Guy-Roger Duvert dans Mauvaise nouvelle

Guy-Roger Duvert, l’homme qui fait rêver

Guy-Roger Duvert, l’homme qui fait rêver

Par Guilaine Depis 

Propos recueillis par Guilaine Depis pour Mauvaise nouvelle

 

Guilaine Depis : Guy-Roger Duvert, tous les musiciens ou auteurs rêvent de vivre de leur unique passion : la création artistique. Mais beaucoup sont empêtrés dans la chaîne des faux devoirs et passent leur vie à la rêver plutôt qu’à oser sauter le pas, se jeter dans le vide, perdre une sécurité matérielle et tenter le tout pour le tout. Vous, vous avez franchi le Rubicon, vous êtes donc un rêve vivant. Considérez-vous que votre réussite spectaculaire à Hollywood est due à l’audace, au travail ou à la chance ?

Guy-Roger Duvert : J’aurais tendance à dire, les 3, mon capitaine, et j’ajouterais un 4èmepoint, la discipline.

  • Audace: elle n’est pas forcément là où on le pense. Lorsque je me suis lancé en freelance comme compositeur à 27 ans, on me disait que c’était une grosse prise de risques. Mais aujourd’hui, avec le marché qu’on connaît, qui est le plus à risque entre un salarié vieillissant et un freelance qui s’est développé son audience ? Bref, l’audace consiste à sortir des rails tracés par les autres pour soi, mais à l’arrivée, elle ne constitue pas nécessairement la prise de risques que l’on croit.
  • Chance: elle est primordiale, et ceux qui réussissent seraient malhonnêtes à la sous-estimer dans leurs parcours. En revanche, j’aime la phrase qui dit que la chance consiste à savoir saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent. Et pour avoir des opportunités, il faut les provoquer, sinon on peut passer une vie à les attendre. D’où l’importance du travail.
  • Travail: contrairement à ce qu’on peut croire, cela ne consiste pas seulement à améliorer son art, que ce soit la musique, l’écriture, mais à œuvrer à lui donner une visibilité (networking pour la musique, contacts avec les chroniqueuses et les media pour l’écriture…) Ceux qui pensent qu’il suffit de créer pour être découvert passent à côté de la moitié du travail requis.
  • Discipline: enfin, parce que beaucoup rêvent d’écrire un roman sans jamais en voir la fin. J’ai suivi les masterclasses de plusieurs auteurs — de Dan Brown à James Patterson — et tous disent la même chose : ils s’imposent des règles très strictes, des horaires de travail quotidiens non négociables. Les règles varient selon les personnalités, mais sans cette pression auto-imposée, on n’arrive au bout d’aucun projet.

 

GD : Vous avez réussi à percer dans l’univers des jeux vidéos et des musiques de film en Californie. Ce genre de parcours aurait-il été impossible à Paris ?

GRD : Non. La preuve en est que des artistes ont réussi en France. En revanche, il est vrai qu’il est plus facile de rencontrer les gens à Los Angeles. A mon premier voyage sur place, j’ai obtenu un rendez-vous direct avec la responsable musiques de films de Disney, par exemple. Une telle chose serait impensable en France. Après, l’avoir rencontrée ne m’a pas fait travailler pour eux à l’arrivée, malgré le discours initial très prometteur. Par ailleurs, ces dernières années, le monde s’est énormément dématérialisé et internationalisé. Un simple exemple : une partie notable des illustrateurs que je recrute pour la couverture de mes romans vivent à l’étranger. Je n’ai jamais rencontré physiquement plus de la moitié d’entre eux. Ainsi, aujourd’hui, avec les outils dont nous disposons, il devient possible de percer depuis n’importe où.

 

GD : Considérez-vous la musique comme un art supérieur à la littérature ?

GRD : Non. Ce sont deux arts distincts qui justifient pleinement leur existence. D’ailleurs, ils sont cités parmi les 9 arts dans l’antiquité grecque. La littérature s’est retrouvée représentée par plus de muses (Erato, Calliope et Polymnie) que la musique (Euterpe), mais de nos jours, quasi tout le monde vit avec de la musique, tandis qu’une partie de la population seulement lit de la littérature. Donc, si on voulait vraiment les opposer, on pourrait dire que la musique a pris une part plus importante dans nos vies, mais elle touche essentiellement nos émotions, tandis que la littérature prend le temps d’explorer aussi notre intellect. Mais encore une fois, je les considère comme très complémentaires (d’ailleurs, j’écris en musique).

 

GD : Votre œuvre musicale et votre œuvre littéraire ont-elles une forme de correspondance. Délivrent-elles un message identique ?

GRD : Pas vraiment, car le seul but de ma musique est de créer des émotions, tandis que j’aime solliciter l’esprit de mes lecteurs, que ce soit en instillant des mystères qu’ils tentent de deviner avant leur résolution, ou en glissant quelques petites réflexions philosophiques qu’ils peuvent interpréter comme ils le désirent. Cela rejoint la question précédente : les messages diffèrent, mais ils peuvent se compléter. Certaines des musiques que j’ai composées peuvent parfaitement accompagner plusieurs de mes romans, et à l’inverse, j’ai directement composé des musiques inspirées de certains de mes écrits.

 

GD : Vous semblez écrire plus vite que votre ombre et êtes déjà à la tête d’une œuvre conséquente. Seriez-vous « graphomane » pour reprendre le mot d’Amélie Nothomb ?

GRD : Très certainement. Je dirais surtout que je suis workaholic, car ce trait ne s’applique pas qu’à mon écriture, mais aussi à ma musique, ou à mes réalisations audiovisuelles (j’ai sorti un long métrage au cinéma il y a 10 ans). Cela peut paraître comme une force, mais paradoxalement, c’est en fait une réponse à une faiblesse. J’ai une peur panique de l’impuissance, de l’inaction. Or, si je ne reçois aucune commande musicale, si aucun producteur ne soutient un film que je veux faire, je suis en théorie contraint à attendre passivement, ce qui me terrifie littéralement. L’avantage est que je n’ai besoin de personne pour écrire. Ainsi, cela me permet de rester constamment dans l’action. J’ai toujours la sensation d’avancer, permettant de garder à distance ma phobie de l’immobilisme.

 

GD : Le choix du genre de la science-fiction s’est-il imposé à vous tout seul ? Vous avez imaginé un univers riche et complexe. Le côté ludique de créer des personnages et des histoires vous rappelle-t-il le monde des jeux vidéos ?

GRD : J’aime beaucoup cette question, car elle amène plein de thèmes qui me sont chers. Je vais donc m’efforcer de rester concis, mais ce n’est pas simple, car je pourrais parler pendant des heures de la science-fiction et du ludique.

La science-fiction est mon genre préféré, même si j’ai également un attachement fort pour le fantastique, car c’est justement un genre qui interpelle l’intellect plus que d’autres. Une partie de la SF (l’anticipation, en particulier) consiste à se poser aujourd’hui des questions auxquelles on devra trouver des réponses demain. Imaginez qu’Asimov dans les années 1940 a créé les lois de la robotique, qui encore aujourd’hui servent de bases à des débats sur l’évolution de l’intelligence artificielle ! Donc, oui, pour moi la SF s’est imposée tout naturellement et constitue la grande majorité de mes romans.

J’ai un rapport très fort avec la notion de ludique, car je lui accorde une dimension philosophique. De la même façon que des lionceaux apprennent à chasser en s’amusant ensemble, le ludique a une part primordiale dans la notion d’apprentissage, d’amélioration. Adolescent, j’ai amélioré mon anglais avec les jeux vidéos. Encore aujourd’hui, les jeux enrichissent constamment mon imaginaire et nourrissent mes romans. Parallèlement, Aristote disait que sans plaisir, il n’y a pas de bonheur, d’épanouissement. Or, le jeu est une source majeure de plaisirs. J’ajouterai aussi que la qualité d’écriture dans l’univers ludique le rapproche parfois énormément de la littérature. Enfin, les deux mondes se côtoient régulièrement, les adaptations se faisant dans les deux sens.

 

GD : Vous avez récemment été classé par Audible parmi les 10 meilleurs livres de science-fiction de tous les temps aux côtés d’Orwell et d’Asimov. Ne lisez-vous que de la science-fiction ? Est-elle la voie la plus facile pour décrire les traits profonds de notre humanité et les ressorts de la vie en société ?

GRD : Non, je ne lis pas que de la science-fiction, même si j’ai évidemment lu une bonne partie des auteurs les plus influents dans cette catégorie, d’Asimov à Philip K. Dick, de Jack Vance à Jules Verne. Ces temps-ci, je lis beaucoup de romans fantastiques ancrés dans les années 1920-1930 et inspirés du mythe lovecraftien, univers qu’on peut retrouver dans ma série « Les Chroniques Occultes ». En revanche, il est vrai que je lis essentiellement de la fiction. Pour la non-fiction (surtout en science, mais aussi en finance, par exemple), je lis plutôt des articles ou me renseigne sur le web. L’écriture de romans m’incite régulièrement à devoir faire des recherches qui m’apprennent quantité de détails intéressants.

Pour en revenir à la SF, j’aime le fait qu’elle décrit en effet les traits profonds de notre humanité, tout en maintenant une sorte de distance nous permettant de conserver encore un léger recul sur les sujets évoqués. Si je devais écrire aujourd’hui un roman sur l’opposition entre trumpistes ou anti-trumpistes aux États-Unis, ou directement sur LFI ou le RN en France, les réactions des lecteurs seraient épidermiques (dans un sens comme dans l’autre) et il ne resterait nulle place pour la réflexion, la mise en perspective. Si j’écris sur une guerre civile sur une autre planète, fondée sur tel ou tel thème, là je peux alors amener des réflexions très actuelles, mais en maintenant le lecteur dans un confort lui permettant de conserver un certain recul. Que ce soit en tant que lecteur ou auteur, j’apprécie cette distance vis-à-vis des sujets abordés.

 

GD : Tous domaines confondus quelles sont celles de vos créations dont vous êtes le plus fier ?

GRD : Difficile de choisir entre ses enfants ! J’ai une affection très forte vis-à-vis de mon long métrage de science-fiction « Virtual Revolution », que j’ai à la fois produit, écrit, réalisé et dont j’ai composé la musique. Le film est imparfait, mais il me représente, que ce soit dans mes choix artistiques et dans les réflexions qu’il soulève.

Au niveau musical, j’aime beaucoup les musiques de bandes annonces que j’ai composées. Celle utilisée dans l’un des trailers de Prometheus, Ultima Necat, reste l’une de mes pièces les plus personnelles — j’ai su dès les premières notes qu’elle avait quelque chose de particulier. J’aime aussi beaucoup la BO que j’ai scorée pour le film britannique « Silent Hour » (disponible sur Netflix), très inspirée de l’œuvre de Goldsmith. Enfin, pour illustrer le lien entre musique et ludique, je reste très fier de la bande originale que j’ai créée pour le jeu de plateau Malhya, que l’on peut écouter sur youtube.

Pour les romans, c’est là aussi un choix cornélien. Outsphere a une place particulière, car c’est son succès qui m’a permis de me faire une place comme romancier. Par ailleurs, dès que je me replonge dedans (par exemple pour raviver mes souvenirs lors de l’écriture d’un nouveau tome de la saga), j’éprouve à chaque fois le même plaisir. Eschaton, petit one shot de SF, est probablement le plus personnel de mes romans. Backup me tient aussi à cœur, car je rêve de l’adapter un jour au cinéma. Enfin, je citerai la série des Chroniques Occultes, dont les romans sont les seuls que j’ai écrits à ne pas être de la science-fiction, mais que je prends un plaisir fou à développer.

Le très bel article de Michael Host sur le roman de mon auteur de Los Angeles Guy-Roger Duvert

Le très bel article de Michael Host (fondateur de https://conscience-universelle.com) sur le roman de mon auteur de Los Angeles Guy-Roger Duvert
Outsphere de Guy-Roger Duvert s’inscrit dans le registre de la science-fiction tout en proposant une réflexion plus large sur la nature humaine, ses limites et ses possibles évolutions. Le récit débute dans un futur où la Terre est devenue inhabitable à la suite de conflits, de crises sanitaires et de dérèglements environnementaux. Pour survivre, l’humanité envoie un vaisseau, l’Arche, transportant militaires, scientifiques et civils en état de cryogénisation vers une exoplanète baptisée Eden. Cette nouvelle terre apparaît d’abord comme une opportunité de recommencer, mais elle révèle rapidement des dangers biologiques, climatiques et des formes de vie locales hostiles, rappelant que tout environnement inconnu impose une adaptation difficile.
Au cœur de cette colonisation se met en place une organisation structurée autour d’un dôme sécurisé, l’Outsphere, où les tensions émergent rapidement entre les différents groupes humains. Les militaires privilégient la sécurité et la survie collective, les scientifiques cherchent à comprendre et explorer, tandis que les civils aspirent à la liberté et à une reconstruction plus autonome. Ces divergences traduisent des visions opposées de la société, mettant en lumière les dilemmes classiques entre autorité, liberté individuelle et bien commun. La situation se complexifie avec l’arrivée d’un second groupe d’humains, les Atlantes, issus d’une évolution différente. Génétiquement modifiés, dotés de capacités télépathiques et fonctionnant selon une logique de conscience collective, ils incarnent une forme d’humanité où l’individu s’efface au profit du groupe.
La présence des Atlantes introduit une lecture qui dépasse le cadre strictement narratif pour rejoindre des schémas symboliques plus anciens. Ils peuvent être interprétés comme les héritiers d’une civilisation avancée ayant développé des capacités énergétiques et une forme de conscience unifiée, mais ayant perdu ou transformé cette essence au fil de leur évolution. Leur fonctionnement collectif, dépourvu d’individualité, entre en résonance avec certaines traditions mythologiques, notamment celles évoquant des civilisations antérieures ou des interventions extérieures dans l’évolution humaine, comme le récit des Anunnaki.
Dans cette perspective, le roman suggère implicitement un cycle : une humanité qui accède à un niveau de conscience élevé, puis qui, par transformation ou altération, revient vers une forme d’individualisation. Cette dynamique soulève plusieurs interrogations fondamentales : l’humanité est-elle condamnée à répéter ses propres schémas, même dans un environnement supposé idéal comme Eden, qui peut évoquer le Paradis ? L’évolution vers une conscience collective constitue-t-elle un aboutissement ou une perte de ce qui définit l’expérience humaine ? Le récit ne tranche pas ces questions, mais les met en tension à travers la confrontation entre les Atlantes et les colons.
Cette opposition entre humanité individualiste et humanité collectiviste constitue l’un des axes majeurs du roman. D’un côté, les humains conservent leur capacité à ressentir, à choisir et à se confronter à leurs contradictions, au prix de conflits et d’instabilité. De l’autre, les Atlantes représentent une société harmonisée, efficace et rationnelle, mais dénuée d’individualité et d’émotions personnelles. Cette dualité pose la question de l’évolution de l’humanité : doit-elle tendre vers une unification des consciences ou préserver la singularité de chaque être ? Le récit ne tranche pas, mais met en évidence les limites de chaque modèle.
Sur le plan narratif, Outsphere propose un récit rythmé, riche en événements et en situations de tension. L’univers est construit de manière visuelle, avec une forte dimension immersive, et s’appuie sur de nombreux éléments de science-fiction tels que la cryogénisation, la colonisation spatiale, les mutations génétiques ou les technologies avancées. La multiplicité des personnages permet de croiser différents points de vue, même si leur nombre peut parfois complexifier la lecture.
L’ensemble privilégie l’action et la progression rapide de l’intrigue, parfois au détriment d’un approfondissement plus poussé de certains aspects ou personnages.
Par ailleurs, l’histoire souligne une forme de répétition des schémas humains. Malgré la possibilité de repartir à zéro sur Eden, les mêmes dynamiques de domination, de méfiance et de conflit réapparaissent. La colonisation elle-même interroge la légitimité de s’approprier un monde déjà habité, faisant écho à des problématiques historiques de colonialisme et de rapport à l’altérité. Les interactions avec les populations locales et les Atlantes révèlent également des mécanismes de rejet, de peur et de construction de l’ennemi, soulignant la difficulté à coexister avec ce qui est perçu comme différent.
Le roman aborde ainsi des thématiques variées : la survie de l’espèce, la gestion du pouvoir, les limites de la science, la place de la liberté individuelle, ou encore la capacité de l’homme à apprendre de ses erreurs. Il met en tension l’idée d’un nouveau départ avec la réalité d’une nature humaine qui semble reproduire les mêmes comportements, quel que soit le contexte. La présence d’une planète nommée Eden renforce cette dimension symbolique, évoquant l’idée d’un paradis qui ne peut exister sans transformation profonde des consciences.
L’utilisation de termes issus du vocabulaire chrétien, tels que « Eden », « Arche », « Purgatoire » ou « Enfer », ajoute une dimension symbolique supplémentaire au récit. Ces références ne sont pas développées dans une perspective religieuse explicite, mais elles structurent implicitement la lecture du roman en réactivant des archétypes connus. L’« Arche » évoque un salut collectif face à une catastrophe, « Eden » renvoie à l’idée d’un recommencement dans un environnement supposé idéal, tandis que les notions de « Purgatoire » et d’« Enfer » peuvent être associées aux différentes zones ou états traversés par les personnages, entre survie, adaptation et confrontation à leurs propres limites.
Ce choix lexical inscrit le récit dans une continuité culturelle et symbolique, où la science-fiction se nourrit d’imaginaires anciens pour interroger des problématiques contemporaines. Il ne s’agit pas d’une relecture théologique, mais d’un usage de repères universels qui permettent de donner du sens à l’expérience humaine dans un contexte futuriste.
Au-delà de son cadre futuriste, le roman propose une réflexion sur la transformation nécessaire de l’humanité. Il suggère que le déplacement dans l’espace ou le progrès technologique ne suffisent pas à résoudre les problématiques fondamentales liées à la conscience humaine. En ce sens, l’histoire met en évidence que la véritable évolution ne réside pas uniquement dans les avancées extérieures, mais dans la capacité à repenser les modes de fonctionnement individuels et collectifs.
Ainsi, Outsphere peut être lu comme un récit d’aventure et de survie, mais également comme une exploration des tensions entre liberté et sécurité, individualité et collectif, progrès et répétition. Il met en lumière les enjeux liés à la construction d’une société nouvelle et interroge la possibilité d’un équilibre entre ces différentes dimensions, sans apporter de réponse définitive. Car cette réponse n’existe pas encore.

Critique Babelio de Outsphere

marine_livraddict
01 mars 2026
Outsphère est une saga de science-fiction, en auto-édité et d’un auteur français, qui m’intriguait depuis plusieurs années, depuis sa sortie, aussi ai-je tenté ma chance à une masse critique Babelio et j’ai été récompensée. Je remercie d’ailleurs Babelio pour cette lecture.

La Terre est invivable suite à d’innombrables causes (pandémie, réchauffement climatique…), aussi une colonie d’humains est envoyée dans l’espace, en direction d’une exoplanète semblable à la Terre, surnommée Éden afin de s’y installer. Après un long voyage de 80 ans, nos colons débarquent sur cette planète inconnue remplie de mystères et de dangers. On y suit l’installation de nos colons, leurs découvertes, leurs interactions… et évidemment, rien ne se passe comme prévu. L’Humanité est une fois de plus mise à mal, éprouvée. Arrivera-t-Elle à s’intégrer ? Commettra-t-elle les mêmes erreurs du passé ? A construire quelque chose de tout à fait différent ? Je vous laisse découvrir cette colonisation !

Alors il y a pléthore de personnages mais on s’y repère au bout d’un moment, cela permet d’avoir le plus de points de vue possible et une plus grande vision d’ensemble. Certains personnages principaux se détachent comme l’Amiral Suleiman, le Colonel Bowman chargé de la sécurité… de nombreuses menaces extérieures sont présentes car nos personnages n’ont aucune donnée sur cette exoplanète ; mais plus que tout, il y a aussi des menaces internes, avec 4 pôles qui se dessinent : les Civils, les Militaires, les Scientifiques, les Humains nouvelle génération surnommés les Atlantes). C’est beaucoup d’enjeux, la colonisation se fait étape par étape, il y a des incidents pour pimenter l’histoire, des découvertes surprenantes et beaucoup de questionnement, notamment sur l’écologie, l’individualisme, le collectif, l’Humain…

L’écriture est des plus agréable et ultra précise. Cela se lit sans mal malgré une densité de par, l’univers et les thèmes mis en avant qui pourraient sembler lourd au premier abord.

En bref, Outsphère est un premier tome très introductif mais j’ai apprécié la construction du récit étape par étape. de ce fait, on ne peut se perdre malgré un univers spatial, avec des termes scientifiques et beaucoup de personnages. Il n’y a aucun ennui, des enquêtes, des mystères, des découvertes, des drames, beaucoup de points de vue, un rapport de force intéressant entre civils/militaires/scientifiques/autochtones et autres humains génétiquement modifiés, avec une mise en avant de l’Humanité, des limites et des forces dans la collectivité et l’individualisme. Je serais curieuse de découvrir le tome 2, surtout au vu du final qui risque de changer pas mal de choses pour la suite.

« Outsphere » de Guy-Roger Duvert dans Actualitté

Outsphere ou l’impossible seconde genèse

Sous les atours spectaculaires d’un planet opera haletant, Outsphere de Guy-Roger Duvert met en scène la fuite d’une humanité condamnée, contrainte d’abandonner la Terre pour fonder une colonie sur Eden, planète lointaine et en apparence hospitalière. Autour d’une expédition militaire et scientifique chargée d’assurer la survie de l’espèce, le roman déploie une fresque foisonnante où s’entrecroisent luttes de pouvoir, conflits idéologiques et rencontres avec des formes de vie autochtones.

Mais Outsphere interroge moins la conquête de l’espace que la persistance des fractures humaines. Roman de l’après-Terre, il scrute, avec une âpreté parfois implacable, ce que l’homme transporte toujours avec lui : ses peurs, ses dogmes, ses rêves d’absolu – et sa propension à confondre salut et domination.

À ce titre, la fiction dialogue subtilement avec un monde contemporain où la tentation du recommencement se heurte sans cesse au retour brutal des logiques impériales, qu’elles s’expriment dans la guerre menée par Vladimir Poutine en Ukraine ou dans les projets de réappropriation territoriale assumés par Donald Trump, notamment autour du Groenland.

Quitter la Terre, emporter le monde

Dès les premières pages, Outsphere se situe dans la grande tradition des récits d’exil cosmique, de La Planète des singes à Stanisław Lem. Mais ici, l’exil n’a rien d’un choix héroïque : il est la conséquence d’un effondrement.

« Les civils étaient dangereux, il le savait. Dangereux pour eux-mêmes. Ils l’avaient prouvé sur Terre en réunissant toutes les conditions de leur autodestruction. »

Cette phrase, d’une sécheresse quasi hobbesienne, condense l’un des nerfs du roman : la fuite n’absout rien. Eden n’est pas un recommencement virginal, mais une survivance – une humanité transplantée, lestée de ses scories. La science-fiction rejoint ici une intuition familière de l’histoire : les sociétés ne changent pas de logiciel moral lorsqu’elles changent de territoire, comme le rappellent aujourd’hui les conflits de souveraineté et les guerres d’annexion.

La planète verte, auréolée d’une lumière « jaune, presque dorée », n’est qu’un miroir déformant. Comme chez Conrad, le voyage géographique se transforme en descente morale. Eden, loin du paradis biblique, s’apparente à un purgatoire luxuriant, indocile, foncièrement rétif à toute appropriation.

Coloniser, c’est déjà faire la guerre

La colonisation, chez Duvert, n’est jamais neutre. Elle est immédiatement pensée en termes de menace, de sécurisation, de rapport de force.

« Qu’est-ce qui représente surtout un danger pour la colonie ? » interroge un officier avant de conclure sans détour : « considérez-vous en guerre, Colonel ».

Cette militarisation réflexe rappelle les analyses de Carl Schmitt : nommer l’ennemi, c’est déjà instituer le politique. Outsphere met ainsi en lumière une mécanique que l’on retrouve, presque à l’identique, dans les justifications contemporaines de la guerre, qu’il s’agisse de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine ou de la rhétorique sécuritaire qui accompagne les projets de contrôle territorial.

La rencontre avec les Edéniens – êtres autochtones, intelligents, technologiquement inférieurs – rejoue la vieille fable coloniale.

« Lorsque deux espèces se rencontrent, la plus développée tente d’assimiler l’autre… Sinon, elle décide de l’éliminer. »

Cette sentence, glaçante de lucidité, fait écho autant à l’histoire impériale qu’aux dystopies modernes. Eden n’est alors rien d’autre qu’un théâtre de projection des violences anciennes, un sol neuf pour des gestes archaïques, où la domination se pare du vocabulaire de la nécessité – comme lorsque certains territoires sont décrits, hier comme aujourd’hui, non comme des nations, mais comme des espaces stratégiques à intégrer ou à sécuriser, du Groenland aux marges orientales de l’Europe.

Transhumanisme : la tentation de l’harmonie

L’irruption du vaisseau Utopia bouleverse l’équilibre déjà précaire. Les Atlantes – humains génétiquement modifiés, synchronisés, collectivistes – incarnent une promesse autant qu’une inquiétude. Ils semblent avoir aboli le conflit intérieur, ce « royaume divisé » que Pascal plaçait au cœur de l’homme. Leur modèle repose sur une harmonie fabriquée, sur l’idée que la technique peut résoudre les dissonances humaines là où la morale et la politique ont échoué.

« Il s’agissait d’une expérience nouvelle… d’avoir réponse à toutes ses questions, tout en ayant la garantie d’obtenir des informations sincères. »

Cette phrase, presque euphorique, dit la séduction d’un monde sans mensonge ni friction, où la transparence serait enfin totale. Elle fait écho, de manière troublante, à certaines utopies contemporaines qui lient étroitement salut collectif, dépassement biologique et projection spatiale.

Le cosmisme russe – cette tradition philosophique et quasi mystique remise en lumière par Michel Eltchaninoff – irrigue ainsi une part de l’imaginaire du pouvoir en Russie, et Vladimir Poutine lui-même n’a jamais caché son intérêt pour les figures fondatrices de ce courant, de Nikolaï Fiodorov à Konstantin Tsiolkovski, qui voyaient dans la science le moyen d’atteindre l’immortalité, la résurrection des morts et la conquête de nouveaux mondes.

Chez Duvert comme dans cette tradition cosmiste, le transhumanisme n’est pas seulement un progrès technique : il est une réponse métaphysique à la finitude, un refus du chaos et de la mort, une tentative d’ordonner l’humanité par la fusion des consciences ou des destins. Mais Outsphere n’idéalise jamais totalement cette humanité augmentée. L’unité a un prix, et la synchronisation flirte avec l’effacement du sujet. Derrière la promesse d’harmonie se profile une autre forme de contrainte, plus douce, plus rationnelle, mais tout aussi radicale.

Ainsi se rejoue, sur le sol d’Eden, l’antique débat entre liberté et sécurité, individu et collectif, pluralité et salut universel. La question n’est pas tant de savoir quelle humanité l’emportera, mais jusqu’où l’homme est prêt à aller – biologiquement, spirituellement, politiquement – pour ne plus avoir à supporter sa propre division.

Le pouvoir, cette ivresse ancienne

Le roman excelle lorsqu’il ausculte les mécanismes de l’autorité. « Le pouvoir corrompait » – vérité triviale, mais que Duvert incarne dans des trajectoires concrètes, familiales, presque intimes. Le politique n’est jamais abstrait : il se niche dans les filiations, les renoncements, les compromis successifs qui transforment l’exception en norme.

À la manière d’Orwell ou d’Arendt, Outsphere montre que le mal n’est pas toujours spectaculaire ; il est souvent procédural, rationnel, administré. Le soldat n’est pas cruel par goût, mais par cohérence idéologique.

« Un soldat ça ne perd pas, ça meurt » – formule lapidaire, presque stoïcienne, mais terriblement révélatrice d’un monde où l’obéissance est une valeur cardinale, de la fiction aux conflits bien réels.

Une science-fiction du soupçon

Roman foisonnant, parfois vertigineux par la profusion de personnages et de points de vue, Outsphere assume sa densité comme une nécessité. Il se lit « comme on regarde un film », certes, mais un film qui laisserait derrière lui un sillage d’interrogations durables.

Sous les orages magnétiques, les épidémies et les combats, c’est une anthropologie inquiète qui se déploie. Qu’est-ce que l’humanité lorsque ses repères s’effondrent ? Que reste-t-il quand même le souvenir d’« un vrai œuf, avec sa coquille » devient une relique dérisoire ? Autant de détails concrets qui ancrent la fresque cosmique dans une nostalgie profondément terrestre.

Une trajectoire singulière

On aurait tort de dissocier la force d’Outsphere du parcours singulier de son auteur. Guy-Roger Duvert appartient à cette génération d’écrivains pour qui la science-fiction n’est pas un refuge, mais un lieu de synthèse. Formé dans les institutions les plus emblématiques de l’excellence française (Sciences Po et l’ESSEC), il a longtemps évolué dans des univers réputés étrangers à la création littéraire, avant de faire le choix – rare, risqué – de tout quitter pour se consacrer à l’écriture et à la musique, aux États-Unis. Ce déplacement biographique n’est pas anodin : il éclaire la manière dont Outsphere pense l’exil, la rupture et la reconstruction.

Le succès rencontré par la saga, notamment dans le cadre de l’autoédition, tient de la prouesse. Parvenu à se hisser au top parmi les références contemporaines de la science-fiction, y compris sur des plateformes dominées par les grands noms du genre, Outsphere incarne une réussite atypique : celle d’une œuvre exigeante, indépendante, qui trouve son public sans renoncer à sa complexité. Cette reconnaissance tardive mais solide confère au roman une aura particulière : celle d’une fiction née en marge, mais profondément connectée aux inquiétudes de son temps, nourrie par une Amérique traversée de fractures idéologiques, où la question du vivre-ensemble et de l’organisation de la cité n’a rien d’abstrait.

Eden n’absout rien

Outsphere ne promet pas de réponse définitive. Il propose mieux : un champ de tension, une expérience de pensée incarnée, une fable sévère sur notre incapacité à nous défaire de nous-mêmes.

À l’image de cette phrase crépusculaire : « Il est plus facile de déplacer un fleuve que de changer son comportement. »

Roman de science-fiction, certes – mais surtout roman moral, Outsphere rappelle que l’espace ne sauvera pas l’homme de l’homme. Et qu’aucune planète, fût-elle nommée Eden, ne saurait laver les fautes originelles sans un profond, et douloureux, examen de conscience – pas plus que les promesses de conquête ou de restauration impériale ne sauraient absoudre les violences commises au nom de l’Histoire.

Par Yves-Alexandre Julien