« Mauvaise nouvelle » interviewe Jean-Jacques Dayries

Jean-Jacques Dayries, l’enthousiasme littéraire

Par Guilaine Depis 

Interview littéraire pour Le Cercle Nouvelle Marge qui publie la revue Mauvaise nouvelle

Guilaine Depis : Jean-Jacques Dayries, bonjour, votre trajectoire de vie est assez peu commune. Après avoir fréquenté le milieu des affaires, côtoyé les grands de ce monde, vous êtes en train de donner naissance à une œuvre littéraire. Ce n’est pas sur ce terrain que vous étiez attendu : nous vous aurions plus facilement imaginé publiant des essais sur la réussite dans le milieu de la finance, des guides de l’investissement etc. Avez-vous le goût des chemins les plus escarpés ?

Jean-Jacques Dayries : Au cours d’une vie, il y a sans cesse des bifurcations. Je me souviens que Paul Auster a écrit un gros livre sur ce thème. Que serait-il advenu si j’avais fait ce choix plutôt qu’un autre ? Qu’on le veuille ou non, c’est une question qui vous est posée dès le plus jeune âge. Bien fou celui qui ne doute jamais devant le choix de la route à prendre. Quand vous dirigez une entreprise, c’est un souci quotidien. Celui qui vous retient de commettre une erreur, très souvent. Se poser un instant. Réfléchir encore un peu. S’entourer d’avis éclairés. Décider enfin.

En ce qui me concerne, j’ai fait mien le mot de Michaux : ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison. Quitte à vivre plusieurs vies. Ne pas se contenter d’une seule. Les vivre à fond. Autant qu’il est possible.

J’ai eu une carrière dans l’industrie, puis dans la finance. Avec le privilège de diriger des équipes sur plusieurs continents. En parallèle, j’ai beaucoup navigué à la voile en famille. J’ai été membre du conseil d’administration de plusieurs sociétés cotées et non cotées. Toujours des multinationales. L’expérience de l’équipage d’un voilier est très proche de celle d’un groupe de managers. Les différences culturelles vous enrichissent et vous aident dans l’exercice de vos responsabilités. Tout ce qui vous enrichit repousse les murs évoqués par le poète.

Alors, pourquoi pas la littérature ?

Enfant, j’avais le goût des rédactions au collège. Lecteur compulsif, j’aimais les découvertes. Je me souviens avoir lu Bonjour tristesse lorsque j’avais treize ans, un soir, au pensionnat. Je m’étais dit : Sagan l’a écrit à dix-sept ans. J’ai quatre ans pour faire mieux. Ce sera facile. J’ai pris une autre voie. Jusqu’à ce que ce projet me rattrape. Je ne pouvais plus écrire un livre d’adolescent attardé ! Je n’avais pas envie de donner des leçons de stratégie ou de management. Il y en a beaucoup. Des rayons entiers dans les kiosques des aéroports.

J’ai choisi un autre angle qui est singulièrement absent de la littérature générale. Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. Qu’on retrouve d’un roman à l’autre car mes lecteurs m’ont dit plusieurs fois : que se passe-t-il après ?

Du point de vue de l’auteur, c’est un peu plus ambitieux que de faire du nombrilisme glauque et du racoleur intimiste. Ces facilités qui lassent les lecteurs et plaisent aux éditeurs qui plombent ainsi leurs comptes. Il me semble qu’en tant qu’auteur, il y a une responsabilité à élever le débat. À montrer d’autres voies.

Certes, on ne s’attendait pas à me voir sur ce chemin escarpé. C’est seulement parce que peu de personnes s’autorisent le saut dans l’inconnu, loin des bases. La plupart s’enferment dans les murs de ce qu’ils croient connaître. L’air du large leur fait peur.

Je pense que si mes lecteurs apprennent à chaque fois quelque chose ou bien trouvent en me lisant une occasion de réfléchir en plus de se distraire, mon travail est utile. Gratifiant.  

 

GD : Depuis quelques années, vous consacrez une part toujours plus importante de votre vie à l’écriture. Avez-vous parfois l’impression qu’elle vous aspire ? Devient-elle une addiction ? Avez-vous le sentiment de garder le contrôle ? C’est tout de même une occupation célèbre pour ne pas rapporter d’argent. Quel est donc l’intérêt d’écrire ?

JJD : Après une interruption qui se compte en dizaines d’années, j’ai recommencé à écrire en produisant des nouvelles. C’était pendant les longues heures d’avion long-courrier. Le seul moment où j’avais du temps. Des parenthèses forcées, entre deux phases de vie active. Je commençais une histoire au début du vol et je m’appliquais à la terminer avant l’atterrissage. J’en ai écrit beaucoup. Jusqu’à ce qu’un éditeur me dise : c’est bien, mais les nouvelles ne se vendent pas. Il faut écrire des romans.

J’ai suivi le conseil, bien des années après. Cela a donné Jungle en multinationale. Il a été publié en 2023. Puis, un roman par an. C’est un vrai travail. Un roman de deux cents pages vous prend six cents heures. C’est bien sûr un ordre de grandeur. À condition d’être un travailleur assidu. Qui ne gâche pas son temps à rêvasser. Qui n’a pas besoin de longues recherches historiques ou techniques.

Le parallèle avec un sportif de bon niveau est tout à fait judicieux. L’entraînement régulier. La discipline. Le souci de garder l’objectif en vue, sans se lasser. Progressivement, on s’améliore. Une addiction se crée. Elle vous aide. C’est étrange, mais vos personnages se mettent à vivre, presque en dehors de vous. Vous devenez leur obligé. Ils vivent. Nous n’avons pas attendu les chatbots créés par l’IA pour découvrir cet aspect de la création. Je suis certain que Balzac, qui écrivait sur le milieu des affaires de son temps, expérimentait cette illusion : ses héros étaient des êtres vivants.

Ensuite, vient la question des lecteurs. Une fois le roman produit, sa diffusion ne vous appartient plus. Quand on écrit, on pense sans cesse au lecteur. On voudrait qu’il participe à l’aventure. Qu’il y trouve du plaisir. Une forme d’élévation de la pensée. C’est un peu prétentieux ! Le nombre des lecteurs ne permet pas, généralement, de vivre de sa plume. C’est bien connu. En ce qui me concerne, je sais depuis le début que le créneau que j’ai choisi est étroit. Alors j’essaye de l’occuper avec un travail de qualité. Il y a d’autres métiers où la même problématique se pose : la haute-couture ou la fast fashion, la gastronomie ou la street food. Un éditeur bien connu m’a dit : il faut faire du Musso parce que c’est ce qui se vend. J’ai répondu que si je dirigeais une maison d’édition, je serais de cet avis. En tant qu’auteur, mon opinion est différente.

Finalement, c’est parce que je n’ai pas besoin d’en vivre que j’ai la passion d’écrire ces romans qui ont une petite ambition littéraire.

 

GD : Concevez-vous l’écriture de fictions comme un art ? Si l’inspiration vous vient souvent de votre expérience de vie, cela vous réclame-t-il un effort pour mettre en beauté les mots, agencer les phrases, ou jaillissent-elles comme l’eau vive ?

JJD : C’est plutôt, je pense, un travail d’artisan. De longues heures à polir la pièce de bois. À créer des formes. L’ébéniste ou le luthier sont des professions comparables. Ils visualisent l’objet. Ils en réalisent l’esquisse ou les plans. Ils appliquent les techniques qu’on leur a apprises ou qu’ils ont eu le talent d’inventer. Lorsque je rencontre des personnes intéressées par l’écriture, je leur dis toujours : au début, l’auteur a une intention. C’est le fil qu’il va suivre.  Ensuite, tout grand livre a une structure interne. C’est le parti qu’on choisit, comme l’architecte le fait, avant même de dessiner son avant-projet. Ensuite, il faut décider du niveau de langue approprié. C’est celui qui défendra le mieux l’intention de l’auteur. Enfin, le plus important : exercer sa liberté avec naturel. Sans contorsions. Sans préciosité. La personnalité de l’auteur doit être offerte avec honnêteté. Hemingway disait à un jeune auteur : be honest !

En ce qui me concerne, j’ai un certain enthousiasme à créer et développer mes intrigues. J’ai plaisir à partager la connaissance des faits, des lieux. J’espère que le lecteur y est sensible. Je n’ai aucune prétention, hors cet échange.   

 

GD : Vous avez une grande puissance créatrice, puisque vous donnez naissance à des personnages parfois très différents de vous. Telle la Créature de Frankenstein, ces personnages finissent-ils par prendre le pouvoir et vous dicter leurs choix, leurs réactions ? L’œuvre peut-elle échapper au créateur ? Certains de vos personnages ont-ils pu avoir des réactions qui vous ont surpris dans vos romans ?

JJD : C’est la légende de la statue qui est si vivante qu’elle échappe au sculpteur pour vivre sa vie. Parfois, un personnage de fiction devient un mythe. Le mythe est repris par d’autres qui le citent et prolongent son histoire. C’est magnifique d’être capable de créer un tel objet : Goriot, Rastignac, Cyrano… J’ai entendu un jour Jean d’Ormesson dire qu’il avait écrit beaucoup de livres mais n’avait jamais créé un tel personnage. Il en était honteux.

Ce qui est intéressant, c’est de reprendre et de faire vivre le personnage d’un roman dans un autre livre, dans une autre histoire. Il aura vieilli. Son caractère aura pris de l’épaisseur. Le lecteur y gagnera en intérêt. L’auteur sera surpris par une évolution qu’il n’avait pas prévue au départ. Dans mon roman Jungle en multinationale, on fait la connaissance d’une jeune fille qui est étudiante dans une école hôtelière. On la retrouve en jeune femme épanouie dans le roman Un être libre. Puis, plus tard, en dirigeante d’entreprise confrontée au danger de perdre la fortune de sa famille dans le roman à paraître cette année, Elektra, ce météore…  On la reverra dans un autre roman, à paraître bientôt, Colocs et millenials, où sa vie sera bouleversée. En attendant, il y aura eu les affres d’une querelle de succession, la construction d’une multinationale qu’on mettra en bourse, une tentative d’OPA, un délit d’initié… La vie telle qu’elle est.

             

GD : On note dans vos livres une forme de pudeur puisque vous ne vous y exprimez jamais en votre nom à « je ». Pour autant, ils sont nés dans votre tête, ont été écrits avec votre sensibilité singulière. Avez-vous l’impression que l’on vous connaît mieux après avoir lu vos romans ? Des clefs pour comprendre les coups de cœur, coups de gueule, idées de Jean-Jacques Dayries y sont-elles cachées ?

JJD : À quelle personne faut-il écrire ?  Est-on meilleur parce qu’on s’épanche sur ses propres émois ? Pour faire plus crédible ? Pour susciter la compassion ? J’en doute.

Dans mon roman Colocs et Millenials, on passe du il au je, puis à nouveau au il. Le héros explique qu’à la troisième personne il est plus objectif. Quand il s’exprime à la première personne, il est tenté de tricher. Je suis de son avis : la troisième personne est plus honnête.

L’autofiction est un leurre. C’est très pratique quand on a peu à dire. Ou bien pour se plaindre de son sort. Pour attirer le chaland. Et même les jurés du Prix Nobel !

Pour ma part, je n’aime pas ceux qui se plaignent. J’aime les caractères courageux, travailleurs, optimistes. Ceux qui choisissent l’avenir plutôt que le passé. J’ai écrit un petit roman en forme de conte, à la manière du dix-huitième siècle, Un être libre. Le héros est un vieil entrepreneur à qui tout a réussi et qui choisit, l’âge venu, de recommencer l’aventure d’une entreprise. À la troisième personne, c’est un exemple qu’on montre. À la première personne, cela aurait eu l’air d’une pseudo biographie prétentieuse !

Bien sûr, je ne résiste pas à envoyer des coups de patte ou bien à partager des idées qui me tiennent à cœur, en matière d’économie politique par exemple. À faire voyager le lecteur dans des endroits magnifiques que je connais bien. Capri. La Méditerranée. La Grèce. À partager un moment de gastronomie. À montrer le plaisir d’une traversée à la voile, quand le temps est beau et le soleil éblouissant.

J’ai choisi mon intention d’auteur : l’échange et la transmission.

 

GD : Écrivez-vous pour comprendre les autres ou pour approfondir la connaissance de votre être intime ? Votre objectif est-il d’influencer vos congénères, de leur faire prendre conscience de la valeur de la vie ?

JJD : Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas besoin de remplir des pages d’introspection intime pour me sentir plus vivant ou mieux me connaître. Les étagères des bibliothèques sont remplies de livres sur ces thèmes. Je n’ai pas pour objectif de rendre le monde meilleur ou bien de jouer au prédicateur. Il y a foule sur ce créneau.

J’ai le projet de simplement échanger. De transmettre ce que je sais. Une lectrice m’a dit qu’avec moi, elle était une petite souris qui entrait dans des lieux auxquels elle n’aurait jamais accès. Qu’elle comprenait enfin les soucis de personnes qu’elle ne pourrait jamais connaître.

Ouvrir les yeux sur le monde. Mieux le comprendre. Ne plus craindre l’air du large. Voir le monde avec optimisme. Si je peux y contribuer, c’est un émerveillement.

 

GD : La vie peut-elle avoir du sens sans laisser une trace écrite ?

JJD : Bien sûr. Avant l’invention de l’écriture, la vie avait du sens. Aux débuts de l’écriture, l’outil était surtout utilisé pour son utilité immédiate, les comptes, les instructions, les lois. Je crois que l’idée de l’utiliser pour l’édification des générations futures est venue bien après. Depuis l’invention des communications électroniques et l’immense capacité de mémorisation qui l’accompagne, une grande révolution est en marche. Chacun d’entre nous laisse un héritage écrit. C’est vertigineux et au fond généralement fait de fatras sans intérêt. Dans lequel les ordinateurs de l’IA cherchent et compilent comme des fous en espérant trouver quelques pépites qui auraient du sens une fois arrangées proprement.

Nous savons qu’il y a des écrits dont la force traverse les générations. Comme les œuvres des grands créateurs dans les arts majeurs. Ce n’est pas la compilation qui crée une œuvre majeure. C’est l’étincelle qui produit un feu neuf. Jamais vu et utile pendant des générations. C’est la contribution d’un esprit différent, libre de s’écarter de l’ordre établi. Aussi bien dans les sciences dures que dans les disciplines plus subjectives. Il y a très peu de grands créateurs. En littérature, seulement une poignée par siècle. Ce sont eux qu’il faut admirer. Le reste n’est pas indispensable. Ne soyons pas prétentieux !

 

GD : L’image qui se dégage de vous est celle d’un homme heureux, avec une vie conjugale, familiale, professionnelle et sociale épanouie. Pour autant avez-vous ce que Charlotte Casiraghi nomme une « fêlure » ? L’écriture suffit-elle à la colmater ? Est-ce d’ailleurs possible ?

JJD : La famille, c’est un projet. Une entreprise plutôt qu’un objet. Un projet vit dans le temps. Il vit également dans un environnement qui peut être favorable ou non. Comme l’aventure d’une croisière en haute mer, il y a parfois du mauvais temps à étaler. Chacun sait que c’est dans le gros temps qu’on reconnaît les marins d’exception. Les équipages soudés. Je vois bien autour de moi que ce n’est souvent pas le cas. Je vois les fragilités. Les échecs.

J’ai décidé, il y a très longtemps de faire vivre ce projet et de m’y tenir. Femme et enfants sont de la partie. Avec ce qu’il faut de bonté d’âme pour que la réussite soit possible !

La « fêlure », c’est peut-être que l’entreprise est un peu folle, dans la dureté de l’époque. Les comportements de nos concitoyens sont plus ceux de consommateurs égoïstes que ceux d’entrepreneurs décidés.

 

GD : En humanité comme en littérature, croyez-vous un « progrès » possible ? Où pensez-vous que nos classiques comme Molière et Chrétien de Troyes doivent rester les repères fondamentaux de la civilisation ?

JJD : Votre remarque a beaucoup de sens. Les créateurs établissent les repères indispensables. Ceux qui font avancer la civilisation. Admirer l’australopithèque aventureux qui a su entrainer sa horde vers une meilleure nourriture en sortant du continent africain. Prendre modèle sur ceux dont les concepts ont fait avancer la civilisation.

Souvent, les textes fondateurs sont très courts : le Discours de la méthode, l’Esprit des lois. Parfois, ce sont des accumulations volumineuses et géniales en tout point : la Divine comédie, le Ramayanales Métamorphosesl’Odyssée…  

Molière et Shakespeare étaient des entrepreneurs de spectacle, des directeurs de troupe et des comédiens. Ils essayaient de gagner leur vie en étant à la mode de leur temps. Je ne pense pas que la postérité était leur objectif. Le miracle a eu lieu : on les joue toujours après plusieurs siècles et ils sont des modèles.

Il n’y a pas de règle imposée.

Votre question rejoint une idée que j’avais en écrivant Un être libre car je souhaitais revisiter Diderot puisque le thème de Jacques le fataliste et son maître me semblait d’actualité. De la même façon, lorsque j’ai imaginé l’intrigue d’Elektra, j’ai pensé aux Atrides et à la fatalité du destin dans une histoire moderne et grecque.

Il y a un certain vertige à mettre ses pas dans ceux des grands maîtres qui nous ont précédés. Ne pas se priver de ce plaisir.

             

GD : Il existe des formes de littératures dans chaque région du monde : avez-vous des curiosités et des préférences pour celles d’autres zones du globe ?

JJD : Je lis beaucoup de littérature anglo-saxonne moderne. Je suis frappé par la liberté de la langue. Par l’inventivité des formules. La langue française me semble plus formatée. Probablement l’influence d’une éducation où l’on apprend à respecter avant tout la norme de ce qui est bien et correct. Je n’hésite pas à emprunter des anglicismes lorsque je le pense utile. On peut défendre sa langue sans refuser les autres. Les enfants bilingues passent sans effort d’une langue à l’autre sans les mélanger. Parfois, on est plus précis dans une des langues que dans l’autre. Parfois, c’est l’inverse. Il faut en profiter. C’est une façon ici aussi de sortir de sa bulle et de respirer l’air du large !

 

GD : L’artiste est-il là pour vous chambouler ? Je vous sais mélomane, la musique vous semble-t-elle avoir une force de frappe supérieure aux livres pour ébranler un être humain ?

JJD : La musique a un impact physiologique démontré : on peut être ému « aux tripes ». C’est tout sauf trivial. Cela remonte à la nuit des temps. La littérature s’adresse à l’intellect. Même si l’on ne se réfère qu’à la tradition orale. Alors, quand les deux arts se combinent avec efficacité, une magie magnifique s’opère. Dans mon roman Quatuor, il y a un portrait contrasté de deux héros. Il est un violoncelliste virtuose. Elle est une économiste réputée. Chacun excelle dans son art. Le lecteur entre dans la construction d’une carrière de soliste, faite de voyages, de concerts, d’enseignement. Il entre aussi dans la vie d’une grande institution où l’économiste produit ses études, ses notes de conjoncture, un nouveau livre. Ils ont tous deux un impact sur leurs contemporains. Certes à leur niveau, qu’on peut trouver modeste par rapport aux grands compositeurs ou bien aux grands économistes qui les ont précédés. Mais ils vivent leur métier avec sincérité. Jusqu’à ce que le destin les frappe. Il n’y a pas de hiérarchie entre leurs disciplines. Je pense que cette réflexion peut se généraliser. Le frisson peut être physiologique ou intellectuel. C’est son existence même qui est précieuse et rare.

 

GD : Lequel de vos livres rêveriez-vous de voir adapté au cinéma ? Et au théâtre ? Et pour quelles raisons ?    

JJD : Comme mes romans sont des portraits d’aujourd’hui, dans un monde réel, avec des intrigues qui sont inspirées de situations vécues, l’adaptation au cinéma ou au théâtre ne serait pas trop difficile. Il y aurait même un côté « reportage en direct » qui pourrait être original et intéressant.

Imaginons Jungle en multinationale comme une série puisque la construction est en patchwork. On s’intéresse tour à tour à chaque personnage et progressivement l’intrigue se développe, entre Paris, la Riviera, la Suisse, l’Italie.

Imaginons Un être libre comme un road movie jusqu’à la chute, dans le Pékin des années soixante-dix.

Imaginons Quatuor en film choral à quatre héros, dans le tourbillon des voyages et de la musique.

Un projet est possible, en gardant l’esprit de la petite souris qui pénètre des lieux très proches et cependant jamais familiers. Sans qu’il soit besoin de crimes ou de maltraitance. En gardant l’ambition d’apporter une réflexion sur notre époque. Un point de vue qui refuserait le côté « grand guignol » de certaines productions.

les livres de l’auteur : 

   

Anthologie d’un soupir sur Marie-Antoinette de Marianne Vourch

Anthologie d’un soupir — Silence à quatre temps : portrait musical de Marie-Antoinette

Par Bérine Pharaon

Portrait en musique de Marie-Antoinette de Marianne Vourch plonge le lecteur, qu’il soit spécialiste ou grand public, au cœur du XVIIIᵉ siècle européen, à la cour de France, où la dauphine, devenue reine, se tient à la croisée des passions intimes et des contradictions d’étiquette.

Entre la vie familiale de Schönbrunn et le faste de Versailles, Marie-Antoinette se révèle femme d’émotions et d’élans, traversée par une vie où grandeur et fragilité se répondent sans cesse. Éprise d’arts et préservée longtemps des affaires politiques, Marie-Antoinette trouve un sanctuaire dans un mécénat sincère, affirmant sa singularité et son droit à vivre selon ses désirs. Son éducation et son goût pour la musique, la danse, l’opéra et le théâtre aboutissent à des initiatives concrètes, transformant son entourage en espace de création et d’émancipation. Jardins, concerts, théâtres et Trianon deviennent des refuges où elle trouve inspiration et liberté.

Des extraits choisis de Mozart, Gluck, Haydn et de nombreux autres compositeurs jalonnent et tissent cet univers sonore aristocratique . Au-delà des mots, et semblable à l’esprit de l’ineffable « je-ne-sais-quoi » des émotions et du temps musical, du philosophe Vladimir Jankélévitch, l’ autrice restitue avec élégance, la complexité d’une femme de désirs et de quêtes, à la fois vraie, trahie et digne.

Le précieux portrait en musique de Marie-Antoinette s’impose comme une anthologie du soupir, où rythmes, humanité et force féminine universelle s’entrelacent, face à un destin tragique .

Portrait en musique de Marie-Antoinette, Marianne Vourch, Éditions Vilanelle, 2025.

« Bioutifoul Kompany » de Frédéric Vissense, le monde du travail chamboulé

Un roman… peut-être même un pamphlet… voire un essai sociologique… Bioutifoul Kompany est un véritable OLNI : objet littéraire non identifié. Décryptage.

Nous ne pourrons bientôt plus appréhender de la même façon les sujets d’emploi, de compétences et de recrutement. Certains thèmes prendront de l’ampleur, là où d’autres seront à minimiser. A nous de savoir anticiper l’imprévisible en fonction de ce que nous connaissons déjà.

Une histoire de l’avenir

L’humour n’est pas le principal à retenir du livre de Frédéric Vissense. Certains passages sont effectivement drôles, mais l’essentiel est ailleurs et beaucoup plus sérieux, puisque chacun d’entre-nous aura souvenir d’une des scènes racontées dans Bioutifoul Kompany, à tout le moins connaissons-nous quelqu’un en ayant vécues une, ou avons-nous envisagé pouvoir y être confronté un jour. Le plus distrayant n’est donc pas l’humour, mais bel et bien la prescience du narrateur à travers l’aventure collective qu’il dépeint comme un inévitable déclin.

Frédéric Vissense dévoile la manière dont (selon lui) évolueront les rapports entre subalternes et dirigeants… les divers mutations professionnelles… les formes qu’elles prendront… les changements de paradigmes… l’emprise croissante de la technologie et des idéologies… autant de métamorphoses qui vont chahuter notre quotidien et bouleverser nos vies. Ainsi, Bioutifoul Kompany propose-t-il une hypothèse de réflexions (presqu’un avertissement) sur ce que pourrait devenir le monde du travail d’ici 2050… ou avant. Peut-être même tout cela existe-t-il déjà et faudrait-il « se préparer à la résistance, du moins : à la prise de conscience de notre déchéance prochaine » *.

Entre patronat et salariat

Une multitude de personnages évoluent dans cette théorie entrepreneuriale futuriste.  Il y a bien entendu le narrateur, puis un intervenant nommé Le Philosophe, également l’iconoclaste Doktor Stürmer, s’y ajoutent les numérotés : Toby Ier… Robert II… John III…, suivis de Fifi, du Directeur Général adjoint et du Directeur Général tout court ; un bestiaire au sens propre (celui des gladiateurs qui combattaient la férocité) grâce auquel se dessine notre avenir professionnel tel qu’il est envisageable de l’imaginer à partir de ce que l’on sait du monde actuel. En fait, l’auteur taquine le lecteur.

Certaines phrases engagent des images parfois surréalistes : « Le Coca-Cola était humide » … parfois amusantes : « Les odeurs de transpirations stagnant à nos côtés, comme l’encens de synthèse d’un culte de bas étage ; » … parfois lucides : « Fifi n’avait pas tort. Nous étions certes des personnages secondaires, dépourvus de caractéristiques héroïques ou managériales, relégués aux marges des organigrammes, et cependant : nous étions quand même des êtres de chair et d’os, et non des spectres de pâleur et d’échos ;  » … avant que l’histoire ne s’achève par une allégorie en miroir, rappelant qu’au XVIIe siècle, les membres de l’Académie royale de peinture de Paris débattirent de la prééminence supposée du dessin (le patronat) sur la couleur (la salariat) : « Le trait serait le prolongement de l’esprit, la matérialisation de l’idée en peinture ; le coloris, lui, consacrait l’autonomie de l’art par rapport à toute justification idéologique ou théorique. »

Le terreau d’une réflexion globale

Au début du XIXe siècle, l’économiste anglais David Ricardo envisageait la technologie devoir un jour supplanter l’homme ; idem pour Marx quelques décennies plus tard, alors qu’à la même époque certain(e)s ouvrier(e)s du textile détruisaient leurs machines destinées à les remplacer. L’un des aspects du livre de Frédéric Vissense est sa capacité à faire triple écho entre hier, aujourd’hui et demain. Il sous-entend la question fondamentale qui effraye : et si les machines (aujourd’hui l’Intelligence Artificielle) devenaient concurrentielles avec la main d’œuvre et l’intellect humain au point de tous nous remplacer ! Dans ces conditions, quelle sera la variable sociale ajustable ?

Le management toxique dont il est également question, sera-t-il partie prenante de la réduction à venir des effectifs qui, dès lors, ne passeront plus par le licenciement, mais par une pression psychologique progressive visant à pousser naturellement les salariés vers la sortie ? C’est de tout cela dont il est question de Bioutifoul Kompany. L’histoire racontée par Frédéric Vissense expose comment des progrès techniques stupéfiants sont déjà en train de chambouler le travail, en conséquence de quoi suivront les bouleversements de nos loisirs, de l’éducation, la santé, les cultures et les systèmes politiques ; peut-être aussi comment des mœurs, aujourd’hui considérées comme scandaleuses, seront un jour admises. Un livre étrange. Surprenant. Malaisant tant il parait indispensable après l’avoir lu.

Les passages en italique sont extraits du livre.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2026 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle

BIOUTIFOUL KOMPANY, un livre de Frédéric Vissense aux éditions La Route de la Soie – 485 pages – 27,00 €

« Comment une gifle trace un destin » : Christian Brûlard dans Saisons de culture

La géométrie de la rancœur : comment une gifle trace un destin

Par Erwan d’Harmental

Christian Brûlard signe avec Sans excuse un roman sec, implacable, où une gifle banale devient l’axe d’une vie entière. Fabien, 12 ans, humilié par son frère sous le regard complice de son père et le silence de sa mère, transforme cette blessure en programme de silence et de discipline. De la table familiale au commissariat, du foyer éducatif au tribunal, Brûlard raconte pas à pas la trajectoire d’un enfant qui refuse le pardon. Entre récit judiciaire et parabole morale, ce texte s’inscrit dans la lignée de Vallès, Renard ou Camus : l’enfance humiliée comme matrice d’un destin.

Une scène inaugurale qui fracture le monde

Tout commence « à l’initial » par « une gifle lourde, soutenue, appuyée ». Sylvain, le frère aîné, corrige Fabien sur une piste d’auto-tamponneuses. Le père approuve, la mère détourne le regard. Fabien encaisse « muet de rage et d’incompréhension ». Dès lors, la famille bascule : « père et fils aîné au recto, sa mère et lui au verso. »

Cette gifle est moins un geste qu’une topographie : elle redessine les rapports, installe l’enfant au revers du monde familial. Comme l’écrivait Jules Vallès dans L’Enfant, « une gifle suffit à faire un révolté ».

Le corps comme plan de revanche

Fabien ne se révolte pas par des cris : il se mure. Il quitte le football, choisit la musculation, s’inscrit au taekwondo : « Je veux le muscle », dit-il. Chaque soir, il prépare son sac, anticipe la semaine, révise ses leçons. « Chaque soir, il prépare et se prépare pour le matin à venir », note Brûlard.

Ce projet rappelle Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, qui transforme sa rancune sociale en ascèse intellectuelle. Chez Fabien, l’ascèse est corporelle : le muscle remplace le verbe. La rancune devient géométrie, discipline, plan.

Le silence est une arme

Plus que son entraînement, c’est son mutisme qui intrigue. Fabien cesse d’embrasser sa mère, répond à peine à son père. Aux éducateurs, il oppose des monosyllabes. Lorsqu’un psychologue lui demande : « Qu’as-tu ressenti quand tu as frappé ton frère ? », il répond : « Rien. »

Ce « rien » est l’équivalent littéraire d’un mur. Le roman se construit autour de ce refus de langage. Albert Camus rappelait dans Le Mythe de Sisyphe : « Se taire, c’est aussi une manière de dire non. » Fabien incarne ce non obstiné.

Du repas au commissariat : le passage à l’acte

Un soir, lors d’un dîner banal, une pique de Sylvain déclenche l’explosion. Fabien frappe son frère violemment. Sylvain chute, se blesse, est hospitalisé. La police intervient.

Conduit au commissariat, Fabien découvre la machine judiciaire : « Pour la première fois, il ne maîtrisait plus rien. » La cellule, la paillasse, les néons : tout échappe à sa discipline. Lorsqu’on lui demande : « Pourquoi avoir frappé ton frère ? », il répond : « Parce qu’il m’a humilié. »

Cette confrontation rappelle Kafka : le geste intime traduit en « violences aggravées sur mineur ».

Le foyer éducatif : obéissance glaciale

Le juge des enfants ordonne un placement. Au foyer, Fabien se conforme à tout. Les éducateurs le décrivent comme « obéissant, discipliné, mais mutique ». Il étudie, s’entraîne, ne trouble jamais l’ordre. Mais rien ne transparaît.

Une éducatrice résume : « Tu fais tout bien, mais tu ne dis rien. » Eugénie, la grand-mère, lui écrit des lettres de pardon : il les lit, mais ne répond pas. Honorine, la cousine infirmière, s’inquiète : « Il s’enferme. »

La mécanique familiale se rejoue : les adultes parlent, exhortent, supplient. Fabien reste opaque.

Eugénie et Honorine : l’illusion d’un refuge

Deux femmes incarnent, dans ce récit saturé de silences, un possible chemin de traverse. Eugénie, la grand-mère pieuse, voit chez Fabien autre chose qu’une faute : une quête d’absolu. Honorine, la cousine infirmière, se croit investie d’une mission de sauvetage. La scène où Fabien, à table, demande à être adopté par Eugénie, est l’un des moments les plus forts du livre : un instant suspendu, aussitôt refermé par un silence collectif que Brûlard décrit comme « absence de courage ».

On pense ici aux grandes scènes familiales chez Balzac, où chacun calcule au lieu de s’avancer. Mais chez Brûlard, ce possible refuge se dissout : Eugénie reste impuissante, Honorine se brise contre « les chemins tracés par la loi ». L’horizon se réduit, et la mécanique familiale reprend son empire.

Le jugement : un monosyllabe pour verdict

Au tribunal, le juge tente une dernière fois : « Regrettes-tu ? » — « Non. »

Tout le livre est là : un refus nu, qui défie la justice autant que la famille.

Le magistrat tranche : placement éducatif prolongé, sans incarcération. Fabien reprend sa routine. Brûlard conclut : « Il n’avait rien oublié, rien pardonné. »

On songe à Meursault dans L’Étranger : condamné non seulement pour son geste, mais pour son refus d’endosser le rôle attendu de l’accusé repentant.

Un roman de la rigueur et du refus

Brûlard écrit sec, sans pathos. Pas d’explication psychologique, mais une suite de constats : une gifle, un silence, un coup, une cellule. Cette sécheresse narrative rend le récit implacable.

En cela, Sans excuse se situe dans la lignée de Jules Renard (Poil de Carotte), de Vallès (L’Enfant), ou d’Ernaux (La Place) : l’enfance comme lieu d’humiliation. Mais Brûlard franchit une étape : l’humiliation ne mène pas au récit réparateur, elle mène au mutisme et au drame judiciaire.

« Les blessures d’enfance gouvernent toute une vie », écrivait Paul Valéry. Fabien en est la démonstration : sa vie se réduit à la géométrie d’une rancune, tracée par une seule gifle.

« la musique en interaction avec l’Histoire » Marianne Vourch dans Bretagne actuelle

Le XVIIIe siècle est assurément celui des premiers grands mélomanes. Dans un portrait en musique de Marie-Antoinette, Marianne Vourch nous fait découvrir les goûts musicaux de la plus célèbre Reine de France.

 

Ce livre est formidable. D’une part, il réhabilite culturellement la plus célèbre reine de France ; en outre, il se pose au-dessus des basses polémiques concernant la vie de Marie-Antoinette d’Autriche ; au reste, il s’agit d’un portrait accessible à tous, permettant d’initier les jeunes et leurs ainés à une figure incontournable de l’Histoire, grâce au souffle intemporel de la musique classique.

Portraits en musique

Marianne Vourch est coutumière des biographies musicales. Outre ses nombreuses émissions sur France Musique, on lui doit la création des éditions Villanelle, chez qui elle a publié quantité de livres-disques pour enfants racontant moult compositeurs, tels Chopin… Mozart… Tchaïkovski… Vivaldi… et tant d’autres ; ainsi qu’une collection autour du Journal intime de…, mettant en scène le parcours de chanteurs, danseurs et musiciens divers sous la forme d’un journal intime apocryphe publié simultanément en livre et en podcast sur France Musique. De cette façon peut-on découvrir (entre autres) la vie de Bach… Léonard Bernstein… Edith Piaf… Nina Simone… ou Rudolf Noureev.

La nouvelle collection des éditions Villanelle traite de Portraits en musique. Le premier tome est consacré à Marie-Antoinette. Il s’agit de raconter l’existence de la plus célèbre Reine de France à travers les compositions de l’époque et ses propres goûts musicaux ; car, n’en déplaise aux républicains bas du front, l’épouse de Louis XVI était une mélomane avertie. De sa tendre enfance autrichienne à sa triste montée sur l’échafaud, elle fut curieuse de découvrir les mélodies qui firent l’enchantement des cours européennes de la fin du XVIIIe siècle, parmi lesquels celles de Joseph Haydn… Jean-Baptiste Lully… Jean-Philippe Rameau… Antonio Vivaldi… et, bien entendu, son compatriote Mozart.

Un peu d’histoire

Marie-Antoinette manifesta très tôt un intérêt dans le domaine des arts. Elle meubla et décora ses appartements de Versailles et Trianon avec un raffinement et une rare implication pour une souveraine. Afin de satisfaire son goût prononcé du spectacle : théâtre… musique… opéra… Louis XVI chargea l’architecte Richard Mique de lui édifier un véritable théâtre au sein du château de Versailles ; il s’agit d’un espace lyrique privilégié, habilement dissimulé derrière les frondaisons par une entrée discrète. Les travaux furent achevés au printemps 1780 et l’inauguration eut lieu le 1er juin de la même année. De 1780 à 1785, Marie-Antoinette usa de son Petit Théâtre de deux façons. Commanditaire de spectacles, la Reine sollicita des œuvres qui témoignaient de son goût pour la musique de son temps : elle fit jouer Gluck, Grétry, Sacchini, et Le Barbier de Séville de Giovanni Paisiello, créé à Saint-Pétersbourg devant Catherine II, il fut interprété pour la première fois en France à Trianon en 1784.

Des anecdotes à profusion

Le livre de Marianne Vourch commence aux adieux à l’Autriche, lorsque la jeune Marie-Antoinette quitte Vienne pour Paris, elle écoute alors Mozart et Haydn, pour s’achever le mercredi 16 octobre 1793, jour de sa décapitation place de la Révolution – ex place Louis XV et actuelle place de la Concorde. Le livre est ponctué d’anecdotes racontant maints détails historiques avec un petit air curieux et passionnant. Par exemple, lorsque la Reine traversa Paris pour la dernière fois, le peintre Jacques-Louis David l’attendit à un angle de la rue Saint-Honoré. « Il l’aperçoit, assise dans une charrette, vêtue d’un déshabillé blanc et d’un fichu de mousseline croisé sous le menton (…). David, antimonarchiste, annote froidement son esquisse, inscrivant ces mots : « Marie-Antoinette allant à l’échafaud, dessin de David le peintre, l’un de ses juges. » *

Autre anecdote pittoresque. Les femmes de l’époque ne jouaient jamais d’instrument à vent, car, disait-on, le souffle risquait de déformer les traits de leur visage. La Reine « pratiquait (donc) le chant, le clavecin – le piano n’existait pas encore – et le ballet, mais la harpe était son instrument favori. »* ; Ce Portrait en musique de Marie-Antoinette regorge d’historiettes qui en font le sel ; un livre adapté à tous les âges, avec un QR code fort utile qui, sans nul doute, séduira les plus jeunes. Il permet un accès numérique gratuit à une lecture musicale au format audiolivre : soixante-dix minutes lues par l’auteur, facilitant les écoutes familiales ou en groupe pour une meilleur transmission didactique.

L’élégance des belles choses

Marianne Vourch a en elle l’élégance des belles choses. Elle replace la musique dans son véritable contexte : celui de tous les jours, dans une interaction continue avec l’Histoire. Outre sa maison d’édition, ses livres et ses émissions de radio, elle propose des rencontres thématiques. Chacun de ses rendez-vous dévoile les mystères des partitions, mais aussi les liens indéfectibles entre l’histoire de la musique, des hommes et des arts. Ce sont des instants de poésie, d’émotions et de découvertes autour des mots, des sons et des regards dans le cadre exceptionnel de la salle Cortot – Paris XVII. Les prochaines rencontres auront lieu le samedi 28 mars 2026 à 15h, il s’agira d’y découvrir le royaume des fées en écoutant les cinq pièces de Ma mère l’Oye pour piano à quatre mains de Maurice Ravel ; également le samedi 16 mai, avec au programme le cygne blanc de Tchaïkovski, en l’écoute de son célèbre Lac des cygnes. Et c’est chaque fois passionnant. Toutes générations confondues.

Passage extrait du livre.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2026 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle

Portrait en musique de Marie-Antoinette – Un livre de Marianne Vourch aux éditions Villanelle – 111 pages couleur – 19,90 €

« Marianne Vourch a l’élégance des belles choses » (Tribune juive) –

« Portrait en musique de Marie-Antoinette ». Un livre de Marianne Vourch. Par Jérôme Enez-Vriad

Le XVIIIe siècle est assurément celui des premiers grands mélomanes. Dans un portrait en musique de Marie-Antoinette, Marianne Vourch nous fait découvrir les goûts musicaux de la plus célèbre Reine de France.

Ce livre est formidable. D’une part, il réhabilite culturellement la plus célèbre reine de France ; en outre, il se pose au-dessus des basses polémiques concernant la vie de Marie-Antoinette d’Autriche ; au reste, il s’agit d’un portrait accessible à tous, permettant d’initier les jeunes et leurs ainés à une figure incontournable de l’Histoire, grâce au souffle intemporel de la musique classique.

Portraits en musique

Marianne Vourch est coutumière des biographies musicales. Outre ses nombreuses émissions sur France Musique, on lui doit la création des éditions Villanelle, chez qui elle a publié quantité de livres-disques pour enfants racontant moult compositeurs, tels Chopin… Mozart… Tchaïkovski… Vivaldi… et tant d’autres ; ainsi qu’une collection autour du Journal intime de…, mettant en scène le parcours de chanteurs, danseurs et musiciens divers sous la forme d’un journal intime apocryphe publié simultanément en livre et en podcast sur France Musique. De cette façon peut-on découvrir (entre autres) la vie de Bach… Léonard Bernstein… Edith Piaf… Nina Simone… ou Rudolf Noureev.

La nouvelle collection des éditions Villanelle traite de Portraits en musique. Le premier tome est consacré à Marie-Antoinette. Il s’agit de raconter l’existence de la plus célèbre Reine de France à travers les compositions de l’époque et ses propres goûts musicaux ; car, n’en déplaise aux républicains bas du front, l’épouse de Louis XVI était une mélomane avertie. De sa tendre enfance autrichienne à sa triste montée sur l’échafaud, elle fut curieuse de découvrir les mélodies qui firent l’enchantement des cours européennes de la fin du XVIIIe siècle, parmi lesquels celles de Joseph Haydn… Jean-Baptiste Lully… Jean-Philippe Rameau… Antonio Vivaldi… et, bien entendu, son compatriote Mozart.

Un peu d’histoire

Marie-Antoinette manifesta très tôt un intérêt dans le domaine des arts. Elle meubla et décora ses appartements de Versailles et Trianon avec un raffinement et une rare implication pour une souveraine. Afin de satisfaire son goût prononcé du spectacle : théâtre… musique… opéra… Louis XVI chargea l’architecte Richard Mique de lui édifier un véritable théâtre au sein du château de Versailles ; il s’agit d’un espace lyrique privilégié, habilement dissimulé derrière les frondaisons par une entrée discrète. Les travaux furent achevés au printemps 1780 et l’inauguration eut lieu le 1er juin de la même année. De 1780 à 1785, Marie-Antoinette usa de son Petit Théâtre de deux façons. Commanditaire de spectacles, la Reine sollicita des œuvres qui témoignaient de son goût pour la musique de son temps : elle fit jouer Gluck, Grétry, Sacchini, et Le Barbier de Séville de Giovanni Paisiello, créé à Saint-Pétersbourg devant Catherine II, il fut interprété pour la première fois en France à Trianon en 1784.

Des anecdotes à profusion

Le livre de Marianne Vourch commence aux adieux à l’Autriche, lorsque la jeune Marie-Antoinette quitte Vienne pour Paris, elle écoute alors Mozart et Haydn, pour s’achever le mercredi 16 octobre 1793, jour de sa décapitation place de la Révolution – ex place Louis XV et actuelle place de la Concorde. Le livre est ponctué d’anecdotes racontant maints détails historiques avec un petit air curieux et passionnant. Par exemple, lorsque la Reine traversa Paris pour la dernière fois, le peintre Jacques-Louis David l’attendit à un angle de la rue Saint-Honoré. « Il l’aperçoit, assise dans une charrette, vêtue d’un déshabillé blanc et d’un fichu de mousseline croisé sous le menton (…). David, antimonarchiste, annote froidement son esquisse, inscrivant ces mots : « Marie-Antoinette allant à l’échafaud, dessin de David le peintre, l’un de ses juges. » *

Autre anecdote pittoresque. Les femmes de l’époque ne jouaient jamais d’instrument à vent, car, disait-on, le souffle risquait de déformer les traits de leur visage. La Reine « pratiquait (donc) le chant, le clavecin – le piano n’existait pas encore – et le ballet, mais la harpe était son instrument favori. »* ; Ce Portrait en musique de Marie-Antoinette regorge d’historiettes qui en font le sel ; un livre adapté à tous les âges, avec un QR code fort utile qui, sans nul doute, séduira les plus jeunes. Il permet un accès numérique gratuit à une lecture musicale au format audiolivre : soixante-dix minutes lues par l’auteur, facilitant les écoutes familiales ou en groupe pour une meilleur transmission didactique.

L’élégance des belles choses

Marianne Vourch a en elle l’élégance des belles choses. Elle replace la musique dans son véritable contexte : celui de tous les jours, dans une interaction continue avec l’Histoire. Outre sa maison d’édition, ses livres et ses émissions de radio, elle propose des rencontres thématiques. Chacun de ses rendez-vous dévoile les mystères des partitions, mais aussi les liens indéfectibles entre l’histoire de la musique, des hommes et des arts. Ce sont des instants de poésie, d’émotions et de découvertes autour des mots, des sons et des regards dans le cadre exceptionnel de la salle Cortot – Paris XVII.

Les prochaines rencontres auront lieu le samedi 28 mars 2026 à 15 heures, il s’agira d’y découvrir le royaume des fées en écoutant les cinq pièces de Ma mère l’Oye pour piano à quatre mains de Maurice Ravel ; également le samedi 16 mai, avec au programme le cygne blanc de Tchaïkovski, en l’écoute de son célèbre Lac des cygnes. Et c’est chaque fois passionnant. Toutes générations confondues.

* Passage extrait du livre.

© Jérôme Enez-Vriad

© Février 2026 –Esperluette Publishing & Tribune Juive

« Portrait en musique de Marie-Antoinette »

Un livre de Marianne Vourch

Éditions Villanelle

111 pages couleur – 19,90 €

Éditions Villanelle : https://editions-villanelle.com

Salle Cortot : https://sallecortot.com

Alphonse, une vraie ode au rêve et à la poésie dans Wukali

Alphonse et le songe premier un conte francophone et initiatique d’Othman Ihraï

Alphonse est un jeune singe poète. Pour accéder au sommet de son art, il décide de partir de la forêt pour aller dans la ville afin de voir les hommes. Quel choc : tout est gris, maussade, les humains ne sont pas sympathiques, toujours pressés, toujours tristes, ils se servent d’argent pour les échanges ! Ce qu’il va découvrir le changera à jamais.

Alphonse est l’archétype du conte initiatique. Le héros fait des rencontres qui vont le faire évoluer. Des rencontres positives comme Horace et son guembri (un instrument de musique africain), Prosper le vendeur de déguisement, ou le squelette avec une chaussette trouée. Mais aussi d’autres rencontres mais très négatives telle celle avec Bobby Bonbec, le vendeur de nénuphars acidulés, et surtout les membres de la société des grandes personnes qui se nourrissent de poésie et qui cherchent le songe premier pour palier la disparition de la ressource dont ils vivent.

Aussi, par la structure même de ce conte conçu en courts chapitres, chacun avec une morale de vie, comment ne pas penser au Petit Prince de Saint-Exupéry ? D’autant plus qu’il est illustré par de très beaux dessins des filles de l’auteur (en noir et blanc et non en couleur). Et même certains, je n’en doute pas, percevront bien des similitudes, des filiations avec le Cantique des oiseaux de Farid-ud-Dîn’Attâr.  Et ce, d’autant que l’écriture d’Othman Ihraï est bien plus marquée par les mélodies orientales qu’occidentales avec sa double culture franco-marocaine.

Alphonse et le songe premier, un conte qui sert à un spectacle pour les enfants qui comme l’œuvre de Saint-Exupéry s’adresse tant aux plus jeunes qu’aux adultes. La magie de ces contes est que la lecture que nous nous en faisons change suivant notre âge, notre expérience de vie, ce qui les rend en quelque sorte totalement intemporels. Alphonse est une vraie ode au rêve, à la poésie qui fait tant défaut dans nos sociétés matérialistes.

Nathan Juste : un premier roman qui fait penser sur « Le cauchemar américain »

Nathan Juste, Le cauchemar américain

L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.

Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.

Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.

Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).

Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.

C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !

Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.

Nathan Juste, Le cauchemar américain – ou l’affrontement de somnambules,autoédition Librinova 2024, 259 pages, €19,90, e-book Kindle €3,99 ou emprunt abonnement

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com