Grand entretien de l’écrivain Philippe Zaouati dans Lettres capitales

Grand entretien. Philippe Zaouati : « La littérature est l’un des derniers lieux où le doute est permis »

 

Applaudissez-moi est le nouveau roman de Philippe Zaouati. Le cadre fermé d’une enquête de la brigade financière conduit à un huis clos où le jeu des questions-réponses n’est que prétexte pour permettre à Samuel K., le héros du récit, de raconter son expérience de vie et justifier ses agissements face aux accusations dont il fait l’objet. Si la maîtrise du suspens renvoie vers le roman policier, la plaidoirie contenue dans ses pages le range du côté humaniste, reflet d’une génération qui refuse de subir les crises financières ou de santé, comme celle du covid-19 que nous vivons.

Bonjour Philippe Zaouati, pour rester sur ce choix d’écriture qui transforme une enquête judiciaire en un mélange de récit romanesque et de huis clos, il serait très intéressant de nous dire comment est née cette idée et comment a-t-elle fait son chemin pour devenir le livre que vous nous présentez aujourd’hui.

D’abord, il y a eu une évidence, une sorte de pulsion. Cette expérience inédite du confinement ne pouvait pas être stérile, ce temps ne devait pas être perdu, le besoin d’écrire est né immédiatement. Ensuite, j’avais l’idée depuis quelques temps d’écrire la suite de mon premier roman « La fumée qui gronde » qui racontait la chute d’un golden boy lors de la crise de 2008. J’avais envie de raconter ce qu’il était devenu, comment on peut renaitre de ses cendres dans notre monde actuel et à quel point la pression du « business as usual » est puissant. Le reste est venu en écrivant …

Choisir comme toile de fond le Grand Huis clos du confinement du début de l’année 2020 vous a sans doute offert une occasion parfaite dans votre travail d’écriture. Comment vous est venue cette idée d’exposition dramatique sous forme de poupées russes de l’incarcération pour offrir plus de force à votre tissu narratif ?

J’aime bien l’idée que les événements ne naissent pas spontanément, qu’il y a des moments d’accélération de l’Histoire, aussi bien au niveau personnel qu’à celui de la société, mais qu’ils puisent leur source bien en amont. Le huis-clos donne une unité de lieu et d’action, à la mode d’une tragédie antique, mais rien n’empêche de voyager dans le temps et dans l’espace. Au contraire, c’est même ce que le confinement nous a poussé à faire, projeter nos rêves ailleurs. C’est aussi ce que fait le principal protagoniste de mon roman, il revient en arrière, il cherche à retisser les fils de son parcours, à comprendre les moments clés, les instants de rupture, ceux où la vie s’accélère brutalement comme dans une chute d’eau.

Cette proximité entre les faits réels et le temps de l’écriture a dû vous conduire vers un sentiment d’urgence face à la rédaction de votre récit. Comment avez-vous écrit ce roman, et d’ailleurs quelle manière d’écrire utilise le romancier que vous êtes ?

Bien sûr il y avait ce sentiment d’urgence parce que le temps du confinement avait une densité particulière et je voulais que le roman soit contenu en quelque sorte dans cette bulle. Pour autant, je n’écris jamais d’une traite. En fait, mon écriture ressemble aussi à ces allers et retours, à cet effet poupée russe. Je peux rédiger un paragraphe du premier chapitre le matin et travailler sur la conclusion du livre le soir. Petit à petit, cela converge. J’essaie autant que possible de me laisser surprendre.

Le titre « Applaudissez-moi » renvoie à l’événement récurrent auquel les Français se sont livrés chaque soir pour remercier le personnel sanitaire. Sans dévoiler la symbolique de ce rituel dans votre récit, que pouvez-vous nous dire de ce choix de titre ? Quel sens donne-t-il à votre roman ?

Certains de mes amis ont cru que c’était une injonction à prendre au premier degré, que je demandais qu’on m’applaudisse. Cela prouve que je dois être beaucoup plus mégalo que je n’imagine. Plus sérieusement, le titre pose la question de la morale de nos actions. Qui doit être applaudi aujourd’hui ? Où se trouve la vertu ? Le personnage principal se trouve face à une perte de repère, mais toute la société avec lui. Paie-t-on suffisamment les éboueurs, les aides-soignantes, les infirmières ? Comment être à la hauteur dans des moments aussi déstabilisants ?

Avant de vous interroger sur l’histoire de Samuel K. et d’essayer de dresser avec vous son portrait, je ne peux pas m’empêcher de penser à celui de Joseph K. Suis-je sur une bonne piste en évoquant cette homonymie entre votre héros et celui du Procès de Kafka ? Avez-vous pensé à celui-ci ?

Difficile de ne pas y penser. On ne donne pas ce nom à un personnage sans avoir une forme de vénération pour l’auteur du Procès. Kafka me semble indispensable pour lire la période inouïe que nous vivions. Dans son dernier essai « Où suis-je ? », Bruno Latour fait d’ailleurs le parallèle entre le confinement et la métamorphose kafkaïenne. Nous sommes devenus des termites écrit-il, nos membres ont perdu de leur utilité, nous sommes lourds et empruntés dans nos nouvelles carapaces, et pourtant cette métamorphose est peut-être une libération. C’est un peu la même chose pour mon personnage, l’enfermement lui ouvre la voie à une nouvelle liberté.

Essayons de dresser un bref portrait de Samuel K. Qui est-il, et pourquoi se décrit-il comme « le vilain petit canard » de la finance? Est-il vrai que sa vie est « d’une banalité à pleurer », comme il le dit ?

Samuel K. est un privilégié. Il dirige un fonds d’investissement à succès, il a fait fortune, il habite dans un luxueux appartement de l’île Saint-Louis à Paris. Il passe sa vie à voyager autour du monde pour ses affaires. Ses jeunes collaborateurs voient en lui un mentor, un modèle qui prouve qu’on peut gagner des millions de dollars et mériter quand même le paradis. Mais cette réussite n’est qu’apparente. Dans le monde dans lequel il évolue, Samuel n’est pas le bienvenu. Il se sent étranger, il n’est pas du sérail, il ne possède pas le bon pedigree. Il détonne, il parle fort, il claque trop de portes au nez des puissants. Est-ce une vie banale ? Évidemment, vu de l’extérieur, la haute finance peut paraitre exaltante, mais quelle existence n’est-elle pas finalement d’une banalité à pleurer ?

Quant au fil narratif de votre roman, il pourrait se résumer ainsi : mars 2020, en pleine pandémie, le monde s’arrête, se confine et l’humanité semble plonger dans « un nouveau Moyen Âge », comme l’appelle Samuel K. qui, à la tête d’une entreprise de financement du développement durable, se décide à agir pour finir par se retrouver dans le bureau de l’inspecteur financier. À ces faits manque la radiographie de l’état d’esprit de votre héros. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

En fait, le confinement est une révélation pour Samuel K. Il découvre à quel point il est enfermé, non pas dans son appartement, mais dans le carcan de ses contradictions. Il a effectivement le sentiment d’être en mission, guidé vers un but qui le dépasse, et en même temps il utilise pour y parvenir des moyens très prosaïques. C’est ce qui explique sans doute pourquoi sa vie est ponctuée de ces moments de rupture, son départ de la banque Lehman Brothers avec un carton sur les bras, son voyage africain, sa rencontre providentielle à Nairobi avec un spécialiste des forêts, et désormais le confinement. Comme s’il devait en permanence se recaler sur sa trajectoire.

Une autre interrogation qui préoccupe l’esprit de votre héros concerne l’art, les libertés individuelles et une vérité que le virus a révélé à notre humanité, son « irrémédiable déclin ».  Vaste programme qui déclenche dans le cœur de Samuel K. un désir de réviser sa vie, de la rembobiner pour mieux saisir le sens de son existence et sa valeur de rite initiatique. En quoi cette suite de flash-back est-elle, selon vous, nécessaire, voire salutaire à travers le sens qu’il tente de donner à ses expériences de vie ?

On a beaucoup parlé de « monde d’après » pendant le premier confinement, comme si une expérience brutale et inattendue devait forcément donner naissance à un monde nouveau, meilleur, purifié. Aujourd’hui, alors que la crise dure, on se prend plutôt à avoir la nostalgie du monde d’avant. Ce sont les deux côtés d’une même pièce. Samuel est fasciné par les chutes Victoria. C’est quoi l’avant et l’après d’une chute ? La rivière coule-t-elle différemment à la sortie de la cataracte ?

La pandémie a renforcé les tenants de l’effondrement. Alors, bien sûr, il y a le changement climatique, la fonte de la banquise et la disparition des espèces, mais l’effondrement qui devrait nous préoccuper tout autant est celui de notre capacité à habiter le monde. C’est pour cela que Samuel s’interroge : si cette période ne donne pas naissance à des œuvres d’art sublimes, alors les collapsologues auront eu raison.

Un autre thème que vous avez déjà traité dans plusieurs de vos ouvrages est celui d’un visage positif, altruiste de la finance. Les expériences de Samuel K. qui, rappelons-le, se trouve à la tête d’une société de financement durable, le conduisent de plus en plus vers ce choix. Pourriez-vous nous en dire plus sur ses convictions ? Que devons-nous comprendre par cette volonté de « réintroduire de l’altruisme » dans un système n’ayant prouvé depuis des années que des failles et un manque cruel d’humanité ? Dans ce sens, est-ce que Samuel K. ne serait en quelque sorte votre alter ego ?

Samuel K. est un banquier, c’est dans cette discipline qu’il excelle. Il essaie donc d’utiliser ce talent pour rendre le monde meilleur, pourquoi pas ? Cela fait des millénaires qu’on a besoin de la finance pour développer des projets, sécuriser le commerce, construire des infrastructures. Lorsqu’il rencontre ce jeune employé de l’ONU à Nairobi qui lui explique comment on pourrait financer la reforestation, il a une épiphanie. Il se rend compte que son métier peut être utile. Il va faire de la finance responsable, de la finance verte. Cela fait évidemment écho à mon parcours personnel. J’ai commencé à m’intéresser à la finance durable au moment de la crise financière de 2008, et comme Samuel je m’interroge sur le bilan de cette expérience. En apparence, elle est réussie. Je disais récemment dans une interview que « nous avons gagnée la bataille culturelle ». Le roman me permet de faire un pas de côté et de me demander si nous ne sommes pas les jouets du système, des alibis naïfs qui permettent la poursuite du « business as usual ».

Samuel K. semble déstabilisé par la rencontre avec Angèle envers laquelle il éprouve « une passion chaste ». Qui est cette femme qui dégageait « un juste dosage de force et de beauté » ? Sans dévoiler l’intrigue du récit, que va-t-elle provoquer dans l’âme de Samuel K. ?

Angèle est une infirmière bordelaise qui vient à Paris pour porter main forte aux équipes de réanimation de l’hôpital de la Pitié. Elle cherche un logement gratuit pour quelques semaines. Samuel décide de l’héberger. Coupé du monde par obligation, il va paradoxalement faire entrer le monde chez lui. Enfin. Pendant son séjour, ils ne vont échanger que quelques phrases, mais Angèle apporte la lumière, comme une révélation. Elle se bat pour maintenir la vie, et cela lui parlait beau et simple, tellement éloigné des montages financiers complexes qu’il utilise en pensant sauver le monde. Elle représente le don de soi.

J’ai beaucoup aimé l’expression « la plus grande escroquerie philanthropique de l’Histoire » que vous utilisez vers la fin de votre roman. À ce sujet, diriez-vous que tous les moyens sont bons pour faire le bien ? Et d’ailleurs diriez-vous qu’il est encore possible et nécessaire de nos jours de croire en ce bien dont la lumière pâlit sous les couches épaisses des privations ?

Je suis comme mon personnage, je navigue entre le désespoir et la pulsion vitale de l’action. Il ne s’agit pas tant de croire dans le bien que d’œuvrer à chaque instant pour s’en approcher. En utilisant pour cela tous les moyens ? Non, je ne pense pas que la fin justifie les moyens. C’est aussi pour cela que le roman est utile, il permet de dépasser les bornes, sans se brûler les ailes. Dans la vraie vie, les règles ne sont pas les mêmes, mais on peut poursuivre des objectifs similaires. On peut aussi faire de la philanthropie sans passer par l’escroquerie, enfin j’espère.

En guise de conclusion, j’aimerais savoir comment avez-vous pu éviter le piège d’une construction romanesque manichéiste dans laquelle votre héros aurait pu tomber et finir par se donner bonne conscience, un peu comme dans le syndrome de Robin des Bois dont vous parlez à un moment donné. Pour le dire autrement, quel sens avez-vous souhaité donner à toute cette histoire bouleversante et unique des temps que nous vivons depuis le début de cette pandémie et à l’avenir incertain qui nous attend ?

Nous sommes de plus en plus confrontés à des versions manichéennes du monde, avec une démocratie qui fonctionne mal et des réseaux sociaux qui exacerbent les points de vue les plus caricaturaux. La littérature est l’un des derniers lieux où le doute est permis. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers le personnage de Samuel, il est en équilibre instable. Toute son histoire est faite de chutes et de réinventions. Notre avenir est incertain, mais c’est une donnée de l’existence, la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Propos recueillis par Dan Burcea

Philippe Zaouati, Applaudissez-moi, Éditions Pippa, 2020, 136 pages.

« Jasmine Catou détective » dans Lettres capitales

Jasmine Catou – un Watson félin en plein cœur de Paris

Jasmine Catou, détective est le premier opus d’une série écrite par Christian de Moliner et dédiée à Jasmine, un chat pas comme les autres. L’auteur zigzague avec aisance entre les genres littéraires du polar et du récit fantastique, en mettant en scène cinq événements inattendus de la vie du chat Jasmine Catou et d’Agathe, sa maîtresse, attachée de presse parisienne, habitant dans le quartier germanopratin.

Le charme particulier de ce récit se nourrit du rôle invraisemblable d’enquêtrice douée d’une intelligence et d’une habilité hors du commun de la part de Jasmine qui prend ainsi, à l’aide de la personnification, une place prépondérante dans la construction narrative de ces histoires. Dans une interview que l’auteur nous avait accordée en 20191, il avait dévoilé son intention « de choisir un détective animal, qui pense et qui écrit l’histoire en utilisant « je », tout en restant un félin ». Le lecteur est ainsi prévenu quant au code déictique particulier et captivant permettant à Jasmine d’occuper la première place de l’action, à la fois de narratrice et de personnage principal, et de mettre ainsi en valeur ses capacités intuitives afin de résoudre ces intrigues et de les raconter avec charme. « Je tiens les mêmes raisonnements qu’un humain », précise-t-elle à l’intention des lecteurs au cas où ils en douteraient encore…

Avec assiduité et souci de précision, Jasmine assiste sa maîtresse en l’aidant à dénouer des énigmes invraisemblables, comme, par exemple, des morts inexpliquées, la présence de fantômes dans sa maison ou l’intervention salutaire d’un marabout dans ses relations amoureuses, le décryptage d’un rébus reçu en guise d’invitation au voyage, le mystère du destinataire d’un bouquet de fleurs ou à retrouver des objets perdus dans sa demeure. À travers ces situations mystérieuses vécues par les protagonistes dans chacune de ces histoires, son empathie prend la forme d’une complicité qui va s’avérer encore plus étroite lorsqu’il s’agira de comprendre les états d’âme d’Agathe et deviner ses sentiments, ses peurs et même ses lubies. En fine psychologue, Jasmine sait quand et comment intervenir pour apaiser les angoisses de sa maîtresse ou lui éviter de tomber dans un piège réel et très souvent imaginaire. Elle mérite ainsi le titre de vrai ange gardien félin et arrive même à convaincre de cela Armelle, la sœur de cœur de sa maîtresse.

Pour l’illustrer ces qualités, prenons le cas de la première de ces cinq énigmes décrites par Christian de Moliner, et intitulée « L’éditeur ». Agathe reçoit la visite de plusieurs personnalités du monde de l’édition, un écrivain, un auteur, deux journalistes et un éditeur célèbre. À la fin du déjeuner qu’elle donne en l’honneur de ces gens, et plus précisément au moment du café, l’éditeur meurt subitement après avoir bu la première goutte de ce breuvage servi par la maîtresse de la maison. Les urgences arrivent sur place et le médecin conclut à une mort suspecte par empoisonnement. Dès lors, tous les convives se cherchent un alibi en attendant l’arrivée de la police. La mission de Jasmine Catou est bien entendu de trouver le coupable et sauver Agathe, la maîtresse de la maison, qui, en tant que charmante hôtesse, serait la principale coupable de la mort de son invité. Avec les moyens dont elle dispose (rappelons qu’elle n’a pas le don de la parole) elle dirige les regards vers les objets utilisés pendant le déjeuner pour renvoyer les enquêteurs arrivés sur place vers la source de cet empoisonnement. Arrivera-t-elle à se faire comprendre ? Forcément oui, et brillamment en plus, comme elle le fera à chaque aventure racontée dans ce livre.

Dans la vraie vie, nous avait dit Christian de Moliner dans la même interview, il s’agit de son attachée de presse Guilaine Depis dont la personnalité l’avait inspiré librement, même si, rajoute-t-il avec précaution, il laisse une place prépondérante à son imagination. Nous le savons bien, la littérature joue souvent des tours à la réalité en bénéficiant amplement de sa liberté fictionnelle. C’est aussi le cas de ce recueil qui réussit à imprégner le portrait vivant de ce chat intelligent et attachant à qui il attribue avec tendresse le nom de Watson, l’assistant du grand détective Sherlock Holmes.

Désormais, tout le monde sait que sous l’attitude somnolente sous laquelle les chats se présentent souvent devant nous, ces animaux intelligents et agiles que Jean de la Fontaine décrivit dans son temps, en sauvant ainsi de la catastrophe leur image datant de l’époque du Moyen-Âge, possèdent des qualités exceptionnelles et une intelligence capable à mettre au défi les plus grands enquêteurs de la planète.

En tout cas, en ce qui concerne Jasmine Catou, vous êtes dorénavant prévenus…

Dan Burcea

Christian de Moliner, Jasmine Catou, détective, Éditions du Val, 2019, 110 pages.

1 https://lettrescapitales.com/interview-christian-de-moliner-jai-pris-un-chat-car-un-felin-suscite-naturellement-de-lempathie-chez-les-lecteurs/

L’ouvrage de Laure Minassian a captivé l’Association des professeurs de langues vivantes

dimanche 28 février 2021
BRETON Jean-Luc

 

Laure Minassian, « L’enseignement professionnel entre promotion et relégation », Editions Academia, 20.00€

Le titre du livre de Laure Minassian pose déjà la question centrale à propos de l’enseignement professionnel : faut-il y voir un type d’enseignement permettant à des jeunes de milieux moins favorisés ou moins à l’aise dans le contexte de l’enseignement général d’obtenir un diplôme valorisant et de s’engager dans une poursuite d’études et une carrière ou est-ce une voie de garage pour ceux qui ne réussissent pas ? Les recherches de l’autrice dans plusieurs établissements d’enseignement dans des contextes différents et un suivi longitudinal d’un groupe de lycéens professionnels sur près de dix années lui permettent de mettre en évidence, dans la 3e partie du livre, certaines réussites, donc d’apporter un regard nuancé et équilibré sur la voie professionnelle.

Au-delà de la connaissance du terrain et de la littérature spécialisée, didactique comme sociologique, sur le domaine, qui permet de faire le point sur l’enseignement professionnel, l’ouvrage de Laure Minassian présente deux attraits principaux pour les professeurs de langue, une étude fine et précise de la parole des enseignants dans l’échange en classe, qui vaut pour toutes les disciplines, mais fondamentalement pour les langues (2e partie) et une approche comparative sur l’enseignement professionnel dans différents pays européens et au Canada (1re partie). Le cadre décrit pour l’Allemagne et l’Angleterre-Pays de Galles permettra aux professeurs d’allemand et d’anglais de lycée d’avoir un tableau des systèmes scolaires et des processus de sélection et de classement scolaires à l’œuvre, et de s’en servir dans le cadre d’un travail sur des axes comme « Les univers professionnels, le monde du travail », « Représentation de soi et rapport à autrui » ou « Diversité et inclusion ».

L’analyse des interactions enseignant-élèves, orales aussi bien qu’écrites, est menée avec finesse par Laure Minassian, qui pose clairement la question en termes de volonté de se mettre au niveau des élèves versus nécessité de les faire accéder à des formes élaborées de discours. Elle montre de façon très éclairante comment « l’évitement des écrits scolaires » de la part des professeurs et la demande d’« écrits d’évitement » aux élèves ressortissent à ce que Bourdieu décrivait comme une « indifférence aux différences » et à « l’évitement de la parole de l’élève », qui sacralisent la parole et le pouvoir du maître et légitiment la culture dominante. Laure Minassian met en regard ce type d’interaction, qu’elle nomme « pratico-scolaire » et la co-construction des connaissances en situations-problèmes, à la fois cognitivement plus structurante et socialement plus inclusive, qu’elle nomme « scolaro-technique ».

On perçoit bien que ce que Laure Minassian traite ici dépasse largement le cadre de l’enseignement professionnel. De toute évidence, tout professeur gagne à s’interroger sur l’adéquation entre son mode d’interaction avec ses classes et ses objectifs cognitifs et socio-politiques. Et ce livre sur l’enseignement professionnel est de nature à nous aider dans une telle démarche.

Jean-Luc Breton

 

Opinion internationale applaudit Philippe Enquin

Paris se meurt ! Paris je t’aime ! L’édito de Michel Taube

Philippe ENQUIN. Tiré de « De mon balcon. Chronique d’un confinement parisien » : www.philippeenquin.net

On pourrait l’écrire de tous les bourgs de France, des places de village aux centres villes des grandes métropoles comme Marseille, Lyon, Lille. Paris incarne la France et vit ce que vivent tous ces poumons (bien altérés par la Covid) de nos pays de France que sont les cafés, les petits commerces, les salles de culture et de sport. Paris est comme nos 34.970 communes (au 1er janvier 2020), elle se meurt du désert dans lequel l’a plongée une politique obtuse, administrative et hospitalo-centrée de la gestion de la crise de la Covid.

Pendant trois jours, jusqu’au 1er mars, notre édition LifeStyle Week-End se penche sur un Paris blessé, genou à terre, déserté de ses 80 millions de touristes, de ses commerces et de ses bistrots débordants de vie. C’était hier ! 

Pendant trois jours, nous reviendrons sur ce Paris qui se meurt sous nos yeux !

Place Saint-Michel, les 4 librairies Gibert Jeune vont fermer fin mars 2021. Le Paris littéraire, le Paris étudiants disparaît…. Dans le même style, nous reviendrons demain sur ce désastre d’un quartier comme Le Marais dont les bruits de fermeture définitive du BHV annoncent la mort d’un quartier. Vous imaginez ? Les grands magasins de Paris remontaient au Baron Haussmann. 150 ans dont la page sur le point de se tourner ! Et pendant ce temps, la maire de Paris aggrave la situation en coupant Paris de la région francilienne côté mobilité et en jouant sur les nerfs des Parisiens en proposant (puis en revenant dessus à la suite de la levée de boucliers suscitée) un confinement général.

Ce « Paris je t’aime », c’est forcément un Paris vintage avec demain un hommage nostalgie à Serge Gainsbourg dont la maison rue de Verneuil, au cœur de Saint-Germain des Prés, deviendra un musée fin 2021 ou courant 2022

Beauté de Paris enfin avec le lancement lundi 1er mars d’une rubrique « Actu Photos » avec un dossier « C’était Paris en mars 2020 » qui nous fera revivre ce que nous revivons en fait tous les jours en sillonnant la capitale : le premier confinement des années Covid. Avec un jeune photographe de 85 ans, Philippe Enquin [la photo de l’article], et le Revival des créations de notre photographe préférée, Romane Berthier Binckly.

Mais commençons avec la fougue de Catherine Fuhg et un engagement fort car, à Opinion Internationale, nous aimons bien transformer nos colères en solutions : cette semaine, le CPEI (Comité ethnologique du patrimoine immatériel) du ministère de la culture de la République française devait rendre son verdict sur l’inscription de l’art de vivre dans les bistrots et cafés de France au patrimoine culturel immatériel français. Etape préalable à l’inscription à l’UNESCO. 

Pour l’instant silence de la rue de Valois, trop occupée, nous imaginons, à préparer la réouverture des salles de spectacles après 36 expérimentations qui s’étaleront dans les prochains mois…

Pétition, message vidéo au président de la République : Alain Fontaine, président de l’association « Bistrots et cafés de France » qui a présenté cette inscription, fait feu de tout bois. Il est aussi président de l’Association française des (4000) maîtres restaurateurs (AFMR), et à la tête d’un bistrot parisien, Le Mesturet, entre Palais Brongniart et Opéra, qui sert l’excellence : goûteux, généreux, produits frais, esprit des pays de France. On adore ! Contraint au click and collect, comme beaucoup d’autres bistrotiers que nous saluons comme Sabrina et Mouss du Bac Saint-Michel en face du Luxembourg, ou près du Val-de-Grâce, Sylvain et la bande à Nono au Gamin de Paris.

Avec ces bistrots, c’est Paris qui se bat pour survivre !

Paris vaut bien une messe ? Paris vaut bien trois jours d’articles dans notre Edition LifeStyle Week-End.

Michel Taube

 

 

 

 

Parution d’un livre historique sur le premier confinement à Paris par le photographe Philippe Enquin

Communiqué de presse officiel en PDF

« DE MON BALCON – Chroniques d’un confinement parisien »

du jeune photographe de 85 ans Philippe Enquin (site officiel https://www.philippeenquin.net), un beau livre historique avec un préambule de François Morel

contact presse pour recevoir le livre / interviewer Philippe Enquin : guilaine_depis@yahoo.com / 06 84 36 31 85

« en résonance avec l’actualité immédiate autour du « racialisme » »

La Croisade du mal-pensant de Christian de Moliner

La Croisade du mal-pensant de Christian de Moliner est un roman ultra contemporain en résonance avec l’actualité immédiate autour du « racialisme ».

La Croisade du mal-pensant

Voici un roman passionnant et mélancolique qui brosse le portrait tout en nuances d’un professeur au soir de sa vie. C’est Une fresque lucide et subtile des conflits générationnels et civilisationnels qui ébranlent nos sociétés. Une histoire qui nous tient en haleine jusqu’à son épilogue sanglant.

Le héros, courageux professeur accusé de non complaisance avec l’idéologie militante des « racisés », nous remémore celle tragique de Samuel Paty face au totalitarisme islamiste.

Samuel Meiersohn est un personnage au premier abord sans charisme auquel on s’attache et on s’identifie au fil des pages.

Résumé

Samuel Meiersohn, un universitaire désabusé et proche de la retraite, entame une croisade contre des étudiants et des professeurs « racisés » qui veulent créer au sein de sa faculté, un espace sans Blancs.

Rejetant le prétendu « privilège blanc », il va se heurter à son administration et à la démission de la société française si prompte en 2019 à accepter les thèses radicales, aussi absurdes qu’elles soient.

Christian de Moliner

L’auteur : Christian de Moliner a publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux un autre roman La Guerre de France (2018) et un essai Islamisme radical. Comment sortir de l’impasse ? (2019).

Collaborateur au Figarovox, Causeur, Boulevard Voltaire, Breizh info …mondialement connu pour avoir créé le buzz en imaginant la partition de la France dès 2018 – (Moliner est plus célèbre en Russie, Angleterre, Hongrie, Roumanie, Italie, Allemagne etc. qu’en France), ses essais de citoyen engagé dans l’analyse des problèmes du vivre-ensemble de son époque nourrissent l’inspiration de ses romans de politique-fiction, et réciproquement afin de former une œuvre littéraire cohérente et forte.

Agrégé de mathématiques et passionné d’histoire, ses connaissances pointues sur l’islam impressionnent beaucoup ses interlocuteurs.

Gary F. Bengier dans Wukali

Emile Cougut a lu « Un voyage sans entraves » de Gary F. Bengier pour WUKALI

Gary F. Bengier l’auteur du livre en rubrique non seulement sait de quoi il parle et est maître dans l’art de communiquer. Son livre Un voyage sans entraves qui connait un immense succès aux USA vient juste d’être traduit en français ainsi que dans huit autres langues dont le chinois. Un livre de science-fiction, voilà qui était inhabituel dans les colonnes de Wukali, et voilà qu’en moins de deux mois, je fais la récession de deux livres appartenant à ce genre littéraire. Je persiste et signe, je ne suis pas du tout spécialiste de la science-fiction, mes références sont plus « classiques », je suis incapable de comparer, d’évaluer par rapport à un autre écrivain, à un style, à des histoires proches. Donc, quand je prends un livre comme Un voyage sans entraves de Gary F. Bengier, j’ai peu, très peu de référents (un peu d’Asimov, quand même), ce qui fait, et ça tombe bien vu le fil conducteur de ce volume, je garde, à peu près intact, mon libre arbitre.

Ainsi nous sommes au XXII siècle, dans les États (tout court, mais nous comprenons sans mal qu’il s’agit des États Unis d’Amérique), après la guerre climatique qui a ravagé la terre. Pour reconstruire les dégâts de celle-ci, les humains ont employé des robots grâce à l’Intelligence Artificielle.

À cet égard, il en est résulté un changement total de la population : tout est devenu technologie (le trans-humanisme est partout), les robots font tout, surtout les métiers pénibles voire dangereux. Résultat, il n’y a plus ou très peu de travail, donc il est interdit, sous peine de prison de travailler plus de 12 heures par semaine. Parfait pour certains, mais la réalité du monde décrite par Gary F. Bengier est très loin d’être idyllique : les moyens de production ont été « nationalisés » et surtout une société hiérarchisée a été établie, chacun ayant une valeur de 1 (les meilleurs ayant tous les droits) à 100 (qui n’ont aucun droit).

De fait on est dans une société de castes mais avec un véritable système d’apartheid : si les « castes inférieures » n’ont pas de droit de vote, les mariages entre valeurs sont interdits, et j’en passe. Un système totalement inégalitaire où chacun est prié de rester à sa place et de profiter des droits que lui ouvre sa classe, sans en vouloir d’autres. Un monde où la vie (quelque soit sa classe) est totalement protégée et où l’effort (surtout physique) est quasiment inexistant grâce au travail des robots.

Joe, le héros, mathématicien et physicien de la classe 42, vient de prendre une année sabbatique et se trouve invité dans une petite une université pour réfléchir à son travail, à la finalité de son travail : l’intelligence artificielle (IA) a-t-elle des sentiments ? Vaste problème sur lequel je reviendrai.

C’est qu’en effet Joe travaille, consulte, boit beaucoup de whisky, abuse de psychotropes et progresse. Lors d’une manifestation contre les inégalités, il prête assistance à une jeune femme (de niveau 76) qui s’avère être la chef de file du mouvement. Celui-ci est durement réprimé, au nom de l’ordre par le terrible ministre de la sécurité publique et son adjoint. Bien sûr, ils vont tomber amoureux l’un de l’autre.

Concomitamment, Joe travaille avec un groupe pour essayer de débusquer un « ver » qui déprogramme des robots les incitant à se retourner contre les humains. C’est alors que Joe et la belle Evie vont être arrêtés, condamnés et bannis pour trois ans dans la zone interdite avec une probabilité de survie de 1% (cette société est évoluée, donc il n’y a plus de peine de mort). En outre ils se retrouvent tout deux dans un monde hostile et sans aucune technologie.

Après bien des épreuves, ils arrivent à apprendre à survivre et sont aidés par un couple qui réside dans cette zone. Nous sommes non dans Robinson Crusoé, mais bien plus dans L’île mystérieuse de Jules Verne. Ce retour à la vie « primitive », fait évoluer la pensée de Joe.

C’est alors qu’à leur peine achevée, ils reviennent « au monde » avec les trois enfants qu’ils ont eus. Retour triomphant, ils sont devenus le symbole de la liberté et de l’égalité. Après un dernier affrontement avec le terrible ministre, la société devient libre, mais le prix à payer pour Joe est très lourd.

Gary F. Bengier est écrivain, technologue et philosophe (voir en appendice*). Et tout cela se retrouve dans ce livre. Car au-delà de l’histoire, il y a avant tout des réflexions philosophiques autour d’un thème principal : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Mais qu’est-ce que l’âme, surtout pour de l’intelligence artificielle ? Qu’est-ce que le libre arbitre ? Le libre arbitre est-il imaginable dans une société technologique où tout est prédéfini, où l’homme n’intervient pas ? Dans la nature, quand l’homme est seul avec son instinct de survie, quand il doit tuer pour manger, inventer pour cultiver, faire preuve d’empathie avec les autres, revenir à des tâches physiques que font les robots, être responsable de nouvelles vies, alors là, oui, à chaque instant, on doit faire des choix et donc faire jouer notre libre arbitre.

Et de fait, Gary F. Bengier aborde des sujets aussi divers que la présence (ou l’absence) de divinité ou de concept comme l’acrasie. Il pousse le lecteur à réfléchir à sa dépendance à la technologie, à toutes les technologies, même médicales et donc, à ce qui fait son humanité. Mais il aborde aussi des problèmes de sciences politiques comme la servitude volontaire, ce qui fait État, les libertés publiques, etc…

Alors, à partir du moment où on arrive à surmonter le jargon technologique et les instruments qui existent à l’époque du récit et non à celle du lecteur (aidé par un glossaire bien fourni à la fin du livre), on finit par être bercé par cette histoire qui est loin de n’être que de la science-fiction. 

En finir avec l’ostracisme autour des maladies mentales grâce à Carole Buckingham

Carole Buckingham, Point de rupture à Paris

Mais qu’est-ce donc que la schizophrénie ? Le lecteur commence à se poser la question quand, enfin, page 52 sur 70, apparaissent les symptômes. Ils sont seulement décrits, sans analyse ni recul. Bon, est-on plus avancé ?

Arrivée en 1984 dans une France post-libérée sous la gauche au pouvoir, elle découvre un milieu parisien hédoniste et très sexuel, alors qu’elle vient d’une Angleterre restée très coincée, voire bigote. Lesbianisme, triolisme, drague, phallocratie, lecture de Sade, elle découvre tout. Elle couche un peu, s’attache un brin, mais c’est Chris, un Américain plutôt hippie, qui va être son attachement le plus fort ; il a les mêmes « yeux verts » qu’elle, est-ce un signe ? Sauf qu’il aime queuter à droite et à gauche, ce qu’elle jalouse bien qu’elle s’en défende. C’est lorsqu’elle lit des auteurs psy qu’elle « découvre » que Chris cherche avant tout « à baiser sa mère » (dans toutes les femmes qu’il rencontre, rassurez-vous).

D’où rupture, il n’accepte pas cette violence d’être si crûment jugé. D’où cassure, choc psychotique inaugural, elle devient délirante, entend des voix, se dépouille de ses livres, vêtements et meubles pour errer dans Paris. En bref, elle est schizo – mais on ne sait pas vraiment en quoi. Pour comprendre, il faut consulter les sites Internet, son livre ne suffit pas. Elle se dit « mal soignée » par un docteur parisien sec et froid qui lui donne un cocktail de pilules. Lorsqu’elle interrompt le traitement, volontairement, elle va mieux. Elle rentre en Angleterre, elle rechutera « sept fois » (est-ce réminiscence biblique ?). Depuis, elle vit avec.

Ce livre est un témoignage selon la mode pour dire que les malades sont des humains comme les autres. « Trop souvent les schizophrènes sont présentés comme dangereux, mais le plus souvent, nous sommes timides et sensibles et plus dangereux envers nous-mêmes qu’envers les autres » V. « En fait, la schizophrénie ne m’a pas rendue folle », dit-elle – et nous sommes vraiment heureux de l’apprendre pour l’avoir suivie dans son récit. « Le bonheur vient de l’intérieur et mon changement de perception m’a conduit à une plus grande liberté d’esprit et d’imagination » p.66. Mais nous aimerions des exemples, comme dans les CV où les candidats cochent tous les grands mots comme « motivés » et « travailleurs » sans les relier à des expériences concrètes détaillées.

Carole Buckingham, Point de rupture à Paris – Un véritable mémoire et un véritable drame, traduction Elise Kendall, Bookworm Translations Ltd, autoédition 2020, 70 pages, €3.69 e-book Kindle €2.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Danièle Yzerman interviewée dans Lettres capitales

Interview. Danièle Yzerman : « Le rêve a toujours fait partie de ma vie… cela depuis ma tendre enfance et encore aujourd’hui.»

Danièle Yzerman publie La vie, envers, contre et pour tout, un récit dont le devoir de mémoire est accompagné d’une réelle volonté de se dévoiler «sans maquillage ni fard» à tous ceux qui l’on connue et aimée. Plus qu’un témoignage, ce livre réussit la performance secrète et rare d’élever l’histoire de Douchka, l’auteure-narratrice, au rang de personnage de littérature dans lequel beaucoup d’entre nous vont se reconnaître.

Tout être humain renferme en soi-même une histoire. Depuis quand portez-vous dans votre cœur le besoin d’écrire la vôtre, et comment est né votre livre ?

Le besoin d’écrire et plus précisément de « laisser une trace » de mon combat de vie s’est imposé à moi très tardivement, après l’âge de la retraite.  Il s’est imposé comme une « urgence » liée à la prise de conscience que l’heure du « crépuscule » de ma vie avait sonné et pire encore, mon refus d’accepter l’idée que mon combat insensé « pour le toujours mieux, toujours plus » allait devenir vain et en fait s’inverser.

Vous décrivez le cours de votre vie comme une traversée non pas du désert, mais d’une immensité aquatique, d’un océan dont la boussole doit vous porter sur l’autre rive. Vous vous rêvez en équilibriste. Pouvez-vous nous parler de ce rêve ?

Le rêve a toujours fait partie de ma vie… cela depuis ma tendre enfance et encore aujourd’hui. Chaque soir, avant de m’endormir je programme, oriente son thème vers un sujet qui me préoccupe et que je veux résoudre et plus fréquemment encore, un évènement, une situation du domaine du possible que j’aimerais vivre parce qu’ils m’apporteraient un bonheur infini. Le rêve qui fait l’introduction de mon livre et qui a changé le cours de ma vie, associe à la fois un élément de la nature que j’ai toujours aimé car il me ressemble : infini, sans limite, sans frontière, en permanence partagé entre la plénitude, l’hostilité et la violence, et le combat que fut le mien pour y nager, apprendre à vivre avec et y survivre.

Une autre image de votre existence est celle d’un « perpétuel mouvement » qui vous fait avouer être « fatiguée et usée par ce marché de dupes », qui n’est qu’«une mise en scène » de votre propre vie. C’est un bilan assez pessimiste que vous dressez à travers ces mots.

Quand le miracle s’est produit après avoir tenté de mettre, par tous moyens, un terme à mes souffrances, et que je me suis réveillée en décidant de « réapprendre à vivre », un long et difficile chemin de « reconstruction » physique et mentale était devant moi. Il a fallu que j’en trouve les clés et l’une d’entre elles, sans doute la principale, a été effectivement de me mettre « en mouvement perpétuel » en regardant toujours devant moi pour « agir, avancer, progresser, gagner… » et donc ne jamais regarder derrière moi, ne jamais me considérer comme une « victime » et risquer de faire de mon passé un prétexte à l’échec.

La réflexion que j’ai pu faire, sans doute à tort d’ailleurs, de me sentir « fatiguée, usée par ce marché de dupes » est celle d’un moment de spleen en cette dernière étape de vie à laquelle je suis actuellement confrontée, étape indissociable de l’idée de la mort, notion totalement « inacceptable » quand on n’a pas de croyance religieuse, donc « inacceptable » pour moi après tant de combats pour donner tout son sens à ma vie de ressuscitée.

Vous parlez dans votre livre d’« un grand vide » dû aux privations et aux absences affectives, surtout celles venant de vos parents. Quelles conséquences ont eu ces carences dans votre vie  ?

Les blessures psychologiques insidieuses et permanentes de mon enfance, liées tant à un contexte sordide, triste et mal entretenu qu’aux relations minables d’un père machiste, d’une mère soumise et dépendante du moindre centime de ses dépenses calculées chaque jour qu’aux relations de violence et de jalousie « masculine » qu’il entretenait avec ma sœur, 11 ans et demi plus âgée que moi, afin de lui interdire toute relation avec un garçon, ont eu raison « de ma bonne nature » de petite fille gaie, pleine de vie, et en plus bien réussie physiquement.

Ainsi, quand l’heure de la puberté est arrivée et que tous mes sens se sont réveillés, j’ai pris conscience de tous mes « interdits », de tous mes manques de repères, de modèles, d’aspiration, voire d’envie pour quoi que ce soit, et pire encore, d’un vide affectif total. Ceci contrairement à ce que je voyais dans l’environnement amical et scolaire. C’est de ce « grand vide » dont je parle dans mon livre. Ce grand vide, qui m’a conduite sans même m’en rendre compte, à l’anorexie en tant certainement « qu’appel au secours » qui, non entendu, m’a conduite à la décision de mettre fin à mes jours.

C’est bien cette étape de ma vie dont je me suis réveillée miraculeusement qui a déterminé tout mon chemin de vie, mon combat insensé pour me reconstruire d’abord physiquement, puis mentalement pour devenir ce que je voulais et j’avais le droit d’être en m’interdisant, sans jamais le renier, de m’apitoyer sur mon triste passé.

Ainsi, si je me retourne sur moi-même pour répondre à votre question presque sournoise pour moi « qui suis-je ? », je répondrai que je balance en permanence entre cette mélancolie de la musique tzigane qui m’accompagne comme une racine indélébile, et l’aspiration permanente d’une vie la plus réussie possible tant sur le plan personnel affectif que sur le plan social qui me permette d’être reconnue par les autres, d’avoir accès aux belles choses et beaux moments, d’être dans « la lumière » et par là même un « modèle » positif pour tous ceux qui m’aiment où me connaissent….

Vous qui manquiez tant d’amour à votre égard, quelle a été votre attitude face à l’appel amoureux dans votre vie ? À quel moment avez-vous découvert le vrai amour ?

Dans la première phase de ma résurrection, alors que j’avais 17/18 ans, ma première démarche était de tester mon pouvoir de séduction. J’ai ainsi usé et abusé de mon physique plutôt favorable et de son apparence en attachant beaucoup d’importance à mes choix vestimentaires, coiffure, maquillage et autres. Ceci m’a amené à multiplier les expériences amoureuses, voire sexuelles, sans grande implication ni même vrai sentiment amoureux. Comme une démarche de réassurance qui m’était nécessaire.

Je n’ai donc fait la rencontre avec « l’amour » que très tardivement, à l’âge de 26 ans lors d’une fête de fin d’année de L’Agence de Publicité où je faisais mes armes, quand j’ai rencontré celui qui deviendra mon mari, le père de mes enfants, mon compagnon jusqu’à aujourd’hui.

Avec lui, j’ai pu être ce que j’étais sans avoir jamais le sentiment d’être jugée malgré mes hauts et mes bas, j’ai compris qu’il était possible d’être heureux quand on savait voir le bon côté des choses…j’ai découvert la douceur d’une relation sans rapport de force, sans tricherie de quelque nature que ce soit.  Pour la première fois de ma vie d’adulte, je pouvais « lâcher prise », me sentir « aimée », et me reposer sur des épaules suffisamment solides pour aborder toutes mes difficultés, sans jamais les dénier, à surmonter mes obstacles à devenir une femme.

Est-ce que la maternité a incarné pour vous en tant que femme et mère la forme suprême de l’amour ?

J’ai abordé la maternité comme un miracle, un cadeau de la nature, persuadée que toutes les souffrances que j’avais infligées à mon corps jusqu’à l’extrême, l’absence de cycle menstruel pendant près de 3 ans, étaient incompatibles avec une grossesse.

Je ne l’ai pas, dans ce sens, vécue comme « une forme suprême de l’amour » mais plutôt comme le pouvoir magique d’une démarche qui m’a conduite, grâce au Chef de Service de l’Hôtel Dieu et à l’optimisme de mon conjoint, à une intervention chirurgicale assez lourde qui ne changeait rien à la situation (ablation d’une trompe collée qui ne servait plus à rien) mais qui m’a permis de me dire que je préférais « plutôt risquer de mourir pour avoir un enfant que mourir de ne pas en avoir ».

Vous faites implicitement dans votre narration un autre récit historique de la période de la décennie 1960-1970. Que pouvez-vous nous dire avec le recul de cette période de l’Histoire ?

C’est une période essentielle de ma vie.  C’est celle où j’ai abordé la reconstruction de ma vie jusqu’à « sa renaissance ».

C’est la période où j’ai accepté de redonner vie à mon corps de femme en acceptant un traitement hormonal et ses incidences dans la prise de poids pour retrouver un cycle menstruel.

C’est la période où j’ai réorienté mes études pour accéder rapidement à une vie professionnelle, donc à mon indépendance financière.

C’est la période où j’ai définitivement coupé mon cordon ombilical avec mon passé et donc mon contexte familial sous l’emprise de l’autorité de mon père, jusqu’à le « tuer » dans un de mes rêves salutaire. Et par là même de me tourner définitivement vers mon avenir.

C’est la période où j’ai pris mon indépendance totale en temps que personne libre que personne ne pouvait arrêter ; j’ai terminé mes études, commencé à travailler en stage puis définitivement dans le métier de la communication/publicité où j’ai fait ma carrière et donc à m’assurer financièrement.

C’est la période où j’ai retrouvé et pu « remettre en marche » toutes mes aspirations de réussite, de lumière et de séduction rassurantes, de volonté gagnante sur tous les plans et même d’humour, même si je ne pouvais échapper aux moments de mélancolie et de doute que j’ai toujours connus.

C’est la période où toute ma vie a commencé à se redessiner, où j’ai repris contact avec elle, participé aux évènements de Mai 1968 qui allaient dans mon sens et permis de me dire que je me devais d’accéder, en tant que femme et exemple, à un poste professionnel de haut niveau.

C’est enfin la période où les circonstances m’ont permis de rencontrer mon compagnon de route et  de découvrir avec lui que la vie pouvait aussi être douce et se partager.

Avec le recul, quelle est la différence entre devenir et être, ces deux notions existentielles que vous utilisez pour montrer toute la différence entre subir et accepter ?

Mon expérience de vie, certes un peu particulière, m’a imposé une démarche particulière de réapprentissage, mes parents ne m’ayant apporté aucun modèle ou repères positifs. Ma révolte pour ne plus continuer à « subir » ce contexte familial et ses conséquences de dépendance et de violence m’ont amené, ou plutôt « imposé » sans que je le décide vraiment, à faire un long travail pour « devenir ce que je voulais et avais le droit d’être ».

Ce que je suis et qui me définit « existentiellement » aujourd’hui, je l’ai puisé dans les livres de A. Gide, J.P. Sartre et surtout A. Camus qui m’a fait comprendre que j’étais seule « responsable » de ma vie et de celle des autres. Par là même, je devais prendre le pouvoir pour redessiner, en toute liberté, ce que je « voulais être » et que je n’avais aucune excuse pour ne pas le faire.

Cette démarche n’a jamais impliqué, en ce qui me concerne, « la résilience » dont on parle souvent aujourd’hui.  Elle ne m’a jamais fait accepter ni nier mon passé dont je porte encore les traces aujourd’hui. Un passé que « j’ai subi » mais qui m’a peut-être permis de devenir mieux que ce que je devais être.

Et enfin, que pouvez-vous nous dire de la formule qui compose le titre de votre livre ? Pouvez-vous dire, en conclusion, que votre vie fut construite envers, contre et pour tout ? Que renferme cette formule ? Et pourquoi le sous-titre, La vie à l’envers ?

LA VIE ENVERS des blessures d’enfance indélébiles,

LA VIE CONTRE les séquelles de l’absence d’amour voire d’affection, de l’indifférence, de l’interdit permanent à tout plaisir, le machisme du père, la soumission de la mère, la dépendance financière, les lieux de vie sordides et sales,

LA VIE POUR le toujours bien, toujours mieux, toujours plus.

LA VIE A L’ENVERS car l’enfance est normalement une période privilégiée où l’on est choyé, gâté, plein de vie et de découvertes de plaisirs alors que la vie d’adulte, aussi correcte soit-elle, est semée d’embuches, de difficultés personnelles de toutes natures….

En ce qui me concerne, j’ai le sentiment d’avoir inversé cet ordre des choses.

Propos recueillis par Dan Burcea

Danièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout, Éditions Les trois colonnes, 2020, 124 pages.