Guy Vallancien troque son costume de clinicien pour celui de philosophe dans Causeur

Guy Vallancien troque son costume de clinicien pour celui du philosophe

Il publie « À l’origine des sensations, des émotions et de la raison »

Dans son essai, À l’origine des sensations, des émotions et de la raison – sous-titré « J’aime donc je suis » – l’ex-urologue Guy Vallancien nous éclaire d’une lumière qui n’est pas exclusivement scientifique ou médicale. Le médecin nous parle des hommes comme un homme. Il troque son costume de clinicien pour celui du philosophe.


Cet essai est d’abord le récit d’une épopée. Guy Vallancien cherche à comprendre ce que l’homme recèle de mystères et de complexités avec, pour point de départ, rien de moins que le grand néant originel. Les questions d’actualité se mêlent, immanquablement, aux questionnements fondamentaux qu’il pose, sans toutefois verser dans un manichéisme infructueux. Il n’y a pas, en effet, le Bien technologique d’un côté face au Mal ancestral de l’autre. Son propos est bien plus nuancé et subtil. Qu’une intelligence artificielle advienne et soit, sans doute, logiquement supérieure à celle de l’homme est un fait avec lequel il nous faudra, à l’avenir, composer.

Il faut rendre à César ce qui appartient à César !

En revanche, et c’est là toute la portée de la réflexion : jamais une intelligence purement calculatrice, froide et désincarnée ne viendra détrôner la magistrature intellectuelle des hommes. Qu’on le veuille ou non, l’être humain ne sera jamais assimilable à un robot. Il faut donc rendre à César ce qui appartient à César et reconnaître en l’homme ce qui constitue son irréductible spécificité humaine.

Un traité de philosophie

Chemin faisant, Guy Vallancien ôte donc le costume du clinicien pour celui du philosophe. C’est contre une tradition solidement ancrée qu’il s’inscrit en faux. Refusant de considérer l’homme comme une machine, c’est contre le dualisme cartésien (et de beaucoup d’autres philosophes) que se dresse cet ouvrage. « Ce n’est pas parce que je pense que je suis, mais parce que je ressens que je deviens ». À la raison surplombante – « la raison est la seule chose qui nous rend hommes »(1) – défendue par Descartes, Guy Vallancien lui oppose un recours aux sens et un retour des sensations. L’homme n’est donc pas qu’un être rationnel que les sens trompeurs viendraient ébranler. Jetant un pont entre le ressenti et le devenir, cet essai prend des allures fermement existentialistes.

La liberté – puisque c’est bien, en filigrane, de cela dont il est question – est une chose qui demeure exclusivement humaine mais qui ne consiste toutefois pas à prendre le seul parti de l’entendement. C’est que l’intelligence, et plus généralement, la nature humaine sont bien plus que cela : « les post-humanistes méconnaissent totalement le rapport qui nous font exister, combinant le physique au psychique ».

Une réhabilitation du sensible

Il convient donc de « cerner l’Homme dans sa plénitude ». Et la sensibilité humaine est résolument partie prenante de cette plénitude. Bien qu’il n’y soit jamais question en tant que telle dans ce livre, c’est bien la sensibilité qui subsume les sens, les sensations, les émotions. Guy Vallancien nous explique alors que notre présent, du moins tel que les sujets vivants le perçoivent, est d’abord affaire de reconstitution des sens passés. L’homme est donc avant tout un être animé par un passé, un vécu, qui n’a cependant rien du déterminisme : « je m’invente sans cesse » (idée, par ailleurs, essentielle dans la question ontologique fondamentale chez Heidegger, rien de moins !). C’est précisément là que réside toute la subtilité de la nature humaine : la frontière est ténue entre l’expérience vécue et la liberté constitutive et originaire qui amène l’homme à se transcender lui-même et pour ses idéaux. L’être humain est donc définitivement irremplaçable car son existence propre n’est pas réductible à un algorithme.

Cette complexité est le corollaire même d’une sensibilité proprement caractéristique de l’homme. C’est qu’on ne demandera jamais à un robot de nous faire rire, pleurer ou de nous émouvoir : Bach, Chopin, Mozart ou Rembrandt étaient bien des hommes. De cette réhabilitation du sensible, c’est aussi une conclusion politique qu’il convient de tirer.

Guy Vallancien se fait le chantre légitime d’une « unicité de l’être ». Idée qui n’est pas profonde que par la formule. En effet, c’est en reconnaissant à l’homme toute sa dimension sensible que l’on substituera à l’individualisme délétère une individualité précieuse. C’est à se demander si, derrière les débats relatifs à l’intelligence artificielle ou à l’homme augmenté, il n’y aurait pas une forme de vanité des hommes de se faire à leur image. Mais la créature a toutes les chances de n’être qu’illusoirement la réplique du créateur, puisque les hommes sont tous, par définition, des êtres uniques et singuliers.

Préserver la spécificité humaine

La question n’est donc pas de savoir si les robots seraient possibles ou souhaitables, mais plutôt celle de la préservation d’une spécificité humaine, ou plus encore, d’une spécificité des hommes. L’auteur évoque l’indigence d’une « civilisation qui privilégie l’objet analysable au détriment du sujet insondable ». À cela, il oppose la « densité d’être » qui, elle, repose sur la complexité et la richesse de l’intrication des « variantes émotionnelles et créatrices ».

Au fond, ce qui façonne l’homme et l’humanité toute entière, ce sont d’abord les relations intersubjectives. Quid de l’amour, de l’art, du génie, de la beauté du monde, de l’histoire et de l’héritage dans une société devenue régie par la robotique ? Car « c’est en sortant de soi-même pour s’immerger dans la relation interpersonnelle (…) que l’on devient humain, profondément humain, intégralement humain ».  L’ancien praticien de confesser que tout médecin, quelle que soit la spécialité, demeure avant tout un peu psychologue. Le patient demeure avant tout un homme, et sera toujours plus réceptif à l’humanité de son interlocuteur qu’à l’austérité de sa technique.

A l’origine des sensations, des émotions et de la raison: J’aime donc je suis

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Yannick Urrien interviewe Guy Vallancien pour Kernews

Guy Vallancien : « Il y a des bribes de la proton intelligence dans les structures les plus rustiques de la nature. »

 Le professeur de médecine pionnier de la robotique médicale réfléchit sur la nature humaine

Guy Vallancien est professeur honoraire des universités, membre de l’Académie de médecine et de l’Office parlementaire de l’évaluation des choix scientifiques et technologiques, et président de CHAM (Convention on Health Analysis and Management) qui a pour objectif de réfléchir à la transformation des systèmes  européens de santé. Le professeur Guy Vallancien est aussi connu dans le monde pour être le pionnier de la robotique médicale. Dans son nouveau livre, il nous invite à réfléchir sur ce qui constitue l’homme, ce qui le rend singulier et précieux, face aux robots de l’intelligence artificielle. Cet ouvrage permet aussi de s’interroger sur l’avenir de l’espèce humaine face à l’émergence de l’intelligence artificielle. Guy Vallancien a accordé une longue interview d’une heure à Yannick Urrien. Diffusée en deux parties sur Kernews, elle est également disponible en vidéo sur le site de Kernews.

« À l’origine des sensations, des émotions et de la raison. J’aime donc je suis. » de Guy Vallancien est publié chez L’Harmattan.

Première partie de l’entretien avec Guy Vallancien

Deuxième partie de l’entretien avec Guy Vallancien

Kernews : Vous commencez par souligner que des êtres aussi incroyables et aussi perfectionnés que nous le sommes, ne sont finalement rien et, qu’à partir de rien, la rencontre entre le spermatozoïde et l’ovule produit cet être humain complexe qui réfléchit, qui s’inquiète, qui pense, qui aime…

Guy Vallancien : J’ai passé ma vie à opérer les corps, en pénétrant à l’intérieur de l’anatomie, qui est absolument superbe. Un cœur qui bat, c’est fascinant… J’ai voulu aller plus loin pour savoir qui nous étions et je me suis aperçu que nous ne sommes faits de rien puisque nous sommes à 99 % faits de vide, et non pas de matière. En plus, nous sommes à 70 % faits d’eau… Il est assez étonnant de voir qu’à partir de ce presque rien, on arrive à faire une machine aussi exceptionnelle, complexe et amoureuse…

Vous affirmez que l’homme est intrinsèquement bon…

Oui : si nous n’étions que méchants, nous nous serions tous descendus les uns les autres… Bien évidemment, nous avons des capacités de destruction et de méchanceté inimaginables, comme aucun animal n’en a : parce que nous pouvons faire le mal pour le mal, alors qu’un animal ne mord ou ne tue que parce qu’il en a besoin. Nous, par vengeance, ou par esprit tordu, nous pouvons parfois faire du mal. Mais quand on regarde l’histoire humaine, on va quand même vers le mieux. Lentement, mais sûrement. Des instances internationales tentent de gérer un peu mieux le monde et, si l’on voit d’où nous venons, je pense que, fondamentalement, la bonté prime sur la méchanceté.

Une vision politique considère que l’homme n’est pas bon et que l’État doit intervenir pour mettre tout le monde dans des cases, tandis que selon une conception plus libérale de la société, les imperfections vont se réparer. Vous faites partie de ce second camp de pensée…

L’auto-organisation, avec la sélection naturelle, sont les deux grands moteurs de la vie. Darwin n’a jamais parlé des plus forts, mais des plus adaptés. La preuve : les insectes ne sont pas les plus forts, mais ils seront là quand nous aurons disparu. Ces toutes petites bêtes que nous côtoyons en leur marchant dessus sont bien plus fortes que nous. Nous sommes sur une auto-organisation comme le sont les insectes sociaux, comme les abeilles ou les fourmis. La reine fourmi, en réalité, ne règne pas. Elle est juste là pour pondre tous les jours des millions d’œufs, c’est son seul rôle, elle n’a aucun pouvoir sur les autres. Et puis, vous avez les ouvrières qui assurent toute l’organisation, comme la nourriture et le lavage des lieux, vous avez les fourmis soldats et, en plus, vous avez 66 % de fourmis qui ne font rien !

C’est un peu le système fiscal français !

Exactement ! C’est très intelligent. La plupart des fourmis sont là pour se faire les ongles et se faire coiffer et, tout d’un coup, vous en avez une qui part parce qu’elle a faim, elle va revenir pour aller en chercher une autre, et ainsi de suite. On utilise finalement juste ce qu’il faut pour faire le maximum. Nous, les hommes, nous dépensons beaucoup pour peu de résultats. Les animaux, jamais. Ils utilisent le minimum d’énergie pour le maximum d’efficacité ! Les fourmis sont un peu les intermittents du spectacle, elles sont payées pour ne rien faire, jusqu’au moment où il faut faire… C’est la préfiguration du travail de demain puisque, avec la robotisation, on va voir disparaître un certain nombre de métiers et on va en créer d’autres. Probablement, nous aurons des employés qui seront utiles de temps en temps, pas toujours, mais qu’il faudra payer tout au long de l’année. C’est un peu le revenu universel et ce n’est pas une mauvaise idée…

Pourquoi les êtres faibles que nous sommes, par rapport à des gorilles, par exemple, sont-ils toujours là ? Est-ce notre capacité à communiquer qui a permis la transmission ?

Nous sommes un être assez médiocre, car, quand on regarde la nature, nous n’avons aucune capacité particulière. Nous avons de nombreuses lenteurs, des réflexes extrêmement lents par rapport à l’animal, mais nous avons deux éléments qui nous ont fait émerger : notre intelligence et notre capacité de collaboration. Tout cela est lié au langage. Les animaux communiquent. Il y a les chants d’oiseaux, le singe a un cri différent selon la nature de l’ennemi, c’est étonnant déjà, mais il n’est pas capable d’aller plus loin. Nous sommes dans une précision sémantique exceptionnelle et c’est ce qui nous a permis d’augmenter notre intelligence. Vous avez de l’intelligence partout depuis le début de la création. L’Occident rationaliste a défendu cela. Je descends un peu Descartes dans le livre, car considérer que les animaux sont des machines est une erreur monstrueuse. Descartes avait un chien qu’il adorait, mais il le considérait quand même comme une machine…

Il y a cette collaboration entre les humains, celle entre les humains et les animaux, celle entre les humains et la nature, mais aussi une collaboration entre les humains et le vide : c’est-à-dire, ce que l’on ne capte pas…

Nous sommes un certain nombre, aujourd’hui, notamment des philosophes et scientifiques américains et australiens, à penser qu’il y a des bribes de la proton intelligence dans les structures les plus rustiques de la nature, comme les atomes ou les particules qui jouent entre elles. Il y a des haines de particules comme il y a des amours de particules. Nous n’en avons pas la preuve scientifique, mais la science est un moyen exceptionnel de découvrir le monde. Je raconte que le monde est une sorte de saucisson et que la science le découpe en tranches pour voir à l’intérieur. Or, quand on découpe un saucisson en tranches, on ne peut plus le reconstituer, donc on a une perte d’informations… Je suis un scientifique, la rationalité est quelque chose d’important, mais au-delà, nous avons probablement des communications insoupçonnées avec des éléments sidéraux qui sont à des distances exceptionnelles. C’est un peu ce que l’on appelle l’intrication quantique.

En résumé, plus les scientifiques s’évertuent à tenter de démontrer que Dieu n’existe pas, moins ils arrivent à le prouver…

Je ne sais pas, mais je peux dire que plus l’on avance en science et plus l’on se pose de questions ! À chaque fois, on remet tout en cause quand on a découvert quelque chose qui permet de mieux cerner le monde. Nous sommes en recherche en permanence. Personnellement, je suis athée, mais je suis religieux dans le sens où je pense que nous sommes tous liés. C’est ce que disait Saint-François d’Assise dans son fameux cantique de Frère Soleil. Tout cela est vrai. On a coupé l’univers en minéral, végétal, animal et humain, et nous avons tort. Même le minéral peut nous dire des choses. Il est sans doute vivant, mais il vit sur des milliards d’années. Une montagne ou un glacier, cela bouge ou se transforme. Même la pierre peut nous dire quelque chose. Cela a un côté peut-être très oriental de ma part, mais je suis effectivement intéressé par ces philosophies de l’être, qui ne sont pas des philosophies de la norme et du fait scientifique, mais des philosophies cosmiques où l’homme est à l’intérieur d’un tout. C’est très asiatique et cela m’intéresse. Je ne suis pas allé dans un ashram voir des gourous, mais je me dis qu’il y a du vrai dans ces réflexions, face à notre Occident rationaliste.

Vous expliquez qu’il n’y a qu’une sorte de chimie qui nous permet, comme un logiciel, de capter des sons, de voir des couleurs, des images et de percevoir des sensations. En quelque sorte, l’humain a un logiciel identique chez l’émetteur et le récepteur, mais ce n’est pas un logiciel universel. Ainsi, si des extraterrestres débarquaient, peut-être ne nous entendraient-ils pas et ne nous verraient-ils pas comme nous sommes et, en plus, ils estimeraient que nous communiquons par la pensée… À l’inverse, ils se parleraient entre eux mais, comme nos fréquences ne sont pas conçues pour eux, nous estimerions qu’ils communiquent par la pensée…

C’est exactement cela. Je dis que le présent n’existe pas puisque, par nos sens, nous recevons déjà les messages avec retard. Le physique dicte notre pensée. Dans une salle de concert, j’entends les sons de l’orchestre avec un centième de millième de retard de seconde, le temps que les ondes arrivent. C’est la même chose pour la vue et ce que je vois est en retard par rapport à l’événement. Donc, je suis en permanence un être artificiel. Nous recevons les informations de nos cinq sens et nous les intégrons dans notre cerveau en reprenant les cartes mémoires que nous avons. C’est par la mémoire que je reconstruis le monde. En gros, je suis un être virtuel, même si l’on peut se toucher, mais il y a un côté virtuel dans notre présence consciente. Nous ne sommes jamais au présent, même en se touchant la main, donc la distance de l’influx à travers les nerfs me met déjà en retard. Nous sommes les imaginations de nous-mêmes et nous construisons notre monde qui n’est jamais le même. Nous sommes totalement différents et il n’y a pas d’être normal, puisque nous sommes tous des anormaux. L’homme normal n’existe pas, il y a un bipède, mais cela s’arrête là.

En analysant notre intelligence et notre conscience, vous en arrivez à la conclusion qu’il n’y a pas d’idiots sur Terre…

Il n’y a pas d’idiots sur Terre. Le quotient intellectuel est la plus belle des conneries, parce que ce n’est pas ce qui détermine un homme. Vous avez des êtres dont l’intelligence conceptuelle n’est pas importante, mais qui ont des capacités d’empathie et d’amour exceptionnelles. On est dans une chasse au quotient intellectuel, les Asiatiques sont en train de nous doubler, mais ce n’est pas cela qui fait le monde. Je refuse que l’on juge l’homme sur ses capacités d’intelligence mathématique et conceptuelle. Vous avez des êtres simples qui sont des amours de personnes capables de donner des choses que le plus intelligent des êtres Asperger, complètement renfermé, en train de se bouffer les ongles, sera incapable d’avoir. Pas la moindre réaction sociale…

Cela signifie que le chef d’État soucieux de ses semblables doit rétablir le poinçonneur de métro afin que chacun ait sa place…

Bien évidemment, chacun doit avoir sa place dans la société. Certaines personnes ont des pathologies fortes qu’il faut traiter, mais arrêtons de croire que le quotient intellectuel est le moyen de discriminer les hommes. C’est faux.

Dans vos travaux sur les origines de l’homme, vous citez la Bible et Dieu qui créa le ciel et la Terre. Dieu appela le sec terre et les eaux mer, puis arrive le troisième jour… Quand on rapproche ce texte des études scientifiques, on se dit que ce n’est pas très éloigné de la réalité…

Ce qui est tout à fait fascinant, c’est de regarder les grands mythes sumériens, chinois ou bibliques, car on s’aperçoit qu’il y a des vérités physiques incroyables. Le déluge, par exemple, a bien existé puisque la Terre a subi des millions d’années de pluie et c’est ce qui a fait les océans. C’est tout à fait étonnant. D’où viennent ces mémoires ? Probablement de choses qui ont été encodées chez des êtres minéraux, puis végétaux, avant d’être animaux. Tout cela est arrivé jusque dans nos mémoires. L’idée Inuit que la terre provient d’astéroïdes, tout comme l’eau, c’est passionnant parce que mes collègues astrophysiciens sont en train de le découvrir. C’est curieux de retrouver de telles vérités.

Vous allez plus loin en expliquant qu’il subsiste quelque chose de nous après notre mort…

Effectivement, lorsque nous mourons, ce sont nos formes qui disparaissent, mais nos éléments primaires, nos particules, persistent. Elles sont presque immortelles. Elles ont des milliards de durée de vie. J’ai peut-être en moi quelques atomes de Pol Pot, de Martin Luther King, d’Attila, de Mère Teresa ou de Nelson Mandela…

Mais certains étaient vivants de votre vivant…

Non, nous ne sommes pas dans le samsara. Ces particules partent dans la nature, les atomes se retrouvent partout, nous disparaissons en tant que formes, mais nos milliards d’atomes se retrouvent partout. Peut-être dans une forêt…

Vous ne croyez pas en l’âme, mais que reste-t-il de nos sensations ultimes ? En ce qui concerne le suicide, on dit que l’âme de la personne souffre éternellement après s’être donné la mort. Qu’en pensez-vous ?

Le suicide n’est pas pour moi une tare ou quelque chose de malsain. C’est même notre seule liberté, puisque nous ne choisissons pas de naître. Nous avons peu de choix dans la vie. Nous sommes très déterminés par notre famille, nos traditions et la société dans laquelle nous vivons, donc notre seule vraie liberté est le suicide. Je suis de ceux qui pensent que le suicide devrait être possible quand on sent que l’on a fini sa vie, avant de se retrouver dans un EHPAD à gâtifier avec d’autres pauvres vieux qui sont dans le même état sordide. Personnellement, je suis certain que je n’hésiterai pas. Nous devons pouvoir sortir le mieux possible de cette vie tout en laissant nos atomes à d’autres. Pourtant, même les personnes âgées qui défaillent ont encore des moments extraordinaires de convivialité et d’empathie.

Il y a le miracle d’aimer que nous partageons avec les animaux : tout cela à partir de rien…

J’aime donc je suis. C’est pour répondre à René Descartes, je pense donc je suis. Mais la pensée vient après les sensations et ce sont les sens qui font les sensations. Les sensations sont la récupération de l’excitation par les sens. Elles deviennent des émotions, puis on passe aux sentiments qui sont dans la durée, et on arrive progressivement à la raison. Cette raison est utile, mais elle a aussi un côté destructeur ; parce que si l’on ne pense que par la raison, on perd ce qui fait tout le reste de l’humain, qui est cette relation indicible qui fait que l’on s’aime sans se parler. C’est aussi un autre langage. Il est très étonnant de voir que l’on peut se retrouver en relation sans s’exprimer. Nous sommes également les seuls à écrire et à créer des écoles, ce que les animaux ne peuvent pas faire. À l’inverse, nous sommes des êtres très lents en termes d’émancipation : il faut des années et des années pour faire un adulte, sans doute parce que nous sommes aussi les êtres les plus complexes. Les sens sont prioritaires et précèdent la raison.

Vous abordez aussi la question des inégalités. Nous sommes tous différents, chaque être humain a sa place sur Terre, mais nous ne sommes pas égaux…

On peut reprendre la Déclaration des droits de l’homme qui stipule que tous les hommes sont égaux en droits, bien évidemment, mais lorsque l’on a dit cela, il n’y a pas d’égalité : il y a des grands, des petits, des gros, des maigres… Tout cela fait nos différences et heureusement ! Si nous étions les mêmes, ce serait horrible, c’est tout le problème de la perfection. Les transhumanistes rêvent de l’homme parfait qui aurait la puissance physique et la puissance intellectuelle, mais c’est débile parce que la perfection est une, donc nous serions tous les mêmes si nous étions parfaits. Ce qui est intéressant dans le monde, ce sont les différences.

La perfection n’est pas globale, un grand intellectuel peut aussi être un pervers, tandis que quelqu’un de très beau peut être très bête…

Heureusement, nous sommes tous imparfaits. Cela permet cette diversité exceptionnelle entre les êtres et nous tendons à mieux vivre ensemble. Mais la perfection est inatteignable. Je n’ai pas du tout envie de l’immortalité. Si je vivais dix mille ans, je m’emmerderais à mourir ! D’abord, parce que je pourrais tout faire, puisque j’aurais le temps, donc, le désir disparaîtrait. Puisque l’on peut tout faire, il n’y a plus de choix, donc il n’y a plus de désir. Ensuite, je me retrouverais, sauf cas particulier où il faudrait m’augmenter régulièrement, comme Cro-Magnon s’il était balancé demain à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle ! En effet, l’évolution c’est la mort et la transmission, mais pas la vie. Le temps de l’homme est limité et, si l’on allonge mon temps, je reste le même. Les sociétés les plus solides, celles qui resteront après nous, sont les sociétés qui vivent extrêmement brièvement, comme les insectes, tous ces animaux tout petits qui vivent parfois seulement quelques jours et qui mutent. Chaque individu est déterminé pour un temps donné.

Vous revenez sur la loi de la nature, les forts qui triomphent contre les faibles, ceux qui vivent dans le confort et qui ne se protègent plus. Des intellectuels font une analogie entre la chute de l’Empire romain et ce que vit l’Europe en ce moment. Sommes-nous dans une civilisation où l’Européen classique entend rester passif dans son confort pendant que celui qui arrive, plus fort et plus malin, entraîne un changement de civilisation ? Que pensez-vous de cette théorie ?

C’est une question majeure à laquelle je n’ai pas de réponse aujourd’hui, mais une inquiétude très forte. Nous sommes dans un trou d’air, avec cet Occident européen et chrétien, que l’on a refusé de reconnaître au niveau européen alors que ce sont nos racines. Nous sommes arrivés à un niveau de qualité de vie exceptionnel par rapport aux autres êtres humains. Nous sommes des assurés sociaux, banalisés, puritanisés… Donc, on n’a plus envie de vivre… Si vous demandez à un jeune de 18 ans pour quelle cause il serait prêt à mourir, il serait incapable de répondre… Auparavant, nous étions confrontés à des dangers physiques. Quand j’étais jeune, je me serais battu contre le communisme… Aujourd’hui ,on ne sait plus.

Alors, inversons la question posée à ce jeune de 18 ans : tu ne sais pas pourquoi tu serais prêt à mourir, mais sais-tu pourquoi tu as envie de vivre ?

Il n’y a pas de réponse non plus. Si c’est pour avoir des télévisions et le dernier iPhone, tout le monde en a marre… Donc, on voit bien que nous sommes dans un trou, dans un moment extrêmement difficile. Une Europe qui se délite politiquement et une absence de soif d’être. Après nous le déluge… Nous sommes agrippés sur nos acquis et nous allons le payer très cher. Quand on voit la puissance évolutive de la Chine, c’est inimaginable ! Trump est ce qu’il est, mais l’Amérique résiste, elle reste la première puissance militaire du monde et, en termes de technologie, elle est encore la première. Et nous, nous n’avons aucun géant du numérique à mettre sur le marché… Nous avons soi-disant les meilleurs ingénieurs, c’est vrai,et  les meilleurs techniciens, c’est vrai. Mais on nous les pique et nous sommes incapables de créer des géants mondiaux du numérique.

Vous soulignez que l’intelligence humaine n’est absolument pas conçue comme l’intelligence artificielle : dans l’intelligence artificielle, on multiplie des couches avec des informations nouvelles, c’est de l’auto-apprentissage, alors que l’intelligence humaine n’est pas basée sur l’auto-apprentissage…

Si vous voulez un ordinateur capable de faire la différence entre un chat et un chien, il lui faut des millions d’images, alors qu’un gamin de 18 mois a déjà compris cela. Nous avons des capacités intégratives exceptionnelles et le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur. L’intelligence artificielle est un mot absurde ! Il a été créé en 1956, lors d’un congrès aux États-Unis, parce que les chercheurs de l’époque se sont dit que cela ferait du buzz et que cela leur permettrait d’avoir des moyens financiers. En réalité, nous sommes dans l’imitation artificielle. Bien sûr, la machine calcule plus vite, sur des masses de données beaucoup plus importantes, mais elle n’a aucune intuition. Elle n’aime pas, donc elle est froide. Je voudrais la machine à côté de moi pour faire les calculs : à côté, pas dedans. Je ne veux surtout pas recevoir des puces électroniques pour augmenter mes capacités neuronales, sinon je deviendrais l’objet de celui qui m’aura mis la puce, ou la victime des pirates. Quand je vois des gens qui veulent se faire greffer des puces RFID, je leur dis qu’ils rentrent dans un truc terrible et qu’ils ne seront plus eux-mêmes.

Puisque nous avons déjà cité la Bible, on retrouve cet avertissement sur la marque de la Bête…

Il faut être très prudent, comme dans toute activité humaine. Vous êtes entre le Yin et le Yang, c’est la même chose avec l’énergie atomique, dont je me sers en tant que médecin mais, en même temps, cette énergie considérable peut détruire la planète. Lorsque Robert Oppenheimer a fait exploser la première bombe atomique, il a vu le nuage s’élever, il a pris peur et il a cité la Bhagavad Gita sur le destructeur des mondes et le créateur de la mort. Nous sommes toujours entre le bien et le mal et, comme nous sommes des êtres de bien, même si nous sommes capables de monstruosités épouvantables. Il faut faire attention au numérique car ce sont des immenses dangers si l’on ne sait pas s’en servir. Il faudra apprendre aux enfants à utiliser ces éléments qui ne relèvent pas de la vérité. Ce n’est pas parce que c’est dans l’ordinateur que c’est vrai. Donc, il va falloir développer l’esprit critique.

Certes, mais face à cela, certains intellectuels commencent à alléguer que l’écriture ne sert plus à rien, puisque bientôt tout va se faire via des commandes vocales…

Oui, mais l’écriture va bien au-delà du simple fait de calligraphier des mots, c’est un apprentissage intelligent, c’est de l’art… Donc, il faudra conserver le fait de savoir écrire. Moi-même, à force de taper sur un ordinateur, j’écris de plus en plus mal. Il ne s’agit pas de passer pour un vieux débile qui s’accroche au passé, mais nous aurons à garder un certain nombre de ces déterminants, tout en acceptant les outils de la modernité.

On ne sait plus écrire, mais on manifeste pour le climat… À la fin de votre livre, vous évoquez l’actualité et ces défilés de lycéens contre le réchauffement climatique…

Cela me désole, cela m’inquiète… Bien sûr que la Terre se réchauffe ! De toutes façons, nous sommes condamnés à disparaître : à 500 millions d’années, les océans seront à plus de 100 degrés, donc il n’y aura plus de vie humaine, à l’exception de quelques micro-bactéries. Mais nous disparaîtrons ! Tout cela a un côté surfait. On retrouve toute l’extrême gauche militante. En réalité, nous n’avons qu’une solution : c’est de nous barrer ! Il est absurde de penser que la Terre ne se réchauffera pas. Nous disparaîtrons; C’est terminé, donc, on doit partir au-delà du système solaire qui va exploser. Mais dans quelles conditions ? Nous devons nous transformer complètement pour accepter des conditions spatiales inimaginables. Comment a-t-on évolué par rapport aux hommes qui vivaient en Mésopotamie ou en Chine ? Sur le plan anatomique, on n’a pas évolué. Sur le plan intellectuel, ces hommes et ces femmes avaient des capacités de sentir que nous avons perdues. Nous avons perdu beaucoup de nos sens. Je ne suis pas sûr que l’on ait tellement évolué…

Vous décrivez un monde à la Walking Dead où chacun erre dans un monde en miettes, hagard, en ne s’inquiétant que de son propre sort…

Nous sommes de plus en plus individualistes, c’est le vrai problème de notre société. Il a fallu passer de sujet du Roi à citoyen de la République. Les Lumières ont été un progrès incontestable dans l’affirmation de la primauté de la personne humaine, mais nous sommes passés de la personne à l’individu et nous sommes dans une société où l’on n’a que des droits et plus de devoirs : on fait ce que l’on veut, quand on veut, et on emmerde le reste du monde ! On entend cette phrase : « Mon corps m’appartient… ». En réalité, non, nos corps ne nous appartiennent pas. Ils ont été faits par d’autres et ils disparaîtront. Donc, je suis très frappé de voir cette société qui se délite sous l’effet de l’individualisme. À côté de cela, vous avez toutes ces sociétés asiatiques, notamment en Chine, depuis la plus haute Antiquité, où l’homme est pris dans le cosmos et n’existe quasiment pas. Dès qu’il bouge un peu, il ne faut pas qu’il dérange. On voit bien que c’est le groupe qui compte, et non pas l’individu. Si vous regardez un tableau chinois, vous verrez de grandes montagnes, avec des arbres et des nuages, la montagne représentant l’empereur, et une rivière un peu tumultueuse, avec une barque noire et un tout petit bonhomme : c’est l’homme au milieu du cosmos, qui ne doit pas déranger. Si l’on compare cette œuvre d’art chinoise à nos tableaux du XVIIIe siècle, c’est tout autre chose : on voit le Roi avec sa couronne, il est glorieux, triomphant, et la nature est derrière. On voit bien que l’homme occidental a voulu dominer la nature, alors que l’homme oriental ne la domine jamais. Les Chinois détestent la guerre, ils ne veulent jamais entrer en conflit, ils attendent que l’autre s’affaiblisse… Tout cela pour dire que l’homme occidental doit revenir à plus de collaboration, plus de partage et plus de vie sociétale. Finalement, les Gilets jaunes dans les carrefours, c’était un peu cela, cette volonté de se retrouver autour d’un feu… On retrouvait les hommes de la Préhistoire. C’était le ras-le-bol d’être devant la télévision ou dans un open space… Je ne parle pas de ceux qui continuent à faire les cons, mais de la première vague des Gilets jaunes, qui m’a frappé : « Nous voulons vivre ensemble, laissez-nous vivre, ce n’est pas à l’État de nous dire d’en haut ce qu’il faut faire quand on est en région ». J’ai trouvé cela tout à fait intéressant.

Vous affirmez que les sociétés que l’on croit être les plus désorganisées arrivent à s’organiser naturellement…

Je parle des sociétés, mais pas des foules qui sont brutales et dangereuse. Comme nous sommes intelligents, nos sociétés ont besoin de chefs, ce que n’ont pas les sociétés animales. Les fourmis sont capables de construire des structures extraordinaires, avec des qualités d’habitats inimaginables. Il fait toujours 27 degrés dans une termitière, c’est exceptionnel. La masse est capable de bouger mais, quand on regarde l’histoire, ce sont toujours des individus qui ont bouleversé les sociétés. Pas forcément des grands noms politiques.

Facebook, est-ce une sorte de reconstitution de mouvements de foule ?

C’est une poubelle ! J’ai quitté Facebook. Cela m’agace de voir les copains photographier leur plat dans un restaurant… Cela veut dire qu’ils ne sont pas capables de parler à leur voisin : on est plus copain avec celui qui est à 10 000 kilomètres, qu’avec son voisin de palier… On délire complètement. En même temps, cela permet aussi de se regrouper pour des actions utiles. Mais aujourd’hui je trouve que Facebook va trop loin. Aux États-Unis, la révolte gronde, on se pose la question du démembrement des GAFA. Ces entreprises planétaires qui débordent les États devront être contrôlées demain. Elles ne paient quasiment pas d’impôts, elles font la pluie et le beau temps, et les politiques leur courent après. Nous ne ferons pas l’impasse d’une grande conférence sur ces technologies, sur la robotique, sur l’intelligence artificielle et sur la génomique, de façon à entendre ce que disent les Asiatiques sur ce sujet. Et c’est totalement différent de ce que nous disons. Nous n’avons pas la même philosophie. J’ai proposé au président de la République, Emmanuel Macron, d’organiser une telle conférence en France, la première COP Digitale. J’attends sa réponse.

Le Quotidien du Médecin a bien lu l’essai magistral de Guy Vallancien

Anne Bayle-Iniguez
www.lequotidiendumedecin.fr
« J’aime donc je suis » : le nouveau livre érudit du Pr Guy Vallancien
Quiconque a croisé le Pr Guy Vallancien ne peut oublier la malice qui habite le regard de ce grand enfant prodige de 73 ans, qui signe cet été un nouveau livre sur une de ses marottes : disséquer l’être humain.
Dans ce nouvel opus de quelque 250 pages, le célèbre urologue et membre de l’Académie de médecine s’interroge sur la nature humaine à l’aune de l’intelligence artificielle, de la robotique et de la génétique.
Prenant Descartes à contre-pied, le médecin l’affirme :
diligo ergo sum
, j’aime donc je suis. C’est précisément la capacité d’aimer, de ressentir, de tisser des liens qui sépare l’Homme de la machine, cet « ogre numérique», qui, « bête comme il est, incapable de partager les fulgurances et les amitiés » qui animent l’être humain, ne pourra jamais restreindre la liberté de ce dernier.
Les « cons » à la casse
Dithyrambique dès qu’il s’agit d’évoquer l’Humain – le cerveau et le corps surtout –, cette « exceptionnelle machine à produire des liaisons muettes, de la folie créatrice, de l’amour indicible », Guy Vallancien l’est tout autant pour expédier à la casse les « cons », les « enragés du toujours plus quantitatif » et les «apôtres de la raison ». Son admiration pour l’humanité n’en fait pas pour autant un prosélyte aveugle.
« L’intelligence collective humaine n’intervient finalement qu’à de rares moments en bouffées éphémères, alors que la bêtise et la cruauté des foules sont terrifiantes », assène-t-il.
De l’infiniment petit à l’infiniment grand, le médecin raconte sa fascination pour la bactériologie comme pour la cosmogonie.
« Nous sommes les fils et filles des étoiles qui possèdent les mêmes molécules que nous tous. Éléments de matière se mobilisant dans des trajectoires temporelles et spatiales variées, étroitement reliées les unes aux autres au travers de flux innombrables que nous captons sans pouvoir en définir clairement leur nature ni en interpréter les messages. »
À méditer sur la plage.
«À l’origine des sensations, des émotions et de la raison, J’aime donc je suis», du Pr Guy Vallancien,
L’Harmattan, 248 p., 25 euros

Infirmiers.com sélectionne le livre de Guy Vallancien

A l’origine des sensations, des émotions et de la raison

A l’origine des sensations, des émotions et de la raisonL’Homme dut mettre en avant toute son intelligence et ses exceptionnelles capacités de communicant pour vivre et se développer. Créés avec les mêmes atomes que le reste de l’univers, nos corps furent à l’origine de l’éclosion d’un état de conscience supérieure nous faisant les êtres vivants les plus égoïstes et les plus méchants comme les plus empathiques et les plus sociables. Mais l’irruption fracassante de l’intelligence artificielle, de la robotique et des techniques génétiques rebat les cartes en nous obligeant à repenser notre propre nature humaine. Une augmentation de nos capacités ne répondra en rien à l’espoir d’un approfondissement de nos êtres en quête d’harmonie.

Si nous ne savons pas d’où nous venons, ni où nous allons sauf à croire le ciel, tentons au moins de comprendre de quoi nous sommes faits…

• A l’origine des sensations, des émotions et de la raison, J’aime donc je suis, Guy Vallacien, L’Harmattan, mai 2019, 25 €.

 « des êtres d’émotion, d’attention et de collaboration, depuis les éléments galactiques les plus lointains jusque dans les plus petits recoins de notre anatomie… »

Guy Vallancien, A l’origine des sensations, des émotions et de la raison

Vaste programme ! Le livre du professeur honoraire de 73 ans Guy Vallancien est une gageure. Son auteur est chirurgien urologue et pionnier de la robotique chirurgicale en France, membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie nationale de chirurgie, fondateur de la Convention on Health Analysis and Management et de l’École européenne de chirurgie, membre de l’Office parlementaire de l’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Beaucoup d’éminent titres pour un ambitieux essai qui ne vise – pas moins – qu’à retracer la lignée, des particules subatomiques à la conscience compassionnelle humaine.

L’être humain n’est qu’un maillon d’une chaîne et évolue par mutations pour s’adapter sans cesse à l’univers qui change. Sa visée est la vie, tout simplement, l’élan qui pousse sans raison, juste parce que le vital est ainsi fait. Ceux qui croient peuvent aller au-delà, pas le scientifique qui se limite à constater ce qui est. La vie se développe et se répand par autonomie, fraternité et auto-organisation. C’est ainsi de la cellule à l’homme, et l’animal sapiens ne fait exception que parce qu’il va encore plus loin, ajoutant la compassion.

Notre état de conscience supérieur nous permet d’être méchant gratuitement, mais aussi plus sociable que les espèces animales, dépassant la « loi naturelle » (concept humain) qui fait du plus apte le survivant par excellence. Notons cette réflexion qui nous vient à la lecture du livre : les Américains en sont restés à la loi du plus fort, ce qui rend leur égoïsme implacable et puissant ; mais les Européens sont peut-être en avance dans l’Evolution de la conscience, puisqu’ils donnent à la compassion et à l’entraide une valeur supérieure. L’auteur ne le dit pas car son essai manque de clarté. Il veut trop embrasser et mal étreint. Ses huit chapitres sont inégaux, les premiers utiles en ce qu’ils retracent brillamment la genèse de l’éclosion humaine depuis les origines de l’univers, avec forces références et exemples, les suivants touffus et parfois inutilement polémiques.

La robotique et ladite « intelligence » artificielle (qui n’apparaît que comme la programmation intelligente des concepteurs humains) viennent comme un cheveu sur la soupe et l’auteur ferraille avec les admirateurs et autres croyants de l’humanité « augmentée ». Faut-il « repenser » notre nature humaine comme il le prône ? Notre savant retrouve benoitement les trois étages de l’humain que les Antiques, puis Pascal (les trois ordres) et Nietzsche (chameau, lion, enfant) entre autres, distinguaient déjà : les sensations, les émotions, la raison – avec la charité (Guy Vallancien dit la compassion) en supplément d’âme ou comme propriété émergente de la raison sociale.

S’agit-il d’un essai polémique contre l’IA et les néo-croyants du Transformisme ? S’agit-il d’un essai de scientifique pour tracer une philosophie de l’évolution humaine ? On ne sait trop. Les propos rigoureux, étayés d’exemples de recherches, voisinent avec des raccourcis critiques sur l’actualité et un chapitre 7 incongru sur la bêtise en réseau. « Que reste-t-il dont j’aurais la certitude ? Pas grand-chose ! » avoue-t-il p.233 dans son trop délayé « Point d’orgue » en guise de conclusion. Le livre n’est pas abouti et c’est dommage, car le lecteur est frappé par d’excellentes remarques ici ou là.

Tel le « séquençage de centaines de jeunes Chinois ‘surdoués’ au QI de plus de 130 pour y rechercher le secret d’une intelligence dite supérieure à transmettre aux autres (chinois, bien-sûr), comme semble y travailler l’équipe du Beijing Genomic Institute de Shenzhen ? Course absurde au toujours plus. Quand on aura mesuré le QI des cons à 120, les QI moyens seront à 180 et les supérieurs à 250. Qu’aurons-nous gagné ? Une augmentation du nombre d’individus atteints du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui se caractérise par des difficultés significatives dans les interactions sociales »p.103. Sans compter que « le QI » ne mesure que la conformité des esprits au formatage des tests et ne préjuge en rien de « l’intelligence » au sens global de la faculté à s’adapter à tout ce qui survient.

Quant à « la conscience », dont les religions du Livre font un souffle de Dieu, elle « serait consubstantielle à la matière depuis l’origine de l’Univers, l’esprit émergeant progressivement des appariements particulaires, du bouillonnement moléculaire, des interactions chimiques et des collaborations biologiques » p.146. L’humain apparaît donc comme un être émergeant de la masse vivante, pas un dieu tombé sur la terre ; nous sommes fils des étoiles et non d’un Être mythique, projection machiste du Père et Mâle dominant, élu maître et possesseur de tout ce qui vit et pousse sur la planète. Les Idées pures platoniciennes ne sont qu’une image mentale et le « je pense donc je suis » cartésien doit être remplacé par le « je ressens donc je deviens » pour se sublimer en « j’aime donc je suis » – qui forme un meilleur titre que le trop pesant A l’origine des…

Car par la génétique, la physiologie et la culture, nous, être humains, sommes avant tout « des êtres d’émotion, d’attention et de collaboration, depuis les éléments galactiques les plus lointains jusque dans les plus petits recoins de notre anatomie… » p.248. Ce qu’aucun algorithme ne pourra jamais devenir.

Guy Vallancien, A l’origine des sensations, des émotions et de la raison – J’aime donc je suis,L’Harmattan 2019, 248 pages, €25.00 e-book Kindle €18.99 

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com