Le Contemporain recommande la lecture du diplomate Pierre Ménat

L’Europe à l’épreuve du tragique : Poutine, Trump et la fin de l’innocence européenne

■ Pierre Ménat. Diplomate de carrière, il a suivi de l’intérieur la marche de l’Europe pendant plus de trente ans. Conseiller de deux ministres des Affaires Étrangères (Jean- Bernard Raimond et Alain Juppé), puis conseiller du président Chirac pour l’Europe, deux fois directeur des Affaires européennes au Quai d’Orsay, il a également servi comme ambassadeur de France en Roumanie, Pologne et aux Pays-Bas.
 

Par Yves-Alexandre Julien – Critique littéraire.

Entre le retour de la guerre sur le continent, l’affirmation de puissances hostiles au multilatéralisme et la fragilisation de l’alliance transatlantique, l’Union européenne se découvre vulnérable comme jamais depuis la fin de la guerre froide. Dans L’Europe entre Poutine et Trump, Pierre Ménat dresse un diagnostic rigoureux, sans illusion ni incantation, d’un continent pris au piège de ses dépendances et de ses hésitations stratégiques. Un essai de lucidité, à lire comme un rapport sur l’état politique de l’Europe à la fin de l’année 2025.

Le retour du tragique dans l’histoire européenne

Avec L’Europe entre Poutine et Trump, Pierre Ménat livre un ouvrage qui relève moins de l’essai idéologique que du diagnostic stratégique. Ancien ambassadeur, fin connaisseur des institutions européennes, il ne prétend ni refonder la théorie politique ni proposer une utopie nouvelle. Il s’attache à une tâche plus ingrate mais plus nécessaire : penser l’Europe telle qu’elle est, confrontée à un monde qui a renoué avec le tragique de l’Histoire.

Ce tragique est formulé sans détour dans la seconde partie du livre : « L’Europe est seule. La Russie est devenue un adversaire systémique. Les États-Unis ne sont plus un partenaire fiable. »

Rarement le constat aura été posé avec une telle netteté. Cette triple affirmation condense tout l’argument de l’ouvrage : l’Europe ne peut plus s’abriter derrière ses alliances traditionnelles ni différer son accès au statut de puissance sans en payer le prix politique.

Poutine : la souveraineté contre le droit

À l’Est, la Russie de Vladimir Poutine apparaît comme une puissance structurée autour d’une souveraineté absolue, hostile à toute norme supranationale. Le droit international y est perçu comme une contrainte illégitime, et les « valeurs occidentales » comme une menace civilisationnelle. Cette analyse rejoint la tradition réaliste décrite par Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations (1962), lorsqu’il rappelait que les régimes refusant les règles communes finissent toujours par imposer leur propre logique de puissance.

La lecture de Pierre Ménat trouve également un écho direct dans les travaux de Michel Eltchaninoff, notamment Dans la tête de Vladimir Poutine (2015), où le pouvoir russe est analysé comme un national-conservatisme assumé, fondé sur le rejet de l’universalisme et la restauration d’une grandeur perdue.

Trump : le populisme contre les institutions

Le second choc analysé par l’auteur est celui du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Pierre Ménat ne se contente pas d’une lecture psychologique du personnage : il décrit un système de pouvoir brutal, décomplexé, imprévisible. L’épisode du 28 février 2025, lors de la rencontre entre Trump et Volodymyr Zelensky, en constitue la scène fondatrice.

L’auteur en tire une conclusion lourde de sens : « Cet épisode marque un tournant : Trump ne considère plus l’Europe occidentale au sens large comme une alliée. »

Cette phrase, d’une sobriété glaçante, rompt avec l’illusion d’un simple malentendu transatlantique. Pierre Ménat ne décrit pas une crise passagère, mais une mutation stratégique durable, où l’alliance devient conditionnelle, instrumentale, réversible.

Cette analyse rejoint les travaux de Yascha Mounk, notamment Le Peuple contre la démocratie (2018), qui montre comment le populisme autoritaire sape les fondements institutionnels des démocraties libérales tout en conservant une façade électorale.L’Europe, puissance normative sans volonté politique

Face à ces deux pôles de puissance, l’Europe apparaît forte en principes mais faible en actes. Pierre Ménat souligne son incapacité à se faire respecter sur le plan commercial, à retenir ses talents, à investir son épargne sur son propre sol ou à maîtriser ses flux migratoires. Cette critique rejoint celle formulée par Pierre Manent dans La Raison des nations (2006), selon laquelle l’Europe a cru pouvoir substituer le droit au politique et la norme à la décision.

Contestée en interne par des droites radicales aux profils distincts – conservateurs, souverainistes, nationalistes -, l’Union se fragilise encore en multipliant les projets d’élargissement sans approfondissement préalable.

Élargir ou approfondir : le retour d’un dilemme fondateur

Pierre Ménat consacre des pages particulièrement sévères à la politique d’élargissement. Il rappelle que ce qui n’était encore qu’un risque est désormais devenu une trajectoire presque irréversible : « Le risque de l’élargissement doit aujourd’hui être considéré non plus comme une hypothèse, mais comme une quasi-certitude. »

En employant cette expression, l’auteur franchit un seuil lexical révélateur : l’élargissement n’est plus un choix stratégique, mais un processus enclenché, dont les conséquences sont de moins en moins maîtrisées. La référence au général de Gaulle, opposé dès les années soixante à une extension incompatible avec l’approfondissement, s’impose ici naturellement.

Pierre Ménat avertit sans détour : « Passer de 27 États membres à 30 ou 35, et ce à horizon 2030, c’est courir un risque de dilution et de déperdition des moyens. »

La spirale des dépendances européennes

Le cœur analytique de l’ouvrage réside dans l’inventaire méthodique des dépendances européennes : énergétiques, industrielles, technologiques, agricoles, financières et géographiques. Sur l’énergie, l’auteur rappelle une évidence longtemps refoulée : « La dépendance énergétique de l’Europe a été brutalement exposée par l’invasion russe de l’Ukraine. »

Le choix de l’adverbe « brutalement » est révélateur : l’Europe n’a pas découvert sa dépendance, elle l’a subie. L’énergie cesse ici d’être un simple enjeu économique pour redevenir un attribut central de souveraineté, comme l’avaient déjà souligné les analyses de Zygmunt Bauman dans La Vie liquide (2005), décrivant des sociétés riches mais structurellement vulnérables.

Immigration et guerres hybrides : l’angle mort stratégique

Sur la question migratoire, Pierre Ménat adopte une approche résolument stratégique. Il souligne l’insuffisance du pacte migratoire européen et l’absence de vision d’ensemble, dans un contexte où les flux peuvent être instrumentalisés comme des outils de déstabilisation. Cette lecture rejoint les travaux de Gérard-François Dumont, auteur de Géopolitique des migrations (2019), qui analyse les migrations comme un facteur structurant des rapports de force contemporains.

Défense européenne : l’urgence d’une rupture

La défense constitue le point de cristallisation de toutes les faiblesses européennes. Fragmentée, dépendante de l’Otan, dépourvue de préférence européenne, elle souffre avant tout d’un déficit de volonté politique. Pierre Ménat estime que la politique des petits pas est désormais inadaptée à la gravité de la menace russe et plaide pour une rupture institutionnelle, fondée sur un nouveau traité, à adhésion volontaire, dans l’esprit du Plan Fouchet.

Une voie médiane contre les illusions

Ni fédéraliste doctrinaire ni souverainiste nostalgique, Pierre Ménat défend une voie médiane, fondée sur une répartition pragmatique des compétences entre États et Union. Il rappelle que le fonctionnement institutionnel européen s’est construit sans modèle préétabli : « Le fonctionnement institutionnel de l’Union n’a jamais obéi à un modèle préétabli. »

Ce pragmatisme, s’il a permis d’avancer, a aussi produit un empilement institutionnel devenu illisible. La position de l’auteur rejoint ici la conception wébérienne de la politique comme art du possible, telle que formulée par Max Weber dans Le Savant et le politique (1919).

Livre d’actualité appelé à être rapidement dépassé par la marche de l’Histoire, L’Europe entre Poutine et Trump n’en demeure pas moins précieux. Il fixe les termes du débat, hiérarchise les urgences et rappelle une vérité que l’Europe peine encore à regarder en face : la puissance ne se proclame pas, elle se construit ou elle se subit.

Michael Host du site https://conscience-universelle.com livre sa critique des « Voeux flottents » de Marie B. Lévy

Avec Les Vœux flottants, Marie B. Lévy signe un roman initiatique dans lequel l’enquête en fil rouge s’accompagne d’une méditation spirituelle sur le deuil, la mémoire et les forces invisibles qui traversent le vivant. Loin du thriller classique, le récit avance par niveaux successifs, naviguant entre deux mondes où la frontière entre réel et imaginaire, science et spiritualité, est volontairement ouverte.
Le point de départ est un crash d’avion au large de Corfou lors duquel décède un chercheur en biologie, Myron, travaillant sur un traitement prometteur contre le cancer. Le démarrage du roman pourrait annoncer une investigation scientifique ou policière, mais très vite, l’histoire change de ton.
Ce qui est en jeu n’est pas tant la résolution d’un complot « économique » que l’expérience intérieure d’Anne, épouse endeuillée, confrontée à une perte qui désorganise autant sa vie que sa perception du monde.
La suite est l’une des étapes spirituelles du roman ; le rêve dans lequel Myron s’adresse à Anne. Il ne s’agit pas d’un simple souvenir ou une hallucination du deuil, mais un message transmis depuis un autre plan de réalité. Myron annonce une vérité à Anne, qui devient la seule capable d’agir, non parce qu’elle détient une compétence particulière, mais parce qu’elle va devenir la seule à pouvoir réceptionner les bouts de vérité. Le rêve n’est pas ici une fuite du réel : il annonce un début initiatique, mais difficilement compréhensible à ce niveau du roman pour celui qui n’est pas encore initié.
Autour d’Anne gravitent des figures énigmatiques : Ota, l’ami japonais du défunt, porteur d’une autre relation au temps, à la nature et aux signes ; Link responsable hiérarchique de Myron et personnage influant du monde scientifique ; et surtout l’érable du Japon, symbole central du récit autant par son rôle que par sa position dans le jardin et dépositaire des vœux suspendus et des messages à déchiffrer. À travers cet arbre, Marie B. Lévy convoque à travers Anne tout un imaginaire japonais, en rapport aux esprits, au végétal, aux rites ancestraux, sans jamais tomber dans l’aspect simplement décoratif. L’arbre agit comme un médiateur silencieux entre les deux mondes : celui de la matière et celui de l’invisible. Lequel aura donc le dernier mot ?
L’un des mérites du roman est de faire dialoguer deux registres rarement réconciliés : la recherche scientifique la plus avancée (cellules, biologie, promesse de guérison, voire tentation transhumaniste) et le monde spirituel de l’âme, de la vie après la mort, de la synchronicité et de l’intuition. La force du roman est qu’il s’adresse ainsi tant aux amateurs d’enquête policière qu’à ceux qui sont en quête de réponse concernant la vie eternelle, mais aussi les limites morales et existentielles du progrès. Que devient l’humain lorsque la science avance sans conscience et lorsque la vérité se dérobe derrière des intérêts opaques ? Quand doit s’arrêter la mission de l’humain quand
tout semble aller trop loin ?
Alors Anne, personnage dans lequel le lecteur peut facilement s’identifier, va ainsi découvrir le vrai sens de la Vie, au sens spirituel, grâce à un détective privé. Le concret rencontre ainsi l’abstrait : accidents, catastrophes climatiques et industrielles, mensonges, mais aussi rencontres et une succession d’événements : la Vie se dévoile à Anne comme le chef d’orchestre, La fin, ouverte et résolument poétique, refuse toute clôture explicative. Les réponses importent moins que le chemin parcouru. Les Vœux flottants ne cherche pas à trancher entre illusion et vérité, mais à installer le lecteur dans cet espace du doute où se joue une part essentielle de la conscience humaine et spirituelle.
Dans l’esprit de la Lectio Divina, Les Vœux flottants s’adresse à celles et ceux qui acceptent de lire autrement, dans un état contemplatif pour accueillir les ressentis : en écoutant les silences, en comprenant les symboles, en laissant résonner les questions sans exiger qu’elles soient immédiatement refermées. Plus qu’une enquête à résoudre, le livre propose une expérience intérieure sur ce qui subsiste lorsque tout semble perdu, et sur ce qui, parfois, continue de parler à travers le vivant, pour le retour du Vivant.
A travers son personnage Anne, Marie B. Lévy prophétise le rôle d’éveilleur de conscience que l’humanité attendait.
Michael est un accompagnant de l’éveil intérieur et un explorateur de la conscience. Après un parcours riche en expériences humaines, professionnelles et spirituelles, il a développé une compréhension fine des mécanismes de transformation qui traversent celles et ceux qui cherchent à vivre plus alignés, plus vrais et plus présents. Son approche, nourrie par des années de recherche intérieure, d’observation des dynamiques humaines et d’engagement dans des pratiques de maturation spirituelle, relie en profondeur le corps, l’âme, l’intuition et la parole. Il accompagne aujourd’hui celles et ceux qui se trouvent dans une période de transition, de basculement ou de quête de sens, en leur offrant des repères clairs, des outils concrets et une présence attentive.
Son apport au Nouveau Monde repose sur une vision simple et exigeante : la transformation n’est pas une fuite du monde mais un retour à soi, une manière d’habiter pleinement la vie, d’écouter le mouvement intérieur et de laisser émerger sa vocation la plus profonde. À travers ses programmes, ses écrits et ses rencontres, Michael invite chaque personne à entrer dans un chemin de maturation, de discernement et de présence, afin de révéler sa lumière singulière et d’incarner son projet de vie avec justesse. Ce livre est le fruit de ce chemin, de ses traversées, de ses découvertes et de son engagement à transmettre une voie authentique, accessible et profondément humaine pour accompagner l’éveil spirituel contemporain.
Mon site internet est : https://conscience-universelle.com

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture : de la finance à la littérature

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture

JEAN-JACQUES DAYRIES

Par Guilaine Depis

Responsable des affaires en Asie du groupe PECHINEY, il a ensuite travaillé dans la banque d’investissement en Europe et aux Etats-Unis à la Compagnie de SUEZ puis au CREDIT LYONNAIS avant de créer AEW Europe, dont il a été administrateur et directeur général. Cette société gère aujourd’hui €40 milliards d’actifs immobiliers à partir de dix filiales dans les principales capitales européennes. Au cours de sa carrière, M. Dayries a été administrateur de nombreuses sociétés, cotées comme non cotées. Il est devenu écrivain.

Jean-Jacques Dayries, vous avez successivement été administrateur et directeur général dans des entreprises très prestigieuses, où vous avez toujours réussi. Depuis quelques années, vous vous lancez à corps perdu dans l’écriture. Fort de cette double expérience pensez-vous que la littérature est un domaine plus difficile pour être reconnu à sa juste valeur ?

La vie est faite de plusieurs phases. La grande phase de la vie active est essentielle. Ce sont les quelques décennies où l’on s’investit dans un projet qui est plus ou moins personnel, plus ou moins imposé. Enfant d’expatrié, je n’ai jamais imaginé vivre dans mon coin, mais plutôt continuer à explorer le monde. En travaillant à l’international, vous avez cette possibilité. Cette chance. Le poète Henri Michaux a écrit quelque part : ‘surtout ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison’. Elle peut être petite ou très grande. J’ai préféré qu’elle soit la plus grande prison possible ! La maxime s’applique à ma vision de la littérature. Au bout du parcours professionnel, avec ses succès et ses difficultés, vous pouvez décider de vous mettre en pause ou non. Lecteur compulsif depuis toujours, j’ai décidé d’une nouvelle phase, celle de la création littéraire ‘à ma façon’. Une ‘prison’ à explorer, en quelque sorte pour citer Michaux à nouveau. Au bout de mes nombreux mandats d’administrateur de sociétés, j’ai consacré de plus en plus de temps à mon travail littéraire. J’ai écrit six livres dont quatre ont été publiés. Cette phase de vie est pleine de liberté. Vous n’avez plus des équipes aux quatre coins de la planète mais votre table de travail, solitaire et exigeante. Des thèmes à explorer, des intrigues à construire, des héros qui vivent et vous habitent. C’est un travail d’entrepreneur, tout à fait passionnant.

La question de la valeur est importante. C’est bien sûr essentiel d’avoir des lecteurs qui partagent votre vision ou bien qui sont émus par ce que vous leur proposez. Dans la vie des affaires, la notion de valeur se mesure vite et facilement dans un résultat annuel ou un cours de bourse. Dans le monde de la littérature et de l’édition, la valeur est une notion plus subjective et le succès ne garantit pas l’estime, comme l’inverse ! Se faire connaître et partager son travail me semble beaucoup plus aléatoire et difficile. Même avec l’aide des réseaux sociaux.

Vous avez évolué dans des milieux brassant beaucoup d’argent. Vous découvrez un monde où 99% des écrivains sont ultra pauvres, ne vivent pas de leur plume, appartenez-vous à ceux qui rêvent de changer le monde afin que les auteurs puissent naturellement vivre de leur art et de leur créativité, ou estimez-vous que le privilège et le charme de la vie d’artiste – y compris les écrivains qui créent de la beauté avec des mots – sont aussi dans cette bohème, cette précarité ?

C’est un fait. Terrible et dérangeant. Toute la chaîne est en difficulté : les libraires, les distributeurs, les éditeurs, les auteurs. En décidant de consacrer de plus en plus de temps à l’écriture, je n’avais pas l’objectif d’en vivre. Je souhaitais simplement raconter des histoires intéressantes, avec des héros attachants. Ecrire est un grand plaisir. Le partager est une grande joie. Mon travail est toujours l’occasion de faire pénétrer le lecteur dans un milieu social, une entreprise ou un métier qu’il aurait peu de chance de voir de l’intérieur. Je m’adresse à un public qui souhaite lire autre chose que de la littérature de gare, des romans policiers, ou les romans pour jeunes femmes qui sont si diffusés. Jamais de sordide ou de misérabilisme, des héros positifs, comme dans la vraie vie. Avec une écriture qui a de la tenue. Sinon, j’aurais honte ! Comme je ne suis pas obligé de faire de la copie alimentaire (dommage pour mon éditeur), je peux essayer de garder un objectif de qualité. Sans l’ambition de révolutionner la littérature. En restant honnête.

Dans la finance, il faut savoir prendre des risques. En littérature, diriez-vous aussi qu’il faut savoir se mettre en danger pour récolter le succès ?

Le premier défi, c’est que brusquement, vos amis et vos relations d’affaires vous voient différemment ! Vous pratiquez un sport difficile dans lequel ils ne se lanceront jamais. Ne serait-ce que parce qu’il faut faire un investissement personnel important. Avec régularité, vous devez retourner à votre table de travail. Un roman de 200 pages, c’est au moins 600 heures de travail. Un investissement d’une année, à condition d’être rapide. Comme pour n’importe quel investissement, ‘no risk, no return’. Vous devez risquer cette aventure pour obtenir un résultat… qui peut être décevant. Être la risée de vos amis. Comme pour toute entreprise, il y a une certaine ivresse à tenter le pari. Car au-delà du succès, c’est totalement gratifiant d’aller à la rencontre de ses lecteurs… une fois le risque pris.

Votre œuvre est constituée jusqu’ici de plusieurs romans « Jungle en multinationale », « Quatuor », « Un être libre » … pour en citer quelques-uns. On devine que vous y avez mis beaucoup de vous, néanmoins en imaginant des personnages et des histoires romancées. Est-ce un moyen de préserver votre vie privée ?

Dans un roman, l’intention peut être autobiographique, c’est trop souvent le cas, ou bien totalement détachée du vécu de l’auteur. Il n’y a pas d’interdit. Ce qui m’intéresse est de peindre un milieu social et des situations réalistes. Des lieux ou des évènements qui me sont familiers. Des personnages qui sont plausibles. Je transmets beaucoup de ce que je sais de la vie des affaires, de l’économie politique, et même de la cuisine ou de la navigation à voile. A travers une histoire romanesque qui me semble plus captivante qu’un étalage nombriliste. Etaler sa vie privée, c’est manquer d’idées ou d’ambition. Quoique… certains ont eu le Prix Nobel en choisissant cette voie.

Schopenhauer disait : Un écrivain doit se fourrer tout entier dans son œuvre ; pensez-vous qu’il a tort, ou bien encore que ce soit possible de se fourrer tout entier dans son œuvre sans faire de l’autofiction ?

Je crois qu’il y a une forme d’engagement dans l’écriture. C’est un sport de haut niveau. Il faut y mettre toute son énergie et mobiliser tous ses atouts. C’est ainsi qu’il faut lire ce propos. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de se répandre sur ses propres malheurs ou de se vanter d’exploits improbables. L’autofiction est peut-être un moyen commode de soigner un malheur intérieur. Je n’ai pas de goût pour les gens qui se plaignent. Mon admiration va aux êtres positifs, courageux. Ceux qui ont une vision à partager.

Un écrivain doit-il être pudique sur ses blessures intimes ?

La beauté de l’exercice d’écriture réside dans la liberté qu’il offre. La page est blanche pour tout un chacun. La noircir est un privilège. Il n’y a de contraintes que celles que vous acceptez. Stendhal ne s’exprimait pas sur ses blessures intimes. Proust en a fait son fonds de commerce. Il n’y a pas d’obligation. Tout est permis. Seul compte un résultat que des lecteurs apprécieront à sa valeur. Sans garantie !

L’écrivain est-il là pour rendre son lecteur heureux lors d’un moment de divertissement ou bien pour carrément influer sur le cours de sa vie, chambouler ses certitudes, le faire grandir ?

C’est la plus grande ambition possible : un lecteur qui prend plaisir à lire un texte que vous avez créé avec plaisir. Ce texte peut être ardu et sérieux. Il peut être simplement amusant. Peu importe. Ce plaisir, le lecteur le garde en mémoire. Il peut l’accompagner pendant de longues années. Il y a ceux qui ont lu ‘Cent ans de solitude’ ou ‘Les trois mousquetaires’ et les autres. Quelle responsabilité pour l’auteur !

Votre œuvre comporte de la beauté, mais des fulgurances tragiques (« Quatuor ») ; les drames en littérature sont-ils là pour nous aider à davantage apprécier par contrastes les moments paisibles de la vie ?

Le drame n’est pas nécessaire. Quand on est en manque d’idées, il est facile de créer un accident comme de faire disparaître un personnage. La littérature est pleine de ces facilités. C’est une manière de ‘faire de la copie’. Le tragique doit être justifié par l’histoire qui est racontée. Sinon, on sent la manipulation plus ou moins racoleuse.

On dit souvent que les écrivains sont des écorchés vifs… Etes-vous un homme serein ?

Certainement pas. Mais pas torturé non plus. Seulement désireux d’explorer le monde bravement. Avec un peu d’humour et d’humilité.

En dehors de vos enfants, avez-vous l’impression d’avoir accompli des choses dans votre vie qui vous survivront autant que vos livres ?

Le jour où l’on disparait, on survit dans le souvenir que certains garderont de vous. Les équipiers de Tabarly se souviennent toujours avec émotion du grand marin, timide et taiseux. Mes jeunes collaborateurs qui ont fait de belles carrières un peu grâce à moi, les entreprises que j’ai aidées à progresser, mon équipage familial, c’est ma trace personnelle. Avoir fait plutôt du bien. Mis dans ces livres un peu de ces expériences accumulées. Avec honnêteté.

Depuis peu, vous animez des ateliers d’écriture, que retenez-vous de cette expérience ?

Toujours l’idée de la transmission et du partage. J’essaye d’encourager. De dire que 600 heures pour écrire un roman, c’est finalement accessible. L’essentiel est d’éprouver sa liberté. De se faire plaisir !