Jean-Jacques Dayries dans Tropical magazine (2026)

Jean-Jacques Dayries dans Tropical magazine (2026)

Saint-Barthélemy,
une de nos plus belles escales !

Texte : Michèle Dayries – Photos : Jean-Jacques Dayries – Traduction : Ellen Lampert-Gréaux

C’est une de nos plus belles escales ! L’exclamation de Michèle et Jean-Jacques, en 2008, au moment de mouiller leur voilier Whisper à Saint-Barthélemy. Pourtant, ils ont connu beaucoup d’îles magiques : Scilly, Sarq, Minquiers, Lipari, Petites Cyclades, Delos, Polynésie…

Sur l’Atlantique

Suivre le sillage de Nelson des deux côtés de l’Atlantique, de Plymouth à Antigua, de Trafalgar à la Sardaigne. Refaire la traversée de Colomb à son premier voyage depuis l’île de la Gomera jusqu’aux Antilles. Lire l’Odyssée à Ithaque. Visiter le monastère de Jean l’évangéliste à Patmos. Rêver à la Venus de Cnide. Voir les guerriers francs prendre Monemvasia… Tant de souvenirs attachants. De belles soirées au mouillage. Sous les étoiles, quand le vent s’est calmé et que la nuit est douce.

Les escales sont la récompense des navigateurs. L’occasion de découvertes délicieuses : chakchouka d’Izmir, langoustes de Skyros, poutargue de thon de San Pietro, espadon, cannoli et cassates de Sicile, ensaïmada et sobresada des Baléares, horchata de chufa et granizado de limon à Alicante, bellota et tommes de brebis et de chèvre à Séville, vanille de Tahaa, vins pied-de-franc à Madère… A Saint-Barthélemy, chaudrée de poissons de roche, colombo de cabri, sorbet préparé avec un corossol du jardin cueilli le matin même…

Les escales ce sont les rencontres. Une bergère au coin d’un champ à Iraklia. Des armateurs grecs à Chios, leur patrie d’origine. La fête de Pâques à Kythnos avec la population rassemblée dans la petite chapelle. Un couple de Levantins à Téos. Un agriculteur à Huahine. Un autre en Guadeloupe, à échanger des plans de caféier. Un pêcheur de langoustes à Bonifacio. Un pêcheur de bars à Aurigny. Les opérateurs d’une grande madrague en Tunisie…

Notre caillou permet des rencontres magnifiques. Comme ce matin de janvier avec Linus Roth, le virtuose allemand, et son Stradivarius de 1703, le « Dancla ». On ne touche pas les vernis qui ont trois siècles sans précautions.

Michèle et Jean-Jacques Dayries en compagnie de Linus Roth et son magnifique et précieux Stradivarius.

Car, un jour, l’escale est devenue la destination. C’est Ici, à Saint-Barthélemy, qu’ils se sont installés il y a plus de quinze ans et qu’ils ont poursuivi leurs activités depuis leur maison entre Colombier et Corossol. Merveille de l’internet et des téléconférences, quand la seule contrainte à gérer est celle du décalage horaire !

Sur l’image, vous ne pouvez pas reconnaître la magistrate et le banquier d’affaires devenu chef d’entreprise, administrateur de sociétés et finalement romancier. Pourtant, c’est le privilège de Saint-Barthélemy. Accueillir au 16ème siècle les émigrés de l’ouest de la France comme aujourd’hui les voileux et les familles aisées et non conformistes, américaines comme européennes. Les artistes en devenir aussi bien que confirmés.

Jean-Jacques a imaginé ici, à Saint-Barthélemy, un projet littéraire : une série de romans qui décrivent des situations réalistes et des métiers d’aujourd’hui, avec des intrigues palpitantes. On a la chance d’entrer dans des univers habituellement interdits. « Du vécu ! » disent les lecteurs. Les héros sont positifs et courageux. Trois romans publiés depuis 2023 : « Jungle en multinationale » décrit la lutte pour le pouvoir des actionnaires d’un groupe hôtelier ; « Un être libre » est le voyage d’un entrepreneur, inspiré par un conte de Diderot ; « Quatuor » est la rencontre d’un concertiste, d’une économiste et de deux journalistes aux ambitions contradictoires.

Je dois vous dire comment Jean-Jacques a créé son dernier roman. C’était un matin au mouillage dans une crique déserte. A l’aube. Le soleil venait d’apparaître. L’air était doux. Une petite brise de création du monde. Il a pensé : tout cette merveille pourrait disparaître en un instant. Une météorite. La folie d’un dictateur malade qui joue avec des armes. La beauté transformée en chaos de fin du monde. A partir de cette idée est né le roman « Elektra, ce météore… » publié par les « Editions La route de la soie » fin 2026.

Elektra est l’héritière d’un groupe d’armement maritime grec dont les porte-conteneurs et les cargos sillonnent les routes du monde. Elle est libre et ravissante. Capricieuse et décidée. Pour venger son père, victime d’un armement concurrent, elle finance des hackers russes qui s’emploient à infecter les logiciels de navigation des flottes concurrentes. Les navires sont immobilisés par les assureurs. Nombre d’usines et de commerces sont à l’arrêt. Une catastrophe. Le même drame qu’on avait connu il y a quelque temps, alors que la chute d’une météorite inconnue et massive était annoncée. La même panique. Une crise économique identique. A la fin, on en réchappe. Mais la vie ne sera plus la même. « Elektra, ce météore… » était écrit avant l’attaque américaine au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz…

Avant ces quatre romans, un recueil illustré publié en français et en anglais : « Petits contes philosophiques de Saint-Barthélemy ». Une évocation pleine d’humour à propos de notre vie dans l’île et de son histoire (tous ces livres sont disponibles à « La case aux livres » de Gustavia).

Ce qui est merveilleux dans le travail d’un romancier, c’est que la perspective est infinie. Il n’y a pas de vacances ni de retraite. Seulement le plaisir de créer et de transmettre des émotions, de l’expérience. De partager les ressorts d’une fiction. De surprendre. De faire rêver. Alors, ici, à Saint-Barthélemy, Jean-Jacques s’y attelle chaque matin avec un plaisir sans cesse renouvelé.

A corossol.

Un matin studieux…

« Un livre intéressant car non idéologique, fondé sur l’application de lois physiques » (sur Jaouad Zemmouri)

Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés

L’époque est propice à une réflexion sur le modèle social français. Depuis des dizaines d’années, le modèle va dans le mur. Depuis Mitterrand II avec Rocard en 1988, explique l’auteur, où avec le RMI, le gouvernement a admis que l’équilibre instauré par la Sécurité sociale en 1945 était rompu. On est passé de la logique d’assurance à la logique d’assistance – de l’ayant-droit au demandeur qui doit justifier de sa misère pour toucher une aumône. Depuis, personne n’a rien fait, éternellement soumis aux pressions électorales de court terme, et à la surenchère de « la gauche » du toujours plus. Pourtant l’argent existe, il est seulement mal orienté, mal prélevé, mal distribué.

Jaouad Zemmouri (qui n’a aucun lien de famille avec Zemmour), est un Marocain arrivé en France en 1981 à 21 ans pour poursuivre des études de physique fondamentale. Parfait exemple de la méritocratie républicaine, l’étudiant a brillamment réussi, passé son doctorat en 1988, est devenu Professeur des Universités de Lille en 1998. Par choix délibéré, il a choisi la nationalité française en 1990. « Ce que j’ai trouvé en arrivant à dépassé ce que j’étais venu chercher. Pas seulement les bibliothèques et les laboratoires. Pas seulement la qualité des professeurs. Quelque chose de plus profond de plus rare : un contrat social ». Celui de Pierre Laroque en 1945. Il a été fonctionnaire de l’État comme professeur, chercheur dans un laboratoire public, puis entrepreneur privé qui crée, embauche et investit – en se confrontant quotidiennement aux charges, aux réglementations et aux marchés. Il a constaté que la situation s’est dégradée progressivement. La dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 et le chaos qui s’en est ensuivi était le symptôme, pas la maladie, dit il. D’où ce livre : un diagnostic et une proposition.

Les quatre piliers de l’âge d’or de 1945 se sont effondrés.

  • Le premier était le plein emploi de masse ; aujourd’hui le chômage dépasse 8%.
  • Le second était l’âge d’or de l’industrie et de l’usine où l’on faisait carrière de 18 à 65 ans ; aujourd’hui, 80 % des contrats sont en CDD et le chômage n’est jamais loin.
  • Le troisième était une démographie triomphante avec le baby-boom, quatre actifs cotisants pour un seul retraité ; aujourd’hui, c’est presque l’inverse. Et ceux qui braillent contre l’immigration et pour la souveraineté oublient de faire des enfants.
  • Le quatrième était une économie fermée et souveraine avec des frontières douanières et l’État qui contrôle sa monnaie et peut la dévaluer ; aujourd’hui, nous sommes une économie ouverte et amarrée à l’euro qui oblige. L’ouverture des frontières et l’éveil industriel de l’Asie, dont la Chine, suscite une compétition mondiale pour laquelle le système de financement social français n’a pas été conçu. On taxe toujours autant, ce qui augmente le coût du travail et les impôts payés par les salariés, alors que les pays d’Asie travaillent beaucoup plus pour beaucoup moins, et avec quasiment aucune taxe. L’équation est impossible.

« Un consultant indépendant qui facture 8000€ par mois à travers sa micro-entreprise finance moins le système social qu’un employé de bureau qui gagne 2500€ en CDI, alors que ses capacités contributives sont bien supérieures », expose-t-il. L’État a financé la protection sociale en taxant un modèle de salarié industriel stable qui est en train de disparaître. Car l’économie numérique contribue très peu ou pas du tout au pot commun. Près de 5 milliards d’euros de manque à gagner chaque année pour la protection sociale, estime l’auteur. Quant à la démographie, c’est le papy-boom : moins de cotisants, plus de dépenses de retraite et de santé. Tous les politiciens ont fait semblant que rien n’avait changé, en ajoutant une rustine sur la rustine précédente. Toujours des réformes, et toujours des services publics qui se dégradent, toujours du financement qui se dérobe « Et voici le résultat : un système qui absorbe près de 34% de PIB en dépenses sociales – le taux le plus élevé du monde – et qui malgré cela laisse 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté C’est la définition d’un système à la fois trop cher et insuffisamment efficace ».

A chaque nouveau problème une nouvelle aide. La complexité augmente le nombre de règlements, de bureaux et de fonctionnaires pour gérer tout cela. L’auteur prend plaisir à citer la liste – interminable : « Le RSA, la prime pour l’emploi, la prime d’activité, le chèque énergie, l’allocation de rentrée scolaire, les APL modulées selon une dizaine de critères, l‘AAH, le minimum vieillesse, l’ASS, la CMU, l’ACS, l’APA, la PCH, le FNSA, le chèque alimentation, le bonus-malus automobile…» Plus d’une quarantaine de dispositifs distincts d’aides sociales nationales, plus les centaines de variantes locales gérées par les départements et les communes. Pour administrer tout cela, près de 150 000 fonctionnaires pour 14 milliards d’euros de coût annuel estimé pour les seuls frais de gestion. Sans parler des 470 niches fiscales qui coûtent entre 80 et 90 milliards d’euros par an.

Pire : c’est la mécanique de la falaise pour les aides sociales. Elles sont soumise à des plafonds de ressources et les seuils sont situés dans la même zone de revenus, ils se superposent. Quand un travailleur précaire franchit cette zone en gagnant un peu plus, il perd toutes ses aides. Travailler plus pour gagner moins, c’est le résultat de ce socialisme d’assistanat. Il faut contrôler, et la bureaucratie est devenue une fin en soi plus qu’un moyen. Les dommages invisibles que font le système aux gens sont psychologiquement, socialement et politiquement incommensurables. L’individu intègre progressivement que ses actions n’ont pas d’effet prévisible sur sa situation. Avec des démarches infructueuses, des formulaires à remplir, des droits qui changent tous les trimestres, des menaces de remboursement de trop-perçu, du flicage généralisé. C’est développer une relation de dépendance passive (à la soviétique) vis-à-vis du système. Les classes moyennes, piliers de la démocratie, sont prises au piège par une smicardisation silencieuse. A quoi bon obtenir un diplôme, si c’est pour gagner une centaine d’euros de plus que le smicard qui n’a rien fait en classe ? Le SMIC est indexé sur l’inflation, mais pas les salaires au-dessus. L’entreprise est obligée d’user de sa marge pour payer le SMIC légal, et n’a plus assez de trésorerie pour augmenter les autres. « Pour chaque euro accordé au salarié, l’employeur en débourse 2,3 à 3. Le mérite coûte trop cher ». C’est ainsi que l’on détruit la valeur du travail.

Le seul remède : l’imposition du revenu dès le premier euro, taxe universelle à 25 %, et la fin des niches (90 milliards). L’impôt sur les société est supprimé pour être remplacé par une taxe unique de 6 % sur le chiffre d’affaires réalisés en France. Ainsi, Amazon ne peut pas déclarer rien du tout. Fin aussi de l’impôt privé que sont les mutuelles obligatoires, avec leur racket de 20 % de frais de gestion, alors que la Sécurité sociale n’en connaît que 4 % ; on récupère 8 milliards. En revanche, une TVA sociale à 25 % au lieu de 20 % actuellement. Les taux réduits sont maintenus pour les produits de première nécessité (5,5%) et les services locaux (10%), mais ce sont les consommateurs qui payent – librement – les dépenses de surplus, notamment les étrangers qui viennent en touristes sans contribuer aux services et infrastructures financées par l’impôt, ou les importations qui ne produisent aucune cotisation sociale. « C’est de la thermodynamique appliquée à la République », dit l’auteur.

Un autre remède, plus révolutionnaire : le Socle inconditionnel, de la naissance au décès. L’auteur propose 500€ par mois brut, versé à chaque français éligible, « sans conditions, sans exceptions, sans formulaire à remplir, sans dossier à constituer, sans rendez-vous à honorer devant une Administration qui juge… » C’est un droit de cité (aux Français légitimes), pas une aumône. Ce revenu est destiné à rendre le travail librement choisi plutôt que subi par la peur. C’est une énergie d’activation à chaque étape de la vie. Plus aucun effet de seuil : dès le premier boulot, le salaire s’ajoute à ces 500€. Il protège tous les travailleurs quel que soit leur statut. Il reconnaît le travail invisible. Il restaure la dignité. Il libère l’entreprenariat à tout âge et en toute sécurité. Les expériences internationales montrent que cela n’incite pas les gens à éviter le travail. Le revenu universel n’est pas une idée de gauche, l’un de ses défenseurs les plus célèbres était Milton Friedman, l’économiste libéral le plus influent du XXe siècle, conseiller de Reagan et Thatcher. Ce revenu illustre les trois mots de la devise républicaine : la fraternité qui dit que nul citoyen de la République ne mourra dans le dénuement ; l’égalité qui dit que la même règle s’applique à tous ; la liberté qui dit que chaque citoyen est maître de son effort.

Il y aura des résistances, mais la transformation du modèle est inéluctable. Une longue phase de transition sera nécessaire, mais une campagne présidentielle est justement le moment de commencer à en débattre. L’auteur « incarne » chaque exemple dans des cas concrets. « Ce que les sondages ne capturent pas et que les études de psychologie sociale documentent systématiquement, c’est que la confiance se reconstruit très vite quand les institutions prouvent qu’elles fonctionnent. Pas par des discours – par des actes concrets, mesurables, vérifiables sur le relevé bancaire… »

Un livre intéressant car non idéologique, fondé sur l’application de lois physiques. Bien loin du brûlot provocateur et approximatif d’une Knafo, intéressée à prendre le pouvoir. Évidemment, un livre non médiatique, publié à compte d’auteur. Mais qu’on se le lise !

Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés – pour en finir avec l’aumône et rendre leurs droits aux Français, 2026, Édition d’auteur jaouad.zemmouri@icloud.com, 261 pages, €15,99, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, garanti sans IA, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

« Une suite de scénettes douces amères qui laissent croire à une névrose de l’échec. Ce mal français » (sur Dominique Dudan)

Dominique Dudan, Actes manqués et autres errances

Trente-quatre actes manqués assez réussis qui marquent l’écart entre ce qu’on voudrait faire et ce qui arrive vraiment. « Les psychanalystes considèrent qu’un acte manqué est un passage à l’acte sans que la volonté d’agir soit consciente », définit l’autrice. Autrement dit un acte réussi sous couvert d’être manqué. Un demi-échec révélateur d’un conflit inconscient.

C’est à l’insu de lui-même que le beau bébé Ulmo tombe dans le feu et se défigure, avant de réussir ado en tennis pour rater la coupe, et en première année de médecine pour ne pas être médecin. Refus inconscient encore que celui de mourir : ne voilà-t-il pas que le garçon devenu adulte et voulant en finir trébuche au bord de la falaise, pour finalement être sauvé ?

Beaucoup de ces histoires se passent en Bretagne, comme si la province était propice à cet humour noir de la constance d’échec. Même la limande qui rêvait de devenir sole, ou le phoque de l’Aber Wrach, participent de cet inconscient régional. La fuite dans l’imaginaire des séries télé de la bovaryque est une constante d’échec trempée dans la névrose.

Quant à la peau de l’aubergine, qui fait désormais fuir ce légume trop brillant, elle rappelle un bel amant à une quarantenaire qui l’a largué tant elle le trouvait beau. « Cette peau étendue épaisse, ferme, lisse, bien adhérente sur ton deltoïde rebondit que j’admire de profil » rappelle celle de l’aubergine. Las ! « J’ai quitté cet amour avant qu’il ne m’abandonne, par prudence ou par lâcheté. J’ai manqué un acte de courage sans doute pour mon salut. » Ne pas aimer par peur d’aimer, c’est le comble du manqué.

Une suite de scénettes douces amères qui laissent croire à une névrose de l’échec. Ce mal français…

Dominique Dudan, Actes manqués et autres errances (nouvelles), 2022, Librinova, 121 pages, €14,90 e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Qu’est-ce qui nous fait créer ?

Retrouver le désir de créer

Avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Une œuvre nous bouleverse, mais comment transformer cette émotion en élan personnel ? Dans « Les livres au cœur », Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge croisent leurs expériences de la transmission musicale et de la recherche sur la créativité. Leur conversation ramène l’inspiration à des expériences concrètes : écouter une voix, éprouver un rythme, apprendre, douter et laisser mûrir.

À partir d’un entretien conduit par Guilaine Depis pour Le Salon de Guilaine.

Enfant, devant Mireille, Marianne Vourch ne voulait pas seulement regarder le spectacle. Elle voulait monter dans les carrioles, rejoindre les chanteurs, partir avec eux. Des fleurs, des costumes, des chœurs : avant toute théorie sur la création, il y avait ce désir très simple de prendre part à ce qui se passait sur scène. Marjorie Rafécas-Poeydomenge évoque d’autres portes d’entrée : l’ironie mystérieuse d’Oscar Wilde, Chopin, la comédie musicale Grease ou Aretha Franklin, que son père écoutait.

Ces souvenirs ouvrent un dialogue sur une question que les deux invitées abordent par des chemins différents. Marianne Vourch raconte les musiciens, leur consacre des journaux intimes et fait découvrir les œuvres dans des concerts commentés. Marjorie Rafécas-Poeydomenge, dans Ravivez votre élan créatif, rapproche philosophie, psychologie, neurosciences et parcours d’artistes. Pour l’une comme pour l’autre, la rencontre avec une œuvre peut déplacer une existence. Elle peut aussi rester longtemps une énigme.

Ce qui nous ébranle

L’admiration ne suffit pas à expliquer le désir de transmettre. Marianne Vourch se souvient de L’Histoire du soldat de Stravinsky, découvert dans l’enfance. La musique lui avait paru dure, étrange, presque violente. Elle n’avait rien compris. Des années plus tard, elle a choisi de reprogrammer l’œuvre, comme pour retourner vers une expérience restée ouverte. « Il faut que je reparte sur ce chemin », s’était-elle dit.

On peut donc être appelé par ce qui résiste. Marjorie Rafécas-Poeydomenge relève un autre piège : l’admiration peut établir une frontière entre les génies et nous. Pour la franchir, elle propose de regarder leur travail, leur curiosité, la manière dont ils ont poursuivi leurs recherches. Léonard de Vinci et Hildegarde de Bingen l’intéressent notamment pour cette ouverture à plusieurs domaines. Une œuvre achevée impressionne ; un parcours peut devenir une invitation.

« J’aime bien le mot “transformer” », dit Marianne Vourch. Elle l’associe à Liszt, à une existence traversée par l’amour profane et l’amour sacré. La transformation permet de penser une vie qui se construit à partir de ce qu’elle a reçu et traversé. Pour les plus jeunes, elle ouvre une possibilité là où la grandeur d’un artiste pourrait susciter le découragement.

Apprendre sans refermer les possibles

Les deux invitées se rejoignent sur les limites d’une éducation trop normée. Marjorie Rafécas-Poeydomenge regrette une place parfois excessive accordée à la logique et à une pédagogie très cadrée. Marianne Vourch introduit cependant une nuance : certaines contraintes peuvent aussi faire grandir une force intérieure, une volonté d’expression qui cherche son passage.

La conversation ne débouche pas pour autant sur une célébration de la souffrance. Marianne Vourch prend l’exemple de Mendelssohn, compositeur magnifique issu d’une famille aisée. Il n’existe pas de biographie obligatoire du créateur. Le doute, le travail et les frustrations appartiennent à des parcours très différents. Les manuscrits de Mozart et de Beethoven en offrent, à ses yeux, une image : les chemins de l’invention peuvent être plus ou moins laborieux sans que l’on ait à classer les génies.

La technique est tout aussi ambivalente. Pour écrire, rappelle Marjorie Rafécas-Poeydomenge, il faut chercher son rythme, travailler ses phrases, acquérir des outils. Mais une poésie réduite à ses règles risque de perdre son envol. Il faut aussi laisser décanter. Marianne Vourch voit chez Bach l’exemple d’une maîtrise des codes qui ouvre une grande liberté. L’apprentissage devient fécond lorsqu’il permet d’aller plus loin que l’exercice lui-même.

La musique se comprend aussi avec le corps

Ce passage du savoir à l’expérience traverse le travail de Marianne Vourch sur Louis XIV. Avec Portrait en musique de Louis XIV, le livre se prolonge dans l’écoute. Le Ballet de la nuit, dans lequel le jeune souverain paraît en Apollon, ne raconte pas seulement une étape de son règne. Musique, gestes et costumes font éprouver la mise en scène d’une autorité. Quand le roi cesse de danser et regarde la cour depuis la salle, le rapport de pouvoir demeure, mais le regard a changé de place.

Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, cette approche permet de ressentir l’histoire au lieu de la réduire à une suite de dates. Elle rappelle surtout que l’inspiration engage le corps entier. Marcher, nager, danser : le mouvement peut accompagner l’arrivée d’une idée. C’est une dimension qu’elle juge essentielle dans les discussions sur la créativité et l’intelligence artificielle.

Marianne Vourch en a fait très tôt l’expérience. Sa grand-mère faisait danser les partitions avant de les travailler au piano. « Tout est respiration, tout est dans le corps », résume-t-elle. Dans ses concerts, les enfants sont donc invités à monter sur scène pour éprouver un rythme. Après un programme consacré aux suites pour violoncelle de Bach, certains faisaient la queue pour danser une gavotte. Ils voulaient vivre ce qu’ils venaient d’entendre.

De la gêne au plaisir musical

La transmission commence souvent par l’accueil d’une réaction inattendue. Devant le portrait de Louis XIV et sa perruque, des collégiens sourient. Marianne Vourch ne les réprimande pas. Elle leur dit qu’elle comprend : cette image est éloignée de leur univers. Expliquer permet ensuite de faire apparaître une personne derrière le costume.

Elle raconte aussi un concert des Nuits d’été de Berlioz devant des adolescents. Les premières notes de la chanteuse provoquent des rires. La voix lyrique surprend ; elle peut gêner. Marianne Vourch revient alors sur le travail vocal, les muscles et l’entraînement, comme on expliquerait celui d’un nageur. Peu à peu, l’écoute s’installe. Un élève demande à son voisin d’arrêter de plaisanter. Certains finissent par pleurer.

Ce souvenir la conforte dans la nécessité de la pédagogie. Comprendre ce qui arrive permet de quitter la méfiance. La voix joue ici un rôle singulier : elle transporte une émotion et donne le sentiment d’une présence. Lorsque Clément Hervieu-Léger lit le journal intime de Chopin, Marianne Vourch dit avoir l’impression de se trouver dans une pièce avec le musicien. Marjorie Rafécas-Poeydomenge souligne, elle aussi, la différence entre lire silencieusement un texte et l’entendre : le timbre et la prosodie modifient la rencontre.

Seul pour créer et relié aux autres

La place du public fait apparaître une divergence. Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, l’image de l’artiste absolument seul est trompeuse. Il est habité par ses lectures, ses découvertes et ses écoutes ; ensuite, son œuvre poursuit sa vie à travers les interprétations qu’elle suscite. « C’est vraiment une aventure collective », affirme-t-elle.

Marianne Vourch insiste, elle, sur la solitude de celui qui ignore si son œuvre trouvera un public. Créer demande de s’affranchir du jugement extérieur. Les deux perspectives finissent par se préciser : être nourri par les autres ne signifie pas travailler sous leur regard. Marjorie Rafécas-Poeydomenge reconnaît que l’obsession de ce regard peut devenir bloquante.

Reste la part que personne ne maîtrise : ce qui sera reçu, ce qui touchera, ce qui échappera. Le succès d’une œuvre n’est pas toujours celui que son auteur avait imaginé. Cette incertitude participe du mystère de la création ; elle oblige à renoncer à la recette qui garantirait à la fois l’inspiration et la reconnaissance.

Redonner du temps à la rencontre

À l’heure des contenus qui défilent, Marjorie Rafécas-Poeydomenge défend une curiosité patiente. Elle aime chercher des livres anciens, oubliés ou épuisés, comme une archéologue. Tout un patrimoine reste à découvrir au-delà de ce qui nous est immédiatement proposé par les outils numériques. Revenir vers le passé peut rouvrir le présent.

Marianne Vourch, de son côté, parle de recueillement. Dans les musiques choisies pour raconter les périodes douloureuses de la vie de Louis XIV, elle trouve la possibilité d’un apaisement qui ne suppose aucune appartenance religieuse. « Le recueillement, c’est le silence qu’on fait en soi », dit-elle.

Le dernier conseil de Marjorie Rafécas-Poeydomenge est modeste en apparence : faire de la place au sommeil, au rêve, à la marche, à la concentration. Ralentir et laisser décanter. Après une conversation traversée de grands noms, l’élan créatif revient ainsi à une disponibilité que chacun peut essayer de retrouver.

Le mystère de la création artistique – Entretien croisé avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Le mystère de la création artistique – Entretien croisé avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge (voir ICI)

Comment passe-t-on du bouleversement devant une œuvre à l’envie de créer soi-même ? Invitée dans « Les livres au cœur », Marianne Vourch, qui transmet la musique par le récit et le concert, dialogue avec Marjorie Rafécas-Poeydomenge, autrice de Ravivez votre élan créatif. L’une revient aux gestes, aux voix et aux parcours des artistes ; l’autre explore les ressorts de l’inspiration. Elles se rejoignent sur l’importance du corps et de la curiosité, tout en discutant la place des contraintes et du public dans la création.

Propos recueillis par Guilaine Depis pour Le Salon de Guilaine. Entretien resserré et réorganisé pour la lecture.

Quelle rencontre artistique a fait naître en vous le désir de créer ou de transmettre ?

Marianne Vourch — Dans mon enfance, Samson et Dalila aux Chorégies d’Orange et Mireille m’ont laissé des souvenirs très forts. Pour Mireille, j’avais envie de monter dans les carrioles, au milieu des fleurs, des chanteurs et des chœurs en costumes. Je voulais partir chanter avec eux. C’étaient les premiers frémissements du désir et, surtout, de la joie. Dans Samson et Dalila, la scène où Dalila coupe les cheveux de Samson m’avait effrayée. La force de cette femme, dans ce décor sublime, m’avait profondément marquée.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Spontanément, je pense à Oscar Wilde, à ce mélange d’ironie et de mystère. Pour la musique, il y a Chopin, mais aussi Grease et Aretha Franklin, que mon père écoutait beaucoup. Mon univers de départ était aussi celui de la soul. L’émerveillement me paraît essentiel : l’émotion artistique nous donne accès à une dimension qui dépasse notre quotidien, particulièrement dans une société où nous sommes souvent très centrés sur nous-mêmes.

L’admiration est-elle le moteur de cet élan ?

Marianne Vourch — Pas nécessairement. Enfant, j’avais vu L’Histoire du soldat de Stravinsky et je n’avais rien compris. La musique me semblait violente, étrange, dure. Bien plus tard, j’ai reprogrammé cette œuvre dans l’un de mes concerts. Je me suis dit qu’il fallait repartir sur ce chemin. Ce qui nous pousse peut être une expérience qui nous a ébranlés sans que nous l’ayons comprise. On éprouve alors le désir de partager, de reconstruire quelque chose à partir de cette rencontre.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — L’admiration peut aussi installer une hiérarchie : d’un côté les génies, de l’autre les simples êtres humains que nous serions. Je préfère regarder comment ces artistes sont allés au bout de leur élan créatif. Comment ont-ils travaillé ? Comment ont-ils transformé leurs difficultés ? Chez beaucoup de grands créateurs, on retrouve une curiosité immense. Ils s’intéressent rarement à un seul domaine. C’est de cette curiosité que nous pouvons nous inspirer.

Votre livre s’intitule Ravivez votre élan créatif. Qu’est-ce qui étouffe cet élan ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — L’éducation peut nous mettre dans un moule. En France, elle privilégie souvent la rationalité, la logique, une pédagogie très cadrée. Il y a une tension entre cette organisation et la pulsion de vie. La création permet précisément de faire dialoguer des contraires, de dépasser ce paradoxe.

Marianne Vourch — Notre système éducatif est effectivement très normé. Mais je me demande aussi ce que certaines contraintes font naître intérieurement. Quand une personne ne peut pas dire ou exprimer quelque chose, une puissance de revendication peut se former, d’abord silencieuse, puis trouver un passage. Si tous les robinets sont ouverts, je ne suis pas certaine que l’eau soit meilleure. La lutte peut nous conduire vers ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes.

Leonard Bernstein, auquel vous avez consacré un Journal intime, incarne-t-il cette tension ?

Marianne Vourch — Tout au long de son existence, Bernstein a essayé de concilier des dimensions qui semblaient s’opposer : sa religion, son identité d’homme, mais aussi ses différents engagements artistiques. Comédie musicale ou répertoire classique, composition, piano ou direction d’orchestre : ces questions traversent sa vie. Les parcours des artistes nous montrent à quel point l’élan créatif se déploie au milieu de difficultés, de renoncements et de barrières à franchir.

Comment rapprocher ces grandes figures d’un public qui se sent étranger à la musique classique ?

Marianne Vourch — Je commence par dire au public que je le comprends. J’ai récemment accueilli plus de trois cents collégiens pour un concert dansé autour de Louis XIV. Devant son portrait et sa grande perruque, ils ont souri. Je ne vais pas leur reprocher cette réaction : ce personnage leur paraît très différent d’eux. Il faut partir de là, expliquer, puis faire apparaître l’homme derrière la représentation du pouvoir.

Marianne Vourch — Les journaux intimes suivent le même chemin. Maria Callas confrontée aux jalousies, Nina Simone à l’isolement et à l’exclusion, Chopin à la maladie, Mozart à un père omniprésent : on découvre des êtres humains qui ont dû se battre. Leurs œuvres prennent une autre dimension quand on entre dans leur existence.

Est-ce une manière de rendre le génie moins intimidant ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Oui, à condition de regarder un chemin plutôt qu’un résultat inaccessible. Dans mon livre, j’évoque notamment Léonard de Vinci et Hildegarde de Bingen. Ce qui m’intéresse, c’est leur capacité à dépasser leurs faiblesses, à les transformer, et leur ouverture à de multiples domaines. Cela nous invite à rester curieux.

Marianne Vourch — J’aime beaucoup le mot « transformation ». Franz Liszt l’évoquait, lui dont l’existence a été traversée par l’amour profane et l’amour sacré. Pour un jeune, comprendre qu’un parcours de vie peut se transformer est essentiel. Il ne s’agit pas de refuser son passé ou de se dire : « C’est trop grand pour moi, je ne suis pas capable. » On peut partir de ce que l’on est et le faire rayonner autrement.

Que permet la musique lorsqu’on veut raconter l’histoire, comme dans votre Portrait en musique de Louis XIV ?

Marianne Vourch — Je pense au Ballet de la nuit. Louis XIV a quinze ans lorsqu’il apparaît en Apollon. Ce Roi-Soleil affirme devant la cour qu’il veut chasser les ombres de la Fronde, qui a traumatisé son enfance, pour apporter la lumière. Entendre la musique, voir la danse et les costumes donne une autre ampleur au récit. Quelque chose s’impose par les sens.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — La musique est un langage différent du langage verbal. Elle nous permet de ressentir l’histoire. Celle-ci ne devrait pas être seulement une collection de dates à apprendre : elle consiste aussi à raconter des histoires, pourquoi pas à travers les arts. Le cas de Louis XIV est passionnant parce qu’il fait se rencontrer l’intuition artistique et la codification de la danse.

La danse est-elle, chez Louis XIV, un instrument politique ou une passion artistique ?

Marianne Vourch — Les deux se rejoignent. À la cour, la danse appartient à l’éducation, comme l’escrime ou l’art de la guerre. Un bal obéit à des codes et à une hiérarchie. Louis XIV est aussi profondément musicien : il joue de la guitare, chante, lit la musique et entretient une complicité avec les artistes.

Marianne Vourch — Sur scène, il choisit ses partenaires, son costume, ses gestes. La cour le regarde au centre du ballet. Quand il cesse de danser, la relation s’inverse : il observe la cour depuis la salle, et elle sait qu’elle est observée. Qu’il danse ou qu’il regarde, le ballet participe à l’incarnation de son autorité.

Quelle place le corps occupe-t-il dans la naissance d’une idée ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Une place fondamentale. Nous créons avec tout notre corps. On pense au cerveau, mais il ne faut pas oublier le cœur, les sensations, le mouvement. Des idées arrivent quand on marche, danse ou nage. Face à l’intelligence artificielle, cette dimension du ressenti me semble essentielle : sous-estimer le corps, c’est se priver d’une part de notre élan créatif.

Marianne Vourch — Ma grand-mère nous faisait danser les partitions avant de les travailler au piano. Dans son petit salon, nous dansions les rythmes. Cette expérience m’est restée : tout passe par le corps, tout est respiration. Dans mes concerts, j’invite les enfants à venir danser. Ils repartent avec une dimension supplémentaire, parce qu’ils ont éprouvé physiquement la musique.

L’apprentissage des règles risque-t-il de brider cette liberté ?

Marianne Vourch — La maîtrise peut au contraire ouvrir les portes de la liberté. Jean-Sébastien Bach a assimilé des codes d’écriture extrêmement complexes, qui lui ont permis de composer avec une liberté immense. Mais tous les créateurs n’avancent pas de la même manière. Les manuscrits de Mozart et ceux de Beethoven donnent à voir des processus très différents. Il faut s’interdire de comparer les génies comme s’il existait une seule bonne façon de créer.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Pour écrire, il faut avoir beaucoup écrit, chercher son style, le rythme de ses phrases, sans perdre le sens. La poésie illustre bien cette relation : on apprend des règles, une technique, mais si l’on reste uniquement dans l’arithmétique, on risque de rater son envol. Il faut travailler, puis savoir se détacher de ce travail et laisser décanter. C’est tout l’art du dosage.

Faut-il avoir souffert pour créer ?

Marianne Vourch — On le dit souvent, mais je n’ai pas de réponse générale à cette question. Mendelssohn, issu d’une famille très aisée, a été un créateur magnifique. Cela ne l’a pas empêché, certainement, de connaître le doute, de remettre son travail en question avec humilité et acharnement. En revanche, je crois qu’il faut accepter les frustrations qui accompagnent la création et apprendre à les franchir.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Et rendre ce rapport à la frustration sain. Il reste une part de mystère : certaines œuvres auxquelles on ne croyait pas rencontrent un immense engouement ; d’autres ne touchent pas leur public. Il n’existe pas de règle qui nous permette de tout prévoir. Il faut accepter de ne pas savoir.

Vos démarches rapprochent plusieurs disciplines. Que produisent ces correspondances ?

Marianne Vourch — Elles ouvrent des portes. Je discutais récemment avec une personne philosophe de la notion de destin. Entrer dans Beethoven par cette question et par ce motif rythmique auquel elle est associée peut donner à sa musique un sens nouveau pour l’auditeur. Un autre entrera par une autre porte. Ces rapprochements permettent à des univers différents de se rencontrer.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — C’est ce qui m’intéresse dans le dialogue entre la psychologie, la philosophie ou les neurosciences. Et il y a aussi des associations très personnelles : dans ma tête, j’associe Beethoven à Schopenhauer. J’aime ces correspondances entre les domaines et les sensations.

Pourquoi accordez-vous une telle importance à la voix humaine ?

Marianne Vourch — La voix porte toutes nos émotions. Dans un poème, la mélodie des mots peut déjà nous emporter. Pour Le Journal intime de Frédéric Chopin, Clément Hervieu-Léger est le lecteur. Personne, bien sûr, n’a entendu parler Chopin. Pourtant, dès les premiers mots, j’ai eu le sentiment d’être dans une pièce avec lui. C’est aussi pour cela qu’il ne faut jamais arrêter de lire des histoires aux enfants : il y a le goût de la lecture, mais aussi le lien sensible que la voix crée.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Lire en silence et écouter un texte sont des expériences différentes. J’avais un excellent souvenir du Portrait de Dorian Gray et j’ai voulu le faire écouter à mon fils. À l’écoute, son introduction m’a paru plus complexe que dans mon souvenir de lectrice. La prosodie, le timbre, la façon dont les phrases arrivent jusqu’à nous changent notre perception. La voix touche à l’intimité d’une personne ; c’est aussi ce qui rend son imitation par l’intelligence artificielle si troublante.

Une réaction du public vous a-t-elle particulièrement marquée ?

Marianne Vourch — Lors d’un concert consacré aux Nuits d’été de Berlioz, des collégiens et des lycéens ont d’abord ri en entendant la chanteuse. Une voix chantée peut sembler étrange quand on ne la connaît pas. Je leur ai expliqué le travail vocal, le corps, les muscles, comme on parlerait de l’entraînement d’un nageur.

Marianne Vourch — Peu à peu, les rires se sont raréfiés. J’ai vu un élève demander à son voisin de cesser de plaisanter parce qu’il voulait écouter. Certains pleuraient. Les professeurs m’ont dit ne les avoir jamais vus ainsi. Cela m’a confortée dans la nécessité de transmettre. Quand on explique, les élèves peuvent quitter la méfiance et le jugement. On leur donne la possibilité d’accueillir ce qui arrive.

La création est-elle un acte solitaire ou une aventure collective ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Même seul dans sa chambre, un artiste est habité par ce qu’il a lu, vu et écouté. Puis l’œuvre continue de se créer au contact du public. Un livre prend vie à travers ses lecteurs et leurs interprétations. Une musique peut modifier un regard, susciter une émotion, donner une impulsion. C’est en ce sens que je parle d’une aventure collective.

Marianne Vourch — Je ressens malgré tout beaucoup de solitude dans la création. On ignore si l’œuvre rencontrera un public et, pour moi, l’artiste ne pense pas à lui pendant qu’il crée. La liberté suppose de s’affranchir du jugement extérieur. Le succès du Boléro de Ravel, par exemple, a dépassé son créateur. On ne sait pas comment une œuvre vivra.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Nous nous rejoignons sur le regard des autres : s’en préoccuper peut devenir complètement bloquant. Je parlais plutôt d’une forme d’inconscient collectif, de tout ce qui nous traverse. J’ai d’ailleurs consacré un chapitre à cette question : l’enfer, est-ce les autres ou notre ego ?

L’abondance des œuvres accessibles sur nos écrans nourrit-elle toujours l’inspiration ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Je suis très curieuse de livres anciens, oubliés, parfois épuisés. J’aime cette démarche d’archéologue : aller chercher des pépites qui ne sont pas nécessairement entrées dans le monde numérique. Il existe tout un patrimoine en dehors de ce qui nous est immédiatement proposé. La modernité peut aussi anesthésier la créativité. Revenir vers le passé permet parfois de la retrouver.

Quelle invitation concrète adresseriez-vous à quelqu’un qui souhaite retrouver son élan créatif ?

Marianne Vourch — Dans mon travail sur Louis XIV, les moments qui m’ont le plus aidée à le comprendre sont ceux où sa vulnérabilité apparaît : la Fronde, la fin de sa vie, les souffrances physiques. Derrière la magnificence des fêtes, j’ai cherché l’homme. Certaines musiques sacrées que j’ai choisies offrent un moment de recueillement, quelle que soit la croyance de celui qui les écoute. Le recueillement, c’est le silence que l’on fait en soi.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Je commencerais par redonner du temps au sommeil, au rêve et à la concentration. Nos rythmes sont effrénés ; faire défiler sans cesse des contenus disperse notre attention. Marcher, ménager des moments méditatifs, ralentir, laisser décanter : ces gestes peuvent nous aider à retrouver une disponibilité créative.

un article profond de Sonia Bressler, docteur en philosophie sur Elektra de Jean-Jacques Dayries

Elektra, ce météore… quand le monde vacille, nous continuons à jouer au Monopoly

Avec une langue vive et un humour parfois féroce, Jean-Jacques Dayries nous place devant une question embarrassante : savons-nous encore reconnaître les catastrophes que nous préparons nous-mêmes ?

Dans le train où s’ouvre Elektra, ce météore…, une porte reste ouverte alors que le TGV file à pleine vitesse. Un voyageur s’en inquiète. Le contrôleur le rassure : tout est organisé. Devant le nombre de suicides, on laisse désormais la porte ouverte pendant une demi-heure. Ceux qui veulent sauter n’ont plus qu’à s’approcher. Quelques sièges plus loin, deux petites filles jouent au Monopoly.

J’aime cette entrée en matière parce qu’elle dit immédiatement la nature du roman. Le monde se dérègle, mais les adultes continuent à fournir des explications raisonnables. Une solution monstrueuse peut prendre le ton d’une procédure ordinaire. Quant aux enfants, ils apprennent à acheter des propriétés et à ruiner leurs adversaires pendant que le train file vers un avenir incertain. Il y a de quoi rire. Puis l’image reste en tête, et l’on rit moins tranquillement.

Jean-Jacques Dayries possède cet art du décalage. Il place côte à côte des faits qui ne devraient pas pouvoir cohabiter : la perspective d’une catastrophe planétaire et les soucis d’une entreprise ; la peur de mourir et l’envie de faire un tour en décapotable ; l’effondrement des certitudes et la nécessité, pour un directeur financier, de préparer ses comptes. Ses personnages ne sont pas indifférents. Ils ont simplement du mal à renoncer aux gestes qui donnent forme à leurs journées. Qui saurait faire autrement ?

Louis, l’un des fils conducteurs du roman, écrit sur son ordinateur pendant que la menace venue du ciel se précise. Il note ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il ne comprend pas. Son récit donne une place à la peur sans lui abandonner toute la pensée. Autour de lui, la famille cherche à se rejoindre, à se protéger, à maintenir quelques habitudes. Ces scènes donnent au roman sa chaleur humaine : derrière les grands mots de « catastrophe » ou de « fin du monde », il y a toujours quelqu’un dont on attend des nouvelles.

Mais le météore annoncé n’est qu’une partie de l’histoire. L’autre danger porte un prénom : Elektra.

Héritière d’un groupe d’armement maritime, Elektra dirige une entreprise dont les navires parcourent les grandes routes commerciales. Elle veut venger son père d’un armateur rival. Sa décision de recourir à des hackers russes paraît d’abord s’inscrire dans cette guerre entre puissants. Elle atteint bientôt les systèmes de guidage des navires et menace les échanges dont dépendent des entreprises, des travailleurs, des consommateurs, loin de ceux qui ont pris la décision initiale.

C’est là que le roman me semble particulièrement aigu. Nous vivons dans des systèmes si étroitement liés qu’une volonté individuelle, lorsqu’elle dispose d’assez de moyens, peut produire des conséquences presque impossibles à contenir. Elektra poursuit une affaire de famille ; le reste du monde risque d’en payer le prix. Entre l’intention et ses effets, la distance est immense. C’est dans cette distance que se loge notre irresponsabilité contemporaine.

Il serait pourtant trop facile de faire d’Elektra un symbole commode, une incarnation de la démesure que nous pourrions condamner sans nous interroger davantage. Jean-Jacques Dayries lui donne une présence plus troublante. Elle est vive, excessive, séduisante, parfois drôle, parfois insupportable. Elle peut se montrer sûre d’elle et, l’instant d’après, prendre peur devant ce qu’elle a déclenché. Elle a le pouvoir de faire du mal, mais elle n’est jamais réduite à ce pouvoir.

Le roman montre aussi le regard porté sur elle. Dans le monde fermé des armateurs et des banquiers, on se demande si cette héritière dirige vraiment son entreprise. Une réputation circule plus vite qu’une preuve. Ses compétences sont mises en doute, ses sorties deviennent des arguments contre elle. Cette injustice ne diminue en rien la gravité de ses décisions ; elle rend le personnage plus difficile à juger d’un seul bloc. Jean-Jacques Dayries nous oblige à tenir ensemble ce que nous préférons souvent séparer : les préjugés qu’une femme affronte et la responsabilité qu’elle doit assumer.

Et puis il y a la langue. C’est elle qui empêche ce livre de devenir une démonstration pesante. Jean-Jacques Dayries observe les conversations, les réflexes de classe, les petites vanités, les raisonnements parfaitement construits qui conduisent à des conclusions absurdes. Il a le goût des situations cocasses et des détails qui dégonflent les grands drames sans en effacer la gravité. Ses personnages aiment encore bien manger, séduire, conduire, négocier, s’agacer pour des broutilles. Ils sont capables d’une certaine grandeur, mais rarement longtemps sans redevenir ridicules. Autrement dit, ils nous ressemblent.

Comme éditrice, j’ai été sensible à cette liberté de ton. Il faut une vraie confiance dans le roman pour laisser entrer ainsi le comique dans une histoire traversée par la peur. Le rire n’adoucit pas artificiellement le propos : il le rend plus incisif. Nous pouvons sourire du contrôleur, des banquiers ou des certitudes de Louis, puis reconnaître la facilité avec laquelle nous acceptons nous aussi l’inacceptable dès lors qu’il prend une forme familière.

Le titre, Elektra, ce météore…, ouvre alors deux façons de regarder le danger. La météorite vient de l’espace. Nous pouvons la surveiller, la redouter, tenter de nous préparer. Elektra, elle, agit depuis notre monde : celui des fortunes familiales, des échanges internationaux, des technologies et des rivalités humaines. Les deux menaces peuvent ébranler nos vies, mais une seule nous force à examiner nos choix.

Que faisons-nous du pouvoir que nous avons acquis ? À qui demandons-nous de répondre lorsque les effets d’une décision se propagent bien au-delà de ceux qui l’ont prise ? Et pourquoi continuons-nous si volontiers à jouer au Monopoly quand le train roule porte ouverte ?

Je n’attends pas d’un roman qu’il résolve ces questions. J’attends de lui qu’il les rende impossibles à écarter, qu’il donne des visages et des voix à ce que les discours généraux laissent dans l’abstraction. C’est ce que fait Jean-Jacques Dayries, avec une cocasserie qui me paraît essentielle : nous regarder franchement exige parfois de commencer par rire de nous-mêmes.

Au bout de cette lecture demeure aussi quelque chose de plus fragile. Louis écrit. Les personnages cherchent ceux qu’ils aiment. Malgré la peur, malgré leurs erreurs, ils désirent encore faire quelque chose de leur vie. Ce n’est pas une promesse que tout ira bien. C’est peut-être une manière de rester humains au moment même où notre humanité se dérègle.

Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…, La Route de la Soie – Éditions, 2026.

Tribune de Jaouad Zemmouri dans La Croix : il veut des citoyens, pas des assistés

« On veut le Bac, pas la Bac » : nos lycéens ne demandent pas l’aumône, ils demandent à être citoyens

Oct 1, 2026 · Tribune de Jaouad Zemmouri

Alors que la mobilisation lycéenne s’étend et que des lycées brûlent, le physicien Jaouad Zemmouri, professeur émérite à l’Université de Lille et auteur de Citoyens, pas assistés*, refuse de choisir entre l’indignation et l’excuse. Pour lui, la question n’est pas de calmer les jeunes, mais de les reconnaître.*

Jeudi 1er octobre, à Nantes, le lycée Nelson-Mandela a pris feu. Un feu de poubelles, allumé selon les premiers témoignages par un groupe extérieur à l’établissement, s’est propagé au bâtiment. Le même jour, à Lille, une lycéenne brandissait une pancarte : « On veut le Bac, pas la Bac ».

Deux images d’une même journée. Elles disent deux choses différentes. Il faut se garder de les confondre.

Ne pas confondre la colère et la casse

Depuis la mi-septembre, des centaines d’établissements ont connu blocages ou rassemblements : 416 au 29 septembre, selon le ministère de l’Éducation nationale. Que réclament ces lycéens ? Des professeurs devant les classes. Des bâtiments dignes. Des classes moins surchargées. Moins d’angoisse face à Parcoursup. Rien qui ressemble à un caprice : c’est la demande d’un service public qui fonctionne.

Ceux qui incendient un lycée ne défendent pas l’école. Ils la détruisent, et ils doivent répondre de leurs actes. Mais si l’on ne voit dans cette jeunesse que des casseurs, on commet deux erreurs. On insulte l’immense majorité qui manifeste pour pouvoir apprendre. Et on s’interdit de comprendre pourquoi une minorité bascule.

Ce que voient nos enfants

Face à ces images, deux réflexes s’affrontent. Les uns veulent punir, les autres veulent apaiser à coups de mesures et de crédits. Les deux passent à côté de l’essentiel : aucune somme d’argent n’a jamais fait tenir une société. Ce qui la fait tenir, c’est le sentiment, chez chacun, d’en faire partie.

Posons plutôt la vraie question : que voit un lycéen de 2026 quand il regarde autour de lui ?

Il voit ses parents compter. Les courses, le plein, le loyer, les fins de mois qui commencent le 15. En France, plus d’un mineur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté : 22,4 % en 2024 selon l’Insee, soit près de 2,9 millions d’enfants. Ces enfants-là sont aujourd’hui dans nos lycées.

Il voit que le travail ne protège plus. Que ses parents travaillent, et galèrent quand même.

Il voit qu’à 18 ans il sera majeur, électeur, contribuable, mais qu’en règle générale il n’aura droit à aucun revenu minimum avant 25 ans. Citoyen pour les devoirs, mineur pour les droits.

Et il entend tout le monde lui décrire son avenir comme incertain : climat, dette, emploi, logement.

Un jeune qui grandit dans ce paysage n’a pas besoin qu’on l’assiste. Il a besoin qu’on lui dise qu’il compte.

Le regard du physicien

Je suis physicien des systèmes non linéaires. Dans ces systèmes, ce n’est pas l’intensité d’une force qui provoque la rupture, c’est la manière dont les éléments sont couplés entre eux. Quand le lien entre un individu et la collectivité dépend de sa situation (aidé s’il prouve sa pauvreté, oublié s’il gagne un peu plus, soupçonné s’il demande), le système devient instable. Les tensions s’accumulent sans canal pour se dissiper. Puis il bascule.

Les images de cette semaine ne sont pas une cause. Elles sont un symptôme : celui d’un couplage rompu entre la République et une partie de ses enfants.

Nous avons dépensé des milliards en dispositifs, en plans, en guichets. Chacun, pris isolément, se défend. L’ensemble ne fonctionne pas, parce qu’il fabrique des assistés là où il faudrait des citoyens.

Citoyens, pas assistés

Être assisté, c’est devoir prouver qu’on manque pour avoir le droit de recevoir. C’est attendre au guichet, être contrôlé, être soupçonné. Être citoyen, c’est l’inverse : on a sa place parce qu’on appartient, et l’on contribue parce qu’on appartient.

Un citoyen, c’est quelqu’un qu’on reconnaît, sans qu’il ait à mendier sa place. C’est quelqu’un dont on attend quelque chose : qu’il s’engage, qu’il contribue, qu’il réponde de ses actes. Et c’est quelqu’un à qui l’on tient parole : l’école qu’on lui promet a des professeurs, l’avenir qu’on lui décrit a un chemin.

Reconnaissance, exigence, parole tenue. Nos lycéens vivent aujourd’hui l’inverse : on les ignore jusqu’à ce qu’ils bloquent, on ne leur demande rien, et la promesse de l’école n’est pas tenue. On ne fabrique pas des citoyens ainsi. On fabrique de la défiance.

La reconnaissance appelle l’engagement. Une République qui dit à ses jeunes « tu es des nôtres » est en droit de leur demander en retour : engage-toi. Dans ton quartier, dans une association, au service d’une cause qui te dépasse. Les étudiants que j’ai formés, les lycéens qui défilent aujourd’hui, ne demandent que cela : être utiles, et être reconnus.

Une quatrième fois

La France a su, à trois reprises, faire de ses habitants des citoyens : en 1789, avec l’école de la République, puis en 1945 avec la Sécurité sociale. Chaque fois, elle a choisi d’investir dans les personnes plutôt que de gérer leur détresse.

Arrivé de Fès à Lille en 1981, boursier de l’État marocain, j’ai trouvé ici une université ouverte qui m’a formé sans rien me demander d’autre que de travailler. Je sais ce que produit un pays qui investit dans un jeune.

Les lycéens de Nantes et de Lille ne demandent pas qu’on les calme. Ils demandent qu’on les compte. Il est temps d’une quatrième fois.

Jaouad Zemmouri est physicien, professeur émérite à l’Université de Lille (PhLAM-CNRS), auteur de Citoyens, pas assistés (2026).