Actualités (NON EXHAUSTIF)

Deux spécialistes internationales reconnues de handicap et maladie mentale

Actualité Société inclusive – par guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

Pour rebondir sur les propos d’Eric Zemmour qui ont lancé une polémique autour des enfants en situation de handicap mental, Balustrade Santé/Psychologie/ Bien-être

Balustrade vous propose d’interviewer deux spécialistes de renommée internationale (me réclamer aussi leurs livres en service de presse) :

Colette Portelance, auteure canadienne de plusieurs best-sellers dont le dernier livre est « Au cœur de l’intelligence » (éditions du CRAM)

TRA, Thérapeute en Relation d’AideMD et pédagogue, Colette Portelance détient un doctorat en sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et de l’Université de Paris.

Auteure et conférencière réputée, elle a créé l’ensemble des programmes de formation professionnelle du Centre de relation d’aide de Montréal et de l’École internationale de formation à l’ANDC, dont elle est la cofondatrice.

Thérapeute chevronnée, elle a développé ses propres conceptions psychopédagogiques et psychologiques de la relation d’aide, qu’elle a élaborées dans la création d’une nouvelle approche: l’Approche non directive créatrice (ANDC), approche dont il est question dans ses nombreux ouvrages

et

Carole Buckingham, auteure anglaise très médiatisée outre-manche pour son engagement contre l’exclusion des malades mentaux. Elle a publié deux livres disponibles en versions françaises « La boite de Pandore – Le drame de la schizophrénie » (essai) et « L’embrasement – comment la schizophrénie se manifeste » (récit)

Carole Buckingham est née et a longtemps vécu à Londres. Elle mène désormais une existence retirée dans un village du Hertfordshire. Formée au secrétariat bilingue, elle a également vécu à Paris où elle a pris conscience de sa schizophrénie. Elle s’intéresse aux langues, à la lecture, à la spiritualité et aux pathologies mentales. Carole Buckingham a écrit des articles pour la presse spécialisée britannique dans les questions de santé psychique et est active dans les projets de lutte contre la discrimination à l’égard des malades mentaux.

Contact : guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

 

Christian Mégrelis publie dans Causeur

30 ans après…la Russie

ou :Supplément aux « Lettres de Russie-1839 » d’ Astolphe de Custine.

Décembre 2021.La France s’expose à Moscou, dans ses plus beaux atours. Mille ans d’amitié franco-russe, exposition à  l’initiative de l’Ambassade de France qui a la mémoire longue, pendant que la Russie fait de même à Paris avec l’exposition Répine, le plus grand peintre russe du XIX -ème siècle dont l’œuvre phare, « Les bateliers de la Volga » a fortement marqué les esprits à l’époque de l’école naturaliste française, dans le sillage de Zola.

On y apprend que la dynastie capétienne, une des plus longue de l’histoire du monde, n’existe que par le remariage en 1051 de Henri Ier, veuf sans enfant, avec une princesse Anne de Kiev, fille du roi Iaroslav. Le lectionnaire byzantin offert en dot à Henri 1er a été présenté à tous les sacres des rois de France pendant près de mille ans.

Et chacun sait que la langue de cour à Saint Pétersbourg au XVIIIème et au XIXème siècles était le français. On connait la célèbre exclamation de Voltaire à la Grande Catherine : « Catherin je suis, Catherin je mourrai ! »

Le pacte franco-russe de 1894 a marqué le début de la première révolution industrielle de la Russie, avec les investissements massifs des entreprises françaises et la création des grandes industries textiles, minières et sidérurgiques et la construction du méga projet du Transsibérien. Provoqué par la révolution de 1917 financée par l’Allemagne, le retrait de la France a été une des conséquences de la plongée de l’Union soviétique dans une ère de tyrannie obscurantiste qui a duré 75 années, dans la droite ligne de l’autocratie fustigée par Custine.

Obsédés par les souvenirs des révolutions de 1789 et de 1917 et des massacres qui les ont accompagnées, les putschistes de 1991, comme ceux qui les ont arrêtés, ont réussi à mener une double révolution pacifique qui a mis fin à la plus grande imposture politique du XXème siècle et à l’URSS qui en était la fille naturelle. La nouvelle Russie est née de cette tourmente géopolitique majeure. Le plus vaste empire de l’histoire s’est effondré sur lui-même sans un coup de feu et dans l’allégresse générale.  Une première absolue dans l’histoire de l’humanité

Les débuts de la nouvelle Russie étaient problématiques. Plus un sou en caisse, des têtes nucléaires éparpillées sur un territoire immense, à la merci de seigneurs de la guerre locaux, une administration totalement corrompue,  des pénuries généralisées, des frontières improvisées. Le monde retenait son souffle. La raison russe l’a  emporté  et ce qui aurait pu amorcer la fin de la civilisation est devenu un mouvement pacifique d’abolition de la tyrannie.

Si les premiers pas des  républiques néees de l’éclatement de l’URSS furent pacifiques, on le doit à la sagesse de dirigeants de fortune pour la plupart issus de la nomenklatura soviétique. Mais leur incompétence se manifesta  dans le domaine économique où les privatisations s’accompagnèrent d’un des plus grands pillages économiques de l’histoire de l’humanité. En l’espace de dix ans, entre le mur de Berlin et la crise de 2008, à la faveur des décrets de convertibilité du rouble de 1992 et 2006, des centaines de milliard de dollars ont disparu des caisses des entreprises exportatrices de matières premières (pétrole gaz, cuivre, charbon, bois, pêche entre autres) et de produits de base (engrais, aluminium, produits semi finis), privant une économie exsangue de ses ressources. On a vu apparaitre sur la scène mondiale ces étranges nouveaux « grands ducs » dilapidant des fortunes usurpées et totalement stériles, en grands « robber barons » de bandes dessinées (les vrais  « robber barons » américains, eux, avaient construit les Etats- Unis).

Malgré les immenses efforts qui ont présidé à la mise en ordre de marche d’un système déconstruit, les erreurs initiales, dont les principaux responsables sont morts ou exilés, pèsent encore lourd.

30 ans après » la plus grande mutation géopolitique de l’histoire » selon Vladimir Poutine, la fin du communisme et de l’URSS, qui n’ont fait aucune victime, la Russie a-t-elle besoin de nous ? Et avons-nous besoin d’elle ?

Dans un monde globalisé, tout le monde a besoin de tout le monde. Une fois ce truisme asséné, la géopolitique s’invite à la table.

La Russie, même détachée des acquis de l’URSS, est toujours un empire eurasiatique, héritier à la fois des mongols de Gengis Khan et des slaves de la grande plaine cis-ouralique. Cette double descendance a été remise à l’ordre du jour par la conquête des steppes asiatiques au XVIIème siècle et l’irruption des russes sur le Pacifique en 1639. La Russie coiffe littéralement l’Asie du sud, menace le Japon et jouxte l’Amérique depuis la vente, en 1867 de l’Alaska aux Etats-Unis. Sa population est le reflet de sa géographie. Slaves, tatars, turkomans, mongols vivent en bonne intelligence, ayant tous adopté la culture russe, même s’ils  gardent leur religion.

On ne peut véritablement dialoguer avec un état que lorsqu’on a compris les ressorts de son ambition. Les français, nombreux à Saint Pétersbourg depuis la révocation de l’édit de Nantes, régents de la Nouvelle Russie et d’Odessa à travers le duc de Richelieu, son  gouverneur en 1803, savaient de quoi ils parlaient lorsqu’ils plaidaient déjà pour une alliance franco-russe au moment de l’invasion napoléonienne. A sa concrétisation, en 1894, la Russie commença enfin sa révolution industrielle et la France était au cœur du projet.

Suivant l’exemple des Etats Unis qui, après la Révolution française répudiaient leurs dettes vis-à-vis de la France sous le prétexte qu’ils devaient l’argent à un roi qui n’existait plus, Lénine dénonça toutes les conventions financières avec la France sous le prétexte que l’argent avait été prêté au tsar, qui n’existait plus. La crise qui s’en suivit a marqué des générations de français. La Russie de 1991 n’a pas pris la dimension de ce scandale dans la mémoire française. Il faut continuer de lui expliquer.

« Comment, vous défendez la Russie de Poutine, qui est indéfendable ? «  me dira-t-on ! A quoi je demanderai où en était la démocratie en France en 1819, à l’époque de  Custine,  30 ans après 1789 ?

Il s’agit de savoir si la France a, ou non, intérêt à renouer avec la Russie. L’exposition en cours est un geste dans ce sens, en rappelant ce que les deux nations doivent l’une à l’autre et en mettant en évidence un « soft power » que la France est la seule à avoir. La relation entre deux Etats ne doit pas dépendre de dirigeants forcément provisoires, mais de données économiques et géo politiques étayées par le tropisme réciproque de deux peuples.

A cette aune, la réponse est évidente. Chaque fois que la Russie s’est allié à nos voisins de l’est, les choses ont mal tourné pour la France, quel que soit son régime politique. Chaque fois que les deux pays ont travaillé ensemble, c’est le contraire qui s’est passé. C’est précisément ce que montre l’exposition de Moscou qui dégage un fort potentiel émotionnel. Les Russes en sont à requalifier nos conflits en querelles de famille !  On est loin de la Russie de Custine !

Hélas, il manque à cette empathie une politique, des projets et des hommes qui la matérialiseraient.

La France désindustrialisée n’a plus grand-chose à apporter à une Russie qui est comme chez elle en Allemagne 70 ans après avoir conquis Berlin, et qui ouvre toutes les portes aux entreprises allemandes. Même chose avec le Japon. Et la prise en main de la Sibérie par les capitaux chinois n’est qu’une question de temps. Et pourtant ce qui existe marche : Renault, Total, Auchan (premier employeur étranger en Russie), mais on les compte sur les doigts d’une main. Il suffirait d’un bon accord économique et financier pour que tout démarre. Nous devrions peut-être prendre exemple sur les allemands dans nos protestations sociétales et géopolitiques teintées de naïveté. Ne pas nous laisser entrainer par des européens anti russes historiques comme les Baltes et la Pologne qui, eux, ont vraiment des raisons de se méfier. Montrer à des dirigeants qui en ont toujours fait preuve à notre égard, du même respect que celui du Président Jacque Chirac, dernier chef d’Etat à avoir une juste vue de l’importance de la Russie pour la France.

Des projets ? Il y en aurait beaucoup, dans l’espace, l’industrie navale, l’IT, le développement de la Sibérie, terre du XXIIème siècle avec le réchauffement. A condition de les conduire d’état à état . Le détour par l’Europe nous met forcément dans le sillage de l’Allemagne ,ne nous laissant que des miettes. Pas besoin de beaucoup d’imagination mais de beaucoup de travail et de confiance. Alors, une expérience de trente ans en Russie m’autorise à dire que ça marche. Le marquis , engoncé dans ses préjugés aristocratiques, avait prédit une éternité autocratique. Trente ans après la renaissance de la Russie, lentement mais sûrement, un grand retour de la France en Russie pourrait ressusciter une vision commune qui s’était arrêtée en 1917.  Il suffirait de le vouloir.

Christian Mégrelis

Auteur de « Le naufrage de l’Union soviétique : choses vues » Transcontinentale d’Ed. 2020

Chef d’entreprise, vice-président de l’IUE (International Union of Economists)- Académie des Sciences de Russie.

Emmanuel Jaffelin dans Livr’arbitres par Denis Marquet

Célébrations du bonheur, ou la sagesse qui rend heureux – article de Denis Marquet sur le livre d’Emmanuel Jaffelin
 
Le bonheur est un thème à la mode. De nombreux philosophes, coachs ou thérapeutes se sont penchés sur la question, proposant diverses recettes pour accéder à ce Graal que tout le monde convoite, mais dont on ne sait pas bien, finalement, ce qu’il signifie. Loin du simplisme des recettes, Emmanuel Jaffelin, dans Célébrations du bonheur, propose un véritable chemin philosophique, décapant bien des idées reçues et proposant une transformation de la manière dont nous vivons. Le grand mérite de ce livre est de présenter ce chemin avec une totale simplicité, dans un dialogue avec son lecteur au ton léger marqué par un agréable tutoiement. Ainsi, le propos est clair et concret, instillant le désir de le pratiquer.
 
En quelques pages, l’auteur expédie d’abord les promesses de bonheur que font les religions, y compris la dernière religion de la modernité, la science. Jusqu’au milieu du XXe siècle, celle-ci laissa en effet espérer que ses réalisations mettraient fin au malheur humain. Outre les dangers de ce qu’il appelle la « technoscience » (le nucléaire, l’écologie et le climat, etc.), Emmanuel Jaffelin montre bien que les progrès de la science, en augmentant l’espérance de vie, rendent la mort de moins en moins supportable et accroissent donc l’angoisse et le mal-être. Lorsque nous étions habitués à la mort des enfants en bas âge et aux dangers récurrents, la mort était familière ; aujourd’hui, nous rêvons d’un monde où nous serions en sécurité, ce qui est impossible : nous sommes donc beaucoup plus vulnérables psychologiquement à ce qui nous menace.
La conclusion s’impose : notre bonheur ne vient pas de l’extérieur. Nous sommes responsables de notre bonheur comme de notre malheur. Certes, cette vérité est difficile à entendre lorsqu’on est victime d’une personne malveillante. Mais, l’auteur le démontre implacablement, la victime et le bourreau ont un point commun : la passivité. « Le méchant » est passif parce qu’il est la proie de ses passions. Sa victime, quant à elle, subit certes physiquement ce qui lui arrive. Mais ce qui la rend malheureuse, c’est une passivité psychique : ayant écarté l’événement douloureux de sa conception de la réalité, elle l’a nié en tant que possibilité et n’a pas pu l’anticiper. Ainsi, « la victime se trompe logiquement : elle prend ce qui arrive comme une anomalie ». La passivité, c’est se refuser à considérer le vol, le viol, le crime, l’accident, la maladie, la mort naturelle comme des événements normaux. Demeurer actif, ainsi, ce serait connaître le réel dans toutes ses éventualités afin d’y être prêt.
À notre époque où la victimisation est le sport le plus à la mode, et où l’on n’est jamais aussi bien considéré que lorsqu’on peut désigner son bourreau à la vindicte publique, cette analyse a le courage de la lucidité. La référence à la sagesse stoïcienne est explicite : les événements qui me frappent ne dépendent pas de moi, en revanche, ma relation à ces événements et les pensées que je forme à leur propos sont le fait de ma liberté et la condition de mon bonheur ou de mon malheur. Le propos n’est pas seulement théorique. Emmanuel Jaffelin donne de nombreux exemples d’êtres frappés par la souffrance physique, la maladie et qui, pourtant, parviennent à être heureux. Il n’hésite pas à convoquer sainte Thérèse de Lisieux, animée par une joie intérieure parfaite dans la plus grande souffrance physique, et même un cas de guérison inexpliquée associée à la foi en cette sainte. Sans prendre position sur la dimension miraculeuse ou non de cette guérison, l’auteur conclut simplement que « la vie est une volonté positive qui vaut mieux que la plainte et l’enfermement dans la position de victime ».
La conclusion est paradoxale et heurte le sens commun de notre époque qui a renoncé à la sagesse, mais elle est d’une profonde justesse : le refus de ce qui nous arrive nous place dans la passivité, seule l’acceptation nous rend actifs ; or, nous ne pouvons être heureux qu’en étant actifs. Implicite, l’influence de Spinoza peut aussi se lire, pour qui la joie est une augmentation de notre puissance d’agir.
 
Après l’analyse du malheur compris comme événement infortuné, l’auteur se demande si les événements favorables, ceux que nous désirons, peuvent nous apporter le bonheur. Par opposition au malheur, il les appelle joliment l’Heur (mot qui signifie, étymologiquement, chance ou bonne fortune). L’Heur a-t-il le pouvoir de nous rendre heureux ? Quelques exemples bien choisis montrent le contraire : le coup de foudre qui mène à la mort (Roméo et JulietteBelle du Seigneur), le gain au loto qui se transforme en cauchemar… Si nous attendons notre bonheur des événements extérieurs, la joie, toujours éphémère, se transformera en souffrance. La raison en est simple : nous avons alors mis notre vie entre les mains du hasard, c’est-à-dire de ce qui arrive indépendamment de nous. Ainsi, nous avons nié notre liberté. En tant que conscience en effet, nous avons la capacité de transcender les événements. Encore faut-il, pour cela, décider de ne pas en dépendre. En évoquant divers trajets de vie saisissants, Emmanuel Jaffelin démontre que l’épreuve, en nous montrant la vanité d’associer notre bonheur aux événements du monde, a le pouvoir de nous ramener à cette intériorité dont nous nous détournons trop souvent.
En filigrane, se dessine une analyse de ce que les bouddhistes appellent l’impermanence : si j’attache mon bonheur à un événement favorable, je me condamne à être malheureux très vite ; en effet, l’infortune suit de près la fortune dans ce monde où tout change, où toute action engendre une réaction, où rien n’est durable. Dans la vie, nous ne pouvons demeurer tout en haut ; puisque nous devrons immanquablement redescendre des sommets de notre existence, autant nous munir de ce que l’auteur nomme avec humour un parachute : celui-ci consiste simplement à ne pas être dupe des moments favorables, à ne pas les associer au bonheur que nous cherchons profondément, à en profiter simplement en sachant qu’ils ne dureront pas. Là encore, la clé est d’être actif et non passif. Si nous laissons les événements décider de notre bonheur, nous nous maintenons dans la passivité et notre félicité tournera nécessairement en affliction. La santé, la richesse et la gloire sont sans doute préférables à la maladie, la pauvreté et l’anonymat. Mais, du point de vue de notre bonheur, les stoïciens l’affirment : ils sont indifférents.
D’un ton léger et en douceur, Emmanuel Jaffelin démonte ainsi les certitudes sur lesquelles repose l’édifice de notre société de consommation. Aucun objet, aucune possession, aucune somme d’argent ne peut nous rendre heureux, pas davantage qu’un succès amoureux ou les diverses fortunes du quotidien dont nous nous faisons gloire sur nos réseaux sociaux.
 
Mais alors, qu’est-ce que le bonheur ? Pour le cerner, il s’agit d’abord de cesser d’en faire un objectif. Le bonheur n’est pas un but, il est une conséquence. Mais la conséquence de quoi ? D’un travail de libération intérieure affirme l’auteur.
La première chose dont il nous invite à nous libérer, c’est du désir et de l’aversion. Lorsque nous nous tendons vers une chose où nous raidissons contre une autre, nous sommes dans l’inconfort de la tension, et le plaisir d’obtenir l’objet convoité ou d’éloigner celui que nous craignons consiste simplement dans la cessation de cette tension : il nous ramène donc à zéro. « Négation du négatif », le plaisir est donc « un jeu à somme nulle » qui, loin de nous apporter le bonheur, nous maintient dans l’esclavage par rapport aux événements.
Que nous craignions ou fuyions quelque chose, nous y sommes attachés et cet attachement est le contraire de notre liberté. Épictète est cité : « il n’y a rien de plus déraisonnable que de vouloir que les choses arrivent comme nous les avons pensées (…) : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. »
Ici, le raisonnement est subtil. Nous ne sommes pas libres là où nous croyons l’être : lorsque nous croyons « manipuler la réalité », en fait c’est la réalité qui nous manipule, car nous avons laissé notre intériorité dépendre de ce qui ne dépend pas de nous. Nous n’avons pas la puissance de provoquer ce qui arrive à nos vies, lesquelles sont soumises à un déterminisme (que les stoïciens appelaient le destin). Mais nous avons la liberté de ne pas le subir passivement. Il s’agit donc de nous entraîner à être libre là où nous le sommes : « si tu ne maîtrises pas la cause de ce qui t’arrive – ce qui n’est pas un défaut mais la réalité –, tu peux maîtriser les représentations que tu t’en fais », résume l’auteur. Or, les représentations qui nous rendent malheureux sont celles de ce qui aurait pu arriver à la place de ce qui arrive.
La deuxième chose dont nous pouvons nous libérer, c’est donc de nos pensées passives : celles qui nous séparent de la réalité. Mon meilleur ami est mort ? Il est impossible qu’il ne le soit pas, puisqu’il l’est. Au lieu de souffrir en imaginant qu’il ne soit pas mort, n’est-il pas préférable de me remémorer les moments réels que j’ai vécus avec lui et qui m’ont rendu heureux ? L’auteur nous invite à distinguer sans cesse, à la suite des stoïciens, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. La mort de mon ami, comme tout événement qui arrive, ne dépend pas de moi. En revanche, dépendent de moi les pensées que je forme à propos des événements. « La maîtrise des représentations conduits à l’ataraxie, autrement dit à la sérénité de l’âme » affirme Emmanuel Jaffelin. Qui s’exerce chaque jour à maîtriser son âme rencontrera un jour le bonheur, sans avoir cherché autre chose que la sagesse. Car le bonheur, conclut joliment l’auteur, est « la marque joyeuse du sage ».
 
Jamais dans l’histoire nous n’avons autant maîtrisé notre environnement, possédé autant de biens, vécu dans un tel confort. Pourtant, avec les progrès matériels augmente notre consommation d’antidépresseurs. « Le bonheur est une idée neuve en Europe » disait le révolutionnaire Saint-Just. La modernité a cru pouvoir rendre l’homme heureux par la politique, l’économie ou la science. Célébrations du bonheur nous démontre qu’il s’agissait d’une illusion, non pour nous désespérer mais, au contraire, pour nous montrer le chemin du véritable bonheur. C’est un chemin intérieur et tout homme, quelle que soit sa situation, peut le pratiquer. Épictète n’était-il pas esclave et maltraité, tout en étant sage donc heureux ? Avec ce livre, Emmanuel Jaffelin retrouve le sens originel de la philosophie : l’amour de la sagesse.

« un petit livre écrit avec jubilation » (sur Christian Mégrelis)

Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique

Christian de Sinope est né Mégrelis en France et devenu étudiant prodige. Il est entré à polytechnique à 18 ans, a fait HEC et Sciences-po, été sous-lieutenant en Algérie comme Chirac, et s’est retrouvé à la direction générale de l’armement comme haut fonctionnaire avant de rejoindre la Banque française du commerce extérieur avant de créer en 1971 EXA international, société de promotion des exportations françaises. À ce titre, il a lié des contacts avec les anciens dirigeants de l’Union soviétique et à assisté à la chute de l’empire communiste comme conseiller économique du président Gorbatchev durant les 500 Jours (1989-1991) ainsi qu’à la transition hypercapitaliste des années Eltsine où il a rénové les usines du communiste juif américain Armand Hammer.

A 83 ans, il livre ses souvenirs de « choses vues » en trois parties, le voyage, après le naufrage, et maintenant. « J’ai vu sombrer le dernier empire occidental » écrit-il p.222. Dans un pays trop centralisé où règne le Comité central coopté de vieillards, la culture de l’irresponsabilité conduit les industries à attendre les ordres de Moscou et les agriculteurs à ignorer les saisons par soumission aux horaires des bureaucrates, avatar de nos 35 heures partout et en tout service. La recherche ne s’effectue que par espionnage avec l’aide des partis communistes occidentaux et des taupes homosexuelles anglaises. Seul les zeks du Goulag, ces esclaves modernes non payés et à peine nourris, bâtissent et construisent à moindre coût. Une fois le système effondré après Brejnev, rien ne va plus. La passivité, la vodka et la baise libre engendrent l’irresponsabilité générale où seuls les plus malins arrivent à devenir les plus forts.

L’auteur analyse assez bien le fonctionnement du dinosaure bureaucratique qui était l’empire multinational issu du stalinisme et qui a été bousculé par les jeunes komsomols devenus oligarques sans changer de privilège ni de caste. Pour lui, les exemples divergents de la Russie et de la Finlande depuis 1917, pays très proches par la population, le climat et l’éducation, montrent combien la dictature totalitaire d’un peuple aboutit à le déresponsabiliser de toute initiative et de toute volonté au travail. La civilisation russe remonte à Byzance et aux Mongols, un césaropapisme fondé sur l’image du tsar comme pivot central et centre de tout pouvoir. La Russie n’a connu son Moyen Âge qu’au moment de la Renaissance en Europe et elle connaît son épisode de libéralisation capitaliste qu’au moment où la social-démocratie devient écologisme. Durant les années Eltsine, la Russie était le Far-West européen, visant à une improbable synthèse entre le libéralisme social de l’Europe du Nord et du despotisme asiatique. Aujourd’hui, la chienlit c’est fini. L’autoritarisme a repris ses habitudes d’autocratie et le peuple s’en contente mais le pays stagne.

Comme la Russie est depuis longtemps rejetée par l’Occident au prétexte de dictature et de menace communiste, elle tente de se tourner vers l’Asie mais, s’il existe certains intérêts économiques à court terme sur l’exploitation des ressources avec les Chinois, ou de stratégie militaire avec certains pays arabes, « aucun grand créateur russe n’est allé puiser aux sources orientales » p.228. Plus de 80 % de la population russe habite du côté européen de l’Oural et la population diminue inexorablement faute de croire en l’avenir et de système de santé au niveau.

L’auteur a un petit côté observateur ingénu comme « Fabrice à Waterloo » qu’il cite p.220. Le drame de la Russie d’aujourd’hui est pour lui que les grandes fortunes se trouvent à l’étranger et ne financent pas l’économie locale, faute de confiance envers les institutions. La main-d’œuvre reste mal formée, les travailleurs venus des ex-républiques soviétiques étant moins chers. Faire émerger des entrepreneurs est donc une gageure. Les cadres partis à l’étranger ne reviennent pas.

Ce livre de souvenirs et de réflexions, édité dans sa propre maison d’édition fondée en 1985 pour la Bible se lit facilement et rappelle des faits d’évidence. Des anecdotes personnelles sont ponctuées d’articles publiés en leur temps et la conclusion est une analyse d’une Russie éternelle qui change trop peu et trop vite, auprès de laquelle les Allemands, par principe de réalité, savent trouver leur intérêt économique tandis que les Français restent soumis à l’idéologie américaine et ne concrétisent pas leur image culturelle pourtant valorisée.

À la date du 30e anniversaire de la chute de l’URSS, ce petit livre écrit avec jubilation est une bonne introduction à l’histoire récente et au caractère de cette Russie si proche et si lointaine, avec Poutine en grand méchant loup que l’auteur s’amuse à écrire « Putin » pour son ambiguïté en français.

Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique – choses vues, 2020, Transcontinentale d’éditions, 261 pages, €19.11

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le livre monumental de Dominique Motte analysé par Gil Mihaély dans Causeur

De la démocratie en Suisse

Faut-il être Suisse pour avoir la démocratie directe ?

Dominique Motte nous dit tout de la votation des Suisses… et plus encore


On considère souvent – et moi le premier – que l’exercice direct de la souveraineté populaire est inapplicable concrètement dans une société moderne, pour des raisons variées comme la taille du corps des citoyens (des dizaines voire des centaines de millions !) la complexité ou la technicité des affaires publiques.

Les nouvelles technologies ont rouvert dernièrement le débat autour de la démocratie directe, sans pour autant apporter totalement une réponse quant à sa pertinence. En France, de la campagne électorale de 2007 (avec la « démocratie participative » chère à Ségolène Royal) aux gilets jaunes (et le « grand débat » de Macron), en passant par la VIe République voulue par LFI, les dispositifs participatifs n’ont pas encore apporté de réponses satisfaisantes aux objections et réticences que suscite la démocratie directe. La question reste donc entière : est-il souhaitable de donner aux citoyens, outre le droit de vote, un réel pouvoir entre deux élections nationales ?

Pas une bizarrerie pittoresque

Dans ce contexte, le cas de la Suisse devrait nous intéresser davantage, d’autant plus qu’il est clair que la démocratie représentative est en crise dans de nombreuses démocraties libérales – dont la France. Certes, on en parle de temps à autre, mais comme on le ferait d’une anecdote pittoresque, comme on peut parler de la naissance d’un panda dans un zoo ! C’est rarement l’occasion de faire une analyse détaillée de la démocratie suisse. Pour prendre l’exemple suisse plus au sérieux, De la Démocratie en Suisse de Dominique Motte est un vademecum à la fois utile et agréable.

On peut ainsi apprendre que depuis l’institution en 1848 du référendum constitutionnel obligatoire suivie en 1891 par celle de l’initiative populaire, les votations suisses sont les expressions les plus sérieuses à l’époque contemporaine de la démocratie directe. Mais on apprend également très vite que le régime suisse est en réalité une démocratie semi-directe, un mixte de démocratie représentative et directe dans lequel les citoyens participent aux prises de décision aux côtés du gouvernement et du Parlement bicaméral. Les institutions de la démocratie directe sont donc un des trois piliers du régime politique suisse, mélange unique auquel il faut ajouter le fédéralisme qui remonte lui aussi à 1848.

Au cœur de la Cité, un mystère

Aujourd’hui, la Suisse est une fédération de vingt-cinq cantons, dont le bicamérisme équilibré des chambres parlementaires est l’expression. Le Conseil des États (qui ressemble au Sénat des États-Unis) compte quarante-six sièges (deux sièges pour chacun des vingt cantons et un siège pour chacun des demi-cantons). Le canton de Zurich, avec 1 million d’habitants, a ainsi la même représentation que celui d’Uri et ses quelques 40 000 habitants.

Le Conseil national (qui ressemble à notre Assemblée nationale), dont les membres sont élus à la représentation proportionnelle au prorata du nombre d’habitants des circonscriptions cantonales, dispose du même pouvoir que le Conseil des États. Contrairement à la France, cette Chambre ne l’emporte pas sur la Chambre Haute.  

Ces deux chambres (ou Conseils) aux pouvoirs identiques forment l’Assemblée fédérale (AF) dont le fonctionnement est régi par le principe de la « concordance », qui est avec le fédéralisme la deuxième caractéristique originale du système suisse. Concrètement, la « démocratie de concordance » est fondée sur le principe selon lequel les décisions ne sont pas prises à la majorité mais par consensus aboutissant à un compromis. Au cœur de l’horloge, vous l’avez bien compris, il n’y pas de mécanisme secret mais tout simplement un mystère, un trou noir anthropologique qu’il est impossible à réduire à des textes constitutionnels. Nous sommes dans le domaine de « ça ne se fait pas » ou « on n’a jamais fait ça » plutôt que dans le juridique. La clé réside donc dans le fait étonnant que depuis plusieurs décennies aucun élu de l’Assemblée fédérale n’a été tenté de gagner en contournant les règles ou en bloquant la machine.  

Une formule magique

C’est ainsi que les sept membres du  gouvernement suisse (le Conseil fédéral, une émanation de l’AF), représentent les principaux partis politiques suisses en fonction de leur nombre d’élus au Conseil national. Les sept membres du gouvernement sont élus par l’Assemblée fédérale, réunissant les deux chambres, selon une clef de répartition « 2+2+2+1 » instaurée en 1959 et qu’on appelle la « formule magique ». La formule magique est la solution des Suisses au mystère qui est au cœur de leur système. Mais elle tellement magique qu’on ne peut pas la formuler…

Vous pouvez approfondir vos connaissances de l’horloge politique suisse en feuilletant De la  Démocratie Suisse de Dominique Motte avec ses multiples entrées détaillées. Mais cet ouvrage clair et facile à lire fait une contribution encore plus importante au débat sur la démocratie directe. Motte dépasse largement la conception juridique de la question et ses aspects constitutionnels. Certes, il est important de connaître les rouages de la mécanique politique suisse, mais il faut surtout savoir que les constitutions voyagent mal et les lois sont vides de sens hors contexte anthropologique et historique. Ainsi, on peut lire dans cet encyclopédie plein de choses sur le congé maternité, les droits de douanes, les langues, l’armée et les services secrets, les jeux d’argent et même les prénoms (pour couper court à la polémique, les plus populaires chez les nouveaux nés en 2019 sont, du côté des petits violeurs en puissance, Daniel, Peter et Thomas, et Maria, Anna et Sandra pour les futurs victimes).

Subtilement, le livre de Motte nous montre le chemin de la démocratie directe et il ressemble énormément à la manière de cultiver des gazons parfaits à l’anglaise : il faut y consacrer une heure. Tous les jours. Pendant quatre siècles. Demandons-nous désormais si, pour remédier aux multiples et gravissimes lacunes de notre démocratie représentative, nous allons enfin commencer à devenir suisses ?    

Dominique Motte, De la démocratie en SuisseLa Route de la Soie Editions, 2021

Grand entretien du philosophe Marc Alpozzo avec l’écrivain François Coupry pour Boojum

« Le réel n’est qu’une fiction, un récit raconté, une vérité déformée », entretien avec François Coupry

J’ai croisé François Coupry pour la première fois à la télévision. C’était dans l’émission hebdomadaire Apostrophes, célèbre dans les années 70 et 80. En recevant son essai L’Agonie de Gutenberg, paru chez Pierre-Guillaume de Roux en 2018, et qui sont ses vilaines pensées de 2013-2017, m’ont rappelé les belles heures passées en compagnie des romans de cet écrivain, que je lisais adolescent. À la réception de son recueil de contes intitulé Merveilles, publié également par Pierre-Guillaume de Roux, en 2018, j’ai contacté son attachée de presse qui a organisé un repas au Vagenende, boulevard St Germain. Une rencontre plus que fructueuse, puisque je reviens avec cet entretien.

Entretien

Vous êtes l’auteur de plus d’une soixantaine d’ouvrages. Je me souviens d’une émission chez Bernard Pivot, Apostrophes[1], vous étiez à la gauche de l’écrivain René Fallet qui venait présenter son célèbre roman La soupe aux choux (Denoël, 1980). Vous aviez écrit un roman fantaisiste et imaginatif, La Terre ne tourne pas autour du soleil (Gallimard, 1980). C’est un conte dans lequel vous inventez la réalité. Vous avez un mot très beau pour cela : « récréation », ce qui donnera j’imagine La Récréation du monde (Robert Laffont, 1985). Mais ce n’est pas très loin de votre recueil de contes, paru chez Pierre-Guillaume de Roux, Merveilles (2018), qui reprend des romans parus dans les années 80. Dans votre recueil, le dernier conte m’intéresse particulièrement, « La femme du futur ». La narratrice est une femme d’une grande beauté, qui vit dans un monde où les machines ont remplacé les hommes, qui désormais flânent dans leur existence, se préoccupent essentiellement de leur petit bonheur narcissique. C’est évidemment la société de demain, mais je devrais dire la société présente que vous dénoncez, celle dans laquelle l’I.A. (Intelligence Artificielle) va remplacer progressivement l’I.B. (Intelligence Biologique). Et même si une grande partie de nos contemporains l’ignorent encore, on sent bien que l’inquiétude s’installe néanmoins. On peut parler de grand remplacement par les I. A. Quelles sont les vraies menaces selon vous d’une société où l’homme ne travaillerait plus, remplacé par les robots, et dépouillé du travail et de l’utilité du monde de la production ?

Je suis assez gêné de donner une interprétation personnelle, de faire ma propre exégèse. J’écris des contes, des fables, des paraboles, dans une certaine mesure des abstractions dont chaque lecteur doit trouver sa propre interprétation, sa propre concrétisation.

De plus, ces contes sont des paradoxes. Dans La Femme du futur, bien sûr, un monde où tout est dirigé par des robots, où un argent artificiel coule à flots, un monde où personne ne travaille, ne se sent pas obligé, condamné, à produire stupidement des choses inutiles, provisoires, des objets périssables qui encombrent l’univers, le polluent, oui ce monde est merveilleux, un paradis. Je ne dénonce rien, au contraire, j’approuve, j’applaudis. Il faut être idiot pour y trouver une quelconque aliénation.

Et pourtant, paradoxe dans le paradoxe, cette Femme du futur revendique cette idiotie, elle déteste ce monde gratuit, innocent, irresponsable, trop heureux, et elle va détruire les trois-quarts de l’humanité. Peut-être parce qu’elle se fait passer pour belle, abuse le lecteur, est en réalité laide.

Cette fable est orientale, l’humanité va recommencer un nouveau cycle. La fin de l’animal humain, la vie qui se détraque, sont des thèmes centraux dans ce j’écris. On ne va pas continuer à ne rien comprendre au cosmos, il faut sans cesse le recréer, se donner des recréations, des récréations !

Visiblement vos contes parus dans Merveilles montrent qu’il faut lire le titre de manière inversée, puisque vous nous découvrez, avec justesse je pense, une époque monstrueuse pour l’homme, mais monstrueuse parce que beaucoup trop préoccupée par son bonheur. Un petit bonheur tiède et sans saveur. Un bonheur médiocre pour une communauté d’hommes devenus dans l’ensemble d’une médiocrité assumée. Si dans « La femme du futur », la narratrice est une femme inutile, puisque les I.A. l’ont remplacée dans toutes les tâches de la société, dans « Un jour de chance », le narrateur vit dans « une ville très heureuse », dans laquelle il ne fait rien. Cette inutilité qui signe son inexistence, il ne la supporte plus, et décide de tuer. Au commencement du récit, il se dit fou, et il le revendiquera en permanence, mais voilà, personne ne veut l’entendre ainsi, et même le système lui dénie cette folie qu’il essaye de faire reconnaître, allant jusqu’à lui trouver toutes les circonstances atténuantes possibles à son meurtre. Ce « conte amoral », comme vous le nommez, est un roman paru en 1982, et repris dans votre anthologie. Est-ce que vous n’aviez pas vu, presque avant tout le monde, cette tentation de l’innocence (dénoncée par Pascal Bruckner dans un essai du même nom en 1996) et qui nous pousse en France à systématiquement trouver des circonstances atténuantes aux gens qui enfreignent les lois. Il y a même dans la justice, une idéologie qui pousse les juges souvent à ne pas condamner les actes graves. Est-ce donc une société de l’irresponsabilité généralisée que vous dénoncez ?

Je donne à lire un monde totalement différent du nôtre, c’est parfois simplement son miroir inversé. On est dans le registre du merveilleux, un univers avec d’autres lois physiques, morales.

Jour de Chance, c’est le conte fondamental, le mythe fondateur de mes paraboles. Nabucco, le héros, représente le renversement absolu des valeurs, des réalités, des droits. L’innocence, l’irresponsabilité totale.

Il n’a pas d’identité administrative, historique, il n’a aucune patrie, il commet beaucoup de meurtres, mais il n’est pas accusé, il prend une avocate pour se faire condamner, sans succès. Il meurt, mais continue à vivre. Il n’a aucune circonstance atténuante. Il deviendra le chef de la police du pays. Il voudrait bien être coupable, chargé de honte, cet espoir lui est refusé. C’est un conte optimiste. Aucune dénonciation possible.

J’adhère à la radicalité de cette fable de l’innocence totale, et pourtant, animaux-humains, nous sommes obsédés par la culpabilité, qui nous donnerait du poids, de la morale, de l’humanisme. Difficile de se débarrasser du plaisir d’être coupable, et Nabucco n’échappe pas à ce désir, cette manie, cette folie, même dans ce renversement des valeurs et des Lois qu’il vit dans sa chair, dans sa tête.

Toujours chez le même éditeur, vous avez publié en 2018, vos vilaines pensées, que l’on peut trouver dans votre blog [2], parues sous le titre L’Agonie de Gutenberg. Vous jetez un œil à la fois triste et consternée sur notre époque, qui n’est pas la plus intelligente loin s’en faut. Votre alter ego, M. Piano, qui est professeur à l’Université, est très intéressant, car vous ne lui faites aucun cadeau, entre petites lâchetés, compromis, reniements, il est bien à l’image de notre société, engluée dans ses folies ordinaires et ses compromissions avec la vérité et la morale. S’il est également touchant, ce personnage, c’est peut-être parce qu’il nous ressemble. Devant la période effrayante du Covid, on a eu l’impression que les Français ont oscillé entre irrationalité et abnégation, lâchant sur un grand nombre de leurs valeurs, et surtout un grand nombre de leurs libertés individuelles, abandonnant leurs idéaux, et cessant de réfléchir pour se livrer à la folie et aux décisions de plus en plus arbitraires, parfois, du gouvernement. Un peu comme chez Kafka, nous avions l’impression d’être des innocents coupables d’un crime mystérieux dont nous ne savions rien. Dans certains romans vous avez flirté avec un onirisme irrationnel, qu’est-ce que cette période vous a inspiré, et qui pourrait être plus proche de l’imagination folle d’un auteur qui recrée le monde à l’image de ses caprices, que de la rationalité telle qu’on l’avait connue durant vingt siècles ?

La réalité n’existe pas, ce qui est une évidence difficile à soutenir dans un hôpital. Le réel n’est qu’une fiction, un récit raconté, une vérité déformée. On raconte justement pour donner du sens à la réalité, pour créer une histoire qui n’a aucun rapport avec la multiplicité éparse, fragmentaire, de ce que nous vivons. Nous ne sommes que dans la réalité du faux.

Pour revenir à Jour de chance, sans poids, sans existence, Nabucco est vide, une chambre d’échos. Il n’agit que poussé par les événements extérieurs, les informations, fausses donc : un tremblement de terre à Mexico le poussera à aller à droite à gauche, à marcher vite ou lentement, à rencontrer des choses et des gens, comme lui manipulés par les bruits du monde, les voix multiples du monde terrestre.

Ce sont ces voix multiples de l’univers que je tente de rendre, de dévoiler dans L’Agonie de Gutenberg, un journal écrit par tant de personnes différentes, une mosaïque de points de vue contradictoires qui s’élargissent aux animaux, aux objets terrestres, et jusqu’aux entités cosmiques, aux songes des êtres étrangers à nos pensées, nos croyances, nos expériences, nos vies quotidiennes. On donnera même la parole au coronavirus !

Dans cette cacophonie, où un personnage qui peut-être me ressemble, M. Piano, tente de définir, d’analyser, les nouvelles lois, paradoxales et transgressives, une autre Histoire se dessine, de siècles en siècles, ces voix ne sont pas uniquement celles du présent, mais aussi du passé, du futur.

Une nouvelle logique s’instaure, un nouveau regard, une autre philosophie : les humains, émiettés à l’image du cosmos, ne sont pas cohérents, ils n’ont aucune identité permanente, ils ne sont que des objets qui volent au vent, pas des sujets, il n’y a jamais de relations de cause à effet, et même les fictions qui devraient donner de factices cohérences, n’y parviennent plus, ne sont que dérisoires.

Cette cacophonie a sans doute l’orgueil d’être une symphonie, où les thèmes désaccordés tentent de produire un portait à la fois éclatée et global de notre début du vingt-et-unième siècle. A l’imitation, pardon encore pour l’orgueil, de Joyce, de Pound ou de Proust.

Vous avez créé, dans les années soixante-dix, avec Jean-Edern Hallier et François de Negroni, les Éditions Hallier, qui ont publié une trentaine de livres, avant d’être rachetées par les éditions Albin Michel. Parmi ces titres, votre pamphlet, L’anti-éditeur (1976), où vous y analysiez déjà la crise de l’édition, en proposant quelques solutions, qui parurent neuves à l’époque. En 2018, vous publiez un livre qui rassemble de courtes chroniques, qui sont autant de regards cyniques et désabusés jetés sur notre société, intitulé L’agonie de Gutenberg. Pourquoi ce titre ?

Ces réflexions, sans doutes tristes et désabusées, du point de vue de la pseudo-gloire des humanoïdes, ne pouvaient négliger une réflexion sur le mode de leur diffusion, l’évolution de leur production.

L’Agonie de Gutenberg a d’abord été publiée sur des réseaux, sociaux ou pas, numériques. La version papier vient après, signe de l’évolution de nos habitudes, signe de cette nouvelle histoire dont la cacophonie, ou la symphonie, est en train de s’inventer, de renverser les lieux communs.

Je me fais violence : je suis parmi ceux qui regrettent un ancien monde, peut-être un conservateur, ce qui me permet justement d’oser me croire l’apôtre, sinon le Messie, de tous ces renversements, et de voir notre temps.

Puisque tout est faux dans un récit, et puisque sans doute l’illusion industrielle doit rejeter un texte qui se déclare faux, imaginaire, au profit de l’illusion du récit qui se déclare vrai, vécu, sincère, et dans lequel un lecteur peut se reconnaitre, s’abrutir d’authenticité, s’identifier, revendiquons un artisanat de l’édition, comme les petites librairies, les imprimeurs du dix-huitième siècle. Et laissons aux ouvrages qui répètent des histoires anciennes, aux auteurs qui veulent raconter leurs vies sans savoir qu’ils sont dans la croyance en la cohérence ou la psychanalyse, le goût de n’être que commerciaux, usinés, sur-médiatisés, vite oubliés.

Oubliés, parce que plus personne ne croit aujourd’hui en la mondialisation : au contraire, ce monde fragmenté, tous ces points de vue divers, ces cultures différentes, accolées, juxtaposés, ces mosaïques d’opinions, de créations originales nous désignent un univers qui a compris son incohérence, son émiettement, sa relativité et la multiplication de ses identités régionales, contradictoires, autonomes, même dans le cosmos !

Votre livre est truculent. Vous commentez l’actualité, avec un regard ironique, une réflexion qui ne se refuse aucun point de vue paradoxal. Les lecteurs peuvent me croire. Impossible de tout rapporter ici, dans cet entretien, mais bon, deux choses importantes, significatives pour moi. Vous proposez des solutions pour régler certains grands problèmes de notre société française aujourd’hui, comme les attentats islamistes, en conseillant de ne plus parler de DAECH, ce qui le rendra à terme illégitime, au point que les terroristes eux-mêmes ne croiront plus en leur existence. Ce qui peut paraître irrationnel dans vos propos, ou provocateur, est pourtant logique pour peu que l’on y réfléchisse, car c’est bien parce que nous ne cessons de parler d’eux et de les craindre que nous les renforçons et renforçons leur pouvoir sur nous. Or, à la date du 13 novembre 2015 précisément, triste date des attentats de Paris et du Bataclan, vous posez la question de l’art de la dictature, en montrant, à la fin de votre chronique que, pour M. Piano, la difficulté « ce n’est pas tant de vivre en dictature, que de devenir soi-même un vrai dictateur ». Est-ce que vous ne dites pas, en filigrane, que la tentation du XXIe siècle est de produire une multitude de petits dictateurs de poche, petit dieu de leur cosmos personnel, et oppresseurs de tous les autres ? Ce qu’incarnent à mon avis, parfaitement les islamistes en France, du moins, dans les méthodes et les ambitions folles de leur cause mortifère.

Cher Marc, que voulez-vous que j’ajoute à votre belle exégèse, je ne vais pas interpréter une interprétation. Votre analyse est juste, un parfait compte-rendu, je ne suis qu’un re-créateur, au mieux un ré-créateur, vous êtes un bon lecteur, c’est vous qui comprenez, je ne suis que fatigué de ce monde qui n’est même plus actuel, se croit bêtement en progrès.

Mais précisons quand même la pirouette ironique de Piano sur les dictateurs. Dans la fantaisie et le goût du paradoxe du personnage, elle souligne cependant ce dont on vient de parler, le morcellement des états dans un proche ? triste ? glorieux ? avenir. Et elle désigne la transgression terrible de deux tabous politiques majeurs aujourd’hui : la revendication des divisions, au mépris du rassemblement, l’inégalité des êtres, humains ou animaux, et surtout les inégalités devants les Lois !

Propos recueillis par Marc Alpozzo

François Coupry, Merveilles, Pierre-Guillaume de Roux, 582 pages, novembre 2018, 23 eur

L’Agonie de Gutenberg, vilaines pensées, 2013-2017, Pierre-Guillaume de Roux, 272 pages, mars 2018, 23 eur

L’Agonie de Gutenberg, vilaines pensées, 2018-2021, FCD-Livres, 223 pages, 2021, 23 eur


[1] 14 mars 1980.

[2] https://lagoniedegutenberg.coupry.com/

Christian Mégrelis face à Louis Daufresne sur Radio Notre Dame

Le Grand Témoin 7h30

Réécouter l’émission ici : https://radionotredame.net/emissions/legrandtemoin/05-01-2022/#

Émission du 5 janvier 2022 : Christian MÉGRELIS, polytechnicien, HEC, chef d’entreprise, essayiste, seul économiste étranger figurant dans l’équipe resserrée chargée de piloter la transition de l’URSS vers l’économie de marché. Auteur de Le naufrage de l’Union soviétique (Transcontinentale d’éditions)

Radio Notre Dame 2021 © Laurence de Terline

On en parlait la veille de Noël, la fin de l’Union soviétique, survenue il y a 30 ans, avec la démission de Mikhaïl Gorbatchev. Un homme a vécu ces événements de près : Christian Mégrelis, polytechnicien, HEC, chef d’entreprise, essayiste, a été le seul économiste étranger impliqué dans la transition de l’URSS vers l’économie de marché, chargé du plan de 500 jours qui devait désétatiser le pays. Il était chargé par les autorités russes elles-mêmes de sensibiliser les élites politiques et économiques mondiales aux changements promis par le régime. Il ne raconte pas seulement le naufrage de l’Union soviétique, mais nous plonge dans la réalité russe qui demeure. Et les rapports de forces aussi : 30 ans après, la Russie et les Etats-Unis se retrouvent en face-à-face autour de l’Ukraine.

 

« Âmes sensibles et oies blanches (vertueuses en fonction des critères dominant) s’abstenir » (sur Pierre March)

Pierre March, La petite fille qui regardait le Bosphore

Il s’agit d’une histoire d’amour, un récit, pas un roman. Un peu spécial parce que sadomasochiste.

C’était au début des années 1990 en France, au temps encore du Minitel. Des élites nanties s’amusaient entre elles sur le réseau et échangeaient des messages pour des rencontres sur le fameux 3615. FETISH était l’un de ces sites d’entre-soi où des gens de bonne compagnie faisaient connaissance avant d’aller plus loin, jusqu’à la rencontre et plus si affinités.

Ce fut le cas de Marine et d’Hugo, deux pseudos pour une chercheuse en génome de Saint-Quentin en Yvelines et d’un directeur de société à Montpellier. Chacun mûr, marié, avec enfants. Cherchant un piment érotique à leur existence entrée dans la routine, même s’il ne s’agissait pas de la changer.

Marine est morte, le lecteur saura comment, et le narrateur son partenaire se souvient, 25 ans après. Son récit embellit peut-être, avec la nostalgie du temps qui passe, mais dresse un monument à celle qui fut sa Soumise.

Car le sadomasochisme est l’art de jouir et de faire jouir par la souffrance graduée. Le Maître (qui peut être pour les hommes une Maîtresse) adopte pour Esclave une femme consentante qui ne demande qu’à être dominée pour entrer en jouissance. La violence sur la chair offre la rédemption du plaisir. Il y a peut-être des racines profondes avec la culture des religions du Livre où le Père tout-puissant punit de leur faute les faibles humains. Ne me demandez pas pourquoi ce qui heurte le sens commun peut être un plaisir, ni comment trouver le bonheur de la chair en la tourmentant : c’est ainsi. Jean-Jacques Rousseau, fessé enfant, y a trouvé une jouissance qu’il a gardé adulte.

Ce livre de chair, bien écrit entre Donatien Alphonse François de Sade et Philippe Joyeux dit Sollers, ne cache rien des pratiques de fouet, martinet et pinces à sein, ni du léchage clitoridien, ni de la sodomie. Âmes sensibles et oies blanches (vertueuses en fonction des critères dominant) s’abstenir. A conseiller aux curés cependant pour qu’ils connaissent autre chose que la manipulation perverse des anges. Oui, deux adultes consentants (parfois trois), peuvent s’envoyer en l’air à leur gré sans que la société ait à mettre son nez dans leurs parties. Même si l’on ne peut s’empêcher de penser que désirer souffrir ou faire souffrir a quelque chose à voir avec la pulsion de mort.

Mais c’était en 1994 et 1995 et l’auteur, alors en plein âge dominant, avoue que les relations sadomasos se sont bien dégradées depuis, la pratique attirant tous les exaspérés de la queue et toutes les inavouées putains. Tel n’était pas le cas entre Gila K, juive d’Istanbul émigrée en France pour y fonder le premier laboratoire privé de séquençage d’ADN en France, et Pierre M, DRH de grands groupes, le narrateur. Elle s’offre pour fuir une enfance contrainte et un mariage étouffant dans la religion juive, malgré ses deux fils qu’elle aime, lui se sent Maître du monde et de la Femme. Un destin peu commun.

Pierre March, La petite fille qui regardait le Bosphore, 2021, Le four banal, 203 pages, €16.50 non référencé Amazon (en raison du sujet pas assez puritain ?)

Présentation de la maison d’édition

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Causeur publie « Comment peut-on être heureux au temps du Covid ? » une tribune du philosophe Emmanuel Jaffelin

Comment peut-on être heureux au temps du Covid ?

Une tribune du philosophe Emmanuel Jaffelin, auteur de « Célébrations du Bonheur » (Michel Lafon)

La pandémie nous invite à repenser notre définition du bonheur. Être heureux est une affaire de volonté, nous ont appris les stoïciens…


La question est aussi pertinente que celle qui aurait pu être posée en 1918 alors qu’il n’y avait pas de vaccin. Pouvait-on être heureux pendant cette période (1918) de grippe (dite) espagnole [1]? Pourtant, autant cette question paraît, au moins en France, pertinente en 2021-2022 tant les hommes vivaient, avant l’apparition de ce virus, dans le monde pacifié de la consommation, autant elle n’est pas évidente si l’on ne définit pas clairement le Bonheur (Xingfu en chinois, Happyness en anglais).

Il va de soi que, dans notre société consumériste – qui est aussi une société de médicaments – le bonheur paraît une suite du plaisir, soit un plaisir plus intense, soit un plaisir plus durable. En fait, si l’on y réfléchit, le Bonheur n’est ni l’un ni l’autre. En grec antique, le Bonheur (eudemonia) n’a rien à voir avec le plaisir (hédonè). Ainsi, loin de tout hédonisme, disons que le Bonheur est un état de l’âme qui se caractérise par l’aptitude d’un être dit «heureux», à accueillir tous les événements, bons comme mauvais.

Mais un tel état de l’âme, l’équanimité, suppose de ne pas faire du Bonheur un but de l’existence. Disons alors qu’à défaut d’être un but de l’existence, le Bonheur ne peut être qu’un effet de la sagesse. Et précisons qu’une telle sagesse est celle qui est offerte (et non vendue!) par la philosophie stoïcienne. En pleine période de ce virus Corona (Covid-19), il n’est donc pas impertinent de nous demander:

1- si nous pouvons être heureux.

2- si nous pouvons l’être lorsque nous nous nous retrouvons atteints par un tel virus qui (nous) rend malade et peut entraîner notre mort.

3- si nous pouvons l’être lorsque nous perdons un proche qui a été contaminé par ce Corona.

1- Pour répondre à la première question,  rappelons d’abord que l’équilibre de l’âme – l’équanimité – est le produit de la volonté et d’un apprentissage à la sagesse qui ne découle jamais d’un événement positif (ou d’une série d’événements positifs) qui nous arrive(nt) comme, par exemple, le fait de gagner à la loterie, ou de voir la naissance d’un enfant désiré, ou de constater que les ennemis deviennent des amis, etc. Si ces événements sont indéniablement vus comme étant «positifs», il s’avère négatif que votre bonheur découle de tels événements extérieurs. Epictète nous apprend ainsi, dans son Manuel, qu’il y a deux sortes de choses: celles qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. Or, les événements évoqués ci-dessus relèvent évidemment de la deuxième sorte de choses. Il est facile de comprendre que ces événements vont faire plaisir à celui qui les vit et reçoit, mais il ne les conduira nullement au Bonheur. La joie est une passion qui nous remplit de bonne humeur, mais qui reste étrangère et hétérogène au Bonheur, attitude de l’âme et de la personne qui se produit aussi bien quand de mauvais événements se produisent que lorsque de «bons» événements arrivent. Le Bonheur n’est donc ni une passion, ni une action; il est, toutefois, le fruit d’une action,  de la volonté intelligente, qui consiste à anticiper ce qui peut nous arriver afin de l’accueillir (quelle que soit sa prétendue négativité: mort, maladie, accident, etc.).

L’homme heureux, par sa capacité d’anticipation des événements, accueille donc les événements qui lui arrivent, quelle que soit leur tonalité positive ou négative (établie par la psychologie moderne). Ainsi, ce qui arrive et qui est estimé «négatif» rend malheureux le non-sage, c’est-à-dire celui qui ne pense pas et n’anticipe pas les événements de sa vie [2].

2- Le fait d’être atteint par le virus Covid-19 ou l’un de ses variants, suppose d’en chercher la cause. Si celui qui l’a «attrappé» n’a appliqué aucune des contraintes obligées ou recommandées, la moindre des conséquences logiques et philosophiques est qu’il se reconnaisse comme responsable [3] de sa maladie. Une telle conscience de soi est difficile à pratiquer dans une société qui préfère reconnaître ses citoyens comme des victimes potentielles ou réelles plutôt que comme des responsables, d’où le rôle de l’avocat lors d’un procès dans un tribunal correctionnel, avocat qui s’efforce de mettre en évidence les facteurs qui n’excusent pas, mais qui diminuent la part de responsabilité du criminel dans le meurtre qu’il a commis. Ce virus est donc l’occasion [4] non seulement de faire des tests pour savoir si l’on en est atteint, mais surtout de se préparer à être responsable. Dès lors, le fait d’être contaminé par le virus n’est positif que si celui qui l’a reconnaît, non sa malchance, mais sa responsabilité.

3- Dès lors, si vous perdez des proches à la suite de cette contagion, mieux vaut la lucidité que la tristesse. Vous devez savoir que cette (ou ces) personne(s) est (ou sont) morte(s) à la suite d’un mauvais usage de leur liberté. Bien sûr, tous ceux qui nagent dans l’idéologie de la victimité auront du mal à entendre ce lien de la liberté et de la vérité.

Les plus sages sauront accepter ces événements dits «négatifs» en les replaçant dans un contexte où la liberté a sa place. Par conséquent, le Bonheur stoïcien consiste à accepter ce qui arrive, même si ce qui arrive est estimé négatif par notre entourage. Mais attention, il ne s’agit pas d’accepter ce qui arrive parce qu’il arrive, mais de l’accepter car nous nous y sommes préparés en l’anticipant. 

Comme l’écrivait Shakespeare: dès qu’un enfant est né, déjà il est assez vieux pour mourir. Bref, le Bonheur est un effet d’une structure de l’âme qui a l’intelligence du réel!

Célébrations du bonheur

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[1] De mars 1918 à juillet 1921, la « pandémie grippale de l’année 1918 » a fait entre 20 et 100 millions de morts dans le monde, dont environ 400 000 en France.

[2] Ce que les compagnies d’assurance font pour lui, en lui proposant de le dédommager selon les types d’événements supposés négatifs qui peuvent lui arriver et qui rendent les assurances joyeuses car fructueuses ! L’Avenir est pavé de bonnes intentions ! Pour l’Enfer, on l’a déjà vu.

[3] Du latin responsus signifiant: Qui doit répondre de ses actes

[4] ou la chance