain Werner Jonquart. « Mon nom ne dira rien à la plupart d’entre vous. Il arrive pourtant que votre œil s’arrête sur mes mots, qu’il suive le fil de mes phrases. J’écris sur toutes sortes de sujets, importants ou mineurs, graves ou futiles, passés ou futurs ; j’écris pour des journaux, pour des magazines, pour des éditeurs. » Et. Un peu plus loin. Dans l’introduction. Nous apprenons ceci. « Tout a commencé de façon diffuse, impalpable. Comme le murmure introductif des cordes, avant que l’orchestre n’emplisse en force l’espace sonore. Comme le souffle éthéré d’une brise tiède annonciatrice de tempête. Comme le sifflement d’un serpent méditant une attaque sournoise. » De quoi diable ! s’agit-il donc ? D’une intrigue financière sur fond de contamination alimentaire et… Stop ! Ne dévoilons pas le complot, car c’est bien de cela dont il est question, et rien n’est plus frustrant pour le lecteur que d’en trop connaître avant d’entamer l’histoire. Disons qu’il y a du Robin Cook (on pense à Toxine) et du John Grisham dans ces pages. Alain Schmoll joue avec les nerfs de ses lecteurs comme le bourreau s’amuse à repasser le scalpel sur la plaie. 

Une étrange maladie

Un drôle de goût ! se lit comme une médication qui vous fait trembler de l’intérieur, à la manière d’un exorcisme horrifique accentué avec la dose supplémentaire du chapitre suivant ; nul ne prononce d’ordinaire le nom de cette étrange maladie méconnue par la nouvelle génération, pas même les professeurs qui semblent ne plus la connaître, elle se résume pourtant en quatre petits mots : le plaisir de lire. Au fil des pages, Alain Schmoll réussit à nous faire regretter une journée sans lecture, telle est l’étonnant pouvoir de son livre : si singulier, si étrange que l’on se fait d’une construction romanesque classique, puisque ses Chroniques et Feuillet intercalés transfigurent l’équilibre de son texte autant qu’ils en refondent l’agencement sans lourdeur ni maladresse. 

Chapitre 9 de la 1ère partie (page 134) : « Le soleil s’étendait en un vaste halo blanc, plus puissant que le bleu du ciel, qui lui cédait en intensité. Frappée par des rayons impitoyables, la neige prenait l’aspect d’une nacre éblouissante. » ; chapitre 13 de le 2ème partie (page 296) : « Marcher, tout seul. Une bonne méthode pour s’oxygéner l’esprit, pour tenter de réfléchir fructueusement à une solution aux problèmes qui se posent. » ; et, un peu plus loin : « À l’angle du pont et du quai, à une cinquantaine de mètres de l’entrée de leur immeuble, Werner s’arrête, s’accoude au parapet et contemple distraitement les flux de navigation montants et avalants. » Trois extraits qui donnent envie de renier ce que l’on vient de lire en poursuivant sa lecture. Je m’explique. Toute avancée romanesque est animée par le souffle paradoxal des contraires. Alain Schmoll exploite la fadeur de l’angoisse comme personne, grâce à des phrases et des images simples qui nourrissent un suspense construit sur une intrigue où s’entrecroise la primauté de deux imaginations fertiles : la sienne et celle du lecteur. 

Avant que l’histoire ne s’achève 

Du baptême au dernier verre de rhum, la vie est un livre ouvert dont nous refermons les pages sans toujours avoir eu le temps de les lire. Certains les parcours en diagonal… D’autres les dévorent de la première à la dernière ligne… Werner Jonquart, héros de notre histoire, ne laisse personne lire aucune page à sa place, et nous incite à en faire de même… S’il fallait deux bonnes raisons pour lire Un drôle de goût ! , la première serait de glisser un roman d’été instructif dans son sac de plage ; la seconde relève d’une intrigue qui ne vous glace pas seulement le sang, elle vous titille aussi la morale dans ce qu’elle a de plus géométriquement variable lorsqu’elle est davantage soucieuse de profit que d’éthique. 

Un drôle de Goût

Roman d’Alain Schmoll

Éditions Cigas – 325 pages – 13,90 €

Jérôme Enez-Vriad

© Juillet 2024 – Tribune Juive & J.E.-V. Publishing

L’excellente revue « Souffle inédit » a adoré « Les Bergers d’Arcadie » d’André et David Grandis

COUP DE COEUR

Les Bergers d’Arcadie – André et David Grandis

Les Bergers d’Arcadie : Une ode à la mémoire partagée autour de l’amour filial et paternel

Par Yves-Alexandre JULIEN

Les Bergers d’Arcadie - André et David Grandis

Dans l’ombre des souvenirs et à la lumière de l’amour filial, « Les Bergers d’Arcadie », co-écrit par André Grandis et son fils David Grandis, s’impose comme une œuvre littéraire profondément humaine et émouvante. Ce livre, à mi-chemin entre l’autobiographie croisée et le testament familial, explore avec finesse les liens indéfectibles qui unissent un père et un fils, tout en plongeant le lecteur dans les méandres de la mémoire et de la transmission des valeurs. La préface de l’ouvrage signée Bernard Persia ancien journaliste à France 3 Côte d’Azur témoigne d’emblée de l’amitié et de la valeur humaine du père comme du fils. À travers une narration poignante, les auteurs nous offrent un testament magnifique de leur amour fusionnel, de la famille monoparentale après un divorce, un sujet très actuel.

La résilience des familles monoparentales : un témoignage intrinsèque 

Dans une époque où les familles monoparentales sont souvent perçues comme déséquilibrées ou en difficulté, « Les Bergers d’Arcadie » offre un témoignage puissant de résilience et de succès. Après son divorce, André Grandis élève seul ses trois enfants, dont deux filles de 14 et 15 ans et un petit garçon de 6 ans, prouvant que l’amour, la détermination et le soutien mutuel peuvent surmonter les défis les plus ardus.

David Grandis, le plus jeune des enfants, apporte dans ce livre un éclairage précieux sur leur vie familiale. Son admiration sans bornes pour son père et la solidité des valeurs transmises sont palpables. David évoque avec tendresse et reconnaissance les sacrifices et l’amour inébranlable de son père, démontrant que malgré les difficultés, une famille monoparentale peut prospérer et offrir un environnement équilibré et enrichissant.

Comme l’explique le sociologue François de Singly dans son ouvrage « Libres ensemble : L’individualisme dans la vie commune » : « La famille monoparentale, loin d’être une cellule déséquilibrée, est souvent un lieu de redéfinition des rôles et de renforcement des liens entre les membres. » Le récit de David corrobore cette analyse en montrant comment, sous la guidance d’un père aimant et dévoué, les enfants ont non seulement trouvé leur propre chemin, mais ont également perpétué un héritage de valeurs fortes et de passions partagées.

Cet ouvrage apparaît d’emblée dès les premières lignes de la préface comme un vibrant plaidoyer pour la reconnaissance et le respect des familles monoparentales, soulignant leur capacité à former des individus équilibrés, résilients et accomplis.

Une plume captivante et sensible 

André Grandis, journaliste de renom, déploie tout son talent littéraire pour nous transporter dans les ruelles ensoleillées de Manosque, les paysages ardéchois et l’atmosphère bourguignonne. Ses récits, empreints de sensibilité artistique, dépeignent un homme de conviction, marqué par les triomphes professionnels et les déboires personnels. Sa plume captive le lecteur, rappelant par moments l’émotion brute d’un Jean-Jacques Rousseau dans « Les Confessions », où chaque mot est choisi avec soin pour transmettre une vérité universelle et intemporelle.

Une quête identitaire universelle 

David Grandis, musicien talentueux, apporte sa propre voix à cette œuvre en ajoutant une dimension de quête identitaire. À travers ses confessions, il exprime une admiration inconditionnelle pour son père et un désir profond de perpétuer l’héritage familial. Cette dualité narrative rappelle les œuvres de Philippe Claudel, notamment « Le Rapport de Brodeck », où la recherche de soi est intimement liée à la découverte des racines et des souvenirs partagés. Comme Claudel l’écrit : « Je suis celui qui n’a pas été tué. Celui qui a été laissé vivant. Celui qui doit tout raconter, avec des mots, des mots, toujours des mots. » Cette citation fait singulièrement écho à la volonté de David de rendre hommage à son père à travers les mots, les souvenirs et les récits partagés.

La transmission des valeurs et le sacrifice 

« Les Bergers d’Arcadie » est avant tout une réflexion sur la transmission des valeurs et le sacrifice. David Grandis, en revivant les enseignements et l’amour de son père, offre au lecteur un récit bouleversant de gratitude et d’admiration. Ce thème central rappelle les œuvres de Romain Gary, notamment « La Promesse de l’aube », où le lien entre le père et le fils transcende les épreuves de la vie. Le sacrifice paternel, ici sublimé, est un hommage à l’amour inaltérable et à la résilience face aux adversités.

Voyager dans l’album de famille 

Ce livre est une invitation à fouiller la mémoire et les échos de l’amour familial dans les moindres interstices. Chaque chapitre, chaque anecdote, est une pièce d’un puzzle plus grand, une célébration de la vie dans toute sa complexité. Les auteurs nous rappellent que les véritables héros de nos vies sont ceux qui nous ont aimés et que nous avons aimés en retour. Cette exploration intime et universelle trouve des similitudes dans les œuvres de Marcel Pagnol, où la famille et la mémoire sont au cœur de la narration, offrant au lecteur un voyage émotionnel profond et authentique.

Une symphonie à quatre mains 

La collaboration entre André et David Grandis évoque une symphonie à quatre mains, où chaque auteur apporte sa propre mélodie tout en s’harmonisant parfaitement avec l’autre. À l’instar de Schubert et ses œuvres pour piano à quatre mains, où chaque musicien doit écouter et répondre à l’autre, « Les Bergers d’Arcadie » est une composition littéraire où les voix du père et du fils se rejoignent en une seule symphonie narrative. Comme l’a dit Schubert : « La musique n’est pas dans les notes, mais dans le silence entre elles. » De même, ce livre est marqué par les non-dits, les silences éloquents et les souvenirs partagés qui tissent un lien indéfectible entre les deux générations.

Tel la complexité narratologique de Paul Auster

La structure du livre, alternant les perspectives et les époques, rappelle les œuvres de Paul Auster, notamment « L’invention de la solitude» et « Moon Palace », où les récits imbriqués créent une toile narrative complexe et émotive. Auster écrit dans « L’invention de la Solitude » : «L’histoire n’est pas dans les mots ; c’est dans la lutte de l’homme contre lui-même, dans son effort constant pour se changer et se refaire

» Cette citation s’applique parfaitement à « Les Bergers d’Arcadie », où le combat intérieur et la transformation personnelle de chaque auteur sont au cœur de l’histoire.

Les années de formation : Une analyse psychologique des liens originels 

Les chapitres dédiés à l’enfance d’André Grandis à Marseille et Autun, ainsi que ceux retraçant les premières années de David, offrent bien plus que de simples anecdotes familiales. Ils explorent les fondements psychologiques des liens originels, soulignant comment ces années de formation façonnent durablement l’individu. Ces récits sont enrichis par une analyse profonde des dynamiques familiales et de l’impact des premières expériences de vie sur le développement psychologique.

Dans « Les Bergers d’Arcadie », André décrit son enfance marquée par les souvenirs de la guerre, les moments de joie et de difficulté, tissant un portrait intime de ses racines. David, de son côté, nous partage ses propres souvenirs d’enfance dans des lieux empreints de signification comme les Monts d’Ambazac et la maison de vacances familiale. Ces récits nous offrent un éclairage précieux sur la manière dont les premières années de vie et les relations familiales influencent profondément la personnalité et les choix de vie futurs.

Le psychologue John Bowlby, dans son ouvrage fondamental « Attachement et Perte », explique que les expériences et les attaches formées durant l’enfance ont un rôle crucial dans le développement émotionnel et social de l’individu. Bowlby écrit : « Les premières relations d’attachement d’un enfant sont les bases sur lesquelles il construit sa compréhension de soi et du monde. » Les histoires d’André et David illustrent parfaitement cette théorie. André, ayant traversé des épreuves dès son jeune âge, développe une résilience et une détermination qui marquent toute sa vie. David, en grandissant sous l’aile protectrice de son père, hérite de cette force intérieure et de cette passion pour la vie et l’art.

Pour nous, lecteurs, ces récits ne sont pas seulement des voyages dans le passé, mais des sollicitations à repenser tant  nos propres histoires que l’importance des liens familiaux. Ils nous rappellent que nos premières années et les relations que nous cultivons sont les pierres angulaires de notre identité. En comprenant mieux les expériences d’André et David, nous pouvons apprécier la manière dont nos propres histoires de vie nous façonnent, offrant une perspective enrichie et humaniste sur le développement personnel et familial.

« Les Bergers d’Arcadie » innovent littéralement en approfondissant la compréhension des dynamiques familiales et l’impact psychologique des premières années d’une vie. Ce récit dans son intégralité et un « catéchisme » sur la transmission des valeurs !

Les débuts professionnels d’André Grandis,  guidés  avant l’heure par le concept très actuel de « conduite du changement »

Les prémices d’André Grandis à l’ORTF représentent bien plus qu’une simple entrée dans le monde du journalisme ; ils incarnent une véritable conduite du changement, un terme très a la mode aujourd’hui dans le monde professionnel. En se plongeant dans cet univers en pleine mutation, André s’adapte, innove et transforme les pratiques de son métier. Ses expériences avec des figures emblématiques telles qu’Elvire Popescu et Darius Milhaud, ainsi que ses missions à Saint-Pierre-et-Miquelon, témoignent de sa capacité à naviguer et à influencer des environnements en constante évolution.

Cette aptitude à conduire le changement est bien décrite par le sociologue Michel Crozier dans son ouvrage « L’acteur et le système » où il souligne : « La conduite du changement nécessite une compréhension profonde des dynamiques sociales et une capacité à anticiper et gérer les résistances. » André Grandis illustre parfaitement cette notion en intégrant de nouvelles méthodes de travail, en innovant dans ses reportages et en adaptant ses stratégies journalistiques aux contextes variés de ses affectations indissociables de ses responsabilités familiales.

Ces débuts professionnels, marqués par l’innovation et l’adaptation, ne sont pas seulement une partie indispensable de sa carrière, ils sont absolument une leçon de transformation. Ils montrent effectivement comment un individu peut non seulement s’adapter à des environnements changeants, mais aussi devenir un moteur de changement lui-même. Pour le lecteur qui va voyager dans cet ouvrage plein de vérité et de sincérité, les expériences d’André offrent un regard interrogeant la manière d’aborder les défis professionnels actuels avec courage et créativité.

Les grands voyages et les expériences marquantes 

Les récits de voyages d’André, de Berlin à la Pologne, de la Thaïlande au Vietnam, offrent un aperçu de ses aventures en tant que grand reporter. Chaque voyage est une occasion de découvrir des cultures, de rencontrer des gens et de comprendre le monde sous un autre angle. Ces chapitres sont riches en anecdotes et en réflexions profondes, qui enrichissent la narration et offrent au lecteur un regard unique sur le journalisme d’investigation.

La Villa Paradiso et les horizons lointains

David, de son côté, nous entraîne « Au-delà de l’océan » et dans la « Villa Paradiso », des lieux qui symbolisent l’évasion et la quête de soi. Ses expériences à l’étranger, notamment en tant que directeur musical, montrent un homme passionné et déterminé à laisser sa marque dans le monde de la musique.

Le dernier journal : le combat ultime pour un amour filial immortel 

Le dernier chapitre, « Le dernier journal », est un hommage poignant de David à son père. C’est une réflexion sur la fin de vie, le dernier regard sur le parcours d’André, et la reconnaissance de tout ce qui a été transmis. Les appendices, consacrés aux confidences d’artistes, ajoutent une touche personnelle et artistique, offrant des moments intimes avec des figures emblématiques comme Fernandel, Yehudi Menuhin, et Jean-Louis Trintignant.

Une œuvre bouleversante  

« Les Bergers d’Arcadie » marque le souvenir longtemps après avoir été refermé, laissant une empreinte indélébile dans l’esprit du lecteur. André et David Grandis nous placent face une œuvre bouleversante, un hommage vibrant à l’amour filial versus paternel et à la mémoire partagée. En tissant le récit de deux générations unies par une passion inextinguible pour la vie et l’art, les auteurs nous rappellent avec force que dans les récits de nos vies, les véritables héros sont ceux qui ont su nous aimer. Une lecture incontournable pour ceux qui cherchent à comprendre la beauté des liens familiaux, la profondeur des souvenirs et ce que nous devons à ceux qui nous ont aimé par delà la mort.

Yves-Alexandre JULIEN – Journaliste Culturel

L’artiste photographe Laurent Denay nous livre sa critique de « La cuisine des âmes nues » de Yezza Mehira

Yezza Mehira, La Cuisine des âmes nues. Nouvelles et recettes, éditions de la Zitourme, 2023, 146 pages, 13€

L’Histoire – avec un grand H – a été écrite par des hommes. Mais les histoires, les histoires intimes ou les histoires du quotidien ont souvent été écrites par des femmes : de Georges Sand à Colette et de Violette Leduc à Sylvia Plath.

Yezza Mehira s’inscrit dans cette prestigieuse lignée. Plus précisément, par le prisme de la cuisine et de la vie domestique, elle nous permet de découvrir l’intimité de femmes de culture méditerranéenne.

À la première personne, avec pudeur, mais sans rien cacher de leurs souffrances et de leurs déceptions, ces femmes se confient. Sans haine ni ressentiment, elles nous content le « misérable petit tas de secrets » dont parlait Malraux ; ces vies infimes qui furent si souvent cachées ou méprisées.

À chaque héroïne, correspond une recette de cuisine.

Une jeune Lybienne, mariée sans amour à un homme « comme il faut ». Elle se retrouva chosifiée et humiliée, soumise aux lois du patriarcat. Répudiée, elle s’épanouit et se découvrit elle-même dans un amour adultère ; un homme marié qui l’aimait et la respectait. Il lui permit de reprendre ses études : « Je me suis dévouée et j’ai vécu pour lui et pour moi. Je savais que je vivais une relation réprouvée par la morale, pas bien accordée avec nos coutumes, mais en dix-neuf ans, je n’ai jamais cessé d’être une femme bien ».

La vie intime d’une mère de famille, à Zarzis en Tunisie, du premier matin – El Fajar – au coucher du soleil – El Mereb. Une vie rythmée par les tâches domestiques ainsi qu’une vie sociale qui tourne autour de l’hypocrisie et des ragots. Cette jeune femme a une seule amie Lobna : « Lorsque j’ai vu ses yeux j’ai su que ce n’étaient pas ceux d’une fouine. […] j’ai su qu’elle était comme moi, emprisonnée dans cette cage à histoires et à apparences ».

SoniaK2Tataouine, la jeune étudiante au regard sombre de la banlieue parisienne qui aspirait à la liberté. Issue de l’immigration, prisonnière des « quartiers » ; les études étaient la porte d’entrée vers le monde. Au moment où elle touchait son but du doigt, elle fut trahie par les siens.

La jeune fille du Caire, odieuse avec sa belle-mère parce qu’elle souffre, en silence, de la disparition de sa maman.

En cette fin des années soixante, elle se réfugie dans la lecture des magazines féminins et fantasme la femme occidentale. Elle sera libre. Son acte de rébellion : brûler son soutien-gorge… Problème, elle n’en a que deux ; et, le soutien-gorge brûle en dégageant une odeur épouvantable.

Son secret, elle ne sait pas cuisiner.

Des femmes empêchées, prisonnières du carcan familial ; il est difficile de lutter contre des traditions multiséculaires.

Pour les femmes des différentes diasporas méditerranéennes, émigrées de la deuxième génération, les choses ne sont pas si faciles : accéder au monde des valeurs occidentales implique de rompre avec son passé et sa culture ; c’est-à-dire rompre avec soi-même.

Le monde capitaliste chosifie ; différemment, mais tout aussi bien que le monde traditionnel. Être transformé en outil de production plutôt qu’être le rouage symbolique d’une organisation patriarcale.

Le problème des héroïnes de « La Cuisine des âmes nues » n’est pas tant La Liberté, en tant que concept, que l’assignation à résidence, les chemins tout tracés et les idées préétablies. Elles souhaitent ouvrir les fenêtres ; avant tout, elles souhaitent vivre.

La solution se trouve dans la vie intérieure, l’acceptation d’une solitude ontologique ; apprentissage de la liberté qui passe par l’écoute de soi et de son corps. Et la cuisine n’y est pas étrangère.

La cuisine est ici un rituel et une création ; une expression et don de soi. Un acte d’amour en somme.

La recette de cuisine comme texte hermétique- au sens philosophique du terme, permettant la transmutation des âmes et des corps au moyen d’un élixir de belle et longue vie.

C’est le chemin que nous indique Yezza Mehira dans « La Cuisine des âmes nues » ; le chemin vers sa vérité intérieure.

Laurent Denay

Le grand site Actualitté présente « Une autre voix » nouvelle maison d’édition de Valérie Gans

20 ans après #MeToo

Harvey Weinstein, Gérard Depardieu, Roman Polanski, Benoit Jacquot… Depuis quelques années, nombre d’acteurs, de producteurs ou de réalisateurs se trouvent accusés d’abus sexuels. Ancienne critique littéraire, notamment au Figaro Madame, publiée notamment chez JC Lattès, Valérie Gans a choisi d’évoquer ce sujet sensible à travers un percutant roman, diffusé par ses soins car refusé par de nombreuses maisons. Texte par Étienne Ruhaud

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La Question Interdite

ActuaLitté

2018. Un peu boulotte, orpheline de père, mauvaise élève, Shirin Djahavani vit seule avec Irène sa mère, masseuse, dans le centre de Paris. À quatorze ans, l’adolescente semble totalement sous la coupe d’Irène, prématurément veuve, toujours célibataire. Projetant ses fantasmes sur Shirin, Irène l’encourage ainsi à poser pour Adam Lepage, vidéaste quadragénaire marié à une psychiatre, Pauline.

Féministe, habitué des reportages-choc, Adam photographie ainsi Shirin, en compagnie de femmes, pour la mise en scène de La force du destin, opéra signé Verdi. Naguère méprisée, devenue objet de fascination pour ses camarades car supposée en couple avec un « vieux », Shirin s’épanouit, pour le grand bonheur d’Irène, qui l’habille, la maquille, afin de la rendre plus sexy.

Chaque semaine, ainsi, pimpante, surexcitée, Shirin se rend à l’atelier d’Adam, en plein Marais, et pose nue, révélant une féminité naissante, désormais assumée. Tout ne se passe pas comme prévu, toutefois : rentrée en pleurs, un soir, à l’appartement familial, Shirin confie, devant une inspectrice, avoir été violée par Adam – contrainte à effectuer une fellation.

Dès lors, tout s’effondre. Jeté en pâture sur les réseaux, conspué par la presse internationale, quitté par Pauline, Adam finit par se suicider en se jetant dans le vide, un samedi soir. Shirin, de son côté, traitée en paria par ses copines, voit ses notes dégringoler, se replie et s’éloigne définitivement d’Irène. 

Vingt ans après

2038. Les relations hommes/femmes sont devenues exécrables, chacun fuyant l’autre, ce qui sape les fondements mêmes de la société. Devenue reporter de guerre, Shirin vit désormais avec Lalla, libanaise, lesbienne, elle aussi orpheline d’un père tué lors d’un attentat. Âgée de trente-quatre ans, Shirin sillonne ainsi le monde avec cette femme, sans pour autant partager son homosexualité.

Ayant totalement rompu avec sa mère, peu épanouie, Shirin paraît rongée par le passé. Ainsi finit-elle par avouer la vérité, à travers un post Facebook. Non, Adam ne l’a jamais violée, et cette histoire fut montée de toutes pièces. Devenue à son tour, comme Adam, victime des réseaux, conspuée par certaines féministes radicales l’accusant de traîtrise, de complaisance à l’égard d’une gent masculine nécessairement prédatrice, Shirin voit, à son tour, son monde disparaître.

Indésirable, dans le milieu de la presse, Shirin est également harcelée par diverses militantes, puis lâchée par son patron, Stanley, et enfin par Lalla, elle-même éclaboussée par le scandale. Résolue à en finir par overdose médicamenteuse, Shirin est prise en charge par une clinique privée, où Irène, toujours masseuse, officie.

Elle y retrouve par hasard Pauline, et avoue tout. Amoureuse d’Adam, éconduite, manipulée par une mère abusive, omnipotente, Shirin s’est laissé manipuler, jusqu’à salir l’honneur d’un homme, et le pousser dans la fosse. Une histoire s’ébauche finalement avec Stanley, l’ancien patron. 

Une dénonciation ?

Le propos est évidemment polémique. Dénonçant la dégradation des rapports homme/femme, et la toute-puissance d’un lobby féministe dans une réalité alternative, Valérie Gans fait œuvre de subversion. Car naturellement les armes ne sont pas égales : dans le roman, Shirin est nécessairement victime d’un adulte. Les rôles sont d’emblée attribués, et aucune marge d’erreur n’est tolérée, dans la mesure où l’idéologie, et non le réel, prend le pas.

Ce même lobby est d’ailleurs capable de violence contre les femmes elles-mêmes : celles qui refuseraient de se soumettre, de haïr les hommes, de se poser en martyres sont ainsi physiquement châtiées. Lesbienne, Lalla est malgré tout harcelée puis frappée pour avoir pris la défense de Shirin, avoir appuyé sa version des faits.

Innocent condamné par cette société partiale, qui fait de tout mâle un potentiel violeur, Adam Lepage n’a même pas la possibilité de se défendre, de démontrer l’illégitimité de l’accusation. Son honneur définitivement sali, le vidéaste n’a d’autre issue que la mort. Pareillement, le monde futur imaginé par Valérie Gans a quelque chose de terrifiant.

Basculant dans l’uchronie, l’ex-critique et romancière figure une nouvelle ère, située vers 2038, et où toute forme de séduction hétérosexuelle serait bannie, ou chaque geste, chaque mot, serait soigneusement soupesé afin de ne pas choquer, de ne pas contrevenir à l’ordre imposé par de nouvelles ligues de vertu misandres.

Adieu « Big Brother », bonjour « Big Sister » ?

Il ne s’agit pas pour autant d’un essai ni d’un pur roman à thèse. Écrit dans un style à la fois sobre et limpide, La Question interdite se lit sans peine – explorant un avenir dont nul ne pourrait avoir envie.

Ayant déjà publié de nombreux récits, Valérie Gans sait ménager le suspense, construire une intrigue efficace, prenante. Passé (trop) inaperçu car publié par l’auteure elle-même, comme dit plus haut, ce petit livre éclaire le présent, peut-être l’avenir, et mériterait, à ce titre, une plus grande diffusion.

« l’éclairage sensible et puissant de la transmission » sur « Les Bergers d’Arcadie » d’André et David Grandis dans Tribune Juive

Jérôme Enez-Vriad a lu “Les Bergers d’Arcadie” d’André et David Grandis

Les Bergers d’Arcadie

Avec Les Bergers d’Arcadie, André et David Grandis signent une autobiographie à quatre mains, celle d’un père et de son fils témoignant de ce qu’est l’amour filial lorsqu’il aide à dépasser les épreuves de la vie. 

Au commencement, deux hommes. Le premier est un célèbre journaliste dont la plume à capturé la nature et les tumultes de son époque ; le second est un musicien émérite, directeur musical du Virginia Chamber Orchestra(Alexandria – Virginie) et du William & Mary Symphony Orchestra (Williamsburg – New-York). L’un et l’autre sont respectivement père et fils. Ils ont « conscience de ne plus être à la mode dans cette époque qui renie l’importance des pères, mais les lubies des idéologies du moment n’effaceront jamais les vérités biologiques et ancestrales. »* Une occasion offerte aux lecteurs de se rapprocher des intimités générationnelles unies par le sang. 

Une certaine idée de l’autobiographie

Il est légitime pour un chroniqueur littéraire de s’inscrire dans un ton légèrement décalé par rapport à celui de la lecture à propos de laquelle il s’apprête à prendre position ; aussi, ne me voyais-je pas raconter ce dont parle Les Bergers d’Arcadie par le biais d’une énième recension plus banale que les précédentes. Car ce livre n’est pas ordinaire. Tant s’en faut. J’entamerais donc mon propos par une simple question. Quoi de plus banal qu’une autobiographie ? Convenons toutefois qu’elle le sera un peu moins si elle est bicéphale… Moins encore quand elle est écrite à quatre mains… Toujours moins lorsqu’elle engage un père et son fils, dont ni l’un ni l’autre ne racontent du préfabriqué émotionnel. Au contraire ! André et David Grandis ont construit leur récit à travers le « pourquoi » et le « comment », loin du banal « quoi » des autobiographies qui se contentent d’être racontées. Ils décrivent leurs expériences intérieures plutôt que de les narrer, manière de s’installer en véritables personnages de roman dont chaque lecteur entend les voix et visualise le quotidien. On imagine certains visages, les colères et les rires, les silences aussi qui, parfois, étendent leur eau secrète et féconde. Voilà ce qu’il faut commencer par écrire à propos des Bergers d’Arcadie. Ce livre n’en est pas un. Il est avant tout un rendez-vous. Celui entre un père et son fils par l’éclairage sensible et puissant de la transmission. 

Père et fils

Il ne fait aucun doute que l’un sans l’autre, père et fils n’eussent jamais été capables d’aller au bout de ce texte tant ils ont besoin de leurs routes respectives pour l’écrire lorsque, dans un premier temps, la naissance de David s’inscrit en suite logique de l’existence d’André. « C’est donc à Limoges que je suis né, quelques mois après l’affectation de mon père dans cette rédaction de province. Puisque j’étais l’enfant de la dernière chance, puisqu’il fallait une dernière fois tenter de sauver le couple, mes parents décidèrent de s’isoler et de vivre plus lentement, au rythme de la campagne environnante, en construisant une petite maison dans un lieu-dit des environs. »

L’enfant de la dernière chance pour sauver le couple ! Les mots sont rudes, mais peut-être sont-ils également la raison qui mènera David, d’abord vers la spiritualité…  « Alors je me mis à prier : « Faites que mon père soit heureux », et cela devint une prière récurrente pendant bien des années, jusqu’à ce que je me rende compte du vide de l’univers, et dégouté que l’on ne réponde pas à la prière la plus pure et la plus désintéressée d’un enfant, que je sombre dans l’athéisme par rébellion. » … Vers la spiritualité, donc, puis vers la musique comme une forme de prolongement en contrepied… « Et la musique devint intimement liée à la spiritualité pour tout le reste de ma vie. Subitement, le petit garçon que j’étais eut la foi et se mit à prier. Prier pour qui ? Pour moi ? Bien sûr que non, je ne manquais de rien, non, plutôt pour mon père. Il était seul, il n’était pas heureux (…) ».

Au-delà des océans 

À travers leur récit, André et David font de leur cas personnel un témoignage qui interroge plus largement la relation qu’entretient chaque fils avec son père. Par là-même, découvre-t-on quelques-unes des plus lumineuses facettes déployées vers les paradis perdus de l’enfance. Mais pas seulement. Il est aussi question de voyages : Berlin-Ouest en 1966 [passionnant !]… La Pologne de Jaruzelski en 1985… Puis la Thaïlande de 1990… Suivie par le Vietnam deux ans plus tard… André voyage aux quatre coins du monde, là où David choisit la musique et le conservatoire de la Villa Paradiso (Nice) pour s’évader avant de s’envoler Au-delà de l’océan – titre du chapitre XIII… « Cette première séparation fut difficile pour lui et il me manquait beaucoup, mais j’étais ravi de continuer mes études dans ce lointain pays. C’était une expérience et une chance remarquables ; j’avais eu l’impression d’étouffer dans ma bonne ville de Nice où plus aucune évolution ne m’était possible. »

Puis la fin. Tel un autre océan à découvrir, et dont les courants, flux et ressacs ressemblent à du Rachmaninov que l’on écoute à une vitesse à la fois insupportable de lenteur et stupéfiante de rapidité… « Ces moments de joie furent hélas de courte durée. Nous découvrions au printemps 2016 que mon père était sans doute atteint de la maladie d’Alzheimer, ce qui se révéla être inexact, mais la réalité était encore bien pire, puisqu’il s’agissait de la maladie à corps de Lewy qui réunit les symptômes d’Alzheimer à ceux de Parkinson. J’ai bien cru avoir pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque j’appris cette triste nouvelle, mais tout ceci n’était qu’un prélude. » 

Alors ! Faut-il lire Les Bergers d’Arcadie ? Oui. Parce que chacun y apprendra comment ne plus gaspiller son temps… « Arrêtons-nous tout de suite ici au bord de mer pour nous assoir sur un banc, côte-à-côte, et profiter l’un de l’autre en regardant [l’océan]. » Voilà bien l’essentiel de la vie ! Apprendre à gagner du temps sur celui qui défile de plus en plus vite au fur et à mesure qu’il passe. 

* Les passages en italique sont extraits du livre.

Les Bergers d’Arcadie 

Un livre d’André et David Grandis

Éditions La Route de la Soie – 405 pages, 27 euros

Jérôme Enez-Vriad

© Juin 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

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Jérôme Enez-Vriad. Photo Matthieu Camile Colin