« L’Europe introuvable selon Pierre Ménat » entretien avec Marc Alpozzo pour Boojum

L’Europe introuvable selon Pierre Ménat

Dans la continuité des interrogations qui concernent l’Europe, Pierre Ménat a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. Diplomate et ambassadeur de France, Officier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, il ouvre avec son essai de France cherche Europe désespérément la possibilité d’une discussion riche et saine. 

Entretien

Vous le dites vous-même dans la préface de votre livre : « Encore un livre sur l’Europe. Pour quoi faire ? » Je vous pose donc une première question très simple : pourquoi écrire un livre sur l’Europe aujourd’hui ? Est-ce parce que cette Europe est définitivement introuvable ? 

Pierre Ménat : En tout cas, l’Europe que cherche la France est difficile à trouver. Comme je l’indique, la France rêve d’un carré magique qui s’était formé dans les années 60, lors de l’Europe des Six. Les quatre côtés de ce carré étaient les suivants : des institutions européennes réservant une place de choix à notre pays ; des politiques communes qui nous soient favorables (en fait, au début, une seule vraie politique commune, la PAC) ; des retours financiers positifs ; et une Europe vectrice de notre influence culturelle et linguistique.

Par suite des élargissements successifs, chacun de ces quatre côtés s’est délabré. Si l’on voulait résumer encore plus, la France cherche en l’Europe le cadre où pourrait s’épanouir sa puissance affaiblie. Une France en grand en quelque sorte.

Tout mon livre tend à démontrer que cette conception a toujours été celle des dirigeants français, à commencer par le Général de Gaulle. Ce dernier a réussi à imposer une politique agricole commune mais n’a pas pu faire prévaloir son projet d’Union politique, le plan Fouchet. Et depuis, la situation est devenue encore plus complexe.

Voici quelques semaines, nous avons observé la campagne pour les élections au Parlement européen. Ce qui m’a frappé, c’est la forte convergence des thématiques des différentes listes candidates en France : une Europe qui protège, la convergence fiscale et sociale, la barrière écologique. Chacun accusait les autres de ne pas poursuivre sincèrement ces objectifs, que personne ne contestait. Personne en France, car pour des raisons diverses, la majorité de nos partenaires ne se reconnaissent pas dans ces thèmes. Peut-être y reviendrons-nous dans le détail.

J’ai écrit ce livre pour deux raisons : restituer, pour ceux que cela intéresse, le cheminement du projet européen depuis 1948. Cet historique se divise pour moi en deux périodes : la première, jusqu’en 1980 à peu près, que je ne connais que par mes recherches (mais je vous garantis que celles-ci ont été approfondies) ; la seconde, depuis 40 ans environ, que j’ai vécue de l’intérieur, à un titre ou un autre.

La deuxième raison, c’était mon souhait de mettre sur la table tous les éléments du débat européen, afin de comprendre, sans polémique, les raisons de la frustration des Français. Et de terminer par quelques propositions.

Vous dites clairement que dans l’Europe que la France cherche désespérément, on sent bien la fracture maastrichtienne et anti-maastrichienne avec les six mois de manifestations des gilets jaunes (entre autres), qu’en réalité cette Europe pour la France, est une sorte d’illusion à laquelle votre génération se confronte aujourd’hui ?

Ne mélangeons pas tout. On peut certes parler de fracture maastrichtienne, mais le traité de Maastricht a été approuvé, certes de justesse, 51/49, par le peuple français, le 20 septembre 1992. Si vous regardez les positions prises à l’époque, vous réalisez que l’opposition à Maastricht était surtout le fait de souverainistes : Le Pen, Pasqua, Villiers, Séguin et même Fillon. Le PC avait bien sûr voté contre, mais le PS, y compris Mélenchon, était pour. Dans les régions rurales, le non était massif, mais cela ne s’expliquait pas par un rejet de ce traité. En fait, les paysans étaient vent debout contre la réforme de la PAC dite Mac Sharry, adoptée quelques mois auparavant, qui avait transformé cette politique de prix en système d’aide au revenu.

L’essentiel du contenu du traité de Maastricht, c’était la création de la monnaie unique, objectif que la France poursuivait sans succès depuis 20 ans. Le reste, politique étrangère, affaires intérieures et de justice, était encore bien vague.

Mais un autre clivage s’est affirmé treize ans plus tard, lors du rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005. De ce jour date vraiment la rupture entre le peuple français et l’Europe. Avant et après ce scrutin, au débat sur la souveraineté s’est greffé celui sur le « libéralisme ». Je mets ce terme entre guillemets tant ce substantif est devenu un mot-valise qui ne veut plus dire grand-chose. Et là encore, les opposants au traité constitutionnel se sont appuyés sur des incohérences du projet de constitution européenne. D’ailleurs, nous avons la preuve que ce débat était surfait. Le traité de Lisbonne, sous-produit du traité constitutionnel, est entré en vigueur après ratification parlementaire par la France le 1er décembre 2009. Il est tout à fait légitime de considérer que cette méthode a représenté un détournement du vote populaire, puisque le contenu de Lisbonne est très proche du traité rejeté par les Français en 2005. Mais nul ne saurait sérieusement soutenir que depuis dix ans, l’Europe est devenue encore plus libérale. Et si dans certains domaines elle l’est, ce n’est en rien dû aux dispositions du traité de Lisbonne.

Quid des gilets jaunes dans tout cela ? En fait, il serait extrêmement difficile de déceler dans ce mouvement un projet européen ou anti-européen. Ce qui s’est passé est que le mouvement des gilets jaunes, pour autant qu’on puisse lui reconnaître une cohérence idéologique, s’est cristallisé autour de quatre thématiques : le pouvoir d’achat de la classe moyenne menacé par les impôts et les bas salaires ; le déclassement des territoires ;  la détestation de l’élite ; et le besoin d’une démocratie plus directe. Autant de sujets extrêmement sérieux d’ailleurs, mais difficiles à résoudre. La question européenne est intervenue dans un second temps, lorsque différentes formations politiques, avec un succès d’ailleurs très mitigé, se sont efforcées de récupérer ce mouvement et d’y plaquer leurs slogans. Selon le nouveau clivage de la politique française, ces formations appartenaient plutôt à la mouvance « patriote » ou « nationaliste », selon le point de vue que l’on retient. Or cette mouvance a ceci de commun qu’elle s’oppose au projet européen actuel, si bien qu’on a retrouvé des gilets jaunes sur les listes de M. Philippot ou de M. Dupont-Aignan, ou sur des listes purement gilets jaunes. Toutes ces formations réunies ont obtenu moins de 5% des voix.

La France insoumise, qui avait soutenu le mouvement et qui s’inscrivait aussi dans une ligne contestant la politique de l’Union européenne, a obtenu un résultat très faible.

Et si le Rassemblement national est le seul parti de cette mouvance à tirer son épingle du jeu, c’est peut-être en partie parce qu’il a modéré son discours anti-européen en mettant en veilleuse la sortie de l’UE et de la zone euro.

Alors oui, l’Europe est en partie une illusion, car beaucoup de Français lui assignent des objectifs ou des ambitions qu’elle n’est pas en mesure d’assurer. Mais on peut affirmer aussi qu’une majorité de Français ne souhaitent pas rompre avec l’Union européenne ou la zone euro.

D’où vient l’Europe ? D’où vient cette croyance en l’Europe ?

Je serais tenté de dire que l’Europe vient d’elle-même. Elle forme une unité géographique et historique. Elle incarne l’essentiel de ce qu’Arnold Toynbee, dans sa magistrale histoire des civilisations, appelait la civilisation occidentale. Celle-ci repose sur des valeurs patinées par l’histoire : l’antiquité gréco-romaine, le christianisme, les Lumières, le progrès scientifique et la démocratie. L’unité européenne a toujours été un idéal. Mais l’histoire a empêché que cette unité se fît de manière naturelle et pacifique. Notre continent a donc été le théâtre des rivalités entre les Empires. Il ne s’unifia que par la force, et encore pour des périodes brèves. C’est pourquoi notre histoire est une succession de guerres de conquêtes, de domination, quel que fût leur objectif : les conquêtes napoléoniennes, le splendide isolement des Anglais, l’espace vital hitlérien.

Au XIXème siècle, des idéalistes comme Victor Hugo ont rêvé des Etats-Unis d’Europe. Mais c’est après la seconde guerre mondiale que ce projet est devenu pacifique et en même temps réaliste. Parmi toutes les idées différentes exposées au Congrès de La Haye en 1948 (fédération, confédération, mouvement paneuropéen), l’une d’entre elles émergea : ceux qu’on appelle les « Pères Fondateurs », notamment Monnet et Schuman, préconisèrent une méthode pragmatique et progressive, celle des petits pas ou solidarités de fait. Mais cette méthode a été victime de son propre succès, détournée par l’effet de nombre.

Donc la croyance en l’Europe vient de ce qu’il a semblé possible, enfin, d’organiser notre continent de manière pacifique, en partant d’objectifs économiques. Lorsqu’on a voulu brûler les étapes, comme avec la Communauté européenne de défense, on s’est cassé les dents.

N’êtes-vous pas d’accord de dire qu’il y a aujourd’hui une Europe de la monnaie, essentiellement de la monnaie, et que c’est cette Europe-là que l’on refuse (cf. le référendum négatif du 29 mai 2005), une Europe qui tend à détruire le modèle social français, le démantèlement des services publics auquel nous oblige cette Europe, au profit d’une vision libérale, ultra-libérale ? Ne doit-on pas surtout glisser vers la critique de cette Europe-là ? Je dis cette Europe-là, car naturellement, il y a eu avant celle-ci d’autres Europe, que vous avez montrez dans votre livre.

La réponse est dans la ligne de ce que je viens de vous dire. En 1971, le système monétaire international de Bretton-Woods s’est effondré. La conséquence immédiate de la décision de Nixon du 15 août 1971 a été de conférer aux Etats-Unis une domination sans partage en matière monétaire. La seule réponse sérieuse à cette situation était la formation d’une Union monétaire européenne. On a tâtonné pendant vingt ans, durant lesquels les Français plaidaient pour la monnaie unique, les Allemands répondant qu’ils n’accepteraient de la faire qu’à condition que cette monnaie ne soit pas tirée vers le bas par des politiques économiques insuffisamment rigoureuses. Ce débat aurait pu durer cinquante ans. Mais brusquement, l’histoire l’a dénoué avec la chute du mur de Berlin et la réunification allemande. Le chancelier Kohl a dû démontrer que cette nouvelle puissance allemande serait mise au service de l’Europe. C’est pourquoi il accepta enfin à Maastricht la monnaie unique, à certaines conditions.

Que voulait dire en fait la monnaie unique ? Que le seul Etat européen qui disposait encore d’une devise souveraine acceptait de la partager. Mais bien sûr, l’Allemagne a  exigé des garanties, dont les fameux critères de Maastricht et le pacte de stabilité et de croissance.

Lorsque l’euro est devenu une réalité scripturale, puis fiduciaire, disons en 2002, la France a recouvré une partie de sa souveraineté monétaire au travers de la nouvelle monnaie unique. Elle n’avait plus de devise, elle en a retrouvé une. Mais évidemment, il y avait des contreparties : ne pas laisser déraper nos finances publiques. Pour cela, il y avait deux méthodes possibles. La première eût consisté à entreprendre très vite des réformes structurelles, en adaptant progressivement notre modèle social à la nouvelle situation monétaire, comme d’ailleurs l’ont fait les Allemands et les pays du Nord. Mais les dirigeants français n’y sont pas parvenus, pour les raisons que vous connaissez. La seconde méthode est celle qui a été retenue. Elle consiste à procéder à ces réformes par petites touches, quitte d’ailleurs à reculer en fonction du niveau d’inacceptabilité politique et sociale. C’est pourquoi la France se retrouve aujourd’hui à la tête d’une dette publique colossale, l’équivalent de son PNB et consacre 600 milliards d’euros aux dépenses sociales.

Alors vous me dites : ne faut-il pas abattre cette monnaie qui au nom d’une vision « ultra-libérale », nous oblige à remettre en cause notre modèle social, nos services publics ?

Je serais d’accord avec vous si ce modèle donnait satisfaction à ses principaux bénéficiaires, à savoir les Français. Or, qu’avons-nous entendu lors du mouvement des gilets jaunes ? Eh bien justement, que ce modèle prenait l’eau de toute part. Nos hôpitaux sont débordés, nos retraites menacées, nos anciens exposés à consacrer des sommes énormes et non prises en charge pour traiter leur dépendance. Donc à tout le moins ce modèle social ne marche pas très bien. Et dire que c’est «  la faute à l’euro, ou la faute à l’Europe » est une idée erronée. C’est même quasiment une plaisanterie, car chacun peut constater que notre budget social a encore progressé depuis la création de l’euro. Vous pourriez rajouter des milliards d’euros à notre budget social ; d’ailleurs c’est un peu ce que le gouvernement a fait en décembre 2018. Nous pouvons nous affranchir des règles budgétaires et entre nous, c’est ce que la France fait depuis le début. Ce n’est pas cela qui fera bien fonctionner un modèle dépassé.

Alors nous avons une autre antienne : l’harmonisation fiscale et sociale. Mais franchement, pourquoi nos partenaires accepteraient-ils d’augmenter leurs impôts après avoir eu tant de mal à les baisser ? Pourquoi accepteraient-ils d’adopter un modèle social qu’ils jugent insatisfaisant, comme le font les Français eux-mêmes d’ailleurs ?

Alors non, je ne joindrais pas ma voix à ces critiques-là. Je ne sais pas si la zone euro durera éternellement. Elle fonctionne correctement dans son aspect institutionnel bancaire. La BCE, que présidera Christine Lagarde, fait sérieusement son travail. Mais elle ne peut assurer à elle seule ce qu’on appelle « le gouvernement économique », c’est-à-dire la direction politique de la zone euro. C’est pourquoi je propose qu’on élise pour 8 ans un président de la zone euro en même temps que le président ou la présidente de la Banque centrale. Mais je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur cette proposition, que les chefs d’Etats et de gouvernements, s’ils en avaient connaissance, jugeraient beaucoup trop dérangeante.

Vous parlez dans votre livre des grands défis du monde d’aujourd’hui, globalisé dans sa dimension. Mais est-ce que l’Europe répond encore aux défis économiques, démographiques, migratoires, climatiques ? A-t-elle encore la maîtrise de ses choix ? On est d’accord qu’elle n’a aucun moyen de faire la paix ou la guerre par exemple, puisqu’elle n’a aucune pouvoir de décision, ne disposant pas d’une armée ? On est pris dans les désordres du lien et de la relation.

Cela fait plusieurs questions qu’on ne peut pas traiter de la même manière.

Disons comme facteur commun qu’il est bien possible que l’Union européenne ne soit pas en mesure de traiter correctement tous ces défis. Il y a à cela plusieurs raisons, notamment l’hétérogénéité de l’UE et son mauvais fonctionnement. Puis aussi naturellement des raisons spécifiques à chaque domaine, notamment le domaine militaire, pour lequel l’UE n’a en réalité aucune compétence.

Mais ce qui est certain, c’est que si nous ne pouvons pas affronter ces défis au niveau européen, nous serons encore moins en mesure de le faire au niveau national.

Certains donnent l’exemple du Brexit, qui aurait réussi avant même que de commencer. C’est oublier qu’en matière économique, le Royaume Uni est, c’est le cas de le dire, ultra libéral. Pour ce pays, le libre-échange est un dogme. Son ambition, il ne s’en cachait pas, était de transformer l’UE en vaste zone de libre-échange. Son échec dans cette entreprise est l’une des raisons de son départ. Il s’enorgueillit de son déficit commercial et s’ouvre à toutes formes d’importations.  Et en matière diplomatique et de sécurité, Londres ne voit aucun inconvénient à s’aligner sur Washington. Enfin, rappelons que l’Angleterre est une île et donc mieux à même de contrôler ses flux migratoires. C’est pourquoi je m’étonne que nos « antilibéraux » de tout poil prennent le Brexit pour modèle.

Pour les défis économiques, l’UE présente l’avantage de l’existence d’un marché commun. Il est vrai que la croissance y est modeste. Mais on ne peut pas tout avoir. Malgré des disparités, la protection sociale au sein de l’UE est plus élevée qu’aux Etats-Unis ou naturellement en Chine. Et là encore, les mêmes qui dénoncent « l’austérité » sont les premiers à réclamer avec raison un niveau acceptable de prise en charge du risque social. Là où ils deviennent un peu schizophrènes, c’est lorsqu’ils réclament de vastes programmes d’investissements publics. En fait, c’est un vieux débat. Je me rappelle le programme de grands travaux préconisé par Jacques Delors dans les années 90.Il comprenait d’ailleurs la liaison Lyon-Turin, qu’on nous présente comme ce qu’il ne faut pas faire. Dépenser plus d’argent public signifie en fait prendre les risques que l’initiative privée ne veut pas prendre. Et si elle ne veut pas les prendre, c’est qu’ils ne sont pas rentables. Donc une fois de plus, nous demandons aux collectivités publiques de dépenser de l’argent à fonds perdus. C’est tout à fait justifié par exemple en matière de recherche. Voilà des dépenses que l’Etat doit prendre en charge. Mais lorsqu’il s’agit d’équipements collectifs tout à fait banals, nous n’avons aucune raison de ne pas faire appel à l’initiative privée, quitte à exiger certains prérequis. Car un jour il faudra bien payer et rien ne dit que pour payer cela on pourra alors emprunter à taux négatif.

Défi démographique ? Vous voulez dire par là que notre voisine l’Afrique va compter bientôt plus de 2 milliards d’habitants, ce qui alimente les fantasmes sur le « grand remplacement ». Ce qui est en cause est la politique européenne de développement : 31 milliards d’euros pour 7 ans dans le FED . Pour vous donner une idée, lorsque la France, qui est le pays le plus actif de l’UE pour le développement, met un euros à titre bilatéral, elle en met 20 à titre européen.

Faut-il renationaliser cette politique ? Non bien sûr. Nous y perdrions le peu d’influence qui nous reste. Mais en revanche, il faut accroître la visibilité et surtout la conditionnalité de l’aide européenne. La consacrer à une gestion concertée des flux migratoires.

Défi migratoire justement. Il est vrai que l’Europe de l’asile et de l’immigration fonctionne mal. Pourquoi ? Parce que les Etats ne jouent pas le jeu, ne définissent pas de règles permettant au système de fonctionner. Rappelez-vous les levées de boucliers lorsqu’on évoque des quotas. Même si l’on n’aime pas ce mot, il faut bien procéder à une certaine répartition tant de l’immigration professionnelle que des demandeurs d’asile. Mais les Etats-membres jouent le chacun pour soi, ce qui est évident lorsqu’on regarde la situation dans laquelle s’est retrouvé un pays comme l’Italie. Mais faudrait-il, parce que les Etats ne jouent pas le jeu, en conclure qu’il faut délaisser le niveau européen ? Ce serait évidemment absurde. Nous voyons bien que les Etats n’y arrivent pas.

Défi écologique. Je suis stupéfait lorsque j’entends des responsables politiques, pas seulement de la mouvance écologiste, traiter de ce problème comme si rien n’avait été fait au niveau européen. En décembre 2018, en plein milieu de la crise des gilets jaunes, plusieurs textes ont été adoptés par le Conseil et le Parlement européen, portant sur les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la gouvernance de l’Union de l’énergie. Ce paquet s’ajoute à celui de 2014 sur la réduction des gaz à effet de serre. Personne en France n’en a parlé.

Il faudrait aussi, sans sous-estimer l’ampleur de la tâche à accomplir, cesser de culpabiliser les Européens et les Français. La France n’est responsable que de 0,6% des émissions des gaz à effet de serre dans le monde, grâce notamment à son programme électronucléaire. L’Allemagne a abandonné un tel programme en 2011, c’était son droit ; mais les conséquences en matière d’émission de gaz carbonique sont sérieuses, comme elles le sont en Pologne. Mais tout cela n’a rien à voir avec les gros pollueurs comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie.

C’est évidemment au niveau européen qu’il faut également traiter des questions comme la biodiversité ou l’économie circulaire.

Enfin, vous parlez des domaines diplomatique et militaire. Ici, nous nous sommes payés de mots, abrités derrière des sigles compliqués. En réalité, dans ces domaines, il n’y a pas de compétence européenne. Lorsque la France procède à un vote au Conseil de Sécurité, qu’elle envoie des troupes sur tel ou tel terrain, elle n’a d’autorisation à demander à personne. L’Union n’a pas la compétence juridique mais dispose d’instruments tels que les sanctions ou les aides financières. Et dans le même temps, chacun constate la nécessité d’une véritable diplomatie européenne. Seulement, celle-ci ne peut voir le jour dans le cadre de l’Union telle qu’elle est. C’est pourquoi je propose de reprendre le plan Fouchet de 1961 en l’adaptant. C’est un projet d’Union politique, au début une Union d’Etats, qui pourrait d’ailleurs associer le Royaume Uni, sans lequel il n’y aurait ni diplomatie, ni défense.

Je disais dans ma question précédente qu’elle n’avait aucun pouvoir de décision. Seriez-vous d’accord de dire que l’Europe est sous-tutelle de l’Amérique, par exemple puisqu’elle a remis son pouvoir de décision, donc sa souveraineté, entre les mains de l’OTAN, donc de Washington ?

Là encore, pour répondre à votre question, il faut reprendre toute l’architecture européenne de sécurité. Celle-ci a été conçue au lendemain de la seconde guerre mondiale. A l’époque, le sentiment prévalait que la sécurité collective de l’Europe ne pouvait se concevoir que dans un lien transatlantique, par un engagement des Etats-Unis. C’est ainsi que l’OTAN a été créée en 1949. L’idée était qu’au travers de l’OTAN, Washington pourrait déployer en Europe des forces et des équipements de nature à contenir la menace soviétique.

Dès son retour au pouvoir, le Général de Gaulle, en 1958, a demandé que cette alliance soit réformée. Ne l’obtenant pas, il a décidé en 1966 de maintenir la France dans cette alliance tout en la retirant du commandement intégré de l’OTAN. Notre pays a maintenu sa stratégie de dissuasion autonome et l’indépendance de ses forces. D’ailleurs, cette indépendance n’a été nullement affectée par le retour de la France en 2009 dans le commandement intégré.

Cette architecture s’est révélée complètement dépassée après la chute du mur de Berlin. L’OTAN s’est élargie à une grande partie de ses anciens adversaires. Elle est devenue de facto une organisation de maintien de la paix sur théâtres tiers. Mais en son sein a persisté un déséquilibre en faveur des Etats-Unis, tant sur l’effort financier, le volume des forces que sur le processus de décision.

De plus, s’est développée aux Etats-Unis une politique isolationniste qui connaît son apogée avec l’administration Trump. Celle-ci fait valoir qu’il n’y a plus de raison qu’elle paye pour la sécurité des Européens ou qu’elle engage ses forces pour préserver cette sécurité. En fait, Washington joue, comme souvent, sur deux tableaux. Il est vrai que les Etats-Unis dépensent beaucoup pour la défense et entretiennent encore des forces multiples en Europe. Mais ces crédits et ces troupes sont avant tout destinés à assurer la sécurité des Etats-Unis eux-mêmes.

C’est pourquoi est intervenue, très progressivement, une prise de conscience des Européens que tôt ou tard, il serait préférable qu’ils assurent eux-mêmes leur sécurité. De timides progrès sont intervenus, comme la possibilité pour les Européens de mener des opérations autonomes au sein de l’OTAN, ou encore le développement de systèmes européens de combat, tel le programme franco-germano-espagnol SCAF. Ce dispositif encore modeste va devoir faire ses preuves et en plus s’adapter à la nouvelle donne du Brexit. Car si l’on peut envisager une défense européenne sans les Etats-Unis, celle-ci ne saurait se passer du Royaume-Uni. Voilà une raison supplémentaire de développer cette politique dans un autre cadre que celui de l’Union européenne stricto sensu.

Pour sa part, la France reste aujourd’hui le seul pays de l’UE à disposer d’une défense indépendante et crédible. Mais elle aurait tout intérêt à insérer cet effort dans un ensemble européen. Pour ce faire, il faudrait convaincre nos partenaires d’élaborer une véritable défense européenne, reposant sur une stratégie, un état-major et des équipements autonomes. La route est très longue.

Le problème migratoire est tout de même l’expression brutale d’une impossible unité au sein de l’Union européenne, non ?

Impossible, j’espère que non. Difficile, certainement. De quoi s’agit-il ? Au fond, de traiter trois problèmes. D’abord, celui des immigrés clandestins. A part quelques représentants d’une gauche extrême, chacun reconnaît que ceux-ci doivent être reconduits chez eux. Or, ce n’est pas possible, parce que les responsables des trafics migratoires imposent aux arrivants de déchirer leurs papiers et d’effacer leurs empreintes. Dans ces conditions, leurs pays d’origine prétendent ne pas les connaître. Or, l’Union européenne accorde une aide considérable à ces pays-sources. Il faut donc engager une négociation qui aboutirait à valoriser cette aide en convaincant les pays-sources d’accepter de reprendre leurs nationaux. Toutes choses égales par ailleurs, c’est le sens des accords qui ont été conclus avec la Turquie, qui peuvent être diversement appréciés mais qui sont efficaces.

Deuxième problème, celui des demandeurs d’asile. Il est très lié au précédent puisque les déboutés du droit d’asile deviennent des clandestins. A mes yeux, il est indispensable de mettre en place une véritable politique intégrée de l’asile. Celle-ci suppose notamment des critères communs et une révision du mécanisme de Dublin destinée à éviter que la charge ne repose excessivement sur les pays de première entrée.

Troisième sujet, l’immigration professionnelle. Ici, il faut respecter les choix des Etats. Chacun d’entre eux devrait être capable de définir ses besoins en matière d’immigration professionnelle, différents d’un pays à l’autre pour des raisons notamment démographiques. L’intervention de l’Union devrait consister à rassembler et synthétiser les besoins exprimés par les Etats, puis les négocier avec les pays sources.

Une dernière question. Est-il est possible de faire une autre Europe avant de sombrer dans le Frexit qui nous pend au nez ? Comment faire alors cette autre Europe ?

Lors des élections au Parlement européen du 26 mai 2019, seuls 1,6 % des suffrages exprimés se sont portés sur des listes favorables au Frexit. Je ne pense pas du tout que ce problème soit actuel en France. Répétons une fois de plus que le Brexit est le fait d’un pays dont la raison d’être est le libre-échange, que l’idée d’abandonner la protection qu’offre l’existence d’un marché unique n’effraye pas, même si à mon avis, cette aventure va globalement lui porter préjudice. Les pro-Brexit britanniques ont reconnu avoir menti pour convaincre les électeurs. Ne prenons pas exemple sur eux.

Si vous entendez par « une autre Europe » une Union européenne exactement conforme au modèle et au rêve français, elle a peu de chances de voir le jour.

En revanche, l’Union telle qu’elle est devrait être sérieusement réformée. Vous trouverez quelques pistes dans mon livre. Malheureusement, lorsque je considère les choix qui ont été faits quant aux hauts responsables qui dirigeront l’Union dans les prochaines années, je doute un peu de leur capacité à mener et surtout imposer ces réformes.

Une « autre Europe » peut et doit s’imposer en matière de politique étrangère et de défense car mener ces politiques dans le cadre de l’Union telle qu’elle est ne conduira à rien.

Mais dans l’ensemble, il serait irresponsable de casser la machine au nom d’un projet utopique. Et pour pouvoir jouer tout son rôle dans une Union elle-même renforcée, la France doit d’abord se réformer elle-même.

Propos recueillis par Marc Alpozzo

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, Pepper/ L’Harmattan, février 2019, 320 pages, 20 eur

Pierre Ménat devient contributeur de « Causeur » avec un texte sur l’Europe

Malheureux comme un populiste au Parlement européen

Pierre Ménat, diplomate de carrière, a suivi de l’intérieur la marche de l’Europe pendant plus de trente ans. Conseiller de deux ministres des Affaires étrangères (Jean-Bernard Raimond et Alain Juppé), puis conseiller du président Chirac pour l’Europe, deux fois directeur des Affaires européennes au Quai d’Orsay, il a également servi comme ambassadeur de France en Roumanie, Pologne et aux Pays-Bas.

Une tribune de Pierre Ménat, ancien ambassadeur

 

S’ils ont progressé dans les urnes, les populistes de droite n’ont pas encore montré leur capacité à s’organiser. De plus, le Brexit à venir devrait réduire leur poids à Strasbourg. Les désaccords sur la Russie ou l’économie rendent les discussions et alliances difficiles…


L’histoire n’est pas finie, mais elle s’accélère. Du 23 au 26 mai, les peuples des 28 Etats-membres de l’Union européenne ont élu le nouveau Parlement européen. Oui, 28 Etats-membres, puisque le Royaume-Uni l’est encore et a désigné ses représentants à cette assemblée. C’était il y a trois semaines et l’on en parle presque plus. Or rappelons-nous ce que l’on nous a dit pendant la brève campagne. Cette élection était le combat des « progressistes contre les nationalistes » ou, vu de l’autre bord, « des mondialistes contre les patriotes ». Nous avons aujourd’hui un peu plus de visibilité sur le nouveau Parlement européen. Tant que le Brexit n’est pas intervenu, cette assemblée compte 751 membres. Et même si la composition des groupes n’est pas définitive, cinq  remarques peuvent être faites. La première était attendue : le Parti populaire européen (droite modérée) et les Socialistes et démocrates (gauche modérée) ne disposent plus, ensemble, d’une majorité absolue. Le PPE (179 sièges) et Sociaux et Démocrates (153) sont loin des 376 voix requises. La deuxième est la progression de l’ancien groupe ALDE, renommé « Renew Europe », qui regroupe 109 membres, essentiellement du fait de l’arrivée de 22 députés français de « La République en marche ». Troisième remarque, la progression des Verts, dont le groupe passe de 52 à 69 membres. Quatrième remarque : la « Gauche unie européenne », c’est-à-dire l’extrême-gauche, recule assez nettement (de 53 à 38). Cinquième remarque : si l’on admet que les « progressistes » se reconnaissent dans les familles de la droite modérée, de la social-démocratie, des libéraux-centristes et des Verts, celles-ci rassemblent 510 sièges, là où les « nationalistes » n’en réunissent que 176.

A lire aussi, Jeremy Stubbs : « Elections européennes: et les vrais gagnants sont… »

Ces cinq remarques conduisent à deux questions :

D’abord, quelle majorité pour cette nouvelle assemblée ? En fait, cette interrogation doit être relativisée. L’ex-majorité PPE/Sociaux et Démocrates ne se constituait que pour les désignations et la répartition des postes. Elle va devoir s’élargir soit à « Renew Europe » et aux Verts, soit à l’un de ces groupes seulement. Par la suite, lors des débats de fond sur les textes, se forment des majorités de circonstance, qu’Edgar Faure appelait plus joliment des majorités d’idées. Ce système va continuer.

La seconde question est celle de savoir si les « patriotes » ou « nationalistes » ont progressé lors de cette élection. La réponse est oui, mais très faiblement.

Good bye, Mister Farrage !

On ne pourra comparer le Parlement de 2019 à celui de 2014 que lorsque tous les groupes seront constitués. Mais dans l’assemblée élue il y cinq ans, trois groupes appartenaient à cette mouvance politique : les conservateurs et réformistes européens (CRE, 75 sièges), Europe des libertés et de la démocratie directe (ELDD, 41 sièges) et Europe des Nations et des libertés (ENL), groupe formé par Madame Le Pen (37 sièges). Soit 153 sièges au total. Après le 26 mai 2019, ces formations, dont le périmètre respectif n’est pas encore connu, rassemblent 176 députés. Soit une croissance de 23 sièges, c’est-à-dire 3%.

Les Britanniques, Hongrois, Autrichiens ou Néerlandais sont favorables au libéralisme alors que les Français du RN, les Italiens de la Ligue ou de 5 étoiles ou encore les Polonais du PIS insistent sur le volet social

A y regarder de plus près, cette progression est essentiellement due à la percée de la Ligue italienne de Monsieur Salvini, qui gagne 23 sièges et au parti du Brexit de M. Farrage, qui en conquiert 5. Ces gains sont compensés par de légères pertes, notamment en France, aux Pays-Bas, en Autriche et même en Italie (pour le Mouvement 5 étoiles). De plus, après le Brexit, les 29 sièges de Nigel Farrage seront loin d’être compensés par les 3 supplémentaires qu’obtiendront le RN en France et la Ligue italienne. Donc, une fois le Royaume Uni sorti de l’UE, on constatera que la mouvance populiste de droite reste globalement à son étiage de 2014.

Souverainistes désunis

Au soir du 26 mai, nous avions compris que cette stabilité serait compensée par une plus grande unité de cette famille et par son rassemblement au sein d’un groupe dont l’ossature serait formée du RN et de la Ligue. A partir de l’ancien groupe ENL s’en créerait un nouveau qui pourrait réunir plus de 100 membres.

Or, nous constatons que cette entreprise n’a que très partiellement réussi. Certes, le nouveau groupe Identité et démocratie comptera 73 membres, s’enrichissant donc de 36 parlementaires. Mais de gros bataillons lui manqueront : les conservateurs polonais resteront au sein de CRE, M. Farrage conservera son autonomie, le FIDESZ de M. Orban ne rêve que de retrouver toute sa place au sein du PPE.

De profondes divergences sur l’euro, l’économie ou Poutine

Jusqu’ici largement dominé par le RN, ce nouveau groupe IED sera présidé par un membre de la ligue italienne, Monsieur Marco Zanni. Nous observons donc un double échec, de progression et de fédération. Peut-être le premier est-il temporaire ; mais le second est plus structurel, car il reflète les fortes oppositions entre représentants du populisme de droite.

Certes, deux facteurs les unissent : la lutte contre l’immigration et le souverainisme, lequel les conduit à une contestation radicale de l’Union européenne telle qu’elle est.

Mais de profondes divergences subsistent sur deux questions, qui dépassent d’ailleurs les frontières des groupes. Les Britanniques, Hongrois, Autrichiens ou Néerlandais sont favorables au libéralisme alors que les Français du RN, les Italiens de la Ligue ou de 5 étoiles ou encore les Polonais du PIS insistent sur le volet social. Diplomatique de l’autre : RN, Ligue, AFD allemande ne dissimulent pas leur volonté de se rapprocher de la Russie de Poutine, ce qui révulse les Hongrois ou les Polonais.

Même sur la question migratoire, fédératrice par excellence, on constate, au sein même du groupe IED, un grand écart entre la Ligue, qui en appelle à une forte solidarité européenne et le RN qui prône une renationalisation totale de cette politique.

Il n’y a pas de peuple européen

Bien entendu, de semblables divergences existent aussi au sein des groupes majoritaires. Bien d’autres sujets divisent d’ailleurs les Européens, qu’il s’agisse de l’écologie ou des questions institutionnelles.

Aussi ce nouveau Parlement européen demeure-t-il formé d’une mosaïque de familles et d’idéologies dont le regroupement conservera toujours un caractère artificiel. Car ces parlementaires sont élus non pas par un peuple européen qui n’existe pas mais par les peuples de chaque Etat. Les membres du Parlement européen exprimeront leurs identités nationales avant même que de contribuer à la formation d’une identité européenne.

Mais dans cet exercice, il est à craindre que les Français, dont la représentation est très éclatée, continuent à être moins performants que d’autres qui, tels les Allemands, veilleront à la défense de leurs intérêts nationaux.

 

Pierre Ménat invité d’Eric Brunet sur RMC pour parler de l’Europe au lendemain des élections

Réécouter l’émission avec Pierre Ménat ici : https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/audio/rmc-3105-radio-brunet-il-y-a-une-espece-de-lachete-chez-notre-personnel-politique-13h-14h-470457.html

Pierre Ménat: « L’entrée du Royaume-Uni dans l’Union européenne, on pouvait l’éviter »

Ce vendredi 31 mai, « si les Français ont une si mauvaise image de l’Europe, c’est à cause de la lâcheté de nos politiques qui mettent tous nos problèmes sur le dos de Bruxelles », estime Eric Brunet. Pierre Ménat, cite les défaillances de l’UE.

S’il y a bien une règle que l’on respecte dans « Radio Brunet », c’est que l’on vous pose des questions que personne ne pose mais que tout le monde se pose ! De 12h à 14h, Eric Brunet prend le contrôle de la radio et ne laisse absolument personne sans réaction.

RMC est une radio généraliste, essentiellement axée sur l’actualité et sur l’interactivité avec les auditeurs, dans un format 100% parlé, inédit en France. La grille des programmes de RMC s’articule autour de rendez-vous phares comme la matinale de Jean-Jacques Bourdin, les Grandes Gueules, Radio Brunet ou M comme Maïtena.

Mise en ligne le 31/05/2019

Deux extraits vidéos ci-dessous :

https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/pierre-menat-l-entree-du-royaume-uni-dans-l-union-europeenne-on-pouvait-l-eviter-1165204.html

https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/pierre-menat-je-propose-qu-on-redonne-vie-a-une-idee-qui-est-une-expression-collective-des-parlements-nationaux-1165205.html

 

 

Europe Economie a recensé le livre de Pierre Ménat

NUMÉRIQUE : CRÉER DES ALTERNATIVES EUROPÉENNES AUX GAFAM AMÉRICAINS

Pierre Ménat a écrit un livre intitulé « France cherche Europe désespérément ». Ancien ambassadeur de France dans des pays européens (Pays-Bas, Pologne, Roumanie), conseiller de deux ministres des Affaires étrangères, conseiller du président Chirac pour l’Europe, deux fois directeur des Affaires européennes au Quai d’Orsay, il a suivi de l’intérieur la marche de l’Union Européenne pendant plus de trente ans et est donc bien placé pour donner son opinion sur la France et l’Europe.
Les trois premiers quarts de l’ouvrage raconte l’histoire de l’Union Européenne. Pierre Ménat part de 1948. Un voyage dans le temps passé, au fil du roman de l’Union Européenne qui s’écrit depuis soixante-dix ans, en privilégiant l’initiative et le prisme français. Nous n’évoquerons pas cette partie dans cet article car Europe Economie n’est pas un média consacré à l’histoire.
Le dernier quart restant du livre est véritablement politique et Pierre Ménat y est force de proposition. Europe Economie n’est pas non plus un média consacré à la politique, mais nous nous focaliserons, dans les questions politiques, uniquement sur le sujet important du numérique.
Pierre Ménat observe qu’« en matière numérique, l’hégémonie américaine est incontestable. Les entreprises américaines se sont imposées partout : moteurs de recherche, achats en ligne, plateformes, systèmes d’exploitation. Les fameux GAFAM – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – concentrent une immense part du marché numérique mondial.Sur les dix sites les plus visités au monde, neuf sont affiliés à des acteurs américains, alors que 80% de leurs utilisateurs ne sont pas localisés sur le continent nord-américain ». L’Union Européenne a pour l’instant réagit mollement. Elle a assuré la régulation des réseaux de télécommunications à travers l’attribution des fréquences, protégé les consommateurs (Règlement européen sur la protection des données) ou abordé des thèmes comme la cybersécurité ; mais il demeure un retard massif de l’Europe.

Dans cette perspective, Pierre Ménat propose deux actions : « la première est d’abandonner notre attitude bienveillante à l’égard de la domination des GAFAM. En matière de concurrence, la commissaire Vestager a ouvert courageusement la voie. Mais les Etats les plus libéraux demeurent opposés à des mesures de taxation pourtant nécessaires. La seconde action nécessaire est de préparer la nouvelle révolution numérique : objets connectés, réalité virtuelle, véhicules autonomes. Pour cela, une stratégie offensive s’impose pour permettre aux champions européens d’émerger. Cette stratégie doit être fondée sur un effort massif de recherche et bien entendu sur ce qui a permis le succès des GAFAM : un régime fiscal très favorable ». Le moteur de recherche Qwantsemble être un de ces champions européens qui émerge actuellement. Par ailleurs, à Europe Economie, nous pensons qu’avec ou sans monnaie unique, avec ou sans Union Européenne, il faut taxer les profits des GAFAM en France et en Europe. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Pierre Ménat, invité télé de l’émission « Sénat 360 » sur Public Sénat le 15 mai 2019

Revoir l’émission de Public Sénat « Sénat 360 » du 15 mai 2019 ici à partir de 1h08 minutes (Pierre Ménat est dans les dernières 30 minutes) : https://www.publicsenat.fr/emission/senat-360/le-nouveau-rendez-vous-de-l-information-senatoriale-140294

Emission Sénat 360

Le rendez-vous de l’information sénatoriale.

Le nouveau rendez-vous de l’information sénatoriale.

90min
La loi Blanquer est toujours en examen au Sénat. La neutralité religieuse pour les accompagnateurs des sorties scolaires est au cœur du débat. Mardi, Agnès Buzyn dévoilait les grandes lignes du projet de loi santé lors de son audition au Sénat. Comment lutter contre les déserts médicaux, comment favoriser un accès aux soins à tous sur l’ensemble du territoire, débat sur notre plateau. La question de la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris se posera à la fin du mois au Sénat. Le projet de loi sera examiné le 27 mai. Emmanuel Macron veut que les travaux soient réalisés sous 5 ans, une rapidité qui inquiète les parlementaires. Alain Schmitz, sénateur LR des Yvelines, rapporteur du projet de loi est notre invité dans le face à face. A quelques jours des élections européennes, aucun accord sur le Brexit n’a encore été voté. Quelles conséquences cela aura-t-il au parlement européen ?

PRÉSENTÉ PAR

Delphine Girard
Delphine
Girard
INVITÉS
Michel AMIEL
Sénateur (LREM) des Bouches-du-Rhône
Sylvie Robert
Sénatrice (PS) d’Ille-et-Vilaine
Jean-François Longeot
Sénateur (UC) du Doubs
Alain Schmitz
Sénateur (LR) des Yvelines
Élisabeth Doineau
Sénatrice (UC) de la Mayenne
Christophe FRASSA
Sénateur (LR) représentant les Français établis hors de France
Daniel Chasseing
Sénateur (Les indépendants) de la Corrèze
André GATTOLIN
Sénateur (LREM) des Hauts-de-Seine
Jean-Yves Leconte
Sénateur (PS) représentant les Français établis hors de France
Ronan Le Gleut
Sénateur (LR) représentant les Français établis hors de France
Pierre Ménat
ancien directeur des affaires européennes au ministère des affaires étrangères
Jean Bizet
Sénateur (LR) de la Manche
Jean Spiri
Adjoint (Les Républicains) au Maire de Courbevoie conseiller régional ile-de-fra
L’ÉMISSION PRÉCÉDENTE
Le nouveau rendez-vous de l’information sénatoriale.
DIFFUSÉ LE :
14/05/19 19:29
LA PROCHAINE ÉMISSION
Le rendez-vous de l’information sénatoriale.
DIFFUSION LE
16/05/19 19:22

Critique d’un excellent lecteur de Pierre Ménat sur Argoul.com

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément

Né en 1950, énarque à 32 ans et diplomate, conseiller de deux ministres des Affaires étrangères puis de deux présidents pour l’Europe, Pierre Ménat a été ambassadeur en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas. Pour lui, la France a besoin d l’Europe, faute de quoi elle serait riquiqui, sous la domination économique de la zone mark ou du dollar et sous la domination politique des Etats-Unis – comme l’Europe a besoin de la France, sans laquelle elle ne serait pas, l’Allemagne pesant d’un trop grand poids sans contrepartie.

Dans cet essai-bilan en deux volets, l’auteur dresse un historique de la construction européenne, indispensable pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, puis propose un certain nombre de réponses aux critiques les plus recevables. Il s’appuie notamment sur le réquisitoire fait en 2003 devant l’Assemblée par Philippe de Villiers, brillant polémiste, qui explique les refus successifs du Traité en 2005 et les votes populistes en 2017. Le clan des mécontents de leur sort font de « Bruxelles » le bouc émissaire commode de tout ce qu’ils rejettent : la mondialisation, la désindustrialisation, la dérèglementation, l’ultralibéralisme, le recul de l’Etat-Providence – et le trop d’impôts.

Depuis le projet initial favorable à la France, les pays ont avancé pragmatiquement au gré des changements historiques, diluant la France dans les 28 Etats membres (bientôt 27).

Quatre erreurs majeures ont affecté l’Union :

  1. l’entrée du Royaume-Uni, toujours fermement arrimé aux Etats-Unis et farouchement îlien, qui a sapé de l’intérieur la construction à visée fédérale pour tendre à la limiter à une vaste de zone de libre-échange ;
  2. la réunification allemande, qui a fait passer la RFA au premier rang pour la population et lui a assuré une clientèle fidèle de pays de l’Est ;
  3. l’élargissement brutal à dix pays supplémentaires en 2010 qui a changé l’identité et les institutions, introduisant des Etats avides de souveraineté retrouvée et adeptes du parapluie américain lointain contre l’ennemi russe trop proche ;
  4. enfin le lamentable abandon institutionnel du traité de Lisbonne pour la double souveraineté (Etats et population) qui a assuré à l’Allemagne une prépondérance évidente avec ses alliés économiques, et pourrait donner à la Turquie un poids prépondérant, si jamais elle devait entrer.

C’est l’histoire qui a abouti à ce mélange de renoncements et de lâchetés politiques, tout en assurant quand même quelques réussites majeures, tel l’euro, Airbus et Aérospatiale. Les maillons cachent la chaîne et il est nécessaire de reconstituer la perspective d’ensemble pour y voir clair. Ce que l’auteur fait brillamment, d’un style simple qu’on dirait parfois dicté, parfois repris de fragments de rapports diplomatiques, mais toujours lisible. Ainsi, l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954, sous les coups de boutoir à la fois des gaullistes et des communistes, a fait échouer la fameuse Europe de la défense qu’on appelle aujourd’hui de nos vœux. Mais on oublie trop souvent que le général de Gaulle lui-même voulait une Confédération d’Etats pour l’Europe, « faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires » (Mémoires de guerre). Ce que l’on aimerait aujourd’hui afin de contrer l’offensive industrielle chinoise, l’offensive numérique américaine et sa prétention à nous imposer ses lois extraterritoriales…

Le projet européen reste cependant très différent d’un pays à l’autre : la France, dans l’histoire « pays de commandement », rêve toujours d’une « Europe puissance » et d’interventionnisme étatique tandis que l’Allemagne, échaudée par l’hyperinflation des années trente et la dictature nazie, rêve de règles claires, de discipline budgétaire et du parapluie militaire américain ; et que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni préfèrent le libre-échange et le libéralisme poussé à tout carcan contraignant. L’Union européenne ne peut vivre que de compromis, sans qu’un modèle ne l’emporte sur l’autre.

Le Royaume-Uni a habilement manœuvré pour obtenir des avantages par des exceptions, jusqu’à sa sortie programmée. Reste le couple franco-allemand, écartelé dans sa vision respective, mais forcé à s’entendre pour survivre et avancer. Jamais « l’Europe » n’acceptera les gros impôts clientélistes et l’interventionnisme d’Etat français ; jamais la France n’acceptera l’ultralibéralisme batave ou l’ordo-libéralisme allemand rigide. Les autres pays se sont réformés progressivement, ayant fait reculer l’intervention de l’Etat au profit de l’emploi et de la croissance, et cela n’a pas trop mal réussi. La France, avec ses prélèvement obligatoires record, son système social hypertrophié qui dysfonctionne et ses carcans réglementaires sur les échanges et l’emploi, n’a pas de leçon à donner : sa population se révolte – pas celle des pays partenaires.

Faut-il pour cela sortir de l’Europe, dans un Frexit aussi aventureux qu’utopique ? Non, répond l’auteur de façon argumentée. Il décline sur 45 pages huit critiques faites à l’Union dans son chapitre IX.

Abandon de souveraineté ? Oui pour la monnaie, mais c’est heureux sous peine d’être dominé par d’autres, dont le mark ou le dollar. Mais cela n’empêche pas de chercher une meilleure « gouvernance » de la zone euro par les pays qui y adhèrent et un meilleur usage des marges de manœuvre et des instruments européens pour notre budget. Dans les domaines de souveraineté volontairement partagée (par décision des chefs d’Etat et de gouvernement successifs), il est nécessaire de faire respecter la subsidiarité et de trouver des solutions efficaces sur l’immigration, l’énergie et le climat. Mais tout citoyen d’un Etat de l’Union est aussi citoyen de l’Union – ce qui lui permet de se présenter aux élections et aux postes de la fonction publique des autres pays, ce qu’on ignore trop souvent.

Trahison du vote populaire contre la Constitution européenne par la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne ? Les proposition institutionnelles reprises n’ont pas été celles qui ont été critiquées ; quant à celles qui le sont, elles ont été reprises telles quelles des traités antérieurs, dont celui de Rome en 1957 ou celui de Maastricht en 1992 – que par exemple Mélenchon a approuvé.

Excès de libéralisme ? Contrairement aux Français, les autres peuples sont plus pragmatiques et moins idéologues. Mais la politique de la concurrence ne s’est pas accompagnée d’une politique industrielle, dont le refus de la fusion Alstom-Siemens est le dernier exemple malheureux, sur des considérations juridiques et non d’opportunité économique. Pour que l’Europe « protège », la France doit poursuivre son effort de conviction sur les autres.

Austérité ? Sans aucun doute, au moins de « rigueur » pour ajuster ses dépenses à ses recettes. Ce pourquoi la monnaie européenne est forte et permet d’importer du pétrole et des matières premières sans peser sur les coûts de production ; ce pourquoi les emprunts des Etats de la zone euro sont prisés sur les marchés, permettant un endettement à taux réduits (notamment les OAT françaises) ; ce pourquoi la Grèce a été sauvée de ses démons clientélistes par des prêts faramineux. Mais si d’aventure un grand pays comme l’Italie faisait défaut, la zone euro ne dispose pas d’instruments à la mesure du risque.

Elargissement négatif ? Oui car les chefs d’Etat et de gouvernement (dont Chirac) ont été incapables de négocier un compromis institutionnel AVANT l’entrée des dix pour limiter le nombre de commissaires (un par Etat !) engendrant depuis une inflation réglementaire inévitable, chacun devant justifier son poste. Quant à l’abandon de l’occupation de Chypre au profit de l’intégration, elle a fourni des armes à la Turquie, qui exige d’entrer alors que personne ne le veut parce que ce pays musulman de 100 millions d’habitants ferait basculer l’Union européenne dans une vaste zone de purs échanges sans aucune identité culturelle. D’où la montée des extrémismes à droite, alimentés par la dérive autoritaire et pro-djihadiste d’Erdogan.

Immigration ? Les décisions de l’Union ne sont pas appliquées et nombre de pays font cavalier seul, à commencer par l’Allemagne de Merkel qui accueille sans prévenir ses partenaires de Schengen « un million » de réfugiés ! L’Italie de Salvini a raison de dire que l’Europe ne l’aide pas.

Europe-puissance viable ? L’Union est de fait une puissance, par son poids démographique et économique dans le monde. Mais elle ne s’est pas dotée des attributs de la puissance que sont une diplomatie commune et une force armée. Les atlantistes ne jurent que par l’OTAN les européistes que par l’armée européenne : mais la seule force crédible, à part celle de la France, est celle du Royaume-Uni qui sort de l’Union… La seule période où l’Union européenne a agi efficacement a été lors de la présidence du Conseil européen par Nicolas Sarkozy : il a très bien géré la crise financière de 2010 et la guerre russo-georgienne tout en commençant à régler la crise grecque. L’échec lamentable de l’Union lors de la crise ukrainienne ultérieure montre combien l’absence de volonté politique (Van Rompuy et Tusk) rend l’Europe incolore et inexistante.

Coût ? La France a longtemps bénéficié de la politique agricole commune et de l’aide aux régions défavorisées ; c’est à son tour d’aider les autres, étant le troisième contributeur net au budget européen.

L’Europe n’est pas la France et qui veut aller de l’avant doit quitter le cocon idéologique confortable et la croyance d’être un pays-phare pour se regarder au miroir de ses partenaires. Non seulement les autres pays prélèvent moins de taxes et d’impôts et vivent mieux, mais une part importante de notre population se sent délaissée, déclassée, méprisée et tourne en rond avec un gilet jaune sans trop savoir quoi faire que de l’exprimer avec violence. Peut-être serait-il temps de quitter les postures pour se mettre pragmatiquement à l’ouvrage ? Les puissances jouent chacun pour soi, seuls les pays européens de l’Union ont décidé d’en discuter entre eux. Pour les Français, il est temps de mettre sur la table tous les sujets qui fâchent et cet ouvrage y aide, replaçant dans l’histoire longue les petits problèmes d’aujourd’hui.

Il sera utile aux étudiants par son panorama au galop de l’histoire de la construction européenne, aux citoyens qui s’apprêtent à voter pour leurs députés au Parlement européen et se demandent pour quoi faire, à tous les curieux de cette institution inédite qui cherche à mettre en commun certains pans de souveraineté tout en souhaitant conserver à chacun son identité propre.

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est également l’auteur d’un roman, Attendre encore, chroniqué sur ce blog

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Kernews interviewe Pierre Ménat

interview audio à écouter ici : https://kernews.com/france-cherche-desesperement/1220/

À l’approche des élections européennes, Pierre Ménat publie « France cherche Europe désespérément ». L’auteur a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, et il a été le conseiller de Jacques Chirac à l’Élysée sur les questions européennes. Ce diplomate de carrière a aussi été conseiller de deux ministres des affaires étrangères, Alain Juppé et Jean-Bernard Raimond, et directeur des affaires européennes au Quai d’Orsay. Le fond du problème, c’est que les Français ne comprennent pas l’Europe. En fait, ils ont envie que cette Europe soit conforme à leur vision de notre pays : « La France a été à l’origine du projet européen et, avec le général de Gaulle, elle a construit une Europe qui était à son image, en tenant compte des autres partenaires évidemment. Mais nous n’étions que six et, pendant très longtemps, cette Europe a été conforme aux attentes des Français, grâce à la politique agricole commune qui a été pendant très longtemps la seule politique européenne. Progressivement, les choses ont changé, pour plusieurs raisons : d’abord, par l’effet du nombre, puisque nous sommes passés de 6 à 28 membres, en comptant encore le Royaume-Uni, aussi, parce que la principale politique régionale de cohésion bénéficie en priorité aux pays les moins prospères, enfin, en raison du facteur linguistique, puisque l’anglais va rester la langue de travail principal de l’Europe ».

Alors, comment faire repartir le projet européen ? D’abord, il faudrait retrouver notre âme, souligne Pierre Ménat : « Quand on regarde les idées des pères fondateurs, certains étaient plus fédéralistes, d’autres plus souverainistes, mais le projet européen comportait plusieurs dimensions et une très forte ambition, non seulement économique, mais aussi politique. Ce projet s’est heurté aux objections de nos partenaires dont la plupart ne conçoivent pas la politique étrangère sans une certaine dépendance vis-à-vis des États-Unis. Aujourd’hui, c’est probablement l’une des pistes de relance, puisque nous constatons que les États-Unis se désintéressent de la cause européenne. Ils veulent toujours avoir un rôle de direction, mais ils veulent moins s’impliquer, puisque nous sommes dans un monde où des grandes puissances, comme la Russie ou la Chine, se sont renforcées. L’âme européenne, ce serait de constituer une puissance globale qui aurait tous les attributs de la puissance, mais c’est un long chemin… » Comment retrouver son âme, alors que les stratégies des États sont différentes ? Il suffit de se souvenir de la position de la France au moment de la deuxième guerre du Golfe : « Tous les mécanismes ne remplacent pas l’accord politique et, dans cette affaire, nous avions une majorité de pays européens qui se sont alignés sur Washington, mais cet épisode peut donner lieu à réflexion, y compris chez nos partenaires. Cette affaire de l’Irak a bouleversé profondément la donne stratégique. Je suis peut-être un peu trop optimiste, mais je pense que si l’on relançait un tel projet aujourd’hui, nous aurions un peu plus de cohérence. En plus, nous sommes dans un domaine où nous pourrons mobiliser que ceux qui le souhaitent… »

Dans son histoire de l’Europe, Pierre Ménat compare la fondation de l’union européenne à un mariage : « C’est le début qui marque à jamais le devenir de l’Union… » Or, si l’on était amoureux au début, c’est en vivant ensemble que l’on ne s’entend plus : « On a lancé ce mariage à six à cause de la Seconde Guerre mondiale et, tout de suite après la guerre, pour traiter les problèmes de la reconstruction et de la remise à niveau de l’Allemagne, qui était de l’intérêt collectif, on a décidé de faire ce choix européen. Il y a eu quelques tentatives qui ont échoué et, ensuite, il y a eu le Traité de Rome, qui était essentiellement une organisation économique, mais qui a été revisité par le général de Gaulle, qui a imposé par exemple une politique agricole commune. Les premiers problèmes sont arrivés avec l’élargissement au Royaume-Uni puisque nous avons eu un partenaire qui, aussitôt entré, a commencé à discuter, à dire qu’il n’était pas content et que beaucoup de choses n’allaient pas. Il a demandé de l’argent et des dérogations. Et cela a continué jusqu’au Brexit… Tout cela s’est développé avec d’autres pays et maintenant nous ne sommes plus dans un mariage, mais dans une énorme association, puisque nous n’avons pas réussi à fixer des règles communes avant le grand élargissement ». Pour réussir cette union, Pierre Ménat estime qu’il est nécessaire de renforcer les règles communes : « Nous devrons avoir des institutions plus solides pour tenir le choc, car, avec 28 membres, il faut avoir une gouvernance plus solide. C’est la raison de l’échec. On parle beaucoup du Traité de Lisbonne ou du référendum de 2005, mais on ne parle pas de l’échec qui a été le nôtre à Amsterdam, que je relate assez longuement dans mon livre. Il fallait renforcer les institutions et la Commission européenne avant l’élargissement. C’était un organe extrêmement puissant et solide, chacun peut le contester, mais elle tenait sa force de son faible nombre de sa collégialité. Nous ne sommes pas arrivés à restaurer une commission collégiale, parce que chaque nouveau pays a voulu son commissaire européen. On a donc été obligé d’avoir cette règle d’un commissaire par État membre et, avec 27 membres, la Commission ne peut pas vraiment remplir ses différentes missions ».

« France cherche Europe désespérément. » de Pierre Ménat est publié aux Éditions Pepper.

Pierre Ménat répond aux questions de Yannick Urrien

interview audio à écouter ici : https://kernews.com/france-cherche-desesperement/1220/