Actualités (NON EXHAUSTIF)

« Marianne Vourch a l’élégance des belles choses » (Tribune juive) –

« Portrait en musique de Marie-Antoinette ». Un livre de Marianne Vourch. Par Jérôme Enez-Vriad

Le XVIIIe siècle est assurément celui des premiers grands mélomanes. Dans un portrait en musique de Marie-Antoinette, Marianne Vourch nous fait découvrir les goûts musicaux de la plus célèbre Reine de France.

Ce livre est formidable. D’une part, il réhabilite culturellement la plus célèbre reine de France ; en outre, il se pose au-dessus des basses polémiques concernant la vie de Marie-Antoinette d’Autriche ; au reste, il s’agit d’un portrait accessible à tous, permettant d’initier les jeunes et leurs ainés à une figure incontournable de l’Histoire, grâce au souffle intemporel de la musique classique.

Portraits en musique

Marianne Vourch est coutumière des biographies musicales. Outre ses nombreuses émissions sur France Musique, on lui doit la création des éditions Villanelle, chez qui elle a publié quantité de livres-disques pour enfants racontant moult compositeurs, tels Chopin… Mozart… Tchaïkovski… Vivaldi… et tant d’autres ; ainsi qu’une collection autour du Journal intime de…, mettant en scène le parcours de chanteurs, danseurs et musiciens divers sous la forme d’un journal intime apocryphe publié simultanément en livre et en podcast sur France Musique. De cette façon peut-on découvrir (entre autres) la vie de Bach… Léonard Bernstein… Edith Piaf… Nina Simone… ou Rudolf Noureev.

La nouvelle collection des éditions Villanelle traite de Portraits en musique. Le premier tome est consacré à Marie-Antoinette. Il s’agit de raconter l’existence de la plus célèbre Reine de France à travers les compositions de l’époque et ses propres goûts musicaux ; car, n’en déplaise aux républicains bas du front, l’épouse de Louis XVI était une mélomane avertie. De sa tendre enfance autrichienne à sa triste montée sur l’échafaud, elle fut curieuse de découvrir les mélodies qui firent l’enchantement des cours européennes de la fin du XVIIIe siècle, parmi lesquels celles de Joseph Haydn… Jean-Baptiste Lully… Jean-Philippe Rameau… Antonio Vivaldi… et, bien entendu, son compatriote Mozart.

Un peu d’histoire

Marie-Antoinette manifesta très tôt un intérêt dans le domaine des arts. Elle meubla et décora ses appartements de Versailles et Trianon avec un raffinement et une rare implication pour une souveraine. Afin de satisfaire son goût prononcé du spectacle : théâtre… musique… opéra… Louis XVI chargea l’architecte Richard Mique de lui édifier un véritable théâtre au sein du château de Versailles ; il s’agit d’un espace lyrique privilégié, habilement dissimulé derrière les frondaisons par une entrée discrète. Les travaux furent achevés au printemps 1780 et l’inauguration eut lieu le 1er juin de la même année. De 1780 à 1785, Marie-Antoinette usa de son Petit Théâtre de deux façons. Commanditaire de spectacles, la Reine sollicita des œuvres qui témoignaient de son goût pour la musique de son temps : elle fit jouer Gluck, Grétry, Sacchini, et Le Barbier de Séville de Giovanni Paisiello, créé à Saint-Pétersbourg devant Catherine II, il fut interprété pour la première fois en France à Trianon en 1784.

Des anecdotes à profusion

Le livre de Marianne Vourch commence aux adieux à l’Autriche, lorsque la jeune Marie-Antoinette quitte Vienne pour Paris, elle écoute alors Mozart et Haydn, pour s’achever le mercredi 16 octobre 1793, jour de sa décapitation place de la Révolution – ex place Louis XV et actuelle place de la Concorde. Le livre est ponctué d’anecdotes racontant maints détails historiques avec un petit air curieux et passionnant. Par exemple, lorsque la Reine traversa Paris pour la dernière fois, le peintre Jacques-Louis David l’attendit à un angle de la rue Saint-Honoré. « Il l’aperçoit, assise dans une charrette, vêtue d’un déshabillé blanc et d’un fichu de mousseline croisé sous le menton (…). David, antimonarchiste, annote froidement son esquisse, inscrivant ces mots : « Marie-Antoinette allant à l’échafaud, dessin de David le peintre, l’un de ses juges. » *

Autre anecdote pittoresque. Les femmes de l’époque ne jouaient jamais d’instrument à vent, car, disait-on, le souffle risquait de déformer les traits de leur visage. La Reine « pratiquait (donc) le chant, le clavecin – le piano n’existait pas encore – et le ballet, mais la harpe était son instrument favori. »* ; Ce Portrait en musique de Marie-Antoinette regorge d’historiettes qui en font le sel ; un livre adapté à tous les âges, avec un QR code fort utile qui, sans nul doute, séduira les plus jeunes. Il permet un accès numérique gratuit à une lecture musicale au format audiolivre : soixante-dix minutes lues par l’auteur, facilitant les écoutes familiales ou en groupe pour une meilleur transmission didactique.

L’élégance des belles choses

Marianne Vourch a en elle l’élégance des belles choses. Elle replace la musique dans son véritable contexte : celui de tous les jours, dans une interaction continue avec l’Histoire. Outre sa maison d’édition, ses livres et ses émissions de radio, elle propose des rencontres thématiques. Chacun de ses rendez-vous dévoile les mystères des partitions, mais aussi les liens indéfectibles entre l’histoire de la musique, des hommes et des arts. Ce sont des instants de poésie, d’émotions et de découvertes autour des mots, des sons et des regards dans le cadre exceptionnel de la salle Cortot – Paris XVII.

Les prochaines rencontres auront lieu le samedi 28 mars 2026 à 15 heures, il s’agira d’y découvrir le royaume des fées en écoutant les cinq pièces de Ma mère l’Oye pour piano à quatre mains de Maurice Ravel ; également le samedi 16 mai, avec au programme le cygne blanc de Tchaïkovski, en l’écoute de son célèbre Lac des cygnes. Et c’est chaque fois passionnant. Toutes générations confondues.

* Passage extrait du livre.

© Jérôme Enez-Vriad

© Février 2026 –Esperluette Publishing & Tribune Juive

« Portrait en musique de Marie-Antoinette »

Un livre de Marianne Vourch

Éditions Villanelle

111 pages couleur – 19,90 €

Éditions Villanelle : https://editions-villanelle.com

Salle Cortot : https://sallecortot.com

Critique Babelio de Outsphere

marine_livraddict
01 mars 2026
Outsphère est une saga de science-fiction, en auto-édité et d’un auteur français, qui m’intriguait depuis plusieurs années, depuis sa sortie, aussi ai-je tenté ma chance à une masse critique Babelio et j’ai été récompensée. Je remercie d’ailleurs Babelio pour cette lecture.

La Terre est invivable suite à d’innombrables causes (pandémie, réchauffement climatique…), aussi une colonie d’humains est envoyée dans l’espace, en direction d’une exoplanète semblable à la Terre, surnommée Éden afin de s’y installer. Après un long voyage de 80 ans, nos colons débarquent sur cette planète inconnue remplie de mystères et de dangers. On y suit l’installation de nos colons, leurs découvertes, leurs interactions… et évidemment, rien ne se passe comme prévu. L’Humanité est une fois de plus mise à mal, éprouvée. Arrivera-t-Elle à s’intégrer ? Commettra-t-elle les mêmes erreurs du passé ? A construire quelque chose de tout à fait différent ? Je vous laisse découvrir cette colonisation !

Alors il y a pléthore de personnages mais on s’y repère au bout d’un moment, cela permet d’avoir le plus de points de vue possible et une plus grande vision d’ensemble. Certains personnages principaux se détachent comme l’Amiral Suleiman, le Colonel Bowman chargé de la sécurité… de nombreuses menaces extérieures sont présentes car nos personnages n’ont aucune donnée sur cette exoplanète ; mais plus que tout, il y a aussi des menaces internes, avec 4 pôles qui se dessinent : les Civils, les Militaires, les Scientifiques, les Humains nouvelle génération surnommés les Atlantes). C’est beaucoup d’enjeux, la colonisation se fait étape par étape, il y a des incidents pour pimenter l’histoire, des découvertes surprenantes et beaucoup de questionnement, notamment sur l’écologie, l’individualisme, le collectif, l’Humain…

L’écriture est des plus agréable et ultra précise. Cela se lit sans mal malgré une densité de par, l’univers et les thèmes mis en avant qui pourraient sembler lourd au premier abord.

En bref, Outsphère est un premier tome très introductif mais j’ai apprécié la construction du récit étape par étape. de ce fait, on ne peut se perdre malgré un univers spatial, avec des termes scientifiques et beaucoup de personnages. Il n’y a aucun ennui, des enquêtes, des mystères, des découvertes, des drames, beaucoup de points de vue, un rapport de force intéressant entre civils/militaires/scientifiques/autochtones et autres humains génétiquement modifiés, avec une mise en avant de l’Humanité, des limites et des forces dans la collectivité et l’individualisme. Je serais curieuse de découvrir le tome 2, surtout au vu du final qui risque de changer pas mal de choses pour la suite.

Critique Babelio du Cauchemar américain

ScarlettA
24 février 2026

Tout d’abord merci à Babelio et à la maison d’édition Librinova pour l’envoi de ce livre, gagné lors d’une masse critique.

Premier roman de l’auteur, Nathan Juste se révèle fin observateur de la société américaine du 21ième siècle.

Au travers de ses deux personnages, Rick et John, nous traversons les événements marquants de ces dernières années aux US, tout en en apprenant énormément sur le mode de vie américain, et le ressenti de la jeunesse d’aujourd’hui.

Je dois avouer qu’au départ je n’étais pas vraiment passionnée par John, qui ne dévoilait rien, et répétait mécaniquement son footing quotidien tout en ruminant les images de guerre en Irak, où il a servi.

Le personnage de Richard / Rick est, au contraire, dès le départ passionnant. le voir évoluer d’enfant rêveur, quêtant un peu d’amour de son père qui n’en a qu’après son ainé Tim, en activiste fasciste, cela est très bien saisi par l’auteur, la mécanique est fascinante.

Ce n’est que lorsque John va entamer une thérapie pour guérir son stress post-traumatique qu’il m’est apparu dans toute son humanité et sympathie.

Bien sur, nous savons dès le départ que les destins des deux personnages vont se croiser. Tout le long du livre je me suis demandé comment cela allait arriver.

Et je n’ai pas été déçue, la tension monte et nous assistons, terrifiés, à cette rencontre entre les deux protagonistes, porteurs chacun d’idéologies opposées.

Bravo à l’auteur, que j’encourage vivement à réitérer l’expérience de l’écriture d’un roman!

Alphonse, une vraie ode au rêve et à la poésie dans Wukali

Alphonse et le songe premier un conte francophone et initiatique d’Othman Ihraï

Alphonse est un jeune singe poète. Pour accéder au sommet de son art, il décide de partir de la forêt pour aller dans la ville afin de voir les hommes. Quel choc : tout est gris, maussade, les humains ne sont pas sympathiques, toujours pressés, toujours tristes, ils se servent d’argent pour les échanges ! Ce qu’il va découvrir le changera à jamais.

Alphonse est l’archétype du conte initiatique. Le héros fait des rencontres qui vont le faire évoluer. Des rencontres positives comme Horace et son guembri (un instrument de musique africain), Prosper le vendeur de déguisement, ou le squelette avec une chaussette trouée. Mais aussi d’autres rencontres mais très négatives telle celle avec Bobby Bonbec, le vendeur de nénuphars acidulés, et surtout les membres de la société des grandes personnes qui se nourrissent de poésie et qui cherchent le songe premier pour palier la disparition de la ressource dont ils vivent.

Aussi, par la structure même de ce conte conçu en courts chapitres, chacun avec une morale de vie, comment ne pas penser au Petit Prince de Saint-Exupéry ? D’autant plus qu’il est illustré par de très beaux dessins des filles de l’auteur (en noir et blanc et non en couleur). Et même certains, je n’en doute pas, percevront bien des similitudes, des filiations avec le Cantique des oiseaux de Farid-ud-Dîn’Attâr.  Et ce, d’autant que l’écriture d’Othman Ihraï est bien plus marquée par les mélodies orientales qu’occidentales avec sa double culture franco-marocaine.

Alphonse et le songe premier, un conte qui sert à un spectacle pour les enfants qui comme l’œuvre de Saint-Exupéry s’adresse tant aux plus jeunes qu’aux adultes. La magie de ces contes est que la lecture que nous nous en faisons change suivant notre âge, notre expérience de vie, ce qui les rend en quelque sorte totalement intemporels. Alphonse est une vraie ode au rêve, à la poésie qui fait tant défaut dans nos sociétés matérialistes.

Nathan Juste : un premier roman qui fait penser sur « Le cauchemar américain »

Nathan Juste, Le cauchemar américain

L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.

Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.

Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.

Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).

Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.

C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !

Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.

Nathan Juste, Le cauchemar américain – ou l’affrontement de somnambules,autoédition Librinova 2024, 259 pages, €19,90, e-book Kindle €3,99 ou emprunt abonnement

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Critique Babelio 1 d’Alphonse

Il est temps pour Alphonse, jeune singe devenu adulte, de quitter sa forêt natale et son univers familier, de partir à la recherche du songe premier et à la découverte du monde des hommes; accompagné de la grive musicienne (Philomène) et d’Eyquem (fleur médicinale).

Ce récit initiatique et philosophique, emprunt de poésie, nous entraine dans un monde à la fois imaginaire et fantastique, où la recherche du songe premier symbolise la quête ultime.
P. 98-99 « Le songe premier, le poème universel, le premier et le dernier des vers, la source de toutes les rêveries …. »

Ce voyage l’amènera à rencontrer une série de personnages attachants et extraordinaires dans ce monde déshumanisé : Horace le musicien des rues, Prosper et son magasin de déguisements, et l’ange métronomique qui restera gravé dans sa mémoire.

Une fable qui nous invite à réfléchir à notre relation avec la nature, à la barbarie incessante des hommes, au lucre qui occupe une place prépondérante (symbolisé par Bobby Bonbec), à l’indifférence, l’avarice et l’envie qui caractérisent notre monde.

Un texte tout en finesse, nous emmenant de manière poétique, dans un voyage intérieur.
P87-88 « Alphonse sait ce qu’il lui reste à faire. Il lui suffit de se mouvoir au rythme du poème pour n’être vu de personne. La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies rapides qui, n’ayant ni histoire, ni âme, pavent le chemin de l’oubli. La poésie c’est une sente en friche, sans borne ni signalisation »

Une découverte signée Othman IHRAI, aux éditions Fine pluie.
A lire, à relire, à méditer.

Dans « Alphonse » la nature de l’humanité apparaît sans fard selon Yozone

Alphonse et le songe premier
Othman Ihraï
Fine pluie, collection Tachawit, fable, 119 pages, juin 2025, 20 euros – article d’Hilaire Alrune

Le temps de l’âge adulte est venu pour le jeune singe Alphonse. Le temps de quitter la forêt des singes, le temps de quitter sa mère et son arbre favori, qui est aussi un arbre à rimes. Alphonse s’en va à la recherche du songe premier.

« La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies express qui, n’ayant ni histoire ni âme, pavent le chemin de l’oubli. »

Accompagné de la grive musicale (et également poète) Philomèle, qui a déjà survolé le vaste monde au cours de ses migrations, et d’Eyquem, fleur d’Élis médicinale douée de conscience et de parole, Alphonse s’aventure dans le monde des hommes, un monde dominé par le métal et dans lequel on ne pénètre vraiment qu’en entrant sous terre, dans un métropolitain élégamment renommé Métronomique.

« Les mots ne sont pas des êtres qui peuplent la nature. (…) C’est ainsi que de la barbarie, certains font des figues juteuses qui badigeonnent les joues des enfants espiègles ; d’autres font des orgues dont la manivelle donne le tournis aux cœurs des amoureux ; mais une bande de malandrins s’en sert à sa guise pour fouler aux pieds la moindre des décences et prédater ce que même les bêtes les plus sauvages épargnent. »

Un Métronomique tour à tour empli et désempli d’hommes aux regards tristes, mais où Alphonse semble être seul à voir un Ange chanteur ; un barde de l’ancien royaume de Maurétanie ; un magasin de déguisements tenu par un Auvergnat ; un squelette doté d’un cigarillo éteint dont la nature ou l’essence (“une vieille idée, belle comme le monde”) reste à déterminer ; un ballon dirigeable évoquant le fourmilier et capable d’aspirer les oiseaux ; une inhumaine usine de robots ; un poème à passer inaperçu : tels sont quelques-uns des ingrédients venant émailler les aventures du singe Alphonse, de la grive Philomèle et de la plante Eyquem à travers le domaine des hommes.

« Les poèmes se sont figés dans la tristesse des énergies fossiles. »

Tout voyage est découverte, tout voyage est initiatique. Celui d’Alphonse et de ses amis sera donc riche en enseignements. Tous trois seront confrontés à quelques émerveillements, mais aussi à ce que les hommes peu à peu font de leur propre monde. Ils feront ainsi de nombreux constats et prendront conscience de bon nombre de dérives : l’horreur de la monétisation universelle (“Les petits singes de ton espèce sont très recherchés. La pureté de leur cœur se négocie au prix fort sur le marché. Il se murmure que seul un cœur pur peut permettre aux hommes d’accéder au plus précieux des privilèges.”), la mise à mort des pays paisibles et de la douceur de vivre par le ciment et par “la morgue du temps qui passe”, la destruction consentie de l’humain (“des publicités pour une nouvelle machine qui rendra l’homme encore plus obsolète”), l’exclusion implacable des moins nantis par “la cruauté gratuite et péremptoire des hommes”, le règne absolu de la marchandise (“un enfer d’inutilité tel que même le diable refuserait d’y laisser promener le démon le moins cher à son cœur.”), la manie de tout frelater (jusqu’à la poésie elle-même, en la mettant en cuve avant d’y ajouter des bulles, de la couleur et du sucre artificiel) et l’avantage d’avoir avec soi un brin d’épicurisme (“Moi, vois-tu, je suis pauvre, mais je ne fais que des repas de seigneur.”)

Malgré ses treize chapitres, avec cent-dix-neuf pages aérées, cet « Alphonse et le songe premier » apparaît plus de la taille d’une novella que d’un roman. Il se lit donc facilement, mais son propos est à la fois riche et multiple. Entre récit pour enfants et conte philosophique pour adultes, avec un brin de poésie, un brin de fantastique, et un brin de science-fiction dystopique, « Alphonse et le songe premier » est en définitive une belle fable humaniste où, à travers les regards et sensations d’un jeune singe, d’une grive, d’une plante et de quelques humains empathiques, la nature d’une humanité elle aussi à la recherche du songe premier (mais sans doute par des moyens qui ne sont pas les bons) apparaît sans fard, avec ses paradoxes et ses contradictions.


Titre : Alphonse et le songe premier
Auteur : Othman Ihraï
Couverture : Marjorie Frigeri
Illustrations intérieures : Romane et Louise Ihraï
Éditeur : Fine pluie
Collection : Tachawit
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 119
Format (en cm) : 15 x 21
Dépôt légal : juin 2025
ISBN : 9789920236003
Prix : 20 €

« Outsphere » de Guy-Roger Duvert dans Actualitté

Outsphere ou l’impossible seconde genèse

Sous les atours spectaculaires d’un planet opera haletant, Outsphere de Guy-Roger Duvert met en scène la fuite d’une humanité condamnée, contrainte d’abandonner la Terre pour fonder une colonie sur Eden, planète lointaine et en apparence hospitalière. Autour d’une expédition militaire et scientifique chargée d’assurer la survie de l’espèce, le roman déploie une fresque foisonnante où s’entrecroisent luttes de pouvoir, conflits idéologiques et rencontres avec des formes de vie autochtones.

Mais Outsphere interroge moins la conquête de l’espace que la persistance des fractures humaines. Roman de l’après-Terre, il scrute, avec une âpreté parfois implacable, ce que l’homme transporte toujours avec lui : ses peurs, ses dogmes, ses rêves d’absolu – et sa propension à confondre salut et domination.

À ce titre, la fiction dialogue subtilement avec un monde contemporain où la tentation du recommencement se heurte sans cesse au retour brutal des logiques impériales, qu’elles s’expriment dans la guerre menée par Vladimir Poutine en Ukraine ou dans les projets de réappropriation territoriale assumés par Donald Trump, notamment autour du Groenland.

Quitter la Terre, emporter le monde

Dès les premières pages, Outsphere se situe dans la grande tradition des récits d’exil cosmique, de La Planète des singes à Stanisław Lem. Mais ici, l’exil n’a rien d’un choix héroïque : il est la conséquence d’un effondrement.

« Les civils étaient dangereux, il le savait. Dangereux pour eux-mêmes. Ils l’avaient prouvé sur Terre en réunissant toutes les conditions de leur autodestruction. »

Cette phrase, d’une sécheresse quasi hobbesienne, condense l’un des nerfs du roman : la fuite n’absout rien. Eden n’est pas un recommencement virginal, mais une survivance – une humanité transplantée, lestée de ses scories. La science-fiction rejoint ici une intuition familière de l’histoire : les sociétés ne changent pas de logiciel moral lorsqu’elles changent de territoire, comme le rappellent aujourd’hui les conflits de souveraineté et les guerres d’annexion.

La planète verte, auréolée d’une lumière « jaune, presque dorée », n’est qu’un miroir déformant. Comme chez Conrad, le voyage géographique se transforme en descente morale. Eden, loin du paradis biblique, s’apparente à un purgatoire luxuriant, indocile, foncièrement rétif à toute appropriation.

Coloniser, c’est déjà faire la guerre

La colonisation, chez Duvert, n’est jamais neutre. Elle est immédiatement pensée en termes de menace, de sécurisation, de rapport de force.

« Qu’est-ce qui représente surtout un danger pour la colonie ? » interroge un officier avant de conclure sans détour : « considérez-vous en guerre, Colonel ».

Cette militarisation réflexe rappelle les analyses de Carl Schmitt : nommer l’ennemi, c’est déjà instituer le politique. Outsphere met ainsi en lumière une mécanique que l’on retrouve, presque à l’identique, dans les justifications contemporaines de la guerre, qu’il s’agisse de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine ou de la rhétorique sécuritaire qui accompagne les projets de contrôle territorial.

La rencontre avec les Edéniens – êtres autochtones, intelligents, technologiquement inférieurs – rejoue la vieille fable coloniale.

« Lorsque deux espèces se rencontrent, la plus développée tente d’assimiler l’autre… Sinon, elle décide de l’éliminer. »

Cette sentence, glaçante de lucidité, fait écho autant à l’histoire impériale qu’aux dystopies modernes. Eden n’est alors rien d’autre qu’un théâtre de projection des violences anciennes, un sol neuf pour des gestes archaïques, où la domination se pare du vocabulaire de la nécessité – comme lorsque certains territoires sont décrits, hier comme aujourd’hui, non comme des nations, mais comme des espaces stratégiques à intégrer ou à sécuriser, du Groenland aux marges orientales de l’Europe.

Transhumanisme : la tentation de l’harmonie

L’irruption du vaisseau Utopia bouleverse l’équilibre déjà précaire. Les Atlantes – humains génétiquement modifiés, synchronisés, collectivistes – incarnent une promesse autant qu’une inquiétude. Ils semblent avoir aboli le conflit intérieur, ce « royaume divisé » que Pascal plaçait au cœur de l’homme. Leur modèle repose sur une harmonie fabriquée, sur l’idée que la technique peut résoudre les dissonances humaines là où la morale et la politique ont échoué.

« Il s’agissait d’une expérience nouvelle… d’avoir réponse à toutes ses questions, tout en ayant la garantie d’obtenir des informations sincères. »

Cette phrase, presque euphorique, dit la séduction d’un monde sans mensonge ni friction, où la transparence serait enfin totale. Elle fait écho, de manière troublante, à certaines utopies contemporaines qui lient étroitement salut collectif, dépassement biologique et projection spatiale.

Le cosmisme russe – cette tradition philosophique et quasi mystique remise en lumière par Michel Eltchaninoff – irrigue ainsi une part de l’imaginaire du pouvoir en Russie, et Vladimir Poutine lui-même n’a jamais caché son intérêt pour les figures fondatrices de ce courant, de Nikolaï Fiodorov à Konstantin Tsiolkovski, qui voyaient dans la science le moyen d’atteindre l’immortalité, la résurrection des morts et la conquête de nouveaux mondes.

Chez Duvert comme dans cette tradition cosmiste, le transhumanisme n’est pas seulement un progrès technique : il est une réponse métaphysique à la finitude, un refus du chaos et de la mort, une tentative d’ordonner l’humanité par la fusion des consciences ou des destins. Mais Outsphere n’idéalise jamais totalement cette humanité augmentée. L’unité a un prix, et la synchronisation flirte avec l’effacement du sujet. Derrière la promesse d’harmonie se profile une autre forme de contrainte, plus douce, plus rationnelle, mais tout aussi radicale.

Ainsi se rejoue, sur le sol d’Eden, l’antique débat entre liberté et sécurité, individu et collectif, pluralité et salut universel. La question n’est pas tant de savoir quelle humanité l’emportera, mais jusqu’où l’homme est prêt à aller – biologiquement, spirituellement, politiquement – pour ne plus avoir à supporter sa propre division.

Le pouvoir, cette ivresse ancienne

Le roman excelle lorsqu’il ausculte les mécanismes de l’autorité. « Le pouvoir corrompait » – vérité triviale, mais que Duvert incarne dans des trajectoires concrètes, familiales, presque intimes. Le politique n’est jamais abstrait : il se niche dans les filiations, les renoncements, les compromis successifs qui transforment l’exception en norme.

À la manière d’Orwell ou d’Arendt, Outsphere montre que le mal n’est pas toujours spectaculaire ; il est souvent procédural, rationnel, administré. Le soldat n’est pas cruel par goût, mais par cohérence idéologique.

« Un soldat ça ne perd pas, ça meurt » – formule lapidaire, presque stoïcienne, mais terriblement révélatrice d’un monde où l’obéissance est une valeur cardinale, de la fiction aux conflits bien réels.

Une science-fiction du soupçon

Roman foisonnant, parfois vertigineux par la profusion de personnages et de points de vue, Outsphere assume sa densité comme une nécessité. Il se lit « comme on regarde un film », certes, mais un film qui laisserait derrière lui un sillage d’interrogations durables.

Sous les orages magnétiques, les épidémies et les combats, c’est une anthropologie inquiète qui se déploie. Qu’est-ce que l’humanité lorsque ses repères s’effondrent ? Que reste-t-il quand même le souvenir d’« un vrai œuf, avec sa coquille » devient une relique dérisoire ? Autant de détails concrets qui ancrent la fresque cosmique dans une nostalgie profondément terrestre.

Une trajectoire singulière

On aurait tort de dissocier la force d’Outsphere du parcours singulier de son auteur. Guy-Roger Duvert appartient à cette génération d’écrivains pour qui la science-fiction n’est pas un refuge, mais un lieu de synthèse. Formé dans les institutions les plus emblématiques de l’excellence française (Sciences Po et l’ESSEC), il a longtemps évolué dans des univers réputés étrangers à la création littéraire, avant de faire le choix – rare, risqué – de tout quitter pour se consacrer à l’écriture et à la musique, aux États-Unis. Ce déplacement biographique n’est pas anodin : il éclaire la manière dont Outsphere pense l’exil, la rupture et la reconstruction.

Le succès rencontré par la saga, notamment dans le cadre de l’autoédition, tient de la prouesse. Parvenu à se hisser au top parmi les références contemporaines de la science-fiction, y compris sur des plateformes dominées par les grands noms du genre, Outsphere incarne une réussite atypique : celle d’une œuvre exigeante, indépendante, qui trouve son public sans renoncer à sa complexité. Cette reconnaissance tardive mais solide confère au roman une aura particulière : celle d’une fiction née en marge, mais profondément connectée aux inquiétudes de son temps, nourrie par une Amérique traversée de fractures idéologiques, où la question du vivre-ensemble et de l’organisation de la cité n’a rien d’abstrait.

Eden n’absout rien

Outsphere ne promet pas de réponse définitive. Il propose mieux : un champ de tension, une expérience de pensée incarnée, une fable sévère sur notre incapacité à nous défaire de nous-mêmes.

À l’image de cette phrase crépusculaire : « Il est plus facile de déplacer un fleuve que de changer son comportement. »

Roman de science-fiction, certes – mais surtout roman moral, Outsphere rappelle que l’espace ne sauvera pas l’homme de l’homme. Et qu’aucune planète, fût-elle nommée Eden, ne saurait laver les fautes originelles sans un profond, et douloureux, examen de conscience – pas plus que les promesses de conquête ou de restauration impériale ne sauraient absoudre les violences commises au nom de l’Histoire.

Par Yves-Alexandre Julien

Critique Babelio 3 d’Alphonse

Critique de Osito

Osito
10 février 2026
Alphonse est un être de la forêt, au caractère doux et rêveur. Un petit singe aimé de sa mère et de ses amis. Un jour, il est surpris dans sa félicité enfantine par l’irruption de l’âge de raison, qui lui vole le dixième de son âme. Commence alors un voyage initiatique et poétique, pour Alphonse et pour ses deux amis, Philomèle la Grive musicienne, et Eyquem, la fleur d’Elis. Les voici partis à la recherche du songe premier, que la forêt a envoyé dans le monde des hommes pour qu’il y estompe le chaos et y pourfende la laideur. Dans le monde des hommes et la Métronimique, rien n’est simple et beau, tout peut advenir, le pire surtout, et tout est gris, d’un gris métallique, menaçant et infiniment triste.
Le texte charme et bouleverse, il enchante tout en faisant réfléchir. Les personnages sont attachants, le style poétique, l’ambiance doucement onirique. On se surprend à craindre pour Alphonse et Philomèle, pour la candeur, pour la beauté, pour le chant des oiseaux et les nuages folâtres. Nos aventuriers sortiront-ils vivants et forts des épreuves qu’il faudra affronter? Echapperont-ils, corps et âmes, à un monde étranger à la belle nature, à un monde qui semble s’être voué à la violence et à la cupidité? Heureusement, ils font de belles rencontres, qui tout en illustrant les erreurs de l’homme (ou sa nature perverse et destructrice) confèrent à la quête d »Alphonse quelques moments de joie, l’expérience du mystère, le levier du dépassement..
Je remercie les éditions Fine Pluie qui m’ont donné la précieuse occasion de cheminer avec Alphonse. Merci également aux opérations Masse Critique, grâce auxquelles nous lisons souvent hors de nos sentiers battus, découvrant des auteurs et des livres que nous ne serions pas allés chercher sur les rayonnages des libraires. 

Nathan Juste a écrit « une fresque qui alerte » (« Le cauchemar américain » dans Actualitté)

Le Cauchemar américain ou L’affrontement de somnambules : l’Amérique au miroir de ses fractures

De l’hiver 2014 au 6 janvier 2021, Nathan Juste scrute la démocratie américaine non pas depuis l’abstraction des institutions, mais à hauteur d’hommes et de femmes happés par ses fractures. Son roman, à la fois intime et politique, expose les tensions d’une époque où l’Histoire n’épargne ni l’intime ni le familier.

Une fresque familiale dans l’Histoire

Le roman s’ouvre sur les premières années de l’adolescence de Richie, à l’hiver 2014. La trame familiale, dense et parfois silencieuse, accompagne les transformations politiques de l’Amérique. Richie et sa famille — Tim, Jenny, Kyle — sont des figures de l’Amérique ordinaire, mais dont les choix et les silences résonnent dans la tempête politique. Dès les premières pages, Nathan Juste installe la psyché de ses personnages comme prisme de l’Histoire, où les inquiétudes privées se superposent aux crises publiques.

Jenny, mère attentive et silencieuse, incarne cette protection immuable, « comme de savoir que le soleil se lèverait demain ou que la pierre jetée retomberait au sol ». Ces phrases, répétées tout au long du roman, soulignent la constance de l’amour familial face au chaos extérieur, et contrastent avec la violence idéologique qui s’infiltre progressivement dans la société américaine.

Le temps éclaté et la polyphonie narrative

Nathan Juste adopte une construction éclatée, où le récit se déploie par fragments, souvent polyphoniques. Les trajectoires de Richie, Kyle, John et Alicia s’entrelacent avec les événements historiques : élections de 2016, radicalisation de certaines franges du conservatisme américain, jusqu’aux émeutes du 6 janvier 2021.

Cette technique rappelle le Don DeLillo de Falling Man, où la catastrophe se lit à travers les corps et les psychés désorientés, ou Jonathan Littell dans Les Bienveillantes, par l’obsession à examiner ce qui devient possible dans l’Histoire. Chaque fragment — SMS laconiques, bouteilles de bourbon, écrans de télévision — est une cellule de narration, où la politique devient atmosphère et la violence, intime.

Le trumpisme comme système de dispositions

Richie et Kyle sont témoins d’un pays où le conservatisme s’est dissous dans une guerre culturelle permanente. Les mots « wokisme », « cancel culture », « antifascisme » sont des incantations sans substance.

L’un des passages les plus saisissants met en scène Kyle face aux images du Capitole : « Il releva laborieusement la tête et porta son verre à ses lèvres. La télé affichait une photo satellite de Washington sur laquelle deux cercles clignotaient en bleu pour indiquer les emplacements où de faux explosifs avaient été retrouvés. »

Nathan Juste transpose ici les analyses de Pierre Bourdieu sur les dispositions, celles de Yascha Mounk sur la démocratie libérale, et Timothy Snyder sur la fabrication du mensonge politique, sans jamais théoriser : il montre la société, ses réflexes, ses obsessions, et la manière dont l’idéologie s’incarne dans le quotidien.

La violence domestique et morale

La mort de John, retrouvée après avoir participé aux événements du 6 janvier, illustre la coalescence du politique et de l’intime. Alicia, bouleversée, se reproche de n’avoir pas agi : « Elle aurait dû l’appeler, prendre des nouvelles. Elle lui aurait dit de ne pas y aller. Mais qu’est-ce qu’il était allé foutre là-bas ? »

Kyle, quant à lui, sombre dans le désespoir : « Il retourna s’asseoir et plaça le canon dans sa bouche. » Nathan Juste ne moralise pas ; il expose le vertige de personnages confrontés à l’injustice, rappelant les réflexions de Frantz Fanon sur la violence comme réponse à l’injustice, et d’Albert Camus dans L’Homme révolté, où toute violence pose une limite morale infranchissable.

Une écriture clinique et sobre

Le style de l’auteur frappe par sa sobriété. Chaque phrase est fonctionnelle, chaque geste méticuleusement décrit. La tragédie naît de détails simples : un dernier message, un écran éteint, une bouteille de bourbon. Dans ce registre, Nathan Juste rappelle Joan Didion lorsqu’elle disséquait l’Amérique en état de délitement moral.

Par exemple, Richie écrit : « Je pars pour un moment. Je t’aime maman. Rien n’est de ta faute. » La banalité apparente de ces mots condense toute la gravité de l’Histoire, transformant le quotidien en théâtre de la catastrophe.

Une fresque historique et contemporaine

L’épilogue montre la continuité des fractures démocratiques. Les inculpations après le 6 janvier, les carrières poursuivies, l’impunité partielle, tout révèle une société où l’Histoire bégaie. Même les événements du Brésil en 2023 sont mentionnés, confirmant l’exportation mondiale des crises démocratiques. Le roman dialogue ainsi avec Enzo Traverso et sa réflexion sur la mélancolie de gauche et l’impossibilité de clore les conflits contemporains.

Le Cauchemar américain ou L’affrontement de somnambules n’est pas un roman à thèse. Il oblige le lecteur à regarder le réel, à travers les psychés de ceux qui subissent la violence des systèmes et des idéologies. Nathan Juste écrit sur l’Amérique, mais aussi sur la vulnérabilité universelle des démocraties et sur la fragilité des hommes confrontés à la manipulation et à l’injustice.

Chaque passage, chaque dialogue, chaque fragment est un miroir de notre époque, révélant ce que le politique fait à l’intime et ce que l’intime endure du politique. La littérature de Nathan Juste ne console pas : elle instruit, alerte, et laisse au lecteur la responsabilité de vivre avec ce qu’il a vu.