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Le Contemporain aime la « 90ème édition du Prix Cazes : la célébration d’une littérature de la disparition tenue, et sans fracas »

90ème édition du Prix Cazes : la célébration d’une littérature de la disparition tenue, et sans fracas

■ L’heureuse lauréate du prix Cazes 2026, Adèle Rosenfeld. DR.
 

Par Yves-Alexandre Julien – Critique littéraire.

À la brasserie Brasserie Lipp, le Prix Cazes a, mardi 14 avril, couronné Adèle Rosenfeld pour « L’Extinction des vaches de mer » second roman d’une singulière concision, ouvragé sans ostentation, où la disparition du vivant est élevée à la dignité d’une matière littéraire première. La cérémonie marquait en outre le quatre-vingt-dixième anniversaire d’un prix institué en 1935, demeuré fidèle à son ancrage germanopratin comme à son inclination pour les ouvrages qui se soutiennent d’eux-mêmes, sans béquilles d’époque.

Il y avait, comme toujours en ces lieux, ce composé subtil de mondanité policée, de fidélité presque liturgique et d’une gravité légère, convenant aux distinctions parisiennes lorsqu’elles n’abdiquent pas tout à fait leur discernement. La salle, sonore de propos croisés et de verres entrechoqués, laissait affleurer une sociabilité d’un autre âge, où le boulevard des lettres, sans ignorer son propre déclin, persiste à rejouer ses rites avec une élégance légèrement surannée, mais non point caduque. Le décor ici ne relève pas du simple apparat : il constitue la scansion même du prix, son cérémonial et, pour ainsi dire, sa mémoire incarnée.

Nommer, connaître, effacer

Le livre primé prend appui sur un fait d’histoire naturelle : en 1741, le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe une grande espèce marine bientôt désignée sous le nom de « vache de mer », avant que celle-ci ne s’évanouisse avec une célérité presque indécente. De cette donnée, l’autrice ne tire ni un prétexte ni une simple anecdote, mais une méditation serrée : il s’agit moins de narrer une extinction que de saisir cet instant fugitif où un être est nommé, circonscrit par le regard, puis voué à l’effacement.

Adèle Rosenfeld transmue ce matériau en une trame à la fois d’exploration, d’enquête et de remémoration. L’histoire n’y est jamais reléguée au rang d’ornement : elle se fait expérience de pensée, presque spéculation tacite sur les opérations de la connaissance – décrire, classer, inventorier – et sur la menace qu’elles recèlent, comme si toute nomination portait déjà en germe une forme d’atteinte.

La disparition comme expérience intime

Ce qui saisit tient à l’alliance peu commune d’une précision quasi scientifique et d’une prose d’une sensibilité retenue, proche de la méditation. L’ouvrage suggère qu’un animal peut périr deux fois : d’abord dans le réel, puis dans la langue, si nul ne se soucie d’en conserver la trace. Il y a là une réflexion sur l’oubli qui procède par insinuation, par sédimentation lente, plutôt que par proclamation.

Le roman ne se borne pas à exhumer une espèce abolie : il articule cette disparition à une interrogation plus intime, touchant à la mémoire, à l’héritage familial et à ces silences que l’on charrie sans toujours en démêler l’origine. C’est en ce point que le texte acquiert sa profondeur la plus sûre, opérant un passage du large au for intérieur sans jamais verser dans l’emphase.

Un choix salubre dans un paysage saturé

Le jury, présidé par Léa Santamaria , réunissait notamment Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui , Mahilde Brézet , Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel.

Non point un cénacle fortuit, mais un aréopage où se conserve, avec ténacité, une mémoire des lettres et une exigence qui ne se dément pas.

Plusieurs personnalités issues du monde intellectuel, littéraire, médiatique ou universitaire français ont rendu honneur par leur présence à ce prix de renom et parmi elles : Marie de Hennezel, Stéphanie Janicot, Elisabeth Lévy, Franck Ferrand, Bruno de Cessole, Romaric Sangars, Marie Binet, Eugénie Bastié, Julien Cendres, Michel Maffesoli, Mylène Vignon, Noëlle Châtelet, Irène Frain, Yannis Ezziadi, Ivan Rioufol …

En distinguant Adèle Rosenfeld, le Prix Cazes accomplit un choix heureux, presque salubre, à rebours d’une production souvent alignée sur les recettes dominantes. Rien ici de tapageur ni d’aisément substituable : un livre au sujet inattendu, d’ambition mesurée mais d’exécution ferme.

Le jury du Prix Cazes 2026 devant la mythique brasserie Lipp. DR.

Une victoire discrète de la littérature

Depuis sa fondation en 1935, le Prix Cazes distingue romans, essais, biographies, mémoires ou nouvelles, et s’est souvent fait le révélateur d’écritures appelées à compter. En cette quatre-vingt-dixième édition, il rappelle qu’une récompense littéraire peut encore se prévaloir d’une utilité simple : faire surgir un texte qui mérite d’être lu avant d’être glosé.

La distinction accordée à « L’Extinction des vaches de mer » dit enfin quelque chose de l’état présent des lettres : au milieu du verbiage ambiant, une œuvre brève, précise, habitée par la perte et par le vivant, peut encore atteindre juste. Modeste victoire, sans doute, mais victoire néanmoins.

On sourira toujours des cocktails, des jurys et des liturgies de brasserie ; il n’en demeure pas moins que ces rituels, en certaines occurrences, préservent l’essentiel. Chez Lipp, la littérature ne s’est point proclamée triomphante : elle s’est tenue, simplement, défendue avec tact, goût et une obstination feutrée.

Ainsi le Prix Cazes 2026 consacre-t-il un ouvrage qui affronte la disparition sans abdiquer la beauté phrastique. Dans une saison prompte à hausser le ton, Adèle Rosenfeld propose une voix qui écoute, fouille et confère au manque une forme intelligible – presque, au sens ancien, une forme juste.


À lire
« L’Extinction des vaches de mer », 2026

Par Rosenfeld Ajouter
160 pages

INVITATION au Show-case de Dr Rock and the famous merengo (concert gratuit) le 1er mai à 19h

PDF de l’affiche à télécharger en cliquant ICI

A l’occasion du 1e mai, date de sortie du premier LP de Weekend Millionnaire en 1978, Nicolas Gorodetzky vous propose un showcase musico-littéraire

dans un endroit très sympa à deux pas du Golf Drouot (cher à Navarre et Thomas : nous avons gagné plusieurs Tremplins avec l’ancêtre de WEM : Pêche Melba)

mais aussi face au Palace où il a joué avec Alain Chamfort, lors d’une tournée mémorable dans les années 80

à 19h au 5 rue du faubourg Montmartre « Ma cocotte du Faubourg« , bistro- brasserie parisienne et un lieu cozy pour présenter : 

-« La limite de Hayflick » thriller de Niko Gorodetzky (présentation par Guilaine Depis)

-suivi d’un mini concert d’une heure en formation réduite, avec des extraits des 2 albums de :

Voici le lien pour le press kit (Cliquez ICI)
Pour ceux qui souhaitent dîner, je conseille de réserver : 01 47 70 88 64

Parkings public : Grand Rex ou Drouot

Contact Presse : guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

Le 90ème Prix Cazes décerné à Adèle Rosenfeld pour « L’extinction des vaches de mer » (Grasset)

Le jury du Prix Cazes a décerné le 90ème Prix Cazes à Adèle Rosenfeld pour « L’extinction des vaches de mer » (Grasset) le 14 avril 2026 à la Brasserie Lipp.

Fondé en 1935 par Marcellin CAZES, le Prix Cazes récompense un auteur pour un roman, un essai, une biographie, des mémoires ou un recueil de nouvelles. 
Il est décerné chaque année par un jury composé de :
Léa SANTAMARIA (Présidente), Claude GUITTARD  (Secrétaire Général), Mohammed AÏSSAOUI, Gautier BATTISTELLA, Mathilde BREZET, Marie CHARREL, Gérard de CORTANZE, Nicolas d’ESTIENNE D’ORVES, Christine JORDIS,  Eric ROUSSEL
Contact presse : guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

photo du jury 2026 où il manque Christine Jordis et Gautier Battistella.

L’Incorrect était présent au Prix Cazes

Par Romaric Sangars

Hier soir, à la mythique brasserie Lipp, était remis le 90e prix Cazes à Adèle Rosenfeld pour « L’Extinction des vaches de mer ». L’occasion de trinquer à la santé de ce qu’il reste de littérature.
© Prix Cazes

Il y avait foule, hier soir à Saint-Germain-des-Prés, sur le trottoir de chez Lipp et dans l’arrière-salle de cette brasserie rivale du Flore, en face, et dont le prix littéraire concurrent, d’habitude remis de manière plutôt perspicace, avait été décerné, à l’automne dernier, à Toutes les vies, de Rebeka Warrior (Stock), un navet opportuniste parfaitement calibré pour la dernière rentrée : noir-deuil, mauve-queer et style pâle. En récompensant Adèle Rosenfeld pour son Extinction des vaches de mer (Grasset), le jury du prix Cazes, dont c’était le 90e anniversaire, aura donc remporté haut la main, cette année, le concours de goût sur le boulevard du livre. Félicitons Léa Santamaria, sa présidente, Claude Guittard, Mohammed Aïssaoui, Gautier Battistella, Mathilde Brézet, Marie Charrel, Gérard de Cortanze, Nicolas d’Estienne d’Orves, Christine Jordis et Eric Roussel, qui eurent raison de célébrer le livre insolite d’Adèle Rosenfeld.

Lire aussi : « Juste une illusion » : mémoire truquée

Deuxième roman d’un écrivain déjà remarqué, L’Extinction des vaches de mer raconte la découverte en 1741, par le scientifique allemand Steller, d’une nouvelle espèce marine : des animaux massifs et étranges, qu’il baptisera « vaches de mer ». Autour de cette île où le scientifique débarque, dans le Pacifique nord, elles sont innombrables et les marins s’amusent à les massacrer sans raison. Trente ans plus tard, l’espèce a disparu, remportant « le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. » Sujet aussi cocasse que tragique, Adèle Rosenfeld le traite avec finesse dans un récit bref à la langue travaillée, poétique, au plus près des éléments, après avoir été happée, fascinée, par la découverte de l’événement comme de ces animaux paisibles et grâcieux si absurdement exterminés.

La foule était serrée et joyeuse, on y croisait des personnes de qualité buvant des vins fins, quelques membres du jury du prix des Hussards ou du prix Roger Nimier, qui préparaient leurs propres verdicts, à venir bientôt. On avait appris, le jour-même, l’éviction soudaine du grand Olivier Nora, directeur de Grasset, maison de la lauréate, ce qui laissait pour le moins perplexe cette assemblée d’écrivains et de journalistes, quand, d’un autre côté, le déclin général de la lecture nourrissait des inquiétudes que seule une bonne quantité de champagne était en mesure de nuancer. Il ne restait qu’à espérer que la littérature elle-même ne devînt pas, bientôt, une espèce éteinte. Hier soir, on lui offrait néanmoins un peu de sursis.

© Prix Cazes

Bel 7 infos le décalage culturel évoque le Prix Cazes

Adèle Rosenfeld a obtenu le 90ème Prix Cazes

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Le 90ème Prix Cazes décerné à Adèle Rosenfeld pour « L’extinction des vaches de mer » (Grasset)

Le jury du Prix Cazes a décerné le 90ème Prix Cazes à Adèle Rosenfeld pour « L’extinction des vaches de mer » (Grasset) le 14 avril 2026 à la Brasserie Lipp.

Fondé en 1935 par Marcellin CAZES, le Prix Cazes récompense un auteur pour un roman, un essai, une biographie, des mémoires ou un recueil de nouvelles.

Il est décerné chaque année par un jury composé de :

Léa SANTAMARIA (Présidente), Claude GUITTARD  (Secrétaire Général), Mohammed AÏSSAOUI, Gautier BATTISTELLA, Mathilde BREZET, Marie CHARREL, Gérard de CORTANZE, Nicolas d’ESTIENNE D’ORVES, Christine JORDIS,  Eric ROUSSEL

Le brillant Paul Sunderland a été impressionné par « La Sphère » de Malédicte

La Sphère, de Malédicte

Par Paul Sunderland 

Les extrapolations littéraires sur notre futur immédiat font florès. Dans La Sphère est créée, en 2040, une intelligence artificielle chargée de faire expier à l’humanité ses péchés, manquements et trahisons. Sa conceptrice, Ange, est cadre d’une grande entreprise à statut quasiment étatique. Mais Ange est un personnage tourmenté. Elle va tester le bon fonctionnement de son invention, qui n’est autre qu’une sphère gigantesque et vide, dépourvue de tous repères spatio-temporels (également de pièges) et dans laquelle vont être enfermées les personnes à « purger ».

Jacques Le Goff nous rappelle que le mot français « purgatoire » fait son apparition à la fin du 12e siècle et désigne un espace intermédiaire entre l’Enfer et le Paradis, lieux extrêmes et définitifs de la condition humaine post mortem (dans le catholicisme). Le Purgatoire est envisagé comme un état dans lequel certains péchés peuvent être expiés, et doivent l’être, avant l’entrée au Paradis. Le Purgatoire ne doit donc pas être confondu avec l’Enfer, même si là également, l’expérience est pénible. Il s’agit bien « purger » afin d’être purifié. Quoique le protestantisme et l’orthodoxie n’admettent pas l’existence du Purgatoire, ce lieu revêt une très grande importance dans l’imaginaire d’une bonne partie de l’Europe. Il n’est pas davantage une négation de la toute-puissance divine mais, au contraire, nous ouvre à la possibilité de la miséricorde.

Il s’agit de bien retenir les deux options inhérentes à ces ambiances dans la pensée traditionnelle : on ne sort pas de l’Enfer, on finit toujours par sortir du Purgatoire. Il faut les retenir car la proposition de La Sphère est différente : Ange n’est pas Dieu bien qu’elle seule ait supervisé, paramétré le fonctionnement de sa création. Par ailleurs, quiconque ne parvient pas à trouver la sortie de la sphère dans laquelle il ou elle se retrouve enfermé (après avoir été informé qu’il existe une telle porte) finit par mourir. Le dispositif n’est-il pas dès lors le raffinement suprême en matière de punition, punition qu’administrerait et observerait, bien à l’abri, à l’écart, un ego d’où aurait disparu la plus petite étincelle de pardon ? Nous ne serions donc plus tellement dans les ors du catholicisme…

De fait, une étrange coexistence d’effacement et de boursouflure tient l’ensemble de ce second roman de Malédicte. Dans ce futur à notre porte, tous les prénoms des personnages sont épicènes, la distinction masculin/féminin, si elle a encore quelque pertinence, se trouve reléguée au rayon des antiquités. Les relations semblent libres, le mot d’ordre semble être que personne n’appartient à personne. La Sphère a été officiellement conçue pour l’élévation morale de l’humanité. Mais simultanément, le narcissisme y est en surchauffe. Une utilisation totalitaire (sous prétexte de tests car Ange est la seule personne aux commandes du prototype) dans un but de vengeance est en réalité la véritable motivation de la conceptrice. Vengeance contre des salauds, qui plus est.

Car quiconque m’occasionne un pet de travers est une ordure à laminer ! Quiconque ne me comprend pas doit passer à la casserole ! Quiconque est, même objectivement, un saboteur d’entreprise et de carrières doit le payer ! Et quel bonheur de les voir s’effondrer, crever depuis mon poste de commandes ! (Comment ça, « purge », « élévation de l’humanité » ??) Quel bonheur, et quel tourment ! À défaut d’élévation, on peut s’interroger sur l’évolution de tel ou tel personnage de cet univers faussement aseptisé, aux aspérités illusoirement gommées par le discours de la neutralité sexuelle, du management humaniste.  Le rédacteur de la présente note le reconnaît : la conclusion de l’histoire, qu’il n’est pas question de révéler ici, est parfaitement glaçante. On dira seulement qu’elle peut se lire comme le point d’aboutissement de l’individualisme : dans cette histoire, une unité gouverne l’ensemble sous couvert de gestion scientifique, et ce à rebours, aux antipodes de la justice divine, omnisciente et miséricordieuse, du Purgatoire médiéval.

À ce niveau de grattage sur et sous la surface du texte, il importe à présent de comprendre la ressource cachée, mais accessible, installée par l’auteure et qui nous permet de déjouer le désespoir engendré par l’incarcération dans la Sphère. Puisque cet objet est au fond une métaphore de l’ego dans l’extension terminale de son désir autocratique. Et il est bien question de « fond ».  

Concrètement, comment sortir d’une sphère gigantesque dans laquelle on se retrouve, seul, tel un hamster dans un tonneau ? La solution vient à l’esprit en se purgeant (et non en s’épanchant, comme tel personnage de l’intrigue). Comment se purger ? En reconnaissant sa culpabilité. Comment reconnaître sa culpabilité, et signifier sans doute possible qu’on la reconnaît ? Par l’introspection, c’est-à-dire en partant à la recherche de son centre de gravité. Car tout est là. Et ce n’est pas pour rien que Malédicte (quel nom de plume charmant !) est architecte de profession.

Précédemment, je me suis penché sur Bioutifoul Kompany, de Frédéric Vissense, un roman dont je pourrais dire que c’est une bonne tranche de rigolade qui fait un peu peur quand même. Mais La Sphère ? Une bonne tranche aussi, mais de malaise, de dystopie, terriblement hypnotique dans l’imminence de l’avènement qu’elle narre, dans la façon qu’a l’auteure de nous montrer une humanité devenue monstrueuse, piégée par la démultiplication de ses ombres, par la sphère dans laquelle bon nombre d’entre nous sont déjà à l’article de la mort.

La Sphère, de Malédicte (éditions Une Autre Voix).

L’excellent Paul Sunderland livre la meilleure critique selon moi de « Bioutifoul Kompany » de Frédéric Vissense sur Mauvaise nouvelle

BIOUTIFOUL KOMPANY, de Frédéric Vissense

Par Paul Sunderland 

« Fifi n’avait pas tort. Nous étions certes des personnages secondaires, dépourvus de caractéristiques héroïques ou managériales, relégués aux marges des organigrammes, et cependant : nous étions quand même des êtres de chair et d’os, et non des spectres de pâleur et d’échos. »

En effet, le roman de Frédéric Vissense peut se lire comme une héroïsation de l’être humain, héroïsation pas forcément consciente, totalement aboutie, face à une monstrueuse et grotesque machine relationnelle déployée dans le monde de l’entreprise, à fins d’efficacité. De ce point de vue, Bioutifoul Kompany est un roman de développement (Entwicklungsroman) qui aurait pu être adapté par Jean Yanne ou Jacques Tati. Mais l’auteur conserve sa pleine identité !

Le texte est lui-même un gros dispositif passant en revue tout ce qu’il peut y avoir de plus bête, de plus prétentieux dans le management à l’américaine, et Frédéric Vissense réussit le tour de force de nous amuser (mais pas seulement) d’un bout à l’autre de cette quête insensée du sens. Bien sûr, on peut également évoquer les mânes de Kafka et d’Orwell parce qu’il y a quelque chose de terrifiant dans cet avenir vu comme proche (avant 2050). La caricature, le miroir déformant de ce que nous connaissons déjà en la matière (rapports de subordination, gestion des « ressources humaines », etc.), composent ici des tableaux de cette fiction spéculative. C’est très mordant, simultanément pas beau à voir, et surtout, cela risque fort de nous arriver.

Mais nous lisons sans peine jusqu’au bout car Vissense maîtrise l’art du détail et nous renvoie forcément à une expérience personnelle. Joueur de tarot, imagier managérial, satiriste, il est pleinement efficace dans le registre comique pour la simple et bonne raison qu’il a initialement perçu la tragédie inhérente, ou une de ses facettes, à l’Occident terminal d’ici et de maintenant.

Son art se déploie dans le langage car c’est bien là le nerf de la guerre. Si par exemple tu prétends être cool, si tu veux le faire croire à un panel de direction, tu es en fait nul, périmé, obsolète. Ce n’est pas cool que tu aurais dû dire, mais chill. En tout cas à ce jour, mardi 3 mars 2026, et tel que l’auteur de ces lignes le comprend. Il en va de même des théories visant à ramener le maximum de fric à une entreprise. (Dans le monde policé, on ne l’exprime évidemment pas ainsi.) Le langage, ô paradoxe dont on ne verra jamais la fin, sert encore et toujours à dévoyer la pensée, l’intellectualité. Les entreprises ont remplacé les religions et les Etats. Certaines pratiques consistent même à vouloir faire entrer de force telle ou telle démarche spirituelle, quitte à l’abandonner et à la conspuer quelques mois plus tard (la théorie des galets du roman).

Zen et Intelligence Artificielle, telles sont les deux colonnes du Temple.

Un groupe d’employés d’une multinationale part à la recherche des origines de l’entreprise (mais à seule fin d’exploitation de copyrights et autres solennités légales synonymes de prépondérance). Ce sont en quelque sorte des Pieds Nickelés, des marginaux de l’organigramme, d’aimables nullités. Mais on les charge de cette quête aux lourds enjeux managériaux, économiques, médiatiques, etc.

C’est grâce à leur persévérance qu’ils avanceront. Ils persévèrent car, foncièrement, ces branquignoles ont le feu sacré ! On ne peut pas ne pas les aimer ! Ici, la réflexion sur l’Intelligence Artificielle (je suis respectueux, hein, je mets des majuscules), l’une des deux « colonnes », permet de voir aussi dans Bioutifoul Kompany le roman d’une conscience qui se cherche elle-même à travers ses personnages. Plus que cela encore : cette aventure au-delà de l’atmosphère strictement animale, via le jeu sur les thrillers ésotériques à la Da Vinci Code, propose un dépassement de l’IA elle-même, génie dans la bouteille, invention strictement humaine d’une civilisation ayant renoncé à Dieu mais pas à la transcendance, cette aventure, donc, est peut-être le blanc-seing que l’humanité devrait se donner à elle-même ; l’humanité ou du moins Frédéric Vissense : tout ce que nous lisons dans Bioutifoul Kompany est le produit d’une intelligence, d’une et pas deux, ou x milliards. Celle de l’auteur. L’auteur est le créateur ultime de son œuvre, nous n’en sommes que des exégètes. Le parcours labyrinthique du métro parisien, assimilé à un circuit de neurones et de synapses (Paris ne serait qu’un cerveau ?? Pas de fonction d’excrétion ??), est une brillante ruse de l’intrigue mise en place par Vissense pour nous rappeler cette vérité brutale et simple. Nous pouvons, tous et chacun, créer… ou faire preuve d’individualisme téméraire.

Que donne l’addition de toutes les témérités ? La guerre civile ? Du management débile ? La victoire sur toutes les autres de la témérité la plus grosse (comme ces « concours » du plus gros zizi) ?

Ou rien de tout cela ?

En tout cas, ici, posé sur cette table de bistrot où je termine cette note : un roman bien précis, bien spécifique, très bon, et bien lu je l’espère (pour que je ne devienne pas un énième con de démiurge). Bioutifoul Kompany.

Le reste, lecteur/lectrice, et pourquoi pas autre auteur/auteur, autre univers qui te déploies, est entre tes mains.   

Dernière sélection du 90ème Prix Cazes (remis en avril 2026 chez Lipp)

Le Prix Cazes fête son 90ème anniversaire ; il sera remis à la brasserie Lipp en avril 2026
Dernière sélection : 

Les Explorateurs    Iegor Gran       (P.O.L.)   

L’extinction des vaches de mer    Adèle Rosenfeld  (Grasset)        

L’enfant du vent des Féroé       Aurélien Gautherie     (les éditions Noir sur Blanc)

Je suis la fille de Casanova  Cécile Guidot  (Mercure de France)

Fondé en 1935 par Marcellin CAZES, le Prix Cazes récompense un auteur pour un roman, un essai, une biographie, des mémoires ou un recueil de nouvelles. 
Il est décerné chaque année par un jury composé de :
Léa SANTAMARIA (Présidente)
Claude GUITTARD  (Secrétaire Général)
Mohammed AÏSSAOUI
Gautier BATTISTELLA
Mathilde BREZET
Marie CHARREL
Gérard de CORTANZE
Nicolas d’ESTIENNE D’ORVES

Christine JORDIS

Eric ROUSSEL

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