Grand entretien du philosophe Marc Alpozzo avec l’écrivain François Coupry pour Boojum

« Le réel n’est qu’une fiction, un récit raconté, une vérité déformée », entretien avec François Coupry

J’ai croisé François Coupry pour la première fois à la télévision. C’était dans l’émission hebdomadaire Apostrophes, célèbre dans les années 70 et 80. En recevant son essai L’Agonie de Gutenberg, paru chez Pierre-Guillaume de Roux en 2018, et qui sont ses vilaines pensées de 2013-2017, m’ont rappelé les belles heures passées en compagnie des romans de cet écrivain, que je lisais adolescent. À la réception de son recueil de contes intitulé Merveilles, publié également par Pierre-Guillaume de Roux, en 2018, j’ai contacté son attachée de presse qui a organisé un repas au Vagenende, boulevard St Germain. Une rencontre plus que fructueuse, puisque je reviens avec cet entretien.

Entretien

Vous êtes l’auteur de plus d’une soixantaine d’ouvrages. Je me souviens d’une émission chez Bernard Pivot, Apostrophes[1], vous étiez à la gauche de l’écrivain René Fallet qui venait présenter son célèbre roman La soupe aux choux (Denoël, 1980). Vous aviez écrit un roman fantaisiste et imaginatif, La Terre ne tourne pas autour du soleil (Gallimard, 1980). C’est un conte dans lequel vous inventez la réalité. Vous avez un mot très beau pour cela : « récréation », ce qui donnera j’imagine La Récréation du monde (Robert Laffont, 1985). Mais ce n’est pas très loin de votre recueil de contes, paru chez Pierre-Guillaume de Roux, Merveilles (2018), qui reprend des romans parus dans les années 80. Dans votre recueil, le dernier conte m’intéresse particulièrement, « La femme du futur ». La narratrice est une femme d’une grande beauté, qui vit dans un monde où les machines ont remplacé les hommes, qui désormais flânent dans leur existence, se préoccupent essentiellement de leur petit bonheur narcissique. C’est évidemment la société de demain, mais je devrais dire la société présente que vous dénoncez, celle dans laquelle l’I.A. (Intelligence Artificielle) va remplacer progressivement l’I.B. (Intelligence Biologique). Et même si une grande partie de nos contemporains l’ignorent encore, on sent bien que l’inquiétude s’installe néanmoins. On peut parler de grand remplacement par les I. A. Quelles sont les vraies menaces selon vous d’une société où l’homme ne travaillerait plus, remplacé par les robots, et dépouillé du travail et de l’utilité du monde de la production ?

Je suis assez gêné de donner une interprétation personnelle, de faire ma propre exégèse. J’écris des contes, des fables, des paraboles, dans une certaine mesure des abstractions dont chaque lecteur doit trouver sa propre interprétation, sa propre concrétisation.

De plus, ces contes sont des paradoxes. Dans La Femme du futur, bien sûr, un monde où tout est dirigé par des robots, où un argent artificiel coule à flots, un monde où personne ne travaille, ne se sent pas obligé, condamné, à produire stupidement des choses inutiles, provisoires, des objets périssables qui encombrent l’univers, le polluent, oui ce monde est merveilleux, un paradis. Je ne dénonce rien, au contraire, j’approuve, j’applaudis. Il faut être idiot pour y trouver une quelconque aliénation.

Et pourtant, paradoxe dans le paradoxe, cette Femme du futur revendique cette idiotie, elle déteste ce monde gratuit, innocent, irresponsable, trop heureux, et elle va détruire les trois-quarts de l’humanité. Peut-être parce qu’elle se fait passer pour belle, abuse le lecteur, est en réalité laide.

Cette fable est orientale, l’humanité va recommencer un nouveau cycle. La fin de l’animal humain, la vie qui se détraque, sont des thèmes centraux dans ce j’écris. On ne va pas continuer à ne rien comprendre au cosmos, il faut sans cesse le recréer, se donner des recréations, des récréations !

Visiblement vos contes parus dans Merveilles montrent qu’il faut lire le titre de manière inversée, puisque vous nous découvrez, avec justesse je pense, une époque monstrueuse pour l’homme, mais monstrueuse parce que beaucoup trop préoccupée par son bonheur. Un petit bonheur tiède et sans saveur. Un bonheur médiocre pour une communauté d’hommes devenus dans l’ensemble d’une médiocrité assumée. Si dans « La femme du futur », la narratrice est une femme inutile, puisque les I.A. l’ont remplacée dans toutes les tâches de la société, dans « Un jour de chance », le narrateur vit dans « une ville très heureuse », dans laquelle il ne fait rien. Cette inutilité qui signe son inexistence, il ne la supporte plus, et décide de tuer. Au commencement du récit, il se dit fou, et il le revendiquera en permanence, mais voilà, personne ne veut l’entendre ainsi, et même le système lui dénie cette folie qu’il essaye de faire reconnaître, allant jusqu’à lui trouver toutes les circonstances atténuantes possibles à son meurtre. Ce « conte amoral », comme vous le nommez, est un roman paru en 1982, et repris dans votre anthologie. Est-ce que vous n’aviez pas vu, presque avant tout le monde, cette tentation de l’innocence (dénoncée par Pascal Bruckner dans un essai du même nom en 1996) et qui nous pousse en France à systématiquement trouver des circonstances atténuantes aux gens qui enfreignent les lois. Il y a même dans la justice, une idéologie qui pousse les juges souvent à ne pas condamner les actes graves. Est-ce donc une société de l’irresponsabilité généralisée que vous dénoncez ?

Je donne à lire un monde totalement différent du nôtre, c’est parfois simplement son miroir inversé. On est dans le registre du merveilleux, un univers avec d’autres lois physiques, morales.

Jour de Chance, c’est le conte fondamental, le mythe fondateur de mes paraboles. Nabucco, le héros, représente le renversement absolu des valeurs, des réalités, des droits. L’innocence, l’irresponsabilité totale.

Il n’a pas d’identité administrative, historique, il n’a aucune patrie, il commet beaucoup de meurtres, mais il n’est pas accusé, il prend une avocate pour se faire condamner, sans succès. Il meurt, mais continue à vivre. Il n’a aucune circonstance atténuante. Il deviendra le chef de la police du pays. Il voudrait bien être coupable, chargé de honte, cet espoir lui est refusé. C’est un conte optimiste. Aucune dénonciation possible.

J’adhère à la radicalité de cette fable de l’innocence totale, et pourtant, animaux-humains, nous sommes obsédés par la culpabilité, qui nous donnerait du poids, de la morale, de l’humanisme. Difficile de se débarrasser du plaisir d’être coupable, et Nabucco n’échappe pas à ce désir, cette manie, cette folie, même dans ce renversement des valeurs et des Lois qu’il vit dans sa chair, dans sa tête.

Toujours chez le même éditeur, vous avez publié en 2018, vos vilaines pensées, que l’on peut trouver dans votre blog [2], parues sous le titre L’Agonie de Gutenberg. Vous jetez un œil à la fois triste et consternée sur notre époque, qui n’est pas la plus intelligente loin s’en faut. Votre alter ego, M. Piano, qui est professeur à l’Université, est très intéressant, car vous ne lui faites aucun cadeau, entre petites lâchetés, compromis, reniements, il est bien à l’image de notre société, engluée dans ses folies ordinaires et ses compromissions avec la vérité et la morale. S’il est également touchant, ce personnage, c’est peut-être parce qu’il nous ressemble. Devant la période effrayante du Covid, on a eu l’impression que les Français ont oscillé entre irrationalité et abnégation, lâchant sur un grand nombre de leurs valeurs, et surtout un grand nombre de leurs libertés individuelles, abandonnant leurs idéaux, et cessant de réfléchir pour se livrer à la folie et aux décisions de plus en plus arbitraires, parfois, du gouvernement. Un peu comme chez Kafka, nous avions l’impression d’être des innocents coupables d’un crime mystérieux dont nous ne savions rien. Dans certains romans vous avez flirté avec un onirisme irrationnel, qu’est-ce que cette période vous a inspiré, et qui pourrait être plus proche de l’imagination folle d’un auteur qui recrée le monde à l’image de ses caprices, que de la rationalité telle qu’on l’avait connue durant vingt siècles ?

La réalité n’existe pas, ce qui est une évidence difficile à soutenir dans un hôpital. Le réel n’est qu’une fiction, un récit raconté, une vérité déformée. On raconte justement pour donner du sens à la réalité, pour créer une histoire qui n’a aucun rapport avec la multiplicité éparse, fragmentaire, de ce que nous vivons. Nous ne sommes que dans la réalité du faux.

Pour revenir à Jour de chance, sans poids, sans existence, Nabucco est vide, une chambre d’échos. Il n’agit que poussé par les événements extérieurs, les informations, fausses donc : un tremblement de terre à Mexico le poussera à aller à droite à gauche, à marcher vite ou lentement, à rencontrer des choses et des gens, comme lui manipulés par les bruits du monde, les voix multiples du monde terrestre.

Ce sont ces voix multiples de l’univers que je tente de rendre, de dévoiler dans L’Agonie de Gutenberg, un journal écrit par tant de personnes différentes, une mosaïque de points de vue contradictoires qui s’élargissent aux animaux, aux objets terrestres, et jusqu’aux entités cosmiques, aux songes des êtres étrangers à nos pensées, nos croyances, nos expériences, nos vies quotidiennes. On donnera même la parole au coronavirus !

Dans cette cacophonie, où un personnage qui peut-être me ressemble, M. Piano, tente de définir, d’analyser, les nouvelles lois, paradoxales et transgressives, une autre Histoire se dessine, de siècles en siècles, ces voix ne sont pas uniquement celles du présent, mais aussi du passé, du futur.

Une nouvelle logique s’instaure, un nouveau regard, une autre philosophie : les humains, émiettés à l’image du cosmos, ne sont pas cohérents, ils n’ont aucune identité permanente, ils ne sont que des objets qui volent au vent, pas des sujets, il n’y a jamais de relations de cause à effet, et même les fictions qui devraient donner de factices cohérences, n’y parviennent plus, ne sont que dérisoires.

Cette cacophonie a sans doute l’orgueil d’être une symphonie, où les thèmes désaccordés tentent de produire un portait à la fois éclatée et global de notre début du vingt-et-unième siècle. A l’imitation, pardon encore pour l’orgueil, de Joyce, de Pound ou de Proust.

Vous avez créé, dans les années soixante-dix, avec Jean-Edern Hallier et François de Negroni, les Éditions Hallier, qui ont publié une trentaine de livres, avant d’être rachetées par les éditions Albin Michel. Parmi ces titres, votre pamphlet, L’anti-éditeur (1976), où vous y analysiez déjà la crise de l’édition, en proposant quelques solutions, qui parurent neuves à l’époque. En 2018, vous publiez un livre qui rassemble de courtes chroniques, qui sont autant de regards cyniques et désabusés jetés sur notre société, intitulé L’agonie de Gutenberg. Pourquoi ce titre ?

Ces réflexions, sans doutes tristes et désabusées, du point de vue de la pseudo-gloire des humanoïdes, ne pouvaient négliger une réflexion sur le mode de leur diffusion, l’évolution de leur production.

L’Agonie de Gutenberg a d’abord été publiée sur des réseaux, sociaux ou pas, numériques. La version papier vient après, signe de l’évolution de nos habitudes, signe de cette nouvelle histoire dont la cacophonie, ou la symphonie, est en train de s’inventer, de renverser les lieux communs.

Je me fais violence : je suis parmi ceux qui regrettent un ancien monde, peut-être un conservateur, ce qui me permet justement d’oser me croire l’apôtre, sinon le Messie, de tous ces renversements, et de voir notre temps.

Puisque tout est faux dans un récit, et puisque sans doute l’illusion industrielle doit rejeter un texte qui se déclare faux, imaginaire, au profit de l’illusion du récit qui se déclare vrai, vécu, sincère, et dans lequel un lecteur peut se reconnaitre, s’abrutir d’authenticité, s’identifier, revendiquons un artisanat de l’édition, comme les petites librairies, les imprimeurs du dix-huitième siècle. Et laissons aux ouvrages qui répètent des histoires anciennes, aux auteurs qui veulent raconter leurs vies sans savoir qu’ils sont dans la croyance en la cohérence ou la psychanalyse, le goût de n’être que commerciaux, usinés, sur-médiatisés, vite oubliés.

Oubliés, parce que plus personne ne croit aujourd’hui en la mondialisation : au contraire, ce monde fragmenté, tous ces points de vue divers, ces cultures différentes, accolées, juxtaposés, ces mosaïques d’opinions, de créations originales nous désignent un univers qui a compris son incohérence, son émiettement, sa relativité et la multiplication de ses identités régionales, contradictoires, autonomes, même dans le cosmos !

Votre livre est truculent. Vous commentez l’actualité, avec un regard ironique, une réflexion qui ne se refuse aucun point de vue paradoxal. Les lecteurs peuvent me croire. Impossible de tout rapporter ici, dans cet entretien, mais bon, deux choses importantes, significatives pour moi. Vous proposez des solutions pour régler certains grands problèmes de notre société française aujourd’hui, comme les attentats islamistes, en conseillant de ne plus parler de DAECH, ce qui le rendra à terme illégitime, au point que les terroristes eux-mêmes ne croiront plus en leur existence. Ce qui peut paraître irrationnel dans vos propos, ou provocateur, est pourtant logique pour peu que l’on y réfléchisse, car c’est bien parce que nous ne cessons de parler d’eux et de les craindre que nous les renforçons et renforçons leur pouvoir sur nous. Or, à la date du 13 novembre 2015 précisément, triste date des attentats de Paris et du Bataclan, vous posez la question de l’art de la dictature, en montrant, à la fin de votre chronique que, pour M. Piano, la difficulté « ce n’est pas tant de vivre en dictature, que de devenir soi-même un vrai dictateur ». Est-ce que vous ne dites pas, en filigrane, que la tentation du XXIe siècle est de produire une multitude de petits dictateurs de poche, petit dieu de leur cosmos personnel, et oppresseurs de tous les autres ? Ce qu’incarnent à mon avis, parfaitement les islamistes en France, du moins, dans les méthodes et les ambitions folles de leur cause mortifère.

Cher Marc, que voulez-vous que j’ajoute à votre belle exégèse, je ne vais pas interpréter une interprétation. Votre analyse est juste, un parfait compte-rendu, je ne suis qu’un re-créateur, au mieux un ré-créateur, vous êtes un bon lecteur, c’est vous qui comprenez, je ne suis que fatigué de ce monde qui n’est même plus actuel, se croit bêtement en progrès.

Mais précisons quand même la pirouette ironique de Piano sur les dictateurs. Dans la fantaisie et le goût du paradoxe du personnage, elle souligne cependant ce dont on vient de parler, le morcellement des états dans un proche ? triste ? glorieux ? avenir. Et elle désigne la transgression terrible de deux tabous politiques majeurs aujourd’hui : la revendication des divisions, au mépris du rassemblement, l’inégalité des êtres, humains ou animaux, et surtout les inégalités devants les Lois !

Propos recueillis par Marc Alpozzo

François Coupry, Merveilles, Pierre-Guillaume de Roux, 582 pages, novembre 2018, 23 eur

L’Agonie de Gutenberg, vilaines pensées, 2013-2017, Pierre-Guillaume de Roux, 272 pages, mars 2018, 23 eur

L’Agonie de Gutenberg, vilaines pensées, 2018-2021, FCD-Livres, 223 pages, 2021, 23 eur


[1] 14 mars 1980.

[2] https://lagoniedegutenberg.coupry.com/

Invitation : Rencontre littéraire avec François Coupry (mercredi 19 janvier 2022, 18 rue Le Verrier Paris 6ème)

Balustrade vous donne rendez-vous

pour une soirée littéraire avec l’écrivain François Coupry

autour du tome 2 de « L’Agonie de Gutenberg »*

Mercredi 19 janvier 2022 à 19h

Librairie Libres Champs, 18 rue Le Verrier 75 006 Paris

Echange avec Pierre Monastier,

journaliste, critique (Nunc, Les Lettres françaises…) et rédacteur en chef de plusieurs publications.

Suivi d’un verre de l’amitié

* Beau succès presse du tome 1 édité par P-G de Roux

Inscription obligatoire auprès de l’attachée de presse guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

« lire Coupry peut être plaisant tant ses personnages sont loufoques et ses contes (im)moraux » (Argoul)

François Coupry, L’agonie de Gutenberg 2

Voici la suite de L’agonie de Gutenberg 1 – Vilaines pensées 2013/2017, chroniquées en 2018 sur ce blog,et que tout le monde attendait (bien-sûr) avec impatience (si ! si !). Nous sommes dans la suite, donc rien n’a changé que je que je disais il y a trois ans (même si les ânes peuvent changer d’avis aussi). Un blog ne fait pas un livre, ce qui s’écrit au jour le jour est distrayant, ce qui se lit en continu ennuie. La dispersion est d’actualité, pas d’éternité. De plus, « un livre » est antiécologique lorsqu’il n’apporte aucune valeur ajoutée.

L’auteur le reconnaît dès la p.92, dans une « vilaine pensée » du 3 avril 2019 : « Il faut se rendre à l’évidence, de moins en moins de gens aiment lire, de nos jours. Surtout parmi les ignares et les jeunes, mais pas seulement. En revanche, on écrit de plus en plus, notre siècle du twitter et du texto sera épistolaire. Il y a davantage d’auteurs que de lecteurs, ce qui signifie que l’on ne communique plus, que l’on crée pour soi-même à tire-larigot ». Comme c’est bien vu ! Dès lors, pourquoi rajouter un écrit de plus à l’écrit qui prolifère ?

Reste qu’à petite dose, lire Coupry peut être plaisant tant ses personnages sont loufoques et ses contes (im)moraux. Ce qui fait (devrait faire) réfléchir. Mais si l’on peut penser à petite dose, une dose massive tue l’effort. Un conte par jour suffit à sa peine. Le lecteur assidu (il en existe sans aucun doute) retrouvera le vieux Piano dont les notes s’évadent de plus en plus, son petit-fils ado Clavecin qui crécellise en ludion de BD, déguisé en toutes les formes (tiens, c’était la définition du Malin aux temps médiévaux…), sans compter FC lui-même et quelques animaux comme l’aigle Xi, l’âne von Picotin et le chien Tengo san (outre quelques extraterrestres aux noms indicibles et imprononçables). L’ado, l’avenir du monde qui vient, est particulièrement réussi dans son inanité de mode : p.133. Un vécu de l’auteur à l’âge d’être grand-père ?

Avec cela, gambadez dans l’actualité déjà oubliée et sortez du chapeau des paradoxes. Plus quelques remarques judicieuses souvent bien trempées sur « l’air du temps », chanté par le piano plan-plan ou le clavecin angoissé et grinçant. « Beaucoup de citoyens de la Franchimancie s’étaient réfugiés dans les époques passées, par peur des énormités de la modernité », dit l’auteur des réactionnaires qui tournent en gilets jeunes contre « les patrons forcément méchants » p.32. Pourtant, un jardin doit être sans cesse entretenu car tout pousse, les feuilles tombent, il faut tailler, « il faut recommencer, la nature est épouvantable » p.48. Mais ce n’est pas grave, la pente est inéluctable, « l’abêtissement global des individus, la confusion entre publicités souriantes et aguichants programmes politiques, engendreront des dictatures qui feront le ménage, coups de balai facilités par le désespoir commun de constater que les objets quotidiens se détraquent, tout devenant du toc sans consistance » p.136.

Rendez-vous au prochain numéro pour le suicide final ?

François Coupry, L’agonie de Gutenberg 2 – Vilaines pensées 2018/2021, FCD Livres 2021, 223 pages, 23.00€ 

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Christine Bini fidèle et merveilleuse lectrice de François Coupry nous offre un nouvel article lumineux

François COUPRY

L’agonie de Gutenberg (2)
Vilaines pensées 2018/2021

François Coupry, que j’ai qualifié ailleurs d’ « ogre baroque » – et il n’a pas eu l’air de tiquer au compliment – est un observateur. Il a l’œil partout, son regard acéré, assassin, ne rate rien de nos travers contemporains, et s’il se revendique d’une inspiration swiftienne dans ce qu’il appelle joliment le « prélude » du tome 2 de ses Vilaines pensées, il est à l’évidence un analyste convaincant de la postmodernité. Voilà qui nous ramène au baroque : renversement des valeurs, entre autres. Dans un des contes de ce recueil, les ouvriers vivent dans un quartier pavillonnaire bourgeois et les ultra-riches dans des cités aux boîtes aux lettres éventrées. C’est le Carnaval. Ce que Coupry met en évidence, c’est que le carnaval contemporain ne dure pas qu’un maigre temps, il est permanent. Les chroniques de ce recueil sont aussi  politiques.
 
L’agonie de Gutenberg (2) a un sous-titre : « Vilaines pensées 2018/2021 ». Et un sous-sous-titre : « Journal extraordinaire, fables & paradoxes ». Nous y voilà. Le journal est extraordinaire parce qu’il ramasse les motifs ordinaires du quotidien et les passe à la moulinette d’une réalité augmentée, celle de la fiction révélatrice. Les fables ont une morale. Les paradoxes sont le substrat de la postmodernité, on en a la preuve tous les jours – on est élu sur un programme de gauche et l’on fait une politique de droite, on prône le tout-électrique mais on refuse l’énergie nucléaire, on partage en deux les chaussées pour laisser de la place aux vélocipèdes en créant des embouteillages monstres qui asphyxient les vélocipédistes et augmentent la pollution ambiante, ad libitum… Sur ces paradoxes-là, Coupry fait œuvre de moraliste, bien loin de la moraline. Mais pas seulement. Parce qu’il est avant tout un écrivain de fiction fictionnante, il nous livre ses vilaines pensées sur le mode du conte et de la fable. Et parce qu’il se revendique diariste, il prend pour figure tutélaire Kafka et son journal. Cependant, malgré toutes ces références bien ancrées dans une culture classique ou en passe de l’être, Coupry s’inscrit aussi, sans qu’il sache ou le veuille, dans la pop culture. Dans l’une des histoires qu’il nous offre dans ce tome 2 de L’agonie de Gutenberg, intitulée « Je ne suis pas humain », le narrateur est un professeur enseignant au Centre romain des études des récits de l’imaginaire. Lors d’un de ses cours, il prend conscience qu’il a subi une métamorphose, son doigt pointé vers un étudiant dissipé est griffu et couvert d’écailles vertes, il est devenu « un être de fiction incarné », un « Martien d’opérette ». Le conte se retourne comme un gant, et l’on n’est pas loin de l’univers de J.J. Abrams – même si je doute fort que Coupry connaisse ce nom.
 
Ce renversement des valeurs et cette lutte contre le moralement correct ont beaucoup à voir avec l’imaginaire de la pop culture. La force de Coupry, c’est d’inclure cette modernité – cette postmodernité – dans une histoire littéraire parfaitement balisée, loin des canons de l’imaginaire collectif contemporain. Ce n’est pas un paradoxe, paradoxalement. Coupry se situe au carrefour des courants de l’imaginaire, voilà pourquoi il faut le mettre entre toutes les mains : chaque lecteur y trouvera son compte de références et de projections.
 
Ce deuxième tome des Vilaines pensées court jusqu’à 2021, autant dire jusqu’à l’inimaginable : le virus. Qui l’eût cru ? Ce que nous avions dévoré et savouré sur les écrans et dans les romans apocalyptiques ou post-apocalyptiques est devenu réalité. Rien à dire : la fiction a toujours raison, on se tue à vous le marteler. La pandémie permet à Coupry un aller-retour entre les XXIe et XVIIIe siècles, dans les pages d’une savoureuse correspondance :
 
« 31 mars : Mon ami Piano…
Au clair de la lune, je termine ce mot que je posterai pour le dix-huitième siècle dans la gueule de ton grand chien blanc, magique boîte aux lettres.
Ici, à San Fernando, la situation sanitaire s’aggrave. Mais on miaule dans tous les postes de télévision, et sur tous réseaux hypocritement sociaux, que le monde après la pandémie […] sera meilleur et différent du monde d’avant cette COVID !
On rêve par exemple à la fin de l’obligation de travailler, de gagner coûte que coûte de l’argent, de supporter les familles, même recomposées, on rêve de la fin de la nécessité prétendument humaine de la sociabilité, de la convivialité, du vivre-ensemble, niaiseries que l’on supporterait par essence depuis des siècles, amen. »
 
Il faut lire ces vilaines pensées. Ce tome 2 met en relief le basculement du monde, dans sa marche lente et sa soudaine accélération. Coupry l’observateur, le cuentista, devient fictionnaire réaliste – oxymore, paradoxe !  Il faut lire François Coupry. Nous sommes, nous, frères humains, tout entiers présents dans ces vilaines pensées. Des pensées pas si vilaines que ça : moralement incorrectes – ça, ça fait du bien – et humainement fraternelles – et ça, c’est bien l’essentiel.

Christine Bini 
(22/11/21)    
Lire d’autres articles de Christine Bini sur http://christinebini.blogspot.fr/

Jean-Claude Bologne offre le premier article sur « L’agonie de Gutenberg 2 » de François Coupry

Jean-Claude Bologne offre le premier article sur « L’agonie de Gutenberg 2 » de François Coupry

François Coupry, L’agonie de Gutenberg, vilaines pensées 2018/2021, FCD Livres, 2021.

 

 

 

          « Stop ! Coupry, arrêtez d’écrire ces fanfaronnades : on ne sait à quel niveau de récit vous vous situez. » Fanfaronnades ? Si vous le dites… François Coupry, lui, parle plutôt de fables, de saynètes, de contes iconoclastes… Chaque semaine, du 10 janvier 2018 au 5 mai 2021, ses personnages fétiches (car lui n’apparaît qu’occasionnellement) ont tenu un journal décalé où l’humour pince-sans-rire ouvre des abîmes de réflexion. Il revendique la filiation de Swift et de Kafka, auxquels on pourrait ajouter les contes de Voltaire, les Lettres persanes ou les aventures du docteur Faustroll… Le lecteur du premier tome y retrouvera avec bonheur l’inénarrable Piano et son petits-fils Clavecin, tous deux passés maîtres dans « l’art de parler en public pour dire ce qu’il ne fallait pas », mais aussi l’aigle de Xi, qui n’aime que le risotto aux asperges ; l’âne astrophysicien, Wofgang von Picotin ; le chien métaphysicien, Tengo-san ; un lion philosophe ou un singe Bonobo de l’île X… Tous possèdent au plus haut point le génie du paradoxe et ne se gênent pas pour proférer avec la plus parfaite assurance les pires horreurs sur l’actualité, la canicule, les gilets jaunes, les investissements boursiers ou l’héritage d’une vedette rock. Dans la lignée de Micromégas, les Martiens viennent commenter les élections de 2020 auxquelles, apparemment, ils n’ont rien compris. Apparemment, car c’est peut-être nous qui nous berçons d’illusions sur le monde politique. Le renversement systématique des idées et des valeurs auquel nous invitent ces textes n’est que la conséquence de ce décalage de point de vue.

Car tel est le pouvoir de la fiction : en posant un masque sur le masque du réel, elle paraît bien plus vraie que celui-ci. Et pour cause : selon une théorie chère à l’auteur (ou du moins à ses personnages, puisqu’eux seuls existent vraiment), la fiction ne serait pas le reflet du réel, mais ce sont les fictions qui créent les vérités. La « fabrication incessante du réel par les récits » est le vrai sujet de ces courts textes conçus à l’origine comme des post de Facebook (où ils continuent leur prépublication). Cette conviction, défendue depuis les années 1980 par François Coupry, n’attendait que le monde virtuel des réseaux sociaux pour passer du paradoxe à l’évidence. Tout ce que nous vivons existe de toute éternité dans le grand réservoir de l’Imaginaire et se réalise de manière différente selon les époques. Il suffit donc de rejoindre ce grand vivier pour changer d’époque, en empruntant les « couloirs du temps » familiers aux personnages de François Coupry.

Une fois admis ce principe, le monde de l’auteur est d’une impitoyable cohérence et d’une redoutable lucidité. Que peut faire la Beauté déçue de ne pas être harcelée ? Porter plainte pour indifférence. Que devient l’homme dans un monde où, par les réseaux sociaux et le deep learning, on sait tout de lui ? Il meurt aussitôt, « dénudé », rendu inutile par l’exhaustivité des informations le concernant. L’absurdité est présentée de façon impassible. Dans un monde où les hommes accouchent, l’un d’eux enfante sa propre mère. Mais s’il viole sa fille (c’est-à-dire sa mère), l’enfant qui en naîtra sera-t-il lui-même ? « En une république, le roi signa une ordonnance… » Rien ne vous étonne ? Attendez… L’ordonnance autorise les trains à ne pas partir aux heures annoncées. Pourquoi pas ? La cohérence, la logique interne du récit, part de ces prémisses absurdes et en analyse les conséquences avec rigueur. Les gares se retrouvent encombrées de voyageurs qui ne savent pas quand leur train va partir. Pour les faire patienter, elles deviennent des lieux de convivialité et de culture et, de fil en aiguille, au terme d’un raisonnement serré, le pouvoir d’achat a grimpé en quatre jours et le taux de chômage diminué.

« Ou bien, un autre version », nuancera l’auteur. Croit-on être entré dans la logique du conte ? « Cela prouvera que vous êtes bel et bien un être humain, désireux de trouver une logique à n’importe quoi. » Car dans un monde en perpétuelle mutation, rien n’est assuré, rien n’est stable. Chacun y joue un rôle, à tel point que Clavecin, petit-fils de Piano, se transforme perpétuellement, en animal ou en dictateur – Kim-de-Corée-du-Nord, Xi Jimping ou Trumpi-Trumpo… Il ne fait en cela que porter à ses conséquences ultimes l’exemple de son grand-père, qui peut dans le même temps se faire huer et applaudir par le même public. Qu’importe ? Toutes ces identités successives ne sont que supercheries. Démocrite aurait dénombré une centaine de dirigeants historiques qui ne seraient en fait que des fantômes ou des paravents. La liste va d’Ivan le Terrible à Staline ou à Kennedy…

Mais les pires de ces illusions sont celles qui nous promettent un monde meilleur. Nous vivons ici des revirements subits, des révolutions continuelles qui nous mènent vers un progrès invraisemblable : le chômage baisse, les glaciers reprennent des forces, la couche d’ozone se reconstitue… Il suffit pour cela d’une décision insolite : diminuer la taille de l’être humain, décréter que 2 + 2 = 12. Il suffit, pour faire basculer la réalité, de prendre une expression courante au pied de la lettre : quand on est dans sa bulle, la bulle est concrète et se métamorphose en œuf ! L’absence de règle devient la règle.

Cet éclatement incessant de la cohérence du monde et des personnages finit par donner le tournis, du moins à ces derniers, qui s’enfuient et partent se réfugier dans le passé — essentiellement dans la France des Lumières — retrouver des figures souvent mise en scène par François Coupry. La fuite n’est pas une solution. Mais si le monde que l’on fuit n’est lui-même qu’un simulacre, la fuite ne nous livre-t-elle pas une paradoxale vérité ? « Si les récits historiques mentent, la cause n’est point un complot universel, mais tout bêtement la difficulté de raconter sans simplifier, enjoliver, mythifier, mettre en ordre narratif et cohérent la multiplicité chaotique du réel. Alors, on utilise le charme du conteur, et le désordre prend un sens, factice mais facile à enregistrer, à répercuter. » Derrière la fable se dissimule non pas une morale univoque, mais un appel à donner sens au grand Chaos qui nous entoure. Ou à en rire, tout simplement.