France Net Infos a repéré plusieurs citations d livre de Daniel Horowitz

LEIBOWITZ OU L’ABSENCE DE DIEU de Daniel Horowitz, une critique de Dominique Iwan

« Il n’est pas aisé de cerner l’approche philosophique de Leibowitz du judaïsme, parce que nous sommes confrontés au paradoxe d’un Juif orthodoxe qui en tant que rationaliste exclut toute idée d’intervention divine dans la Nature ou dans l’Histoire. En quoi, dans ces conditions, consiste la foi de Leibowitz ? »

C’est l’objet de l’ ouvrage écrit par Daniel Horowitz : Leibowitz ou l’absence de dieu, publié par les Editions l’Harmattan.

Daniel Horowitz est né en Suisse où il grandit au sein de la communauté juive. Passé la soixantaine il émigre en Israel où cet intellectuel autodidacte se consacre à l’écriture. Il pratique six langues et cultive une identité juive athée.

Interpellée par cette présentation de l’auteur j’ai voulu en savoir plus, en effet je partage avec lui ce particularisme qui fonde également mon identité de juive athée.

Pour ce faire l’auteur nous livre la parole de Yeshayahu Leibowitz qui se situe au coeur de deux questions primordiales : comprendre comment le monde fonctionne et savoir pourquoi il fonctionne ainsi. C’est surtout la deuxième question qui va nous préoccuper.

Mais d’abord qui est Leibowitz ? « Scientifique, philosophe il fut l’un des penseurs juifs les plus remarquables du XXè siècle. »

Daniel Horowitz a compris très jeune que le sens de la vie n’était pas une question à poser à d’autres qu’à soi-même. « Je n’ai jamais éprouvé de sentiment religieux … », pourtant le judaisme fait partie de ses racines c’est  à ce titre qu’il se livre à un exercice intellectuel passionnant.

Nous entrons dans le vif du sujet : « les religions, toutes les religions sont des formes d’idolâtrie. » et le judaisme rabbinique n’échappe pas à cette règle. Le rôle du judaisme a donc été  d’en diminuer la toxicité et de faire apparaitre « un Dieu transcendant, abstrait, absent et finalement selon l’auteur, inexistant … »

La pensée de Leibowitz juif orthodoxe s’articule autour du concept de valeur (…) l’homme dispose d’après lui du libre arbitre qui se manifeste par « ce qu’il veut »« Dieu n’a ni forme ni corps » dit Maïmonide, « on ne peut rien en dire, pas même qu’il existe » formule attribuée à Ben Schlomo Zalman (autorité rabbinique du XVIIIè siècle).

« Dieu invisible et indicible », on ne parle pas encore d’athéisme concept formulé vers la renaissance, mais les juifs sont sans doute les premiers a l’avoir pensé en empruntant la voie du monothéisme.

Pour comprendre la foi de Leibowitz ou tout au moins s’en faire une idée, l’auteur évoque les grands courants de la pensée juive, celle de Maïmonide philosophe juif du XIIè siècle déjà cité précédemment, qui réfute le surnaturel et la superstition, Yehuda Halevy qui représente un courant mystique juif, et Baruch Spinoza philosophe hollandais du  XVIIè siècle issu d’une famille juive marrane (donc forcée à la conversion mais continuant a pratiquer en secret). Il est l’un des premiers philosophes à avoir pensé une Cité ou la religion serait séparée de l’Etat.

Leibowitz voulait préserver la pratique religieuse tout en mettant fin à l’illusion d’un Dieu personnel, cette notion peut sembler paradoxale pourtant il répondait que « le judaisme n’est pas une croyance mais une exigence » (…) Pratiquer les commandements est pour Leibowitz un art de vivre qui ne suppose aucune intervention divine, quelle qu’elle soit, parce que c’est la pratique en elle-même qui est la contrepartie. »

Daniel Horowitz acquis à la lumineuse cohérence du philosophe nous indique à la fin de son livre que « l’héritage spirituel de Leibowitz réside peut-être en ce que le judaisme des origines n’a jamais été autre chose qu’une marche vers l’athéisme, et que dans ce sens le judaisme est un humanisme malgré tout ».

Et enfin, plus récemment dans une interview à Causeur, il nous confie (…) « Leibowitz rend à Dieu ce qui est à Dieu et au monde ce qui est au monde » (…). Cette vision implique une séparation radicale entre Etat et religion. »

Important ouvrage philosophique où je me replongerai certainement, car cerner la pensée complexe de Leibowitz, est un travail redoutable et sans doute audacieux, peut-être arriverai-je juste à donner l’envie de penser, de réfléchir comme son épigraphe en début de livre que je fais mienne « A mes petits-enfants, non pas pour qu’ils pensent à moi, mais pour qu’il pensent. »

L’écrivain Luc-Olivier d’Algange, fin lecteur de l’ambitieux ouvrage de Daniel Horowitz

Leibowitz ou l’absence de Dieu

Le livre de Daniel Horowitz, Leibowitz ou l’absence de Dieu, qui vient de paraître aux éditions de l’Harmattan, dans la collection « Ouverture philosophique », est de ceux qui requièrent immédiatement l’attention du lecteur, – pour peu que celui-ci attende d’un livre, non la confirmation de ses opinions ou de ses croyances, mais une aventure, voire une radicale mise-en-demeure.

Yeshayahu Leibowitz est un penseur inclassable: scientifique, philosophe, moraliste, voire théologien, mais de façon apophatique. Son œuvre récuse la notion même de spécialité, – et donc le conformisme méthodologique et académique qui limite toute spécialité, – afin de penser le paradoxe, et ici, en l’occurrence, le paradoxe suprême: comment être juif et, sans rien renier de sa tradition, penser l’absence de Dieu ?

Le mot paradoxe doit être pris au sens étymologique: être en marge de la doxa, de l’opinion commune, de ces assentiments grégaires qui tournent à l’idolâtrie et à la stupeur collective. Or, pour Leibowitz, le souci fondamental de la pensée, sa raison d’être, est d’échapper à l’idolâtrie, y compris à cette idolâtrie métaphysique qui ferait de l’Unique, du Dieu transcendant, une universelle administration de nos pensées et de nos actes et le prétexte à de nouvelles servitudes.

Le grand mérite de l’ouvrage de Daniel Horowitz est de montrer, en s’y impliquant, par quelles audaces et quels détours, la pensée de Leibowitz nous devient une permanente incitation à la disputatio, autrement dit à la pensée créatrice, ouverte. Ouverte, précisons-le, non sur un vague « indicible », mais sur la possibilité de dire autrement, de dire avec exactitude, hors de cette confusion sommeillante en laquelle se complaisent les systèmes et les idéologies.

Le grand mérite du livre de Daniel Horowitz, est de nous restituer la présence de Leibowitz, dans sa recherche et ses engagements, parfois contradictoires: présence drue, exigeante, hostile à nous conforter dans l’idée humaine que nous nous faisons de notre bien, dans la facilité de nos interprétations qui tournent toujours à la fabrication de nouvelles idoles.

Pour Leibowitz, en effet, les idoles les plus fallacieuses ne sont pas les anciennes idoles visibles, répertoriées, passées, obsolètes, muséologiques, classées, mais les idoles récentes, rassembleuses et planificatrices, qui sans cesse menacent de nous ressaisir, changeant de formes, alors même que nous croyons en être délivrés.

Daniel Horowitz suit, ainsi, étape par étape, le déploiement de  l’œuvre de Leibowitz dans son exigeante démystification, sans jamais se laisser à la facilité de conclure. Nos préjugés en prennent pour leur grade ainsi que nos illusions moralisatrices; celle, par exemple qui voudrait voir dans les Commandements bibliques le fondement de la morale « humaniste ». Un commandement, nous rappelle Leibowitz, n’a, par définition, rien d’humain, ni rien de moral.

La pensée aiguë de Leibowitz, son intelligence perçante, comme on le dit d’un regard, fera ainsi du signe de de feu de l’Alliance non un nouveau conformisme, une nouvelle idolâtrie, mais cette voie vers l’absence de Dieu qui n’est pas un athéisme confortable, et moins encore un matérialisme vulgaire, mais l’expérience du vide le plus radical, – d’où naît finalement, en fiat lux, toute pensée.

Luc-Olivier d’Algange

 

Daniel Horowitz écrit sur l’affaire Matzneff

Matzneff ou la question du consentement

Vanessa Springora  est une auteure et réalisatrice française,  actuellement directrice des éditions Julliard. Elle a récemment publié chez Grasset un récit autobiographique intitulé « Le Consentement », où elle raconte sa liaison avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle n’avait que 14 ans.

Le livre de Vanessa est clair, concis, et assez lucide compte tenu des circonstances. Elle se dit marquée à jamais de ce que Matzneff l’ait séduite, manipulée et mystifiée alors qu’elle sortait à peine de l’enfance. Elle explique qu’elle s’est donnée corps et âme à ce quinquagénaire parce que « jamais aucun homme ne l’avait regardée de cette façon », et parce qu’elle s’était « sentie désirée pour la première fois » . Il apparaît donc qu’elle reproche surtout à Matzneff de l’avoir déçue : « La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse. …si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière, si j’avais été, en somme, dans sa vie sentimentale, une exception. Comment ne pas lui pardonner, alors, sa transgression ? L’amour n’a pas d’âge, ce n’est pas la question », estime encore aujourd’hui Vanessa.

Ce n’est donc pas la transgression en elle-même qui semble avoir traumatisé Vanessa, mais plutôt la sensation d’y avoir être entraînée par un homme qui prétendait l’aimer  alors qu’elle estime après coup qu’elle n’a jamais été pour lui autre chose qu’un objet sexuel. Elle trouve que la partie  était inégale entre elle, fille à peine pubère, et cet écrivain célèbre qui se servait de son aura pour séduire. Mais Vanessa contextualise son histoire en précisant que  « dans les années soixante-dix, au nom de la libération des mœurs et de la révolution sexuelle, on se doit de défendre la libre jouissance de tous les corps. Empêcher la sexualité juvénile relève donc de l’oppression sociale et cloisonner la sexualité entre individus de même classe d’âge constituerait une forme de ségrégation. »

De nombreuses personnalités du monde intellectuel et politique étaient à cette époque-là favorables à la dépénalisation de la pédophilie. Cette revendication était même théorisée sur le plan philosophique, et soutenue  par Françoise Dolto, éminente psychologue qui faisait autorité dans le domaine de la pédiatrie. Vanessa rappelle qu’en   1977  « une lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes, intitulée « À propos d’un procès », est publiée dans Le Monde, signée et soutenue par d’éminents intellectuels, psychanalystes et philosophes de renom, écrivains au sommet de leur gloire, de gauche pour la plupart. On y trouve entre autres les noms de Roland Barthes, Gilles Modeleuse, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon »

Les mineurs en dessous d’un  certain âge n’ont pas le discernement requis pour consentir à des rapports sexuels. Mais c’est tout aussi vrai pour voyager, ou pour d’autres décisions normalement dévolues à la seule discrétion des parents. Dans ces conditions, comment appréhender ce cas où une mère bien sous tous rapports comme celle de Vanessa détermine en conscience que sa fille a atteint la maturité sexuelle, et que partant elle consente à ce que celle-ci batifole avec un adulte ? Nulle part dans le récit n’apparaît-il que la mère de Vanessa aurait été perverse ou malveillante. Elle est au contraire décrite comme une personne intégrée, sociable et travaillant avec sérieux pour assurer son quotidien.

Vanessa n’épargne pas sa mère dans son récit:  « Lorsque je traverse encore des phases de dépression ou des crises d’angoisse irrépressibles, c’est souvent à ma mère que je m’en prends. De façon chronique, je tente d’obtenir d’elle un semblant d’excuse, une petite contrition. Je lui mène la vie dure. Elle ne cède jamais, cramponnée à ses positions. Lorsque j’essaie de la faire changer d’avis en désignant les adolescents qui nous entourent aujourd’hui : Regarde, tu ne vois pas, à quatorze ans, à quel point on est encore une gamine ? elle me répond : Ça n’a rien à voir. Tu étais bien plus mûre au même âge ».

Le déchaînement médiatique qui s’abat sur Matzneff ces temps-ci fait preuve d’un silence assourdissant concernant la mère de Vanessa, alors que celle-ci porte pourtant la responsabilité d’avoir couvert cette relation.  Elle s’est limitée a exiger de Matzneff de ne pas faire souffrir sa fille, suite à quoi  quoi elle s’est accommodée de la situation. Elle invitait même Matzneff à dîner chez elle, et Vanessa décrit dans son livre ces repas bizarres où  ils étaient tous trois « à  table autour d’un gigot-haricots verts, presque une gentille petite famille…». Tout juste la mère veillait-elle  à ce que les grands-parents de Vanessa ne fussent pas mis au courant. Elle pensait qu’ils  « ne pourraient pas comprendre », ce qui laisse entendre qu’elle-même comprenait. Elle n’avait par ailleurs pas perdu tout contrôle sur Vanessa :  celle-ci passait beaucoup de temps avec son amant, mais revenait à la maison lorsque sa mère l’exigeait. Quand Matzneff proposa à Vanessa de l’accompagner aux Philippines sa mère refusa tout net.

Au bout de douloureux tiraillements Vanessa finit par quitter Matzneff. Elle s’en ouvre à sa mère, qui au lieu de s’en  réjouir « reste d’abord sans voix, puis lance d’un air attristé : « Le pauvre, tu es sûre ? Il t’adore ! »

Ce livre ne révèle rien de nouveau sur Matzneff en tant que tel, parce que lui-même a de tous temps relaté ses extravagances dans ses livres. Ce que nous apprenons, en revanche, c’est à quel point le consentement de la mère de Vanessa a été déterminant.  Sa participation, tout comme celle de son entourage, est patente.

Plus de trente ans après les faits la vox populi réclame des sanctions contre Matzneff, mais bizarrement épargne ceux qui, à commencer par la mère de Vanessa, ont été partie prenante ou complaisants. Alors de deux choses l’une : des sanctions pour tout le monde, ou pour personne. Il est peut-être plus raisonnable d’opter pour personne, parce que tout le monde, ça fait trop de monde.

Entretien de Daniel Horowitz avec Yaël König pour Studio Qualita

On peut revoir l’émission ici : https://www.studioqualita.com/single-post/2019/12/24/Aufildespages17—Daniel-Horowitz-premier-volet-d’entretien

Aufildespages#17 – Daniel Horowitz, premier volet d’entretien

 December 24, 2019

Yaël König

Daniel Horowitz est un écrivain autodidacte qui force l’admiration par l’étendue de ses connaissances et la profondeur de ses analyses. Yaël König le reçoit pour le premier de deux volets (deuxième volet : https://www.studioqualita.com/single-post/2019/10/08/Au-fil-des-pages-11—Daniel-Horowitz) d’entretiens, autour de son livre intitulé « Leibovitz » dans Au fil des pages sur Studio Qualita. 

Grand entretien dans Causeur pour Daniel Horowitz

Dans son livre Leibowitz ou l’absence de Dieu, Daniel Horowitz explore la pensée politique et religieuse – controversée en Israël – de Yeshayahu Leibowitz. En quoi consiste sa foi paradoxale? Entretien.


Causeur. Vous venez de publier Leibowitz ou l’absence de Dieu, un livre consacré à Yeshayahu Leibowitz, un scientifique et intellectuel israélien décédé il y a 25 ans, très controversé dans son pays et peu connu en dehors d’Israël. Pourquoi vous intéressez-vous à l‘homme et à sa pensée ? 

Daniel Horowitz. La pensée de Yeshayahu Leibowitz se situe au carrefour des deux questions les plus fondamentales que pose la condition humaine : comprendre commentle monde fonctionne d’une part, savoir pourquoi il fonctionne ainsi d’autre part. La science permet de trouver des réponses à la première de ces questions. La recherche scientifique est à la fois possible et infinie, parce que toute découverte ne fait au fond qu’ouvrir de nouvelles questions. Quant à comprendre le pourquoi du monde, ou plus simplement pourquoi il (et donc moi) existe, ou encore, en d’autres mots, à chercher à savoir si la vie a un sens, cette chose-là ne relève d’aucun savoir. Dès l’âge de raison j’ai compris qu’il était illusoire de s’en remettre à la religion pour tenter de résoudre cette énigme, parce que je savais intuitivement que le sens de la vie n’était pas une question à poser à qui que ce soit d’autre qu’à soi-même ; que la vie nous était donnée sans mode d’emploi ni sens, mais que nous pouvions lui en donner un à condition de le vouloir. Partant, l’homme a le devoir vis-à-vis de soi-même de se libérer de la contingence au moyen de sa volonté. C’est dans ce sens que le judaïsme de Leibowitz est un existentialisme et c’est pour cette raison que sa pensée m’intéresse et pourrait – je l’espère – intéresser d’autres. 

Vous inscrivez Leibowitz dans une continuité allant de ce que vous définissez comme le « projet juif initial » – le rejet de l’idolâtrie – en passant par la sublimation des sacrifices d’animaux par la prière et les déités par  monothéisme abstrait et aboutissant à l’athéisme. Pourriez-vous expliquer cette thèse ? 

Une déconstruction minutieuse du judaïsme démontre que la pensée juive des origines n’a jamais eu d’objectif autre que celui d’éradiquer l’idolâtrie. Sa fonction a été de graduellement remplacer les idoles par un Dieu transcendant, abstrait, absent, et finalement, selon moi, inexistant… C’est ainsi qu’existe dans le judaïsme une dialectique qui va de Moïse à Spinoza en passant par Maïmonide, dont l’aboutissement logique est l’athéisme. Cette conclusion n’est pas celle de Leibowitz – un juif croyant et pratiquant -, mais c’est néanmoins celle qui s’impose au travers de sa pensée si on pousse sa logique jusqu’au bout. 

C’est justement sa conception d’un Dieu extérieur et « indifférent » au monde qui n’apporte ni consolation ni réponse aux grandes questions de l’existence qui vous permet de s’en passer totalement. Cependant, une religion n’est pas uniquement une philosophie. En s’adressant à l’humanité entière (en principe) peut-elle faire l’impasse sur les besoins profonds – affectifs, psychologiques et sociaux – des croyants ? 

A la question de savoir si une religion peut faire l’impasse sur les besoins des croyants, la doctrine de Leibowitz est que non seulement elle le peut, mais qu’elle le doit.  Le judaïsme ne consiste pas à éluder les besoins des croyants mais à les transcender en leur faisant prendre conscience de la vanité de l’existence. Il n’est pas anodin de noter que parmi les 24 livres du canon biblique ce sont l’Ecclésiaste et Job qui figurent parmi les favoris de Leibowitz. La raison en est que l’absence de Dieu y est patente. 

Le Dieu de Leibowitz n’est ni complice des humains ni « pourvoyeur de services ». En tant que scientifique il défend une conception mécaniste du Cosmos et exclut toute intervention divine dans la Nature ou dans l’Histoire. Son Dieu est transcendant et ne fait donc par définition pas partie du monde qu’il créa, tout comme l’architecte ne fait pas partie de la maison qu’il construit. Leibowitz constate «qu’il n’existe aucune corrélation entre ce qui arrive [dans la vie] et le fait de pratiquer la religion. C’est une réalité empirique avec laquelle aucun être doué de raison ne peut être en désaccord ».

Pourquoi croyait-il donc en ce Dieu absent ? 

Parce que pour Leibowitz l’homme manifeste sa liberté ontologique en se défendant d’un monde contingent, absurde et dénué de signification. C’est pour cela que les 613 Commandements régissant la vie des Juifs ne servent pas à obtenir quoi que ce soit mais les pratiquer consiste en un art de vivre qui ne suppose aucune contrepartie, parce que c’est la pratique en elle-même qui est la contrepartie

Nous sommes confrontés à l’absurdité de l’existence, mais cette évidence nous interpelle, parce qu’il y a quelque chose d’incompréhensible dans le fait même que tout en faisant partie du monde, nous soyons en mesure de le trouver absurde. La matière inerte, le monde végétal ou animal trouvent-ils également le monde absurde ? Nous n’en savons rien, mais l’angoisse que nous éprouvons à l’idée même de l’existence est indissociable de notre humanité. 

Ainsi, ce n’est que quand l’homme parvient à la conviction que Dieu est absent du monde que se pose la question de la foi (on n’a pas besoin de croire dans l’existence du monde). Celle-ci est le fruit d’une décision, et non pas d’une Révélation (impossible par ailleurs car Dieu est extérieur au monde). Le paradoxe consiste en ce que la condition première qui fonde la foi est la certitude qu’il n’y a pas – et qu’il ne peut y avoir – de preuve de Dieu. C’est à partir de là, et de là uniquement, que la foi peut trouver une place dans la conscience humaine.

Pour vous Maïmonide, le scientifique et philosophe juif du 11-12e siècle a utilisé un double discours pour s’adresser au peuple d’un côté et a l’élite intellectuelle de l’autre. En conséquence, ses écrits « élitistes » et notamment le Guide des égaréssont ignorés par les écoles talmudiques et l’orthodoxie. Maïmonide avait-il tort de déguiser l’épouvantable vérité (la finitude et l’indifférence de Dieu) aux masses juives ? 

Maïmonide est un guide spirituel mais aussi un homme de pouvoir qui voit dans le monothéisme un rempart contre l’idolâtrie, en particulier pour les masses incultes. C’est ainsi qu’il enseigne que « la Torah invite le commun des mortels à croire certaines choses dont la croyance est nécessaire pour la bonne marche de la société, comme par exemple que Dieu est irrité contre ceux qui lui désobéissent, et qu’il faut donc le craindre, le respecter et s’abstenir de le contrarier. Il faut donc distinguer entre croyances “vraies” et croyances « nécessaires ». Afin que la foi des gens simples se maintienne, la Torah permet qu’ils observent les Commandements dans l’espoir d’une récompense et s’abstiennent de pécher par crainte de la punition ».

Que peut trouver un Français vivant en France 2020 dans la pensée de Leibowitz ?

Le mérite de Leibowitz est d’avoir fait un immense pas conceptuel en ménageant à Dieu un espace métaphysique en dehors du monde. Il rend donc à Dieu ce qui est à Dieu et au monde ce qui est au monde. Cette vision a des conséquences politiques : elle implique une séparation radicale entre État et religion. 

Pour Leibowitz l’Etat est un mal nécessaire qui n’a d’autre fonction que celle de régler les rapports entre citoyens. Il n’est pas là pour déterminer le bien ou le mal, le juste ou l’injuste, définir la morale ou décréter des valeurs. Par ailleurs Leibowitz estime que dans une démocratie il faut s’opposer à la censure sous toutes ses formes. Etant donné qu’il n’y a aucun moyen de déterminer qui est qualifié pour censurer quoi, à quel moment, et selon quels critères, la liberté d’expression doit être totale, y compris quand elle est heurte les âmes sensibles. Donner autorité à qui que ce soit de déterminer ce qui peut ou ne peut pas être dit ou montré est pour Leibowitz d’office et d’avance à exclure. 

Si on évoque sa pensée politique, il faut rappeler ses idées concernant ce qu’on peut qualifier de la « Nation ».   

Pour Leibowitz la notion du peuple relève d’une « conscience collective en référence à une continuité historique ». Un peuple est une entité intersubjective qui peut être une combinaison d’éléments ethniques, territoriaux, politiques ou linguistiques, mais n’a pas à argumenter de son aspiration à l’existence ni à s’en justifier ; il doit au contraire la défendre sous peine de disparaitre. 

A la manière leibowitzienne je dirais que la francité relève d’un sentiment d’appartenance à un peuple ancien pétri de grandeur et de souffrance, de magnificence et de déchéance, de conquêtes et de défaites, aussi bien sur le champ de bataille qu’au niveau de la pensée. Cette longue histoire a créé une conscience collective transmise de génération en génération par des Français de souche ou de nouveaux venus s’étant approprié la francité. A cela il faut ajouter que celle-ci est d’origine chrétienne, et que le nier serait l’équivalent de parler d’un triangle qui n’aurait pas trois côtés.

Breizh-Info recommande l’essai de Daniel Horowitz

Chronique littéraire. « Leibowitz ou l’absence de Dieu » de Daniel Horowitz

L’auteur est né en Suisse où ses parents s’étaient réfugiés pour fuir les nazis. Il est rentré ensuite à Anvers où il a travaillé jusqu’à sa retraite dans l’industrie diamantaire avant d’émigrer à 60 ans en Israël. Son dernier livre évoque la figure singulière de Yeshayahu Leibowitz qui fut l’un des penseurs juifs les plus remarquables du XX ième siècle. M. Leibowitz est né à Riga en Lettonie en 1903 et est mort en 1994 à Jérusalem.

  Il a commencé ses études en 1919 à Berlin où il a obtenu en 1924 un doctorat de chimie et un autre de philosophie. Il décroche ensuite en 1934 un doctorat de médecine avant d’émigrer la même année en Palestine où il enseigna la chimie organique, la biochimie et la neuropsychologie à l’université hébraïque de Jérusalem jusqu’à sa retraite en 1973.Il est connu pour des travaux sur la physique quantique. Après sa retraite il continua à enseigner la philosophie. Il fut aussi rédacteur de l’Encyclopédia Hebraïca pour laquelle il rédigea de nombreux articles tant scientifiques que philosophiques ou religieux. Ses prises de position contre l’occupation de la Cisjordanie, en faveur des objecteurs de conscience et sa déclaration en pleine invasion du Liban en 1982, dans laquelle il dénonçait l’existence d’une mentalité « judéo-nazie » lui valurent de solides inimitiés.

Quand il reçut le prix Israël en 1992 le Premier ministre de l’époque Yitzhak Rabin refusa de participer à la cérémonie de remise du prix. Pour autant, M. Leibowitz s’est toujours montré un fervent partisan du sionisme et du droit pour les Juifs d’émigrer en Israël. Il fut officier dans la Haganah pendant la guerre d’indépendance de 1948.

Le livre présente principalement la position de M. Leibowitz sur le rapport qui doit exister entre les hommes et Dieu. Sa pensée est fort complexe, mais on peut en première analyse estimer que M. Leibowitz est athée, car par rationalisme il exclut toute intervention divine dans la Nature et dans l’Histoire. Il est le premier penseur du judaïsme à appeler explicitement à renoncer à l’illusion de démontrer l’existence de Dieu. De même, il estime que la scène sur le Sinaï ou Jéhovah aurait donné les tables de la loi à Moïse ne se peut se concevoir que comme une allégorie. Pour lui la Torah n’est pas sainte car écrite par une main humaine. Il en est de même pour le mur des Lamentations.

Cela posé, M. Leibowitz est un commentateur pertinent et un disciple du grand penseur juif du XII ième siècle Maïmonide, même si son interprétation du judaïsme diffère quelque peu de la sienne.  Et paradoxalement, alors que M. Leibowitz affirme que Dieu est hors de ce monde, il préconise le respect des dix commandements et des lois particulières juives, même s’il est partisan de les adapter au monde moderne notamment en ce qui concerne le rôle de la femme.

Le livre de M. Horowitz ravira ceux qui, chrétiens, juifs ou musulmans essayent de comprendre les rapports entre les hommes et Dieu si tant est que celui-ci existe. Il présente clairement une pensée complexe et puissante d’un penseur original, digne continuateur de Spinoza et Maïmonide.

Christian de Moliner

Crédit photo : DR
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« Leibowitz ou l’absence de Dieu », une biographie philosophique par Daniel Horowitz

Vient de paraître, septembre 2019 – Ouverture philosophique, L’Harmattan

Pour le recevoir en service de presse / interviewer l’auteur Daniel Horowitz, merci de contacter Guilaine Depis 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com 

LEIBOWITZ OU L’ABSENCE DE DIEU

un essai philosophique de DANIEL HOROWITZ

En sa qualité de scientifique, de philosophe et d’érudit du judaïsme, Yeshayahu Leibowitz fut l’un des penseurs juifs les plus remarquables du XXème siècle. Doué d’un intellect hors norme, son savoir allait de la physique quantique à la pensée juive en passant par la tragédie grecque, la littérature, le jeu d’échecs, la peinture et la musique.

Né à Riga en Lettonie en 1903, Leibowitz obtint très jeune des doctorats dans diverses disciplines scientifiques ainsi qu’en philosophie. En 1934, il immigra en Palestine où il fut professeur de chimie organique, de biochimie, de neurologie, de biologie, de neurophysiologie, de philosophie et de pensée juive dans les Universités de Haïfa et de Jérusalem. Il fut aussi rédacteur en chef de l’Encyclopedia Hebraïca, où de nombreuses rubriques scientifiques, philosophiques, historiques et religieuses sont de sa main.

Il n’est pas aisé de cerner l’approche philosophique de Leibowitz du judaïsme, parce que nous sommes confrontés au paradoxe d’un Juif orthodoxe qui, en tant que rationaliste, exclut toute idée d’intervention divine dans la Nature ou dans l’Histoire. En quoi, dans ces conditions, consiste la foi de Leibowitz ? C’est l’objet de cet ouvrage.

Daniel HOROWITZ est né en Suisse, où ses parents s’étaient réfugiés lors de la Deuxième Guerre mondiale pour fuir l’occupation de la Belgique. Revenu à Anvers, il grandit au sein de la communauté juive. A l’âge de quinze ans, il entre dans l’industrie diamantaire et y fait carrière. Passé la soixantaine, cet intellectuel autodidacte émigre en Israël où il se consacre désormais à des activités diverses, dont l’écriture. Daniel Horowitz est un mélomane, amateur de ski et de littérature, pratique six langues et cultive une identité juive athée. 

En couverture : « La Pensée », Betty Horowitz-Winnik 

ISBN 978 – 2 -v 343 – 17615 – 4 

19 €