La revue Souffle inédit met à l’honneur les 40 ans du Marché de la Poésie

POÉSIE

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons, invités de Souffle inédit

Entretien avec Yves Boudier, Président du Marché de la Poésie et Vincent Gimeno-Pons, délégué général du Marché de la Poésie

Par Sabine Nogard

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons invités de Souffle inédit

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons, invités de Souffle inédit
De gauche à droite : Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie, Guilaine Depis attachée de presse du Marché Yves Boudier, Président du Marché de la Poésie, Vincent Gimeno-Pons, Délégué général du Marché de la Poésie Christophe Hardy, administrateur de la Société des Gens de Lettres, institution littéraire née en 1838 sous Balzac et Hugo

Sabine Nogard : La singularité de votre événement culturel est de proposer un large éventail de poètes contemporains qui déclament leurs créations littéraires devant un public à la fois disparate et fidèle. En 40 ans de Marché de la Poésie, diriez-vous que vous avez contribué à rendre la poésie plus vivante ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Nous ne sommes qu’une vitrine. La vitalité de la poésie ne dépend pas de nous, mais de ses « acteurs » (poètes, éditeurs et revues) et des lieux qui l’animent.

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons invités de Souffle inédit
Vincent Gimeno-Pons et Guilaine Depis

Sabine Nogard : Les éditeurs en France sont souvent frileux pour publier de la poésie, réputée pour moins se vendre que les romans. Cette réputation est-elle fausse ? Les lecteurs de poèmes sont-ils les mêmes que ceux des romans ? Les deux genres peuvent-ils s’entremêler ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Ce sont plutôt les éditeurs classiques et pour la plupart les « grosses » maisons qui ne souhaitent pas prendre de risque. Tous les éditeurs avec qui nous travaillons pour ce Marché ne se posent pas même la question. Pour ce qui concerne le public, il faut, bien sûr, être lecteur avant toute chose. Il y a des lecteurs qui mêlent toutes formes de lectures mais, effectivement, l’on peut considérer qu’il y a un lectorat très spécifique pour la poésie, d’autant lorsqu’elle est contemporaine.

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons invités de Souffle inédit
La grande-duchesse María Teresa de Luxembourg et Guilaine Depis

Sabine Nogard : Votre public rassemble un peu tous les âges, diriez-vous que l’amour de la poésie peut s’apprendre au fil des années ? Qu’écrire de la poésie est un talent inné, ou bien un travail acharné ? Un mixte des deux ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Parlons plus de passion que d’amour, et l’on apprend à aimer la poésie au gré des lectures. Écrire, c’est encore autre chose – on peut être lecteur sans avoir forcément envie d’en écrire. En revanche, pour écrire, il faut impérativement lire et ses contemporains, et ses aînés.

Sabine Nogard : Est-il nécessaire d’avoir beaucoup lu les poètes classiques pour écrire sa propre poésie ? Vos états généraux permanents, cette année consacrés au son du poème, ont-ils mis en exergue des constantes du poème malgré ses évolutions ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Comme dans tous les arts, la poésie a son histoire. On ne peut lire les contemporains en ignorant les classiques, et inversement.

Le poème a son rythme, son phrasé, et même s’il évolue, il n’en demeure pas moins qu’une langue est une langue dont la poésie est l’essence.

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons invités de Souffle inédit
Christine Fizscher poète et Guilaine Depis

Sabine Nogard : Ce 40e anniversaire est marqué par la poésie caribéenne et quelques polémiques autour de la présidence d’honneur annulée. Sur quels critères aviez-vous initialement choisi Nancy Morejon ? Est-il bien raisonnable d’avoir cédé à des pressions politiques, c’est-à-dire de laisser la politique se mêler de la création poétique, d’exercer une emprise sur elle ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Notre objectif état de faire le tour du monde, nous devions un jour ou l’autre passer par les Caraïbes, donc pourquoi pas cette année.

Quant à « l’affaire Morejón », être président.e d’honneur  du Marché de la Poésie est d’une haute exigence. Les droits humains sont notre impératif absolu. Il se trouve que, quelques jours avant le Marché, nous avons appris qu’en 2003, elle avait approuvé, ouvertement avec d’autres intellectuels, l’exécution de 3 dissidents qui avaient détourné un ferry pour tenter de quitter Cuba. Contrairement à ceux qui ont pris sa défense, on ne peut pas être contre la peine de mort en certains cas et pour dans d’autres. Ce n’est nullement un fondement politique. Nous n’avons jamais désapprouvé sa poésie, au contraire. Mais pour ce qui concerne la présidence d’honneur, il faut être d’une humanité à toute épreuve.

Sabine Nogard : Citez-nous vos poètes caribéens préférés et les invités majeurs de l’édition 2023.

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Même si, géographiquement, les Antilles françaises ne rentrent pas dans le cadre de l’invitation 2023, citons avant tout Aimé Césaire, qui fut sans doute l’un de plus grands. Il y a aussi Édouard Glissant, Frankétienne, René Depestre (tous deux encore vivants mais trop âgés désormais pour ces voyages). Sans oublier les générations plus jeunes : James Noël, entre autres.

Sabine Nogard : Dans le passé, quels ont été vos plus forts souvenirs du Marché de la Poésie ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Il y en a des tas, difficiles de faire un tri. Peut-être le plus fort, c’est le poète André Laude qui a attendu le Marché de la Poésie, auquel il venait tous les ans, pour mourir, en nous laissant ces mots : « je sais que tous mes amis sont présents pour le Marché, alors je peux partir ».

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons invités de Souffle inédit
Guilaine Depis et l’écrivain Eugène Durif

Sabine Nogard : Pouvez-vous nous dérouler toutes les singularités rendant cet événement si populaire ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : C’est un événement d’une magie et d’une humanité qui dépassent tous fondements. Notre seule force, c’est de pouvoir réunir en un même lieu toutes ces chapelles, tous ces courants ; sans doute le seul (ou quasi) endroit qui leur permet d’échanger.

Sabine Nogard : Les états généraux permanents sont-ils une de vos plus grandes fiertés ? Inspirent-ils les poètes ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Ces États généraux, pas seulement pour les poètes, sont des moments de réflexion dont la poésie et ses acteurs ont besoin. Il faut savoir se poser, réfléchir et regarder le champ de travail qui nous concerne. Ce devrait être le cas dans tous les domaines, pas seulement dans l’art.

Sabine Nogard : Quel avenir pour le Marché de la Poésie : à l’inverse d’autres salons, vous avez avec panache refusé de vous digitaliser entièrement durant la covid, est-ce que la poésie a besoin de présence en chair et en os, parce que le supplément d’émotion apporté par la voix, les parfums, les sourires des poètes perdrait en intensité à travers un écran ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Avant tout, les éditeurs que nous défendons ne font pas (ou très peu) de livres numériques, difficile dans ces conditions de digitaliser leur travail. Ce sont, pour la plupart, des artisans et le travail sur le contenant compte quasi tout autant que sur le contenu.

Quant à l’avenir, nous allons déployer, avec des acteurs locaux, d’autres Marchés en Régions à d’autres moments de l’année, pour que le travail des éditeurs soit en visibilité quasi permanente.

Sabine Nogard : Pensez-vous que le Marché de la Poésie pourra fêter son 1007e anniversaire dans les mêmes conditions Place Saint-Sulpice ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Il faudra rencontrer ceux qui vont reprendre le flambeau, et c’est ce qui est le plus difficile à trouver : nos moyens financiers actuels ne nous permettraient pas de pouvoir recruter quelqu’un.e pour le/la former à la « succession ».

Sabine Nogard : Avec votre périphérie, chaque année vous voyagez beaucoup, les problématiques liées à la diffusion de la poésie sont-elles les mêmes dans tous les pays ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Nous sillonnons surtout la France, en tentant d’établir un maillage, même s’il est ponctuel.

Quant aux autres pays, difficile de vous dire, tant les situations sont totalement différentes selon le cas de figure. Donc pas de généralité possible de ce point de vue.

Sabine Nogard : Diriez-vous que la poésie est un langage universel qui devrait jouer un rôle plus important dans nos sociétés multiculturelles pour rapprocher les peuples avec l’essentiel qui les unit.

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : La poésie, c’est l’essence de la langue et un art à part qui ne rentre pas, contrairement à ce que certains voudraient, dans le champ de la littérature. Chaque mot du poème est un choix radical de son auteur. Et c’est aussi pourquoi, quel que soit le pays, on retient plus facilement un poème qu’un fragment de roman, par exemple.

Sabine Nogard : Ecrire un poème, c’est se rendre éternel ? Y a-t-il le désir de laisser son empreinte durable ou est-ce juste pour communiquer avec ses contemporains.

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Non, écrire un poème c’est s’engager totalement. On ne triche pas avec le poème, alors que dans un récit, on peut se noyer dans certains passages. Quant à l’éternel, parlons plutôt de postérité à laquelle aspire le poème (et non pas le poète).

Sabine Nogard : Les maisons d’édition tirent-elles des enseignements du bilan de vos états généraux ? Orientent-ils leurs choix ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Il ne s’agit nullement pour nous de guider les esprits, mais plutôt de permettre une réflexion dont chacun.e tire ou non quelque(s) piste(s). Nous n’avons aucune autre prétention.

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons invités de Souffle inédit
Charles Gonzales comédien lecteur de POESIE et Guilaine Depis

Sabine Nogard : Combien de poètes seront-ils présents en chair et en os place Saint-Sulpice et dans la périphérie dans l’édition 2023 ? Quel est le pourcentage de « nouveaux », qui font pour la première fois leur apparition dans vos programmes ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Dans notre programmation totale, près de 180. Sur la place Saint-Sulpice, ils sont sans nul doute un bon millier.

Les « émergents », voulez-vous dire. Prenons l’exemple des Caraïbes, cette année, la délégation de 10 poètes était exclusivement composée de jeunes poètes (moins de 35 ans). Pour les autres, disons qu’environ 30% de nos intervenant.es sont des « poètes en devenir ».

Sabine Nogard : Les petits éditeurs comptent particulièrement sur vous, sur quels critères construisez-vous votre programme en en mettant certains sous les feux des projecteurs ?

Y.Boudier et V. Gimeno-Pons : Eh bien justement, nous comptons également beaucoup sur eux (maisons d’édition et revues) pour découvrir des textes et des autrices/auteurs. Et c’est le cas pour chacun des événements que nous construisons : nous les réalisons à partir soit de nos lectures propres, soit de rencontres avec des poètes (ou avec des lieux également), soit dans la production éditoriale que nous recevons au bureau.

Marché de la poésie

Facebook du Marché de la poésie

Guilaine Depis 

Poésie

Laisser un commentaire