Du fondateur de https://conscience-universelle.com Michael Host du site https://conscience-universelle.com livre sa critique des « Voeux flottents » de Marie B. Lévy
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Le songe premier ou l’enfance comme dernier territoire de libertéConte poétique illustré par deux enfants, méditation philosophique sur l’imagination, fable politique sur la dépossession du sensible, Alphonse et le songe premier d’Othman Ihraï appartient à cette lignée rare de livres qui semblent simples parce qu’ils sont profonds, et lumineux parce qu’ils sont graves. Sous les traits d’un petit singe poète, c’est toute une conception du monde qui se joue : celle d’un refus obstiné de l’aliénation moderne et d’une fidélité radicale à l’enfance du regard.

Othman Ihraï est poète et musicien, installé à Auray, dans le Morbihan. Né à Casablanca en 1982, il s’installe à Nice en 2000 pour y mener des études de droit, avant de rejoindre la Bretagne en 2018 « pour retrouver l’océan qui a bercé ses nuits d’enfants ».
Il publie cette même année Demain n’existe pas, recueil de poèmes illustré par Mehdi Maiez, suivi de Nocturnes Arabesques (2023), illustré par Fabienne Léon.
Entre 2021 et 2023, il signe la trilogie romanesque Algorythme, satire du monde contemporain où l’absurde côtoie le sarcasme, revendiquant explicitement une filiation avec Fabcaro, John Kennedy Toole et l’héritage dialogué de Michel Audiard.
Mais Alphonse et le songe premier, publié en 2025 aux éditions Fine Pluie, marque un tournant. Le livre est illustré par ses deux filles, Romane (10 ans) et Louise (7 ans).
Othman Ihraï le dit lui-même : « J’ai toujours été très touché par leurs dessins et ceux des enfants de manière générale. Quelle qu’en soit la qualité, ils sont empreints d’une fragilité poétique, d’une naïveté touchante qui m’évoque le son d’une douce mélodie. »
Le projet est intégralement familial : écrit par le père, illustré par les filles, mis en page par l’épouse, édité par une maison cofondée avec sa mère. Cette genèse n’est pas anecdotique : elle est le cœur même du livre.
Alphonse est « un petit singe poète qui vient d’atteindre l’âge de raison ». Avec le temps, « le dixième de son âme s’est évaporé », celui qui lui permettait de « parler aux astres et de tutoyer l’éternité ».
Cette idée rappelle immédiatement Novalis (Friedrich von Hardenberg, 1772-1801), poète et philosophe allemand du premier romantisme, pour qui « le monde doit être romantisé », c’est-à-dire rendu à son mystère. Novalis pensait que la poésie et le rêve sont des moyens d’accéder à la vérité et que le monde moderne avait perdu son sacré. Sa phrase célèbre signifie qu’il faut retrouver le mystère derrière l’utilité et voir l’infini dans le quotidien.
Dans Alphonse, le petit singe est incontestablement novalisien : il refuse le monde désenchanté, cherche le songe premier et incarne l’imagination comme une vérité indémontrable, fidèle à l’héritage de Novalis.
Alphonse et le songe intérieur rappelle également Walter Benjamin, qui écrit dans Enfance berlinoise, que l’expérience enfantine est un rapport au monde non encore colonisé par l’utilité.
Refusant cette perte, Alphonse part à la recherche du songe premier, « la mère de toutes les muses », dans une ville où « les hommes se forcent à être malheureux, parce qu’ils ne savent pas faire autrement ».
Le conte rejoint ici la tradition des récits initiatiques : de Candide de Voltaire au Petit Prince de Saint-Exupery , de La Conférence des oiseaux d’Attâr aux fables de La Fontaine, où l’animal dit ce que l’homme n’ose plus penser.
La ville d’Alphonse et le songe premier est dominée par le Métronomique, machine symbolique qui cadence les existences. Le temps n’y est plus vécu, il est compté.
On songe à Hartmut Rosa et à sa Critique sociale de l’accélération, ou encore à Max Weber, lorsqu’il évoque la « cage d’acier » de la rationalité instrumentale.
Les « hommes vêtus de noir », automates de l’ordre, incarnent cette société de contrôle où la fête elle-même apparaît réglementée, filtrée, conditionnelle. Le carnaval – espace bakhtinien par excellence (Mikhaïl Bakhtine, 1895-1975, philosophe et théoricien russe de la littérature ; cf. L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et à la Renaissance) – n’est toléré qu’à condition d’être surveillé.
Bakhtine y montre un carnaval qui n’est pas seulement une fête , c’est en premier lieu un moment de subversion où les hiérarchies s’inversent, où les puissants sont ridiculisés, où le corps, le rire et l’excès reprennent leurs droits, où le monde officiel est suspendu .
Cela signifie qu’il mélange sérieux et grotesque, efface momentanément les classes sociales et laisse triompher le vivant sur la norme.
Dans Alphonse, le carnaval, Félix le squelette dansant, la foule débordante et les hommes vêtus de noir dissous dans la liesse sont profondément et explicitement de fait bakhtiniens car l’ordre mécanique des grandes personnes s’effondre et la vie reprend le dessus.
Figure inoubliable du livre, Félix – « un squelette avec un trou dans ses chaussettes » – surgit comme un héritier direct des danses macabres médiévales et de François Villon, pour qui la mort n’est jamais séparée de la farce.
Mais Félix est aussi un personnage profondément philosophique. Il rappelle à Alphonse : « Rêver, ce n’est pas perdre son temps, mais en faire bon usage. » On est pas loin de la réflexion de Gaston Bachelard, pour qui l’imagination n’est pas un luxe, mais une fonction vitale de l’esprit, une « puissance de dépassement ».
Contre l’art sans âme : machines, automates et illusion du progrès. Le moment le plus sombre du livre survient lorsque les grandes personnes tentent de fabriquer l’émotion. Le chant du singe automate et de l’ange du Métronomique échoue : « Musique sans souffle, rêverie sans imagination, art sans âme, sans joie ni chagrin. »
Difficile de ne pas entendre ici une critique radicale de l’illusion technicienne, telle que formulée par Jacques Ellul, pour qui la technique finit toujours par se substituer à la vie qu’elle prétend servir.
La fin du livre n’est ni un retour naïf, ni une fuite. Alphonse revient transformé. Son cœur a changé. Il a aimé, souffert, compris. Il a grandi.
« Ce n’est pas tout à fait le même cœur qu’avant. C’est un cœur d’adulte. »
Mais un adulte qui n’a pas trahi l’enfant. Cette tension rappelle Rainer Maria Rilke, dans Lettres à un jeune poète, lorsqu’il écrit que la maturité consiste à « redevenir enfant, consciemment ».
Alphonse et le songe premier n’est pas un livre clos. Son adaptation en spectacle musical et théâtral est en cours, portée par Afrasonic y El Globish Poetry Orchestra, trio fondé par Othman Ihraï avec Manu Cacerès et Gregory Lampis.
Le projet mêle poésie, musique, théâtre et vidéo, dans une continuité évidente avec l’univers du conte. Comme le groupe lui-même, cette œuvre se tient « au carrefour d’identités multiples », mêlant rumba, pop, dub, électrochill et chanson française.
Voici la part irréductible du rêve : Alphonse et le songe premier peut être lu comme un conte pour enfants.
Il peut aussi être lu comme une fable philosophique, une critique du monde moderne, un manifeste poétique contre la dépossession du sensible.
Mais surtout, c’est un livre né d’un geste d’amour, et qui rappelle, avec une douceur obstinée, cette vérité simple et redoutable :
La vérité poétique est indémontrable. Et c’est précisément pour cela qu’elle est indispensable.
Alphonse est un singe poète vivant dans une forêt enchantée. Mais sa mère lui annonce que désormais, ce n’est plus un enfant. Il est temps pour lui de se rendre dans le monde des hommes. Accompagné de Philomèle son amie la grive et d’Eyquem, la fleur d’Elis, le voilà parti pour 3 jours de marche. Arrivés à destination, quelle déception ! Ici, tout est gris, les hommes semblent ne regarder qu’un écran lumineux. Ils s’évitent, ne voient pas ce qui les entoure.
Au fil du temps, les amis rencontrent cependant des personnages attachants tels qu’Horace tout droit venu de Maurétanie. Chez lui aussi la nature a disparu sous le béton. Prosper, une drôle de personne travaillant dans un magasin de déguisements, Félix un squelette à la chaussette trouée… et bien d’autres encore ! Et puis il y a l’ange métronomique, apparu comme une hallucination sur l’autre quai du métro, face à lui. Ce visage, cette silhouette, il ne pourra les effacer de son esprit.
Comme toute histoire, il y a une fin. Alphonse doit retourner parmi les siens.
Un bien joli conte où ce singe, personnage principal, nous ouvre les yeux sur notre monde, une vie souvent bien fade, sans saveur. Un recueil pour adolescents et/ou adultes, des illustrations candides à chaque chapitre.
Je remercie Babelio pour m’avoir sélectionnée ainsi que les Éditions Fine Pluie qui ont la gentillesse de m’attribuer ce roman.
Caroline Gutmann évoque « Après la Shoah » d’Emmanuelle Friedmann lors de son émission du 3 février sur RCJ

Léa Moscona invite Marianne Vourch sur Radio J
A revoir ici :
Lise Gutmann invite Emmanuelle Friedmann sur Radio J pour « Après la Shoah »
Ce que savent les arbres : doute, science et survivanceLe roman Les vœux Flottants de Marie B.Levy s’ouvre sur une disparition brutale : celle de Myron, biologiste engagé dans des recherches sensibles, dont l’avion s’abîme en mer alors qu’il rentre d’un déplacement professionnel.
Sa femme Anne, décoratrice installée dans le Sud de la France, se retrouve seule face à une succession d’anomalies – documents manquants, messages énigmatiques, silences institutionnels – qui fissurent la version officielle de l’accident. À mesure que le récit circule entre la Provence, la Grèce et le Japon, les rencontres et les signes accumulés déplacent l’enquête vers une zone incertaine, où le rationnel, l’intuition et la mémoire entrent en tension, jusqu’à faire émerger un dilemme central : faut-il révéler ce que l’on pressent, ou préserver ce qui doit rester enfoui ?
Dans cet ouvrage, Marie B. Lévy ne construit pas un simple récit de disparition, mais une réflexion romanesque sur la conscience, la responsabilité et la limite. À travers une intrigue où l’enquête progresse moins par preuves que par fissures, le roman interroge ce que le vivant — humain, végétal, symbolique — conserve, transmet ou refuse de livrer. Entre Provence et Japon, biologie contemporaine et rituels anciens, le texte s’inscrit dans une tradition du doute, là où la littérature est un lieu d’examen moral.
La disparition de Myron Schtoulsky lors d’un accident aérien au large de Corfou pourrait appeler un schéma narratif classique : enquête, révélations, résolution. Or Les Vœux flottants prend un chemin inverse. L’événement fondateur ne cesse d’être remis en question, non par l’accumulation de preuves, mais par la persistance d’un doute intime, né d’un rêve : « on m’a tué » (p. 89).
Ce rêve agit comme un noyau instable autour duquel le récit s’organise. Il ne relève ni du pur fantastique ni de la simple hallucination traumatique. À la manière des romans de Patrick Modiano ou de certains textes tardifs de Henry James, la vérité ne se situe jamais dans les faits eux-mêmes, mais dans l’impossibilité de les stabiliser. Anne le reconnaît : « Toutes les options que j’imagine me perturbent » (p. 89). Le roman se déploie ainsi comme une épistémologie du doute, où l’enquête se mue en introspection.
L’érable du Japon, offert par Ota, constitue le véritable centre symbolique du roman. Unique arbre du jardin, il est le lieu où Myron suspendait ses vœux, formulés sous forme de questions : « Suis-je allé trop loin ? », « Dois-je arrêter ou continuer ? » Contrairement aux arbres oraculaires des mythes antiques, celui-ci ne délivre aucune réponse explicite.
Cette fonction rappelle les conceptions japonaises du rapport au vivant, où la nature n’est ni décor ni simple métaphore, mais réservoir de présence. On pense aux récits de Kawabata (Le Maître ou le tournoi de go) ou à certaines nouvelles de Tanizaki, où le silence et l’effacement portent autant de sens que la parole. L’arbre n’explique pas : il renvoie. Sa maladie, interprétable aussi bien comme phénomène naturel que comme signe, radicalise cette ambiguïté.
Le travail de Myron sur le cancer du pancréas inscrit le roman dans un débat éminemment contemporain : celui des limites de la recherche scientifique. La question qui traverse les vœux — « suis-je allé trop loin ? » — fonctionne comme une variation moderne d’un questionnement ancien, que l’on retrouve aussi bien chez Goethe (Faust) que dans les dystopies scientifiques du XXᵉ siècle.
Le personnage de Link, directeur de laboratoire, incarne une rationalité stratégique, attentive aux résultats et à leur valorisation : « Link guette toutes les avancées médicales sur le cancer du pancréas » (p. 273). Mais le roman se garde de toute caricature. Il ne condamne pas la science ; il interroge la dissociation possible entre progrès technique et responsabilité morale. En cela, Les Vœux flottants rejoint une tradition critique où la science apparaît comme un espace de dilemme plutôt que de salut.
Rêve, vision et déréalisation
La longue séquence onirique sous-marine (p. 28-29) constitue l’un des sommets stylistiques du roman. Le temps y est suspendu, les corps figés, le monde immobilisé dans une sorte d’éternité provisoire. Cette scène évoque autant les descentes aux enfers antiques que certaines visions de Solaris de Stanisław Lem, où la perception humaine se heurte à ce qu’elle ne peut pleinement comprendre.
Anne y découvre le corps de son mari, puis ses yeux qui s’ouvrent, brûlants. Cette vision ne produit aucune certitude durable ; elle fracture au contraire la frontière entre réalité et illusion. Plus tard, Anne constate elle-même : « Une part de moi a déconnecté » (p. 169). Le roman explore ainsi la fragilité psychique du deuil sans jamais la réduire à une pathologie explicative.
La fin du roman refuse toute résolution spectaculaire. Les travaux de Myron ont disparu ; peut-être réapparaîtront-ils. Anne, quant à elle, choisit une forme de retrait : « Moi je ne guette plus rien et attends que ma vie redevienne comme avant » (p. 273). Pourtant, « le goût du bonheur n’y est plus » (p. 273).
Ce choix — dévoiler ou protéger — demeure suspendu. Il confère au roman une dimension profondément éthique : savoir n’est pas toujours agir, et comprendre n’est pas toujours réparer. À l’image des vœux emportés par le vent, Les Vœux flottants accepte de laisser ses questions ouvertes.
Par son écriture tendue, son usage maîtrisé du symbole et son refus de la clôture explicative, Les Vœux flottants s’inscrit dans une littérature du seuil — entre science et spiritualité, raison et intuition, enquête et méditation. Marie B. Lévy y propose moins une réponse qu’un espace de réflexion, où le lecteur est invité non à résoudre une énigme, mais à éprouver la persistance du doute comme condition même de la conscience humaine.