Qu’est-ce qui nous fait créer ?

Retrouver le désir de créer

Avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Une œuvre nous bouleverse, mais comment transformer cette émotion en élan personnel ? Dans « Les livres au cœur », Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge croisent leurs expériences de la transmission musicale et de la recherche sur la créativité. Leur conversation ramène l’inspiration à des expériences concrètes : écouter une voix, éprouver un rythme, apprendre, douter et laisser mûrir.

À partir d’un entretien conduit par Guilaine Depis pour Le Salon de Guilaine.

Enfant, devant Mireille, Marianne Vourch ne voulait pas seulement regarder le spectacle. Elle voulait monter dans les carrioles, rejoindre les chanteurs, partir avec eux. Des fleurs, des costumes, des chœurs : avant toute théorie sur la création, il y avait ce désir très simple de prendre part à ce qui se passait sur scène. Marjorie Rafécas-Poeydomenge évoque d’autres portes d’entrée : l’ironie mystérieuse d’Oscar Wilde, Chopin, la comédie musicale Grease ou Aretha Franklin, que son père écoutait.

Ces souvenirs ouvrent un dialogue sur une question que les deux invitées abordent par des chemins différents. Marianne Vourch raconte les musiciens, leur consacre des journaux intimes et fait découvrir les œuvres dans des concerts commentés. Marjorie Rafécas-Poeydomenge, dans Ravivez votre élan créatif, rapproche philosophie, psychologie, neurosciences et parcours d’artistes. Pour l’une comme pour l’autre, la rencontre avec une œuvre peut déplacer une existence. Elle peut aussi rester longtemps une énigme.

Ce qui nous ébranle

L’admiration ne suffit pas à expliquer le désir de transmettre. Marianne Vourch se souvient de L’Histoire du soldat de Stravinsky, découvert dans l’enfance. La musique lui avait paru dure, étrange, presque violente. Elle n’avait rien compris. Des années plus tard, elle a choisi de reprogrammer l’œuvre, comme pour retourner vers une expérience restée ouverte. « Il faut que je reparte sur ce chemin », s’était-elle dit.

On peut donc être appelé par ce qui résiste. Marjorie Rafécas-Poeydomenge relève un autre piège : l’admiration peut établir une frontière entre les génies et nous. Pour la franchir, elle propose de regarder leur travail, leur curiosité, la manière dont ils ont poursuivi leurs recherches. Léonard de Vinci et Hildegarde de Bingen l’intéressent notamment pour cette ouverture à plusieurs domaines. Une œuvre achevée impressionne ; un parcours peut devenir une invitation.

« J’aime bien le mot “transformer” », dit Marianne Vourch. Elle l’associe à Liszt, à une existence traversée par l’amour profane et l’amour sacré. La transformation permet de penser une vie qui se construit à partir de ce qu’elle a reçu et traversé. Pour les plus jeunes, elle ouvre une possibilité là où la grandeur d’un artiste pourrait susciter le découragement.

Apprendre sans refermer les possibles

Les deux invitées se rejoignent sur les limites d’une éducation trop normée. Marjorie Rafécas-Poeydomenge regrette une place parfois excessive accordée à la logique et à une pédagogie très cadrée. Marianne Vourch introduit cependant une nuance : certaines contraintes peuvent aussi faire grandir une force intérieure, une volonté d’expression qui cherche son passage.

La conversation ne débouche pas pour autant sur une célébration de la souffrance. Marianne Vourch prend l’exemple de Mendelssohn, compositeur magnifique issu d’une famille aisée. Il n’existe pas de biographie obligatoire du créateur. Le doute, le travail et les frustrations appartiennent à des parcours très différents. Les manuscrits de Mozart et de Beethoven en offrent, à ses yeux, une image : les chemins de l’invention peuvent être plus ou moins laborieux sans que l’on ait à classer les génies.

La technique est tout aussi ambivalente. Pour écrire, rappelle Marjorie Rafécas-Poeydomenge, il faut chercher son rythme, travailler ses phrases, acquérir des outils. Mais une poésie réduite à ses règles risque de perdre son envol. Il faut aussi laisser décanter. Marianne Vourch voit chez Bach l’exemple d’une maîtrise des codes qui ouvre une grande liberté. L’apprentissage devient fécond lorsqu’il permet d’aller plus loin que l’exercice lui-même.

La musique se comprend aussi avec le corps

Ce passage du savoir à l’expérience traverse le travail de Marianne Vourch sur Louis XIV. Avec Portrait en musique de Louis XIV, le livre se prolonge dans l’écoute. Le Ballet de la nuit, dans lequel le jeune souverain paraît en Apollon, ne raconte pas seulement une étape de son règne. Musique, gestes et costumes font éprouver la mise en scène d’une autorité. Quand le roi cesse de danser et regarde la cour depuis la salle, le rapport de pouvoir demeure, mais le regard a changé de place.

Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, cette approche permet de ressentir l’histoire au lieu de la réduire à une suite de dates. Elle rappelle surtout que l’inspiration engage le corps entier. Marcher, nager, danser : le mouvement peut accompagner l’arrivée d’une idée. C’est une dimension qu’elle juge essentielle dans les discussions sur la créativité et l’intelligence artificielle.

Marianne Vourch en a fait très tôt l’expérience. Sa grand-mère faisait danser les partitions avant de les travailler au piano. « Tout est respiration, tout est dans le corps », résume-t-elle. Dans ses concerts, les enfants sont donc invités à monter sur scène pour éprouver un rythme. Après un programme consacré aux suites pour violoncelle de Bach, certains faisaient la queue pour danser une gavotte. Ils voulaient vivre ce qu’ils venaient d’entendre.

De la gêne au plaisir musical

La transmission commence souvent par l’accueil d’une réaction inattendue. Devant le portrait de Louis XIV et sa perruque, des collégiens sourient. Marianne Vourch ne les réprimande pas. Elle leur dit qu’elle comprend : cette image est éloignée de leur univers. Expliquer permet ensuite de faire apparaître une personne derrière le costume.

Elle raconte aussi un concert des Nuits d’été de Berlioz devant des adolescents. Les premières notes de la chanteuse provoquent des rires. La voix lyrique surprend ; elle peut gêner. Marianne Vourch revient alors sur le travail vocal, les muscles et l’entraînement, comme on expliquerait celui d’un nageur. Peu à peu, l’écoute s’installe. Un élève demande à son voisin d’arrêter de plaisanter. Certains finissent par pleurer.

Ce souvenir la conforte dans la nécessité de la pédagogie. Comprendre ce qui arrive permet de quitter la méfiance. La voix joue ici un rôle singulier : elle transporte une émotion et donne le sentiment d’une présence. Lorsque Clément Hervieu-Léger lit le journal intime de Chopin, Marianne Vourch dit avoir l’impression de se trouver dans une pièce avec le musicien. Marjorie Rafécas-Poeydomenge souligne, elle aussi, la différence entre lire silencieusement un texte et l’entendre : le timbre et la prosodie modifient la rencontre.

Seul pour créer et relié aux autres

La place du public fait apparaître une divergence. Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, l’image de l’artiste absolument seul est trompeuse. Il est habité par ses lectures, ses découvertes et ses écoutes ; ensuite, son œuvre poursuit sa vie à travers les interprétations qu’elle suscite. « C’est vraiment une aventure collective », affirme-t-elle.

Marianne Vourch insiste, elle, sur la solitude de celui qui ignore si son œuvre trouvera un public. Créer demande de s’affranchir du jugement extérieur. Les deux perspectives finissent par se préciser : être nourri par les autres ne signifie pas travailler sous leur regard. Marjorie Rafécas-Poeydomenge reconnaît que l’obsession de ce regard peut devenir bloquante.

Reste la part que personne ne maîtrise : ce qui sera reçu, ce qui touchera, ce qui échappera. Le succès d’une œuvre n’est pas toujours celui que son auteur avait imaginé. Cette incertitude participe du mystère de la création ; elle oblige à renoncer à la recette qui garantirait à la fois l’inspiration et la reconnaissance.

Redonner du temps à la rencontre

À l’heure des contenus qui défilent, Marjorie Rafécas-Poeydomenge défend une curiosité patiente. Elle aime chercher des livres anciens, oubliés ou épuisés, comme une archéologue. Tout un patrimoine reste à découvrir au-delà de ce qui nous est immédiatement proposé par les outils numériques. Revenir vers le passé peut rouvrir le présent.

Marianne Vourch, de son côté, parle de recueillement. Dans les musiques choisies pour raconter les périodes douloureuses de la vie de Louis XIV, elle trouve la possibilité d’un apaisement qui ne suppose aucune appartenance religieuse. « Le recueillement, c’est le silence qu’on fait en soi », dit-elle.

Le dernier conseil de Marjorie Rafécas-Poeydomenge est modeste en apparence : faire de la place au sommeil, au rêve, à la marche, à la concentration. Ralentir et laisser décanter. Après une conversation traversée de grands noms, l’élan créatif revient ainsi à une disponibilité que chacun peut essayer de retrouver.

Le mystère de la création artistique – Entretien croisé avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Le mystère de la création artistique – Entretien croisé avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge (voir ICI)

Comment passe-t-on du bouleversement devant une œuvre à l’envie de créer soi-même ? Invitée dans « Les livres au cœur », Marianne Vourch, qui transmet la musique par le récit et le concert, dialogue avec Marjorie Rafécas-Poeydomenge, autrice de Ravivez votre élan créatif. L’une revient aux gestes, aux voix et aux parcours des artistes ; l’autre explore les ressorts de l’inspiration. Elles se rejoignent sur l’importance du corps et de la curiosité, tout en discutant la place des contraintes et du public dans la création.

Propos recueillis par Guilaine Depis pour Le Salon de Guilaine. Entretien resserré et réorganisé pour la lecture.

Quelle rencontre artistique a fait naître en vous le désir de créer ou de transmettre ?

Marianne Vourch — Dans mon enfance, Samson et Dalila aux Chorégies d’Orange et Mireille m’ont laissé des souvenirs très forts. Pour Mireille, j’avais envie de monter dans les carrioles, au milieu des fleurs, des chanteurs et des chœurs en costumes. Je voulais partir chanter avec eux. C’étaient les premiers frémissements du désir et, surtout, de la joie. Dans Samson et Dalila, la scène où Dalila coupe les cheveux de Samson m’avait effrayée. La force de cette femme, dans ce décor sublime, m’avait profondément marquée.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Spontanément, je pense à Oscar Wilde, à ce mélange d’ironie et de mystère. Pour la musique, il y a Chopin, mais aussi Grease et Aretha Franklin, que mon père écoutait beaucoup. Mon univers de départ était aussi celui de la soul. L’émerveillement me paraît essentiel : l’émotion artistique nous donne accès à une dimension qui dépasse notre quotidien, particulièrement dans une société où nous sommes souvent très centrés sur nous-mêmes.

L’admiration est-elle le moteur de cet élan ?

Marianne Vourch — Pas nécessairement. Enfant, j’avais vu L’Histoire du soldat de Stravinsky et je n’avais rien compris. La musique me semblait violente, étrange, dure. Bien plus tard, j’ai reprogrammé cette œuvre dans l’un de mes concerts. Je me suis dit qu’il fallait repartir sur ce chemin. Ce qui nous pousse peut être une expérience qui nous a ébranlés sans que nous l’ayons comprise. On éprouve alors le désir de partager, de reconstruire quelque chose à partir de cette rencontre.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — L’admiration peut aussi installer une hiérarchie : d’un côté les génies, de l’autre les simples êtres humains que nous serions. Je préfère regarder comment ces artistes sont allés au bout de leur élan créatif. Comment ont-ils travaillé ? Comment ont-ils transformé leurs difficultés ? Chez beaucoup de grands créateurs, on retrouve une curiosité immense. Ils s’intéressent rarement à un seul domaine. C’est de cette curiosité que nous pouvons nous inspirer.

Votre livre s’intitule Ravivez votre élan créatif. Qu’est-ce qui étouffe cet élan ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — L’éducation peut nous mettre dans un moule. En France, elle privilégie souvent la rationalité, la logique, une pédagogie très cadrée. Il y a une tension entre cette organisation et la pulsion de vie. La création permet précisément de faire dialoguer des contraires, de dépasser ce paradoxe.

Marianne Vourch — Notre système éducatif est effectivement très normé. Mais je me demande aussi ce que certaines contraintes font naître intérieurement. Quand une personne ne peut pas dire ou exprimer quelque chose, une puissance de revendication peut se former, d’abord silencieuse, puis trouver un passage. Si tous les robinets sont ouverts, je ne suis pas certaine que l’eau soit meilleure. La lutte peut nous conduire vers ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes.

Leonard Bernstein, auquel vous avez consacré un Journal intime, incarne-t-il cette tension ?

Marianne Vourch — Tout au long de son existence, Bernstein a essayé de concilier des dimensions qui semblaient s’opposer : sa religion, son identité d’homme, mais aussi ses différents engagements artistiques. Comédie musicale ou répertoire classique, composition, piano ou direction d’orchestre : ces questions traversent sa vie. Les parcours des artistes nous montrent à quel point l’élan créatif se déploie au milieu de difficultés, de renoncements et de barrières à franchir.

Comment rapprocher ces grandes figures d’un public qui se sent étranger à la musique classique ?

Marianne Vourch — Je commence par dire au public que je le comprends. J’ai récemment accueilli plus de trois cents collégiens pour un concert dansé autour de Louis XIV. Devant son portrait et sa grande perruque, ils ont souri. Je ne vais pas leur reprocher cette réaction : ce personnage leur paraît très différent d’eux. Il faut partir de là, expliquer, puis faire apparaître l’homme derrière la représentation du pouvoir.

Marianne Vourch — Les journaux intimes suivent le même chemin. Maria Callas confrontée aux jalousies, Nina Simone à l’isolement et à l’exclusion, Chopin à la maladie, Mozart à un père omniprésent : on découvre des êtres humains qui ont dû se battre. Leurs œuvres prennent une autre dimension quand on entre dans leur existence.

Est-ce une manière de rendre le génie moins intimidant ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Oui, à condition de regarder un chemin plutôt qu’un résultat inaccessible. Dans mon livre, j’évoque notamment Léonard de Vinci et Hildegarde de Bingen. Ce qui m’intéresse, c’est leur capacité à dépasser leurs faiblesses, à les transformer, et leur ouverture à de multiples domaines. Cela nous invite à rester curieux.

Marianne Vourch — J’aime beaucoup le mot « transformation ». Franz Liszt l’évoquait, lui dont l’existence a été traversée par l’amour profane et l’amour sacré. Pour un jeune, comprendre qu’un parcours de vie peut se transformer est essentiel. Il ne s’agit pas de refuser son passé ou de se dire : « C’est trop grand pour moi, je ne suis pas capable. » On peut partir de ce que l’on est et le faire rayonner autrement.

Que permet la musique lorsqu’on veut raconter l’histoire, comme dans votre Portrait en musique de Louis XIV ?

Marianne Vourch — Je pense au Ballet de la nuit. Louis XIV a quinze ans lorsqu’il apparaît en Apollon. Ce Roi-Soleil affirme devant la cour qu’il veut chasser les ombres de la Fronde, qui a traumatisé son enfance, pour apporter la lumière. Entendre la musique, voir la danse et les costumes donne une autre ampleur au récit. Quelque chose s’impose par les sens.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — La musique est un langage différent du langage verbal. Elle nous permet de ressentir l’histoire. Celle-ci ne devrait pas être seulement une collection de dates à apprendre : elle consiste aussi à raconter des histoires, pourquoi pas à travers les arts. Le cas de Louis XIV est passionnant parce qu’il fait se rencontrer l’intuition artistique et la codification de la danse.

La danse est-elle, chez Louis XIV, un instrument politique ou une passion artistique ?

Marianne Vourch — Les deux se rejoignent. À la cour, la danse appartient à l’éducation, comme l’escrime ou l’art de la guerre. Un bal obéit à des codes et à une hiérarchie. Louis XIV est aussi profondément musicien : il joue de la guitare, chante, lit la musique et entretient une complicité avec les artistes.

Marianne Vourch — Sur scène, il choisit ses partenaires, son costume, ses gestes. La cour le regarde au centre du ballet. Quand il cesse de danser, la relation s’inverse : il observe la cour depuis la salle, et elle sait qu’elle est observée. Qu’il danse ou qu’il regarde, le ballet participe à l’incarnation de son autorité.

Quelle place le corps occupe-t-il dans la naissance d’une idée ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Une place fondamentale. Nous créons avec tout notre corps. On pense au cerveau, mais il ne faut pas oublier le cœur, les sensations, le mouvement. Des idées arrivent quand on marche, danse ou nage. Face à l’intelligence artificielle, cette dimension du ressenti me semble essentielle : sous-estimer le corps, c’est se priver d’une part de notre élan créatif.

Marianne Vourch — Ma grand-mère nous faisait danser les partitions avant de les travailler au piano. Dans son petit salon, nous dansions les rythmes. Cette expérience m’est restée : tout passe par le corps, tout est respiration. Dans mes concerts, j’invite les enfants à venir danser. Ils repartent avec une dimension supplémentaire, parce qu’ils ont éprouvé physiquement la musique.

L’apprentissage des règles risque-t-il de brider cette liberté ?

Marianne Vourch — La maîtrise peut au contraire ouvrir les portes de la liberté. Jean-Sébastien Bach a assimilé des codes d’écriture extrêmement complexes, qui lui ont permis de composer avec une liberté immense. Mais tous les créateurs n’avancent pas de la même manière. Les manuscrits de Mozart et ceux de Beethoven donnent à voir des processus très différents. Il faut s’interdire de comparer les génies comme s’il existait une seule bonne façon de créer.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Pour écrire, il faut avoir beaucoup écrit, chercher son style, le rythme de ses phrases, sans perdre le sens. La poésie illustre bien cette relation : on apprend des règles, une technique, mais si l’on reste uniquement dans l’arithmétique, on risque de rater son envol. Il faut travailler, puis savoir se détacher de ce travail et laisser décanter. C’est tout l’art du dosage.

Faut-il avoir souffert pour créer ?

Marianne Vourch — On le dit souvent, mais je n’ai pas de réponse générale à cette question. Mendelssohn, issu d’une famille très aisée, a été un créateur magnifique. Cela ne l’a pas empêché, certainement, de connaître le doute, de remettre son travail en question avec humilité et acharnement. En revanche, je crois qu’il faut accepter les frustrations qui accompagnent la création et apprendre à les franchir.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Et rendre ce rapport à la frustration sain. Il reste une part de mystère : certaines œuvres auxquelles on ne croyait pas rencontrent un immense engouement ; d’autres ne touchent pas leur public. Il n’existe pas de règle qui nous permette de tout prévoir. Il faut accepter de ne pas savoir.

Vos démarches rapprochent plusieurs disciplines. Que produisent ces correspondances ?

Marianne Vourch — Elles ouvrent des portes. Je discutais récemment avec une personne philosophe de la notion de destin. Entrer dans Beethoven par cette question et par ce motif rythmique auquel elle est associée peut donner à sa musique un sens nouveau pour l’auditeur. Un autre entrera par une autre porte. Ces rapprochements permettent à des univers différents de se rencontrer.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — C’est ce qui m’intéresse dans le dialogue entre la psychologie, la philosophie ou les neurosciences. Et il y a aussi des associations très personnelles : dans ma tête, j’associe Beethoven à Schopenhauer. J’aime ces correspondances entre les domaines et les sensations.

Pourquoi accordez-vous une telle importance à la voix humaine ?

Marianne Vourch — La voix porte toutes nos émotions. Dans un poème, la mélodie des mots peut déjà nous emporter. Pour Le Journal intime de Frédéric Chopin, Clément Hervieu-Léger est le lecteur. Personne, bien sûr, n’a entendu parler Chopin. Pourtant, dès les premiers mots, j’ai eu le sentiment d’être dans une pièce avec lui. C’est aussi pour cela qu’il ne faut jamais arrêter de lire des histoires aux enfants : il y a le goût de la lecture, mais aussi le lien sensible que la voix crée.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Lire en silence et écouter un texte sont des expériences différentes. J’avais un excellent souvenir du Portrait de Dorian Gray et j’ai voulu le faire écouter à mon fils. À l’écoute, son introduction m’a paru plus complexe que dans mon souvenir de lectrice. La prosodie, le timbre, la façon dont les phrases arrivent jusqu’à nous changent notre perception. La voix touche à l’intimité d’une personne ; c’est aussi ce qui rend son imitation par l’intelligence artificielle si troublante.

Une réaction du public vous a-t-elle particulièrement marquée ?

Marianne Vourch — Lors d’un concert consacré aux Nuits d’été de Berlioz, des collégiens et des lycéens ont d’abord ri en entendant la chanteuse. Une voix chantée peut sembler étrange quand on ne la connaît pas. Je leur ai expliqué le travail vocal, le corps, les muscles, comme on parlerait de l’entraînement d’un nageur.

Marianne Vourch — Peu à peu, les rires se sont raréfiés. J’ai vu un élève demander à son voisin de cesser de plaisanter parce qu’il voulait écouter. Certains pleuraient. Les professeurs m’ont dit ne les avoir jamais vus ainsi. Cela m’a confortée dans la nécessité de transmettre. Quand on explique, les élèves peuvent quitter la méfiance et le jugement. On leur donne la possibilité d’accueillir ce qui arrive.

La création est-elle un acte solitaire ou une aventure collective ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Même seul dans sa chambre, un artiste est habité par ce qu’il a lu, vu et écouté. Puis l’œuvre continue de se créer au contact du public. Un livre prend vie à travers ses lecteurs et leurs interprétations. Une musique peut modifier un regard, susciter une émotion, donner une impulsion. C’est en ce sens que je parle d’une aventure collective.

Marianne Vourch — Je ressens malgré tout beaucoup de solitude dans la création. On ignore si l’œuvre rencontrera un public et, pour moi, l’artiste ne pense pas à lui pendant qu’il crée. La liberté suppose de s’affranchir du jugement extérieur. Le succès du Boléro de Ravel, par exemple, a dépassé son créateur. On ne sait pas comment une œuvre vivra.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Nous nous rejoignons sur le regard des autres : s’en préoccuper peut devenir complètement bloquant. Je parlais plutôt d’une forme d’inconscient collectif, de tout ce qui nous traverse. J’ai d’ailleurs consacré un chapitre à cette question : l’enfer, est-ce les autres ou notre ego ?

L’abondance des œuvres accessibles sur nos écrans nourrit-elle toujours l’inspiration ?

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Je suis très curieuse de livres anciens, oubliés, parfois épuisés. J’aime cette démarche d’archéologue : aller chercher des pépites qui ne sont pas nécessairement entrées dans le monde numérique. Il existe tout un patrimoine en dehors de ce qui nous est immédiatement proposé. La modernité peut aussi anesthésier la créativité. Revenir vers le passé permet parfois de la retrouver.

Quelle invitation concrète adresseriez-vous à quelqu’un qui souhaite retrouver son élan créatif ?

Marianne Vourch — Dans mon travail sur Louis XIV, les moments qui m’ont le plus aidée à le comprendre sont ceux où sa vulnérabilité apparaît : la Fronde, la fin de sa vie, les souffrances physiques. Derrière la magnificence des fêtes, j’ai cherché l’homme. Certaines musiques sacrées que j’ai choisies offrent un moment de recueillement, quelle que soit la croyance de celui qui les écoute. Le recueillement, c’est le silence que l’on fait en soi.

Marjorie Rafécas-Poeydomenge — Je commencerais par redonner du temps au sommeil, au rêve et à la concentration. Nos rythmes sont effrénés ; faire défiler sans cesse des contenus disperse notre attention. Marcher, ménager des moments méditatifs, ralentir, laisser décanter : ces gestes peuvent nous aider à retrouver une disponibilité créative.

un article profond de Sonia Bressler, docteur en philosophie sur Elektra de Jean-Jacques Dayries

Elektra, ce météore… quand le monde vacille, nous continuons à jouer au Monopoly

Avec une langue vive et un humour parfois féroce, Jean-Jacques Dayries nous place devant une question embarrassante : savons-nous encore reconnaître les catastrophes que nous préparons nous-mêmes ?

Dans le train où s’ouvre Elektra, ce météore…, une porte reste ouverte alors que le TGV file à pleine vitesse. Un voyageur s’en inquiète. Le contrôleur le rassure : tout est organisé. Devant le nombre de suicides, on laisse désormais la porte ouverte pendant une demi-heure. Ceux qui veulent sauter n’ont plus qu’à s’approcher. Quelques sièges plus loin, deux petites filles jouent au Monopoly.

J’aime cette entrée en matière parce qu’elle dit immédiatement la nature du roman. Le monde se dérègle, mais les adultes continuent à fournir des explications raisonnables. Une solution monstrueuse peut prendre le ton d’une procédure ordinaire. Quant aux enfants, ils apprennent à acheter des propriétés et à ruiner leurs adversaires pendant que le train file vers un avenir incertain. Il y a de quoi rire. Puis l’image reste en tête, et l’on rit moins tranquillement.

Jean-Jacques Dayries possède cet art du décalage. Il place côte à côte des faits qui ne devraient pas pouvoir cohabiter : la perspective d’une catastrophe planétaire et les soucis d’une entreprise ; la peur de mourir et l’envie de faire un tour en décapotable ; l’effondrement des certitudes et la nécessité, pour un directeur financier, de préparer ses comptes. Ses personnages ne sont pas indifférents. Ils ont simplement du mal à renoncer aux gestes qui donnent forme à leurs journées. Qui saurait faire autrement ?

Louis, l’un des fils conducteurs du roman, écrit sur son ordinateur pendant que la menace venue du ciel se précise. Il note ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il ne comprend pas. Son récit donne une place à la peur sans lui abandonner toute la pensée. Autour de lui, la famille cherche à se rejoindre, à se protéger, à maintenir quelques habitudes. Ces scènes donnent au roman sa chaleur humaine : derrière les grands mots de « catastrophe » ou de « fin du monde », il y a toujours quelqu’un dont on attend des nouvelles.

Mais le météore annoncé n’est qu’une partie de l’histoire. L’autre danger porte un prénom : Elektra.

Héritière d’un groupe d’armement maritime, Elektra dirige une entreprise dont les navires parcourent les grandes routes commerciales. Elle veut venger son père d’un armateur rival. Sa décision de recourir à des hackers russes paraît d’abord s’inscrire dans cette guerre entre puissants. Elle atteint bientôt les systèmes de guidage des navires et menace les échanges dont dépendent des entreprises, des travailleurs, des consommateurs, loin de ceux qui ont pris la décision initiale.

C’est là que le roman me semble particulièrement aigu. Nous vivons dans des systèmes si étroitement liés qu’une volonté individuelle, lorsqu’elle dispose d’assez de moyens, peut produire des conséquences presque impossibles à contenir. Elektra poursuit une affaire de famille ; le reste du monde risque d’en payer le prix. Entre l’intention et ses effets, la distance est immense. C’est dans cette distance que se loge notre irresponsabilité contemporaine.

Il serait pourtant trop facile de faire d’Elektra un symbole commode, une incarnation de la démesure que nous pourrions condamner sans nous interroger davantage. Jean-Jacques Dayries lui donne une présence plus troublante. Elle est vive, excessive, séduisante, parfois drôle, parfois insupportable. Elle peut se montrer sûre d’elle et, l’instant d’après, prendre peur devant ce qu’elle a déclenché. Elle a le pouvoir de faire du mal, mais elle n’est jamais réduite à ce pouvoir.

Le roman montre aussi le regard porté sur elle. Dans le monde fermé des armateurs et des banquiers, on se demande si cette héritière dirige vraiment son entreprise. Une réputation circule plus vite qu’une preuve. Ses compétences sont mises en doute, ses sorties deviennent des arguments contre elle. Cette injustice ne diminue en rien la gravité de ses décisions ; elle rend le personnage plus difficile à juger d’un seul bloc. Jean-Jacques Dayries nous oblige à tenir ensemble ce que nous préférons souvent séparer : les préjugés qu’une femme affronte et la responsabilité qu’elle doit assumer.

Et puis il y a la langue. C’est elle qui empêche ce livre de devenir une démonstration pesante. Jean-Jacques Dayries observe les conversations, les réflexes de classe, les petites vanités, les raisonnements parfaitement construits qui conduisent à des conclusions absurdes. Il a le goût des situations cocasses et des détails qui dégonflent les grands drames sans en effacer la gravité. Ses personnages aiment encore bien manger, séduire, conduire, négocier, s’agacer pour des broutilles. Ils sont capables d’une certaine grandeur, mais rarement longtemps sans redevenir ridicules. Autrement dit, ils nous ressemblent.

Comme éditrice, j’ai été sensible à cette liberté de ton. Il faut une vraie confiance dans le roman pour laisser entrer ainsi le comique dans une histoire traversée par la peur. Le rire n’adoucit pas artificiellement le propos : il le rend plus incisif. Nous pouvons sourire du contrôleur, des banquiers ou des certitudes de Louis, puis reconnaître la facilité avec laquelle nous acceptons nous aussi l’inacceptable dès lors qu’il prend une forme familière.

Le titre, Elektra, ce météore…, ouvre alors deux façons de regarder le danger. La météorite vient de l’espace. Nous pouvons la surveiller, la redouter, tenter de nous préparer. Elektra, elle, agit depuis notre monde : celui des fortunes familiales, des échanges internationaux, des technologies et des rivalités humaines. Les deux menaces peuvent ébranler nos vies, mais une seule nous force à examiner nos choix.

Que faisons-nous du pouvoir que nous avons acquis ? À qui demandons-nous de répondre lorsque les effets d’une décision se propagent bien au-delà de ceux qui l’ont prise ? Et pourquoi continuons-nous si volontiers à jouer au Monopoly quand le train roule porte ouverte ?

Je n’attends pas d’un roman qu’il résolve ces questions. J’attends de lui qu’il les rende impossibles à écarter, qu’il donne des visages et des voix à ce que les discours généraux laissent dans l’abstraction. C’est ce que fait Jean-Jacques Dayries, avec une cocasserie qui me paraît essentielle : nous regarder franchement exige parfois de commencer par rire de nous-mêmes.

Au bout de cette lecture demeure aussi quelque chose de plus fragile. Louis écrit. Les personnages cherchent ceux qu’ils aiment. Malgré la peur, malgré leurs erreurs, ils désirent encore faire quelque chose de leur vie. Ce n’est pas une promesse que tout ira bien. C’est peut-être une manière de rester humains au moment même où notre humanité se dérègle.

Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…, La Route de la Soie – Éditions, 2026.

Tribune de Jaouad Zemmouri dans La Croix : il veut des citoyens, pas des assistés

« On veut le Bac, pas la Bac » : nos lycéens ne demandent pas l’aumône, ils demandent à être citoyens

Oct 1, 2026 · Tribune de Jaouad Zemmouri

Alors que la mobilisation lycéenne s’étend et que des lycées brûlent, le physicien Jaouad Zemmouri, professeur émérite à l’Université de Lille et auteur de Citoyens, pas assistés*, refuse de choisir entre l’indignation et l’excuse. Pour lui, la question n’est pas de calmer les jeunes, mais de les reconnaître.*

Jeudi 1er octobre, à Nantes, le lycée Nelson-Mandela a pris feu. Un feu de poubelles, allumé selon les premiers témoignages par un groupe extérieur à l’établissement, s’est propagé au bâtiment. Le même jour, à Lille, une lycéenne brandissait une pancarte : « On veut le Bac, pas la Bac ».

Deux images d’une même journée. Elles disent deux choses différentes. Il faut se garder de les confondre.

Ne pas confondre la colère et la casse

Depuis la mi-septembre, des centaines d’établissements ont connu blocages ou rassemblements : 416 au 29 septembre, selon le ministère de l’Éducation nationale. Que réclament ces lycéens ? Des professeurs devant les classes. Des bâtiments dignes. Des classes moins surchargées. Moins d’angoisse face à Parcoursup. Rien qui ressemble à un caprice : c’est la demande d’un service public qui fonctionne.

Ceux qui incendient un lycée ne défendent pas l’école. Ils la détruisent, et ils doivent répondre de leurs actes. Mais si l’on ne voit dans cette jeunesse que des casseurs, on commet deux erreurs. On insulte l’immense majorité qui manifeste pour pouvoir apprendre. Et on s’interdit de comprendre pourquoi une minorité bascule.

Ce que voient nos enfants

Face à ces images, deux réflexes s’affrontent. Les uns veulent punir, les autres veulent apaiser à coups de mesures et de crédits. Les deux passent à côté de l’essentiel : aucune somme d’argent n’a jamais fait tenir une société. Ce qui la fait tenir, c’est le sentiment, chez chacun, d’en faire partie.

Posons plutôt la vraie question : que voit un lycéen de 2026 quand il regarde autour de lui ?

Il voit ses parents compter. Les courses, le plein, le loyer, les fins de mois qui commencent le 15. En France, plus d’un mineur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté : 22,4 % en 2024 selon l’Insee, soit près de 2,9 millions d’enfants. Ces enfants-là sont aujourd’hui dans nos lycées.

Il voit que le travail ne protège plus. Que ses parents travaillent, et galèrent quand même.

Il voit qu’à 18 ans il sera majeur, électeur, contribuable, mais qu’en règle générale il n’aura droit à aucun revenu minimum avant 25 ans. Citoyen pour les devoirs, mineur pour les droits.

Et il entend tout le monde lui décrire son avenir comme incertain : climat, dette, emploi, logement.

Un jeune qui grandit dans ce paysage n’a pas besoin qu’on l’assiste. Il a besoin qu’on lui dise qu’il compte.

Le regard du physicien

Je suis physicien des systèmes non linéaires. Dans ces systèmes, ce n’est pas l’intensité d’une force qui provoque la rupture, c’est la manière dont les éléments sont couplés entre eux. Quand le lien entre un individu et la collectivité dépend de sa situation (aidé s’il prouve sa pauvreté, oublié s’il gagne un peu plus, soupçonné s’il demande), le système devient instable. Les tensions s’accumulent sans canal pour se dissiper. Puis il bascule.

Les images de cette semaine ne sont pas une cause. Elles sont un symptôme : celui d’un couplage rompu entre la République et une partie de ses enfants.

Nous avons dépensé des milliards en dispositifs, en plans, en guichets. Chacun, pris isolément, se défend. L’ensemble ne fonctionne pas, parce qu’il fabrique des assistés là où il faudrait des citoyens.

Citoyens, pas assistés

Être assisté, c’est devoir prouver qu’on manque pour avoir le droit de recevoir. C’est attendre au guichet, être contrôlé, être soupçonné. Être citoyen, c’est l’inverse : on a sa place parce qu’on appartient, et l’on contribue parce qu’on appartient.

Un citoyen, c’est quelqu’un qu’on reconnaît, sans qu’il ait à mendier sa place. C’est quelqu’un dont on attend quelque chose : qu’il s’engage, qu’il contribue, qu’il réponde de ses actes. Et c’est quelqu’un à qui l’on tient parole : l’école qu’on lui promet a des professeurs, l’avenir qu’on lui décrit a un chemin.

Reconnaissance, exigence, parole tenue. Nos lycéens vivent aujourd’hui l’inverse : on les ignore jusqu’à ce qu’ils bloquent, on ne leur demande rien, et la promesse de l’école n’est pas tenue. On ne fabrique pas des citoyens ainsi. On fabrique de la défiance.

La reconnaissance appelle l’engagement. Une République qui dit à ses jeunes « tu es des nôtres » est en droit de leur demander en retour : engage-toi. Dans ton quartier, dans une association, au service d’une cause qui te dépasse. Les étudiants que j’ai formés, les lycéens qui défilent aujourd’hui, ne demandent que cela : être utiles, et être reconnus.

Une quatrième fois

La France a su, à trois reprises, faire de ses habitants des citoyens : en 1789, avec l’école de la République, puis en 1945 avec la Sécurité sociale. Chaque fois, elle a choisi d’investir dans les personnes plutôt que de gérer leur détresse.

Arrivé de Fès à Lille en 1981, boursier de l’État marocain, j’ai trouvé ici une université ouverte qui m’a formé sans rien me demander d’autre que de travailler. Je sais ce que produit un pays qui investit dans un jeune.

Les lycéens de Nantes et de Lille ne demandent pas qu’on les calme. Ils demandent qu’on les compte. Il est temps d’une quatrième fois.

Jaouad Zemmouri est physicien, professeur émérite à l’Université de Lille (PhLAM-CNRS), auteur de Citoyens, pas assistés (2026).

Elektra marque un tournant dans l’écriture de Jean-Jacques Dayries, qui s’affine

Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…

Un thriller des affaires qui permet d’ouvrir les yeux sur le monde – le réel, le vrai, le pratique. Elektra est grecque, jeune, héritière d’un empire d’armateur. Depuis des générations, sa famille – très importante, la famille, dans les pays méditerranéens – est en butte à une autre famille elle aussi d’armateurs, celle de Périclès. Le vieux veut la ruiner ; elle veut résister et lui rendre la monnaie de sa pièce.

Désordonnée, jouisseuse, violente, Elektra est en excès. Une jeune grecque d’aujourd’hui, pressée de vivre. Elle prend des décisions brusquement, sans connaître, retient le soir un garçon de rencontre, jeune et bien outillé, se laisse prendre en photo par une paparazzi dans un club privé en train de se faire bouffer la chatte – elle se perd. Heureusement, elle a su constituer son équipe. Richard, jeune trentenaire qu’elle finira par « essayer » lui aussi, a le calme et la compétence technique qu’elle ne prend pas le temps d’acquérir ; son père Louis, retraité créateur d’entreprise, à qui elle fait appel, lui fournit l’aura et la légitimité des affaires auprès des banquiers, ainsi que la réflexion stratégique ; son cousin Charles, Grec comme elle et dirigeant d’un groupe hôtelier, vient en renfort masculin pour représenter l’entreprise auprès des Grecs – évidemment machistes – et aider à surveiller ce métier qui ne connaît aucune pause.

L’épouse de Charles, Jeanne, est déjà connue du lecteur ; elle apparaît dans Jungle en multinationale lorsqu’elle est encore étudiante en école hôtelière, puis en femme épanouie dans Un être libre. Cette fois, elle est confrontée au danger de perdre son groupe hôtelier et la fortune de sa famille à cause d’Elektra, de ses manœuvres pour déstabiliser l’empire Périclès.

Toute cette guerre des affaires se passe en situation d’urgence. Une météorite est annoncée, qui va s’écraser sur terre. On ne la connaît pas, on ne sait pas si elle est de glace et de poussières, ou d’un bloc de roche, on ne sait pas où elle va tomber. Seulement qu’elle est de bonne taille et peut faire d’énormes dégâts. Tous les comportements des hommes deviennent alors imprévisibles ; chacun se lâche, on menace, on pille, on viole. On transgresse à tout va puisque la fin du monde est proche. Peut-être, car on ne sait pas si la Catastrophe va se produire. D’où les précautions à prendre : mieux vaut être à la campagne qu’en ville car on peut cultiver des légumes et avoir accès à l’eau quand le robinet est coupé ; mieux vaut avoir au moins deux semaines de provisions devant soi car la logistique sera rompue ; penser aussi que l’électricité sera coupée, comme les transports, les distributeurs de billets…

Jamais notre époque n’a été si proche de croire en la fin de son monde après les attentats islamistes, la crise financière, le calendrier maya, le Covid, les trois guerres en cours en Ukraine, Gaza et Liban, Iran et Yémen, la menace nucléaire de pays voyous comme la Russie, la Corée du nord et l’Iran. Sans parler de l’IA et de la probabilité, selon Anthropic, qu’une IA auto-générative ne finisse par supplanter l’intelligence humaine.

D’ailleurs, Elektra, toujours aussi foutraque, a abordé des hackers russes pour qu’ils infectent les logiciels des cargos concurrents, afin de ruiner Périclès. Non sans conséquences, imprévues par la jeune écervelée, tout à sa vengeance d’Atride : la déstabilisation des livraisons de conteneurs, les accidents de cargos rendus aveugles, le chantage au virus qu’on retourne contre ses intérêts. Richard, dès qu’il est au courant de cette initiative dont elle n’a rien dit, en individualiste gâtée, s’empresse de dupliquer le centre de commandement d’Athènes au Luxembourg, en cas d’infection virale ; de renforcer les protections des logiciels de la flotte ; de former les capitaines à la bonne vieille règle Cras pour la position et aux cartes papier pour la route, comme « avant » le tout électronique.

La fin du monde peut venir de la nature, de l’extérieur ; elle peut aussi venir de nous-même, de l’intérieur. La démesure, la fameuse hubris des Grecs, continue de tenter. L’IA générative est peut-être une tour de Babel destinée à s’effondrer, faute d’intelligence supérieure aux petits esprits qui la conçoivent, étage après étage. Tout événement produit ses ondes de choc, tout comme l’aile d’un papillon peut produire une tornade. L’inconséquence individuelle peut être aussi grave qu’un météore fonçant sur la planète. Louis a peur ; il tient un journal sur ordinateur. Bien que retraité, son couple a « adopté » deux fillettes au nom de printemps, April et May. Ses parents, du genre hippie, les ont laissées dans un square et ne les réclament pas à cause de la fin du monde proche. Encore un comportement égocentré qui se moque des conséquences.

Tout l’inverse de Louis, son épouse Charlotte, ses fils Richard et Yannick, le premier gérant de multinationale, le second fan de courses à la voile. Nul n’est seul, mais en famille ; le couple est une entreprise, comme dans l’industrie et sur un bateau, chacun son rôle, un chef et un travail d’équipe. L’individu est reconnu, mais dans un projet commun, pas comme ego sans entrave.

L’ambition de l’auteur : « Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. » C’est plutôt réussi, et dans ce roman particulièrement. Le style de l’auteur s’affine et son sens du récit se précise. Le livre est écrit à plusieurs voix et découpé comme un thriller. Les phrases sont courtes, la morale pratique. Seuls comptent les actes, pas les bonnes intentions.

Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…, 2026, Éditions La route de la soie, 215 pages, €18,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Elektra de Jean-Jacques Dayries, « furieusement moderne » selon Wukali

Elektra ce météore, furieusement moderne

Elektra en grec ( Ηλέκτρα ), Électre en français, voici un prénom qui, le moins que l’on puisse dire, porte en lui un signifiant enfoui dans les tréfonds de notre culture occidentale. C’ est loin d’ailleurs d’être le seul, que l’on songe à Pénélope, Ulysse, Hermione ou encore Tristan ou Roméo. Èlectre donc, la fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, la sœur d’Iphigénie et d’Oreste ; Électre et la malédiction des Atrides ; Électre qui occupe une place centrale dans l’Orestie d’Eschyle ; Électre un des symboles de la vengeance, qui comme son frère va passer (sans souffrir comme Oreste) des Erynies aux Euménides et qui finira par se marier avec son cousin, grand ami de son frère. Élektra enfin renaissante et furieusement moderne dans ce roman de Jean-Jacques Dayries.

Élektra soit, jeune héritière d’un empire familial d’armateurs (elle est bien entendue grecque !), quelque peu frivole et superficielle, est mue par une idée, se venger du groupe Périclès qui a poussé son père à la presque faillite. Son attitude on ne peut plus erratique effraie Richard, le jeune directeur financier du groupe qui finit par demander de l’aide à son père Louis, jeune retraité mais surtout ayant dirigé des entreprises internationales.

Ce dernier hésite car il veut profiter avec son épouse des deux petites filles qu’ils viennent d’adopter, et en plus, il ne connait strictement rien au trafic maritime. Comme nous sommes chez les Grecs et qu’il s’agit d’une affaire avant tout familiale, il est fait appel à un lointain cousin, Charles, qui gère avec son épouse le groupe hôtelier de la famille de cette dernière.

Les trois hommes vont unir leurs efforts pour sauver l’empire d’Élektra en dépit de l’attitude désinvolte de celle-ci et surtout malgré son impulsivité, l’esprit totalement brouillé par sa soif de vengeance. Aussi va-t-elle passer un accord avec des hackers russes pour qu’ils mettent en panne les systèmes de navigation des navires de commerce (surtout ceux du groupe Périclès). Si la vengeance passe (avec un désordre économique mondial), Elektra change, murit et n’aspire plus qu’à la paix intérieure qu’elle a retrouvée.

Avant ces évènements, Louis a tenu une sorte de journal personnel où il retrace ses impressions, son univers, voire le monde à l’annonce de l’arrivée d’une météorite qui fonce sur la terre et qui risque de causer un séisme pouvant apporter de graves dommages à l’humanité. Ce qui est certain c’est que rien ne peut faire changer sa trajectoire. Et en plus, il est impossible de déterminer son point d’impact et donc ses conséquences.

Jean-Jacques Dayries passe continuellement du « récit de Louis » (son journal) à l’histoire d’Élektra. D’un côté les angoisses de l’homme et de l’humanité avec ses peurs, les égoïsmes de certains, son hédoniste, son acceptation de la fatalité, sa rencontre avec les deux petites filles perdues, sa rationalité, son cartésianisme. Lui ne craint pas l’inconnu, il essaie de toujours penser au jour d’après en acceptant que celui-ci n’aura jamais lieu, tout du moins pour lui. De l’autre, le monde impitoyable des affaires où tous les coups sont permis, les fausses rumeurs, les banquiers plus que timides, les tentatives de prise de contrôle du concurrent, les fragilités de certaines mises en bourse, l’espoir d’un gain d’une plus-value toujours plus importante. Là aussi, celui qui gagne, ou du moins perd le moins dans la tourmente, est toujours calme, prévoyant le coup prochain, non ce qui est mais ce qui sera. Le véritable chef d’entreprise doit être avant tout un visionnaire, mais pas un visionnaire impulsif, mais quelqu’un de calme et cartésien.

Pour ne rien gâter, il faut remarquer, (ce qui hélas n’est pas toujours le cas) que Jean-Jacques Dayries, l’auteur de ce roman, écrit en français avec des phrases « normales », vous savez: sujet+ verbe+complément, et ce dans un style fluide, clair, sans effets de style plus ou moins alambiqués et trop souvent lourds. Un vrai plaisir de lecture, croyez-moi !

Elektra, ce météore
Jean-Jacques Dayries

éditions La Route de la Soie. 18€