Othman Ihraï dans La Fringale culturelle

Othman Ihraï dans La Fringale culturelle

Entretien avec Othman Ihraï au sujet d’ « Alphonse et le songe premier » pour la Fringale Culturelle

Othman Ihraï, dans le domaine artistique, vous êtes écrivain, poète, musicien et podcaster . Pouvez-vous nous expliquer comment s’articulent et se nourrissent ces différentes activités ?

Vous avez prononcé le terme exact, toutes ces activités se nourrissent les unes les autres. Elles procèdent d’un même élan créatif. Je les vis comme un seul et même projet, en perpétuel mouvement. L’écriture, la poésie et la musique s’articulent tout à fait naturellement.

L’écriture est sans doute le cœur de tout, puisqu’elle réunit en elle toutes les autres disciplines. Elle structure la pensée, joue avec la langue, pose un rythme, produit des images. La poésie, elle, pousse plus loin la recherche de densité et de musicalité, puisque chaque mot compte, chaque silence aussi. La musique apporte cette troisième dimension, plus instinctive et plus physique. La philosophie, via le podcast hebdomadaire que je lui consacre en compagnie de deux amis, est une source d’inspiration majeure. Elle m’oblige à ralentir, à creuser, à interroger ce qui paraît évident. C’est un travail d’attention et de profondeur, qui nourrit directement mes autres pratiques artistiques. Pour la poésie, elle ouvre des questions essentielles qui deviendront ensuite des fragments sensibles. Pour l’écriture, elle est une source de rigueur et d’exigence. Enfin, pour la musique, elle nourrit moins le discours qu’une atmosphère intérieure.

Finalement, je ne vis pas ces pratiques comme des disciplines séparées, mais comme des formes complémentaires d’une même démarche artistique.

Après avoir publié deux recueils de poèmes et un roman satirique « Algorythme », vous venez de mettre au monde « Alphonse et le songe premier » avec l’aide de vos deux filles, Romane et Louise qui l’ont illustré.

Pouvez-vous nous raconter comment l’idée de ce singe a germé dans votre esprit, ou plutôt dans votre cœur ? (ou les deux)

L’idée d’Alphonse et le songe premier a, je pense, germé en même temps dans mon esprit et dans mon cœur. Dans mon esprit, parce que j’avais envie de revenir à une forme de simplicité essentielle, de jeter un regard premier sur le monde, celui de l’enfance, de l’émerveillement, du mystère. Et dans mon cœur, parce que ce conte est aussi né d’un désir de transmission, de tendresse et de partage.

Alphonse, le jeune singe poète, est une figure à la fois fragile, curieuse et profondément humaine. À travers lui, j’avais envie d’explorer cet endroit intime où le rêve et l’imaginaire se mêlent. J’ai l’étrange impression qu’Alphonse n’est pas le fruit de ma fantaisie, qu’il est en réalité venu à ma rencontre, qu’il me fallait, non pas le façonner, mais l’écouter, l’accompagner, l’aider à grandir.

Le conte a pris une dimension encore plus forte avec la participation de mes filles, Romane et Louise. Le fait qu’elles illustrent l’aventure d’Alphonse lui a donné une résonance affective, presque organique. Le texte et les images se sont mis à dialoguer, comme si chacun d’entre nous prolongeait le rêve de l’autre.

Dans l’esprit comme dans le coeur, Alphonse et le songe premier est porté par un élan intérieur à la naïveté assumée, un élan qui nous somme de préserver une part de poésie, d’innocence et de lumière dans un monde qui nous pousse vers les ténèbres.

Le héros de ce conte poétique et philosophique est un singe, Alphonse, qui cherche à « fuir son âge » et qui est animé par la quête d’un idéal d’amour et de sagesse. J’ai immédiatement pensé au Cantique des oiseaux d’Attâr, le célèbre conte persan. Vous a-t-il inspiré ?

Malheureusement, je ne suis pas un grand connaisseur de la littérature persane, donc Attâr et Le Cantique des oiseaux n’ont pas été, à proprement parler, une source d’inspiration directe pour moi. Ce serait malhonnête de prétendre le contraire.

En revanche, je me reconnais profondément dans cette grande tradition du conte populaire, poétique et philosophique, où le récit dépasse la simple histoire pour devenir une contemplation du monde et une manière de dialoguer avec soi même. J’aime cette tradition parce qu’elle porte une forme de spiritualité ouverte, sensible, incarnée, qui mène à la recherche de l’amour, de l’équilibre et de la sagesse.

C’est sans doute à cet endroit qu’une résonance peut exister : non pas dans une filiation littéraire précise, mais dans une même manière d’habiter le conte comme un espace de quête, de transformation et d’élévation.

Baignez-vous dans la culture soufie pour avoir un souffle si lumineux qui nous élève ?

Je ne dirais pas que j’ai baigné dans la culture soufie, même si je suis né et j’ai grandi au Maroc, dans un monde où Dieu est partout : dans les pensées, dans les cœurs, dans les gestes quotidiens, et jusque dans le langage lui-même. Il y a, dans cette terre, une familiarité avec le sacré qui ne relève pas que  du discours, mais aussi d’une respiration, d’une présence diffuse, presque naturelle.

J’ai baigné, culturellement, dans l’islam malékite marocain, un islam paisible, profondément enraciné, traversé de pudeur, de simplicité et de ferveur douce. Il a sans doute laissé en moi une empreinte, une manière de vivre avec le mystère sans chercher à le posséder, d’accueillir l’invisible sans le contraindre par le concept.

J’ai aussi beaucoup aimé, plus tard, échanger avec des amis catholiques à propos de la personne et du message du Christ. Ces conversations m’ont touché, nourri, élargi. Ces amis chers à mon coeur ont sans doute déposé en moi quelque chose de leur lumière, de leur espérance, de leur sens de l’amour et du don.

Mais, au fond, je crois que le souffle que l’on peut parfois ressentir dans mon écriture vient encore d’ailleurs. Il emporte avec lui des embruns et des miettes d’une terre lointaine. C’est le souffle de l’océan, mon rêve le plus doux, mon ultime prière. Je suis né à ses côtés ; il a bercé mon enfance, façonné mon regard, appris à mon âme le mouvement, la profondeur, l’humilité. Puis je l’ai retrouvé en Bretagne après dix-huit années d’une longue séparation. Et j’aime à croire que je finirai mes jours lové dans ses bras, inshallah.

L’océan, c’est une prière sans mots. Il est l’infini rendu sensible, le mystère rendu visible, la force et la fragilité mêlés. C’est lui, sans doute, dont on sent le souffle, la lumière, l’appel dans mes vers, dans mes mots, dans ma musique.

Votre texte est à la fois extrêmement profond et accessible – des enfants peuvent le lire avec plaisir, car les rencontres successives d’Alphonse sont toutes pittoresques – il est jubilatoire d’imaginer vos personnages cheminant vers une beauté qui les dépasse. D’où vous est venue l’inspiration de ces drôles d’énergumènes ?

Les personnages du conte sont venus à ma rencontre, comme Alphonse. C’est étrange à dire, mais je n’ai pas le sentiment de les avoir imaginés. J’ai plutôt l’impression qu’ils existaient quelque part, dans un monde invisible, et que la providence les a placés sur ma route au moment où j’étais prêt à les entendre, à les accueillir, à leur donner une voix.

Ils sont tous très différents, bien sûr, par leur allure, leur histoire, leur manière de traverser la vie. Et pourtant, ils semblent liés par une même fêlure. Chacun  d’eux porte en lui une blessure, celle de l’exil ou du deuil, parfois les deux. Mais ce qui me touche, c’est qu’ils ne se laissent pas définir par cette douleur. Ils la traversent, la transforment, la soignent par le don de soi.

Certains de ces personnages me sont venus d’univers qui me sont familiers. Horace le Maurétanien, par exemple, résonne avec une mémoire et des paysages que je connais intimement. Il y a en lui quelque chose qui m’est proche, presque fraternel. D’autres, en revanche, restent pour moi plus mystérieux. Prosper l’Auvergnat, par exemple : je ne saurais vraiment dire de quel univers intérieur il m’est venu.

A travers lui, j’ai développé une affection très particulière pour les Auvergnats et pour l’Auvergne elle-même, alors même que je n’y suis jamais allé, ce que je regrette d’ailleurs. Il y a là quelque chose qui échappe à la raison, une sorte d’expérience mystique. Comme si l’imaginaire avait ses fidélités, ses attaches secrètes, et qu’il nous reliait à des terres avant même que nos pieds les aient foulées.

Ces drôles de personnages sont nés non pas d’un calcul, ni d’une volonté de composition, mais d’une rencontre. Ils se sont présentés à moi avec leur étrangeté, leur blessure, leur tendresse. Je les ai suivi avec confiance, comme si je les connaissais déjà.

Croyez-vous à la puissance de l’inconscient ?  « La gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve » nous apprend dans votre conte Eyquem, la fleur d’Elis – une plante médicinale emblématique qui accompagne Alphonse.

Oui, profondément. Je crois à la puissance de l’inconscient, à sa manière discrète et souveraine de travailler en nous. Il parle une langue silencieuse, nocturne, mais d’une troublante justesse.

Dans l’écriture, je le perçois comme une source souterraine. On croit créer une image, un personnage, une tournure, puis l’on découvre qu’ils sont indépendants de notre volonté. C’est un peu comme s’ils remontaient d’un lieu enfoui, intime, où la mémoire, les blessures comme l’espérance se mêlent. L’inconscient n’est pas qu’un un réservoir d’ombres. C’est aussi un puits de lumière et d’intelligence riche d’une poésie intérieure.

Lorsque Eyquem dit que « la gourmandise est dans la bouche de celui qui rêve », elle nous rappelle que le rêve ne se contente pas de répéter le monde, il le transforme. Il donne corps à ce qui n’est pas encore là, à ce qui brille encore à peine aux confins de l’invisible.

Alors oui, je crois à la puissance de l’inconscient, parce qu’il est peut-être en nous la part la plus libre, la plus féconde, la plus mystérieusement vraie.

Alphonse a pour amie Philomèle qui nous est présentée comme une grive musicienne. Dans son roman « Psychopompe » Amélie Nothomb développe sa théorie selon laquelle les oiseaux seraient les intercesseurs entre les Hommes et Dieu. Est-ce le rôle de Philomèle ?

A vous lire, je crois que Philomèle peut être ainsi perçue, même si je ne l’ai pas pensée comme une figure théologique. Elle est, pour moi, un être de passage, une présence légère qui relie plutôt qu’elle n’explique. Elle est le lien entre Alphonse et Horace qui affirme que toute la Maurétanie bruisse du nom de Philomèle l’automne venu; entre Alphonse et Prosper qui implore l’oiseau de ne pas cesser de chanter parce qu’enfin il entrevoit l’Aubrac; entre Alphonse et lui même puisque c’est en partant à sa rescousse qu’il court vers son destin.

Les oiseaux ont cette grâce singulière d’appartenir à la terre tout en donnant sans cesse le sentiment de la dépasser. Ils se posent parmi nous, mais leur chant, leur élan, leur périple dans le ciel ouvrent en nous un espace vertical, un rêve de hauteur.

Philomèle est peut-être de cet ordre-là. Elle n’est pas là pour délivrer un message. Elle est davantage une médiatrice sensible. Par sa musique, par sa fragilité même, elle rappelle qu’il existe dans le monde une part qui échappe à l’utilité, au calcul, au poids du réel. J’aime l’idée que certains êtres ne nous conduisent pas vers des certitudes, mais vers une attention plus fine, plus humble, plus ouverte. Philomèle est sans doute cela : celle qui aide Alphonse, et peut-être le lecteur, à entendre ce qui ne s’énonce pas clairement, mais qui se chante, se pressent, se reçoit.

Donc oui, d’une certaine manière, elle peut jouer ce rôle d’intercesseur. Mais d’un intercesseur très discret, presque effacé : non pas une voix qui parle entre l’homme et Dieu, mais un frémissement, un chant, une présence qui nous rappelle que le monde est plus vaste que ce que nous en percevons.

Vous écrivez « Le songe premier n’est pas dans la certitude péremptoire des recettes. Il est une vérité poétique indémontrable. C’est un chemin et non un lieu, c’est un esprit et non des mots. Il est dans l’imagination. Il existe dans l’esprit de celui qui donne et dans le cœur de celui qui reçoit. Il saute de rêverie en rêverie. »

Oui, c’est ce que je crois le plus profondément : l’essentiel ne peut pas se démontrer. il se pressent, se partage, se transmet. C’est cela pour moi, Le songe premier : la vérité vivante, fragile et lumineuse, qui circule d’une âme à l’autre via l’imagination, la grâce du don…Et la poésie, bien sûr. Les dogmes et les injonctions sont bien trop étroits pour la contenir. Elle est en nous tous et nulle part à la fois. Son terrain de jeu est l’infini.

Pouvez-vous nous parler du guembri présent dans votre livre ? Cet instrument de musique algérien est-il ce qui vous a lié à Amazigh Kateb ? et nous raconter le genèse de la chanson « Des épices et des plantes grasses »

Le guembri est un luth-basse à trois cordes, emblématique des musiques Gnawa du Maghreb, reconnaissable à son timbre grave, profond et hypnotique.

À la fois rythmique et mélodique, c’est un instrument de transe qui embrasse la mémoire spirituelle et populaire des descendants d’esclaves noirs africains du Maghreb. Amazigh Kateb en joue divinement bien; pas moi, hélas.

Mais le Guembri n’est pas qu’un instrument : c’est aussi une pulsation ancienne, une voix faite de bois, de peau et de résonance. Il est à la fois physique et métaphysique, le lien entre les hommes et ce qui les dépasse. C’est ainsi qu’il faut le percevoir dans le conte Alphonse et le songe premier.

Pour en revenir à Amazigh Kateb, je dirais que ce qui nous lie, au-delà de l’immense admiration que j’ai pour cet artiste hors du commun, c’est une sensibilité commune à une musique habitée, dans laquelle poésie fait sens.

La chanson Des épices et des plantes grasses, que nous avons composé et écrit ensemble, avec Amazigh mais aussi avec mes deux amis qui composent le Globish Poetry Orchestra, Gregory Lampis et Manu Caceres,  je la vois comme la rencontre de deux matières : d’un côté les épices, c’est-à-dire le voyage, la chaleur, les parfums, la profusion ; de l’autre les plantes grasses, qui évoquent la retenue, la résistance, les terres arides, la capacité à garder la vie en soi. Il y avait dans cette chanson l’envie de faire dialoguer l’abondance et le dépouillement, les braises du départ et le feu du retour, la patience du souvenir et la colère de l’injustice. La chanson est née, je crois, de cette tension-là, de ce contraste fertile.

Pouvez-vous nous décrire l’essence de la musique Gnawa ?

La musique Gnawa, c’est le blues du Maghreb. Amazigh vous en parlerait beaucoup mieux que moi. Mais je dirais que c’est une musique réparatrice,  qui panse les plaies du déracinement forcé par la transe, la mémoire et l’élévation.

C’est une musique qui ne se contente pas d’être écoutée, elle se traverse. Elle appelle à la fois le recueillement, la danse, la guérison, la ferveur. Il y a en elle une répétition qui ouvre au lieu d’enfermer, et un rythme qui conduit vers un autre état de présence.

Au fond, la musique Gnawa me touche parce qu’elle transforme la mémoire et la douleur en énergie et en création.

Quelles autres collaborations musicales autour d’Alphonse sont-elles déjà en projet ?

Alphonse et le songe premier est certes un conte, mais c’est aussi un spectacle musical sur lequel nous travaillons actuellement avec mes amis du Globish Poetry Orchestra et le metteur en scène Nery Catineau. Les premières représentations sont prévues pour le printemps 2027.

Chacun des tableaux du conte est donc prolongé et illustré par une chanson.

L’ aventure d’Alphonse se poursuit une fois le livre refermé.

Avec Amazigh Kateb, nous avons chanté la rencontre entre Alphonse et Horace le Maurétanien dans les couloirs du métronomique. Avec Papet J, de Massilia Sound System, dans Le Narcisse des poètes, nous avons chanté Prosper, le brave Auvergnat. Très prochainement, un nouveau morceau paraîtra en collaboration avec Guiz, de Tryo, autour de l’histoire de Félix, le Pique-assiette.

De nouvelles collaborations avec Sanseverino, la chanteuse Kabyle Syna Awel ou  encore Charly B sont en cours d’enregistrement.

D’autres collaborations seront bientôt annoncées.

Ce qui me touche dans ce projet, c’est précisément cette dimension collective : voir l’univers d’Alphonse se déployer à travers des voix, des sensibilités et des couleurs musicales très différentes.

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