Pierre Ménat dans Le Point par Emmanuel Berretta

Un nouveau traité européen, pourquoi pas ?

Telle est la proposition de Pierre Ménat, ancien diplomate et conseiller de Jacques Chirac, qui publie « Dix Questions sur l’Europe post-covidienne. »

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Modifié le – Publié le | Le Point.fr

Entre les éructations d’Erdogan et la crainte d’un reconfinement, y a-t-il encore de la place pour la réflexion européenne ? C’est parce que nous le croyons que le livre de Pierre Ménat Dix Questions sur l’Europepost-covidienne (L’Harmattan, 97 pages) mérite d’être lu. Cet ancien conseiller aux affaires européennes du président Chirac pose 10 questions « entre défiance et puissance » (tel est le sous-titre) au moment où tous se demandent si l’Europe est capable tout à la fois de protéger les Européens, de bâtir des stratégies industrielles, de défendre une monnaie forte face au dollar, de contrer le retour des grands empires ou s’il ne vaudrait pas mieux revenir au « chacun chez soi »…

Pierre Ménat propose, in fine, un nouveau traité. On entend déjà les sceptiques s’indigner d’un nouveau transfert de souveraineté. La source d’inspiration de ce diplomate retraité est puisée dans l’œuvre inachevée d’un grand homme : le général de Gaulle, promoteur d’un plan Fouchet mort-né. On ne fera pas de l’Europe une puissance respectée et respectable sans se choisir des partenaires fiables et susceptibles d’affirmer une position dans le monde.

Le retour du plan Fouchet

Revenons donc à la source : le général de Gaulle distinguait nettement le marché commun de la souveraineté en matière de défense et de politique étrangère. Il jugeait du reste la seconde plus impérieuse que le premier. Le plan Fouchet a été rejeté au début des années 1960, car, comme le rappelle Pierre Ménat, les Belges et les Néerlandais ne le trouvaient pas assez atlantiste et souhaitaient y inclure le Royaume-Uni. Ils redoutaient l’hégémonie de la France, surtout entre les mains du général…

Or, Pierre Ménat fait l’inventaire des obstacles révolus : le Royaume-Uni est entré, puis sorti de l’Union ; les États-Unis se désengagent ou le prétendent de la sécurité européenne ; le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement, créé dans les années 1970, a pris un essor considérable, conformément à ce que souhaitait de Gaulle… L’auteur y voit donc une opportunité : « Rassembler, écrit-il, ceux des États européens qui auraient la volonté de s’engager dans une Union étroite mais respectueuse des identités nationales. Mettre sur pied un Conseil de sécurité européen, indépendant des institutions de l’UE, qui traiterait des affaires étrangères et de la défense, mais qui pourrait élargir son action à d’autres domaines non couverts, ou insuffisamment, par les traités actuels, comme la santé, la culture ou la recherche. Bien entendu, un lien s’établirait entre cette Union politique et l’Union européenne. »

Josep Borrell, vaillant mais peu écouté

D’abord, on notera que la Commission et le Parlement n’en sont pas. Les institutions de l’UE ont été édifiées un peu au petit bonheur la chance des ouvertures politiques en ratant plusieurs fois le coche de l’approfondissement au moment des élargissements successifs. On se retrouve au bout du compte avec un ensemble qui poursuit plusieurs logiques sans jamais les rattraper : un bout de fédéralisme par-ci, un morceau de confédération par-là, une couche d’organisation internationale qui n’accueillerait pas seulement ses membres à part entière mais en associerait d’autres (Suisse, Norvège…) selon les compétences, les terrains de jeu… L’architecte de l’Europe n’existe pas. Ou plutôt, ils sont plusieurs, ont vécu à plusieurs époques, sous l’influence de divers courants. Imaginons une cathédrale commencée au XIe siècle, poursuivit dans le style Bauhaus, retouchée par Le Corbusier et dont l’emballage final aurait été confié à Christo et vous aurez une image assez exacte du monument européen. Pierre Ménat sollicite donc un dernier coup de main : celui du général de Gaulle pour achever l’Europe politique. Il faudrait aussi décider du sort de l’Otan, dont la Turquie est membre, ce qui laisse songeur… Là, l’auteur ne tranche pas.

Il existe bien cependant un « haut représentant pour les Affaires extérieures » au sein de l’UE. Il a même statut de vice-président de la Commission et jouit d’une administration volumineuse. Depuis que l’Espagnol Josep Borrell occupe le poste avec l’instauration de la Commission von der Leyen, le Catalan ne manie pas la langue de bois, mais, pour son plus grand malheur, il ne dispose que d’une épée… de bois. Ses analyses sont fameuses, mais ses moyens d’action inexistants. Appeler à des cessez-le-feu sans être en mesure de faire peser la moindre menace sur les belligérants est un exercice déprimant dont Josep Borrell s’acquitte non sans une certaine abnégation. Quand il ne dit rien, on enrage de l’impuissance de l’Europe. Quand il parle, on se moque de son impuissance à être écouté des puissants.

À quoi va servir la Conférence sur l’avenir de l’Europe ?

Pour faire cesser cette comédie, Pierre Ménat propose donc de passer aux choses sérieuses : quelques États européens – et pas les 27 – sautent le pas d’une vraie politique étrangère commune. Ce Conseil de sécurité serait composé idéalement de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Pologne et… du Royaume-Uni. Londres, en effet, ne serait pas obligé de réadhérer à l’UE puisque ce traité serait indépendant des institutions. Angela Merkel avait formulé l’idée d’un Conseil de sécurité, mais elle le situait au sein de l’UE avec des membres tournants. Tant que la règle de l’unanimité demeurera, l’UE ne sera jamais à l’abri d’une prise d’otage par l’un des siens pour obtenir gain de cause sur un tout autre sujet. Pour passer cet obstacle, un nouveau traité de défense qui ne regrouperait que les États vraiment motivés.

« On objectera qu’il serait vain de créer une structure supplémentaire alors qu’il en existe déjà tant. Mais face aux immenses enjeux de la souveraineté européenne, qui peut prétendre que les structures actuelles sont adaptées ? Il faut donc essayer, le jeu en vaut la chandelle », conclut l’auteur. Le seul dirigeant capable de porter ce projet est par définition français : en l’occurrence, Emmanuel Macron ou la personne qui lui succédera. Macron reprendra-t-il le flambeau tombé à terre du général de Gaulle ? Et qui trouvera-t-il à Berlin, Londres, Rome, Madrid ou Varsovie pour l’aider dans cette entreprise jadis gâchée… La Conférence sur l’avenir de l’Europe qui doit, en principe (sauf reconfinement général), s’ouvrir avant la fin de cette année et s’étaler jusqu’au printemps 2022 est le lieu pour débattre et trancher cette immense question. Osera-t-on, à la fin, en cas de nouveau traité, quel qu’il soit, faire voter les peuples ? Difficile d’imaginer que l’Europe puisse se passer de cette assise populaire pour se projeter avec force dans les grands défis du siècle. Il faudrait accepter que ceux qui n’en voudront pas s’écartent pour laisser passer les autres.

Dix Questions sur l’Europe post-covidienne, Entre défiance et puissance, de Pierre Ménat, L’Harmattan, éditions Pepper

Vincent Hervouët reçoit Pierre MENAT « 10 Questions sur L’Europe post-covidienne » sur Télésud

Émission « Le nouveau monde » le 22 octobre sur Télésud. Au menu: les religions et l’Europe. Vincent Hervouët reçoit Pierre Conesa, auteur de « Avec Dieu, on ne discute pas!  » ed. Laffont et Pierre MENAT « 10 Questions sur L’Europe post-covidienne »

Revoir l’émission ici : 

https://www.youtube.com/watch?v=RODVKQ7_KY4&feature=share&fbclid=IwAR2f4RqfGQxQMLfVBlhtPtzZ-_y0gtCzuu6YXZmjhQBOze53S76s2Jtgce4

Une excellente lecture approfondie du nouveau livre de Pierre Menat par Argoul

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne

Ancien ambassadeur de France en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas, Pierre Ménat actualise son livre France cherche Europe désespérément après la pandémie de Covid-19. Face au duel global de la Chine et des États-Unis, l’Europe reste coincée entre défiance et puissance. En 10 questions, il rappelle l’origine des interrogations des citoyens et propose quelques solutions.

Tout d’abord, l’anxiété. L’Europe vieillit, sa population ne représentera que 6 % de la population mondiale en 2050. Les ressources naturelles sont limitées, la mondialisation fait concurrence, les idées sont en crise. Les Européens cherchent donc des refuges dans la famille, la religion, la nation. L’expression publique de cette frustration du peuple contre ses élites se radicalise – à l’américaine – ce qui ne risque pas de faire avancer les choses. Il faudrait donc à l’Europe une politique industrielle, des négociations réciproques pour les échanges, une politique monétaire de l’euro pour le rendre égal au dollar. Quant aux défis écologiques, l’Europe prend sa part et ne doit pas se culpabiliser, renvoyant plutôt les excités aux plus grands pollueurs de la planète que sont les Américains les Chinois. En revanche les intellectuels, bien absents, sont appelés à la rescousse pour penser le nouveau monde.

Si les Anglais s’en vont, par souci de commercer librement et surtout de s’aligner sur les États-Unis, l’essentiel de leur commerce reste tourné vers les pays européens, tandis que les États-Unis regardent vers le Pacifique. Le plus sage pour les Anglais du Brexit serait de conserver une relation forte dans la défense et les affaires étrangères avec l’Europe.

Le sentiment d’impuissance des citoyens en Europe vient de ce que la souveraineté des états a été déléguée en catimini depuis les années 50. Dans les faits, seulement cinq compétences exclusives ont été déléguées par les Etats : l’union douanière, les règles de concurrence, la politique monétaire pour l’euro, la conservation des ressources de la mer commerciale commune. Tout le reste est partagé ou en appui, notamment la santé :« l’Union n’a pas de compétence en la matière » p.9. Mais il existe un déficit d’information aux citoyens. Un rapport de 2005 en France remis à Dominique de Villepin est resté lettre morte. Or il existe une citoyenneté européenne selon l’article 9 du traité : elle permet de voter aux élections locales et un droit d’initiative populaire au niveau européen. Qui le sait ? Qui l’utilise ?

L’ultralibéralisme est une idéologie française qui distord la revendication historique libérale qui a conduit à l’indépendance américaine et à la révolution française. La défense de la dépense sociale française, qui représente plus que les dépenses de l’État, est un intérêt particulier dans toute l’Europe. Le retour de l’Etat dû au Covid ne devrait pas durer au-delà de la pandémie. Le droit et les institutions l’emportent même si l’Europe à 27 est partagée entre le Nord plus ouvert au large et le Sud plus étatiste parce que plus clientéliste. La France se situe en pays intermédiaire : ses citoyens manifestent surtout un conservatisme anti-industriel et radicalisent l’écologie pour « répondre à la rage ambiante ».

Reste une ambiguïté entre l’Europe à 27 et la zone euro à 19. La politique monétaire devrait faire partie de l’Europe, ou du moins les pays réunis autour de l’euro devraient avoir une représentation qui ne soit pas confondue avec celle des 27. Avec le Covid, les critères de Maastricht sont suspendus et la Commission pourra directement recourir à l’emprunt pour 900 milliards d’euros, deux fois le budget communautaire, même si l’interdiction de financer directement les Etats demeure. Manque cependant une gouvernance politique des crises, criante durant la débâcle financière de 2008, la crise grecque, et la pandémie Covid.

Un point sensible, laissé de côté par la pandémie, reste l’immigration. Elle représente 500 000 à 1 million de personnes par an dans toute l’Europe. C’est une compétence partagée de l’Union où Schengen fonctionne mais pas Dublin. Les solutions existent et ne sont pas mises en œuvre, par exemple le demandeur d’asile n’a pas à choisir son pays d’accueil. Il faudrait augmenter les moyens de Frontex et négocier des accords supplémentaires avec les pays limitrophes. On ne peut laisser non plus la charge de premier accueil aux Etats du sud tel que la Grèce ou l’Italie.

Au total, que signifie la souveraineté européenne ? Après le Covid, nous nous apercevons que la Chine est devenue une puissance mondiale d’influence, tandis que les États-Unis imposent leurs lois nationales et leurs GAFAM aspirateurs de données tout en se dégageant de l’OTAN. La souveraineté européenne est donc toute relative puisque nous dépendons des autres pour beaucoup de nos industries, de nos matières premières et de notre santé. À quelle fin récupérer cette souveraineté ? Dans le domaine monétaire, économique et politique : il nous faut encourager la recherche, développer le numérique, élaborer une véritable autonomie stratégique dont la pandémie a montré la carence, une politique industrielle, une sur les flux migratoires et développer une force d’intervention autonome. « Je propose que soit élaboré un traité d’union politique sur le modèle du plan Fouchet » p.95. Ce serait un projet collectif pour une diplomatie européenne.

Au total, ce petit livre fait le point sur l’Europe aujourd’hui du point de vue politique, un sujet important pour les Français et que la pandémie met en lumière de façon très crue.

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne – Entre défiance et puissance, septembre 2020, L’Harmattan/éditions Pepper, 99 pages, €12.00

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan/éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est aussi l’auteur d’un roman chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

L’Europe vue par ce blog

Pierre Ménat invité à analyser dans Causeur l’Europe post Covid

Dans un monde inquiétant, l’Europe en proie au doute

Pierre Ménat analyse l’Europe post-Covid

Dix questions sur l’Europe post-covidienne, tel est le titre de mon nouveau livre qui vient de paraître aux éditions Pepper-L’Harmattan. La pandémie de Covid-19 a accru l’anxiété d’un monde déjà en proie au doute et à l’inquiétude.

Le retour en force des États

Cette crise est d’abord la revanche des États. À l’intérieur des frontières, même les plus libéraux le reconnaissent : seule la puissance publique a la capacité matérielle et financière de lutter contre l’épidémie et ses désastreuses conséquences économiques. Et dans l’ordre international, les États redeviennent des acteurs majeurs. 

Tout naturellement, cette crise conduit à repenser le débat européen. Parmi bien d’autres, dix questions se posent. Quel rôle pour l’Europe dans un monde anxiogène ? Les effets du Brexit, le respect de la souveraineté des États, l’avenir du dogme libéral doivent être regardés sous un jour nouveau. Comment l’Europe peut-elle s’assurer que la reprise économique sera la plus verte possible ? Comment mieux gérer la zone euro, rapprocher l’Europe des citoyens, faire face au défi migratoire ? Le modèle institutionnel est-il adapté ? Et enfin, que signifie « la souveraineté européenne » ?

À ces questions, je propose mes réponses et les soumets à votre jugement.

Attardons-nous sur la dernière d’entre elles : la souveraineté européenne. Cette notion est mise en avant dans les discours du président Macron. Mais que signifie-t-elle ?

Le peuple européen reste introuvable

La souveraineté est une prérogative des États, un privilège des nations et en démocratie, l’apanage du peuple. Or, il n’existe ni État, ni nation, ni peuple européens.

Aussi cette souveraineté européenne est-elle exercée non par un seul titulaire mais plusieurs.

L’Union européenne assure les fonctions de souveraineté qui lui ont été déléguées par les États-membres, dans la limite de ses compétences. Celles-ci sont par exemple exclusives pour la monnaie, la concurrence ou la politique commerciale, partagées pour le marché intérieur ou l’immigration, mais inexistantes pour la diplomatie, la justice, la santé ou la défense. 

Dans ces derniers domaines, les instruments forgés au fil du temps restent de caractère intergouvernemental. Cela veut dire que personne ne tient la main de la France quand elle envoie des soldats sur théâtres extérieurs, vote au Conseil de Sécurité, ou gère son système de santé.

Une Europe à la souveraineté floue et dépendante de l’extérieur

Quant aux États non-membres, ils détiennent eux aussi une part significative de la souveraineté européenne. On pense naturellement au Royaume-Uni, mais aussi à la Suisse ou à la Norvège.

Entre les États et l’Union se situe une zone grise. On y trouve le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme. On y trouve l’espace à géométrie variable qui abrite par exemple Airbus ou Ariane Espace. Et bien sûr les relations bilatérales, parmi lesquelles le partenariat franco-allemand.

La souveraineté européenne pourrait résulter de la confédération de toutes ces énergies. Mais cela n’est pas suffisant. Car malheureusement, il est trop de cas où cette souveraineté est exercée par des acteurs extérieurs à notre continent. C’est vrai en matière énergétique, économique, industrielle, diplomatique ou militaire. 

La dépendance de l’Europe envers les deux superpuissances du XXème siècle est considérable. La boîte à outils des États-Unis demeure bien fournie quant à la monnaie, au commerce, à la technologie, aux forces militaires. Quant à la Chine, elle ne procède pas par décret mais par influence en tant qu’atelier du monde, géant numérique, bailleur de fonds. La crise du Covid a tardivement provoqué une prise de conscience de cette dépendance mais le mal est fait.

Même des puissances moyennes comme la Turquie tiennent les Européens sous leur coupe, notamment par la menace d’une vague migratoire.

Cette réalité relativise la querelle entre « européistes » et « patriotes ». Les uns comme les autres pourraient s’accorder sur un objectif commun : récupérer des pouvoirs que le Vieux Continent a laissé échapper à son contrôle.

Reprendre le contrôle

Comment y parvenir ? La réponse varie selon trois grands domaines.

Pour la monnaie, l’Europe a fait le plus difficile en se dotant, du moins pour les membres de la zone euro, d’une devise unique. Nul ne sait comment nos États auraient résisté aux crises – subprimes, défaillance de la Grèce, Covid – sans la Banque centrale européenne (BCE). Des propositions sont faites pour que l’euro soit géré de manière plus efficace et plus démocratique, en équilibrant le rôle de la BCE par une direction politique plus assurée.

Pour l’économie, le plan de relance adopté  par le Conseil Européen constitue un premier déblocage de l’instrument budgétaire, complété par la mise au rancart des critères de Maastricht. Mais des initiatives plus hardies sont nécessaires pour reconquérir notre indépendance industrielle ou numérique.

Souveraineté politique enfin. Celle-ci passe par la reconquête de la maîtrise des frontières communes du continent. Mais l’Europe doit aussi prendre en charge sa sécurité collective. Il ne faut pas se bercer de mots, s’illusionner sur des concepts ronflants comme l’autonomie stratégique ou le Schengen de la défense. L’Europe doit constituer la force diplomatique dont le monde a besoin.

Aborder ce problème sous l’angle de votes à la majorité ou d’un siège européen au Conseil de Sécurité de l’ONU n’a aucun sens. La souveraineté politique ne peut émerger des institutions européennes actuelles, trop diluées pour permettre l’émergence d’un projet marquant une volonté collective. C’est pourquoi je préconise de reprendre l’ambitieux plan Fouchet présenté par le Général de Gaulle en 1961, par la création d’un Conseil de Sécurité européen où siégeraient des États-membres de l’Union mais aussi des États non-membres comme le Royaume-Uni.

Lettres capitales, lecteur fidèle des livres de Pierre Ménat, en rend compte le premier

Pierre Ménat : «Dix questions sur l’Europe post-covidienne: Entre défiance et puissance»

Nous ne soulignerons jamais assez l’importance des ouvrages sur l’Europe, surtout lorsqu’ils ont le mérite de la rigueur, du regard objectif et de l’esprit d’ouverture. C’est le cas du nouveau livre de Pierre Ménat, diplomate, ancien conseiller pour les affaires européennes et ambassadeur de France, Dix questions sur l’Europe post-covidienne: Entre défiance et puissance, où ceux qui s’intéressent à ces questions auront l’occasion de profiter des bénéfices d’une analyse minutieuse de dix aspects du mécanisme de fonctionnement de l’Union européenne, surtout en cette période de crise où la Covid semble avoir tout mis devant une évidente et inédite urgence. Il s’agit, comme ce fut le cas de son précédent livre, France cherche Europe désespérément (2019), « de repenser le débat européen », dans un climat « impensable quelques mois auparavant ». Sont abordés – tels qu’annoncés dans l’Avant-propos – des aspects concernant le rôle de l’Europe dans le monde, les effets du Brexit, la question de la dévolution à l’Union de parts de souveraineté, du dogme libéral et de la reprise économique, de la protection des frontières externes, de la souveraineté européenne et, enfin, du modèle institutionnel idéal.

Ce sommaire ambitieux trouvera peut-être la réprobation et le réquisitoire faits à la fois par des eurosceptiques et euro-indifférents qui ont toujours dénoncé l’excès de telles entreprises qu’ils considèrent avec indulgence, sinon avec une certaine arrogance. « Encore un livre sur l’Europe », s’exclament-ils à chaque parution, d’un ton rappelant le fameux « in aqua scribere » des Antiques.

Il revient à la critique objective de défendre la démarche de Pierre Ménat en redisant d’abord son premier souci d’analyse politique et institutionnelle fidèle aux documents et à l’objectivité du regard historique face à l’engrenage décisionnel et à la facilité avec laquelle des responsables nationaux sont « prompts à montrer Bruxelles du doigt dès qu’on problème se pose ». Il ne s’agit sans doute pas d’un regard de sycophante de la part de quelqu’un qui connait de l’intérieur de fonctionnement de l’Europe. Il suffit de se pencher sur un ou l’autre des sujets abordés, que ce soit sur l’analyse pertinente du Brexit, sur la souveraineté et sa ramification sociale de la solidarité dans des temps de crise comme c’est le cas de celui que nous vivions actuellement ou sur la doctrine libérale qui est, selon de nombreux citoyens européens le talon d’Achille de l’UE. Sur ce thème de la souveraineté, Pierre Ménat rappelle que l’Union Européenne assure ces fonctions de souveraineté « dans la stricte limite de ses compétences ». « Les attributions de l’Union – écrit-il – sont par exemple exclusives pour la monnaie, la concurrence ou l’Union douanière, partagées pour le marché intérieur ou l’immigration, inexistantes pour la diplomatie, la santé ou la défense ». De quoi répondre, selon nous, à des commentaires trop fréquents ces derniers temps sur le manque de solidarité devant la crise de la Covid. Même les grands journaux et les media ont fait semblant d’ignorer cette évidence, alors qu’il ne s’agit que d’une vérité que la réalité tient à nous renvoyer dans les cordes de nos limites de pensée.

Sans doute, chacun de ces sujets mérite de s’y arrêter longuement, tellement leur complexité et leur importance sont grandes. Le lecteur retrouvera des réponses à ces questionnements.

Disons juste en guise de conclusion que ce livre de Pierre Ménat a, par-dessus des mérites déjà cités, celui de sortir des sentiers battus, s’élevant avec autorité au-dessus des clichés, sans pour autant tomber dans l’académisme.

Dix questions sur l’Europe post-covidienne: Entre défiance et puissance se construit sur le schéma de cette dichotomie largement argumentée qui alimente les deux poumons de notre perception de l’Europe et du quotidien. Au fond, un livre sur nous-mêmes, sur qui sommes-nous mais surtout sur ce que nous semblons ignorer de l’être.

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne: Entre défiance et puissance, Éditions Pepper, 2020, 104 pages.

Pour plus d’informations sur Pierre Ménat : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_M%C3%A9nat

« Dix questions sur l’Europe post-covidienne – Entre défiance et puissance » de Pierre Ménat

« Dix questions sur l’Europe post-covidienne » Entre défiance et puissance de Pierre Ménat

Parution fin septembre 2020 – L’Harmatten Editions Pepper – 12,50 €

Contact presse pour le recevoir / interviewer l’auteur :

guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85

Avec la pandémie du Covid 19, l’anxiété du monde s’est encore accrue. Nous aimerions compter sur une Europe qui rassure. Or l’Union européenne est confrontée à la crise la plus grave de son histoire.

Face à ce tsunami, l’Union a révélé ses potentialités, en apportant une réponse monétaire et budgétaire inédite, mais aussi ses faiblesses : la dépendance du continent envers l’extérieur et notamment la Chine fut cruellement soulignée. La crise a accentué un malaise déjà installé.

La nécessaire puisse,ce européenne ne pourra devenir réalité que si les Européens se départissent de leur défiance, qui reste forte envers l’Union.

C’est ce dilemme que ce livre analyse à travers dix questions sur les grands choix européens, de l’euro à l’immigration, des suites du Brexit à l’écologie. Au coeur de tous les débats revient la notion de souveraineté européenne, prérogative exercée à la fois par les Etats, qui en sont les principaux détenteurs, et par l’Union européenne, qui en est attributaire déléguée.

Le modèle institutionnel actuel peut fonctionner, sous réserve d’être amélioré, pour l’économie et la monnaie. Mais ce modèle est inadapté à la politique étrangère et à La Défense, domaines pour lesquels le plan Fauchet présenté par le Général de Gaulle en 1961 pourrait être repris.

Un livre essentiel pour comprendre les choix à faire pour que l’Europe donne enfin la mesure de ses potentialités.

Après France cherche Europe désespérément, Pierre Ménat actualise ici sa réflexion avec le Brexit et à l’heure du Covid. L’auteur, qui a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, est ancien directeur Europe du Ministère des Affaires étrangères.

« ENTRE DEFIANCE ET PUISSANCE. Dix questions sur l’Europe post-covidienne », par Pierre Ménat

Quatrième de couverture : Avec la pandémie de Covid 19, l’anxiété du monde s’est encore accrue. Nous aimerions compter sur une Europe qui rassure. Or l’Union européenne est confrontée à la crise la plus grave de son histoire. Face à ce tsunami, l’Union a révélé ses potentialités, en apportant une réponse monétaire et budgétaire inédites, mais aussi ses faiblesses : la dépendance du continent envers l’extérieur et notamment la Chine, fut cruellement soulignée. La crise a accentué un malaise déjà installé. La nécessaire puissance européenne ne pourra devenir réalité que si les Européens se départissent de leur défiance, qui reste forte envers l’Union.

C’est ce dilemme que ce livre analyse à travers dix questions sur les grands choix européens, de l’euro à l’immigration, des suites du Brexit à l’écologie. Au cœur de tous les débats revient la notion de souveraineté européenne, prérogative exercée à la fois par les Etats, qui en sont les principaux détenteurs, et par l’Union européenne, qui en est attributaire déléguée. 

Le modèle institutionnel actuel peut fonctionner, sous réserve d’être amélioré, pour l’économie et la monnaie. Mais ce modèle est inadapté à la politique étrangère et à la défense, domaines pour lesquels le plan Fouchet présenté par le Général de Gaulle en 1961 pourrait être repris.

Après France cherche Europe désespérément, Pierre Ménat actualise ici sa réflexion avec le Brexit et à l’heure du Covid. L’auteur, qui a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, est ancien directeur Europe du ministère des Affaires étrangères.

 

 

 

ENTRE DEFIANCE ET PUISSANCE.

Dix questions sur l’Europe post-covidienne

 

Avant-propos

 

Chapitre 1 Quel rôle l’Europe peut-elle jouer dans un monde anxiogène  ?

Chapitre 2 Le Brexit : pourquoi et comment ?

Chapitre 3 L’Union Européenne  limite-t-elle la souveraineté des Etats ?

Chapitre 4 L’UE est-elle ultra-libérale ?

Chapitre 5 L’UE peut-elle relever le défi climatique ?

Chapitre 6 Comment mieux gérer la zone euro ?

Chapitre 7 L’UE est-elle éloignée des citoyens ?

Chapitre 8 L’UE peut-elle avoir une politique migratoire ?

Chapitre 9 Y a-t-il un modèle institutionnel idéal ?

Chapitre 10 Que signifie « la souveraineté européenne » ?

 

ENTRE DEFIANCE ET PUISSANCE

Dix questions sur l’Europe post-covidienne

 

Avant-propos

 

Voici quelques mois était publié mon livre « France cherche Europe désespérément ».

J’y analysais la relation si complexe que notre pays entretient avec l’Union européenne.  S’ils admettent la valeur d’une association institutionnalisée entre les Etats du vieux continent, les Français, consciemment ou pas, souhaiteraient que cette nécessaire union s’effectue autour de leur modèle. Et cette espérance, commune à tous les acteurs de la scène politique française, est considérée comme un gallicisme par nos partenaires.

« Encore un livre sur l’Europe. Pourquoi faire ?» écrivais-je au tout début de cet ouvrage. Et voici qu’à nouveau, je prends la plume !

Pourquoi ? Le sujet est inépuisable ; le premier livre était mû par l’ambition d’éclairer les actuelles frustrations par un historique de la construction européenne depuis 1948. 

Mais surtout, le Covid 19 a modifié les perspectives. Soudainement, cette pandémie a catalysé une angoisse déjà perceptible. En 2015, Rémi Brague nous alertait sur les dangers du « règne de l’homme »,  soulignant les risques d’une victoire supposée de l’immanence sur la transcendance. Or, la science est l’argument  le plus solide de la raison. Et les progrès de la médecine sont l’un des succès les plus visibles de la science. Déjà la mondialisation, le terrorisme, le changement climatique, l’absence de leadership international, la mutation insidieuse des idéologies, la prise de contrôle de l’information par des réseaux sociaux eux-mêmes incontrôlables, la montée du complotisme suggéraient ou révélaient une forte anxiété. Et voici qu’un simple virus est capable d’enfermer à domicile les deux tiers de l’humanité, de promettre un bouleversement des fondamentaux de l’économie mondialisée : les échanges, les transports, ou simplement la liberté d’aller et de venir. Plus fondamentalement, nous réalisons que notre système de valeurs a placé la sauvegarde de la vie humaine au-dessus de tout, cette vie que nos anciens savait menacée par guerres ou maladies.

Brusquement, nous mesurons, touchons du doigt l’anxiété du monde, lui donnons un nom. Nous réalisons que les progrès médicaux spectaculaires ne sont pas infinis. Bien sûr le COVID est une grave pandémie, mais surtout l’homme n’est plus en mesure d’accepter un tel risque, qu’il croyait révolu. Nous n’étions plus mentalement immunisés contre ce mal, ne pouvions plus tolérer que la vie soit ce qu’elle est, aléatoire, transitoire, interruptible.

Déjà privé de repères, le monde a encore perdu un marqueur. Exposé au terrorisme ou à la pauvreté, il se croyait au moins vacciné contre les épidémies. Une illusion de moins.

Face à ce monde qui inquiète, nous aurions aimé compter sur une Europe qui rassure. Mais l’Union européenne est confrontée en 2020 à la plus grave crise de son histoire. L’épidémie de coronavirus, par ses ravages sanitaires et économiques, a révélé au grand jour les atouts de l’UE mais aussi ses  failles.

Cette Union si prompte à interférer dans la vie des Etats a tardé à réagir, puis l’a fait de manière diversement puissante et pertinente.

Cette crise est d’abord la revanche des Etats, dont le général de Gaulle disait qu’ils étaient « la seule entité à même de donner des ordres et d’être obéis ». A l’intérieur des frontières, l’Etat est de retour. Même les plus libéraux reconnaissent, avec bien sûr des nuances selon que l’on soit, par exemple, aux Pays-Bas ou en France, que seule la puissance publique a la capacité matérielle et financière de lutter contre la pandémie et surtout contre ses désastreuses  conséquences économiques.  Certains crient au scandale : pourquoi l’argent qui n’était pas magique l’est-il devenu ?  Réponse : dans la crise, il redevient légitime d’emprunter et seul l’Etat peut le faire dans de telles proportions. Cependant se dessine ici l’ombre portée de l’Europe. La levée des critères de Maastricht, l’ampleur de l’intervention de la Banque centrale européenne, la création d’un nouveau mécanisme d’emprunt-subventions sont des contreparties du recours massif à la dette  et ne sont pas acquises à jamais. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré à la zone euro.

Et dans l’ordre international, l’Etat retrouve sa pertinence et sa souveraineté mises à mal par la mondialisation ou l’Union européenne. C’est dans le cadre étatique que sont définies les frontières, que sont mesurés les ravages de la pandémie, que sont comparées les capacités de chacun à y faire face, quitte à ce que ces jugements soient nuancés en fonction de l’organisation interne, fédérale ou non, de chaque Etat.

Alors qu’en est-il de la souveraineté européenne, dont on nous parle si souvent ?

Nous nous attacherons plus loin à essayer de cerner cette notion si complexe, qui associe en fait deux parts inégales de souveraineté, celle des Etats européens qui est la règle et celle de l’Union qui demeure l’exception. Et cette exception dépend bien sûr des domaines de compétences dévolus à l’Union. 

La monnaie d’abord. Est censée être souveraine la Banque centrale européenne (BCE). Elle seule a le  pouvoir de création monétaire dans la zone euro. Depuis l’arrivée à sa direction de Mario Draghi en 2012, la BCE s’est lancée dans une politique dite non conventionnelle, par le rachat d’obligations publiques sur les marchés secondaires, c’est-à-dire aux banques et autres détenteurs de telles obligations et, à partir de 2015, par l’assouplissement quantitatif. Poursuivie par Christine Lagarde, cette politique a été renforcée par un programme de 750 milliards d’euros destiné à faire face à la crise née du Covid. Et pourtant, même dans ce domaine de compétence exclusive, l’autonomie de la BCE vient d’être menacée par la décision en date du 5 mai 2020 de la Cour Constitutionnelle allemande de Karlsruhe.  Cette juridiction suprême allemande ne peut certes donner d’injonction à la BCE, mais exige des autorités allemandes qu’elles demandent des comptes à la banque de Francfort, sous peine de se voir interdire de participer aux programmes de la BCE.

Souveraineté économique ? Elle ne coule pas de source si l’on considère les divergences entre Etats pour mettre en place un plan de relance, quant à son volume, mais aussi à sa forme, que l’on parle de subventions, de prêts ou de garanties. La crise aura permis de muscler l’outil budgétaire européen, mais au service de quelle ambition ?

Souveraineté politique ? Celle-ci supposerait que deux conditions soient remplies : la responsabilité et la solidarité. Or, l’Union n’a pas compétence en matière de santé publique. Et la solidarité s’est surtout manifestée dans les coopérations bilatérales. L’Union n’a que peu contribué au volet sanitaire de la crise. Elle n’a été réactive ni dans la coordination de la réponse  des Etats-membres, ni dans la gestion de la capacité hospitalière globale, ni dans le domaine de la recherche de traitements et d’un vaccin.

Que signifie la souveraineté européenne ? Tel est le titre du dernier chapitre du présent livre. Et chacun voit bien que l’importance de la question comme les termes de la réponse sont affectés par le Covid.

Pour autant, il faut partir de ce qui existait. Il y a plus d’un an, en mai 2019, cela paraît loin, les citoyens de l’Union ont élu le nouveau Parlement européen (PE). Nous avions assisté à une campagne donnant lieu aux débats habituels sur la souveraineté, les valeurs, l’inadaptation des institutions européennes. Dans la plupart des Etats-membres, à commencer par la France, le clivage désormais habituel entre « européistes » et « eurosceptiques » a fait rage. Les populistes montaient, affirmaient pouvoir être majoritaires.

Le 25 mai 2019 au soir était dévoilé le nouveau visage du Parlement. Il ne prendrait sa forme définitive que le 1er février 2020, après l’entrée en vigueur du Brexit. Finalement, les  groupes considérés comme populistes ne gagnaient globalement pas en nombre. La nouveauté était ailleurs. Depuis sa création, le PE était dominé par une « grande coalition » entre la droite (PPE) et la gauche (S et D). Cette majorité pouvait être qualifiée d’institutionnelle : elle ne se formait que pour la désignation du président du PE, des vice-présidents, des présidents de commissions et de l’approbation des nominations proposées par le Conseil européen. Pour le cœur de métier, à savoir les fonctions législative, budgétaire et politique, chacun reprenait sa liberté, y compris au sein des groupes.

Cette majorité n’existe plus. Au sein du PE, le PPE compte 187 députés, trente de moins que dans la précédente assemblée. L’hémorragie est encore plus forte chez les socialistes, passés de 187 sièges à 148. Qui a gagné ? D’abord, le groupe centriste ALDE, renommé Renew Europe, qui conquiert une trentaine de sièges (97 contre 68), fort de l’arrivée de 23 parlementaires macronistes. Ensuite, le groupe Identité et démocratie, classé le plus à droite, fondé par Marine Le Pen en 2015, progresse de 35 à 76 membres ; mais cette hausse est compensée par la régression des « conservateurs et réformistes », dont le groupe, amputé des conservateurs britanniques et désormais dominé par le PIS polonais, perd une dizaine de sièges. Les Verts gagnent une dizaine de sièges ; la gauche radicale en perd 11.

Donc les partis classés comme européistes (droite, gauche, centre, verts) totalisent 500 sièges, soit 70 % du PE. Mais PPE et S et D sont à 30 sièges de la majorité absolue. Pour élire la présidente de la Commission européenne, il a fallu l’appoint de Renew Europe.

Qu’a fait ce Parlement une fois élu ? Il a « montré les muscles » envers certains Etats-membres. Au sein du Conseil européen, la France avait mené une bataille contre le système des  « spitzenkandidaten ». Selon le PE, le président de la Commission devait être choisi parmi ces têtes de listes. Et puisque le PPE était arrivé en tête, son candidat, président de son groupe parlementaire, Manfred Weber, était fléché pour prendre la tête de l’exécutif européen. Le président Macron s’est insurgé à juste titre contre ce mécanisme contraire au traité. Ce fut  une autre personnalité allemande, Ursula Von Der Leyen, qui fut élue – de justesse – comme présidente de la Commission. En réponse, une humiliation fut infligée à la France : Sylvie Goulard, désignée comme commissaire française, fut largement battue en commission des investitures et dut laisser sa place à Thierry Breton. La Commission ne prit ses fonctions que le 1erdécembre 2019.

Le Conseil européen consacra des semaines à la nomination des principaux hauts responsables de l’Union. La recherche d’un équilibre entre les Etats, les mouvances politiques et les genres domine ce type d’exercices, plutôt que le choix de fortes personnalités particulièrement compétentes dans leurs domaines respectifs d’activité. Cependant, les deux critères sont remplis pour Christine Lagarde, nouvelle présidente de la Banque centrale européenne. Quant au président du Conseil Européen, Charles Michel (Belgique), il est, contrairement à son prédécesseur Donald Tusk, citoyen d’un Etat-membre de la zone euro, dont il présidera les sommets. Josep Borrell (Espagne), nouveau haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, est un ancien président du Parlement européen. Mais disposeront-ils de la capacité d’initiative et de la marge de manœuvre leur permettant de peser sur le cours des affaires ?

Ces institutions renouvelées faisaient  face à un lourd agenda : adoption du cadre financier pluriannuel, c’est-à-dire du budget européen 2021-2027 ; discussion du « green deal » proposé par la nouvelle Commission ; négociations sur les futures relations avec le Royaume-Uni après la période de transition qui doit s’achever fin 2020 ; lancement d’une conférence sur l’avenir de l’Europe voulue par le Parlement européen et soutenue par Mme Von der Leyen.

Et puis vint le COVID-19. Ce virus qui a bouleversé la vie du monde a constitué un puissant révélateur des tensions contradictoires auxquelles est soumise l’Union européenne. Nous l’avons évoqué et y reviendrons tant l’agenda futur de l’Union  en sera affecté.

Au-delà de ces échéances importantes, il ne faut pas perdre de vue les deux défis majeurs, qui viennent de se présenter sous un jour encore plus net : la confiance et la puissance.

Il existe une crise de confiance entre l’Europe et ses peuples. Son symptôme le plus net : un grand Etat-membre, le Royaume-Uni, vient de quitter l’Union. Certes peut-on se demander s’il y était vraiment entré. N’oublions pas non plus que 48 % des Britanniques ont voté pour le maintien. Mais le Brexit est un séisme dont l’ampleur est encore mal appréciée, dont les répliques toucheront aussi bien les Britanniques que les autres Européens. Nous reviendrons sur les épisodes passés et futurs de cette saga. Mais soyons certains qu’après le Brexit, l’Europe ne pourra plus être pensée de la même manière.

La défiance existe aussi parmi les peuples du continent. Dans « France cherche Europe désespérément », je me suis longuement penché sur le cas de notre pays. Le ressentiment envers l’Union y est fort, notamment depuis la rupture qu’a consacrée le referendum négatif du 29 mai 2005 et qu’a aggravée la ratification par voie parlementaire du traité de Lisbonne, qui reprenait l’essentiel de la constitution européenne. De plus, la question européenne, qui suscitait des débats dépassant souvent le clivage gauche-droite, voire majorité-opposition, est aujourd’hui au cœur du duel entre « progressistes » et « patriotes ». Cette situation se prête aux caricatures, à des présentations trop optimistes pour les premiers, destructrices pour les seconds. Dans ce contexte, les résultats de l’élection européenne de 2019 ont pu rassurer les défenseurs de l’UE : hausse de 8% de la participation, scores élevés mais contenus des eurosceptiques. Pour autant, un excès de confiance serait malvenu.

En France comme ailleurs, par commodité sans doute, les commentateurs ont un peu trop tiré sur l’accessible ficelle du populisme pour expliquer la contestation de l’Union européenne. Et dans leur lancée, ils sont conduits à coller l’étiquette populiste à des mouvements d’inspiration diverse et parfois contradictoire. Il n’y a rien de commun entre les ultraconservateurs du PIS polonais, le fantasque ligueur Salvini et le PVV néerlandais, sans parler de l’extrême-gauche. Les Etats d’Europe centrale, qui avaient passé quarante-cinq années sous le régime de la souveraineté limitée par Moscou, se montrent peu enclins à abandonner leurs compétences à Bruxelles. Le populisme italien tient à la résurgence d’un césarisme considéré comme le mieux à même de juguler la vague migratoire. Aux Pays-Bas, l’ultra-droite est ultra-libérale, prompte à condamner les cigales du Club Med et anti-islamique. Tous reflètent, il est vrai, la méfiance envers une Union jugée soit intrusive, soit incapable, tantôt trop dépensière, tantôt pas assez généreuse. « Union européenne » est devenue une formule magique qui désigne tout ce qui ne va pas : même la réforme des retraites en France serait due, selon certains propos, à une imaginaire exigence de Bruxelles. Le déficit de confiance sera difficile à combler.

En réalité, entre européistes et eurosceptiques, il y a la masse des « euro-indifférents ». Ceux-ci n’adhèrent pas particulièrement à des mots d’ordre comme le Frexit ou la sortie de la zone euro mais perçoivent les institutions européennes au mieux comme éloignées de leurs préoccupations, au pire comme aggravant leurs problèmes. Cette majorité silencieuse est sensible à la petite musique populiste, alors qu’elle est peu attirée par les messages optimistes.

L’autre grand défi est celui de la puissance. Souverainistes et Européistes  peuvent se retrouver autour d’un constat : l’Europe, qui dominait encore le monde au début du XXème siècle, a perdu la main. A partir de là, les analyses divergent. En se fédérant ou se confédérant, les grands Etats européens pourraient-il compenser cet affaiblissement ?

Le sujet est séculaire, puisqu’en 1919, Paul Valéry se demandait si l’Europe deviendrait « un petit cap du continent asiatique » tandis qu’Oswald Spengler dissertait sur le déclin de l’Occident. Car ce fut la première guerre mondiale qui porta un coup fatal au rayonnement européen. Territoires dévastés, populations décimées, empires désagrégés, voilà le tableau du continent, qui serait encore noirci par l’autre guerre. Dans le même temps, de nouvelles puissances montaient en gamme, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique. 

En 2020, si l’on peine à définir l’Europe-puissance, c’est parce que ce concept résulte d’un raccourci. A l’apogée de sa gloire, notre continent avait pour champions quelques Etats. La France et le Royaume-Uni, en passe d’être rejoints par l’Allemagne, disposaient de toute la panoplie des Grands : l’armée, la diplomatie, l’économie, la monnaie, l’influence mondiale s’appuyant sur leurs empires. Un siècle plus tard, nos Etats ont perdu l’essentiel de ces forces. Soumis pendant quarante-cinq ans à l’ordre de Yalta, qui sanctionnait le condominium Etats-Unis-URSS établi en 1945, les Européens vivent depuis 1989 dans un monde dépourvu de repères. Décrétée en 1989, la « fin de l’histoire » avait pour corollairel’obligation pour les démocraties de se ranger derrière la bannière étoilée. Mais celle-ci a pâli. Les Etats-Unis détiennent encore le statut de première puissance mondiale, étant le seul pays du monde à disposer encore à la fois d’une monnaie hégémonique, d’une puissance de feu inégalée, de ressources énergétiques confortables, de géants à la pointe du développement technologique, d’un ordre juridique protecteur et d’une influence culturelle universelle. Mais leurs erreurs répétées les ont conduits à se concentrer sur la défense de leurs intérêts, au détriment de leur fonction de meneur de jeu.

Dans le même temps, la Russie de Poutine se vengeait des humiliations qui lui avaient été infligées dans les années quatre-vingt-dix. Convertie au capitalisme le plus débridé, la Chine, à son tour, acquérait une capacité économique lui promettant la première place en ce domaine. L’absence de leadership mondial permettait à quelques puissances moyennes, comme l’Iran ou la Turquie, loin des scrupules démocratiques, de songer à étendre leurs zones d’influence respectives.

Au sein du vieux continent, deux Etats, France et Royaume-Uni, conservaient ces atouts de la puissance que constituent l’arme nucléaire et la qualité de membre permanent du Conseil de Sécurité. La supériorité démographique et le dynamisme industriel de l’Allemagne réunifiée la hissaient à la première place en matière économique. L’Union européenne est le premier marché du monde en taille et en prospérité. Mais peut-on la qualifier de puissance ?

Ce terme s’applique encore à certains de ses Etats, mais à condition de l’assortir du qualificatif « moyenne ». Et lorsqu’on parle d’Europe-puissance, cela implique que tous les facteurs concourant à cette qualité soient agglomérés et contribuent à un effet d’échelle.

Voilà la difficulté. L’Union européenne est une structure sui generis, associant certains ingrédients du fédéralisme à des mécanismes de caractère intergouvernemental. La cote a été taillée au fil des années et des changements de traités. Si bien que parmi les attributs de souveraineté, l’un d’entre eux, la monnaie, a été transféré au niveau européen pour les Etats-membres de la zone euro. Les autres fonctions dites régaliennes, la diplomatie, l’armée, la police, la justice, demeurent du ressort des Etats. Mais le jeu a été compliqué depuis le traité de Maastricht, qui, en 1992, a institué un pilier « justice et affaires intérieures ». Il a aussi prévu une « politique étrangère et de sécurité commune » et a dessiné la perspective d’une défense européenne. Ces derniers concepts sont trompeurs : ils désignent des actions que les Etats décident de mener ensemble, un plus petit dénominateur commun qui n’entrave en rien leur autonomie de décision. Aussi la notion de souveraineté européenne, récemment avancée, est-elle complexe, associant des mécanismes de nature fédérative (commerce, monnaie) et d’autres qui relèvent en dernier ressort des Etats.

Le Brexit contribue à brouiller les pistes. Avant le départ du Royaume-Uni, il était déjà difficile de concevoir une diplomatie et une défense dans le cadre de l’UE. C’est désormais impossible, sauf à se priver de l’apport irremplaçable du seul Etat européen qui, avec la France, détient l’ensemble des atouts de la puissance. C’est pourquoi, dans « France cherche Europe désespérément », j’ai suggéré une autre piste, inspirée du plan Fouchet présenté en 1961 par le général de Gaulle.

 

Confiance à l’intérieur, puissance dans le monde, voilà bien les deux défis européens qui sont au cœur de ces dix questions sur l’Europe post-covidienne.

« L’Europe introuvable selon Pierre Ménat » entretien avec Marc Alpozzo pour Boojum

L’Europe introuvable selon Pierre Ménat

Dans la continuité des interrogations qui concernent l’Europe, Pierre Ménat a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. Diplomate et ambassadeur de France, Officier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, il ouvre avec son essai de France cherche Europe désespérément la possibilité d’une discussion riche et saine. 

Entretien

Vous le dites vous-même dans la préface de votre livre : « Encore un livre sur l’Europe. Pour quoi faire ? » Je vous pose donc une première question très simple : pourquoi écrire un livre sur l’Europe aujourd’hui ? Est-ce parce que cette Europe est définitivement introuvable ? 

Pierre Ménat : En tout cas, l’Europe que cherche la France est difficile à trouver. Comme je l’indique, la France rêve d’un carré magique qui s’était formé dans les années 60, lors de l’Europe des Six. Les quatre côtés de ce carré étaient les suivants : des institutions européennes réservant une place de choix à notre pays ; des politiques communes qui nous soient favorables (en fait, au début, une seule vraie politique commune, la PAC) ; des retours financiers positifs ; et une Europe vectrice de notre influence culturelle et linguistique.

Par suite des élargissements successifs, chacun de ces quatre côtés s’est délabré. Si l’on voulait résumer encore plus, la France cherche en l’Europe le cadre où pourrait s’épanouir sa puissance affaiblie. Une France en grand en quelque sorte.

Tout mon livre tend à démontrer que cette conception a toujours été celle des dirigeants français, à commencer par le Général de Gaulle. Ce dernier a réussi à imposer une politique agricole commune mais n’a pas pu faire prévaloir son projet d’Union politique, le plan Fouchet. Et depuis, la situation est devenue encore plus complexe.

Voici quelques semaines, nous avons observé la campagne pour les élections au Parlement européen. Ce qui m’a frappé, c’est la forte convergence des thématiques des différentes listes candidates en France : une Europe qui protège, la convergence fiscale et sociale, la barrière écologique. Chacun accusait les autres de ne pas poursuivre sincèrement ces objectifs, que personne ne contestait. Personne en France, car pour des raisons diverses, la majorité de nos partenaires ne se reconnaissent pas dans ces thèmes. Peut-être y reviendrons-nous dans le détail.

J’ai écrit ce livre pour deux raisons : restituer, pour ceux que cela intéresse, le cheminement du projet européen depuis 1948. Cet historique se divise pour moi en deux périodes : la première, jusqu’en 1980 à peu près, que je ne connais que par mes recherches (mais je vous garantis que celles-ci ont été approfondies) ; la seconde, depuis 40 ans environ, que j’ai vécue de l’intérieur, à un titre ou un autre.

La deuxième raison, c’était mon souhait de mettre sur la table tous les éléments du débat européen, afin de comprendre, sans polémique, les raisons de la frustration des Français. Et de terminer par quelques propositions.

Vous dites clairement que dans l’Europe que la France cherche désespérément, on sent bien la fracture maastrichtienne et anti-maastrichienne avec les six mois de manifestations des gilets jaunes (entre autres), qu’en réalité cette Europe pour la France, est une sorte d’illusion à laquelle votre génération se confronte aujourd’hui ?

Ne mélangeons pas tout. On peut certes parler de fracture maastrichtienne, mais le traité de Maastricht a été approuvé, certes de justesse, 51/49, par le peuple français, le 20 septembre 1992. Si vous regardez les positions prises à l’époque, vous réalisez que l’opposition à Maastricht était surtout le fait de souverainistes : Le Pen, Pasqua, Villiers, Séguin et même Fillon. Le PC avait bien sûr voté contre, mais le PS, y compris Mélenchon, était pour. Dans les régions rurales, le non était massif, mais cela ne s’expliquait pas par un rejet de ce traité. En fait, les paysans étaient vent debout contre la réforme de la PAC dite Mac Sharry, adoptée quelques mois auparavant, qui avait transformé cette politique de prix en système d’aide au revenu.

L’essentiel du contenu du traité de Maastricht, c’était la création de la monnaie unique, objectif que la France poursuivait sans succès depuis 20 ans. Le reste, politique étrangère, affaires intérieures et de justice, était encore bien vague.

Mais un autre clivage s’est affirmé treize ans plus tard, lors du rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005. De ce jour date vraiment la rupture entre le peuple français et l’Europe. Avant et après ce scrutin, au débat sur la souveraineté s’est greffé celui sur le « libéralisme ». Je mets ce terme entre guillemets tant ce substantif est devenu un mot-valise qui ne veut plus dire grand-chose. Et là encore, les opposants au traité constitutionnel se sont appuyés sur des incohérences du projet de constitution européenne. D’ailleurs, nous avons la preuve que ce débat était surfait. Le traité de Lisbonne, sous-produit du traité constitutionnel, est entré en vigueur après ratification parlementaire par la France le 1er décembre 2009. Il est tout à fait légitime de considérer que cette méthode a représenté un détournement du vote populaire, puisque le contenu de Lisbonne est très proche du traité rejeté par les Français en 2005. Mais nul ne saurait sérieusement soutenir que depuis dix ans, l’Europe est devenue encore plus libérale. Et si dans certains domaines elle l’est, ce n’est en rien dû aux dispositions du traité de Lisbonne.

Quid des gilets jaunes dans tout cela ? En fait, il serait extrêmement difficile de déceler dans ce mouvement un projet européen ou anti-européen. Ce qui s’est passé est que le mouvement des gilets jaunes, pour autant qu’on puisse lui reconnaître une cohérence idéologique, s’est cristallisé autour de quatre thématiques : le pouvoir d’achat de la classe moyenne menacé par les impôts et les bas salaires ; le déclassement des territoires ;  la détestation de l’élite ; et le besoin d’une démocratie plus directe. Autant de sujets extrêmement sérieux d’ailleurs, mais difficiles à résoudre. La question européenne est intervenue dans un second temps, lorsque différentes formations politiques, avec un succès d’ailleurs très mitigé, se sont efforcées de récupérer ce mouvement et d’y plaquer leurs slogans. Selon le nouveau clivage de la politique française, ces formations appartenaient plutôt à la mouvance « patriote » ou « nationaliste », selon le point de vue que l’on retient. Or cette mouvance a ceci de commun qu’elle s’oppose au projet européen actuel, si bien qu’on a retrouvé des gilets jaunes sur les listes de M. Philippot ou de M. Dupont-Aignan, ou sur des listes purement gilets jaunes. Toutes ces formations réunies ont obtenu moins de 5% des voix.

La France insoumise, qui avait soutenu le mouvement et qui s’inscrivait aussi dans une ligne contestant la politique de l’Union européenne, a obtenu un résultat très faible.

Et si le Rassemblement national est le seul parti de cette mouvance à tirer son épingle du jeu, c’est peut-être en partie parce qu’il a modéré son discours anti-européen en mettant en veilleuse la sortie de l’UE et de la zone euro.

Alors oui, l’Europe est en partie une illusion, car beaucoup de Français lui assignent des objectifs ou des ambitions qu’elle n’est pas en mesure d’assurer. Mais on peut affirmer aussi qu’une majorité de Français ne souhaitent pas rompre avec l’Union européenne ou la zone euro.

D’où vient l’Europe ? D’où vient cette croyance en l’Europe ?

Je serais tenté de dire que l’Europe vient d’elle-même. Elle forme une unité géographique et historique. Elle incarne l’essentiel de ce qu’Arnold Toynbee, dans sa magistrale histoire des civilisations, appelait la civilisation occidentale. Celle-ci repose sur des valeurs patinées par l’histoire : l’antiquité gréco-romaine, le christianisme, les Lumières, le progrès scientifique et la démocratie. L’unité européenne a toujours été un idéal. Mais l’histoire a empêché que cette unité se fît de manière naturelle et pacifique. Notre continent a donc été le théâtre des rivalités entre les Empires. Il ne s’unifia que par la force, et encore pour des périodes brèves. C’est pourquoi notre histoire est une succession de guerres de conquêtes, de domination, quel que fût leur objectif : les conquêtes napoléoniennes, le splendide isolement des Anglais, l’espace vital hitlérien.

Au XIXème siècle, des idéalistes comme Victor Hugo ont rêvé des Etats-Unis d’Europe. Mais c’est après la seconde guerre mondiale que ce projet est devenu pacifique et en même temps réaliste. Parmi toutes les idées différentes exposées au Congrès de La Haye en 1948 (fédération, confédération, mouvement paneuropéen), l’une d’entre elles émergea : ceux qu’on appelle les « Pères Fondateurs », notamment Monnet et Schuman, préconisèrent une méthode pragmatique et progressive, celle des petits pas ou solidarités de fait. Mais cette méthode a été victime de son propre succès, détournée par l’effet de nombre.

Donc la croyance en l’Europe vient de ce qu’il a semblé possible, enfin, d’organiser notre continent de manière pacifique, en partant d’objectifs économiques. Lorsqu’on a voulu brûler les étapes, comme avec la Communauté européenne de défense, on s’est cassé les dents.

N’êtes-vous pas d’accord de dire qu’il y a aujourd’hui une Europe de la monnaie, essentiellement de la monnaie, et que c’est cette Europe-là que l’on refuse (cf. le référendum négatif du 29 mai 2005), une Europe qui tend à détruire le modèle social français, le démantèlement des services publics auquel nous oblige cette Europe, au profit d’une vision libérale, ultra-libérale ? Ne doit-on pas surtout glisser vers la critique de cette Europe-là ? Je dis cette Europe-là, car naturellement, il y a eu avant celle-ci d’autres Europe, que vous avez montrez dans votre livre.

La réponse est dans la ligne de ce que je viens de vous dire. En 1971, le système monétaire international de Bretton-Woods s’est effondré. La conséquence immédiate de la décision de Nixon du 15 août 1971 a été de conférer aux Etats-Unis une domination sans partage en matière monétaire. La seule réponse sérieuse à cette situation était la formation d’une Union monétaire européenne. On a tâtonné pendant vingt ans, durant lesquels les Français plaidaient pour la monnaie unique, les Allemands répondant qu’ils n’accepteraient de la faire qu’à condition que cette monnaie ne soit pas tirée vers le bas par des politiques économiques insuffisamment rigoureuses. Ce débat aurait pu durer cinquante ans. Mais brusquement, l’histoire l’a dénoué avec la chute du mur de Berlin et la réunification allemande. Le chancelier Kohl a dû démontrer que cette nouvelle puissance allemande serait mise au service de l’Europe. C’est pourquoi il accepta enfin à Maastricht la monnaie unique, à certaines conditions.

Que voulait dire en fait la monnaie unique ? Que le seul Etat européen qui disposait encore d’une devise souveraine acceptait de la partager. Mais bien sûr, l’Allemagne a  exigé des garanties, dont les fameux critères de Maastricht et le pacte de stabilité et de croissance.

Lorsque l’euro est devenu une réalité scripturale, puis fiduciaire, disons en 2002, la France a recouvré une partie de sa souveraineté monétaire au travers de la nouvelle monnaie unique. Elle n’avait plus de devise, elle en a retrouvé une. Mais évidemment, il y avait des contreparties : ne pas laisser déraper nos finances publiques. Pour cela, il y avait deux méthodes possibles. La première eût consisté à entreprendre très vite des réformes structurelles, en adaptant progressivement notre modèle social à la nouvelle situation monétaire, comme d’ailleurs l’ont fait les Allemands et les pays du Nord. Mais les dirigeants français n’y sont pas parvenus, pour les raisons que vous connaissez. La seconde méthode est celle qui a été retenue. Elle consiste à procéder à ces réformes par petites touches, quitte d’ailleurs à reculer en fonction du niveau d’inacceptabilité politique et sociale. C’est pourquoi la France se retrouve aujourd’hui à la tête d’une dette publique colossale, l’équivalent de son PNB et consacre 600 milliards d’euros aux dépenses sociales.

Alors vous me dites : ne faut-il pas abattre cette monnaie qui au nom d’une vision « ultra-libérale », nous oblige à remettre en cause notre modèle social, nos services publics ?

Je serais d’accord avec vous si ce modèle donnait satisfaction à ses principaux bénéficiaires, à savoir les Français. Or, qu’avons-nous entendu lors du mouvement des gilets jaunes ? Eh bien justement, que ce modèle prenait l’eau de toute part. Nos hôpitaux sont débordés, nos retraites menacées, nos anciens exposés à consacrer des sommes énormes et non prises en charge pour traiter leur dépendance. Donc à tout le moins ce modèle social ne marche pas très bien. Et dire que c’est «  la faute à l’euro, ou la faute à l’Europe » est une idée erronée. C’est même quasiment une plaisanterie, car chacun peut constater que notre budget social a encore progressé depuis la création de l’euro. Vous pourriez rajouter des milliards d’euros à notre budget social ; d’ailleurs c’est un peu ce que le gouvernement a fait en décembre 2018. Nous pouvons nous affranchir des règles budgétaires et entre nous, c’est ce que la France fait depuis le début. Ce n’est pas cela qui fera bien fonctionner un modèle dépassé.

Alors nous avons une autre antienne : l’harmonisation fiscale et sociale. Mais franchement, pourquoi nos partenaires accepteraient-ils d’augmenter leurs impôts après avoir eu tant de mal à les baisser ? Pourquoi accepteraient-ils d’adopter un modèle social qu’ils jugent insatisfaisant, comme le font les Français eux-mêmes d’ailleurs ?

Alors non, je ne joindrais pas ma voix à ces critiques-là. Je ne sais pas si la zone euro durera éternellement. Elle fonctionne correctement dans son aspect institutionnel bancaire. La BCE, que présidera Christine Lagarde, fait sérieusement son travail. Mais elle ne peut assurer à elle seule ce qu’on appelle « le gouvernement économique », c’est-à-dire la direction politique de la zone euro. C’est pourquoi je propose qu’on élise pour 8 ans un président de la zone euro en même temps que le président ou la présidente de la Banque centrale. Mais je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur cette proposition, que les chefs d’Etats et de gouvernements, s’ils en avaient connaissance, jugeraient beaucoup trop dérangeante.

Vous parlez dans votre livre des grands défis du monde d’aujourd’hui, globalisé dans sa dimension. Mais est-ce que l’Europe répond encore aux défis économiques, démographiques, migratoires, climatiques ? A-t-elle encore la maîtrise de ses choix ? On est d’accord qu’elle n’a aucun moyen de faire la paix ou la guerre par exemple, puisqu’elle n’a aucune pouvoir de décision, ne disposant pas d’une armée ? On est pris dans les désordres du lien et de la relation.

Cela fait plusieurs questions qu’on ne peut pas traiter de la même manière.

Disons comme facteur commun qu’il est bien possible que l’Union européenne ne soit pas en mesure de traiter correctement tous ces défis. Il y a à cela plusieurs raisons, notamment l’hétérogénéité de l’UE et son mauvais fonctionnement. Puis aussi naturellement des raisons spécifiques à chaque domaine, notamment le domaine militaire, pour lequel l’UE n’a en réalité aucune compétence.

Mais ce qui est certain, c’est que si nous ne pouvons pas affronter ces défis au niveau européen, nous serons encore moins en mesure de le faire au niveau national.

Certains donnent l’exemple du Brexit, qui aurait réussi avant même que de commencer. C’est oublier qu’en matière économique, le Royaume Uni est, c’est le cas de le dire, ultra libéral. Pour ce pays, le libre-échange est un dogme. Son ambition, il ne s’en cachait pas, était de transformer l’UE en vaste zone de libre-échange. Son échec dans cette entreprise est l’une des raisons de son départ. Il s’enorgueillit de son déficit commercial et s’ouvre à toutes formes d’importations.  Et en matière diplomatique et de sécurité, Londres ne voit aucun inconvénient à s’aligner sur Washington. Enfin, rappelons que l’Angleterre est une île et donc mieux à même de contrôler ses flux migratoires. C’est pourquoi je m’étonne que nos « antilibéraux » de tout poil prennent le Brexit pour modèle.

Pour les défis économiques, l’UE présente l’avantage de l’existence d’un marché commun. Il est vrai que la croissance y est modeste. Mais on ne peut pas tout avoir. Malgré des disparités, la protection sociale au sein de l’UE est plus élevée qu’aux Etats-Unis ou naturellement en Chine. Et là encore, les mêmes qui dénoncent « l’austérité » sont les premiers à réclamer avec raison un niveau acceptable de prise en charge du risque social. Là où ils deviennent un peu schizophrènes, c’est lorsqu’ils réclament de vastes programmes d’investissements publics. En fait, c’est un vieux débat. Je me rappelle le programme de grands travaux préconisé par Jacques Delors dans les années 90.Il comprenait d’ailleurs la liaison Lyon-Turin, qu’on nous présente comme ce qu’il ne faut pas faire. Dépenser plus d’argent public signifie en fait prendre les risques que l’initiative privée ne veut pas prendre. Et si elle ne veut pas les prendre, c’est qu’ils ne sont pas rentables. Donc une fois de plus, nous demandons aux collectivités publiques de dépenser de l’argent à fonds perdus. C’est tout à fait justifié par exemple en matière de recherche. Voilà des dépenses que l’Etat doit prendre en charge. Mais lorsqu’il s’agit d’équipements collectifs tout à fait banals, nous n’avons aucune raison de ne pas faire appel à l’initiative privée, quitte à exiger certains prérequis. Car un jour il faudra bien payer et rien ne dit que pour payer cela on pourra alors emprunter à taux négatif.

Défi démographique ? Vous voulez dire par là que notre voisine l’Afrique va compter bientôt plus de 2 milliards d’habitants, ce qui alimente les fantasmes sur le « grand remplacement ». Ce qui est en cause est la politique européenne de développement : 31 milliards d’euros pour 7 ans dans le FED . Pour vous donner une idée, lorsque la France, qui est le pays le plus actif de l’UE pour le développement, met un euros à titre bilatéral, elle en met 20 à titre européen.

Faut-il renationaliser cette politique ? Non bien sûr. Nous y perdrions le peu d’influence qui nous reste. Mais en revanche, il faut accroître la visibilité et surtout la conditionnalité de l’aide européenne. La consacrer à une gestion concertée des flux migratoires.

Défi migratoire justement. Il est vrai que l’Europe de l’asile et de l’immigration fonctionne mal. Pourquoi ? Parce que les Etats ne jouent pas le jeu, ne définissent pas de règles permettant au système de fonctionner. Rappelez-vous les levées de boucliers lorsqu’on évoque des quotas. Même si l’on n’aime pas ce mot, il faut bien procéder à une certaine répartition tant de l’immigration professionnelle que des demandeurs d’asile. Mais les Etats-membres jouent le chacun pour soi, ce qui est évident lorsqu’on regarde la situation dans laquelle s’est retrouvé un pays comme l’Italie. Mais faudrait-il, parce que les Etats ne jouent pas le jeu, en conclure qu’il faut délaisser le niveau européen ? Ce serait évidemment absurde. Nous voyons bien que les Etats n’y arrivent pas.

Défi écologique. Je suis stupéfait lorsque j’entends des responsables politiques, pas seulement de la mouvance écologiste, traiter de ce problème comme si rien n’avait été fait au niveau européen. En décembre 2018, en plein milieu de la crise des gilets jaunes, plusieurs textes ont été adoptés par le Conseil et le Parlement européen, portant sur les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la gouvernance de l’Union de l’énergie. Ce paquet s’ajoute à celui de 2014 sur la réduction des gaz à effet de serre. Personne en France n’en a parlé.

Il faudrait aussi, sans sous-estimer l’ampleur de la tâche à accomplir, cesser de culpabiliser les Européens et les Français. La France n’est responsable que de 0,6% des émissions des gaz à effet de serre dans le monde, grâce notamment à son programme électronucléaire. L’Allemagne a abandonné un tel programme en 2011, c’était son droit ; mais les conséquences en matière d’émission de gaz carbonique sont sérieuses, comme elles le sont en Pologne. Mais tout cela n’a rien à voir avec les gros pollueurs comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie.

C’est évidemment au niveau européen qu’il faut également traiter des questions comme la biodiversité ou l’économie circulaire.

Enfin, vous parlez des domaines diplomatique et militaire. Ici, nous nous sommes payés de mots, abrités derrière des sigles compliqués. En réalité, dans ces domaines, il n’y a pas de compétence européenne. Lorsque la France procède à un vote au Conseil de Sécurité, qu’elle envoie des troupes sur tel ou tel terrain, elle n’a d’autorisation à demander à personne. L’Union n’a pas la compétence juridique mais dispose d’instruments tels que les sanctions ou les aides financières. Et dans le même temps, chacun constate la nécessité d’une véritable diplomatie européenne. Seulement, celle-ci ne peut voir le jour dans le cadre de l’Union telle qu’elle est. C’est pourquoi je propose de reprendre le plan Fouchet de 1961 en l’adaptant. C’est un projet d’Union politique, au début une Union d’Etats, qui pourrait d’ailleurs associer le Royaume Uni, sans lequel il n’y aurait ni diplomatie, ni défense.

Je disais dans ma question précédente qu’elle n’avait aucun pouvoir de décision. Seriez-vous d’accord de dire que l’Europe est sous-tutelle de l’Amérique, par exemple puisqu’elle a remis son pouvoir de décision, donc sa souveraineté, entre les mains de l’OTAN, donc de Washington ?

Là encore, pour répondre à votre question, il faut reprendre toute l’architecture européenne de sécurité. Celle-ci a été conçue au lendemain de la seconde guerre mondiale. A l’époque, le sentiment prévalait que la sécurité collective de l’Europe ne pouvait se concevoir que dans un lien transatlantique, par un engagement des Etats-Unis. C’est ainsi que l’OTAN a été créée en 1949. L’idée était qu’au travers de l’OTAN, Washington pourrait déployer en Europe des forces et des équipements de nature à contenir la menace soviétique.

Dès son retour au pouvoir, le Général de Gaulle, en 1958, a demandé que cette alliance soit réformée. Ne l’obtenant pas, il a décidé en 1966 de maintenir la France dans cette alliance tout en la retirant du commandement intégré de l’OTAN. Notre pays a maintenu sa stratégie de dissuasion autonome et l’indépendance de ses forces. D’ailleurs, cette indépendance n’a été nullement affectée par le retour de la France en 2009 dans le commandement intégré.

Cette architecture s’est révélée complètement dépassée après la chute du mur de Berlin. L’OTAN s’est élargie à une grande partie de ses anciens adversaires. Elle est devenue de facto une organisation de maintien de la paix sur théâtres tiers. Mais en son sein a persisté un déséquilibre en faveur des Etats-Unis, tant sur l’effort financier, le volume des forces que sur le processus de décision.

De plus, s’est développée aux Etats-Unis une politique isolationniste qui connaît son apogée avec l’administration Trump. Celle-ci fait valoir qu’il n’y a plus de raison qu’elle paye pour la sécurité des Européens ou qu’elle engage ses forces pour préserver cette sécurité. En fait, Washington joue, comme souvent, sur deux tableaux. Il est vrai que les Etats-Unis dépensent beaucoup pour la défense et entretiennent encore des forces multiples en Europe. Mais ces crédits et ces troupes sont avant tout destinés à assurer la sécurité des Etats-Unis eux-mêmes.

C’est pourquoi est intervenue, très progressivement, une prise de conscience des Européens que tôt ou tard, il serait préférable qu’ils assurent eux-mêmes leur sécurité. De timides progrès sont intervenus, comme la possibilité pour les Européens de mener des opérations autonomes au sein de l’OTAN, ou encore le développement de systèmes européens de combat, tel le programme franco-germano-espagnol SCAF. Ce dispositif encore modeste va devoir faire ses preuves et en plus s’adapter à la nouvelle donne du Brexit. Car si l’on peut envisager une défense européenne sans les Etats-Unis, celle-ci ne saurait se passer du Royaume-Uni. Voilà une raison supplémentaire de développer cette politique dans un autre cadre que celui de l’Union européenne stricto sensu.

Pour sa part, la France reste aujourd’hui le seul pays de l’UE à disposer d’une défense indépendante et crédible. Mais elle aurait tout intérêt à insérer cet effort dans un ensemble européen. Pour ce faire, il faudrait convaincre nos partenaires d’élaborer une véritable défense européenne, reposant sur une stratégie, un état-major et des équipements autonomes. La route est très longue.

Le problème migratoire est tout de même l’expression brutale d’une impossible unité au sein de l’Union européenne, non ?

Impossible, j’espère que non. Difficile, certainement. De quoi s’agit-il ? Au fond, de traiter trois problèmes. D’abord, celui des immigrés clandestins. A part quelques représentants d’une gauche extrême, chacun reconnaît que ceux-ci doivent être reconduits chez eux. Or, ce n’est pas possible, parce que les responsables des trafics migratoires imposent aux arrivants de déchirer leurs papiers et d’effacer leurs empreintes. Dans ces conditions, leurs pays d’origine prétendent ne pas les connaître. Or, l’Union européenne accorde une aide considérable à ces pays-sources. Il faut donc engager une négociation qui aboutirait à valoriser cette aide en convaincant les pays-sources d’accepter de reprendre leurs nationaux. Toutes choses égales par ailleurs, c’est le sens des accords qui ont été conclus avec la Turquie, qui peuvent être diversement appréciés mais qui sont efficaces.

Deuxième problème, celui des demandeurs d’asile. Il est très lié au précédent puisque les déboutés du droit d’asile deviennent des clandestins. A mes yeux, il est indispensable de mettre en place une véritable politique intégrée de l’asile. Celle-ci suppose notamment des critères communs et une révision du mécanisme de Dublin destinée à éviter que la charge ne repose excessivement sur les pays de première entrée.

Troisième sujet, l’immigration professionnelle. Ici, il faut respecter les choix des Etats. Chacun d’entre eux devrait être capable de définir ses besoins en matière d’immigration professionnelle, différents d’un pays à l’autre pour des raisons notamment démographiques. L’intervention de l’Union devrait consister à rassembler et synthétiser les besoins exprimés par les Etats, puis les négocier avec les pays sources.

Une dernière question. Est-il est possible de faire une autre Europe avant de sombrer dans le Frexit qui nous pend au nez ? Comment faire alors cette autre Europe ?

Lors des élections au Parlement européen du 26 mai 2019, seuls 1,6 % des suffrages exprimés se sont portés sur des listes favorables au Frexit. Je ne pense pas du tout que ce problème soit actuel en France. Répétons une fois de plus que le Brexit est le fait d’un pays dont la raison d’être est le libre-échange, que l’idée d’abandonner la protection qu’offre l’existence d’un marché unique n’effraye pas, même si à mon avis, cette aventure va globalement lui porter préjudice. Les pro-Brexit britanniques ont reconnu avoir menti pour convaincre les électeurs. Ne prenons pas exemple sur eux.

Si vous entendez par « une autre Europe » une Union européenne exactement conforme au modèle et au rêve français, elle a peu de chances de voir le jour.

En revanche, l’Union telle qu’elle est devrait être sérieusement réformée. Vous trouverez quelques pistes dans mon livre. Malheureusement, lorsque je considère les choix qui ont été faits quant aux hauts responsables qui dirigeront l’Union dans les prochaines années, je doute un peu de leur capacité à mener et surtout imposer ces réformes.

Une « autre Europe » peut et doit s’imposer en matière de politique étrangère et de défense car mener ces politiques dans le cadre de l’Union telle qu’elle est ne conduira à rien.

Mais dans l’ensemble, il serait irresponsable de casser la machine au nom d’un projet utopique. Et pour pouvoir jouer tout son rôle dans une Union elle-même renforcée, la France doit d’abord se réformer elle-même.

Propos recueillis par Marc Alpozzo

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, Pepper/ L’Harmattan, février 2019, 320 pages, 20 eur