Philippe David a reçu Anne Mansouret dans son émissions « Les vraies voix » sur Sud Radio

Le 23 juin 2022, Philippe David a reçu Anne Mansouret dans son émissions « Les vraies voix » sur Sud Radio.

Réécoutez l’émission : https://www.sudradio.fr/programme/les-vraies-voix-sud-radio/la-chronique-presidentielle-de-philippe-rossi

Les vraies voix

 

Wokisme – la guerre des mots par Emmanuel Jaffelin

Wokisme : la guerre des mots

Par Emmanuel Jaffelin, Philosophe

Monsieur n’est pas d’hier, ni Madame ni Mademoiselle.

De Monsieur, Madame et Mademoiselle, il y a des choses à dire.

Le premier remonte à 1314, il s’écrit « Monsor » et est la contraction de l’adjectif possessif « Mon » et du nom commun « Sieur »qui, lui-même, est une abréviation de « Seigneur ». Monsieur donne Mister en british et constitue un mystère pour la réflexion.

Madame, au moyen âge, était le titre réservé aux seules femmes de chevaliers, puis à la Femme du Roi, voire à celle de son frère.

Quant à Mademoiselle ou Ma Demoiselle, le mot vient du bas latin « domnicella »qui désigne la maîtresse de maison et implicitement le mariage consommé et la reconnaissance d’un titre : la domina dominait donc socialement  la servante ( ancilla ou serva) ! Quelle gène que ce nom dans une société égalitariste qui vise à traquer et éliminer les mots pouvant colporter une hiérarchie sociale.

Mademoiselle est donc un substantif qui fut éliminé en France des termes administratifs en 2012 et remplacé à l’oral par « Madame » (Appeler Madame» une adolescente âgée de 14 ans est aussi pertinent que d’appeler « chien » un chiot âgé de un mois ! Mais il faut donc désormais considérer tous les individus par l’espèce à laquelle ils appartiennent!). A dire vrai, dès le XVIIIpost-révolutionnaire, le terme Demoiselle fut maltraité, celle-ci tombant de son piédestal, perdant son statut social et ne désignant plus que la fille, voire, au dix-neuvième, la prostituée ! A noter qu’au Moyen âge existait le terme « Damoiseau » désignant le Gentilhomme qui n’était pas encore armé « chevalier ».

Ainsi, après avoir critiqué et annulé tous les Seigneurs de la société post-révolutionnaire, leurs termes furent réappropriés civilement et distribués à tous les citoyens, étrangers à la Noblesse, mais en tant que signe de respect civil et social détaché officiellement de leur origine nobiliaire. Dans son Dictionnaire Philosophique, Voltaire anticipe donc, un quart de siècle avant la révolution française, cette évolution de l’abréviation masculine : « Pour terminer ce grand procès de la vanité, il faudra un jour que tout le monde soit Monseigneur dans la nation, comme toutes les femmes, qui étaient autrefois Mademoiselle, sont aujourd’hui Madame[1]. »

Autrefois on jouait aux Dames. Avec le wokisme, on joue aux Dames, aux Messieurs et aux Demoiselles considérés comme des nomina non grata à bannir ! La vie sociale est devenue un jeu de mots soit-disant  pratiqué pour guérir des maux sociaux ! En réalité, il s’agit d’une guerre des mots qui génèrent d’autres maux : ceux d’une civilisation de plus en plus déstabilisée de l’intérieur par des minorités. Et une civilisation aussi dominée par de » telles minorités file un mauvais coton : celui de la décadence. Monsieur, l’Occident agonise. Son Iel lui survivra-t-il ?

Devons-nous passer du Monsieur au Mons-Iel ?

Notre Père qui êtes aux Cieux

Que ton Iel soit sanctifié ?

Emmanuel Jaffelin
auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021), Apologie de la Punition (Plon, 2014), Eloge de la Gentillesse (Bourin 2010, Pocket 2016)


[1]– Voltaire : Dictionnaire Philosophique, article « Cérémonie », 1764

Grande interview de Vincent Gimeno-Pons et Yves Boudier sur le Marché de la Poésie

La poésie est sûrement le genre le plus pratiqué, le plus populaire

Annulé en 2020 du fait de la pandémie, déplacé en octobre 2021, le marché de la poésie en est à sa trente-neuvième édition. Installée en juin place Saint-Sulpice, aux pieds de la majestueuse cathédrale, la manifestation permet aux auteurs de se retrouver, mais aussi de faire connaître ce genre quelque peu oublié, ce parent pauvre de la littérature, qu’est la poésie. 

ActuaLitté

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons, organisateurs du Marché de la Poésie, ont répondu aux questions malignes d’Étienne Ruhaud. Et pour commencer, quelques chiffres…

Évoquons tout d’abord l’histoire même du marché de la poésie. Quand a-t-il été créé et pourquoi ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Le Marché de la Poésie est né en 1983, à l’initiative de Jean-Michel Place et Arlette Albert-Birot. La première édition s’est tenue à la Bibliothèque nationale Richelieu, puis définitivement place Saint-Sulpice depuis 1984. Il faisait suite à une Enquête auprès de 548 revues littéraires, parue chez Jean-Michel Place. Après avoir réuni ces revues dans un ouvrage, l’idée de donner une dimension publique au travail de création des éditeurs et des revues donna naissance au Marché.

Quelles évolutions notables entre la première édition et cette 39e édition ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Tout d’abord, le nombre de participants : d’une cinquantaine au 1er Marché, aujourd’hui nous en sommes à près de 500. Outre la présence des éditeurs et des revues, une scène nous permet d’accueillir dorénavant des lectures, rencontres, tables rondes, concerts…

La fréquentation du Marché atteint aujourd’hui une cinquantaine de milliers de visiteurs. Depuis dix-huit ans, nous avons créé La Périphérie du Marché de la Poésie, qui nous permet, avec une trentaine d’événements (à Paris, en régions voire à l’étranger) d’aller à la rencontre de publics élargis.

Combien d’exposants accueillez-vous ? Exigez-vous certaines conditions ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : La place Saint-Sulpice n’étant pas extensible, nous avons privilégié la présence des éditeurs à compte d’éditeur.

Avez-vous des sponsors ? Comment l’événement est-il financé ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Outre la Sofia – La culture avec la copie privée, le Marché de la Poésie fonctionne sur un budget d’environ 220.000 euros, dont la moitié provient de la participation des éditeurs et le reste relevant de subventions publiques, avec un soutien important du Centre national du Livre, complété par une aide de la Région Île-de-France et de la Ville de Paris.

En France la poésie se vend mal, peu. Comment expliquer cette désaffection ? Est-ce différent à l’étranger ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Le véritable problème est lié à la diffusion/distribution des ouvrages et, par conséquent, à leur peu de visibilité en librairie. C’est effectivement plutôt une spécificité bien française. Lorsque des lectures, des performances, des événements tels le Marché de la Poésie permettent la rencontre du livre et du public, les ventes suivent.

L’année 2020 a été marquée par la COVID, et donc par l’annulation du marché. Initialement prévue en juin, l’édition 2021 a été décalée à octobre. Pouvez-vous nous en dire davantage touchant l’impact de la pandémie, y compris chez de petits éditeurs déjà en difficulté ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : La plupart des éditeurs de poésie ont souffert de la situation puisqu’une bonne partie de leurs ventes se font lors de telles manifestations ou de lectures, ce qui ne fut pas le cas entre mars 2020 et octobre 2021. L’édition d’octobre dernier connut un grand succès qui témoigne du besoin et de l’importance de notre Marché par exemple (Il y eut en octobre plus de six cents nouveautés éditoriales pour le Marché).

Cette année, la présidente d’honneur est Nancy Huston. Pouvez-vous nous en dire davantage quant à ce choix ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Chaque année, nous souhaitons recevoir un.e président.e d’honneur qui soit une personnalité du monde littéraire, mais dont le lien avec la poésie demeure essentiel.

Chaque année, également, un pays est mis à l’honneur. En 2022, il s’agit du Luxembourg. S’agit-il d’une terre de poésie ? Encore une fois, pourquoi ce choix ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Le Luxembourg est une terre de poésie particulièrement intéressante de par la diversité des langues et des origines multiples des poètes. Outre en francique, les poètes s’expriment en allemand, en italien, en portugais et en anglais. Leurs choix formels sont très variés, du poème de l’intimité à l’univers de la performance.

Existe-t-il un lien entre le marché de la poésie et le Printemps des poètes ? Travaillez-vous ensemble ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Hélas, depuis quelques années, ce lien tissé entre nos deux structures s’est effilé, à notre grand regret.

Vous êtes tous deux poètes. Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec ce genre ?

Yves Boudier : Vincent Gimeno est grand lecteur de poésie, mais n’en écrit pas. Il s’agit tout d’abord d’une rencontre avec deux structures (Les Parvis poétiques et Circé), ainsi que de nombreuses rencontres avec des poètes lorsqu’il travaillait à la Drac Île-de-France. Pour ma part, j’ai rencontré la poésie avec le livre Chantefleurs Chantefables de Desnos au sortir de l’enfance. Puis, la lecture d’Aragon, Éluard, Char, Perse… succéda à celle des dadaïstes et des surréalistes, ce qui m’ouvrit la porte du contemporain et celle de l’écriture.

Le marché valorise un genre littéraire à proprement parler. Pourtant, sur les stands, nous trouvons aussi du théâtre, des essais, des romans. Qu’est-ce qui, selon vous, fonde la spécificité du genre poétique ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Il conviendrait davantage de parler des genres poétiques, des formes que prennent les poèmes à travers l’histoire. Et ces formes sont mouvantes, parfois contradictoires… Jacques Roubaud a coutume de répondre à cette question de la spécificité du poème : c’est une écriture qui ne va pas forcément au bout de la ligne… Cette réponse a au moins le mérite de mettre le plus grand nombre d’accord !

Ce qui nous intéresse en invitant des éditeurs dont on sait l’intérêt qu’ils ont pour le théâtre, l’essai, etc., c’est leur ouverture à la création littéraire contemporaine, à ses relations avec le poétique, au sens large, relations toujours aventureuses, donc fertiles.

On est frappé, en parcourant les allées, par la diversité même des formes. Certains poètes pratiquent encore le vers régulier. D’autres, au contraire (et ils sont majoritaires), adoptent le vers libre ou la prose. Existe-t-il encore des écoles, à ce niveau-là, des mouvements ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Oui, plutôt des mouvements, des tendances, liées ou non à un héritage ou à un savoir partagé de leur histoire. L’hybridation des écritures aujourd’hui témoignent de ces usages variés de la langue qui, pour la plupart, sont les formes contemporaines issues de moments forts des pratiques esthétiques et poétiques que furent le lettrisme, la poésie sonore et visuelle, les écritures formalistes des années d’après-guerre. Et, on retrouve souvent chez un même poète cette multiplicité des écritures.

On est également frappé, au cours du marché, par l’importance de la lecture publique. Une scène est dressée, donnant la parole aux auteurs. La poésie possède-t-elle d’abord une dimension orale ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : La Scène du Marché accueille depuis toujours des lectures, mais aussi des présentations d’éditeurs (et plus récemment depuis la création des États généraux permanents de la poésie des tables rondes). La lecture du poème par le poète lui-même est pour nous une chose importante, non seulement parce que, comme vous le soulignez, la poésie est inséparable le plus souvent de l’oralité, de la dimension phonique de la langue, mais parce que l’intimité d’une parole proférée, adressée, est partie prenante du poème, de sa force de partage, de sa singularité.

À ce propos, intégrez-vous le slam, forme nouvelle, purement orale ? Ou considérez-vous que la poésie, c’est ce qui s’écrit ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Nous ne considérons pas que la poésie se résume à « ce qui s’écrit ». Mais, il ne nous semble pas nécessaire de soutenir le slam, voire le rap, formes d’expression jouissant d’une grande présence dans les médias et sur différentes scènes. Notre but principal est le soutien et la promotion des éditeurs et de leur travail.

Pour beaucoup, la poésie se trouve actuellement dans la chanson. Et d’ailleurs, la poésie fut longtemps associée à la musique. De fait, qu’est-ce qui distingue, précisément, poésie et chanson ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Il est vrai que poésie et chanson partagent beaucoup de choses, depuis notre Moyen Âge jusqu’à Apollinaire, et de nos jours les liens sont toujours forts. Mais, remarquons que si les auteurs de chansons revendiquent une dimension poétique, peu de poètes aujourd’hui disent écrire des chansons.

Ces deux genres ont en commun de faire mémoire en quelque sorte, mais se différencient dans le rapport physique et conceptuel à la mélodie, à la musique instrumentale.

On parle de poésie sonore pour évoquer une forme hybride, à mi-chemin entre la musique contemporaine, la performance et la déclamation. Dans le cadre du marché, comment valoriser pareille approche, ne serait-ce que d’un point de vue technique, pratique ? Sachant que la poésie sonore possède aussi un aspect visuel, et donc nécessite souvent des installations complexes.

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Depuis sa création, le Marché invite des poètes sonores, des poètes visuels. Un grand nombre des événements de la Périphérie du Marché concerne ces courants poétiques. C’est souvent pour nous l’occasion de travailler avec des lieux ou des structures en quelque sorte spécialisées dans ces esthétiques, mais il nous arrive aussi d’inventer avec ces poètes des manifestations dans des lieux inattendus, heureux de faire découvrir à leur public la performance sous toutes ses formes.

Cette année, l’invité d’honneur est donc le Luxembourg, un pays où on pratique plusieurs langues au quotidien. (cf. plus haut). En 2019, ce fut le Québec. L’an dernier, les Pays-Bas. Pensez-vous qu’on puisse réellement, efficacement, traduire la poésie ? Ou est-il toujours impossible de transcrire l’émotion primale, de retrouver le rythme de la langue initiale ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Sans entrer dans le débat récurrent sur la traduction « possible/impossible, traduction/trahison », nous faisons entendre les poèmes « étrangers » dans leur langue originale, précédés ou suivis d’une traduction. Non pas de « la » traduction, mais « d’une » traduction, sachant qu’au fil des temps et des bouleversements littéraires, il est toujours bien de sans cesse retraduire.

Ce qui nous semble important, c’est de ne pas s’en tenir à la tradition universitaire d’une prétendue exactitude ou équivalence du sens du poème traduit, mais de donner à lire ou entendre un texte qui soit un véritable poème dans la langue d’accueil. La traduction est ainsi un vrai travail poétique et de nombreux poètes n’imagineraient pas écrire sans avoir en parallèle une activité de traducteur. Quant à l’émotion primale… elle appartient à chaque lecteur, dans leur heureuse différence.

Au XIXe siècle, Mallarmé défendait une vision extrêmement élitiste de la poésie. A contrario, Lautréamont évoque l’idée d’une poésie faite par tous, non par un. Comment vous situeriez-vous ? Croyez-vous en la poésie populaire ? Le but du marché n’est-il pas, précisément, de démocratiser le genre poétique ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : Démocratiser le genre poétique ? Voilà un paradoxe. Chacun, ou presque, a un jour écrit un poème, adressé un poème. La poésie est sûrement le genre le plus pratiqué des gestes artistiques, le plus populaire en quelque sorte. La question est davantage de démocratiser l’accès du public, quel qu’il soit, au livre de poésie. Que faire pour facilement découvrir et faire sien les poèmes de Mallarmé ou Les Chants de Maldoror de Lautréamont, comment convaincre les libraires, toute la chaîne du livre de donner la place qu’elle mérite à la poésie patrimoniale et plus encore à celle d’aujourd’hui, celle parmi laquelle nous vivons.

Nous parlions également de l’actualité, plus haut. Certains auteurs ont tenu à défendre des causes, à exprimer leur soutien à tel ou tel peuple, à évoquer des problématiques contemporaines. Pensez-vous que la poésie soit nécessairement engagée ? Ou, au contraire, que le poète ne devrait pas faire de politique, à tout le moins dans sa pratique littéraire ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : La poésie est profondément, intimement politique, elle concerne le rapport au monde de chacun. Le poème est un espace sensible, un espace dans lequel une pensée s’exprime, s’offre et prend le risque de la contradiction. En cela, le poème, lorsqu’il ne répète pas naïvement le discours idéologique de notre quotidien rongé par le tout commerce et l’illusion d’une communication transparente, est un îlot de pensée, de résistance par et dans la langue, dépassant souvent les attentes immédiates.

À titre personnel, les poètes font leurs choix idéologiques, comme tout citoyen. Ils se trouvent mêlés aux « gémissements du siècle » pour reprendre un mot de Lautréamont et se déterminent. Cependant, il y a des moments de l’histoire où il devient nécessaire de refonder une solidarité, une communauté de résistance : la guerre faite à l’Ukraine et l’accueil sur la scène du Marché de trois poètes ukrainiens en témoignent.

À quoi bon des poètes en ces temps de détresse ? s’interroge Friedrich Hölderlin (1770-1843). Que vous inspire cette réflexion ? À défaut de sauver le Monde, la poésie apporte-t-elle un baume ?

Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons : La poésie n’est ni un baume ni une bouée de sauvetage de notre société en crise. En revanche, elle questionne l’individu, son rapport au monde, aux autres, à son environnement ; et de la sorte elle représente un vecteur de création, de contestation, de réflexion, d’où notre thématique des États généraux permanents de la poésie pour 2022 : « La pensée du poème ».

crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0 – Yves Boudier, Guilaine Depis et Vincent Gimeno-Pons

Unidivers annonce une lecture de Proust par Hélène Waysbord au Mémorial de la Shoah

Rencontre : Une lecture de Proust Mémorial de la Shoah, 12 juin 2022, Paris.

Le dimanche 12 juin 2022
de 14h30 à 16h30
. gratuit
À l’occasion de la parution de La Chambre de Léonie, d’Hélène Waysbord, préface de Jean‐Yves Tadié, Éditions Le Vistemboir, 2021.

Hélène Waysbord entreprend une lecture singulière et intime de l’œuvre de Marcel Proust et part à la recherche de ses propres secrets. Cette lecture crée une chambre d’émotions qui coïncide avec la vie profonde, enfouie, de sa lectrice. Cette plongée dans le texte proustien permet de comprendre, d’abriter et d’apaiser les blessures d’Hélène qui, enfant, s’est trouvée soudain privée de sa famille. En écho se tressent et se déploient les évocations de son enfance, de la guerre, de la séparation d’avec ses parents et de sa vie de femme.

En présence de l’auteure.

En conversation avec Jean‐ Yves Tadié, professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne.

Mémorial de la Shoah 17 rue Geoffroy l’Asnier 75004 Paris

L’échec de Macron signe-t-il la fin de la 5e République ? par Emmanuel Jaffelin

L’échec de Macron signe-t-il la fin de la 5e République ?

Photo Pool/ABACA

Par Emmanuel JAFFELIN, Philosophe, conférencier, auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021), Eloge de la Gentillesse (François Bourin, 2010) et Apologie de la Punition (Plon, 2014).

En relisant Aristote, je redécouvre la classification que le philosophe (384-322 av.J.C) faisait des régimes politiques dans son livre les Politiques[1] . Un premier classement, des régimes politiques rationnels, va ainsi du bon au mauvais, c’est-à-dire de la Monarchie à la Démocratie en passant par l’Aristocratie. Un second classement montre comment la première triade peut dégénérer en une seconde : la Monarchie peut dégénérer en Tyrannie, l’Aristocratie en Ploutocratie et la Démocratie en… Anarchie ! 

Résumé des classements :

1ere triade politique: Monarchie- Aristocratie- Démocratie

2e triade politique: Tyrannie- Ploutocratie- Anarchie

Relisons la vie politique Française de 1958 à 2022 : d’abord le gaullisme est un mouvement politique qui régénère la République en la faisant passer de la IVe à la Ve et en redonnant au Président un pouvoir quasi-monarchique, certes discret, mais patent. Ensuite le socialisme  de1981à1995 «sous» F. Mitterrand et de 2012 à 2017 «sous» F. Hollande.

Disons que ces 19 ans de pouvoir socialiste correspondent à une légère décentralisation du pouvoir (accroissement du pouvoir des régions et des départements) qui rapproche donc ce type de Gouvernement de l’Aristocratie aristotélicicienne consistant à partager le pouvoir parmi une élite (donc au P.S. parmi des … élus) et non plus à en laisser le monopole au président (occupant, symboliquement et de manière non reconnue, la fonction de roi). Enfin au 3e millénaire, de 2017 à 2022, puis de 2022 à 2027, le passage à un jeune président élu dont personne ne sait (même lui-même) s’il est à droite, à gauche ou au centre. Un président purement opportuniste qui fait donc glisser la France, au pire, dans l’Anarchie, au mieux, vers la Démocratie[2] !

Pensons désormais au maître philosophique d’Aristote, un certain Platon qui, dans sa Lettre VII raconte qu’il avait eu, lorsqu’il était jeune, l’intention de se consacrer à l’activité politique, mais qu’il fut déçu par la tyrannie des Trente puis par la restauration de la Démocratie et qu’il se tourna avec bonheur et lucidité vers la philosophie et la sagesse, activité et but qui lui apparurent les seuls capables d’apporter des remèdes aux maux de la cité (polis).

La conclusion de Platon est claire : « Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux avant que la race de ceux qui, dans la rectitude de la vérité, s’adonnent à la philosophie n’aient accédé à l’autorité politique ou que ceux qui sont au pouvoir dans les cités ne s’adonnent véritablement à la philosophie, en vertu de quelque dispensation divine [3]». Par conséquent, sans philosophie, la politique tend vers le chaos !

Macron fit donc l’inverse de Platon : ne trouvant pas dans la philosophie un chemin vers la vérité[4], il se rua vers la politique comme chemin de la vraisemblance. Et, contribuant à la décadence des partis politiques, il profita du chaos plus qu’il ne rechercha l’ordre.

Ainsi, étant réélu comme président de la République, force est de constater que Macron est le premier président de la  Cinquième République élu ou réélu qui perd les élections législatives dans la foulée de l’élection présidentielle et qui fait donc plonger la République vers un changement de régime.

Si Macron n’était que l’expression d’un mouvement financier, il est aisé de comprendre que, sous sa présidence, la république soit passée de la démocratie à la ploutocratie[5] (régime des riches). Mais les pauvres ont pris conscience de cette injustice à la suite de sa réélection et n’ont pas validé celle-ci par celle des parlementaires (les députés) de son parti politique, La République en marche » qui devrait être rebaptisée « la république en chute[6]» ! Telle est l’issue de cette république traitée de manière micronscopique !


[1]– Livre écrit entre 330 et «323 avJC. et, publié notamment en France en GF (1990)

[2]il ne faut certes pas confondre la démocratie antique, qui est un régime où le peuple dirige l’Etat-Cité., et la démocratie moderne où le peuple est (plus ou moins bien)représenté par des élus.

[3]– Platon, Lettre VII  , 326a/7 – b4

[4]– Il échoua au concours de l’Ecole Normale Supérieure et se rabattit sur une autre école, l’ENA, qu’il supprima !

[5]Ploutocratie vient du grec antique : de Proutos, dieu de la richesse, et de kratos, le pouvoir.

[6]– Avec 234 sièges obtenus, sur 577. La République en marche n’obtient pas la majorité de 289 sièges.

Emmanuel JAFFELIN
Philosophe, conférencier, auteur de Célébrations du Bonheur ( Michel Lafon, 2021), Eloge de la Gentillesse (François Bourin, 2010) et Apologie de la Punition (Plon, 2014).

« Simone survit dans la mémoire comme exemple humaniste et comme femme exemplaire »

Valmigère et Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil

Simone Veil a eu une vie étonnante, ballottée par les lames de fond du XXe siècle desquelles elle a su émerger puis savoir y nager. Son histoire n’est en rien « merveilleuse » – ce qui ne se dit que des choses – mais admirable. Elle s’insère dans une collection d’« histoires merveilleuses » déclinées sur l’Europe, le Parlement européen, Strasbourg… Jean-Louis de Valmigère est président de la Fondation pour Strasbourg, ce qui explique qu’il fait livre de tout ce qui concerne sa ville. Simone Veil fut présidente du Parlement européen à sa création avant d’être des années députée européenne.

Son existence fut celle d’une femme, juive française née Jacob, emportée dans les bouleversements du nazisme, la défaite, l’Occupation, l’arrestation, la déportation, avant d’entrer en résilience d’abord grâce à sa mère et ses sœurs, au scoutisme laïc, puis après-guerre avec son mari Antoine Veil devenu énarque, elle-même faisant trois enfants et des études de magistrate. Elle avait passé les épreuve du bac à 16 ans juste avant d’être déportée. Dès lors, sa carrière au service de l’État s’envole, malgré le machisme dominant.

Elle s’occupe des prisons, de la réinsertion des mineurs délinquants que le film de François Truffaut Les 400 coups met en lumière, devient secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature, puis entre au cabinet de René Pléven avant de devenir ministre de la Santé sous Giscard dans le gouvernement Chirac. Après le « manifeste des 343 salopes » (ainsi surnommées par Charlie hebdo), elle présente durant trois jours éprouvants à l’Assemblée le projet sur l’IVG qui légalise l’avortement, alors qu’au moins 300 000 femmes chaque année y ont recours clandestinement, à l’étranger pour les plus riches, dans les arrières-cuisines des avorteuses pour les autres. Les insultes nazies et antisémites sont légion, marquant combien la droite classique reste bête et égoïstement ancrée dans ses préjugés bourgeois catholiques xénophobes. Mais elle tient tête et l’emporte avec la raison, en femme héritière des Lumières. L’avortement restera pour elle (et pour toute femme) « toujours un drame », mais le « désordre » engendré par les avortements clandestins à hauts risques est une plaie sociale qu’il vaut mieux éradiquer, à l’exemple des pays voisins.

Sur la demande de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil conduit la liste UDF aux européennes qui l’emporte sur le RPR de Jacques Chirac (qui ne croit pas à l’Europe mais reste souverainiste). Dans la foulée elle est élue en 1979 première femme présidente du Parlement européen. Elle ne se représentera pas, faute du soutien des députés RPR qui ont la rancune tradi tenace mais restera députée européenne jusqu’en 1993. Elle sera nommée ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville par Édouard Balladur en 1993.

De 1998 à 2007, elle est membre du Conseil constitutionnel. Elle est élue en 2008 à l’Académie française après avoir écrit son autobiographie, Une vie, et entre au Panthéon en 2018, couronnement de son ascension. Désormais merveille du monde, selon ce petit livre illustré de quelques images et de témoignages, pas trop mal écrit malgré quelque jargon techno et phrases à la mode, Simone survit dans la mémoire comme exemple humaniste et comme femme exemplaire.

Jean-Louis de Valmigère et Eva Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil, 2022, Hervé Chopin éditions, 127 pages, €14,50 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Emission télé pour découvrir l’écrivain Roberto Garcia Saez (thèmes LGBT, pandémies etc)

Emission télé pour découvrir l’écrivain Roberto Garcia Saez

Roberto Garcia Saez est un expert reconnu du monde humanitaire qui a ce titre effectue des missions d’aide au renforcement des politiques de santé depuis 25 ans. Il a alterné des postes à l’Union Européenne, au Fonds Mondial, de fonctionnaire à l’ONU, et d’expert indépendant pour diverses organisations internationales en Afrique, Asie, New York et Genève. II dirige aujourd’hui une société de conseils stratégiques pour différentes agences des Nations Unies, le Fonds Mondial et gouvernements www.hmsteam.org.

Pour écrire ces deux romans (« Un éléphant dans une chaussette » et « Dee Dee Paradize ») où se mêlent cynisme et humour, Roberto s’est inspiré de son expérience dans la lutte contre les grandes pandémies à travers le monde notamment le VIH Sida, le Paludisme et de l’enjeu que représente la justice sociale dans la santé mondiale. 

Fional Lauriol dans « Carnets de campagne » (France inter)

Fiona Lauriol, auteure du livre « 101 ans Mémé part en vadrouille » paru aux éditions Blacklephant, intervient dans l’émission pour parler de sa grand-mère. Itw de celle-ci.

Réécouter https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/carnets-de-campagne/carnets-de-campagne-du-vendredi-17-juin-2022-3307100

Le site des habitants de Louviers et le road-trip d’une grand-mère contre sa mort sociale programmée

On parle de smart city ou de ville connectée dans des programmes qui devenir parfois solidaires et citoyens et celui porté par la commune de Louviers dans le département de l’Eure peut inspirer d ‘autres villes. Marion Bouchalais va nous présenter cette plateforme. La grand-mère de Fiona attendait de terminer sa vie dans une maison de retraite malgré ses 100 ans passés. Une fin de vie tristement banale. C’est contre cette banalité et cette fatalité de la fin de vie que Fiona Lauriol a emmené sa grand-mère dans un périple de 15 000 kilomètres en Europe à bord d’un camping-car. Elle en fait un livre « 101 ans, Mémé part en vadrouille » et surtout elle en fait aujourd’hui son combat contre la mort sociale. Elle sera notre deuxième invitée.

J’aime bien le courrier de Tiphaine, enseignante au collège Saint-Pierre de Port Louis dans le Morbihan, qui fait partie des enseignants mobilisés pour une petite aventure artistique qui ouvre aux élèves d’autres horizons. En effet pendant 6 semaines, une centaine de collégiens de 3ème sont engagés dans le projet « les collégiens sont sur le pont » mené par l’artiste breton, Kristo (avec un « K » à ne pas confondre avec le plasticien, même si le projet est emballant). Ce pianiste a proposé aux collégiens de participer à la réalisation d’un clip musical à travers 3 ateliers : création musicale, réalisation du clip et média et communication. Les jeunes sont donc sur tous les fronts, de l’écriture à la promotion. Notre correspondante nous a joint le dossier de presse réalisé par l’atelier Media et il a tout du support professionnel. L’expérience est d’autant plus appréciable que les collégiens parviennent à une fin de cycle et vont en entamer un autre. Comme l’écrit l’équipe éducative du collège : « comment réussir cette transition, surtout quand on a été confronté à des faits marquants et difficiles cette année ? ». Un mot sur Kristo, Christophe Caoudal de son vrai nom, qui est à l’origine d’initiatives solidaires et humaines comme le festival Esperanz’a dont l’objectif est de financer des programmes humanitaires ou ses ateliers de musique réalisés avec des personnes autistes et des personnes souffrant d’un handicap. Son site est à savourer, parce qu’il le mérite franchement.

J’ai conservé le message de David reçu il y a deux ans. David nous annonçait s’être lancé dans la création d’un savon naturel dans l’Eure. Son savon normand a vu le jour en 2018 en partant de recherches qui lui permettent de produire des savons entièrement naturels sans huile essentielle et colorés avec ce que la nature lui propose, l’argile, les fleurs, le miel ou les minéraux. A priori, depuis qu’il nous a écrit, la petite entreprise du Savon Normand se porte bien avec sa gamme étendue de produits. Exemple le savon à l’Aloé Vera additionné d’huile de coco, d’huile olive, de colza, d’argile blanche et de beurre de karité ou encore le savon spiruline composé à base de cette algue dont on ne cesse de vanter les vertus.

Grand entretien de Didier Guillot dans Lettres capitales

Interview. Didier Guillot : « Je travaille les mots comme j’ai su travailler le métal »

 

Didier Guillot publie J’ai appris à rêver – sur les pas de Stevenson aux Editions de la Trace. Ancien ouvrier devenu juriste, l’auteur se déclare amoureux des mots. Son texte en est la preuve, et nous invite à nous jeter avec lui « dans l’immensité et la vulnérabilité » d’une nature devenue le décor et le remède d’une solitude désirée, recherchée et finalement retrouvée comme une baume sur ses souvenirs. Le chemin de Stevenson qu’il emprunte à son tour passe par la Haute-Loire et le Gard. Mais s’agit-il juste d’une traversée, ou, sinon, que cherche-t-il si ce n’est le souvenir douloureux d’un frère disparu, la solitude et la beauté des lieux. « Le temps de la marche ouvre grand les yeux à la beauté du monde », nous confie-t-il. Suivons-le et essayons de goûter à ce prodigieux spectacle.

« L’idée première fut de partir à pied de chez moi comme on part faire des courses » – écrivez-vous tout au début de votre livre. Loin d’être une insouciance ou une impréparation, ce sentiment est pourtant le premier essor de votre aventure. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Que le voyage s’impose aux premiers pas. Fermer la porte. Habituel et simple. Et se lancer à l’aventure. Dénicher les proches trouées, les voies délaissées et marcher parmi les ronces et les orties. L’état d’esprit remplaçant l’agence de voyage.

L’idée me tenta mais la nature m’impose l’impatience d’un animal infatigable à qui j’avais promis une débauche d’énergie dans un lieu à l’horizon inconnu.

Et ce fut le chemin de Stevenson et son imaginaire implacable à portée de train. Lyle au trésor sur les terres lozériennes. La concurrence n’eut rien de mieux à proposer.

Mais je conserve à l’esprit l’idée d’onduler entre champs et jardins à quelques encablures de mon domicile. Et tout simplement revisiter les longues journées et réapprendre les bruits dans l’obscurité.

Un autre voyage.

Quelques pages plus loin, vous parlez des vertus de la marche : « Profiter des vertus du chemin ». Cette affirmation rappelle la fameuse devise du pèlerin d’Antonio Machado tirée du Campos de Castilla: « Caminante! No hay camino, se hace camino al andar ». Est-il vrai que le chemin n’existe pas en lui-même, qu’il ne se construit qu’en marchant ? Sinon, comment comprendre le sentiment qui vous a poussé vers ce voyage ?

A chacun son chemin. Le marcheur qui me précède et le marcheur qui me suit n’ont pas ma sensibilité et je n’ai pas la leur. Mon chemin est peuplé d’insectes que je m’efforce de ne pas écraser, de pierres en colère, de roches aux courbes humaines, de chants d’oiseaux, d’odeurs de fond de vallée.

Souvent il m’arrive de me perdre, d’oublier le nom des hameaux traversés et d’ignorer les distances à parcourir. Je retiens la profondeur des rides d’un visage magnifique, la murmuration des étourneaux au-dessus de bosquets, l’euphorie soudaine, une simple couleur. II y a quelque chose à voir ici avec l’hypnose.

Il m’arrive de fouler la terre avec un ami. Nous avons le même pas et des goûts approchants. Le chemin n’est plus le même. Il rougeoie aux blagues potaches, s’enflamme aux résultats sportifs et au son d’un riff de guitare. Ce chemin-là s’anime dans le rire. Il est moins poétique mais tout aussi agréable.

Revenons, si vous le permettez, la phrase citée en introduction sur la beauté du monde. Pour prolonger cette idée, vous vous interrogez : « N’ai-je pas devant moi la profondeur d’un ailleurs fascinant ? », et vous répondez par ce syntagme : « Celui des poètes ». Sommes-nous devant les deux grandes motivations – il y en a sans doute d’autres – de votre aventure et de l’écriture de votre livre : contempler et dire cette beauté ? Et apprendre à rêver, sans doute, comme le titre de votre livre nous confie ?

Je ne parle pas des poètes à temps partiel mais de ces rares êtres voyant sous le miroir des eaux. À la manière du chaman, vigie du monde humain et non humain traduisant aux uns les murmures inaudibles des autres.

J’oserai le parallèle avec le poète qui nous ouvre en grand les portes de l’invisible. Comment expliquer qu’une phrase chétive coincée dans un livre poussiéreux marque autant nos chairs. Nous avons tant appris et tant oublié mais il y a cet inoubliable lambeau de texte à la beauté absolue.

Bien sûr, je serais dans l’incapacité de délivrer le torse fier l’intégralité du « bateau ivre ». Mais la simple amorce « Comme je descendais des fleuves impassibles, je ne me sentais plus guidé par les haleurs » m’ouvre l’infini.

Dans sa guérite aux rives du désert, Saint-Exupéry évoquait l’existence d’un monde sensible en admirant l’immense Sahara avaler les dernières lueurs chaudes du soir.

Moi le cartésien, le travailleur manuel, le juriste, je veux toucher de ma paume ce monde sensible. Parfois, il me semble l’avoir approché. Devant les ailes percées de soleil des éphémères accrochés aux herbes des marais. Il n’y a plus d’insectes mais l’arc électrique du soudeur, un ciel de nuit d’orage. À cet instant précis, je n’étais plus sur le chemin de Stevenson mais dans la porosité du monde.

Mais combien de kilomètres parcourus, combien d’efforts pour y arriver !

Est-il vrai que la première victoire que le voyage enseigne au marcheur est la lenteur ? « La marche étire tellement les minutes que de la place se libère. De la place pour les rêves, pour l’inutilité des choses, pour oublier les colères ». Elle a sans doute toute son importance en contraste avec le monde actuel qui tourne à la vitesse grand V.

J’aimerais vous répondre par l’affirmative. À force d’expérience, j’ai fait l’amer constat que je marche moins vite que ne roule ma voiture. II me faut assumer la faiblesse du pauvre bipède aux muscles inefficaces. Ici, peut-on parler de lenteur.

Pour ce qui est de l’esprit, l’affaire se corse. J’ai le sentiment de porter en moi un maelstrom que seule une forte concentration ou une fatigue extrême permet de tempérer. Les premiers jours de marche sont du magma en fusion.

Nombre de lignes de crête dépassées et d’émerveillements successifs sont nécessaires pour que se dérègle l’horloge. Mais la persévérance paie, au fil des heures la lenteur s’impose. Le contact de la semelle sur le sol devient plus délicat et l’esprit se calme à regarder les nuages. Les heures s’étirent aidées par la fin du jour et les premières douleurs.

Rajoutons à ce sentiment d’inaction votre besoin de solitude. Permettez-moi de retenir deux des hypostases que vous accorder à ce état. Le premier est illustré par cette phrase : « Que je veux être seul pour sonder l’épaisseur de ma vie intérieure ». Qu’entendez-vous par cette affirmation ?

Nous pouvons passer une vie à nous amouracher de la norme. À fourchées pleines, ensevelir notre singularité sous des tonnes de gravats. La norme est un confort avec son art consommé du camouflage enseigné dans les écoles de la république. Qu’aucune tête ne dépasse du rang.

Et il y a ce jour de lassitude où une voix plus gaillarde gronde qu’il existe le territoire dont tu as toujours rêvé. Juste là, au-delà de la colline. Auras-tu le courage de lancer ta carcasse à l’assaut de ses rampes ?

II le faut et quoi de mieux que la solitude pour aller au creux des choses. Le groupe engendre l’inutile et se suffit de l’écume. Une seule paire de chaussures pour éviter les interférences. Une seule paire de chaussures pour divan.

Et toute mon attention à convoquer pour ressortir des profondeurs le merveilleux de l’enfance. Mon cerveau immature avait de grandes ambitions : Des forêts profondes, humides , inexplorées. Des animaux vigoureux et magnifiques, des déserts à oasis. Un ailleurs magnifique ou l’idée du paradis. Mais le mien n’avait rien de perdu. Il tenait entre Îles des Galapagos et la Terre Adélie, entre hautes herbes charentaises et l’ocre du Namib. L’esprit au voyage et à la découverte. J’ai finalement si peu changé.

Le second est résumé par ces mots : « Je fatigue assez vite en société. La multitude me lasse  et, dans les lieux agités, mon esprit recherche un territoire favorable.» D’où vient ce sentiment d’isolement, d’agoraphobie presque ?

L’ennui m’est inconnu. Mes mains frétillent à l’idée d’être occupées et mon comportement se rapproche de celui de l’idiot du village pour m’extasier devant le premier nuage biscornu.

L’absence de compagnie de m’est pas insoutenable.

Néanmoins, je n’ai pas les gênes de l’ermite. Je suis de ces êtres sociaux faits pour se rencontrer. Il est plaisant de détailler un nouveau visage, d’écouter la parole d’un inconnu. D’autres rivages à entrevoir. Mais tous les paysages ne se valent pas et le hasard, parfois d’une humeur de chien, joue aux mauvaises blagues.

Soufflent alors les vents contraires avec son trop plein de bruits inutiles. À ces instant précis, je regrette de m’être éloigné de mon nuage biscornu. Et à défaut de proches irréprochables sous la main, je me réfugie dans le son ourlé d’un accord de Bashung ou sur le pont surchauffé du boutre d’Henry de Montfreid. Une simple bouée de sauvetage pour passer le coup de vent. Et pour compléter la métaphore météorologique, j’ajouterais que malgré les assauts du vent de terre, le temps calme n’est jamais très loin.

Malgré cette indicible lassitude, je me qualifierais d’homme joyeux rattrapé par des aigreurs d’estomac.

Et pourtant, vous n’êtes jamais seul, mais entouré de vos poètes et chanteurs préférés. Qui sont-ils et pourquoi vous accompagnent-ils ? 

Ils sont abondamment cités dans mon livre. Mon écrivain parle de chaussures aux semelles épaisses, de grands espaces, de forêts, d’océans, de beauté du monde, de territoires isolés, de route et de cabane pour dormir. Mon chanteur a le goût des accords mineurs et des textes travaillés. Tous deux travaillent une certaine forme de pudeur.

Ils sont avec moi comme le serait un compagnon de bistro ou l’ami complice. Ils sont admirables et me sont indispensables. Ils m‘accompagnent pour ces simples raisons.

Et puis il y a une blessure qui s’installe au fil de votre périple et des pages de votre livre : c’est l’évocation du frère disparu, à jamais absent. Défilent ainsi des souvenirs d’une enfance heureuse – la vôtre – et d’un destin « englué dans sa mauvaise vie » – le sien. Que diriez-vous pour crayonner son portrait ?

Il y a si longtemps et plus personne pour me parler de lui. Je me souviens d’un athlète aux cheveux clairs et à l’infinie douceur. Fragile et violent. Doué pour une certaine forme d’oxymore. Il était un chef indien accompagné d’épais tourments et d’amis innombrables

Avait-il une mauvaise vie ou une existence inadaptée à la nôtre ? Était-il malade ou pire, simplement malheureux ?

Je ne sais pas et ne veux pas le savoir.

Pour un jeune garçon, il fut tout simplement un frère inestimable.

Nous ne pouvons pas clore cette discussion sans évoquer les nombreuses occurrences qui font preuve de manière magistrale de votre style. Deux exemples suffiront en laissant aux lecteurs d’en découvrir d’autres dans les belles pages de votre ouvrage. Dans la vallée de l’Allier, la commune de Pradelle « ressemble à une belle endormie que le vent taquine en soulevant ses rugueux draps de lin ». Ou cette petite route qui « secouée par le roulis du temps et le chant du coucou […] se repose dans l’ombre des sous-bois ». Il y a chez vous plus qu’un plaisir des mots, il y a une fascination du langage. Seriez-vous d’accord avec ce constat concernant votre écriture ? 

Je suis heureux que vous fassiez référence à la petite route. Ce texte, modeste dans sa taille, fut écrit d’une seule respiration. Comme l’évidence dévoilée de mon attirance pour la forme poétique. De mon livre, c’est peut-être le paragraphe dont je suis le plus fier.

Oui, je suis fasciné par les mots et leurs incroyables pouvoirs. Les mots simples d’Hemingway soutenant le vieil homme dans l’effort ou les mots plus récents de Bertrand Belin pour montrer que la mort n’y est pour rien dans cette affaire.

Je travaille les mots comme j’ai su travailler le métal. Avec patience et touches légères. N’ayant aucune formation littéraire, mon écriture se débrouille comme elle peut. Elle cherche le cambouis de l’atelier et les mots rigoureux rangés sur la lourde étagère du bureau.

Néanmoins, je m’impose certaines règles : Une obligatoire musicalité. Tous les mots ne sont pas faits pour vivre ensemble. L’oreille se charge du tri jusqu’à obtenir une matière souple, facile à écouter. Et la détestation des phrases vides de sens. Chacune d’elles doit apporter de la chaleur au texte.

II me fut important de débarrasser le texte du gras qui aurait pu le rendre orgueilleux par son épaisseur. La poésie a cette exigence.

Propos recueillis par Dan Burcea

Photo de l’auteur : © JPBouron

Didier Guillot, J’ai appris à rêver – sur les pas de Stevenson, Éditions de la Trace, 2022, 175 pages.