Emmanuelle Friedmann interviewée dans Tribune juive

Être juif c’est hériter d’un traumatisme. Interview d’Emmanuelle Friedmann par Guilaine Depis

Sur « Après la Shoah – le traumatisme en héritage »

aux Éditions Une autre voix

Emmanuelle Friedmann

Emmanuelle Friedmann, vous écrivez qu’« être juif c’est hériter d’un traumatisme ». Concernant votre propre histoire et celle de vos témoins, il s’agit bien sûr de la Shoah, qui a porté la haine à un niveau inimaginable et dévastateur. Ceci dit, la Shoah commence en 1941. Pouvez-vous nous parler de l’identité juive précédant ce crime barbare du XXe siècle ? Y a-t-il eu d’autres exterminations des Juifs de cette ampleur au cours de l’Histoire ?

Avant la Shoah, l’identité juive s’était construite pendant des millénaires autour d’une tradition religieuse, d’une culture riche et d’une vie en diaspora dans une Europe majoritairement chrétienne. L’histoire juive est traversée de persécutions majeures, répressions romaines, massacres des Croisades, expulsions médiévales, pogroms d’Europe de l’Est, mais aucune n’avait l’ampleur, la systématicité et l’objectif total d’extermination que portera la Shoah. Celle-ci est unique par son projet industriel de destruction de tous les Juifs d’Europe, mais elle s’inscrit dans une longue histoire de vulnérabilité et de résilience du peuple juif.

Daniel Horowitz a écrit un essai sur le judaïsme athée « Leibowitz ou l’absence de Dieu », d’autres personnalités comme Raphaël Enthoven se considèrent « Juifs athées ». Vos témoins ont des avis divergents sur la place de la religion dans le sentiment de judéité. Avez-vous la foi ?

Je pense que l’identité juive ne se réduit pas à la religion et c’est l’une de ses particularités les plus fortes. On peut être juif par culture, par histoire familiale, par langue, par mémoire, par appartenance à un peuple, sans être pratiquant ou même croyant. Avant la guerre, et aujourd’hui dans une moindre mesure, il existe des Juifs religieux, des Juifs non religieux, des Juifs athées, des Juifs agnostiques, des Juifs laïcs attachés surtout à la culture ou à l’histoire.

Dans la tradition juive elle-même, l’identité n’a jamais été uniquement une question de foi : c’est davantage une idée de continuité, un lien avec les générations précédentes, des références, une manière d’être au monde.

Cela fait pleinement partie de la pluralité, de la richesse, de l’identité juive. C’est ce qu’explique Alain Finkielkraut dans son livre, Le Juif imaginaire.

De mon côté, je ne saurais pas répondre clairement à la question sur la foi, mais la spiritualité fait partie de ma vie.

Votre livre met en lumière que tous vos témoins ont « le Syndrome du survivant dont souffraient leurs parents ». Pensez-vous que ce soit un fardeau pour toutes les prochaines générations ou qu’il tendra à s’alléger ? Si l’allègement de cette douleur s’avérait possible, la tiendriez-vous pour « positive » afin de rendre la vie moins infernale ?

Oui, ce poids s’allège avec le temps, plus exactement, il se transforme. Le syndrome du survivant a marqué de manière très directe les enfants de rescapés, mais ce que les générations suivantes reçoivent n’est plus la même douleur, c’est une mémoire, une vigilance, une manière d’habiter et de voir le monde.

Ce qu’on n’avait pas imaginé, en revanche, c’est le retour de l’antisémitisme, on nos générations et celle de nos parents se souviennent de ce que l’on disait après la guerre, « Plus jamais ça ». Le 7 octobre a frappé les jeunes générations comme la Shoah avait frappé celles d’avant par le choc, la sidération et la prise de conscience que la haine peut resurgir de façon aussi brutale.

Mais je nuancerais, l’héritage de traumatisme ne pas de « rendre la vie infernale ». Hériter de cette souffrance, c’est aussi hériter d’une conscience du monde, d’une empathie, du sens de l’histoire. Ce leg est lourd, certes, mais il porte en lui quelque chose de profondément humain, qui peut devenir une force.

Sophie Bram évoque sa « phobie de l’enfermement », Nathalie Rothschild sa peur que son fils soit kidnappé, Viviane de Bouty dont la mère a été torturée par Klaus Barbie dans une baignoire, sa peur de l’eau, toutes ces souffrances posant un voile noir sur la vie ; Se sont-elles transmises par le récit de souvenirs ou demeurent-elles des énigmes dues à l’intuition ?

Je répondrais à cette question avec cette citation de Boris Cyrulnik : « Si je parle et que je raconte mon histoire, je traumatise mes enfants ; si je ne parle pas, je les angoisse. »

C’est exactement cela : il y a, d’un côté, les récits que les parents ont confiés, souvent de manière fragmentaire, maladroite, parfois trop tôt ou trop tard. Les enfants ont tenté de retrouver la chronologie, le fil de ces récits. Et il y a, de l’autre côté, les parents qui sont restés silencieux. Mais leurs enfants ont été les témoins des gestes, les réactions disproportionnées, des peurs inexplicables, des cauchemars, des colères soudaines de ces parents tout autant traumatisés que les premiers. Tout ce non-verbal transmet l’histoire autant que les mots.

Au fond, quoi qu’on fasse, le traumatisme circule : il passe par le langage, ou par son absence. Il se transmet comme un héritage que l’on n’a pas choisi mais que l’on peut, en revanche, élaborer, comprendre, mettre en récit à notre tour. C’est autour de ce travail-là que se trouve la possibilité d’alléger, de transformer, de transcender cet héritage.

Véronique Pizon fait référence à l’épigénétique en biologie pour expliquer le stress, pouvez-vous développer cette hypothèse ? Pensez-vous que quelque chose soit inscrit dans l’ADN ?

L’épigénétique est précisément le domaine qui permet d’explorer cette intuition.  Le stress intense, le trauma, peuvent laisser des traces biologiques qui ne modifient pas l’ADN lui-même, mais la manière dont il s’exprime.

On ne parle donc pas d’une transformation du code génétique, mais de marques épigénétiques qui activent ou inhibent certains gènes liés au stress, à la mémoire, au système immunitaire.

Ce qui est fascinant, c’est que certaines de ces marques peuvent être transmises à la génération suivante. Les études sur les descendants de personnes exposées à des traumatismes extrêmes (famine, guerre, génocide) montrent des différences mesurables dans la régulation hormonale du stress, dans les niveaux de cortisol notamment. Cela ne signifie pas que la souffrance est écrite dans l’ADN au sens d’un destin biologique immuable. Mais cela veut dire que le vécu peut modeler l’expression des gènes, et que ces traces peuvent voyager d’une génération à l’autre avant même les mots, les récits, ou les silences.

En ce sens, oui : quelque chose du trauma s’inscrit dans la biologie, et se transmet.
Mais ce quelque chose n’est pas une condamnation : l’épigénétique montre aussi que ces marques peuvent être modifiées, atténuées, réécrites par l’environnement, le soin, la parole, la relation. C’est un héritage, certes, mais un héritage vivant, donc transformable.

Être Juif c’est aussi – vous l’évoquez vous-même ainsi que le comique Patrick Braoudé – avoir un sacré sens de l’humour ? Est-ce le corollaire inévitable pour stimuler l’élan vital au milieu des blessures ? Les Juifs ont souvent une extraordinaire joie de vivre, la qualifieriez-vous plutôt de joie de survivre ?

Je me méfie un peu des clichés, mais il est vrai que l’humour tient une place importante dans beaucoup de familles juives. On pourrait dire, que « l’humour est la politesse du désespoir », une manière de mettre la douleur à distance.

Mais ce n’est pas seulement une façon de survivre. C’est aussi une façon de rester dans la vie. L’humour juif est souvent un humour de lucidité, d’auto-dérision, qui permet de ne pas se laisser enfermer ni par les blessures, ni par les stéréotypes.

Je ne parlerais donc pas de « joie de survivre », qui réduirait l’identité juive au trauma. Je dirais plutôt que l’humour est une forme de résistance intime, une manière de rester libre et vivant.

Michaël Prazan nous bouleverse lorsqu’il parle du 7 octobre qui lui rappelle « l’héritage des pogroms », concluriez-vous qu’il y a une malédiction éternelle du peuple juif ou que l’antisémitisme pourra un jour définitivement s’éteindre ?

Évoquer l’héritage les pogroms, c’est parler de la résonance lorsqu’un événement comme le 7 octobre survient, il active une mémoire très ancienne d’insécurité et de vulnérabilité. Cela ne signifie pas que l’histoire se répète à l’identique ou qu’elle serait vouée à se répéter.

L’antisémitisme n’est pas une fatalité biologique ou mystique : c’est un phénomène humain, culturel, politique, donc un phénomène qui peut reculer, être combattu, disparaître.

Je ne sais pas si l’antisémitisme s’éteindra définitivement. Mais je suis convaincue qu’il n’y a aucune malédiction. Il y a des mécanismes de haine qui, eux, peuvent être démontés, contrés, éduqués, déconstruits.

Et surtout, il y a la capacité du peuple juif à traverser les siècles, à créer, à penser, à transmettre, malgré tout. Cette part-là, indestructible, dément à elle seule toute idée de malédiction.

Aujourd’hui, Éric Zemmour parle de « l’identité chrétienne » de la France comme si selon lui le christianisme était le seul monothéisme qui laisse l’homme libre de croire ou de ne pas croire ? Un chrétien qui n’a pas la foi cesse aux yeux de l’Église d’être un chrétien. Alors que chez les Juifs, l’identité a une force davantage incontestable puisqu’un ensemble culturel se transmet. Guy Konopnicki par exemple en parle dans votre enquête. Au fond, selon vous, Zemmour aspire-t-il à donner aux chrétiens un sentiment d’appartenance à une identité indépendamment de la foi semblable à celui des Juifs ? Estimez-vous cela possible ?

Il me semble que ce que Zemmour décrit relève davantage d’une construction politique et symbolique que d’une réalité historique ou religieuse. L’idée d’une « Identité chrétienne » qui serait indépendante de la foi est en contradiction avec la tradition chrétienne elle-même : un chrétien qui ne croit plus n’est pas considéré comme tel par l’Église, alors que chez les Juifs, l’identité se transmet de manière culturelle, familiale et historique, même sans pratique religieuse.

On peut comprendre cette volonté de donner aux Français un sentiment d’appartenance collective, comparable à celui des communautés juives : un socle d’histoire, de culture et de mémoire partagée. Mais sur le plan réel, ce n’est pas exactement la même chose : le judaïsme repose sur une continuité culturelle et communautaire très ancienne, qui s’est construite dans la diaspora et face aux persécutions. Il ne suffit pas de déclarer une identité pour qu’elle fonctionne de la même manière.

On peut sans doute s’inspirer de ce modèle, mais l’identité ne se décrète pas : elle se vit, se transmet et se tisse dans le temps, avec des racines historiques et culturelles profondes.

Michel Vernay est troublant lorsqu’il évoque le peuple juif comme ayant « beaucoup d’histoire et peu de géographie ». Il considère que « son appartenance première est à la France et à l’Europe » (sans contradiction avec sa judéité). En est-il de même pour vous ? Voulez-vous être enterrée en France ?

Je suis profondément attachée à mon identité française, à ses valeurs, à sa laïcité. Je n’aurais pas voulu que mes grands-parents paternels s’installent ailleurs qu’en France : c’est dans ce pays qu’ils ont construit leur vie, celle de leurs enfants, de leurs petits-enfants et de leurs arrière-petits-enfants, malgré tout ce qu’ils ont traversé. Quant à l’idée d’y être enterrée, je ne sais pas encore… mais continuer d’y vivre, oui, profondément.

Le parti antisémite LFI vous semble-t-il obscène de comparer les morts de Gaza à un génocide ? Sont-ils davantage victimes du Hamas que de la politique de Netanyahu ?

Parler de génocide dans le contexte de Gaza est une erreur historique : ce terme renvoie à une intention d’extermination systématique qui n’est pas comparable à la Shoah. Cela dit, les deux peuples souffrent et ont souffert de manière terrible. Je trouve profondément regrettable qu’on n’ait pas toujours assez d’envergure ni de culture historique pour distinguer les situations. C’est encore plus inquiétant que certains le fassent à des fins électoralistes. Quant aux responsabilités, il est clair que les victimes civiles paient un lourd tribut aux violences du Hamas.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur l’avenir des Juifs de France ?

Tragiquement, on dit que les optimistes ont fini à Auschwitz et les pessimistes à New York. Je ne suis ni béatement optimiste, ni complètement désespérée. Mais il est vrai qu’en ce moment, il est un peu difficile d’être optimiste… mais il faut essayer, malgré tout de le rester un peu. J’avoue que j’ai peur pour mes enfants et que je me pose des questions sur l’avenir lorsque j’observe certaines familles changer leurs noms, se demander s’ils ne vont pas faire leur alyah…

Mais ce que nous vivons au niveau local est parfois différent. Nos vies quotidiennes, nos quartiers, nos liens sociaux offrent un sentiment de sécurité. Je navigue entre vigilance, lucidité et attachement à la France.

© Guilaine Depis

Invitation Hommage aux femmes avec Nathalie de Baudry d’Asson et François Kasbi le 17 décembre

Balustrade vous invite à une soirée d’hommage aux femmes
avec
Nathalie de Baudry d’Asson et François Kasbi
Lectures, découvertes et échanges animés par Guilaine DepisMercredi 17 décembre de 19h à 22h
au Café de la Mairie, 8 Place Saint Sulpice, 75 006 Paris

Réservations par sms : 06 84 36 31 85

Nathalie de BAUDRY d’ASSON a vécu une riche vie de responsable d’entreprise avant de diriger la Revue des Deux Mondes, puis les maisons d’édition universitaires et professionnelles de Vivendi Publishing, d’Editis et d’Hachette Livre. Elle a ensuite créé Le Lien Public, qui organise des débats entre chefs d’entreprises et monde académique et politique. La question de la vie des femmes d’ici et d’ailleurs, d’avant et de maintenant, a toujours été, comme elle l’est aujourd’hui, au centre de ses pensées. « Miniatures et Pointes sèches » est son premier livre aux éditions La Trace

François KASBI est écrivain et journaliste. Il a collaboré à La NRF, Esprit, Commentaire, Le Figaro Littéraire, Service littéraire etc. Avant « Mes chéries », il a publié – entre autres – « Bien sûr que si ! » (roman traduit en italien et espagnol) et « Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs, déconcertés, désorientés, désemparés » (à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France et d’ailleurs) – tous deux disponibles aux éditions de Paris-Max Chaleil.

Invitation Soirée du 10 décembre 2025 : traumatismes de l’antisémitisme avec Emmanuelle Friedmann et Maïa Brami

Balustrade vous invite à une soirée sur la transmission de la mémoire de l’antisémitisme le 10 décembre 2025

avec
Emmanuelle Friedmann (« Après la Shoah – le traumatisme en héritage » aux éditions Une autre voix)
et Maïa Brami (« Jusqu’à sentir battre leur coeur » aux éditions de l’Observatoire)

Lectures et échanges animés par Guilaine Depis

Mercredi 10 décembre de 19h à 22h
au Café de la Mairie, 8 Place Saint Sulpice, 75 006 Paris

Réservations par sms : 06 84 36 31 85

Après des études d’histoire économique et sociale contemporaine, Emmanuelle Friedmann a pris des chemins de traverses. Autrice, scénariste et journaliste, passionnée par l’histoire et les récits de mémoire, elle signe des romans documents et romans graphiques où se croisent passés présents et sujets d’actualité. Elle est l’autrice entre autres de Jacques l’enfant caché (Presses de la cité), Le Rêveur des Halles (Calmann-Lévy), Elle a fait un bébé toute seule (Marabulles) et La Tête dans les nuages (Delcourt-Soleil).

Maïa Brami est écrivaine et journaliste. Elle dirige des ateliers d’écriture, notamment au Musée d’art et d’histoire du judaïsme et à la BPI. Sa langue est son champ d’exploration, qu’elle fait résonner avec les autres arts. Elle ne se limite à aucun genre littéraire et à aucun public. Lauréate de plusieurs prix littéraires, elle a publié une trentaine de livres. Elle écrit aussi pour la scène théâtrale et musicale.
Derniers ouvrages parus : Prenez le temps de lire les étoiles (Arléa, 2023), L’Herbier secret des écrivains (éditions Magellan & Co, 2024, Prix Emile Gallé Jeunesse 2025), Sacrées Grand-mères ! (Saltimbanque, 2025)

Noicolas Gorodetzky écrivain remarqué par Actualitté pour « La Limite de Hayflick »

La Limite de Hayflick : ce que la science ne dit pas

En ressuscitant l’Épopée de Gilgamesh à l’ère des biotechs, Nicolas Gorodetzky signe un thriller scientifique qui met les pieds dans le plat : et si notre époque, lassée de la mort, s’apprêtait à la contourner ? La Limite de Hayflick de Nicolas Gorodetzky, aux éditions Yanat. 

Publié le :

04/12/2025 à 10:51

À Stockholm et dans la mystérieuse serre de Covergarden, le roman suit Stanislas Verlaine, jeune étudiant en criminologie, embarqué malgré lui dans les recherches du généticien Anders Marküssen sur l’immortalité cellulaire. 

Autour d’eux gravitent Margarita, la tante de Stanislas ; Luka, assistant scientifique ; un commando de tueurs impitoyables ; et un réseau secret d’Astérias, femmes mystérieuses qui œuvrent dans l’ombre pour protéger la clé de la vie éternelle.

Quand l’immortalité devient une prétention, non plus un mythe

Il fallait oser. Dans une époque où l’on ne peut plus évoquer la vieillesse sans que surgissent des promesses de « régénération cellulaire », La Limite de Hayflick tombe comme un pavé dans la mare.

Le roman reprend un vieux rêve — la vie éternelle — mais, loin de l’enrober de spiritualité, il le plonge dans les tubes à essai et les séquences génétiques. Là où Gilgamesh apprenait que « l’immortalité d’une personne n’est pas envisageable », Gorodetzky montre que le XXIᵉ siècle est en train de contredire les Anciens, souvent avec une inconscience désarmante.

Le récit frappe là où ça fait mal : dans le fantasme ultime de l’homme moderne, sa démesure face à la finitude. Comme le souligne Stanislas après la découverte de la clé : « Nom de dieu, Anders ! Tu es un génie. Jamais je n’aurais imaginé ce que tu as trouvé ». Le roman illustre la panique et l’obsession qui suivent lorsqu’on touche à la vie éternelle. 

Car l’auteur s’appuie sur un fait biologique précis : la fameuse limite de Hayflick, ce nombre de divisions cellulaires au-delà duquel la sénescence nous rattrape. Une frontière naturelle. Une barrière symbolique. Pour notre époque technophile, une provocation. Leonard Hayflick écrivait lui-même que « la vie a des limites, et la science ne doit pas jouer les démiurges sans mesure ». Alexis Carrel, par contraste, croyait aux cellules immortelles — une erreur scientifique qui sert ici de contrepoint dramatique et philosophique à la fiction.

Anders explique à Stanislas : « Il y a différents types de cellules dans le corps humain ; elles ont le pouvoir de se diviser un certain nombre de fois au cours de la vie, mais dans une certaine limite, qu’on appelle la limite de Hayflick… Au-delà de ce nombre de divisions, celles-ci meurent. » La science devient ici une révélation tragique et fascinante à la fois.

Un étudiant perdu dans les nuits de Stockholm

Le héros, Stanislas Verlaine, n’est pas un savant, ni un héros tragique : c’est un jeune homme de 2025, désorienté au milieu d’une société où le désir s’est transformé en consommation. « Où est la joie lorsque le corps s’expose avant le cœur ? », s’interroge le roman, évoquant ses errances sexuelles, sa plongée dans « la violence sadomasochiste » et « la pornographie ».

Cette entrée en matière n’a rien d’anecdotique : elle décrit l’état moral d’une civilisation qui ne sait plus quoi faire d’elle-même. Comme l’écrivait Philippe Muray, « le monde moderne est devenu un parc d’attractions morbides ». Stan s’y promène, lucide et écœuré. Puis, brusquement, il se reprend : Retour sur la planète. Un sursaut. Une volonté de sens. Un réveil — à la veille de La nuit des tueurs.

On pourrait aussi convoquer Georges Bataille, qui voyait dans l’excès de jouissance et la transgression des limites physiques une métaphore de l’angoisse de la finitude : Stanislas expérimente cette collision entre plaisir et danger.

TTAGGG : six lettres qui valent un manifeste

Le roman prend feu le jour où Stanislas découvre un mystérieux acronyme : TTAGGG. Il comprend qu’il s’agit des télomères, ces petites structures placées à l’extrémité de nos chromosomes. La clé du vieillissement. Et peut-être — qui sait ? — la porte vers son abolition.

Anders clarifie : « Les chromosomes de chaque cellule disposaient à leurs extrémités d’une sorte de capuchon, appelé télomère, qui module l’usure progressive du chromosome… Ceci se fait grâce à une enzyme, la télomérase, qui régénère ces petits capuchons au fur et à mesure du temps. Ce sont comme des gardes du corps pour chaque cellule. »

Luka ajoute, épuisé après le décryptage : « Nom de dieu, Anders ! Tu es un génie. Jamais je n’aurais imaginé ce que tu as trouvé. » Le roman montre que la science moderne n’est plus seulement un outil : c’est une théologie. Une religion de remplacement. Hannah Arendt n’aurait pas renié cette lecture : l’homme « veut devenir maître de la vie elle-même ».

Les références scientifiques et anthropologiques abondent : Margaret Mead sur la peur de la fin de vie, Hayflick et Carrel sur les limites biologiques, et même les analyses de Robert Sylverberg sur l’obsession humaine de prolonger l’existence.

Quand le fantasme technologique rejoint l’effroi archaïque

« Et si tout cela était vrai ? » La question finale n’est pas un gadget. C’est un diagnostic. Car oui, une partie de la communauté scientifique rêve bel et bien de « médecine vers l’éternel » : télomérase, manipulations génétiques, allongement artificiel de la vie.

Mais le roman rappelle que l’obsession d’immortalité est presque toujours le symptôme d’une société qui refuse de transmettre. Un monde sans enfants, sans héritage, sans mémoire — mais où chacun veut vivre 200 ans. Philippe Ariès aurait parlé de la peur moderne de la mort, Gorodetzky la rend palpable et violente.

Le point de bascule : quand la clé tourne

On ne dévoilera pas la nature exacte du secret scientifique découvert par Anders Marküssen, mais il est clair que le roman met le lecteur face à une angoisse que notre modernité évite soigneusement. Jonas, dans Le Principe responsabilité, appelait cela « l’heuristique de la peur » : le devoir de se méfier de ses propres pouvoirs.

Les personnages vivent une confrontation extrême : « Marko et Boris s’étaient jetés à quatre pattes dans l’ouverture et firent irruption dans la cour… Les deux tueurs avaient vu le mouvement et comprirent que les jeunes femmes n’avaient plus aucune chance de leur échapper. » Les Astérias agissent dans l’ombre, rappelant les sociétés secrètes décrites par James Frazer dans Le Rameau d’or et la puissance des rites initiatiques face aux connaissances interdites.

Faut-il lire La Limite de Hayflick ? Oui — et surtout pas pour se rassurer. Parce que c’est un roman qui ne caresse pas dans le sens du poil. Parce qu’il montre ce que nos biotechnologies soulèvent de plus dérangeant.

Parce qu’il ose dire, sans fracas idéologique, ce que beaucoup pensent tout bas : l’obsession d’immortalité est le dernier luxe d’une époque qui ne croit plus à rien.

Alors oui, il faut lire Gorodetzky. Non pour y trouver la promesse de vivre plus longtemps. Mais pour comprendre pourquoi, peut-être, nous mourons déjà de ne plus vouloir mourir.

Yves-Alexandre Julien 

Pierre Ménat : « L’Europe manque d’agressivité et de réflexion stratégique » dans LE POINT

Pierre Ménat : « L’Europe manque d’agressivité et de réflexion stratégique »

INTERVIEW. Dans son nouvel ouvrage, le diplomate constate que l’UE est désarmée face à Washington, Moscou et Pékin, et plaide pour un Conseil de sécurité européen restreint et réellement politique.

Propos recueillis par 

Qui, parmi les citoyens, comprend les rouages complexes de l’Union européenne (UE) où se chevauchent les présidences, les institutions, les compétences européennes et nationales ? L’ancien ambassadeur Pierre Ménat, parce qu’il a été un conseiller de Jacques Chirac et l’ancien directeur des affaires européennes au ministère des Affaires étrangères, se déplace avec agilité dans ce mécano pour raconter dans quel état assez triste se trouve L’Europe entre Poutine et Trump. Le titre de son ouvrage ne fait pas mention du troisième homme, Xi Jinping, mais la Chine est bien présente à travers les près de deux cents pages de son ouvrage documenté.

Son diagnostic sans concession sur l’Europe face aux défis du moment débouche sur une proposition : créer un « Conseil de sécurité européen » réunissant les grands pays européens, seul format capable, selon lui, de donner à l’Europe le poids politique qui lui manque.

Le Point : L’Europe est-elle taillée pour affronter simultanément un président américain incertain, un Kremlin agressif et une industrie chinoise en expansion ?

Pierre Ménat : La réponse est évidemment non. C’est patent dans tous les domaines, à commencer par le cœur de métier de l’Union européenne : le marché intérieur et la politique commerciale. Les deux illustrations récentes sont frappantes. D’abord, cet arrangement avec les États-Unis – je refuse d’appeler ça un accord – qui aurait été formalisé différemment il y a vingt ou trente ans. J’ai participé aux négociations de l’Uruguay Round [cycles de négociations internationales dans le cadre de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (Gatt) entre 1986 et 1994, NDLR] : nous ne nous sommes pas laissé marcher sur les pieds. Aujourd’hui, nous n’avons rien obtenu.

Ensuite, regardez notre attitude face à la Chine. C’est incroyable : certes, nous sommes dépendants de la Chine, mais elle dépend tout autant de nous. La plupart des pays européens, Allemagne en tête, ont pour premier fournisseur la Chine. Une politique de fermeté aurait un impact réel. Donald Trump l’a tenté. Pour l’Union européenne, la Chine peut payer le prix d’une vraie fermeté. Mais nous ne l’avons pas fait. Nous adoptons des mesures au compte-goutte, de manière totalement insuffisante. Cela manque d’agressivité et même de réflexion stratégique.

Qu’en est-il de la défense et de la politique étrangère ?

Là, c’est encore pire. On crée des fonds, des dispositifs – l’Edip, le programme Safe –, mais on ne répond pas aux vrais problèmes. J’ai participé au Gatt puis, dix ans plus tard, à la convention européenne et au traité constitutionnel. À l’époque, Jacques Chirac avait fait une proposition intéressante qu’on a un peu oubliée : créer un poste de président du Conseil européen permanent. Malheureusement, qui choisit-on comme président de la Commission ou du Conseil ? Des personnalités qui, sans leur manquer de respect, n’ont pas l’étoffe nécessaire.

Peut-être aussi parce qu’aucun chef d’État ou de gouvernement ne veut leur céder une parcelle de son pouvoir…

Le résultat, c’est que la Commission, et notamment sa présidente, remplit ce vide, mais elle le remplit sans compétence dans les deux sens du terme : au sens juridique comme au figuré, et surtout sans légitimité démocratique directe. On a une prise de conscience d’un besoin d’Europe, donc on essaye de faire avec des initiatives disparates : tantôt c’est la Commission avec son bouclier anti-drones, tantôt c’est la « Coalition des volontaires » pour l’Ukraine lancée par Emmanuel Macron.

Justement, ces formats informels émergent – le triangle de Weimar ranimé, la « Coalition des volontaires » sur l’Ukraine, le format de Washington le 18 août dernier – ne sont-ils pas en train de créer, sur le tas, le Conseil de sécurité européen que vous appelez de vos vœux dans ce livre et les précédents ?

Le raisonnement est simple : d’un côté, l’Union européenne seule ne peut pas s’en sortir. De l’autre, les États pris individuellement ne le peuvent pas non plus. Je m’adresse notamment à certaines forces en France qui prétendent que notre pays peut rayonner tout seul. Ce n’est pas vrai, ni militairement ni politiquement.

Et avec 3 000 milliards de dette, ça se complique…

Nous avons, certes, l’arme nucléaire, c’est un atout, mais la dissuasion seule ne suffit pas. La France seule ne pèse pas. Quant à l’Otan, les structures sont taillées pour un commandement américain. Je me souviens d’un épisode vécu aux côtés du président Chirac. Il avait proposé la force d’intervention rapide en Bosnie. Mais une fois les choses lancées dans l’Otan, elles lui ont échappé.

Le 29 août 1995, quelques heures avant les frappes de l’Otan en Bosnie, le président Chirac est informé par le général Janvier – qui était sur le terrain – qu’il avait reçu des instructions du Saceur [le chef militaire de l’Otan, NDLR], lequel avait lui-même été instruit par le président Clinton. Donc, Clinton avait donné l’ordre sans consulter. C’est pour cette raison que Jacques Chirac avait commencé à vouloir entrer dans les structures de commandements de l’Otan. Nicolas Sarkozy l’a fait ensuite, mais ça ne résout pas le problème.

Vous proposez donc un Conseil de sécurité européen. Comment le mettre en place avec des pays comme la Hongrie, la Slovaquie, bientôt la Tchéquie ?

Je ne propose pas de le faire avec les Vingt-Sept. Ce serait volontaire, par un traité à part. Au départ, ça peut commencer modestement. Je prends l’exemple du plan Fouchet du général de Gaulle : il proposait un traité devant mener à une confédération. Ce n’est pas rien, une confédération. Ce n’est pas que de la poudre aux yeux.

Seule la France peut proposer une telle idée. Ensuite, il faut choisir ses partenaires, ce qui signifie en exclure certains…

Sans l’Allemagne, ce n’est même pas la peine. Je pense qu’il faut un accord entre la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Pologne. Si on part avec cette ossature – Weimar plus – et qu’on a ces quatre pays, c’est déjà pas mal. Après, si les Américains se trouvent face à un tel ensemble, ils se poseront aussitôt la question : comment vais-je le noyauter ?

Pourquoi personne ne reprend cette idée ?

À l’époque du triumvirat Delors-Kohl-Mitterrand, il y avait des gens qui réfléchissaient au long terme. Aujourd’hui, personne n’ose sortir du cadre.

L’Europe détricote les textes phares du « Pacte vert » sous l’appellation d’une « simplification ». Ce « Green Deal », comme on dit à Bruxelles, est-il une erreur stratégique ?

On a voulu faire du zèle. Et Macron continue en France en transposant de manière encore plus ambitieuse. On ne peut pas courir quatre lièvres en même temps. Il faut faire des choix : modèle social, modèle écologique, réindustrialisation, défense face aux États-Unis et à la Chine, face à la Russie militairement. Mais quel dirigeant aujourd’hui, à part Viktor Orban dans son genre, a le courage de dire aux Européens : « Pendant quelques années, on va arrêter avec telle priorité pour se concentrer sur telle autre » ?

Que se passerait-il si le Rassemblement national arrivait au pouvoir en France ?

Je ne suis pas sûr qu’ils aient vraiment réfléchi aux institutions européennes. Ils ont une ligne : il ne faut pas que la Commission empiète sur la souveraineté. S’ils prennent des dispositions dans ce sens, ils n’auront pas tort sur le principe. Mais sur les propositions positives, qu’est-ce qu’ils proposent ? Ils n’ont pas de personnel compétent sur ces questions.

Leur choix essentiel, c’est de ne pas quitter l’euro. À partir de ce moment-là, il faut bien vivre dans ce cadre. Regardez ce qui s’est passé en 1981 avec Mitterrand, en 1997 avec Jospin, en 2012 avec Hollande : ils arrivent avec des idées, puis ils s’adaptent à la réalité.

Le RN veut sortir du marché européen de l’électricité.

Sur le marché de l’électricité, ils pourront négocier, comme l’ont fait les Espagnols et les Portugais avec leur clause ibérique. Sur la contribution française au budget européen, ils pourront rouvrir le débat, même si les Allemands diront : « Nous aussi alors ! »

Le vrai problème va exploser lors de la prochaine négociation du cadre financier pluriannuel 2028-2034. Là, tout le monde – pas seulement le RN – dira qu’il faut baisser la contribution. Les Allemands veulent déjà réduire le budget européen, notamment la PAC de 20 %. Avec le grand emprunt du plan de relance européen à rembourser – 5 à 6 milliards par an pour nous Français – et nos dépenses qui augmentent, la situation va devenir intenable. Même un gouvernement contestataire obligerait peut-être les Allemands à négocier autrement.

Jacques Chirac, en son temps, aurait-il pu anticiper ce qu’est devenu l’Europe aujourd’hui ?

Il y avait réfléchi, notamment avec l’élargissement. Lui était conscient d’une idée simple : si on élargit, il faut renforcer les institutions, les approfondir. Et le problème, c’est qu’on n’a pas réussi. Il en était conscient, aussi bien lors de la négociation du traité de Nice qu’à la convention. On a failli.

Je ne pense pas qu’à l’époque il voyait venir un monde à nouveau en guerre. Pas au moment où il était président. Il était déçu par un certain nombre de choses. Il a peu parlé de l’Europe publiquement – il était découragé par ses communicants –, mais il avait des convictions plus fortes qu’on ne le pense. L’appel de Cochin était loin derrière lui. Il m’a dit un jour : « J’ai dit une bêtise. » Mais il avait au moins le mérite de le reconnaître.

« Force et audace » pour « Et Cetera… » de Hadlen Djenidi

Hadlen Djenidi : L’Alchimiste des Mots

Par Fabrice Trochet 

Dès l’entrée dans Et cetera… (Poèmes et proses), le Prologue donne le ton. Hadlen Djenidi ne vient pas nous chercher avec des mélodies doucereuses, mais avec l’urgence d’une « mémoire fortuite ». Le poète est un possédé, « interpellé » par les mots, dont il « ne connaît ni le début, ni la fin ». Il ne contrôle pas, il incarne : « entre en moi et je deviens cet autre ! » C’est puissant, presque chamanique. On est loin du petit lyrisme égoïste ; on entre dans un laboratoire alchimique où l’identité se transmute.

Cette quête de l’autre soi est le fil rouge. Dans Anamorphose, le miroir ne renvoie pas une image nette, mais un « brouillard », un « autre vêtu d’opaque buée » qui « rugit dans la sueur de mon reflet ». La formule est magnifique de violence contenue. Le moi est une créature instable, « un tout vêtu de rien », une « exhalaison ». C’est une vision angoissante et profondément honnête de la condition humaine.

Hadlen Djenidi excelle à trouver la grâce dans le conflit. Ainsi Flora : la fleur est « aussi fragile qu’un souhait », mais elle « fleurit à contre-courant ». C’est la devise du poète, et peut-être de tout artiste dans un monde « féroce ». C’est dans cette tension que naît la beauté, une beauté qui n’élude pas le combat.

Même les décors les plus triviaux deviennent des scènes existentielles. L’évocation du bistrot n’est pas une simple peinture de genre nostalgique. C’est un « monde à part, triste aparté », un lieu où l’humanité se réfugie dans le cliquetis des « flipper » et le grésillement d’un « vieux poste de télé ». L’auteur y capture l’âme des solitudes modernes avec une justesse qui fait mal.

Et puis, il y a ce moment de génie dans Papier buvard, où le processus créatif, fait de « Fautes, ratures », est interrompu par la soudaine collision d’un « rossignol » sur la baie vitrée. L’image est fulgurante. Soudain, le monde extérieur, sauvage et libre, vient se cogner à la cage de verre de l’écriture. Le poète, enfermé dans son labeur, « voit l’extérieur et ma liberté ». C’est tout le drame de l’artiste résumé en une scène.

Ne vous y trompez pas, derrière les thèmes de la nature et de l’amour, le véritable sujet de ce livre, c’est le langage lui-même. Exutoire en est le manifeste. C’est un poème-rasade, un débit incontrôlable qui célèbre et questionne la matière première du poète : « Des mots, toujours des mots ! ». « Des mots qui piquent/ Et poétique. / De simple mots, / Quelques grands mots, » Djenidi désacralise et resacralise dans la même respiration. Il reconnaît la vanité potentielle des mots (« rien que des mots ») tout en affirmant leur puissance fondamentale.

Cette quête du verbe culmine dans une interrogation spirituelle. Dans Flora, il demande :

Et la beauté m’appelle,

Quand le divin m’interpelle !

Suis-je la vie ? Dans toute sa poésie ?

La réponse n’est pas donnée, elle est vécue dans l’acte d’écrire. Jusqu’à cette confession troublante de Métamorphose : « Je suis un saint aussi malsain que le divin ! ». Voilà une formule qui claque comme un étendard. Elle résume à elle seule l’ambition de cette poésie : embrasser la contradiction, chercher le sacré dans les zones troubles de l’être.

Et Cetera s’achève sur Oblation, un poème dur, sans fard, qui révèle « l’enfant de Malchance, Privé d’innocence ». La blessure originelle est ici racontée avec une brutalité glaçante :

Quand les gamins jouaient,

Je me faisais frapper.

Habitué au coup,

assidu comme un toutou.

Pire est la résignation intériorisée : l’enfant se convainc que cette douleur était « bien normal » et « bien méritée ». De cette crucifixion intime naît le salut. Acculé dans « le coin du mur », il découvre « l’azur des autres contrées » et trouve son arme absolue : l’imagination. Pour « fuir l’horreur », il se met à « danser, dans la nuit en secret » et, surtout, à réciter « à tue-tête, de jolis poèmes sur des airs de fête ». Cette clé de voûte sombre de l’édifice révèle la source de cette écriture qui cherche à la fois à panser et à révéler. La poésie n’est plus un simple choix esthétique ; elle est une cicatrice et un chant de guerre, une oblation où l’on offre sa douleur pour en faire une liturgie personnelle.

Et Cetera n’est pas un doux bain de poésie. C’est un miroir brisé tendu vers soi. En refermant ce livre, on comprend que chaque vers, chaque interrogation sur les mots, chaque recherche de beauté est irriguée par cette source première : la nécessité vitale de transformer le plomb de la souffrance en l’or fragile d’un « poème de printemps ». C’est un premier recueil qui possède la force et l’audace des œuvres nécessaires. On lui pardonne tout, les raideurs comme les excès, devant l’authenticité criante de sa voix. Hadlen Djenidi est un auteur à suivre, absolument.

Hadlen Djenidi, Et cetera… Poèmes et proses, 2023, Write Editions.

https://hadlen-djenidi.com/

Tribune juive a adoré « Une jeunesse levantine » de Michel Santi

Jérôme Enez-Vriad a lu « Une jeunesse Levantine » de Michel Santi

Certains livres laissent sans voix tant ils estomaquent. Une jeunesse levantine en fait partie. Michel Santi offre une fresque vigoureuse et riche d’expériences. À lire toute affaire cessante.

Nulle mémoire objective de la guerre au Liban n’existe. Chacun aura son récit et en fera une histoire personnelle. L’exhumation de la presse internationale de l’époque n’est d’ailleurs pas suffisante pour comprendre ce qui s’est initialement passé entre les banlieues chrétiennes et les camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth. Et pourtant ! C’est bel et bien ici que tout commence.    

Mémoire d’une genèse

Dimanche 13 avril 1975. Liban. Beyrouth. Nous sommes à l’aube d’une guerre désormais célèbre. « Un dimanche que tout enfant des années 1970 aurait tranquillement passé à rendre visite à sa grand-mère et à ses cousins […] Un dimanche que les adultes auraient naturellement passé à boire du café turc, à fumer des cigarettes, après le long déjeuner familial […] Un dimanche où tout semblait suave, intouchable, complice, éternel. » * Ce dimanche est désormais connu comme celui du massacre inaugural de la guerre civile libanaise qui aura préfiguré – nul ne peut le nier aujourd’hui – le grand affrontement entre l’islam et la chrétienté que nous sommes en train de vivre.  

La trame du livre de Michel Santi s’articule en premier lieu autour des religions, puisque les deux sources de la guerre civile libanaise sont le multiculturalisme et, précisément, les religions. Inch Allah… Si Dieu le veut… Allah Akbar… Gloire à Dieu… sont aujourd’hui encore autant d’incantations quotidiennes du monde Levantin. Dès lors que l’omniprésence religieuse ne permet plus une distance sociale et morale face au sacréplus aucun recul objectif n’est possible ; ainsi les religions sont-elles aujourd’hui devenues le reflet de ce qui se passe au Liban (mais aussi au Proche-Orient) depuis un demi-siècle.

Au commencement

Nous sommes le 20 mai 1975. « Quelques jours plus tard, je vois mon père venir au collège me récupérer dans ma classe :  » Dis au revoir à tes copains, tu ne les reverras peut-être jamais « . Ce fut le cas. » Direction l’Arabie saoudite où le père de Michel Santi vient d’être nommé attaché de presse auprès de l’ambassade de France à Djeddah. En résulte un choc de la solitude aggravé par une stupeur affective, puisque la mère de l’auteur est restée au Liban. S’ensuivent alors une demi-douzaine de chapitres captivants sur l’islam, ses nombreux points communs avec le christianisme, et une rencontre à La Mecque du très jeune Michel avec Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, frère du roi Fahd et lui-même futur roi. Mais il est préférable de ne pas tout dévoiler afin de laisser au lecteur le plaisir de sa découverte.

Suite à la prise de conscience de l’hypocrisie malsaine d’un père le corsetant loin de sa mère, Michel décide d’aller retrouver celle qui lui manque plus que tout. Mais comment ? Le Liban implose chaque jour davantage… Deux mille kilomètres séparent Beyrouth de Djeddah… Les accès aériens sont fermés… Le désert d’Arabie impraticable… Reste éventuellement les voies maritimes. L’odyssée racontée ici sur deux chapitres prend toute son envergure si l’on réalise qu’elle est vécue par un très jeune adolescent soucieux de prendre sa vie en main alors que tout se délite autour de lui.  

Iliade des temps modernes

Les routes levantines qu’emprunte Michel Santi posent le décor d’une Iliade des temps modernes. Il y aura la découverte des Orgues de Staline, lance-roquettes soviétiques chargés sur des rails de lancement. « Mes collègues miliciens m’apprennent que ces BM-13 Katyusha avaient terrifié les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. […] Deux camions sont là, disposés sur la crête, sur un terrain plat, prêt à cracher 16 roquettes en une valve de 7secondes. » Le périple se poursuit en gravissant la colline du Thym, « nom poétique pour une région hautement stratégique, point de passage obligé depuis Beyrouth, vers la montagne du Metn, par-delà les autres vallées », là où se trouvait des camps palestiniens transformés en forteresse. « Ces camps jumeaux était perçus comme une tache monstrueuse, une injure, une humiliation, sciemment brandie par l’OLP au nez et à la barbe des Chrétiens. »

La colline des sacrifiés est aussi une des routes empruntées. Il s’agit d’un des chapitres illustrant le mieux cette redoutable guerre civile, avant la rencontre de l’auteur avec Massoud, puis celle avec Abou Hassan, tout aussi passionnante que la précédente et les suivantes, fussent-elles relatives à des hommes dont l’influence géopolitique sera pour le moins discutable, tel le tristement célèbre Rouhollah Moussavi Khomeiny. « L’iman Khomeiny et moi ne sommes qu’à quelques centimètres. Aucune présentation n’est faite. Nous nous retrouvons tous les trois, Khomeiny, Iskandar et moi, assis en couturier, en rond autour d’une dizaine de petits plats garnis de nourriture manifestement orientale. » Il faut réaliser que le dialogue qui s’engage alors est celui d’un adolescent de quinze ans avec le plus célèbre Iman du monde.

« Ces paroles de Khomeiny sont, pour moi, étranges à plus d’un titre. Je ne sais pas qui est ce personnage âgé, au visage buriné, au charisme indiscutable, qui semble inspirer tant de respect à Iskandar. J’ai bien sûr suivi aux actualités les déboires du Shah, vu les manifestations et les protestations massives de son peuple qui semblait ne plus vouloir de lui. En réalité, je ne comprends pas les paroles de ce religieux face à moi, car je ne connais pas encore ses ambitions. » Plus loin : « Levant la tête, je constate qu’il me lance [Khomeiny] un regard enflammé, il semble à la fois étonné et fasciné, avant de subitement se lever et demander à Iskandar de le suivre dans le couloir. Celui-ci revient quelques minutes plus tard, et me demande si je consens à passer l’après-midi avec l’imam qui souhaite mieux me connaître. » Et puis cette phrase sans doute prophétique du futur ayatollah : « Vous, les Français, prétendez votre Révolution universelle, mais c’est la nôtre, en Iran, qui le sera. »

Un texte passionné

« Ce qui se passe à Jérusalem, à l’échelle de cette petite ville, se répercute de manière exponentielle dans le monde entier. Il faut avoir connu Jérusalem pour comprendre comment cette ville, si petite, concentre tant de croyances. Jérusalem exige l’honnêteté de reconnaître que cette terre ne sera jamais que juive, que chrétienne, que musulmane. Elle est tout cela à la fois. » C’est ici, cœur vibrant de l’ancienne Sion, que s’achève le récit de Michel Santi, après nous avoir plongé dans la réalité de lieux qu’il découvre avec leurs contradictions et leurs déchirures. L’immersion est totale. L’auteur se livre, il note les détails, son sens de la formule fait mouche au format d’un témoignage avec plusieurs niveaux de lecture : à la fois récit, essai autobiographie, mais aussi dimension initiatique qui s’impose comme le berceau d’une émancipation pour le lecteur. Sept années d’une vie époustouflante et transgressive. Un texte passionné pour une lecture passionnante. Sans oublier l’amour. Une jeunesse levantine raconte aussi les amours naissantes et la découverte du véritable sel de l’existence. A lire impérativement. Parce que c’est formidable. Tout simplement.

Les passages en italique sont extraits du livre.

Jérôme Enez-Vriad

© Novembre 2025 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle

Une Jeunesse Levantine

Un (formidable) récit autobiographique de Michel Santi

Préface de Gilles Kepel

Éditions FAVRE

271 pages – 20,00 €