Kathya de Brinon reçoit Gérald Wittock et Roberto Garcia Saez dans son émission

Entretien avec Gérald Wittock : « Le féminisme a du bon pour autant qu’il respecte l’hominisme »

Entretien avec Gérald Wittock : « Le féminisme a du bon pour autant qu’il respecte l’hominisme »

Gérald Wittock est un auteur-compositeur. Né à Rome en 1966, il voyage depuis son plus jeune âge, ce qui lui permet de parler couramment six langues. En 1992, il crée sa maison d’édition et de production audiovisuelle. En 2005, il monte son propre label, NO2 Records. En 2011, il s’installe à Marseille et il se consacre à l’écriture, après avoir parcouru le monde. Je l’ai rencontré au Petit-Benoît, à la place habituelle de Marguerite Duras. On a discuté de son premier roman, Le Diable est une femme (Editions Vérone, 2022), ce qui nous a entraîné sur les pentes dures de l’idéologie néo-féministe actuelle, et de cette curieuse époque de revendications en tout genre et de diabolisation.

Entretien

Votre livre est un roman divisé en quatre nouvelles, et dont le titre est pour le moins cocasse, et surtout un brin provocateur, Le Diable est une femme. On imagine sans mal le clin d’œil à l’idéologie dominante et néoféministe, qui cherche systématiquement à discréditer le « mâle blanc dominant de cinquante ans » auquel on affuble tous les maux modernes. Pourquoi ce choix ?

Gérald Wittock : Je ne me retrouve pas dans cette société qui fait progressivement marche-arrière et qui anéantit les avancées importantes des idées progressistes et libertaires que nos parents ont défendues à coups de pierres en mai 68. Sans faire de la philosophie politique, que je laisse aux spécialistes du genre, bien plus érudits que moi, je me bats, avec comme arme le second degré et la légèreté de ma plume, contre l’autoritarisme de l’État et d’une Presse à sens unique, qui le sert en épousant et promouvant l’idéologie d’une minorité bienpensante, au mépris de la majorité silencieuse.

Le féminisme a du bon, pour autant qu’il respecte l’hominisme. Je rejoins Joseph Déjacque dans son pamphlet De l’Être-Humain mâle et femelle – Lettre à P.J. Proudhon publié en 1857 : « L’émancipation ou la non-émancipation de la femme, l’émancipation ou la non-émancipation de l’homme : qu’est-ce à dire ? Est-ce que – naturellement – il peut y avoir des droits pour l’un qui ne soient pas des droits pour l’autre ? Est-ce que l’être-humain n’est pas l’être-humain au pluriel comme au singulier, au féminin comme au masculin ? Est-ce que c’est en changer la nature que d’en scinder les sexes ? Et les gouttes de pluie qui tombent du nuage en sont-elles moins des gouttes de pluie, que ces gouttes traversent l’air en petit nombre ou en grand nombre, que leur forme ait telle dimension ou telle autre, telle configuration mâle ou telle configuration femelle ? ».

Je me sens néo-féministe, au sens strict du terme, mais pas pour ses dérives qui conduisent à la haine des hommes et desservent les femmes, puisque j’accepte les différences biologiques entre les sexes, et que je vénère leur complémentarité plutôt que de prôner une quelconque égalité ou supériorité d’un sexe sur l’autre. Je pourrais également me qualifier de néo-antiraciste, puisque je respecte les différences biologiques entre les races, et que j’épouse leurs richesses culturelles et sociales plutôt que d’imposer une illusoire et appauvrissante supériorité de couleur.

Mais je ne cherche nullement à discréditer qui que ce soit en général. Surtout pas le mâle blanc dominant de cinquante ans sur qui, effectivement, la société actuelle, hypocrite et bienpensante, n’hésite pas à tirer. Et pas à blanc, à boulets rouges, surtout quand il a été blessé. Les médias, et donc ceux qui les suivent et les font vivre, retrouvent un malin plaisir ancestral à le lapider sur la place publique. Pourquoi ne juge-t-on pas ces hommes, ou ces femmes, en respectant la présomption d’innocence, entre les quatre murs d’un Tribunal ? Pourquoi tant de publicité gratuite aux dépens des suspects, des coupables et, inévitablement, des victimes (qui parfois s’enrichissent de cette nouvelle et inespérée célébrité) ? Le bourreau, la Presse encouragée par ses lecteurs avides de cancans, ne devient-il pas criminel par la même occasion, en détruisant inutilement la vie d’un homme (ou d’une femme) et de sa famille, en les jetant ainsi en pâture ?

Fort heureusement, je ne traite que de certaines individualités, qui se sont comportées en véritable diablesses, et sur qui je me permets de cogner, en respectant leur anonymat, par lâcheté ou bienveillance, avec des mots bien choisis, qu’elles seront les seules à savoir qu’ils leur sont adressés.

Vous m’avez dit que vous veniez de l’univers de la musique, ce qui se retrouve bien dans la musicalité de votre style, ainsi que le métier de votre personnage principal. Votre roman commence par les 7 vies des chats, ce qui vous permet d’introduire les 7 villes que traversera votre narrateur, de Rome à Paris, en passant par Anvers, Marseille ou encore Londres. Peut-on dire que votre roman soit autobiographique ?

Quel roman n’est pas autobiographique ? En écrivant Le Diable est une Femme, j’ai voulu parler de l’Amour, en latin, l’Amor. Et quand on pense, qu’on écrit ou l’on dit « Je t’aime. », on se met d’abord et inévitablement en avant. Autant le premier Acte s’attarde sur le « Je », la vie d’un héros qui me ressemble étrangement et qui porte mon prénom et son diminutif, autant le deuxième Acte est son contraire, axé sur le « t » apostrophe, le « toi » qui m’habite et que j’abrite, ou plutôt, l’image reflétée à travers son miroir. Un antihéros qui ne me ressemble pas et qui ne partage ni ma vie, ni ma religion, ni mes préférences sexuelles. Et pourtant, nous sommes complémentaires et nous nous allierons dans une cellule de la prison des Baumettes, à Marseille. C’est le yin et le yang. La complémentarité que l’on retrouve dans toutes les différences et que l’on essaye de porter en soi. Dans le troisième Acte, je recherche la fusion du mot « aime ». Je m’amuse à inverser les sexes, les complémentarités, afin d’essayer de mieux les unir et de comprendre l’être humain. Au bout du compte (et du conte), la femme n’est pas meilleure que l’homme. Ils s’attirent l’un à l’autre et se repoussent comme des aimants, comme des amants, en fonction de leur polarité du moment. La femelle et le mâle cohabitent sur terre, comme le bien et le mal. Enfin arrive le quatrième et dernier Acte. Il symbolise la souffrance et le diable. Le point final. La mort. La boucle est bouclée. Je(Acte I) t’ (Acte II) aime (Acte III) . (Acte IV).

Vous nous racontez les affres de l’amour rencontrés par votre narrateur avec Eva, ce qui rappelle inévitablement la première femme de l’humanité, mais d’autres femmes défilent dans ce récit. Les femmes et les villes alternent au point de croire que ce texte est une ode au féminin, n’est-ce pas ? Peut-on dire, que vous partagez la thèse de Romain Gary qui préférait le féminin au féminisme ?

Vous me flattez en me renvoyant à ce grand homme et à ce grand écrivain, l’unique à avoir remporté à deux reprises le prix Goncourt. Et vous avez mis le doigt sur la plaie. La tentation de la pomme qu’on ne peut refuser. La quête de l’amour en parcourant les femmes et donc forcément les villes, les métiers, les rôles et les vies. Oui, je préfère le féminin au masculin, le féminin au féminisme, le féminin envers et contre tout. Et mon obstination m’aura servi. J’ai fini par retrouver la Femme, celle de mes rêves.

Chercher l’amour, c’est chercher la vie, ou plus précisément, donner un sens à sa vie. Que l’on doit dès la conception, et pendant les neuf mois qui ont précédé notre naissance, à la Femme. Nous sommes en elles avant même d’avoir commencé à respirer. Pas étonnant que l’on cherche constamment à retourner en elles. Et le coup d’envoi, notre venue au Monde, n’est-il pas précisément orchestré et sifflé par la femme ?

Puisque l’homme est incapable d’enfanter, en cherchant l’âme sœur, ne cherche-t-il pas à revivre sa naissance, non plus en spectateur, mais en acteur ?

Dans ce récit, j’ai posé quatre actes qui ont tous débouché sur une multitude de rencontres amoureuses ou chargées d’émotions fortes, pour arriver enfin à accoucher de ce premier roman. Un autodafé autobiographique ?

Les hommes croient avoir le phallus quand les femmes croient en manquer, alors que personne ne le possède et que tous le désirent.

Les histoires d’amour se succèdent dans votre roman, mais sont sans lendemains, les femmes le sont tout autant. Cette recherche de l’âme sœur, désespérante et aporétique sur la fin, laisse songeur. Qu’avez-vous voulu nous dire ? Que la femme n’est que le plaisir phallocrate de l’homme, à l’image de cette phrase si célèbre de Lacan, qui disait que « La femme n’existe pas », lorsqu’on la mal comprise, ou plutôt que LA femme n’existe pas, quand on la confond avec la jouissance phallique, lorsqu’on a bien compris Lacan, puisque cliniquement la jouissance féminine ne peut s’y réduire. Est-ce là encore une ode à la femme, la femme introuvable pour l’homme qui se laisse enfermer dans une quête de la jouissance masculine ?

Dans cette quête de l’âme sœur, l’on ne peut parler uniquement d’aporie, car cette contradiction insoluble en apparence, la recherche de l’Amor, se résout, si ce n’est pendant la vie, inéluctablement à travers la mort. Pour Gérald, dans La Vie ne dure que 7 Villes, la chasse désespérée finit à Marseille, au bout de 25 ans, puisqu’il y retrouve son âme sœur. Mohammed, dans Antipodes, l’a très vite rencontrée dans les bras de son meilleur ami, mais il ne s’en est rendu compte que trop tard. L’on pourrait penser que tomber amoureux d’un transsexuel est à l’opposé de l’ode à la femme, introuvable pour Mohammed qui se laisse enfermer dans sa quête de la jouissance masculine, et se réduit à devenir un criminel, assassin de l’amour impossible, maculant de sang les draps de son bienaimé, comme le linceul enveloppant le fils de Dieu que nous, ses frères, avons crucifié. Dans La Mutation, c’est grâce à l’assassinat également, celui du leader des hoministes, que l’impossible trio formé par César, Fanny et Marius, pourra finalement exister. Le couple, Marius et Fanny, poursuivront ainsi l’œuvre de leur César chéri. Et dans le dernier Acte, Le Diable est une Femme, c’est cette même faucheuse qui sépare les deux amants en herbe, Gabrielle et Michel. Alors on est en droit de se poser la question : qui de la vie, cette quête désespérante de l’âme sœur, ou de la mort, est la plus aporétique ?

Effectivement, je rejoins le Docteur Jacques Lacan quant à la primauté du phallus parmi les autres signifiants. Mais cela ne fait pas de moi une personne phallocentrée ni un antiféministe. « Les hommes croient avoir le phallus quand les femmes croient en manquer, alors que personne ne le possède et que tous le désirent. » Le phallus est donc le signifiant du manque. Il ne doit pas être confondu avec l’organe, le membre qui pend bêtement entre nos jambes, et ne jamais être réduit à sa plus simple expression, le pénis. LA femme n’existe pas si on la confond avec la jouissance phallique. La femme et ses multiples jouissances sont bien plus complexes que notre coït binaire, et les résoudre au simple plaisir phallocrate de l’homme qui se croit supérieur, ne nous mène nulle part, et nous éloigne assurément de notre quête éternelle.

Le diable est une femme, ou LA femme, si l’on essentialise la femme, et que l’on compare son essence à la domination supposée de l’homme. Que pensez-vous des combats modernes des courants néoféministes, portées aujourd’hui par Alice Coffin, qui dit vouloir supprimer les hommes, dans son livre Le génie lesbien, (Grasset, 2020), ou Pauline Harmange, qui prétend détester les hommes, dans un livre qui porte le même titre, Moi, je déteste les hommes, (Seuil, 2020.) Ne pensez-vous pas que nous revivons-là un retour de la guerre des sexes ?

Ah bon, parce que vous pensiez réellement qu’elle était finie, cette guerre des sexes ? Ce serait comme affirmer qu’il n’y a plus jamais eu de guerre après la seconde guerre Mondiale. Faut-il qu’un Poutine reprenne l’Ukraine pour que tout d’un coup, l’on prenne conscience des différentes visions géopolitiques des uns et des autres ? Et les guerres en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, elles comptent pour des prunes ? Loin des yeux, loin du cœur, c’est ça ? Alors oui, une Alice Coffin est là pour nous rappeler que le diable peut également prendre la forme d’une lesbienne. Réduire le génie des femmes à une orientation sexuelle, est un crime de guerre contre les sexes et devrait être jugé devant le tribunal de Lahaie. Qui d’autre que Brigitte pourrait donner son avis éclairé sur la question ?

Plus sérieusement, je comprends la haine et la révolte endurée pendant de longues années par les femmes ou les hommes qui n’ont pas pu vivre librement leur amour, leur sexualité, condamnés par une société qui n’était pas à sa place, soucieuse du qu’en dira-t-on, et qui s’infiltre avec son venin mortel dans la sphère privée de l’individu. L’amour consentant ne regarde que les personnes concernées. Qui sommes-nous pour oser les juger ? Mais réduire le génie à une attirance ou à une préférence sexuelle me semble tout aussi débile que condamner cette même préférence ou attirance sexuelle.

Faut-il, comme le pense Pauline Harmange, défendre la misandrie en réponse à la misogynie ? La sororité serait-elle la seule réponse appropriée aux fraternités ou autres mouvements franc-maçonniques strictement limités aux hommes ? Ne serait-ce pas répondre uniquement par les armes ? Œil pour œil, dent pour dent : les américains nous ont montré, à Nagasaki et Hiroshima, comment cela allait finir. Notre monde politique et les médias qui donnent raison à ces ultra-féministes, veulent-ils vraiment la guerre nucléaire, cette fission qui viendrait définitivement séparer les hommes et les femmes ?

Lorsqu’on lit votre roman, désenchanté à propos de l’amour entre les hommes et les femmes, femmes peut-être trop libérées et rebelles aujourd’hui pour être réduites à l’âme sœur d’un homme en recherche d’un amour phallique, et, lorsqu’on observe la société moderne et ses nouvelles lunes féministes et obsessions androphobes, ne croyez-vous pas que nous vivons un séparatisme nouveau, un séparatisme qui verra les hommes et les femmes vivre face à face, alors qu’hier encore, ils vivaient côte à côte ? Est-ce le message que livre votre roman ?

J’espère que non. L’amour phallique est ancestral. Il remonte à la nuit des temps. Pour les hommes, il représente nos mères qui nous ont portés avant même notre naissance, et cet irrésistible besoin de retourner en elles. Pour les femmes qui ont accouché, l’énorme vide laissé en elles, et le besoin incommensurable de le combler. Dos à dos, face à face, côte à côte… peu importe la position qu’ils adoptent : les femmes et les hommes sont heureusement condamnés à vivre ensemble. Il faut l’union des deux pour créer la vie. Alors, tant qu’il y aura un phallus, un manque, ils chercheront à s’unir. Et comme on dit si bien dans le plat pays d’où je viens : « L’Union fait la Force ! »

Propos recueillis par Marc Alpozzo

Gérald Wittock, Le Diable est une femme, Vérone éditions, février 2021, 421 pages, 25 euros

« le contrepied des thèses woke sur un ton léger » avec Gérald Wittock

Le Diable est une Femme, Gérald Wittock (par Jean-Jacques Bretou)

Ecrit par Jean-Jacques Bretou 14.03.22 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRoman

Le Diable est une Femme, Gérald Wittock, Éditions Vérone, février 2022, 418 pages, 25 €

Le Diable est une Femme, Gérald Wittock (par Jean-Jacques Bretou)

S’appuyant sur force chiffres et statistiques, l’auteur se livre, dans sa préface, à une démonstration menant à conclure qu’un homme ordinaire ne peut vraiment connaître que sept villes dans sa vie, ce qui semble à peu près aussi vrai que dire qu’un chat a sept vies. Prenons cette proposition comme un axiome et acceptons-la pour vraie comme nous prenons pour exact les chiffres de l’OMS donnant comme âge moyen d’un être humain soixante-neuf ans et voyons voir où veut en venir Wittock.

La première partie de son livre, qui en comporte quatre, a tout du récit autobiographique si l’on accepte que de la naissance à l’âge de sept ans ses souvenirs lui ont été plutôt relatés et n’ont pas imprimé sa mémoire enfantine (comment pourrait-il se souvenir qu’il est né à 23 heures 50 et qu’il faisait 27°C avec un vent de force 7). Gérald est donc né à Rome le 27 septembre 1966 accueilli par le Ecco il Bèbè. Eccolo ! de sœur Bernadetta et émaille déjà son récit de nombreux jeux de mots et paroles de chanson. À presque six ans (il respecte ses statistiques), il déménage pour Bruxelles, nous sommes le dimanche 3 septembre 1972 et Gérald est devenu Gerry.

Il collectionne les « snots » (crottes de nez), à moins qu’il ne les mange, c’est un descendant de Napoléon, prénom de son frère, ce qui nous vaut l’irrésistible jeu de mot water, l’eau – Waterloo. À dix-sept ans, jeune mâle pubère, prêt à tout pour conquérir le monde, il est à Honolulu. Ensuite il vivra successivement à Paris, Londres, Marseille et finira sa vie à Manhattan (New York) en 2035 à 69 ans. Les statistiques sont bonnes, il a 69 ans et a vécu dans sept villes. Il a vécu une vie d’homme d’affaires et d’artiste : photographe, écrivain et surtout musicien et parolier. Il a cherché la femme de sa vie, « [Il] est enfin heureux. [Il] a pu tout accomplir dans [sa] vie ».

La deuxième partie du livre ou plutôt l’acte II, intitulé Antipode, a pour incipit : C’est l’histoire de Petru qui aime Mohammed qui aime Monica.

Mohammed vit dans les « quartiers », parmi les « dis-l’heure », il transgresse les genres en s’amourachant dans sa quête de l’éternel féminin Petru alias Monica, transsexuel.

Acte III, on refait l’histoire, « Mutation », le romancier inverse la place des hommes et des femmes et nous explique comment ainsi tourne le monde sans féminisme mais avec des « hoministes ». Une fable qui tourne mal (mâle) mais ça valait le coup d’essayer.

Acte IV, décidemment et à tout jamais « Le Diable est une Femme ».

En refermant ce livre, on peut penser qu’avec force citations du catalogue français de la chanson et de hasardeux jeux de mots, c’est-à-dire sur un ton léger, Gérard Wittock a voulu prendre le contrepied des thèses woke et nous démontrer que point n’est besoin de se définir par le genre puisque les dés sont pipés, définitivement le genre féminin est diabolique.

Jean-Jacques Bretou

Gérald Wittock né à Rome en 1966 est de par sa mère un des descendants en ligne directe de Lucien Bonaparte, et fils du défunt collectionneur et bibliophile, Michel Wittock, fondateur de la Wittockiana. Diplômé de l’ICHEC à Bruxelles, il démissionne de son poste de cadre dans une multinationale de transport maritime et crée dans les années 90 sa maison d’édition et de production audiovisuelle. Début des années 2000, il rejoint le grand groupe indépendant de l’industrie musicale, PIAS (Play It Again Sam), en prenant la Direction du label de House Music, NoiseTraxx, et du label de lounge, Follow Up. En 2005, il monte son propre label, NO2 Records. Il s’installe à Marseille en 2011, où il écrit 4 nouvelles : La Vie ne dure que 7 Villes Antipodes La Mutation ; et Le Diable est une Femme.

Le grand entretien de Gérald Wittock sur « Le Diable est une femme »

LE GRAND ENTRETIEN DE GÉRALD WITTOCK

INTERVIEW  GÉRALD WITTOCK

La vie ne dure que sept villes

  • P77, 78, 79 : « Ma tête de méditerranéen ne revient absolument pas au système de l’oncle Sam (…)Je pense raisonnablement que les USA sont un agglomérat d’États d’homosexuels primates et refoulés, qui ont conservé le mythe selon lequel tous les arabes se font niquer par des bites chrétiennes. (…)Mustang ou Musulmang ? les ricains finissent toujours par grimper dessus, et les dominer, Alors ce n’est pas quelques lettres qui vont les faire changer de position : à califourchon sur le monde ! » . On dirait que vous n’aimez pas beaucoup les américains ?

L’adage ne dit-il pas « qui aime bien châtie bien » ?

Avant de répondre à votre question, je me dois de répondre à celle-ci : qui sont les américains ?

 Je ne parle pas des autochtones, des indiens que l’on a chassés, ni des esclaves que l’on a sauvagement importés pour nous enrichir, en Louisiane et ailleurs, mais de nous, les colons arrivés en masse depuis le 15ème siècle, une fois l’italien Christophe Colomb nous ayant ouvert la voie : les premières vagues d’espagnols, de portugais, même de français, avec plus tard, de 1777 à 1781, le marquis de la Fayette combattant aux côtés de George Washington… Ces américains ne sont-ils pas en quelque sorte nos ancêtres, notre famille ?

 Sans oublier les générations successives, en grande majorité, des irlandais et des italiens qui ont fui notre vieille Europe au 19ème siècle, et dans lesquels un grand nombre d’entre nous peut se reconnaître, dans les récits, au cinéma, dans l’art et à travers la publicité. Et tellement fort que bien souvent, on en rêve. Qui n’a pas été, un jour ou l’autre, obnubilé par ce grand rêve américain ?

 Et pourtant, vous avez raison. Comme dans toute fratrie, les sentiments peuvent être mitigés (ce n’est pas comme pour ses enfants, à qui l’on voue un amour inconditionnel). Nos frères de l’oncle Sam, je ne les aime pas beaucoup. Ou plutôt, je n’aime pas tout en eux. Je n’aime pas leur démesure qui leur donne cette impression de toute puissance, de détenir la seule et unique Vérité. Au nom de leur démocratie et de leur dieu, le Capital, ils envahissent le Monde et font la guerre partout, sauf chez eux. Je n’aime pas leur hypocrisie. Je n’aime pas leur vie aseptisée, pasteurisée comme leurs fromages, qui s’impose petit à petit en Europe. Au nom de la Liberté, tout (et son contraire) est interdit.

  • P97 Vous consacrez tout un paragraphe, très drôle, à Jésus. Avez-vous, vous-même reçu une éducation catholique ? et si oui, qu’en avez-vous gardé ?

 Je crois en Dieu. Il est Amour. Car « l’amor » donne la vie. Il fait que la vie survit à la mort. Et Jésus est le plus grand révolutionnaire de tous les temps. Les récits de sa vie et de ses actes sont les beaux exemples des voies que l’on devrait suivre pour réussir notre vie sociétale. Quel chamboulement dans nos mœurs. Quels beaux messages philosophiques et de Paix. Dommage que certains dirigeants – et osons les nommer tels qu’ils sont réellement, de tristes tyrans – les ont oubliés, à peine sortis de l’Église en se signant de la croix pour tenter de donner le change.

Le Monde occidental est bercé par le christianisme. Impossible d’échapper à plus de deux mille ans de la plus grande entreprise de marketing viral. Et je n’en ai aucune envie. J’ai effectivement reçu une éducation catholique. Je suis baptisé, j’ai fait ma première communion, et à onze ans, j’ai proclamé ma Foi. Au-delà de cette profession de foi, quand on me demande ce que je voudrais faire quand je serai grand, je réponds inlassablement : « je serai Pape ».

Heureusement, je n’ai pas grandi.

  • P131 « Ou même le président serait une femme, musulmane, voilée et pratiquante. ». Serait-ce votre souhait ?

Je ne suis pas un Thomas : je n’ai pas besoin de voir pour croire. Mais je l’avoue, arriver à dépasser Michel Houellebecq dans sa Soumission, et oser imaginer à la tête d’un des États les plus conservateurs d’Europe, une femme (on l’attend depuis la Révolution de 1789), musulmane (oui, pour ça, je n’ai aucun mérite : Michel l’a déjà prédit), voilée et pratiquante, la vision est plutôt explosive, n’est-ce pas ?

  • P167, Eva se révèle être un personnage infiniment cruel, mais ne serait-elle pas plutôt dans la vengeance car elle sait que, dans le fond, Gérald ne l’aime pas ?

 Eva n’est pas cruelle. Elle est humaine et, vous avez raison, sûrement blessée. Alors ses fausses réactions sont naturelles. Je pense qu’elle se venge parce qu’elle s’est trompée sur l’homme qu’elle désirait aimer, croyait aimer et rêvait d’aimer. Je pense que si les hommes ou les femmes se sont trompés en croyant avoir trouvé leur âme sœur, ils finissent par tromper. On trompe car on s’est trompé. Et cela laisse un goût amer en bouche. Entre aimer et amer, il n’y a qu’un tout petit et faible « i », virtuel s’il n’est pas vertueux, comme dans i-Phone, un ami artificiel que l’on croit utiliser en bonne âme et conscience mais qui nous coupe du vrai monde, comme l’amour jaloux et aveugle quand on a 18 ans à peine.

  • P 182 « À quoi reconnaît-on une salope (…) ? Provocation ou amertume ?

Jésus a connu un véritable calvaire sur son chemin de croix. Il est mon frère, au même titre que Dieu est notre père. Et mon crâne est un gage de notre fraternité. Ma calvitie atteste du vécu de cette amertume très provocatrice. Tellement provoquante qu’elle n’a cessé d’attirer bon nombre de femmes qui ont pris du plaisir…à me plumer. C’est là tout le charme que dégage le gibier blessé : les hyènes, les vautours et autres carnassiers de seconde zone s’adonnent à leur sport favori, le dépeçage, alors que fragile et agonisant, vous continuez de rêver tendrement à votre dépucelage et à vos amours naissants, perdus à jamais ?

  • P185 et 186, vous mettez en parallèle le christianisme et le nazisme, au-delà de la provocation, pourquoi avez-vous choisi de traiter cette religion avec tant de haine, une histoire personnelle se cache-t-elle derrière votre récit ?

Toute religion est humaine. Avec ses qualités mais surtout ses faiblesses, ses imperfections et ses dérives. Je ne peux traiter que ce que je crois connaître. Je suis croyant. Mais cela ne me rend pas aveugle. Je vois toute la beauté et la puissance des églises, des basiliques, des cathédrales, du Vatican… Grandiose, merveilleux ! Mais à quel prix ? L’enrichissement par la corruption sous un prétendu ordre divin, l’escroquerie des pauvres et des faibles, l’exploitation des crédules, les guerres soi-disant saintes, les bûchers où l’on ne se contentait pas de brûler les livres ? Est-ce vraiment ce que Dieu souhaite, ce que Jésus nous a enseigné ?

  • P190 « Ils peuvent rougir, ces parisiens, face à la candeur de notre bonne mère, qui veille sur nous, du haut de la colline. ». Ici, plus qu’une question, une remarque : La Bonne Mère, c’est aussi ça le catholicisme. Il n’y a pas de monument ni de splendeur nazi.

C’est compter sans le gigantisme voulu par Adolf Hitler et l’architecte Albert Speer, qui construisait en pensant aux vestiges que laisseraient les bâtiments après des centaines d’années. C’est oublier Zeppelinfeld et Zeppelinweise à Nuremberg, le Théâtre national de Sarrebruck ou le projet de transformer la capitale impériale Berlin en Germania.

Mais vous avez raison : l’on bâtit, fort heureusement, plus en deux mille ans qu’entre 1933 et 1945. Et les membres du parti national-socialiste n’avaient qu’à se baisser pour confisquer et voler aux familles juives, au nez et à la barbe du monde complaisant, les chefs d’œuvres des plus grands maîtres. Alors c’est de bonne guerre que l’on ait bombardé les édifices nazis puisqu’ils avaient épargné nos églises.

  • P195 « Si je m’en tire, c’est promis Papa, je prendrai un job par lequel je ferai du bien ! ». Malgré tout, Gérald a la Foi car il s’adresse à son père comme on s’adresse à Dieu.

 Oui, j’ai gardé la Foi. Je crois toujours et encore en l’Amour. Malgré ma calvitie.

L’ART MONICA

  • P216 « Il m’a raconté qu’il peut m’introduire auprès d’un certain Monsieur Jean-Claude Bodini, sénateur et Maire de Marseille (…) Le maire aurait « introduit» de force Nasser lorsqu’il n’avait que quinze ans ». On reconnaît évidemment Jean-Claude Gaudin, ne craignez-vous pas une assignation par sa famille ?

Vous me faites plaisir en me confondant avec Philippe Pujol, qui est un excellent journaliste et un véritable écrivain confirmé. Mais non, ce modeste premier roman, «  Le Diable est une Femme », n’est qu’une pièce de théâtre qui se déroule en 4 actes. Et les préliminaires de la page 7 sont un avertissement qu’on ne peut plus clair. Ce serait trop d’honneur que de m’attirer les furies d’une famille respectable alors que « cette histoire, bien qu’inspirée de lieux réels, de noms de personnes ou de personnalités qui existent ou ont existé, et d’événements qui auraient pu se produire mais qui se sont déroulés, n’est pas qu’une simple fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des situations est purement fort « tweet ». »

  • P228, Pourquoi tant d’accidents de la route tout au long de votre récit ?

Parce qu’ils sont un tournant dans la vie de leurs victimes et de leur entourage. La vie peut se créer par accident, elle peut se perdre par accident, et surtout, elle peut changer, accidentellement.

  • P 239 « Comme le Christ aurait dû le faire à Judas (…) Jamais plus tu ne me renieras ! Tu m’entends ? Et jamais plus tu n’entendras le « chant du coq » ! ». Votre héros est musulman, d’où lui viennent ces références chrétiennes ?

Ce n’est pas parce que le prophète Mahomet est né près de six cent ans après le Christ que nos religions ne partagent pas la même histoire, ne recherchent pas la même Vérité. Au contraire. Le Coran est bien plus moderne et truffé de mille références à nos deux testaments.

Le Prophète a dit :

« Que celui d’entre vous qui entend chanter un coq implore Allah de lui accorder Sa Grâce, car il (le coq) a aperçu un ange. Et celui d’entre vous qui entend braire un âne cherche refuge auprès d’Allah contre le diable, car il (l’âne) a aperçu un démon. »

Dans le deuxième acte de mon récit, Mohammed pense à ce chant du coq. Monica ne pourra plus demander la Grâce. Tandis que moi, l’auteur, fais bien évidemment référence à Judas et à cet autre chant du coq : le sentiment de la culpabilité judéo-chrétienne.

LA MUTATION

  • P262 « Les discussions qui vont bon train portent sur les neuf cas de greffe d’utérus dans l’abdomen masculin » Si vous en aviez la possibilité, vous feriez-vous greffer un utérus ?

Ah non peut-être ? En belge, cela veut dire « oui » !

 Porter un enfant, donner la vie. Voilà notre tendon d’Achille. Voilà notre seule et énorme différence face à la suprématie de la Femme. Que nous aimons et adorons avant même notre naissance.

Oui, je rêve de pouvoir porter un enfant, de le faire grandir en moi, et de lui donner la vie. Peut-être que je n’aurais plus besoin d’écrire ou de réaliser de grandes choses pour tenter d’exister ? Pouvoir enfanter. Il n’y a rien de plus puissant et de plus abouti. Donner la Vie ! Seul Dieu, l’Amour, en fait la Femme, le peut. Quelle leçon d’humilité que nous, les petits hommes avec un petit h, l’on prend en pleine gueule, et avant même notre débarquement sur la planète terre. Le reste, nos muscles, les guerres et le machisme, ce n’est que de la pure supercherie et un triste aveu d’impuissance.

  • P268 « Souvenez-vous : En coupant la tête des monarques, en inventant un État laïc, l’on a aussi coupé celle de l’Église. Plus efficacement remplacée par une démocratie illusoire, offerte en pâture aux grandes gueules, pour mieux asservir les gens ». Nostalgie ? C’était mieux avant ?

Avant Poutine, il y avait Staline. Et avant Lénine, il y avait les Tsars. Allez demander aux russes et aux ukrainiens qui ils préfèrent.

Tout ça pour ça ?

On a coupé la tête de Louis et de Robespierre pour se taper un Bonaparte ou un Macron ? Qu’est-ce qui a vraiment changé ?

Vous croyez sérieusement que l’on a inventé la consommation de masse pour faire plaisir à la terre et à ses habitants, ou bien pour trouver des débouchés à la production de masse par laquelle les nantis peuvent continuer à s’enrichir ? Et la communication de masse, à qui profite-t-elle ? Et le monde virtuel, notre nouvelle religion, n’est-il pas plus fort que l’opium du peuple ?

Certes, je suis né avec une petite cuiller d’argent dans la bouche. Mais il y en a qui sont nés dans un grand Bolloré. La différence entre les rois et les parvenus, c’est qu’on est roi pour la vie. Et qu’on ne l’a pas choisi. On reçoit une éducation pour tenter de diriger au mieux une nation que l’on apprend à aimer. On peut être tenté de la voler, au début de son règne. Mais après de longues années à tenter de régler les problèmes de son royaume, c’est peut-être comme pour les vieux couples, le batifolage est un peu moins amusant, non ? Et puis, derrière l’État, il y a un visage, un nom, un Roi sur qui taper si l’on est mécontent.

Être Président, c’est un choix personnel, un rêve jupitérien, pour 5 ans. Avec une seule possibilité de récidive. Pas de quoi en faire un fromage ! Juste de quoi se gaver et d’arroser son entourage pendant quelques années. Avec une belle retraite à la clef. Alors, ne me demandez pas de voler au secours du système actuel, créé pour faire main basse sur la société en un minimum de temps. Derrière l’État, un gouvernement, une administration, sans visage. Et quand on veut taper, le Président n’est plus en place. Il y en a un autre. Qui fera des pires conneries encore. Le seul truc positif, c’est qu’en théorie, c’est ouvert à tous. Mais dans la pratique, c’est une loterie pipée à l’avance.

Donc, entre Roi ou Président, mon cœur vacille. Mais tant qu’il y aura un peuple, l’un et l’autre pourront se faire des cheveux blancs : tôt ou tard, ils seront renversés ou déchus. La nature reprend toujours ses droits.

  • P293 « Je ne sais pas….ça sonne plutôt anarchiste. Et ça fait insoumis, vous ne trouvez pas ? » Insoumis, n’est bien sur pas la par hasard, est-ce un message électoral ?

 Oui. Votez pour la planète. Votez pour la paix. Votez pour la vie. Votez Philippe, Roi des Belges.

Votons pour que nos enfants puissent encore respirer, vivre et rougir de nous, du monde qu’on leur laisse.

Un seul message donc : exprimez votre avis dans les urnes. Chaque voix compte.

Vive la République. Vive le Roi !

  • P309 « Je suis convaincue que toutes les politiciennes sont véreuses et misandres. ». Même Madame Mélenchon ?

Vous voulez parler de son ex-femme, Bernadette Abriel, ou de sa fille, Maryline Mélenchon ? Je n’ai pas le plaisir de les connaître. Mais je n’aimerais pas être à leur place. Cela ne doit pas toujours être facile de porter Mélenchon. Environ 80 kg…

  • P334 « Le sexe ne serait-il plus un outil, voire une arme dangereuse de discrimination ? Les femmes et les hommes pourraient enfin vivre ensemble dans notre petite galaxie, réconciliés, unis vers l’uni, dans un seul univers, l’unisexe ? ». Ne pensez-vous pas qu’un monde hermaphrodite, au contraire de l’unification, serait plutôt la destruction de la moitié de l’humanité ? L’intérêt de la Vie, n’est-il pas la différence et l’altérité ?

 Sérieusement, oui. Vous avez raison. L’intérêt de la Vie, ce sont toutes les différences et l’altérité. Les jeunes et les moins jeunes ne devraient plus avoir à affirmer leurs préférences sexuelles. Cela ne regarde personne si ce n’est les individus concernés. Pourquoi avoir peur de différencier les couleurs de peaux, de cultures et de races, si on les aime et qu’on les apprécie toutes ?

C’est là tout l’objet de mon prochain roman, « 1m976 », où j’écris dans la préface :

« De nos jours, ce même ado devenu adulte, est confronté au puritanisme exacerbé, à l’hypocrisie d’une société postcoloniale, par lequel l’on s’interdit de parler d’une couleur de peau sous peine d’être traité de raciste, alors que la biodiversité des hommes est au cœur de nos richesses culturelles. C’est quoi cette édulcoration ? Le déni d’une fin de race blanche qui s’est longtemps crue supérieure ?

L’on devrait faire entrer Joséphine Baker au Panthéon non pas parce qu’elle est la première femme noire à pouvoir y accéder, mais parce qu’elle fut une femme exceptionnelle, une artiste engagée, une américaine amoureuse de notre terre d’accueil, Paris et la France du temps où elle ne fermait pas la porte aux réfugiés, et une résistante bien plus forte que les trop nombreux collabos bienpensants d’une caste transparente de politiciens véreux, de tous les bords, et malheureusement français.

Notre vieil ado, qui a été bercé par la révolution sexuelle de l’après 68, est confronté au mouvement #metoo, relayé par les médias avec une telle ampleur, qu’il est devenu hasardeux de nos jours, de faire la cour à une femme. Non, il n’est plus bon de différencier les sexes au XXIème siècle. Si bien qu’aujourd’hui, les adolescents hétérosexuels se sentent exclus. Pour être populaire au lycée, il faut être iel, pansexuel, polysexuel, ou à la rigueur, simplement bisexuel.

Saluons au passage les progrès de la médecine dans notre nouveau monde politiquement correct :

On n’est plus aveugle, on est non-voyant. On n’est plus sourd, on est malentendant. On n’est plus handicapé, on est une personne à mobilité réduite. Comme si on voulait effacer, en gommant ces différences, les qualités et les sens ultradéveloppés chez nos semblables pour compenser leur handicap. »

  • P323 « Monica lui manque tellement. Monica le marquera jusqu’à la fin des temps. » Parmi toutes les héroïnes composants votre récit, Monica, semble être la plus importante d’entre elles ?

Entre nous, pas de faux semblant. Alors, qui se cache derrière Monica ? Pour Mohammed, Petru sans aucun doute. Pour Gérald, Hélène. Pour Michel, Gabrielle.

Je vous l’ai dit : l’homme passe sa vie à chercher son âme sœur. Il aime la Femme, éperdument, désespéramment. Il l’aime à tout prix, même et surtout si elle possède une grande part d’homme en elle. Et la boucle est bouclée.

  • P353  « Mai 68, c’est comme les gilets jaunes. C’est devenu un petit feu de pacotille, des revendications tombées dans l’oubli. Pour finir, ce sont encore et toujours les mêmes énarques qui dirigent. C’est normal. Ou plutôt, c’est Normale Sup.» Les soixante-huitards d’hier, ne sont-ils pas les bourgeois dirigeants d’aujourd’hui ?

Tout-à-fait, oui, et comme le chantait si bien Jacques :

« Le cœur bien au chaud

Les yeux dans la bière

Chez la grosse Adrienne de Montalant

Avec l’ami Jojo

Et avec l’ami Pierre

On allait boire nos vingt ans

Jojo se prenait pour Voltaire

Et Pierre pour Casanova

Et moi, moi qui étais le plus fier

Moi, moi je me prenais pour moi

Et quand vers minuit passaient les notaires

Qui sortaient de l’hôtel des Trois Faisans

On leur montrait notre cul et nos bonnes manières

En leur chantant

Les bourgeois c’est comme les cochons

Plus ça devient vieux plus ça devient bête

Les bourgeois c’est comme les cochons

Plus ça devient vieux plus ça devient ».

LE DIABLE EST UNE FEMME

  • Est-ce votre histoire la plus personnelle ?

Toutes les histoires sont personnelles. Mais il est vrai que j’ai écrit ce quatrième et dernier acte suite à la mort de papa, le 3 juillet 2020. J’ai dû l’avaler cul sec. D’une traite. Sans pouvoir l’enterrer ni faire le deuil. Alors mes yeux ont déversé, sans discontinuer, des larmes et des lignes, couchées les unes après les autres sur ce papier glacé. Et je vous avoue qu’il m’arrive encore, dès l’aube, de me perdre et de me noyer jusqu’au crépuscule, dans la froideur glaciale du vide de son départ. C’est sans doute cela, la vie après la vie.

  • Lucy est diabolique, pensez-vous que la haine se transmet de génération en génération ?

D’après les psychiatres, la génétique n’est tenue responsable qu’à concurrence de 20% dans les maladies psychotiques. Les 80% restent à charge de l’acquis, des traumatismes vécus au sein de la famille et en société.

Déterminisme ou existentialisme, telle est la question posée dès le 20ème siècle par de nombreux philosophes dont Jean-Paul Sartre. Et si je dois m’en référer à la Loi des 20/80, j’aurais tendance à dire que la haine se développe à travers le vécu et que l’individu a toujours le choix. Les trois L de la filiation satanique parfaite, Léa, Louise et Lucie, ne sont que le terreau par lequel Lucifer a déployé ses trois ailes.

  • Pour finir, si vous deviez emporter 3 chansons ou albums sur une île déserte ?

Là, vous me demandez de faire un tri parmi les 92 chansons qui sont reprises dans la discographie du roman. Ce n’est pas facile, car toutes ont marqué nos existences.

Mais je me prête au jeu :

– Such a Shame, de Talk Talk, car c’est notre chanson, à Hélène et moi.

– Ma quale idea, de Pino d’Angiò, au cas où une jolie sirène venait à passer.

– Et si en plus y’a personne, de Alain Souchon, pour mon papa qui sera sûrement là avec moi.

« très original et agréable à lire » (à propos du « Diable est une femme » de Gérald Wittock par Sophie Rey)

LE DIABLE EST UNE FEMME / GÉRALD WITTOCK

Le Diable est une femme
Photo de l'auteur

« I’m a bitch, I’m a lover, I’m a child, I’m a mother, I’m a sinner, I’m a saint, and I do not feel ashamed.

I’m your hell, I’m your dream, I’m nothing in between.

You know you wouldn’t want it any other way.” ( Bitch par Meredith Brooks).

Le diable est une femme, le roman en quatre nouvelles de Gérald Wittock est une oeuvre qui part à la recherche des femmes. L’ambition de l’auteur est immense puisqu’à travers ses personnages, héros et antihéros, saintes ou perverses, c’est la description d’un monde violent et décalé dans lequel le genre féminin est mis à l’honneur.

La plume tantôt humoristique² tantôt mélancolique est au service de cet univers surprenant ; Gérald ne manque pas d’imagination, ni de références musicales.

Acte un :L’amour ne dure que sept villes.

Tout commence à Rome le  27 septembre 1966, le jour de la naissance de Gérald, nouveau né d’origine italo belge.

Avec beaucoup d’humour, celui-ci raconte sa propre naissance « J’ai cru étouffer. Non pas à cause de la chaleur romaine. Mais bien à cause de mon corps qui traînait à suivre mes pieds dans le tunnel de ma Grâce (sa mère, ndlr). J’ai mis un long moment avant de hurler. (…) Vous avez déjà essayé de hurler la tête en bas? P18 »

 Chez Gérald, on crie, on pleure, on rit, on se prend dans les bras et on fait des grands gestes, c’est l’Italie, tout va très vite. L’écriture se fait joyeuse et rythmée.

Le petit Gérald grandi et développe un strabisme convergeant très handicapant qui le conduira à subir de nombreuses chirurgies. Malgré cela, il est un enfant joyeux et bourré d’imagination, passionné de cinéma.

L’aéroport est un décor d’un film, l’avion une maquette, le vol est tourné en studio.

« Si bien que j’ai fini par trouver. La réalité est si simple que j’en avais oublié d’être clairvoyant : cela se passe toujours dans des méga studios, appelé communément « aéroport ». Des techniciens spécialistes de la vidéo, projettent des images sur les hublots, par un système de lampes LED et infrarouges. Le tout orchestré depuis la tour de contrôle, par un wifi surpuissant. P36 »

 A 6 ans sa famille s’installe à Bruxelles, c’est la douce vie de famille avec ses frères cousins et cousines. Mais survient un accident de voiture qui laissera la maman défigurée et à jamais traumatisée.

L’enfant, privé de sa mère chérie perd son innocence et portera toute sa vie la charge de cette souffrance. «Quant à moi la privation de l’amour quotidien de ma maman va chambouler mes rapports affectifs avec les autres. Toute ma vie je chercherai à plaire à tout le monde. A me faire aimer de tous. Et à me jeter dans les bras de la première venue. P46 »

Devenu adolescent il est envoyé en pension. L’expérience est insupportable. Dépression, pensée noire sont maintenant le lot de Gérald. Heureusement il y a la musique et Raphaël, l’ami de pensionnat.

Gerald devenu Gerry découvre Honolulu pour les vacances. Il  surfe avec les Brice de Nice locaux.

Et puis il y a les filles dont on tombe amoureux et que l’on veut séduire.

« Quelle clairvoyance ! Quelle ingéniosité, Demander du feu à une sirène alors qu’elle est assise sur un rocher, au milieu des vagues. (…) Quel con ! Mais quel con ! Je n’aurais pas pu sortir autre chose ?  Du genre : vous êtes la plus jolie cascade de cheveux sauvages qui domptent tous les lions des Flandres. » P 102

 Le lecteur sourit toujours, rit aussi et est souvent touché par le style qui oscille entre tendresse et poésie.

Après une peine de cœur et un bref passage à Angers, Gérald a maintenant vingt-sept ans et s’installe à Paris en 1994.

Il devient père, travaille dans une entreprise de conception de cuisine haut de gamme. La vie suit son cour, le mariage se délite. Heureusement il y a les copains. Ambiance « Le cœur des hommes. Marc Esposito. 2003.

Et encore et toujours la musique.

Reconversion professionnelle dans la production musicale. Le succès arrive finalement.

Eva qui demande le divorce se révèle être cruelle et sans pitié. La scène est glaçante. « Et la, en même temps que mes enfants, j’apprends cette terrible nouvelle qui nous glace le sang. Je vois les visages de Victor, Marine et Alessia se décomposer un à un.

Et je sens les larmes me monter aux yeux. Je les ferme et me concentre pour chasser cette fontaine prête à jaillir.  J’avale et ravale la salive, pour ne pas nouer complètement ma gorge. Et je détourne la tête de  mes petits, sur la droite, vers la porte. P168 »

 Janvier 2003, installation à Londres, puis 2004 Miami. Gerry à 37 ans.

Serait-ce à cause du traumatisme jamais guéri de l’absence de sa mère, ou alors les déceptions amoureuse, ou encore la méchanceté d’Eva ? Il n’empêche que Gérald souffre et est en colère contre les femmes. « A quoi reconnaît-on une salope ? (…) Elle te fait vite croire que tu l’as mise en cloque. Te soutire du fric pour soi disant avorter (…) Elle te casse en veillant bien à te plumer (…) Le degré d’atteinte se mesure par l’avancement de la calvitie. C’est logique, puisque la salope déplume. P182 »

 2010, 44 ans installation à Marseille.

Gerald retrouve Hélène, ils s’aiment, s’installent ensemble, la vie redevient belle. Pressé de la rejoindre, il fonce armé de sa Vespa, frôle la mort, mais s’en sort grâce à une prière promesse faite à son père.

« Si je m’en tire, c’est promis papa, Je prendrai un job par lequel je ferai du bien ! P195 »

 Il veut honorer sa promesse et cherche un travail qui lui permettrait de faire du bien aux gens.

Par chance un fabricant de sextoy cherche un commercial, le job rêvé !

« La société Lovely Planet, et son génial créateur, Nicolas Busnel, cherchent un directeur commercial. Pour évangéliser toutes les chaumières de France en y introduisant des sextoys. Enfin ! Mon destin va pouvoir se concrétiser. Je vais faire du bien aux gens. P 198 »

 Epilogue à New York.

Bouquet final baroque et provocateur comme du Charlie Hebdo soft et qui nous renvoie aux comédies musicales telles sister act ou Hair.

«  On y voit un curé blanc, vêtu de sa longue robe noire en négatif, brandir comme crucifix le vibromasseur dernier cri, rose fluo et en forme de croix, avec ses glands au quatre extrémités, qui peuvent stimuler jusqu’à quatre partenaires en même temps P.201. »

 

Acte deux. L’Art Monica.

C’est l’histoire de Mohamed, 9 ans et de Petru 10 ans.

Tous deux marseillais des cités Mo est musulman, Petru issu d’une famille roumaine orthodoxe est lui converti à l’Islam. Leurs mères sont amies et tapinent ensembles, la vie est dure. Ils grandissent dans l’ultra violence et l’insécurité, c’est la France Orange mécanique.

Les deux gamins ne se quittent pas, ils grandissent et Petru ne se sent pas bien dans son corps de jeune homme, il se fait opérer des seins et devient Monica.

Monica est belle on la convoite mais on n’accepte pas sa transidentité

« Le soir , j’ai retrouvé Monica couverte de bleus et d’ecchymoses. Recroquevillée dans un coin de la chambre. Livide. En pleurs. P 217 »

 On croise des politiciens véreux et des dealers.

« J’en ai parlé à Nasser, le « dis l’air » pour qui je travaille. Il m’a raconté qu’il peut m’introduire auprès d’un certain Jean-Claude Bodini, Sénateur et Maire de Marseille.

Il m’a dit que ce Bodini lui doit un grand service, en échange de son silence. Le Maire aurait « introduit » de force Nasser alors qu’il n’avait que quinze ans. Il parait que ce genre d’introduction mérite amplement la mienne. P 216 »

 Au fil des pages et du temps, la relation entre Mo et Monica  devient plus tendre. Ils se découvrent follement amoureux l’un de l’autre.

« Elle se redresse sur le lit et m’embrasse avec passion. Nous nous aimons d’un amour fusionnel. P224 »

 On ne peut qu’être touché par cet amour atypique, dangereux et sincère. Au milieu de cet enfer, l’amour surgit malgré tout, l’espoir renaît.

Un accident de moto plonge Mo dans le coma. Lorsqu’il se réveille il est paraplégique et accusé de meurtre. Il croit comprendre que la trahison vient de la femme qu’il aime le plus au monde, Monica, il devient fou et la tue. « Je me détourne. Saisi le manche de la lampe design. Et frappe. Frappe sans m’arrêter. Frappe le crâne de Monica. Comme le Christ aurait dû lre faire à Judas. Et lui hurle dans son oreille ensanglantée : Jamais plus tu ne me renieras ! Tu m’entends ? Et jamais plus tu n’entendras le chant du coq ! P239 » .

 Envoyé en prison, Mo partage sa cellule avec un co-détenu. Il se prénomme Gérald. Ils se prennent d’amitié. Gérald veut raconter son histoire, il demande à Mo de devenir son biographe. C’est ainsi, que Mo passera les cinq années suivantes à écrire l’histoire de son ami de cellule.

Une fois terminé son livre, c’est Gérald son ancien compagnon de cellule qui se charge d’envoyer le manuscrit aux différentes maisons d’éditions.

Le titre du Manuscrit de Mo ?  La vie ne dure que sept villes !

Acte trois : La Mutation

New York octobre 2042.

Ici, on découvre Ornella, très jolie femme à qui tout réussi. Ministre de la santé, elle rentre à Paris remettre son dossier à Ségolène, présidente de la République.

Nous sommes dans un monde de femme. Elles ont le pouvoir. Michèle est  présidente des USA. Les hommes eux, s’occupent du foyer et des enfants, certains se sont fait greffer un utérus, ils peuvent donc tomber enceint.

Entre complot et trahison, le récit est une enquête policière sous fond d’histoire d’amour et de revendications politiques et sociales.

Il y a du Georges Orwell dans cette société ultra policée « Une société, où, sous les lois et les interdits de plus en plus nombreux et ostentatoires, et sous vidéosurveillance, l’on a largement surpassé celui de 1984, imaginé par Georges Orwell. P228 ».

 On retrouve aussi l’ambiance étouffante de Brazil ou plus récemment de la série, Les servantes écarlates.

Mo est là, il campe cette fois le rôle d’un tueur à gage tout droit sorti de Léon (le personnage inoubliable de Luc Besson), en version handicapé, mais tout aussi efficace. Monica hante encore ses pensées « Monica lui manque tellement. Monica lui manquera jusqu ‘à la fin des temps. Et le reste n’a plus aucune importance. P323 ».

 Les couples se font et se défont, les révolutions sont étouffées.

« Le pouvoir change simplement de main, mais en fin de compte plus grand-chose d’autre ne bouge. Mai 68 c’est comme les gilets jaunes. C’est devenu un petit feu de pacotille, des revendications tombées dans l’oubli. Pour finir, ce sont encore et toujours les mêmes énarques qui dirigent. C’est normal. Ou plutôt, c’est Normale Sup. P353 ».

 Le récit se termine et la vie continue, douce amère.

Acte IV : Le diable est une femme.

Serait-ce le récit le plus intime de l’auteur ?

C’est en tout celui qui décrit, avec tendresse, douceur et tristesse le décès d’un homme, père de famille.

« Se sachant gravement malade et incurable, il a décidé du jour, de l’heure et du déroulement de sa mort. Il ne voulait pas qu’on en parle. Ne voulait personne à ses funérailles. Il souhaitait juste s’en aller comme il est venu. Et comme il s’est marié, sans tambour ni trompette. P372 ».

 Cet homme, Michel a connu Gabrielle. Les deux enfants s’aiment d’un amour profond, ils se le disent, ils sont tout l’un pour l’autre. Gabrielle est juive, elle est déportée par les allemands suite à une dénonciation anonyme.

Michel passera sa vie à chercher le coupable, sans succès.

Travelling avant, nous voilà à Santa Monica en compagnie de Mo.

Toujours handicapé et malheureux, il rencontre Lucy, jeune femme de chambre. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, se marient et font même des enfants. Grâce à Lucy ? Mo fait enfin son deuil de Monica.

Lucy, se révèle odieuse et ultra violente. Elle bat Mo qui se laisse faire pour les enfants.

« Après son départ, la violence de Lucy se décupla. Lors de ses crises, elle jetait à la figure de Mo tout ce qui lui passait par la tête. Elle le frappait. Même la naissance de leur fils, un cadeau du ciel aux boucles d’or n’y changea rien. Elle battait son mari. Un jour, elle lui cassa même le nez. D’un coup de boule. P390 ».

 Mo fini par se séparer.

Et puis il y a Degas, une enquête policière qui nous amènera jusqu’à l’histoire d’amour de Michel et Gabrielle.

Et si Lucy, l’épouse violente n’était autre que la petite fille de la voisine à la lettre anonyme ? et si la haine traversait les générations ?

Au nom de la mère, de la fille et de la petite fille ? Amen

Le diable est sans aucun doute une femme.

Tombée de rideau.

Gérald Wittock nous raconte quatre histoires, chronologiques imbriquées les une aux autres.  Laissez vous emporter par cette croisière tantôt calme, tantôt mouvementée mais toujours drôle et romanesque. On ne s’ennuie pas à la lecture de ce livre. Les personnages attachants et atypiques portent parfaitement ce récit très original et agréable à lire.

Une belle découverte.

Les hommes et les femmes ne sont pas « faits » pour vivre ensemble ? (sur « Le Diable est une femme »)

Gérald Wittock, Le diable est une femme

Ce roman en quatre « actes » écrit par un bébé né « les pieds devant » est une fiction à réminiscences autobiographiques. L’auteur se situe dans « sept villes » comme les sept collines de Rome ou les sept branches du chandelier avant de s’ouvrir « aux antipodes » en évoquant un arabe « chétif » (de Sétif ?) né dans les quartiers nord de Marseille et tombé amoureux à 15 ans de son copain devenu fille, pour opérer sa « mutation » de « troisième type » avant de découvrir par un enfant que le diable est une femme. Ce qu’on savait depuis la Genèse.

C’est brillant, étincelant de jeux de mots, expert en six langues avec des phrases entières en italien, flamand ou anglais, avec cette manie du naming des quartiers, des rues, des boutiques ou des célébrités. Un inventaire de noms qui dispense de décrire, comme le « voilà » des ignares médiatiques, impuissants à user des mots pour le dire. C’est que l’auteur adore revenir à la ligne, sauter d’un sujet à l’autre, passer très vite sur ce qui aurait pu être intéressant à creuser. Mis en pension à 11 ans chez les curés à Bruxelles, il se contente du très conventionnel qualificatif accolé à tout prêtre catholique depuis le rapport Sauvé : ils sont « avides de chair fraîche » – mais aucun exemple concret ni stratégie de contournement ne sont évoqués. Comme si c’était le décor : voilà. Le souffle est un peu court et la sauce trop délayée pour ambitionner de gagner au prix qu’on court.

Un roman sur un air de chansons pour toute culture, avec « discographie » à la fin. Il est vrai que l’auteur se présente comme « auteur-compositeur » de musique à la mode pour les pubs ou les clips, mais faut-il en faire un livre ? Composé de morceaux accolés sans trop de cohérence (en fait quatre nouvelles publiées préalablement en autoédition), ce kaléidoscope rend compte de l’esprit zappeur et inquiet d’une génération jamais à sa place nulle part, interconnectée à tous mais amie avec personne, virevoltant de ville en ville, de métier en métier, de femme en femme, transgressant les codes avec délices, se découvrant au fond sans genre parce que les femmes (diaboliques) auraient pris le pouvoir. Pauvres petits gamins paumés, laissés entre deux couples… Dans ce contexte zemmourien, découvrir « l’âme sœur », cette vieille scie romantique, est mission impossible.

Les yeux se décillent : les hommes et les femmes ne sont pas « faits » pour vivre ensemble mais chacun pour soi. Après tout, le Dieu de la Bible a créé l’homme ; la femme n’a été qu’un produit dérivé issu du désir du mâle de ne pas être seul. Mais il avait avant Eve toutes les démones pour se faire plaisir, pourquoi en vouloir toujours plus ? Comme les filles vivent désormais leur vie sans entraves avec la pilule, l’avortement et l’arme du « viol » comme sésame sacré, la soi-disant « âme sœur » n’a plus vocation à être féminine. Les mâles entre eux sont bien plus heureux… Peut-être est-ce le message dépressif et suicidaire de ce brûlot des valeurs bourgeoises catholiques (belges), publié par provocation sous une couverture « vieille peau » empruntée à Gallimard ? (…)

Gérald Wittock, Le diable est une femme, Vérone éditions, 2021, 418 pages, €25.10

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