INVITATION SOIREE DE LANCEMENT DES NOUVELLES DE Dominique Dudan




Guilaine Depis, attachée de presse (Balustrade)
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INVITATION SOIREE DE LANCEMENT DES NOUVELLES DE Dominique Dudan




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La limite de Hayflick de Nicolas Gorodetzky est présenté comme un thriller scientifique, mais le roman dépasse rapidement le cadre du simple suspense technologique pour devenir une méditation profonde sur la mort, l’immortalité et la transformation intérieure. À partir d’un concept biologique réel, la célèbre « limite de Hayflick » selon laquelle les cellules humaines ne peuvent se diviser qu’un nombre limité de fois avant de vieillir, l’auteur construit une intrigue où la science moderne rejoint les plus anciennes obsessions spirituelles de l’humanité : vaincre la mort et accéder à une forme d’éternité.
Le livre suit principalement Stanislas Verlaine, personnage entraîné malgré lui dans une quête vertigineuse autour d’un scientifique disparu qui aurait découvert le moyen de dépasser cette limite biologique. Dès lors, l’enquête prend une dimension presque sacrée. Le scientifique devient une figure fantomatique, recherchée par des intérêts financiers, politiques et occultes prêts à tout pour mettre la main sur son secret.
Plus qu’un chercheur, il apparaît progressivement comme un gardien de seuil : celui qui aurait aperçu ce que l’humanité poursuit depuis toujours sans jamais parvenir à le saisir pleinement.
Autour de cette découverte supposée se déploie une véritable spirale de mort. Les assassinats se multiplient, les manipulations s’intensifient, les personnages disparaissent les uns après les autres. Ce qui est particulièrement frappant dans le roman, c’est que la quête de l’immortalité engendre constamment la destruction. Chaque personnage voulant posséder le secret semble peu à peu consumé par sa peur de mourir. Nicolas Gorodetzky construit ici un paradoxe puissant : plus les hommes cherchent à supprimer la mort, plus ils deviennent eux-mêmes porteurs de violence et de chaos.
Cette idée entre d’ailleurs en résonance avec une réalité biologique troublante. Les cellules cancéreuses sont précisément des cellules capables de contourner, au moins temporairement, la limite de Hayflick.
En activant notamment la télomérase, elles acquièrent une forme d’« immortalité cellulaire » et continuent à se diviser presque indéfiniment. Mais cette immortalité biologique se paie par une perte d’équilibre : la cellule immortelle devient destructrice pour l’organisme lui-même. Ce parallèle donne au roman une profondeur supplémentaire. Nicolas Gorodetzky semble suggérer que vouloir prolonger indéfiniment la vie sans transformation intérieure peut conduire à une forme de désordre comparable : une immortalité obtenue par la seule matière finit par devenir chaotique, prédatrice ou inhumaine.
Et pourtant, celui qui détient réellement le secret agit à l’inverse de tous les autres. Le scientifique finit par accepter sa propre mort plutôt que de transmettre entièrement sa découverte. Ce choix donne au roman toute sa portée symbolique. Car celui qui comprend véritablement l’immortalité semble être précisément celui qui cesse de vouloir fuir la mort. Le personnage devient alors comparable aux sages ou initiés des anciennes traditions : non pas un homme cherchant à vivre éternellement dans son corps, mais quelqu’un ayant compris que l’éternité ne peut être atteinte sans une forme de renoncement intérieur.
Le roman entre alors en résonance avec de nombreuses mythologies et traditions spirituelles qui ont toutes placé la mort au cœur du chemin vers l’immortalité. Dans l’épopée de Gilgamesh, l’un des plus anciens récits de l’humanité, le roi cherche désespérément à vaincre la mort avant de découvrir que l’immortalité absolue lui échappe. Orphée descend aux Enfers pour tenter de retrouver Eurydice. Perséphone traverse le royaume souterrain avant de revenir à la lumière. Dans les mystères d’Éleusis, l’initié devait symboliquement mourir au monde ancien avant de renaître à une autre conscience. Dans les rites égyptiens, Osiris est démembré puis reconstitué avant de devenir seigneur de l’éternité. Les traditions alchimiques parlent de l’Œuvre au noir : la putréfaction nécessaire avant la naissance de l’or philosophique. Et dans le christianisme, la résurrection du Christ ne devient possible qu’après la crucifixion, la de scente au tombeau et la traversée de la mort. Toutes ces traditions semblent partager une même intuition : l’immortalitévéritable passe par une descente, une dissolution ou une traversée des ténèbres.
Cette dimension initiatique apparaît également dans les scènes liées au riche couple vivant dans une demeure presque hors du temps. Les rituels qu’ils pratiquent donnent au roman une atmosphère étrange, à la frontière entre science moderne et survivance des anciens cultes. Ces cérémonies évoquent les pratiques des sociétés initiatiques antiques où l’accès à certains savoirs exigeait une mort symbolique de l’ancien être. Le laboratoire scientifique devient alors une version contemporaine du temple ancien ; la recherche génétique remplace les rites sacrés, mais poursuit finalement le même rêve ancestral : franchir les limites de la condition humaine.
La force du roman réside précisément dans cette ambiguïté permanente entre science et spiritualité. Nicolas Gorodetzky ne condamne pas directement la recherche scientifique, mais il montre les dangers d’une humanité cherchant l’éternité sans transformation intérieure.
L’immortalité biologique y apparaît comme une illusion potentiellement destructrice lorsqu’elle est motivée par la peur, le pouvoir ou le refus du temps. À l’inverse, le scientifique disparu semble avoir compris une vérité plus profonde : la mort n’est peut-être pas une erreur du vivant, mais un passage nécessaire vers une autre forme de permanence.
Ainsi, La limite de Hayflick peut être lu comme une parabole contemporaine sur la quête humaine de l’éternité. Derrière son intrigue de thriller scientifique, le roman réactive des thèmes présents depuis les origines des civilisations : la peur de disparaître, le désir de transcender la chair, la transmission secrète des savoirs et surtout l’idée que toute véritable renaissance exige une mort préalable. Plus le récit avance, plus il semble murmurer que l’immortalité ne réside pas dans la conservation infinie du corps, mais dans la capacité à traverser consciemment la finitude. Et c’est précisément cette tension entre science moderne et sagesse ancienne qui donne au livre sa profondeur singulière.
Michael Host fondateur de https://conscience-universelle.com

2026 06 16 Daniel Horowitz, La fidélité au réel
Juif non croyant de 80 ans élevé à Anvers, l’auteur y a fait toute sa carrière de diamantaire depuis l’âge de 15 ans, avant d’effectuer son Alyah à la retraite. Il vit désormais en Israël, soumise à la guerre depuis des mois. Homme de vertu, nanti d’une solide culture autodidacte, il s’efforce de penser par lui-même dans un monde où l’on est sommé de faire allégeance. C’est sa liberté constitutive, celle donnée par « Dieu », cette éternelle Question qui demeurera sans réponse. Car Dieu est absent, dit-il, il laisse l’humain face à lui-même, à son courage et à ses responsabilités. « Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable », disait Nietzsche avec raison.
En cinq chapitres composés d’un assemblage de textes de blog et d’articles déjà publiés, l’auteur expose sa quête, à l’âge de la sagesse, avec pour phares la mémoire, la vérité et la responsabilité morale. « La mémoire comme exigence de vérité, Israël comme révélateur de la civilisation, la morale confrontée au réel, la foi comme fond irréductible du sens, la culture comme condition de tout le reste. Ces cinq mouvements convergent. Ils désignent ensemble une seule et même question : de quoi une vie – individuelle, collective, civilisationnelle – a-t-elle besoin pour ne pas se perdre ? » p.252.
Sa première phrase pose les conditions : « Je n’ai pas choisi d’être juif ». Il prend le contre-pied de Simone de Beauvoir, qui déclarait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme : on le devient ». L’être n’est pas de part en part une « nature », mais se construit en grande partie dans la culture. L’image qu’on lui renvoie (les parents, les amis, les collègues, la « communauté ») le rend tel qu’il se croit ; il ne se « révèle » pas, il se construit. Cette formule reprend Tertullien, Carthaginois romanisé converti chrétien au IIe siècle, qui disait la même chose : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Le pédagogue Érasme en 1537 reprendra l’appliquera à l’éducation : « on ne naît pas homme [au sens d’adulte], on le devient ». Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les Juifs ? Or, (réminiscence du mythe biblique du « Peuple élu »?), Daniel Horowitz fait du Juif une essence identitaire, irréductible à tout processus d’assimilation. C’est pour lui plus qu’une religion, mais une façon d’être au monde, une culture racinaire, une « nappe phréatique » p.15. D’où la persistance de l’antisémitisme, selon lui, « fait de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique » p.17. Comme si la civilisation occidentale était exclusivement sortie du creuset juif, de la Bible, en excluant toute la tradition grecque, voire égyptienne, et les mondes celtiques.
Tout se discute, et l’exigence de vérité de l’auteur incite au débat. On ne peut entrer en relation avec autrui que s’il y a conflit. La paix n’est pas le ‘tous d’accord’, mais la reconnaissance des opinions et intérêts des autres, leur droit à exister et de s’exprimer, le droit de se défendre quand on est attaqué à mort, comme c’est le cas d’Israël. Même si la disproportion des morts entre le pogrom du 7 octobre et les mois de guerre à Gaza pose la question de la juste mesure : 1200 morts contre 70 000. Même si le suprémacisme affiché de deux ministres du gouvernement Netanyahou, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pose la question du racisme juif. Car pour ces deux membres actifs du gouvernement (encore démocratique ?) israélien, un Juif est supérieur à tous les goys, et un Juif croyant (exempté de servir dans l’armée) est supérieur à tous les autres Juifs.
« Une identité n‘est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. (…) Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique culturelle et symbolique d’un peuple. (…) On peut être juif sans foi sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive » p.31. On peut dire la même chose du catholicisme : où est l’originalité juive ? Une identité construite ou une essence ? Toute l’ambiguïté de la réflexion de l’auteur est là, toujours. Et une autre histoire de Juif est possible. Comment récuser « l’anti » sémitisme, alors même qu’on affirme haut et fort son sémitisme irréductible, indissoluble dans une quelconque société hôte. Comment ne pas concevoir la réaction naturelle de rejet de ceux qui se refusent à ressembler ? Comment ne pas accepter alors « leur » identité à eux, même si le dialogue est toujours possible, et la paix de reconnaître les différences aussi ? « Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet » écrit l’auteur, sûr de lui-même, p.33. Ah bon ? Et les militants occidentaux agenouillés mains liées devant le ministre israélien Ben Gvir ? Et la façon dont les soldats et les colons, imbibés de pulsions nationales et vengeresses, traitent les Palestiniens dans les territoires, y compris en Cisjordanie (occupée) ? Il s’agit bien d’un rejet de l’autre, de la négation de son existence, de son « identité » même.
Certes, le statut de dhimmi des minorités non-musulmanes, depuis les Omeyyades, a instauré des discriminations séculaires qui « ont laissé une empreinte durable dans les imaginaires collectifs. Elles ont modelé une représentation implicite des rapports entre Juifs et musulmans : une coexistence n’était pensable qu’à condition d’infériorité reconnue. Dans ce contexte, l’émergence de l’État d’Israël agit comme un véritable séisme symbolique » p.46. D’où la guerre perpétuelle entre ennemis ‘héréditaires’ au Proche-Orient, ce carrefour des trois continents. Ce qui finit par lasser, d’où la lente dérive notée par l’auteur, des démocraties occidentales envers « les Juifs » à cause des actions de leur État : Israël. « A force de faire d’Israël un repoussoir, de criminaliser le sionisme, de suspecter l’identité juive, la République a déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation. Elle a laissé s’installer une suspicion, une culpabilité, un devoir de justification » p.84. Que Mélenchon enfourche avec enthousiasme pour se gagner le vote des jeunes et des banlieues arabes.
La faute à Edward Saïd et à son opposition entre dominés et dominants, analyse l’auteur. La faute aussi à « la gauche israélienne, traditionnellement porteuse d’un discours pacifiste, [qui] n’a jamais vraiment surmonté l’échec d’Oslo, les attentats de l’Intifada, le refus du plan Clinton, la montée de l’islamisme et l’inaction d’une autorité palestinienne fragilisée. (…) Pendant qu’Israël espérait la paix, le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs armés renforçaient leur capacité de nuisance, soutenus par des États adversaires » p.105. Soutenu aussi par le cynisme de Netanyahou lui-même, qui a financé le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, le surarmant de ce fait – tout comme la CIA l’avait fait avec les Talibans, donc Ben Laden… Mais de cela aussi, l’auteur ne parle pas.
« La vérité en politique – comme l’avaient compris Maïmonide, puis Camus [s’agit-il d’Albert ou de Renaud, penseur favori de l’auteur ?] – n’a rien d’une abstraction ; elle réclame le courage de ne pas plaire, la lucidité de dire ce qui dérange, et la capacité d’articuler justice et responsabilité sans céder au confort moral des postures » 124. Voilà qui est bien dit, et rassurant. Un petit effort de documentation supplémentaire, et le débat pourra être utile. A ce titre, les notes des pages 39 et 89 ne sont pas correctes, les chiffres mal alignés ; ce serait à corriger pour une édition ultérieure. D’ailleurs, note l’auteur, « la tradition juive ne sépare jamais la justice de la responsabilité. Ce Tsedek [aucune définition n’est donnée de ce mot yiddish] n’est ni un idéal abstrait, ni une posture morale destinée à produire une bonne conscience. Il désigne une exigence inscrite dans la Loi, orientée vers l’action et toujours liée à des situations concrètes. La justice de la Torah ne prétend pas réparer le monde au sens d’une réconciliation globale ; elle impose d’agir ici et maintenant, dans des cadres définis, avec des devoirs précis. Elle ne promet pas la fin des conflits, mais une manière juste de s’y tenir sans se dérober » 130.
Et d’analyser les « bons sentiments », l’émotion substituée à la raison, l’intention sur les conséquences, l’idéal sur la réalité. D’où « une attitude : préférer la vérité inconfortable à la consolation mensongère, la responsabilité à l’innocence proclamée, la justice imparfaite aux promesses absolues » 143. L’analyse de l’auteur sur les dérives des sociétés contemporaines et l’inculture de masse sont réjouissantes, mais classiques. Les indignations morales des intellos de bureau, la bonne conscience woke qui croit avoir trouvé la solution en délégitimant, renversant, ignorant les fauteurs d’erreurs, les manipulations des politiciens et idéologues pour attirer vers leur cause, sont autant de poisons où vérité et responsabilité s’évanouissent. « Le combat moral se transforme en croisade puritaine où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité par le débat, mais une morale qui dicte ce qu’il est permis de penser » p.155. Pire : « Ce qui s’érode (… est) une perte plus intérieure : un sens de la mesure, une capacité de discernement, une confiance dans les critères à partir desquels une civilisation se reconnaît, se juge et se transmet. L’Europe donne le sentiment de ne plus savoir sur quoi elle repose, ni ce qu’elle est en droit d’affirmer sans s’excuser » p.197.
D’où la critique – classique elle aussi – des Lumières. Sans la remplacer par autre chose, sauf « l’identité » immémoriale de la religion. On croirait du Poutine. « L’erreur n’a pas été de critiquer les traditions, mais de croire que la critique pouvait se suffire à elle même. Une fois les évidences détruites, il faut encore apprendre à vivre sans elles. Or, les Lumières ont souvent supposé que l’homme rationnel saurait spontanément se donner ses propres fins. Elles ont sous-estimé le besoin de formes durables, de récits, de fidélités, de limites acceptées » p.225. D’où le retour au culte, même avec Dieu absent, même sans foi, juste comme une « nappe phréatique » de la culture. Tel est le tragique, incompris ou refusé par la majorité des gens qui ne le comprennent pas, au regard des croyances. « C’est accepter un monde où la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » p.226. Le rire tragique est « une manière de ne pas être capturé. (…) Il maintient une zone de liberté » p.229. A noter, comme Jean d’Ormesson, que le Dieu du Livre ne rit jamais…
L’auteur assiste au mouvement d’une civilisation qui se dépouille des structures qui lui permettaient de penser, de transmettre et de se corriger. Le bilan de ses 80 années d’existence est un appel pour tenir les yeux ouverts, sans filet, avec la conviction que regarder le réel en face est la seule forme de respect humain qui tienne. C’est ce que prônait Nietzsche, qu’Horowitz n’évoque pas – il n’est pas juif.
Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat.
Daniel Horowitz, La fidélité au réel, 2026, FYP éditions, 255 pages, €24,50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Ses articles réguliers dans Tribune juive
Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
REPONSE /
L’auteur n’a semble-t-il pas réussi à se connecter pour commenter cette note. Son attachée de presse m’a donc envoyé sa (longue) réponse, emplie de sagesse et de mesure. Je loue cette façon de débattre.
La voici :
« Je vous remercie pour la lecture attentive que vous avez consacrée à La fidélité au réel et pour la critique approfondie que vous en avez proposée.
Nos désaccords sont réels. Ils portent certes sur certains faits historiques et certaines interprétations politiques. Mais à mesure que je lisais votre texte, il m’est apparu qu’ils renvoyaient à une divergence plus profonde.
Nous divergeons sur la manière d’identifier ce qui est fondamental et ce qui est secondaire dans les phénomènes historiques et politiques que nous examinons. Cette question de la hiérarchie des causes me semble traverser l’ensemble de nos désaccords et leur donner leur cohérence.
Là où je vois des causes premières, vous voyez des conséquences. Là où je vois des phénomènes structurants, vous voyez des phénomènes dérivés. Là où je discerne une question existentielle, vous analysez des rapports de force politiques, sociaux ou territoriaux.
Vous me prêtez une conception essentialiste du judaïsme. Je ne reconnais pas cette position comme étant la mienne. Je suis par ailleurs surpris par une remarque qui me paraît illustrer ce problème de lecture. À propos d’un passage où j’évoque « Maïmonide puis Camus », vous vous demandez s’il s’agit d’Albert Camus ou de Renaud Camus, allant jusqu’à suggérer que ce dernier serait mon « penseur favori ». Or le passage en question ne laisse guère place à l’ambiguïté. J’y écris : « L’un parle depuis la Loi et la raison, l’autre depuis l’absurde et la révolte. » Ces catégories renvoient explicitement à Albert Camus et à son univers intellectuel. Aucun lecteur familier de son oeuvre ne peut en douter.
Je n’assigne aucun Juif à une identité qu’il ne revendique pas lui-même. Je ne parle pas des Juifs en général, mais de ceux qui se définissent eux-mêmes comme juifs et sionistes, et pour lesquels cette appartenance constitue la référence fondamentale à partir de laquelle les autres prennent sens.
Chacun appartient simultanément à plusieurs univers : une famille, une langue, une profession, une culture, une nation. La question n’est donc pas de savoir si les identités sont multiples. Elle est de savoir laquelle occupe la place centrale à partir de laquelle les autres sont pensées et ordonnées.
Pour certains Juifs, dont je fais partie, l’identité juive occupe cette position. C’est dans ce sens que j’utilise la notion d’inassimilabilité : non pas comme une essence métaphysique ni comme une incapacité à s’intégrer à une société donnée, mais comme l’impossibilité de subordonner une identité première à une autre.
Vous semblez considérer que ce que je dis du Juif pourrait être dit de n’importe quel catholique culturel, or c’est précisément ce que je réfute. Lorsque je parle de judéité, je ne parle pas d’une foi, mais d’un peuple. Le catholicisme est universel ; la judéité renvoie à la continuité historique du peuple juif.
Pour une grande partie des Juifs, la judéité désigne la conscience d’appartenir à un peuple qui, malgré les siècles, les dispersions et les ruptures, a conservé une mémoire commune ainsi que la conscience de sa propre continuité. Cette permanence historique constitue l’un des thèmes centraux de La fidélité au réel. C’est pourquoi un Juif peut abandonner la foi, cesser toute pratique et prendre ses distances avec la tradition sans cesser pour autant de se percevoir comme membre à part entière du peuple juif.
Cette appartenance est historique, culturelle, mémorielle et, pour beaucoup, nationale. Pour des millions de Juifs, qu’ils vivent en Israël ou dans la diaspora, Israël représente le point de référence d’un peuple qui conserve la conscience de son unité historique. Cette continuité est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une transmission plurimillénaires.
Certaines analyses passent à côté de l’essentiel lorsqu’elles abordent Israël comme un État quelconque engagé dans un conflit quelconque. Le coeur du problème réside dans le fait que l’existence même d’un État juif demeure, pour certains acteurs politiques, religieux ou idéologiques, inacceptable.
Contrairement à ce que vous semblez me prêter, je ne considère pas que la civilisation occidentale soit née du judaïsme ou de la Bible. Je pense même l’inverse. La notion de civilisation judéo-chrétienne m’est d’ailleurs étrangère. L’Occident est le produit d’une histoire propre, issue de la rencontre entre l’héritage grec, le christianisme et d’autres traditions de l’Antiquité, dont le paganisme. Il ne constitue en rien le prolongement de l’essence du judaïsme.
C’est cette situation qui a placé les Juifs dans une position singulière au sein de l’Occident. Ils lui étaient suffisamment proches pour lui être familiers, mais suffisamment distincts pour ne jamais lui être assimilés.
À plusieurs reprises, votre critique analyse le conflit israélo-palestinien à partir de catégories politiques classiques : occupation, colonisation, rapports de domination, revendications nationales concurrentes ou partage territorial. Ce qui est en cause n’a jamais été le tracé d’une frontière, l’administration d’un territoire ou le partage d’une souveraineté. C’est la légitimité même d’une souveraineté juive en Israël.
On discute des colonies, de l’occupation, des gouvernements israéliens, des erreurs stratégiques commises par Israël, des excès de certaines personnalités ou des déséquilibres du rapport de force militaire. Aucune de ces questions ne constitue le coeur du conflit. Car avant même de savoir où passe une frontière, quelles concessions seraient acceptables ou quelles solutions institutionnelles pourraient être envisagées, une question préalable demeure : celle de savoir si Israël a droit à l’existence.
Certaines analyses commettent une erreur de perspective lorsqu’elles font de l’occupation la cause du conflit. L’occupation est une réalité qui produit des effets politiques, moraux et humains considérables. Mais elle n’épuise pas l’intelligibilité du conflit et ne permet pas d’expliquer la permanence d’une hostilité qui lui est largement antérieure. Les refus successifs des projets de partage, les guerres, la contestation répétée du principe même d’un État juif et la permanence d’une rhétorique orientée vers sa disparition doivent être intégrés à toute analyse de la situation.
C’est pour cette raison que le 7 octobre constitue un événement de clarification. Non parce qu’il aurait révélé une réalité nouvelle, mais parce qu’il a rendu visible ce que beaucoup préféraient ignorer. Les massacres, les enlèvements, les mutilations et la mise en scène de la violence ne relevaient pas seulement d’une logique militaire ; ils exprimaient une logique symbolique et idéologique. Ils manifestaient une haine qui ne visait pas les politiques d’un gouvernement ni même l’existence d’un État, mais les Juifs eux-mêmes en tant que tels.
L’une de nos divergences concerne le palestinisme, avatar du nazisme. Le palestinisme repose sur la désignation d’une victime absolue et d’un coupable absolu, auquel toute légitimité est refusée. Dans cette vision du monde, Israël n’apparaît plus comme un acteur politique susceptible d’être critiqué ou combattu, mais comme une anomalie morale dont l’existence même est problématique. Je vois dans cette logique une parenté avec les grandes idéologies de désignation du coupable qui ont marqué l’histoire moderne. Elles reposent sur un mécanisme comparable : l’attribution à un collectif particulier d’une responsabilité métaphysique dans le mal du monde.
Les débats centrés sur la proportionnalité des pertes de part et d’autre manquent leur objet. Une guerre ne se comprend pas uniquement à travers ses conséquences ; elle se comprend à travers les finalités qui l’animent. La tragédie de Gaza est une réalité qu’aucune conscience digne de ce nom ne peut ignorer. Mais cette réalité ne doit pas conduire à effacer la nature des forces auxquelles Israël se trouve confronté. C’est dans ce contexte que l’analogie entre l’Allemagne nazie et le palestinisme s’impose.
Je condamne les outrances, les excès et les formes de fanatisme que l’on peut trouver dans certains secteurs de la vie politique israélienne. Mais je refuse d’en faire la clé d’interprétation de l’État d’Israël. Toutes les démocraties produisent des extrémistes. La question est de savoir si ces extrémistes définissent ou non la nature du régime auquel ils appartiennent. Or l’un des faits les plus remarquables concernant Israël est l’intensité des contestations internes dont ces responsables font l’objet.
Lorsque l’on évoque la Cisjordanie comme un territoire occupé, on décrit une situation historique réelle. Mais pour comprendre sa genèse et sa persistance, il faut réintroduire la profondeur historique : le Mandat britannique, les projets de partage, les guerres successives, les transformations territoriales qui en ont résulté et, surtout, la contestation persistante du principe même d’un État juif.
Aucune analyse sérieuse ne peut isoler un moment particulier de cette histoire et le transformer en cause unique de tout ce qui a suivi. Cette question de la hiérarchie des causes ne concerne d’ailleurs pas seulement Israël. Elle traverse également nos divergences lorsqu’il est question de l’Occident, de la modernité et de l’héritage des Lumières.
Lorsque je critique les Lumières, ce n’est pas parce que je plaiderais pour une restauration religieuse, un retour à l’Ancien Régime ou un rejet de la modernité. Je reconnais l’importance historique de l’État de droit, des libertés individuelles, de l’esprit critique, de la séparation des pouvoirs et de l’émancipation de l’individu. Mais reconnaître ces acquis n’oblige pas à considérer la modernité comme un processus exclusivement positif.
Toute civilisation repose sur des formes de transmission. Elle vit de récits communs, de fidélités héritées, d’institutions symboliques et d’une mémoire qui relie les générations les unes aux autres. Aucune société ne se perpétue par des procédures. Or il me semble que l’Occident a engagé un
processus de dissolution d’une partie de ces médiations. Je ne présente pas cette affirmation comme une démonstration, mais comme une interprétation historique et une intuition philosophique issues d’une sensibilité qui m’est propre.
Votre critique semble interpréter les identités historiques à partir d’un horizon universaliste dans lequel les différences particulières tendent à s’effacer au profit de catégories plus générales. Je crois pour ma part que les appartenances historiques ne constituent pas des survivances archaïques destinées à disparaître avec le progrès. Je les tiens au contraire pour des réalités durables et puissantes. Je crois également que certaines fidélités résistent à la dissolution et que certains héritages continuent d’organiser la vie des peuples longtemps après que leur nécessité théorique a été contestée.
Le peuple juif a traversé des siècles de dispersion, de persécutions, d’assimilation et de ruptures sans disparaître. Cette permanence renvoie à quelque chose de profond : une mémoire partagée, une conscience historique et une volonté de transmission.
Depuis plus de deux siècles, de nombreuses doctrines annoncent la disparition prochaine des appartenances particulières. Or les peuples persistent. Les nations persistent. Les mémoires persistent. Les appartenances persistent. Et lorsqu’on croit les voir disparaître, elles réapparaissent sous des formes nouvelles.
C’est ici que se situe, me semble-t-il, le point le plus profond de notre désaccord. Vous paraissez envisager les conflits historiques comme des affrontements d’intérêts susceptibles d’être arbitrés, négociés ou conciliés. Pour ma part, je crois que certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être.
C’est à partir de cette conviction qu’il faut lire mon livre. J’y ai rassemblé des réflexions qui procèdent d’une même intuition : les sociétés humaines ne vivent pas seulement d’intérêts ou de principes abstraits. Elles vivent également de fidélités. Le titre du livre exprime cette idée. Il invite à regarder les choses telles qu’elles sont, y compris lorsque cette réalité résiste aux catégories intellectuelles auxquelles nous sommes attachés.
Je voudrais terminer sur la dernière phrase de votre critique, qui me paraît résumer ce qu’est un véritable débat intellectuel. Vous écrivez : « Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat. »
Je vous remercie de cette appréciation. »
MA REPONSE /
Certes, des divergences de fond subsistent. Je comprends bien cet attachement viscéral à la judéité, même si je n’ai pour ma part aucune « passion politique » pour ce genre de conception qui « enracine » à jamais et malgré soi l’être humain à une origine, une ethnie, une terre, une culture, un pays, des « valeurs », une famille, une éducation. Justement, les Lumières ont montré que l’on pouvait s’en libérer (relativement) pour s’épanouir hors des contraintes héritées. Même si cet héritage est aussi une part de nous que l’on choisit de suivre et de transmettre.
Vous écrivez : « certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être. » Certes, d’où la « dissuasion » nucléaire en termes défensifs. Mais aussi, en termes offensifs, les revendications impérialistes, comme celles de Poutine, qui voudrait regagner les territoires conquis sous les tsars et sous Staline – comme si ces conquêtes étaient « essentielles » et non pas le résultat d’un rapport de forces contingent.
Sur Israël, j’entends bien ce que vous dites de la haine viscérale des pays voisins (musulmans) envers le nouvel État (imposé par l’ONU, c’est-à-dire un quarteron de puissances alors surtout occidentales), et de plus « juif » (même si le pays a des institutions jusqu’ici laïques). Mais pourquoi le peuple juif n’a-t-il plus d’État depuis les temps romains ? Même les Kurdes ont réussi à rester sur une entité terrestre, dispersée entre plusieurs pays. Le « choix » juif d’essaimer à travers le monde n’est-il pas « essentiel » lui aussi ?
Et le choix de Montaigne comme de Marc Bloch de ne considérer leur origine juive que comme une composante parmi d’autres de leur être culturel, civique et civilisationnel, est un autre « choix » que le vôtre.
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Aux confins de l’espace, le spectacle plutôt que l’abîmeAvec « Outsphere », Guy-Roger Duvert a livré un premier roman rythmé et immersif, grâce à une réelle efficacité narrative. Entre aventure spatiale et réflexion esquissée sur la nature humaine, le texte séduit par son énergie.
Dès les premières pages d’Outsphere, on plonge dans un univers forcément très familier aux lecteurs de SF : un vaisseau chargé des ultimes espoirs de l’humanité, avec, à son bord, 50 000 êtres humains représentatifs de la diversité de l’espèce ; une planète à conquérir, dénommée Éden ; et, en perspective, la promesse d’une refondation du monde. Le dispositif romanesque convoque en effet une tradition bien balisée de la science-fiction, qui va des grandes fresques d’Isaac Asimov ou de Pierre Boule aux explorations planétaires plus contemporaines. On pense en effet tout de suite à La Planète des singes, puisque, ici aussi, Suleiman, Fulton, Bowman et Barnes, pour citer les principaux personnages, ont aussi traversé des galaxies entières à la vitesse de la lumière, protégés du temps dans leurs caissons cryogéniques. Pourtant, le roman ne cherche jamais véritablement à rivaliser avec ces architectures spéculatives ; il s’inscrit ailleurs, dans une logique de flux et d’immersion immédiate, peut-être un peu trop d’ailleurs, plus proche du divertissement sériel que de la littérature d’idées (mais à chacun ses plaisirs…).
La première qualité du roman de Duvert tient à son efficacité narrative. L’auteur adopte un découpage nerveux, privilégiant des chapitres courts et une progression rapide : le lecteur est entraîné sans délai dans un enchaînement de situations tendues, où les conflits – hiérarchiques, scientifiques, politiques – structurent le récit avec une énergie qui ne se dément jamais. Duvert fait montre d’une belle technique pour maintenir une tension continue, en multipliant les points de friction entre groupes humains et en orchestrant habilement la découverte progressive d’un environnement hostile.
Éden, paradis à retrouver
La planète Éden constitue le monde mystérieux de l’ouvrage. Avec sa faune, sa flore et ses formes de vie énigmatiques, elle donne lieu à une série de tableaux souvent suggestifs. L’imaginaire déployé ici, sans être radicalement novateur, possède une densité suffisante pour susciter le dépaysement. Le récit gagne en ampleur lorsqu’il s’écarte du seul destin des membres de cette nouvelle arche de Noé, pour esquisser une histoire propre à ce monde étranger, dont la confrontation avec les colons terriens nourrit une réflexion, certes esquissée, sur l’altérité et la domination. On peut y voir un écho au phénomène historique de la colonisation, ce qui confère au récit une dimension allégorique en résonance avec les questionnements de notre époque. Les bouleversements induits par les nouvelles technologies et par les progrès fulgurants de la science trouvent aussi un écho dans le livre de Duvert. De même, la question de l’autodestruction humaine, de l’incapacité de Sapiens à ne plus répéter les erreurs du passé, traverse le roman comme un fil rouge discret, mais tenace. Outsphere invite d’ailleurs assez peu à l’optimisme. Et parmi les membres de l’équipage, on sait parfaitement que « les colonisations des terres éloignées se sont fréquemment transformées en petites dictatures locales ».
Des lignes de forces, quelques faiblesses
La force d’Outsphere réside dans sa capacité à produire des images, à enchaîner les séquences, à capter l’attention sans relâche. Sa faiblesse, car il y en a forcément pour un premier roman, tient à ce même mouvement, qui laisse peu de place à l’ambiguïté, à la lenteur, à ce travail en profondeur qui fait les très grandes œuvres du genre. Le monde est richement construit, mais peuplé de comportements parfois un peu prévisibles ; l’univers est vaste, mais les âmes y sont étroites. Outsphere pèche aussi un peu par ses limites stylistiques, ce qui n’est pas rare dans le genre de la SF. Par exemple, l’exposition est un peu trop appuyée : la caractérisation des personnages passe par une accumulation de traits explicites, souvent au détriment de la nuance. Cette tendance ne disparaît jamais complètement : les figures restent fréquemment assignées à des fonctions (le militaire, la scientifique, le civil), et peinent à acquérir une véritable épaisseur psychologique.
Un scénario pour Netflix
Un bon scénario, une narration rapide : en fait, Outsphere nous plonge dans une atmosphère proche de celle d’une série télévisée, empruntant davantage au langage du cinéma qu’à celui de la littérature. Il n’en demeure pas moins que le roman remplit pleinement son contrat : offrir une expérience de lecture immersive et soutenue. À défaut de renouveler en profondeur les codes de la science-fiction, il en propose une version accessible et efficace, dont l’ambition est moins de penser le monde que de le mettre en mouvement. Pour un premier roman, et pour un lecteur en quête d’aventure spatiale sans prétention philosophique excessive, c’est déjà beaucoup. Le premier roman de Duvert, paru en 2019 et récompensé du prix Amazon TV5 Monde, a déjà conquis un imposant lectorat, notamment grâce au bouche-à-oreille d’Internet. Et il n’est que le premier tome d’une nouvelle saga.
Outsphere
318 pages
Independently published
Il y a des livres qui avancent comme des récits, et d’autres qui progressent comme des rêves. Alphonse et le songe premier appartient résolument à cette seconde catégorie. Sous les apparences d’un conte destiné à la jeunesse, Othman Ihraï compose une fable poétique sur l’enfance, l’imagination et l’entrée dans l’âge adulte. L’aventure d’un jeune singe quittant sa forêt pour découvrir le monde des hommes devient peu à peu une méditation sur ce que la modernité gagne en efficacité et perd en capacité d’émerveillement.
Dès les premières pages, Alphonse et le songe premier impose une atmosphère singulière : l’auteur nous plonge dans un univers où les frontières entre l’esprit et le physique semblent abolies. La forêt d’Alphonse n’est pas un simple décor : elle respire, conseille, protège, transmet. Les arbres possèdent une âme, les animaux dialoguent avec le monde invisible, et la nature tout entière paraît participer d’un ordre secret. Cette ouverture confère au récit une dimension presque mythologique. Le livre invite plutôt à accepter une logique du symbole et de l’intuition, si bien que le voyage d’Alphonse, jeune singe poète arraché à son monde d’origine, relève moins de l’aventure classique que de l’initiation. Chaque rencontre, chaque détour, chaque personnage, semble chargé d’une signification qui dépasse sa seule fonction narrative. Est évidente la parenté avec les grands contes philosophiques, avec ces récits qui parlent aux enfants tout en adressant aux adultes un discours plus discret sur la perte, le temps ou la liberté.
L’une des grandes réussites du livre réside précisément dans cette manière de faire coexister plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, l’enfant pourra suivre l’itinéraire d’un héros attachant confronté à un univers étrange ; l’adulte y lira une réflexion sur le devenir, sur les compromis imposés par l’âge, sur l’érosion progressive de l’imaginaire. La formule leitmotiv du livre – « l’âge de raison venu réclamer sa dîme » – résume admirablement cette tension. Grandir n’est pas présenté comme une conquête triomphale, mais comme un échange ambigu : quelque chose se gagne, quelque chose se perd. Et cette mélancolie diffuse irrigue l’ensemble du récit. Dans le monde des hommes que découvre Alphonse, tout semble soumis à l’urgence, à l’efficacité, à la répétition. Les pages où apparaissent les mystérieux serviteurs vêtus de noir, les entrepôts métalliques, les caisses déplacées mécaniquement ou encore ce singe automate privé de parole composent un imaginaire inquiétant. Le contraste avec la forêt originelle est saisissant. D’un côté, un monde organique, habité par les songes ; de l’autre, un univers rectiligne où tout semble réglé par des logiques fonctionnelles.
L’un des passages les plus révélateurs du livre voit Alphonse observer ces hommes incapables de regarder autre chose que des lignes droites. Leur attention ne suit que des trajectoires prévisibles ; ils demeurent aveugles aux courbes, aux détours, aux bifurcations. Derrière cette image se dessine toute la philosophie du récit. La poésie apparaît comme une manière de résister à l’appauvrissement du regard. Elle est le chemin de traverse, la route oubliée, celle que les hommes pressés ne prennent plus. On retrouve alors l’idée centrale du roman : l’imagination n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Cette thématique donne au texte une tonalité presque spirituelle. Sans jamais se rattacher explicitement à une tradition religieuse, le récit emprunte beaucoup au langage de la quête intérieure. La recherche du « songe premier », ce trésor mystérieux convoité par les adultes eux-mêmes, peut ainsi se lire comme une métaphore de cette part d’enfance que chacun tente de préserver.
L’écriture d’Othman Ihraï crée largement cette impression. Son style privilégie les images, les métaphores, les rythmes souples et les associations inattendues. La narration progresse souvent par touches successives, comme une suite de visions. Certaines pages semblent davantage conçues pour être goûtées que pour être parcourues rapidement. Cette attention portée à la musicalité confère au livre une identité forte, parfois même envoûtante. C’est aussi là que se situe sa principale limite. À force de privilégier l’atmosphère, le récit peut donner le sentiment de ralentir excessivement sa progression. Certains épisodes paraissent ainsi davantage construits autour d’une idée ou d’une image que d’un véritable enjeu dramatique. Le lecteur attaché à l’action ou à l’efficacité narrative pourra parfois éprouver une forme de frustration. Quelques symboles, enfin, sont si présents qu’ils risquent de perdre une part de leur mystère à force d’être réaffirmés. Mais ces réserves demeurent secondaires au regard de l’ambition de l’ouvrage. Alphonse et le songe premier n’est pas un roman d’aventures déguisé en conte ; c’est un conte qui assume pleinement sa nature poétique. Son véritable sujet n’est ni la forêt ni la ville, ni même le parcours d’un jeune singe, mais la possibilité de préserver un regard capable de s’émerveiller (d’où la participation à l’ouvrage des deux filles de l’auteur, qui en ont assuré les dessins). Dans un paysage littéraire souvent dominé par le réalisme et l’immédiateté, le livre d’Othman Ihraï revendique le droit au détour, à la lenteur et au rêve. Une proposition rare, parfois imparfaite, mais portée par une sincérité et une imagination qui la rendent profondément attachante.
Alphonse et le songe premier
Othman Ihraï (avec Romane Ihraï et Louise Ihraï)
124 pages
Éditions Fine pluie

Entretien avec Othman Ihraï au sujet d’ « Alphonse et le songe premier » pour la Fringale Culturelle

Othman Ihraï, dans le domaine artistique, vous êtes écrivain, poète, musicien et podcaster . Pouvez-vous nous expliquer comment s’articulent et se nourrissent ces différentes activités ?
Vous avez prononcé le terme exact, toutes ces activités se nourrissent les unes les autres. Elles procèdent d’un même élan créatif. Je les vis comme un seul et même projet, en perpétuel mouvement. L’écriture, la poésie et la musique s’articulent tout à fait naturellement.
L’écriture est sans doute le cœur de tout, puisqu’elle réunit en elle toutes les autres disciplines. Elle structure la pensée, joue avec la langue, pose un rythme, produit des images. La poésie, elle, pousse plus loin la recherche de densité et de musicalité, puisque chaque mot compte, chaque silence aussi. La musique apporte cette troisième dimension, plus instinctive et plus physique. La philosophie, via le podcast hebdomadaire que je lui consacre en compagnie de deux amis, est une source d’inspiration majeure. Elle m’oblige à ralentir, à creuser, à interroger ce qui paraît évident. C’est un travail d’attention et de profondeur, qui nourrit directement mes autres pratiques artistiques. Pour la poésie, elle ouvre des questions essentielles qui deviendront ensuite des fragments sensibles. Pour l’écriture, elle est une source de rigueur et d’exigence. Enfin, pour la musique, elle nourrit moins le discours qu’une atmosphère intérieure.
Finalement, je ne vis pas ces pratiques comme des disciplines séparées, mais comme des formes complémentaires d’une même démarche artistique.
Après avoir publié deux recueils de poèmes et un roman satirique « Algorythme », vous venez de mettre au monde « Alphonse et le songe premier » avec l’aide de vos deux filles, Romane et Louise qui l’ont illustré.
Pouvez-vous nous raconter comment l’idée de ce singe a germé dans votre esprit, ou plutôt dans votre cœur ? (ou les deux)
L’idée d’Alphonse et le songe premier a, je pense, germé en même temps dans mon esprit et dans mon cœur. Dans mon esprit, parce que j’avais envie de revenir à une forme de simplicité essentielle, de jeter un regard premier sur le monde, celui de l’enfance, de l’émerveillement, du mystère. Et dans mon cœur, parce que ce conte est aussi né d’un désir de transmission, de tendresse et de partage.
Alphonse, le jeune singe poète, est une figure à la fois fragile, curieuse et profondément humaine. À travers lui, j’avais envie d’explorer cet endroit intime où le rêve et l’imaginaire se mêlent. J’ai l’étrange impression qu’Alphonse n’est pas le fruit de ma fantaisie, qu’il est en réalité venu à ma rencontre, qu’il me fallait, non pas le façonner, mais l’écouter, l’accompagner, l’aider à grandir.
Le conte a pris une dimension encore plus forte avec la participation de mes filles, Romane et Louise. Le fait qu’elles illustrent l’aventure d’Alphonse lui a donné une résonance affective, presque organique. Le texte et les images se sont mis à dialoguer, comme si chacun d’entre nous prolongeait le rêve de l’autre.
Dans l’esprit comme dans le coeur, Alphonse et le songe premier est porté par un élan intérieur à la naïveté assumée, un élan qui nous somme de préserver une part de poésie, d’innocence et de lumière dans un monde qui nous pousse vers les ténèbres.
Le héros de ce conte poétique et philosophique est un singe, Alphonse, qui cherche à « fuir son âge » et qui est animé par la quête d’un idéal d’amour et de sagesse. J’ai immédiatement pensé au Cantique des oiseaux d’Attâr, le célèbre conte persan. Vous a-t-il inspiré ?
Malheureusement, je ne suis pas un grand connaisseur de la littérature persane, donc Attâr et Le Cantique des oiseaux n’ont pas été, à proprement parler, une source d’inspiration directe pour moi. Ce serait malhonnête de prétendre le contraire.
En revanche, je me reconnais profondément dans cette grande tradition du conte populaire, poétique et philosophique, où le récit dépasse la simple histoire pour devenir une contemplation du monde et une manière de dialoguer avec soi même. J’aime cette tradition parce qu’elle porte une forme de spiritualité ouverte, sensible, incarnée, qui mène à la recherche de l’amour, de l’équilibre et de la sagesse.
C’est sans doute à cet endroit qu’une résonance peut exister : non pas dans une filiation littéraire précise, mais dans une même manière d’habiter le conte comme un espace de quête, de transformation et d’élévation.
Baignez-vous dans la culture soufie pour avoir un souffle si lumineux qui nous élève ?
Je ne dirais pas que j’ai baigné dans la culture soufie, même si je suis né et j’ai grandi au Maroc, dans un monde où Dieu est partout : dans les pensées, dans les cœurs, dans les gestes quotidiens, et jusque dans le langage lui-même. Il y a, dans cette terre, une familiarité avec le sacré qui ne relève pas que du discours, mais aussi d’une respiration, d’une présence diffuse, presque naturelle.
J’ai baigné, culturellement, dans l’islam malékite marocain, un islam paisible, profondément enraciné, traversé de pudeur, de simplicité et de ferveur douce. Il a sans doute laissé en moi une empreinte, une manière de vivre avec le mystère sans chercher à le posséder, d’accueillir l’invisible sans le contraindre par le concept.
J’ai aussi beaucoup aimé, plus tard, échanger avec des amis catholiques à propos de la personne et du message du Christ. Ces conversations m’ont touché, nourri, élargi. Ces amis chers à mon coeur ont sans doute déposé en moi quelque chose de leur lumière, de leur espérance, de leur sens de l’amour et du don.
Mais, au fond, je crois que le souffle que l’on peut parfois ressentir dans mon écriture vient encore d’ailleurs. Il emporte avec lui des embruns et des miettes d’une terre lointaine. C’est le souffle de l’océan, mon rêve le plus doux, mon ultime prière. Je suis né à ses côtés ; il a bercé mon enfance, façonné mon regard, appris à mon âme le mouvement, la profondeur, l’humilité. Puis je l’ai retrouvé en Bretagne après dix-huit années d’une longue séparation. Et j’aime à croire que je finirai mes jours lové dans ses bras, inshallah.
L’océan, c’est une prière sans mots. Il est l’infini rendu sensible, le mystère rendu visible, la force et la fragilité mêlés. C’est lui, sans doute, dont on sent le souffle, la lumière, l’appel dans mes vers, dans mes mots, dans ma musique.
Votre texte est à la fois extrêmement profond et accessible – des enfants peuvent le lire avec plaisir, car les rencontres successives d’Alphonse sont toutes pittoresques – il est jubilatoire d’imaginer vos personnages cheminant vers une beauté qui les dépasse. D’où vous est venue l’inspiration de ces drôles d’énergumènes ?
Les personnages du conte sont venus à ma rencontre, comme Alphonse. C’est étrange à dire, mais je n’ai pas le sentiment de les avoir imaginés. J’ai plutôt l’impression qu’ils existaient quelque part, dans un monde invisible, et que la providence les a placés sur ma route au moment où j’étais prêt à les entendre, à les accueillir, à leur donner une voix.
Ils sont tous très différents, bien sûr, par leur allure, leur histoire, leur manière de traverser la vie. Et pourtant, ils semblent liés par une même fêlure. Chacun d’eux porte en lui une blessure, celle de l’exil ou du deuil, parfois les deux. Mais ce qui me touche, c’est qu’ils ne se laissent pas définir par cette douleur. Ils la traversent, la transforment, la soignent par le don de soi.
Certains de ces personnages me sont venus d’univers qui me sont familiers. Horace le Maurétanien, par exemple, résonne avec une mémoire et des paysages que je connais intimement. Il y a en lui quelque chose qui m’est proche, presque fraternel. D’autres, en revanche, restent pour moi plus mystérieux. Prosper l’Auvergnat, par exemple : je ne saurais vraiment dire de quel univers intérieur il m’est venu.
A travers lui, j’ai développé une affection très particulière pour les Auvergnats et pour l’Auvergne elle-même, alors même que je n’y suis jamais allé, ce que je regrette d’ailleurs. Il y a là quelque chose qui échappe à la raison, une sorte d’expérience mystique. Comme si l’imaginaire avait ses fidélités, ses attaches secrètes, et qu’il nous reliait à des terres avant même que nos pieds les aient foulées.
Ces drôles de personnages sont nés non pas d’un calcul, ni d’une volonté de composition, mais d’une rencontre. Ils se sont présentés à moi avec leur étrangeté, leur blessure, leur tendresse. Je les ai suivi avec confiance, comme si je les connaissais déjà.
Croyez-vous à la puissance de l’inconscient ? « La gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve » nous apprend dans votre conte Eyquem, la fleur d’Elis – une plante médicinale emblématique qui accompagne Alphonse.
Oui, profondément. Je crois à la puissance de l’inconscient, à sa manière discrète et souveraine de travailler en nous. Il parle une langue silencieuse, nocturne, mais d’une troublante justesse.
Dans l’écriture, je le perçois comme une source souterraine. On croit créer une image, un personnage, une tournure, puis l’on découvre qu’ils sont indépendants de notre volonté. C’est un peu comme s’ils remontaient d’un lieu enfoui, intime, où la mémoire, les blessures comme l’espérance se mêlent. L’inconscient n’est pas qu’un un réservoir d’ombres. C’est aussi un puits de lumière et d’intelligence riche d’une poésie intérieure.
Lorsque Eyquem dit que « la gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve », elle nous rappelle que le rêve ne se contente pas de répéter le monde, il le transforme. Il donne corps à ce qui n’est pas encore là, à ce qui brille encore à peine aux confins de l’invisible.
Alors oui, je crois à la puissance de l’inconscient, parce qu’il est peut-être en nous la part la plus libre, la plus féconde, la plus mystérieusement vraie.
Alphonse a pour amie Philomèle qui nous est présentée comme une grive musicienne. Dans son roman « Psychopompe » Amélie Nothomb développe sa théorie selon laquelle les oiseaux seraient les intercesseurs entre les Hommes et Dieu. Est-ce le rôle de Philomèle ?
A vous lire, je crois que Philomèle peut être ainsi perçue, même si je ne l’ai pas pensée comme une figure théologique. Elle est, pour moi, un être de passage, une présence légère qui relie plutôt qu’elle n’explique. Elle est le lien entre Alphonse et Horace qui affirme que toute la Maurétanie bruisse du nom de Philomèle l’automne venu; entre Alphonse et Prosper qui implore l’oiseau de ne pas cesser de chanter parce qu’enfin il entrevoit l’Aubrac; entre Alphonse et lui même puisque c’est en partant à sa rescousse qu’il court vers son destin.
Les oiseaux ont cette grâce singulière d’appartenir à la terre tout en donnant sans cesse le sentiment de la dépasser. Ils se posent parmi nous, mais leur chant, leur élan, leur périple dans le ciel ouvrent en nous un espace vertical, un rêve de hauteur.
Philomèle est peut-être de cet ordre-là. Elle n’est pas là pour délivrer un message. Elle est davantage une médiatrice sensible. Par sa musique, par sa fragilité même, elle rappelle qu’il existe dans le monde une part qui échappe à l’utilité, au calcul, au poids du réel. J’aime l’idée que certains êtres ne nous conduisent pas vers des certitudes, mais vers une attention plus fine, plus humble, plus ouverte. Philomèle est sans doute cela : celle qui aide Alphonse, et peut-être le lecteur, à entendre ce qui ne s’énonce pas clairement, mais qui se chante, se pressent, se reçoit.
Donc oui, d’une certaine manière, elle peut jouer ce rôle d’intercesseur. Mais d’un intercesseur très discret, presque effacé : non pas une voix qui parle entre l’homme et Dieu, mais un frémissement, un chant, une présence qui nous rappelle que le monde est plus vaste que ce que nous en percevons.
Vous écrivez « Le songe premier n’est pas dans la certitude péremptoire des recettes. Il est une vérité poétique indémontrable. C’est un chemin et non un lieu, c’est un esprit et non des mots. Il est dans l’imagination. Il existe dans l’esprit de celui qui donne et dans le cœur de celui qui reçoit. Il saute de rêverie en rêverie. »
Oui, c’est ce que je crois le plus profondément : l’essentiel ne peut pas se démontrer. il se pressent, se partage, se transmet. C’est cela pour moi, Le songe premier : la vérité vivante, fragile et lumineuse, qui circule d’une âme à l’autre via l’imagination, la grâce du don…Et la poésie, bien sûr. Les dogmes et les injonctions sont bien trop étroits pour la contenir. Elle est en nous tous et nulle part à la fois. Son terrain de jeu est l’infini.
Pouvez-vous nous parler du guembri présent dans votre livre ? Cet instrument de musique algérien est-il ce qui vous a lié à Amazigh Kateb ? et nous raconter le genèse de la chanson « Des épices et des plantes grasses »
Le guembri est un luth-basse à trois cordes, emblématique des musiques Gnawa du Maghreb, reconnaissable à son timbre grave, profond et hypnotique.
À la fois rythmique et mélodique, c’est un instrument de transe qui embrasse la mémoire spirituelle et populaire des descendants d’esclaves noirs africains du Maghreb. Amazigh Kateb en joue divinement bien; pas moi, hélas.
Mais le Guembri n’est pas qu’un instrument : c’est aussi une pulsation ancienne, une voix faite de bois, de peau et de résonance. Il est à la fois physique et métaphysique, le lien entre les hommes et ce qui les dépasse. C’est ainsi qu’il faut le percevoir dans le conte Alphonse et le songe premier.
Pour en revenir à Amazigh Kateb, je dirais que ce qui nous lie, au-delà de l’immense admiration que j’ai pour cet artiste hors du commun, c’est une sensibilité commune à une musique habitée, dans laquelle poésie fait sens.
La chanson Des épices et des plantes grasses, que nous avons composé et écrit ensemble, avec Amazigh mais aussi avec mes deux amis qui composent le Globish Poetry Orchestra, Gregory Lampis et Manu Caceres, je la vois comme la rencontre de deux matières : d’un côté les épices, c’est-à-dire le voyage, la chaleur, les parfums, la profusion ; de l’autre les plantes grasses, qui évoquent la retenue, la résistance, les terres arides, la capacité à garder la vie en soi. Il y avait dans cette chanson l’envie de faire dialoguer l’abondance et le dépouillement, les braises du départ et le feu du retour, la patience du souvenir et la colère de l’injustice. La chanson est née, je crois, de cette tension-là, de ce contraste fertile.
Pouvez-vous nous décrire l’essence de la musique Gnawa ?
La musique Gnawa, c’est le blues du Maghreb. Amazigh vous en parlerait beaucoup mieux que moi. Mais je dirais que c’est une musique réparatrice, qui panse les plaies du déracinement forcé par la transe, la mémoire et l’élévation.
C’est une musique qui ne se contente pas d’être écoutée, elle se traverse. Elle appelle à la fois le recueillement, la danse, la guérison, la ferveur. Il y a en elle une répétition qui ouvre au lieu d’enfermer, et un rythme qui conduit vers un autre état de présence.
Au fond, la musique Gnawa me touche parce qu’elle transforme la mémoire et la douleur en énergie et en création.
Quelles autres collaborations musicales autour d’Alphonse sont-elles déjà en projet ?
Alphonse et le songe premier est certes un conte, mais c’est aussi un spectacle musical sur lequel nous travaillons actuellement avec mes amis du Globish Poetry Orchestra et le metteur en scène Nery Catineau. Les premières représentations sont prévues pour le printemps 2027.
Chacun des tableaux du conte est donc prolongé et illustré par une chanson.
L’ aventure d’Alphonse se poursuit une fois le livre refermé.
Avec Amazigh Kateb, nous avons chanté la rencontre entre Alphonse et Horace le Maurétanien dans les couloirs du métronomique. Avec Papet J, de Massilia Sound System, dans Le Narcisse des poètes, nous avons chanté Prosper, le brave Auvergnat. Très prochainement, un nouveau morceau paraîtra en collaboration avec Guiz, de Tryo, autour de l’histoire de Félix, le Pique-assiette.
De nouvelles collaborations avec Sanseverino, la chanteuse Kabyle Syna Awel ou encore Charly B sont en cours d’enregistrement.
D’autres collaborations seront bientôt annoncées.
Ce qui me touche dans ce projet, c’est précisément cette dimension collective : voir l’univers d’Alphonse se déployer à travers des voix, des sensibilités et des couleurs musicales très différentes.

Pour télécharger l’argumentaire pdf de « La Fidélité au réel » merci de cliquer ICI

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