Il y a des livres qui avancent comme des récits, et d’autres qui progressent comme des rêves. Alphonse et le songe premier appartient résolument à cette seconde catégorie. Sous les apparences d’un conte destiné à la jeunesse, Othman Ihraï compose une fable poétique sur l’enfance, l’imagination et l’entrée dans l’âge adulte. L’aventure d’un jeune singe quittant sa forêt pour découvrir le monde des hommes devient peu à peu une méditation sur ce que la modernité gagne en efficacité et perd en capacité d’émerveillement.
Dès les premières pages, Alphonse et le songe premier impose une atmosphère singulière : l’auteur nous plonge dans un univers où les frontières entre l’esprit et le physique semblent abolies. La forêt d’Alphonse n’est pas un simple décor : elle respire, conseille, protège, transmet. Les arbres possèdent une âme, les animaux dialoguent avec le monde invisible, et la nature tout entière paraît participer d’un ordre secret. Cette ouverture confère au récit une dimension presque mythologique. Le livre invite plutôt à accepter une logique du symbole et de l’intuition, si bien que le voyage d’Alphonse, jeune singe poète arraché à son monde d’origine, relève moins de l’aventure classique que de l’initiation. Chaque rencontre, chaque détour, chaque personnage, semble chargé d’une signification qui dépasse sa seule fonction narrative. Est évidente la parenté avec les grands contes philosophiques, avec ces récits qui parlent aux enfants tout en adressant aux adultes un discours plus discret sur la perte, le temps ou la liberté.
L’une des grandes réussites du livre réside précisément dans cette manière de faire coexister plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, l’enfant pourra suivre l’itinéraire d’un héros attachant confronté à un univers étrange ; l’adulte y lira une réflexion sur le devenir, sur les compromis imposés par l’âge, sur l’érosion progressive de l’imaginaire. La formule leitmotiv du livre – « l’âge de raison venu réclamer sa dîme » – résume admirablement cette tension. Grandir n’est pas présenté comme une conquête triomphale, mais comme un échange ambigu : quelque chose se gagne, quelque chose se perd. Et cette mélancolie diffuse irrigue l’ensemble du récit. Dans le monde des hommes que découvre Alphonse, tout semble soumis à l’urgence, à l’efficacité, à la répétition. Les pages où apparaissent les mystérieux serviteurs vêtus de noir, les entrepôts métalliques, les caisses déplacées mécaniquement ou encore ce singe automate privé de parole composent un imaginaire inquiétant. Le contraste avec la forêt originelle est saisissant. D’un côté, un monde organique, habité par les songes ; de l’autre, un univers rectiligne où tout semble réglé par des logiques fonctionnelles.
L’un des passages les plus révélateurs du livre voit Alphonse observer ces hommes incapables de regarder autre chose que des lignes droites. Leur attention ne suit que des trajectoires prévisibles ; ils demeurent aveugles aux courbes, aux détours, aux bifurcations. Derrière cette image se dessine toute la philosophie du récit. La poésie apparaît comme une manière de résister à l’appauvrissement du regard. Elle est le chemin de traverse, la route oubliée, celle que les hommes pressés ne prennent plus. On retrouve alors l’idée centrale du roman : l’imagination n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Cette thématique donne au texte une tonalité presque spirituelle. Sans jamais se rattacher explicitement à une tradition religieuse, le récit emprunte beaucoup au langage de la quête intérieure. La recherche du « songe premier », ce trésor mystérieux convoité par les adultes eux-mêmes, peut ainsi se lire comme une métaphore de cette part d’enfance que chacun tente de préserver.
L’écriture d’Othman Ihraï crée largement cette impression. Son style privilégie les images, les métaphores, les rythmes souples et les associations inattendues. La narration progresse souvent par touches successives, comme une suite de visions. Certaines pages semblent davantage conçues pour être goûtées que pour être parcourues rapidement. Cette attention portée à la musicalité confère au livre une identité forte, parfois même envoûtante. C’est aussi là que se situe sa principale limite. À force de privilégier l’atmosphère, le récit peut donner le sentiment de ralentir excessivement sa progression. Certains épisodes paraissent ainsi davantage construits autour d’une idée ou d’une image que d’un véritable enjeu dramatique. Le lecteur attaché à l’action ou à l’efficacité narrative pourra parfois éprouver une forme de frustration. Quelques symboles, enfin, sont si présents qu’ils risquent de perdre une part de leur mystère à force d’être réaffirmés. Mais ces réserves demeurent secondaires au regard de l’ambition de l’ouvrage. Alphonse et le songe premier n’est pas un roman d’aventures déguisé en conte ; c’est un conte qui assume pleinement sa nature poétique. Son véritable sujet n’est ni la forêt ni la ville, ni même le parcours d’un jeune singe, mais la possibilité de préserver un regard capable de s’émerveiller (d’où la participation à l’ouvrage des deux filles de l’auteur, qui en ont assuré les dessins). Dans un paysage littéraire souvent dominé par le réalisme et l’immédiateté, le livre d’Othman Ihraï revendique le droit au détour, à la lenteur et au rêve. Une proposition rare, parfois imparfaite, mais portée par une sincérité et une imagination qui la rendent profondément attachante.
Alphonse et le songe premier Othman Ihraï (avec Romane Ihraï et Louise Ihraï)
Entretien avec Othman Ihraï au sujet d’ « Alphonse et le songe premier » pour la Fringale Culturelle
Othman Ihraï, dans le domaine artistique, vous êtes écrivain, poète, musicien et podcaster . Pouvez-vous nous expliquer comment s’articulent et se nourrissent ces différentes activités ?
Vous avez prononcé le terme exact, toutes ces activités se nourrissent les unes les autres. Elles procèdent d’un même élan créatif. Je les vis comme un seul et même projet, en perpétuel mouvement. L’écriture, la poésie et la musique s’articulent tout à fait naturellement.
L’écriture est sans doute le cœur de tout, puisqu’elle réunit en elle toutes les autres disciplines. Elle structure la pensée, joue avec la langue, pose un rythme, produit des images. La poésie, elle, pousse plus loin la recherche de densité et de musicalité, puisque chaque mot compte, chaque silence aussi. La musique apporte cette troisième dimension, plus instinctive et plus physique. La philosophie, via le podcast hebdomadaire que je lui consacre en compagnie de deux amis, est une source d’inspiration majeure. Elle m’oblige à ralentir, à creuser, à interroger ce qui paraît évident. C’est un travail d’attention et de profondeur, qui nourrit directement mes autres pratiques artistiques. Pour la poésie, elle ouvre des questions essentielles qui deviendront ensuite des fragments sensibles. Pour l’écriture, elle est une source de rigueur et d’exigence. Enfin, pour la musique, elle nourrit moins le discours qu’une atmosphère intérieure.
Finalement, je ne vis pas ces pratiques comme des disciplines séparées, mais comme des formes complémentaires d’une même démarche artistique.
Après avoir publié deux recueils de poèmes et un roman satirique « Algorythme », vous venez de mettre au monde « Alphonse et le songe premier » avec l’aide de vos deux filles, Romane et Louise qui l’ont illustré.
Pouvez-vous nous raconter comment l’idée de ce singe a germé dans votre esprit, ou plutôt dans votre cœur ? (ou les deux)
L’idée d’Alphonse et le songe premier a, je pense, germé en même temps dans mon esprit et dans mon cœur. Dans mon esprit, parce que j’avais envie de revenir à une forme de simplicité essentielle, de jeter un regard premier sur le monde, celui de l’enfance, de l’émerveillement, du mystère. Et dans mon cœur, parce que ce conte est aussi né d’un désir de transmission, de tendresse et de partage.
Alphonse, le jeune singe poète, est une figure à la fois fragile, curieuse et profondément humaine. À travers lui, j’avais envie d’explorer cet endroit intime où le rêve et l’imaginaire se mêlent. J’ai l’étrange impression qu’Alphonse n’est pas le fruit de ma fantaisie, qu’il est en réalité venu à ma rencontre, qu’il me fallait, non pas le façonner, mais l’écouter, l’accompagner, l’aider à grandir.
Le conte a pris une dimension encore plus forte avec la participation de mes filles, Romane et Louise. Le fait qu’elles illustrent l’aventure d’Alphonse lui a donné une résonance affective, presque organique. Le texte et les images se sont mis à dialoguer, comme si chacun d’entre nous prolongeait le rêve de l’autre.
Dans l’esprit comme dans le coeur, Alphonse et le songe premier est porté par un élan intérieur à la naïveté assumée, un élan qui nous somme de préserver une part de poésie, d’innocence et de lumière dans un monde qui nous pousse vers les ténèbres.
Le héros de ce conte poétique et philosophique est un singe, Alphonse, qui cherche à « fuir son âge » et qui est animé par la quête d’un idéal d’amour et de sagesse. J’ai immédiatement pensé au Cantique des oiseaux d’Attâr, le célèbre conte persan. Vous a-t-il inspiré ?
Malheureusement, je ne suis pas un grand connaisseur de la littérature persane, donc Attâr et Le Cantique des oiseaux n’ont pas été, à proprement parler, une source d’inspiration directe pour moi. Ce serait malhonnête de prétendre le contraire.
En revanche, je me reconnais profondément dans cette grande tradition du conte populaire, poétique et philosophique, où le récit dépasse la simple histoire pour devenir une contemplation du monde et une manière de dialoguer avec soi même. J’aime cette tradition parce qu’elle porte une forme de spiritualité ouverte, sensible, incarnée, qui mène à la recherche de l’amour, de l’équilibre et de la sagesse.
C’est sans doute à cet endroit qu’une résonance peut exister : non pas dans une filiation littéraire précise, mais dans une même manière d’habiter le conte comme un espace de quête, de transformation et d’élévation.
Baignez-vous dans la culture soufie pour avoir un souffle si lumineux qui nous élève ?
Je ne dirais pas que j’ai baigné dans la culture soufie, même si je suis né et j’ai grandi au Maroc, dans un monde où Dieu est partout : dans les pensées, dans les cœurs, dans les gestes quotidiens, et jusque dans le langage lui-même. Il y a, dans cette terre, une familiarité avec le sacré qui ne relève pas que du discours, mais aussi d’une respiration, d’une présence diffuse, presque naturelle.
J’ai baigné, culturellement, dans l’islam malékite marocain, un islam paisible, profondément enraciné, traversé de pudeur, de simplicité et de ferveur douce. Il a sans doute laissé en moi une empreinte, une manière de vivre avec le mystère sans chercher à le posséder, d’accueillir l’invisible sans le contraindre par le concept.
J’ai aussi beaucoup aimé, plus tard, échanger avec des amis catholiques à propos de la personne et du message du Christ. Ces conversations m’ont touché, nourri, élargi. Ces amis chers à mon coeur ont sans doute déposé en moi quelque chose de leur lumière, de leur espérance, de leur sens de l’amour et du don.
Mais, au fond, je crois que le souffle que l’on peut parfois ressentir dans mon écriture vient encore d’ailleurs. Il emporte avec lui des embruns et des miettes d’une terre lointaine. C’est le souffle de l’océan, mon rêve le plus doux, mon ultime prière. Je suis né à ses côtés ; il a bercé mon enfance, façonné mon regard, appris à mon âme le mouvement, la profondeur, l’humilité. Puis je l’ai retrouvé en Bretagne après dix-huit années d’une longue séparation. Et j’aime à croire que je finirai mes jours lové dans ses bras, inshallah.
L’océan, c’est une prière sans mots. Il est l’infini rendu sensible, le mystère rendu visible, la force et la fragilité mêlés. C’est lui, sans doute, dont on sent le souffle, la lumière, l’appel dans mes vers, dans mes mots, dans ma musique.
Votre texte est à la fois extrêmement profond et accessible – des enfants peuvent le lire avec plaisir, car les rencontres successives d’Alphonse sont toutes pittoresques – il est jubilatoire d’imaginer vos personnages cheminant vers une beauté qui les dépasse. D’où vous est venue l’inspiration de ces drôles d’énergumènes ?
Les personnages du conte sont venus à ma rencontre, comme Alphonse. C’est étrange à dire, mais je n’ai pas le sentiment de les avoir imaginés. J’ai plutôt l’impression qu’ils existaient quelque part, dans un monde invisible, et que la providence les a placés sur ma route au moment où j’étais prêt à les entendre, à les accueillir, à leur donner une voix.
Ils sont tous très différents, bien sûr, par leur allure, leur histoire, leur manière de traverser la vie. Et pourtant, ils semblent liés par une même fêlure. Chacun d’eux porte en lui une blessure, celle de l’exil ou du deuil, parfois les deux. Mais ce qui me touche, c’est qu’ils ne se laissent pas définir par cette douleur. Ils la traversent, la transforment, la soignent par le don de soi.
Certains de ces personnages me sont venus d’univers qui me sont familiers. Horace le Maurétanien, par exemple, résonne avec une mémoire et des paysages que je connais intimement. Il y a en lui quelque chose qui m’est proche, presque fraternel. D’autres, en revanche, restent pour moi plus mystérieux. Prosper l’Auvergnat, par exemple : je ne saurais vraiment dire de quel univers intérieur il m’est venu.
A travers lui, j’ai développé une affection très particulière pour les Auvergnats et pour l’Auvergne elle-même, alors même que je n’y suis jamais allé, ce que je regrette d’ailleurs. Il y a là quelque chose qui échappe à la raison, une sorte d’expérience mystique. Comme si l’imaginaire avait ses fidélités, ses attaches secrètes, et qu’il nous reliait à des terres avant même que nos pieds les aient foulées.
Ces drôles de personnages sont nés non pas d’un calcul, ni d’une volonté de composition, mais d’une rencontre. Ils se sont présentés à moi avec leur étrangeté, leur blessure, leur tendresse. Je les ai suivi avec confiance, comme si je les connaissais déjà.
Croyez-vous à la puissance de l’inconscient ? « La gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve » nous apprend dans votre conte Eyquem, la fleur d’Elis – une plante médicinale emblématique qui accompagne Alphonse.
Oui, profondément. Je crois à la puissance de l’inconscient, à sa manière discrète et souveraine de travailler en nous. Il parle une langue silencieuse, nocturne, mais d’une troublante justesse.
Dans l’écriture, je le perçois comme une source souterraine. On croit créer une image, un personnage, une tournure, puis l’on découvre qu’ils sont indépendants de notre volonté. C’est un peu comme s’ils remontaient d’un lieu enfoui, intime, où la mémoire, les blessures comme l’espérance se mêlent. L’inconscient n’est pas qu’un un réservoir d’ombres. C’est aussi un puits de lumière et d’intelligence riche d’une poésie intérieure.
Lorsque Eyquem dit que « la gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve », elle nous rappelle que le rêve ne se contente pas de répéter le monde, il le transforme. Il donne corps à ce qui n’est pas encore là, à ce qui brille encore à peine aux confins de l’invisible.
Alors oui, je crois à la puissance de l’inconscient, parce qu’il est peut-être en nous la part la plus libre, la plus féconde, la plus mystérieusement vraie.
Alphonse a pour amie Philomèle qui nous est présentée comme une grive musicienne. Dans son roman « Psychopompe » Amélie Nothomb développe sa théorie selon laquelle les oiseaux seraient les intercesseurs entre les Hommes et Dieu. Est-ce le rôle de Philomèle ?
A vous lire, je crois que Philomèle peut être ainsi perçue, même si je ne l’ai pas pensée comme une figure théologique. Elle est, pour moi, un être de passage, une présence légère qui relie plutôt qu’elle n’explique. Elle est le lien entre Alphonse et Horace qui affirme que toute la Maurétanie bruisse du nom de Philomèle l’automne venu; entre Alphonse et Prosper qui implore l’oiseau de ne pas cesser de chanter parce qu’enfin il entrevoit l’Aubrac; entre Alphonse et lui même puisque c’est en partant à sa rescousse qu’il court vers son destin.
Les oiseaux ont cette grâce singulière d’appartenir à la terre tout en donnant sans cesse le sentiment de la dépasser. Ils se posent parmi nous, mais leur chant, leur élan, leur périple dans le ciel ouvrent en nous un espace vertical, un rêve de hauteur.
Philomèle est peut-être de cet ordre-là. Elle n’est pas là pour délivrer un message. Elle est davantage une médiatrice sensible. Par sa musique, par sa fragilité même, elle rappelle qu’il existe dans le monde une part qui échappe à l’utilité, au calcul, au poids du réel. J’aime l’idée que certains êtres ne nous conduisent pas vers des certitudes, mais vers une attention plus fine, plus humble, plus ouverte. Philomèle est sans doute cela : celle qui aide Alphonse, et peut-être le lecteur, à entendre ce qui ne s’énonce pas clairement, mais qui se chante, se pressent, se reçoit.
Donc oui, d’une certaine manière, elle peut jouer ce rôle d’intercesseur. Mais d’un intercesseur très discret, presque effacé : non pas une voix qui parle entre l’homme et Dieu, mais un frémissement, un chant, une présence qui nous rappelle que le monde est plus vaste que ce que nous en percevons.
Vous écrivez « Le songe premier n’est pas dans la certitude péremptoire des recettes. Il est une vérité poétique indémontrable. C’est un chemin et non un lieu, c’est un esprit et non des mots. Il est dans l’imagination. Il existe dans l’esprit de celui qui donne et dans le cœur de celui qui reçoit. Il saute de rêverie en rêverie. »
Oui, c’est ce que je crois le plus profondément : l’essentiel ne peut pas se démontrer. il se pressent, se partage, se transmet. C’est cela pour moi, Le songe premier : la vérité vivante, fragile et lumineuse, qui circule d’une âme à l’autre via l’imagination, la grâce du don…Et la poésie, bien sûr. Les dogmes et les injonctions sont bien trop étroits pour la contenir. Elle est en nous tous et nulle part à la fois. Son terrain de jeu est l’infini.
Pouvez-vous nous parler du guembri présent dans votre livre ? Cet instrument de musique algérien est-il ce qui vous a lié à Amazigh Kateb ? et nous raconter le genèse de la chanson « Des épices et des plantes grasses »
Le guembri est un luth-basse à trois cordes, emblématique des musiques Gnawa du Maghreb, reconnaissable à son timbre grave, profond et hypnotique.
À la fois rythmique et mélodique, c’est un instrument de transe qui embrasse la mémoire spirituelle et populaire des descendants d’esclaves noirs africains du Maghreb. Amazigh Kateb en joue divinement bien; pas moi, hélas.
Mais le Guembri n’est pas qu’un instrument : c’est aussi une pulsation ancienne, une voix faite de bois, de peau et de résonance. Il est à la fois physique et métaphysique, le lien entre les hommes et ce qui les dépasse. C’est ainsi qu’il faut le percevoir dans le conte Alphonse et le songe premier.
Pour en revenir à Amazigh Kateb, je dirais que ce qui nous lie, au-delà de l’immense admiration que j’ai pour cet artiste hors du commun, c’est une sensibilité commune à une musique habitée, dans laquelle poésie fait sens.
La chanson Des épices et des plantes grasses, que nous avons composé et écrit ensemble, avec Amazigh mais aussi avec mes deux amis qui composent le Globish Poetry Orchestra, Gregory Lampis et Manu Caceres, je la vois comme la rencontre de deux matières : d’un côté les épices, c’est-à-dire le voyage, la chaleur, les parfums, la profusion ; de l’autre les plantes grasses, qui évoquent la retenue, la résistance, les terres arides, la capacité à garder la vie en soi. Il y avait dans cette chanson l’envie de faire dialoguer l’abondance et le dépouillement, les braises du départ et le feu du retour, la patience du souvenir et la colère de l’injustice. La chanson est née, je crois, de cette tension-là, de ce contraste fertile.
Pouvez-vous nous décrire l’essence de la musique Gnawa ?
La musique Gnawa, c’est le blues du Maghreb. Amazigh vous en parlerait beaucoup mieux que moi. Mais je dirais que c’est une musique réparatrice, qui panse les plaies du déracinement forcé par la transe, la mémoire et l’élévation.
C’est une musique qui ne se contente pas d’être écoutée, elle se traverse. Elle appelle à la fois le recueillement, la danse, la guérison, la ferveur. Il y a en elle une répétition qui ouvre au lieu d’enfermer, et un rythme qui conduit vers un autre état de présence.
Au fond, la musique Gnawa me touche parce qu’elle transforme la mémoire et la douleur en énergie et en création.
Quelles autres collaborations musicales autour d’Alphonse sont-elles déjà en projet ?
Alphonse et le songe premier est certes un conte, mais c’est aussi un spectacle musical sur lequel nous travaillons actuellement avec mes amis du Globish Poetry Orchestra et le metteur en scène Nery Catineau. Les premières représentations sont prévues pour le printemps 2027.
Chacun des tableaux du conte est donc prolongé et illustré par une chanson.
L’ aventure d’Alphonse se poursuit une fois le livre refermé.
Avec Amazigh Kateb, nous avons chanté la rencontre entre Alphonse et Horace le Maurétanien dans les couloirs du métronomique. Avec Papet J, de Massilia Sound System, dans Le Narcisse des poètes, nous avons chanté Prosper, le brave Auvergnat. Très prochainement, un nouveau morceau paraîtra en collaboration avec Guiz, de Tryo, autour de l’histoire de Félix, le Pique-assiette.
De nouvelles collaborations avec Sanseverino, la chanteuse Kabyle Syna Awel ou encore Charly B sont en cours d’enregistrement.
D’autres collaborations seront bientôt annoncées.
Ce qui me touche dans ce projet, c’est précisément cette dimension collective : voir l’univers d’Alphonse se déployer à travers des voix, des sensibilités et des couleurs musicales très différentes.
Alphonse est un jeune singe poète. Pour accéder au sommet de son art, il décide de partir de la forêt pour aller dans la ville afin de voir les hommes. Quel choc : tout est gris, maussade, les humains ne sont pas sympathiques, toujours pressés, toujours tristes, ils se servent d’argent pour les échanges ! Ce qu’il va découvrir le changera à jamais.
Alphonse est l’archétype du conte initiatique. Le héros fait des rencontres qui vont le faire évoluer. Des rencontres positives comme Horace et son guembri (un instrument de musique africain), Prosper le vendeur de déguisement, ou le squelette avec une chaussette trouée. Mais aussi d’autres rencontres mais très négatives telle celle avec Bobby Bonbec, le vendeur de nénuphars acidulés, et surtout les membres de la société des grandes personnes qui se nourrissent de poésie et qui cherchent le songe premier pour palier la disparition de la ressource dont ils vivent.
Aussi, par la structure même de ce conte conçu en courts chapitres, chacun avec une morale de vie, comment ne pas penser auPetit Prince de Saint-Exupéry ? D’autant plus qu’il est illustré par de très beaux dessins des filles de l’auteur (en noir et blanc et non en couleur). Et même certains, je n’en doute pas, percevront bien des similitudes, des filiations avec leCantique des oiseaux de Farid-ud-Dîn’Attâr. Et ce, d’autant que l’écriture d’Othman Ihraï est bien plus marquée par les mélodies orientales qu’occidentales avec sa double culture franco-marocaine.
Alphonse et le songe premier, un conte qui sert à un spectacle pour les enfants qui comme l’œuvre de Saint-Exupéry s’adresse tant aux plus jeunes qu’aux adultes. La magie de ces contes est que la lecture que nous nous en faisons change suivant notre âge, notre expérience de vie, ce qui les rend en quelque sorte totalement intemporels. Alphonse est une vraie ode au rêve, à la poésie qui fait tant défaut dans nos sociétés matérialistes.
Il est temps pour Alphonse, jeune singe devenu adulte, de quitter sa forêt natale et son univers familier, de partir à la recherche du songe premier et à la découverte du monde des hommes; accompagné de la grive musicienne (Philomène) et d’Eyquem (fleur médicinale).
Ce récit initiatique et philosophique, emprunt de poésie, nous entraine dans un monde à la fois imaginaire et fantastique, où la recherche du songe premier symbolise la quête ultime. P. 98-99 « Le songe premier, le poème universel, le premier et le dernier des vers, la source de toutes les rêveries …. »
Ce voyage l’amènera à rencontrer une série de personnages attachants et extraordinaires dans ce monde déshumanisé : Horace le musicien des rues, Prosper et son magasin de déguisements, et l’ange métronomique qui restera gravé dans sa mémoire.
Une fable qui nous invite à réfléchir à notre relation avec la nature, à la barbarie incessante des hommes, au lucre qui occupe une place prépondérante (symbolisé par Bobby Bonbec), à l’indifférence, l’avarice et l’envie qui caractérisent notre monde.
Un texte tout en finesse, nous emmenant de manière poétique, dans un voyage intérieur. P87-88 « Alphonse sait ce qu’il lui reste à faire. Il lui suffit de se mouvoir au rythme du poème pour n’être vu de personne. La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies rapides qui, n’ayant ni histoire, ni âme, pavent le chemin de l’oubli. La poésie c’est une sente en friche, sans borne ni signalisation »
Une découverte signée Othman IHRAI, aux éditions Fine pluie. A lire, à relire, à méditer.
Alphonse et le songe premier Othman Ihraï Fine pluie, collection Tachawit, fable, 119 pages, juin 2025, 20 euros – article d’Hilaire Alrune
Le temps de l’âge adulte est venu pour le jeune singe Alphonse. Le temps de quitter la forêt des singes, le temps de quitter sa mère et son arbre favori, qui est aussi un arbre à rimes. Alphonse s’en va à la recherche du songe premier.
« La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies express qui, n’ayant ni histoire ni âme, pavent le chemin de l’oubli. »
Accompagné de la grive musicale (et également poète) Philomèle, qui a déjà survolé le vaste monde au cours de ses migrations, et d’Eyquem, fleur d’Élis médicinale douée de conscience et de parole, Alphonse s’aventure dans le monde des hommes, un monde dominé par le métal et dans lequel on ne pénètre vraiment qu’en entrant sous terre, dans un métropolitain élégamment renommé Métronomique.
« Les mots ne sont pas des êtres qui peuplent la nature. (…) C’est ainsi que de la barbarie, certains font des figues juteuses qui badigeonnent les joues des enfants espiègles ; d’autres font des orgues dont la manivelle donne le tournis aux cœurs des amoureux ; mais une bande de malandrins s’en sert à sa guise pour fouler aux pieds la moindre des décences et prédater ce que même les bêtes les plus sauvages épargnent. »
Un Métronomique tour à tour empli et désempli d’hommes aux regards tristes, mais où Alphonse semble être seul à voir un Ange chanteur ; un barde de l’ancien royaume de Maurétanie ; un magasin de déguisements tenu par un Auvergnat ; un squelette doté d’un cigarillo éteint dont la nature ou l’essence (“une vieille idée, belle comme le monde”) reste à déterminer ; un ballon dirigeable évoquant le fourmilier et capable d’aspirer les oiseaux ; une inhumaine usine de robots ; un poème à passer inaperçu : tels sont quelques-uns des ingrédients venant émailler les aventures du singe Alphonse, de la grive Philomèle et de la plante Eyquem à travers le domaine des hommes.
« Les poèmes se sont figés dans la tristesse des énergies fossiles. »
Tout voyage est découverte, tout voyage est initiatique. Celui d’Alphonse et de ses amis sera donc riche en enseignements. Tous trois seront confrontés à quelques émerveillements, mais aussi à ce que les hommes peu à peu font de leur propre monde. Ils feront ainsi de nombreux constats et prendront conscience de bon nombre de dérives : l’horreur de la monétisation universelle (“Les petits singes de ton espèce sont très recherchés. La pureté de leur cœur se négocie au prix fort sur le marché. Il se murmure que seul un cœur pur peut permettre aux hommes d’accéder au plus précieux des privilèges.”), la mise à mort des pays paisibles et de la douceur de vivre par le ciment et par “la morgue du temps qui passe”, la destruction consentie de l’humain (“des publicités pour une nouvelle machine qui rendra l’homme encore plus obsolète”), l’exclusion implacable des moins nantis par “la cruauté gratuite et péremptoire des hommes”, le règne absolu de la marchandise (“un enfer d’inutilité tel que même le diable refuserait d’y laisser promener le démon le moins cher à son cœur.”), la manie de tout frelater (jusqu’à la poésie elle-même, en la mettant en cuve avant d’y ajouter des bulles, de la couleur et du sucre artificiel) et l’avantage d’avoir avec soi un brin d’épicurisme (“Moi, vois-tu, je suis pauvre, mais je ne fais que des repas de seigneur.”)
Malgré ses treize chapitres, avec cent-dix-neuf pages aérées, cet « Alphonse et le songe premier » apparaît plus de la taille d’une novella que d’un roman. Il se lit donc facilement, mais son propos est à la fois riche et multiple. Entre récit pour enfants et conte philosophique pour adultes, avec un brin de poésie, un brin de fantastique, et un brin de science-fiction dystopique, « Alphonse et le songe premier » est en définitive une belle fable humaniste où, à travers les regards et sensations d’un jeune singe, d’une grive, d’une plante et de quelques humains empathiques, la nature d’une humanité elle aussi à la recherche du songe premier (mais sans doute par des moyens qui ne sont pas les bons) apparaît sans fard, avec ses paradoxes et ses contradictions.
Titre : Alphonse et le songe premier Auteur : Othman Ihraï Couverture : Marjorie Frigeri Illustrations intérieures : Romane et Louise Ihraï Éditeur :Fine pluie Collection : Tachawit Site Internet :page roman (site éditeur) Pages : 119 Format (en cm) : 15 x 21 Dépôt légal : juin 2025 ISBN : 9789920236003 Prix : 20 €
Alphonse est un être de la forêt, au caractère doux et rêveur. Un petit singe aimé de sa mère et de ses amis. Un jour, il est surpris dans sa félicité enfantine par l’irruption de l’âge de raison, qui lui vole le dixième de son âme. Commence alors un voyage initiatique et poétique, pour Alphonse et pour ses deux amis, Philomèle la Grive musicienne, et Eyquem, la fleur d’Elis. Les voici partis à la recherche du songe premier, que la forêt a envoyé dans le monde des hommes pour qu’il y estompe le chaos et y pourfende la laideur. Dans le monde des hommes et la Métronimique, rien n’est simple et beau, tout peut advenir, le pire surtout, et tout est gris, d’un gris métallique, menaçant et infiniment triste. Le texte charme et bouleverse, il enchante tout en faisant réfléchir. Les personnages sont attachants, le style poétique, l’ambiance doucement onirique. On se surprend à craindre pour Alphonse et Philomèle, pour la candeur, pour la beauté, pour le chant des oiseaux et les nuages folâtres. Nos aventuriers sortiront-ils vivants et forts des épreuves qu’il faudra affronter? Echapperont-ils, corps et âmes, à un monde étranger à la belle nature, à un monde qui semble s’être voué à la violence et à la cupidité? Heureusement, ils font de belles rencontres, qui tout en illustrant les erreurs de l’homme (ou sa nature perverse et destructrice) confèrent à la quête d »Alphonse quelques moments de joie, l’expérience du mystère, le levier du dépassement.. Je remercie les éditions Fine Pluie qui m’ont donné la précieuse occasion de cheminer avec Alphonse. Merci également aux opérations Masse Critique, grâce auxquelles nous lisons souvent hors de nos sentiers battus, découvrant des auteurs et des livres que nous ne serions pas allés chercher sur les rayonnages des libraires.
Conte poétique illustré par deux enfants, méditation philosophique sur l’imagination, fable politique sur la dépossession du sensible, Alphonse et le songe premier d’Othman Ihraï appartient à cette lignée rare de livres qui semblent simples parce qu’ils sont profonds, et lumineux parce qu’ils sont graves. Sous les traits d’un petit singe poète, c’est toute une conception du monde qui se joue : celle d’un refus obstiné de l’aliénation moderne et d’une fidélité radicale à l’enfance du regard.
Othman Ihraï est poète et musicien, installé à Auray, dans le Morbihan. Né à Casablanca en 1982, il s’installe à Nice en 2000 pour y mener des études de droit, avant de rejoindre la Bretagne en 2018 « pour retrouver l’océan qui a bercé ses nuits d’enfants ».
Il publie cette même année Demain n’existe pas, recueil de poèmes illustré par Mehdi Maiez, suivi de Nocturnes Arabesques (2023), illustré par Fabienne Léon.
Entre 2021 et 2023, il signe la trilogie romanesque Algorythme, satire du monde contemporain où l’absurde côtoie le sarcasme, revendiquant explicitement une filiation avec Fabcaro, John Kennedy Toole et l’héritage dialogué de Michel Audiard.
Mais Alphonse et le songe premier, publié en 2025 aux éditions Fine Pluie, marque un tournant. Le livre est illustré par ses deux filles, Romane (10 ans) et Louise (7 ans).
Othman Ihraï le dit lui-même : « J’ai toujours été très touché par leurs dessins et ceux des enfants de manière générale. Quelle qu’en soit la qualité, ils sont empreints d’une fragilité poétique, d’une naïveté touchante qui m’évoque le son d’une douce mélodie. »
Le projet est intégralement familial : écrit par le père, illustré par les filles, mis en page par l’épouse, édité par une maison cofondée avec sa mère. Cette genèse n’est pas anecdotique : elle est le cœur même du livre.
Le petit singe et la perte du dixième de l’âme
Alphonse est « un petit singe poète qui vient d’atteindre l’âge de raison». Avec le temps, « le dixième de son âme s’est évaporé », celui qui lui permettait de « parler aux astres et de tutoyer l’éternité ».
Cette idée rappelle immédiatement Novalis (Friedrich von Hardenberg, 1772-1801), poète et philosophe allemand du premier romantisme, pour qui «le monde doit être romantisé », c’est-à-dire rendu à son mystère. Novalis pensait que la poésie et le rêve sont des moyens d’accéder à la vérité et que le monde moderne avait perdu son sacré. Sa phrase célèbre signifie qu’il faut retrouver le mystère derrière l’utilité et voir l’infini dans le quotidien.
Dans Alphonse, le petit singe est incontestablement novalisien : il refuse le monde désenchanté, cherche le songe premier et incarne l’imagination comme une vérité indémontrable, fidèle à l’héritage de Novalis.
Alphonse et le songe intérieur rappelle également Walter Benjamin, qui écrit dans Enfance berlinoise, que l’expérience enfantine est un rapport au monde non encore colonisé par l’utilité.
Refusant cette perte, Alphonse part à la recherche du songe premier, « la mère de toutes les muses », dans une ville où « les hommes se forcent à être malheureux, parce qu’ils ne savent pas faire autrement ».
Le conte rejoint ici la tradition des récits initiatiques : de Candide de Voltaire au Petit Prince de Saint-Exupery , de La Conférence des oiseaux d’Attâr aux fables de La Fontaine, où l’animal dit ce que l’homme n’ose plus penser.
La ville, le Métronomique et la critique de la modernité
La ville d’Alphonse et le songe premier est dominée par le Métronomique, machine symbolique qui cadence les existences. Le temps n’y est plus vécu, il est compté.
On songe à Hartmut Rosa et à sa Critique sociale de l’accélération, ou encore à Max Weber, lorsqu’il évoque la « cage d’acier » de la rationalité instrumentale.
Les «hommes vêtus de noir », automates de l’ordre, incarnent cette société de contrôle où la fête elle-même apparaît réglementée, filtrée, conditionnelle. Le carnaval – espace bakhtinien par excellence (Mikhaïl Bakhtine, 1895-1975, philosophe et théoricien russe de la littérature ; cf. L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et à la Renaissance) – n’est toléré qu’à condition d’être surveillé.
Bakhtine y montre un carnaval qui n’est pas seulement une fête , c’est en premier lieu un moment de subversion où les hiérarchies s’inversent, où les puissants sont ridiculisés, où le corps, le rire et l’excès reprennent leurs droits, où le monde officiel est suspendu .
Cela signifie qu’il mélange sérieux et grotesque, efface momentanément les classes sociales et laisse triompher le vivant sur la norme.
Dans Alphonse, le carnaval, Félix le squelette dansant, la foule débordante et les hommes vêtus de noir dissous dans la liesse sont profondément et explicitement de fait bakhtiniens car l’ordre mécanique des grandes personnes s’effondre et la vie reprend le dessus.
Félix, ou la mort qui danse
Figure inoubliable du livre, Félix – « un squelette avec un trou dans ses chaussettes» – surgit comme un héritier direct des danses macabres médiévales et de François Villon, pour qui la mort n’est jamais séparée de la farce.
Mais Félix est aussi un personnage profondément philosophique. Il rappelle à Alphonse : « Rêver, ce n’est pas perdre son temps, mais en faire bon usage.» On est pas loin de la réflexion de Gaston Bachelard, pour qui l’imagination n’est pas un luxe, mais une fonction vitale de l’esprit, une « puissance de dépassement ».
Contre l’art sans âme : machines, automates et illusion du progrès. Le moment le plus sombre du livre survient lorsque les grandes personnes tentent de fabriquer l’émotion. Le chant du singe automate et de l’ange du Métronomique échoue : « Musique sans souffle, rêverie sans imagination, art sans âme, sans joie ni chagrin. »
Difficile de ne pas entendre ici une critique radicale de l’illusion technicienne, telle que formulée par Jacques Ellul, pour qui la technique finit toujours par se substituer à la vie qu’elle prétend servir.
Grandir sans renoncer au songe
La fin du livre n’est ni un retour naïf, ni une fuite. Alphonse revient transformé. Son cœur a changé. Il a aimé, souffert, compris. Il a grandi.
« Ce n’est pas tout à fait le même cœur qu’avant. C’est un cœur d’adulte. »
Mais un adulte qui n’a pas trahi l’enfant. Cette tension rappelle Rainer Maria Rilke, dans Lettres à un jeune poète, lorsqu’il écrit que la maturité consiste à « redevenir enfant, consciemment».
Alphonse et le songe premier n’est pas un livre clos. Son adaptation en spectacle musical et théâtral est en cours, portée par Afrasonic y El Globish Poetry Orchestra, trio fondé par Othman Ihraï avec Manu Cacerès et Gregory Lampis.
Le projet mêle poésie, musique, théâtre et vidéo, dans une continuité évidente avec l’univers du conte. Comme le groupe lui-même, cette œuvre se tient « au carrefour d’identités multiples », mêlant rumba, pop, dub, électrochill et chanson française.
Voici la part irréductible du rêve : Alphonse et le songe premier peut être lu comme un conte pour enfants.
Il peut aussi être lu comme une fable philosophique, une critique du monde moderne, un manifeste poétique contre la dépossession du sensible.
Mais surtout, c’est un livre né d’un geste d’amour, et qui rappelle, avec une douceur obstinée, cette vérité simple et redoutable :
La vérité poétique est indémontrable. Et c’est précisément pour cela qu’elle est indispensable.
Alphonse est un singe poète vivant dans une forêt enchantée. Mais sa mère lui annonce que désormais, ce n’est plus un enfant. Il est temps pour lui de se rendre dans le monde des hommes. Accompagné de Philomèle son amie la grive et d’Eyquem, la fleur d’Elis, le voilà parti pour 3 jours de marche. Arrivés à destination, quelle déception ! Ici, tout est gris, les hommes semblent ne regarder qu’un écran lumineux. Ils s’évitent, ne voient pas ce qui les entoure.
Au fil du temps, les amis rencontrent cependant des personnages attachants tels qu’Horace tout droit venu de Maurétanie. Chez lui aussi la nature a disparu sous le béton. Prosper, une drôle de personne travaillant dans un magasin de déguisements, Félix un squelette à la chaussette trouée… et bien d’autres encore ! Et puis il y a l’ange métronomique, apparu comme une hallucination sur l’autre quai du métro, face à lui. Ce visage, cette silhouette, il ne pourra les effacer de son esprit.
Comme toute histoire, il y a une fin. Alphonse doit retourner parmi les siens.
Un bien joli conte où ce singe, personnage principal, nous ouvre les yeux sur notre monde, une vie souvent bien fade, sans saveur. Un recueil pour adolescents et/ou adultes, des illustrations candides à chaque chapitre.
Je remercie Babelio pour m’avoir sélectionnée ainsi que les Éditions Fine Pluie qui ont la gentillesse de m’attribuer ce roman.