Svetlana Pironko : « Ce livre est un hommage à tous les hommes libres » (dans Entreprendre)

Svetlana Pironko : « Ce livre est un hommage à tous les hommes libres »

Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

Voici le roman de l’errance. Le roman du déracinement. De l’amour, de la recherche du père, de la liberté, de la sculpture de soi. Une heure avant la vie (Le Passeur, 2022) dont le titre, joliment construit, montre la voie d’une écriture exigeante et poétique. Cela fait du bien, en cette rentrée, plutôt morose, et dans laquelle, aucune tête ne dépasse une autre. J’ai eu la chance de rencontrer son auteur, Sveltlana Pironko, dans un lieu très littéraire, où l’on y croisait jadis, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, Gabriel Matzneff, etc. Non, ce n’était ni les Deux Magots, ni le Café Flore. Je vous laisse deviner. En attendant, nous avons réalisé cette interview, dans laquelle Sveltlana, traductrice et éditrice à Dublin, revient sur l’écriture de ce premier roman, et sa trame, qui nous montre que le chemin d’une vie vaudra toujours plus que la destination, d’autant que toute destination n’est probablement qu’une illusion. Qui sait ?

Marc Alpozzo : Bonjour Svetlana Pironko, vous avez été traductrice, et vous êtes aujourd’hui agent littéraire et éditrice à Dublin. Vous avez un pied-à-terre en France, à Paris, et vous publiez aujourd’hui votre premier roman dans une très bonne maison d’édition parisienne. Vous écrivez en français, et vous avez choisi la France pour publier votre premier livre Une heure avant la vie (Le Passeur, 2022). C’est un grand honneur que vous nous faites. Mais pourquoi ce choix ?

Svetlana Pironko : L’honneur est pour moi, réellement, et c’est plus qu’une formule de politesse, car la publication de mon roman est une sorte d’aboutissement, la réalisation d’un vieux rêve, presque inavouable – même à moi-même. Tout a commencé quand, à peine adolescente, vivant au Kazakhstan (autant dire, au milieu de nulle part…), j’ai découvert Paris est une fête, les mémoires d’Ernest Hemingway sur sa jeunesse et ses débuts d’écrivain à Paris. Je suis tombée amoureuse du livre, de son auteur et, surtout, de Paris. J’ai décidé alors que j’y vivrai un jour et j’ai commencé à apprendre le français, seule (car j’apprenais l’anglais à l’école). J’ai commencé à écrire mon journal intime en français dès que ma maîtrise de la langue m’a permis d’exprimer de façon à peu près correcte mes émotions et mes pensées. J’ai ensuite fait des études de lettres et de langues étrangères, dont le français, à la fac.

Une douzaine d’années plus tard, lorsque j’ai enfin « débarqué » à Paris, je le parlais déjà couramment. Pendant les premières années de ma vie parisienne, j’ai été traductrice et interprète. Mais plus qu’une langue de travail, le français était déjà ma langue du cœur. Écrire – et penser – en français est pour moi tout à fait naturel. Même si j’ai partagé mon temps entre Paris et Dublin pendant les quinze dernières années, et que j’édite des auteurs de langue anglaise, la question du choix de la langue n’a même pas traversé mon esprit.

M. A. : Vous savez ce que l’on dit d’un premier roman ? Que c’est un récit qui s’inspire de la vie de l’auteur. Diriez-vous qu’Une heure avant la vie (Le Passeur, 2022) est un roman autobiographique ?

S. P. : Non, pas vraiment. Une heure avant la vie contient, certes, des éléments autobiographiques, et son héroïne a des traits communs avec moi, mais ce n’est pas un autoportrait, et mon intention n’était pas de raconter ma vie. Ces éléments sont surtout dans la partie enfance et jeunesse de L. – romancés, bien évidemment. Et puisque j’ai écrit ce roman comme un hommage posthume à mon père, la relation père-fille qui traverse le roman est assez proche de celle que j’ai eu avec mon père à moi. Mais c’est aussi un hommage à tous les hommes libres, une exploration de la notion-même de liberté de l’individu, des influences qui font de nous ce que nous sommes. La littérature et la créativité y occupent également une place primordiale. Peu importe si tel ou tel épisode est « vrai », imaginé ou ré-imaginé – toute œuvre est nourrie, d’une façon ou d’une autre, de nos expériences personnelles et de nos observations.

M. A. : Votre roman est une sorte de bildung roman, le roman d’une éducation. C’est aussi un récit autobiographique, le roman initiatique de votre héroïne, L. que ses proches appellent Luciole, personnage qui bourlingue, héroïne de la bourlingue, allant des steppes d’Asie centrale à Paris, d’Édimbourg jusqu’en Égypte, en passant par Venise. Vous êtes vous-même née au Kazakhstan. Et si votre roman me fait penser aux romans de James Joyce, de Henry Miller, puisqu’il ne présente aucune intrigue, c’est une longue aventure, un cheminement à la fois géographique, mais aussi intérieur, une histoire en marche inspirée de la figure paternelle recherchée par cette héroïne, serez-vous d’accord de dire que c’est surtout le roman du déracinement et de l’errance ?

S. P. : Déracinement, certainement. Mais je dirais quête plutôt qu’errance. L. n’erre pas sans but – elle est à la recherche de quelque chose. D’un lieu à elle, d’abord – pour retrouver un « chez-soi », après le premier déracinement, forcé, quand sa famille déménage et quand, adolescente, elle est obligée de laisser derrière elle tant de choses et de gens qu’elle aime. De laisser derrière elle son enfance. Telle un virevoltant, elle sera « arrachée et emportée Dieu sait où. Contre son gré. Au gré du vent. Au gré de son père, pour être exacte. » Elle trouvera ce lieu – Paris. Elle comprendra qu’il n’y a pas de retour possible – on ne peut qu’aller de l’avant. Paris, la France, est son deuxième déracinement, et celui-là sera joyeux. C’est son premier pas vers la liberté – sa liberté qu’elle chérit tant. Un rêve fou qui devient réalité, envers et contre tout.

Mais sa quête ne s’arrête pas pour autant. Et ce n’est pas le bonheur qu’elle cherche – c’est un accomplissement.

M. A. : L’errance dans votre roman est bien sûr géographique, et elle peut tout à fait se circonscrire, par le cheminement de votre personnage, mais elle est aussi intérieure, bien forcément, puisque tout cheminement est avant tout intérieur. Le poète portugais Fernando Pessoa pensait que les meilleurs voyages étaient les voyages immobiles. Pouvons-nous dire que L. accomplit finalement un voyage immobile, puisque tout départ inclut un retour, c’est en tout cas ma conviction, si l’on part sans revenir, il demeure comme une part manquante dans l’accomplissement du cheminement. Or, précisément, L. retourne dans son pays d’origine après avoir passé trente ans en France. Vous avez me semble-t-il traité les thèmes de l’exil, du cheminement intérieur et du déracinement, celui bien sûr des grands voyageurs, qui cherchent à rejoindre les grands lointains, qui ne sont autres qu’en eux-mêmes. Ne sommes-nous pas ici dans la rupture avec la doxa qui pense l’homme moderne en nomade ? N’y a-t-il pas plutôt une vision plutôt mystique du voyage dans votre roman ?

S. P. : Oui, vous avez raison : c’est au bout de son cheminement intérieur que L. trouvera ce qu’elle cherchait. Et elle le trouvera à Paris – son chez-soi…

Néanmoins, le voyage « géographique » lui est indispensable. Ce n’est pas une fuite, et encore moins un retour en arrière. Le voyage, surtout un voyage solitaire, est une rupture avec le quotidien qui lui permet de se retrouver face à elle-même, de changer de perspective – ce qui est parfois salvateur. Il a des vertus presque magiques, miraculeuses, et dans ce sens-là, oui, le voyage a pour moi une connotation mystique.

M. A. : On trouve dans votre roman à la fois une histoire d’amour, mais aussi la recherche du père, comme si finalement l’amour n’était jamais autre chose qu’un retour à l’amour du père. En tant que lecteurs, comment devons-nous ici analyser la figure du père ?

S. P. : Si le père de L. n’apparaît pas souvent « physiquement » dans le roman, il est néanmoins omniprésent. Enfant, L. – où Luciole, comme il l’appelle – est impressionnée par cet homme plutôt distant, mais qui s’avère fiable, impressionnée par sa force, sa virilité, mais aussi par son érudition et sa liberté d’esprit. Elle est flattée d’être traitée en adulte. Jeune femme, elle apprécie sa franchise, sa lucidité et son soutien inconditionnel. Il lui apprend à ne pas avoir peur. A tracer sa route. Enfant, elle ne voulait pas le décevoir. Adulte, elle cherche à l’impressionner à son tour. Pour elle, aussi imparfait qu’il soit (surtout comme mari pour sa mère !), c’est un père-modèle, un surhomme – et elle veut lui ressembler. Elle aime sa mère, mais elle s’est jurée de ne pas répéter son sort.

Si elle est consciente d’idéaliser son père, en partie à cause de leur éloignement géographique, elle sait aussi vers qui qu’elle peut se tourner dans une situation difficile… Pour L., obsédée par la liberté (ou l’idée qu’elle s’en fait), l’amour père-fille est une sorte d’amour idéal, car il la laisse libre – l’y encourage même – et il survit à la distance physique. Sa perte est d’autant plus insoutenable – jusqu’à ce qu’elle ne parvienne à tirer des leçons de vie de cette mort.

M. A. : Votre roman tranche avec cette modernité narcissique, où les romans sont souvent écrits à la première personne du singulier. Or, le vôtre, est écrit à troisième personne du singulier, comme le sont nos romans classiques, ou les romans du dix-neuvième siècle. Pourquoi ce choix ? Bien sûr, votre roman n’est pas une autofiction, il n’est pas non plus autobiographique, il s’inspire de votre vie certes, mais on ne doit pas confondre L. avec vous. Soit, mais pourquoi ne pas directement plonger dans la subjectivité du personnage ? Pouvez-vous nous expliquer cette option ?

S. P. : Ce n’était pas un choix conscient, mais j’ai toujours aimé, en tant que lectrice, ce qu’on appelle « le discours indirect libre » – la narration d’un point de vue unique, mais sans les limitations imposées par l’emploi du « moi/je ». Je trouve que cela permet la bonne distance et un certain détachement. Cela empêche, justement, de mettre trop de soi dans un personnage et donne plus de place à l’imagination. C’est aussi une question de style : le discours indirect n’oblige pas à n’utiliser que le langage parlé et permet d’avoir une seule voix, qu’il s’agisse de l’enfance ou de l’âge adulte du personnage. Cela permet aussi, je pense, de créer un univers plus onirique.

M. A. : Vous n’êtes pas seulement une romancière, mais aussi vous êtes un passeur. On ne doit pas négliger l’érudition de votre roman. Notamment une grande connaissance de la littérature russe du dix-neuvième siècle. Quel est pour vous le roman russe le plus important, et qui vous inspire lorsque vous écrivez aujourd’hui ?

S. P. : Lorsqu’on évoque la littérature russe du XIXème, on pense immédiatement aux auteurs comme Dostoïevski. Or pour moi, le roman fondateur de la littérature de ce siècle extraordinairement riche est Un héros de notre temps de Mikhaïl Lermontov. Par sa structure même, ainsi que par la portée psychologique du personnage principal, Pétchorine, il annonce la fin du romantisme byronien et le début de la modernité. Le roman se compose de cinq « nouvelles », où l’on fait d’abord connaissance du héros par narrateurs interposés, et leurs portraits de Pétchorine ne sont pas forcément flatteurs. Pétchorine est un aristocrate, officier dans l’armée russe pendant la guerre du Caucase. Il a beau être amoral, égoïste, impulsif, parfois cynique, déjà il fascine. Ensuite, il se raconte lui-même – d’abord dans un récit de voyage, puis sous forme d’extraits de journal intime, et enfin dans le récit d’un incident qui provoque des réflexions sur la fatalité et la prédestination. Malgré cela, le roman n’est pas simplement la somme de ses parts – c’est un tout, lié par une logique interne, celle du développement de son héros.

Quels que soient ses actes, on est séduit par sa lucidité extrême, sur lui-même, sur les autres et la société en général, son détachement étudié (« Je me méprise parfois ; n’est-ce pas pour cela que je méprise les autres ? Je suis devenu incapable de me laisser aller à de nobles transports : je crains de paraître ridicule à mes propres yeux. »). Et on compatit : « Le monde a gâté mon âme, mon imagination est inquiète, mon cœur est instable. Rien ne me satisfait ; je m’accoutume à la souffrance aussi rapidement qu’au plaisir, et ma vie devient de jour en jour plus vide. »

Ce roman, culte en Russie, est relativement peu connu du lecteur occidental. Il a pourtant fasciné des écrivains aussi différents que Alexandre Dumas (à qui l’on doit sa première publication en France, sous forme de feuilleton, dans sa revue Le Mousquetaire), James Joyce (à qui il a inspiré Le portrait de l’artiste en jeune homme) ou Vladimir Nabokov (qui l’a beaucoup critiqué, comme à son habitude, mais traduit, magnifiquement, en anglais).

J’espère que mon roman éveillera la curiosité des lecteurs et les incitera à découvrir ou à revisiter quelques-uns des livres qui y sont mentionnés, dont celui de Lermontov ou ceux d’Ernest Hemingway, entre autres.

M. A. : Disons-le aux lecteurs, votre roman a été accepté en trois heures, suite à un envoi par mail. C’est assez rare, mais cela arrive, et c’est bon à savoir, surtout pour ceux qui écrivent et rêvent d’être publiés. Bien sûr, c’est un roman de grande qualité, peut-être même un grand roman, en tout cas, un grand roman de la rentrée. J’imagine que vous êtes déjà en train d’écrire un deuxième roman. Pouvez-vous nous parler en quelques mots de ce projet ?

S. P. : Merci… J’ai eu beaucoup de chance avec mon éditeur que je ne remercierai jamais assez.

Oui, je suis en train d’écrire un deuxième roman, déjà bien avancé, et, en parallèle, j’écris des notes pour un troisième. C’est un peu curieux, mais je suppose que je rattrape le temps perdu… Par superstition, j’hésite à parler des projets en cours. Je dirai juste que le deuxième est écrit, de nouveau, à la troisième personne du singulier, du point de vue d’un Parisien d’une quarantaine d’années, agent immobilier. Et qu’il y a dedans des fragments d’un roman historique que celui-ci écrit en cachette. Deux voix, donc, et deux styles d’écriture différents. C’est un défi, certes, et c’est d’autant plus stimulant.

L’idée du troisième n’est pas encore tout à fait formée (j’essaie d’y résister jusqu’à ce que termine l’écriture du deuxième !), mais ce sera sans doute à la première personne du singulier cette fois-ci, du point de vue d’un homme d’un certain âge. Il est trop tôt pour en dire plus.

En tout cas, je m’éloigne de plus en plus de L. – elle a maintenant sa vie à elle, et moi, je continue mon propre « voyage »…

Propos recueillis par Marc Alpozzo

« Le livre est bien écrit et l’action soutenue » sur « Tantièmes » de Jean-Pierre Noté

Jean-Pierre Noté, Tantièmes

Dans cinq ans, en 2027, le monde sera à la merci d’une multinationale d’origine américaine qui a pour nom Babel et qui produit une box connectée qui donne accès à tout et traduit en simultané une profusion de langues. Autrement dit Alphabet, l’autre nom du gros gogol, entreprise attrape-tout qui veut le monopole sur le savoir – donc le pouvoir. Son PDG est surnommé 3K, comme on disait Y2K pour désigner (jadis) le bug de l’an 2000 (qui n’a jamais eu lieu). Les trois K viennent de son nom grec imprononçable pour un gosier anglo-saxon. Car tout doit être traduit, adapté, réduit en anglosax, la langue des maîtres du monde.

Seul un petit pays résiste encore et toujours à l’envahisseur… Pas pour longtemps. Endetté, en déclin, la France voit avec joie proposer l’achat de rien moins que l’Académie française, ce ramassis de quarante vieilles birbes, dont très peu de femmes, qui a l’outrecuidance de vouloir être maître de la langue. Aline, executive woman qui a réussi dans la tech, a sa propre entreprise de traduction à destination des pays africains francophones, TimeExpert, et 3K la convoite. Plus l’entreprise que la fille, encore qu’il aime bien dominer.

Tout ce roman « hyper » contemporain (selon le mot tendance) a pour objet de montrer l’écartèlement d’Aline entre la globalisation et le terroir, Babel et le vieil hôtel de Toulouse qu’elle habite, le mouvement pour le mouvement et l’ancrage dans l’histoire. En bref, un dilemme « ultra » contemporain (autre mot tendance). Il se trouve que, tel le yin et le yang, la contestation se trouve au cœur de sa maison en la personne de Simon, prof d’histoire sans histoires qui possède quelques tantièmes de copropriété de l’hôtel particulier qu’Aline a fini par acquérir presque entièrement. Il refuse de vendre et n’offre aucune prise. Lui aime le territoire, le vin de pays et les paysages du Carroux, ce qu’aimait aussi Aline dans sa « première éternité », son enfance et son adolescence. Curieusement, elle n’a aucune famille subsistante, donc aucune racine, sauf les souvenirs. Tout l’art de Simon sera de faire ressurgir en elle ce qui fait d’elle ce qu’elle est.

Vaste programme ! Babel a une puissance démultipliée et, grâce à sa nouvelle box connectée en drone miniature, Fly, qui suit comme une mouche son propriétaire, puis grâce à la Chip, une micropuce implantée dans le lobe de l’oreille, le maître du monde peut maîtriser les grands du monde. Il fait ainsi que le nain coréen détruise ses bombes nucléaires et se retire dans un monastère bouddhiste, que le petit dictateur russe admette que le pétrole n’est plus l’énergie du futur, que le président français consente à vendre l’Académie française. Au fond, Babel est comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses : la meilleure parce qu’elle permet à quiconque ne parle aucune des langues dominantes de suivre des cours en ligne d’universités prestigieuses dans sa propre langue aussi improbable que le corse ou l’inuit ; la meilleure parce qu’elle enjoint les dirigeants des États à œuvrer pour la planète, le climat et la paix – mais aussi la pire car elle globalise la pensée avec le savoir formaté, la politique avec la moraline universelle décrétée par un seul (Mister 3K lui-même), la surveillance de tous avec les box, les fly, les puces. Tout se sait et tout est traqué à l’aide d’algorithmes puissants. Nul ne peut échapper, même sans puce, à ce Big Brother technologique.

Aline, ambitieuse parce que solitaire et engluée dans le système où elle excelle, ne voit que les bons côtés « généreux » du programme yankee de domination technologique du monde (l’auteur aurait pu citer aussi les Chinois, guère en reste sur cette avancée du contrôle). Elle s’aperçoit in extremis de l’impasse dans laquelle elle met le monde par son ego individualiste et tout tech. Avec Simon, un mâle, un vrai, elle succombe à l’attrait du sexe, sinon à l’amour (qui peu visible dans le roman), avant que ses racines ne l’enserrent à neuf et dessillent ses paupières alourdies par la réussite. Le prof fonctionnaire et la milliardaire entreprenante vont conjuguer leurs efforts pour que le pire n’arrive pas et que les puces ne sautent pas sur les humains comme sur tous les chats pour sucer leur fluide vital.

Le plus symbolique est que tout se termine par un coup de lame de silex préhistorique dans le cerveau avancé de la technologie post-historique. Le serpent du destin se mord la queue.

L’auteur, Sup de co Toulouse et licencié en histoire, commercial international pour l’aérospatiale durant 17 ans avant de créer sa boite de consultant, connaît bien le monde technologique des multinationales. Il aime à se ressourcer dans ses Pyrénées natales où il traque les truites fario. Son roman d’anticipation montre comment, de glissement vers le savoir en glissement pour le bien des autres peuples (moins « avancés »), se met en place insidieusement, démocratiquement et moralement, une « intelligence » artificielle qui n’est au fond qu’une technologie totalitaire destinée à transformer l’humain en fourmi. Sauf le terme WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui s’écrit sans H après le W, le livre est bien écrit et l’action soutenue.

Jean-Pierre Noté, Tantièmes – un monde sanspuss, Az’art atelier éditions, 2021, 205 pages, €20,00

Le livre n’est référencé ni sur Amazon ni à la Fnac en ligne, ce qui est probablement un choix idéologique mais restreint sans conteste sa diffusion.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Les Grands Entretiens de la Rentrée littéraire 2022 : Svetlana Pironko, «Une heure avant la vie»

Les Grands Entretiens de la Rentrée littéraire 2022 : Svetlana Pironko, «Une heure avant la vie»

Pour moi, il n’y a, finalement, que deux thèmes dans la littérature, depuis toujours : l’amour et la mort…

En écrivant son premier roman, Une heure avant la vie, Svetlana Pironko se lance le défi de répondre par la voix de sa narratrice à une formule suggestive qui l’obsède depuis son adolescence et dont elle fait la vraie fondation narrative de son récit : « l’invention de soi ». Dès lors, un vaste éventail de thèmes – l’amour, la liberté, le désamour, la solitude, le déracinement, la condition d’apatride, la filiation, l’écriture, la fiction, la mort, l’au-delà –, va se déployer, le tout accompagné d’une sensibilité venue d’ailleurs, des territoires infinis de la steppe kazakhe, ce « nulle part » aux magnifiques couleurs et « au parfum si fin, si différent » qu’elle aime tant. Son pari est plus que réussi, son roman dévoile un vrai talent, apte à construire une réflexion fouillée sur la condition humaine à travers le regard sensible d’une femme de notre temps qui revendique son droit à son indépendance et au bonheur.

–Permette-moi de commencer par une question que l’on vous a sans doute posée maintes fois, pourquoi avez-vous choisi d’écrire en français ? Quel est lien que vous entretenez avec cette langue qui n’est pas votre langue maternelle ?

Pour moi, la question du choix de la langue ne s’est jamais posée. J’ai quitté l’Union Soviétique il y a trente-cinq ans, et j’ai vécu toute ma vie adulte en France. Je ne me sens chez moi qu’à Paris, et le français est ma langue de cœur. Mais en fait, j’ai commencé à écrire mon journal intime en français dès que j’ai senti que je le maîtrisais suffisamment pour pouvoir exprimer mes sentiments et mes idées. Vers l’âge de 18 ans, peut-être… Au début, maladroitement et avec des fautes, bien sûr. Mais plus j’écrivais, et mieux j’écrivais. Le français est donc devenu ma langue d’expression intime – et naturelle – même avant ma venue en France. Et même si j’aime et je maîtrise très bien l’anglais (et le russe, bien sûr), la beauté, la finesse et la richesse de la langue française sont pour moi incomparables. Je vis depuis trop longtemps hors d’un environnement russophone, et même si je pratique le russe, je trouve que ma façon de m’exprimer est peut-être un peu « rouillée ». Mais je dois dire que le multilinguisme a toujours été naturel pour moi, car j’ai grandi avec mes grands-parents bulgares, qui parlaient bulgare entre eux, et je le parlais donc quand j’étais enfant. J’ai également appris des bases de la langue kazakhe à l’école. Pas assez bien, malheureusement, mais cela me fait plaisir de comprendre parfois des mots turcs, quand je suis à Istanbul (le kazakh est une langue turcique). Et puis, je suis tombée amoureuse de la langue française, et elle a évincé toutes les autres. C’est mon grand amour et ma patrie, pour citer Albert Camus, dont la phrase sur la langue française j’ai fait mienne depuis longtemps…

–Dès la première page de votre roman, vous écrivez, en citant Lermontov, que « l’histoire d’une âme humaine est probablement plus intéressante et plus instructive que l’histoire de tout un peuple ». Est-ce la raison qui vous a poussé à écrire ce roman et raconter la vie de L., votre héroïne ?

Ce n’est peut-être pas la raison, mais c’est un « alibi » ! L’unique roman achevé de Lermontov n’a jamais cessé de me fasciner, et cette phrase m’a servi de permission, en quelque sorte, de créer le personnage de L. qui, s’il n’égale pas le personnage de Pétchorine – je n’ai pas cette prétention ! – a des traits en commun avec lui. Du moins, je l’espère… Lucidité impitoyable, introspection, recherche de sens et pourtant une insatisfaction permanente et un idéalisme déçu, dont résulte, parfois, un certain cynisme. Et puis, en tant que lectrice, j’ai toujours aimé des romans centrés sur un personnage, qu’il soit bon, méchant ou un peu des deux : Lolita de Nabokov, Le Prince noir d’Iris Murdock, Au-delà du fleuve et sous les arbres de Hemingway, par exemple – les premiers qui me viennent à l’esprit…

–L’histoire de L. est racontée à la 3e personne, celle de celui que l’on nomme communément le narrateur omniscient. Et pourtant L., Luciole, comme l’appelle ses proches, renvoie sensiblement vers vous. D’où ma question, qui risque de frôler l’indiscrétion, est-ce qu’il s’agit d’un roman autobiographique, avec toute la place qu’il convient de céder à la fiction ?

Ecrire un roman autobiographique n’était certainement pas mon but, même si Une heure avant la vie contient beaucoup d’éléments autobiographiques, surtout dans la partie enfance et jeunesse du personnage. L. n’est pas moi. Ou ce n’est plus moi. Je ne me cache pas derrière elle pour raconter ma vie. Je l’ai « écrite », je crois, pour qu’une partie de moi puisse exister en dehors de moi, avoir une vie propre. Sera-t-elle plus courte ou plus longue que la mienne ? Seul le temps le dira…

Je pense que c’est Chagall qui a dit : « Il faut tout mettre de soi dans une œuvre. » Je pense qu’il ne faut pas le prendre à la lettre. Je sais d’expérience que beaucoup d’écrivains sont tentés de « tout mettre » dans leur premier roman. J’espère avoir évité l’écueil. Depuis que j’ai terminé l’écriture de ce roman, plus le temps passe, et plus je me détache de L. J’ai toujours de l’empathie pour elle, bien sûr, mais je continue à vivre ma vie (en ce moment, dans la tête d’un Parisien de 40 ans – le personnage de mon roman en cours), et elle vit la sienne. Plutôt qu’un autoportrait, c’est, comme toute œuvre (en littérature, tout comme en peinture ou en musique), un fragment matérialisé, « solidifié », de l’âme de son auteur.

D’ailleurs, pour moi, le personnage central du roman est celui du père, omniprésent. Et l’élément le plus autobiographique est probablement le cheminement de L. de la lecture vers l’écriture…

Quant aux autres personnages, certains sont inspirés par des personnes réelles, mais toujours réinventées quand-même. D’autres s’inspirent vaguement de quelques connaissances ou bien de personnes rencontrées brièvement ou par hasard – un détail qui marque… un souvenir qui reste… Je ne sais pas si l’on peut vraiment créer un personnage de toutes pièces. Peut-être… Mais peu importe – pourvu qu’ils « sonnent vrai », n’est-ce pas ?

–La dimension géographique situant le pays de l’enfance de L. est constituée par la steppe avec sa beauté enivrante. À cette immensité, à ce « bleu infini, pur, sans un nuage » se rajoute une autre infinité, symbolique cette fois, qui la pousse soudainement « comme un creux à l’estomac » vers d’autres horizons. Comment s’explique cette faim de L. de voyager, « de voir d’autres cieux », comme elle dit ? D’où viennent ces rêves de lointain au milieu d’un espace infini en lui-même ?

Je crois que c’est le fameux appel du large, qui est réel – plus l’horizon recule, et plus on a envie de l’atteindre, même si L. est assez lucide : elle comprend très vite que « nomadisme » ne rime pas forcément avec « liberté ». Par ailleurs, elle lit beaucoup, mais découvrir le monde uniquement à travers des livres ne lui suffit pas – bien au contraire. Ses lectures ne sont pas une fenêtre sur le monde. C’est une porte qu’elle veut pouvoir pousser.

–Un des thèmes de votre roman est, comme nous l’avons dit, le déracinement. Il marquera, par exemple, la fin de l’enfance lorsque la famille de L. déménagera dans une autre ville. Mais ce sentiment accompagnera votre héroïne tout au long de votre récit. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet, surtout lorsque l’on sait qu’il est un des éléments constitutifs de la personnalité de L. ?

Le premier déracinement de L., celui dont vous parlez, est un déracinement subi et sa deuxième expérience de perte. Il est donc très douloureux. Le deuxième – Paris – est un déracinement choisi et joyeux. C’est son rêve qui devient réalité. Il est très différent, et elle ne le regrette jamais, même lorsqu’elle se rend compte qu’elle se retrouve apatride pendant un certain temps et dans l’impossibilité de retourner voir sa famille à un moment difficile. C’est sa famille qui lui manque et non le pays qu’elle a quitté. Le sentiment du déracinement l’accompagne certes toute sa vie, mais c’est un sentiment doux-amer. C’est en France qu’elle se sent chez elle – elle n’est pas une « immigrée ».

–Trente ans après son arrivée en France, L. retourne dans son pays d’origine. « Tout est douloureusement familier » – pense-t-elle, en regardant les lieux qui réclament des souvenirs lointains. Vous nous offrez, à travers sa voix, une profonde réflexion sur la nostalgie, cette douleur de la séparation du pays : « Elle a envie de faire durer ce moment. Hors du temps. Hors de sa vie maintenant. Hors d’elle-même. » Ce sentiment vous l’avez sans doute vécu vous-même. Quelle place occupe-t-il dans la construction de votre personnage, en quoi déterminera-t-il sa personnalité ?

L. n’est pas vraiment nostalgique de l’endroit – elle nostalgique de son enfance. Comme beaucoup d’entre nous, d’ailleurs… Car l’endroit – elle s’y trouve, et rien ne l’empêcherait d’y retourner de nouveau, et pourtant elle sent que « la nostalgie est toujours là ». Elle comprend alors qu’elle « s’est affranchie de son lieu de naissance. Au pays des ours et des loups il n’y a pas de place pour elle. »

Oui, j’ai vécu ce sentiment. Je l’ai vécu comme une libération – on peut être en même temps d’Ici, par choix, et d’Ailleurs, par naissance, sans que cela soit un interminable conflit existentiel. En ce qui me concerne, je suis venue à considérer ce fait comme une richesse.

–L. cherchera tout au long de votre récit à être une femme libre. Une phrase prononcée par un amant l’avertit pourtant que liberté ne rime pas toujours avec bonheur. Dépitée, L. avouera vers la fin du roman être « fatiguée du déferlement des mots des autres ». Comment comprendre cette évidence allant à l’encontre de ses idéaux de vie ? En quoi la liberté est importante pour la femme qu’elle est et qu’elle veut surtout rester ?

La liberté individuelle est un vaste sujet. Je n’ai fait que l’effleurer, sans doute… L. hérite cette soif de liberté de son père, tout en comprenant, plus tard, que cette aspiration est quelque peu illusoire : du moment que l’on aime quelqu’un ou quelque chose, on n’est plus tout à fait libre. On s’enferme soi-même dans ses obligations, dans ses responsabilités…

Le fait de grandir dans un pays qui « enferme ses citoyens » y est aussi pour beaucoup – ne serait-ce que par esprit de contradiction : « On ne me laisse pas partir. Je partirai coûte que coûte. » Mais cette aspiration à la liberté, même « conditionnelle » est néanmoins importante – elle la pousse à aller de l’avant, ne pas s’enfermer dans une routine, garder ou retrouver une intensité des sentiments et, finalement, trouver peut-être une autre façon d’être libre – dans la création.

–L. voit dans l’amour une voie sublime d’accomplir son désir de bonheur, de panser son corps et son cœur. Vous décrivez en même temps le sentiment contraire, celui du désamour dont elle dit qu’il « commence là ou l’amour-propre est blessé ». L’amour-désamour fait partie des thématiques féminines fondamentales que vous abordez dans votre roman. En quoi cette dichotomie est importante pour vous et pour la construction de l’intime de votre personnage ?

Désolée de vous contredire, mais je ne vois pas l’amour-désamour comme une thématique exclusivement féminine. Pour moi, il n’y a, finalement, que deux thèmes dans la littérature, depuis toujours, et quel que soit le sexe de l’auteur : l’amour et la mort…

Pour revenir à L., elle souffre de ne plus aimer peut-être plus qu’elle ne souffre de ne plus être aimée. Elle se sent plus souvent bourreau que victime – elle préfère devancer et provoquer la rupture plutôt que la subir. Par amour propre, justement. Il n’empêche qu’elle en souffre – et blâme sa mère pour lui avoir trop souvent répété que l’on est responsable de ceux que l’on apprivoise… Pour la même raison, elle a aussi un peu peur d’aimer – et de perdre sa sacro-sainte liberté.

–Justement, la mort de l’être cher, la recherche d’une présence dans l’au-delà, le deuil et enfin l’apaisement est une autre dimension qui traverse tout au long de votre roman. Comment comprendre cette peur qui marque le vécu de L., sa peur de l’abandon, d’être seule au monde et son besoin de s’accrocher à l’au-delà ?

Je ne connais pas d’expérience qui change la vie et notre façon de voir les choses plus que celle de la mort d’un être cher. Est-ce que L. a peur d’être seule au monde ? Je ne pense pas. Si elle s’accroche à l’idée de l’au-delà, de la survie de l’âme, malgré son esprit d’habitude lucide et cartésien, c’est parce qu’elle n’arrive pas à croire que son amour pour son père et l’amour de son père pour elle (tant d’amour !) pourrait simplement disparaître. S’évaporer… L. perd celui vers qui elle pouvait se tourner dans des moments difficiles, sachant qu’elle serait soutenue et ne serait pas jugée. Elle perd la personne dont l’approbation était pour elle plus importante que celles des autres. Elle perd – ou croit perdre – son alter ego. On s’accroche à ce que l’on peut pour traverser l’épreuve du deuil qui, quoi qu’il en soit, ne laisse pas intact. Elle ne se tourne pas vers « dieu » pour autant, et si elle cherche de la consolation dans la vallée des Morts en Egypte, c’est parce que dans cette civilisation-là, comme dans d’autres civilisations anciennes, « l’avenir est la quintessence de la mort. Et vice versa. » Chacun doit trouver sa propre façon de survivre à la perte. C’est sa façon à elle, jusqu’à ce qu’elle ne comprenne qu’il y a un autre moyen d’y remédier.

–Retournons-nous, en guise de conclusion, à la problématique de l’écriture. Pour L., cette occupation est « un besoin artistique de donner une forme aux choses et aux sentiments », une « invention de soi », « son unique activité créatrice ». Que représente l’écriture pour la traductrice, l’éditrice et l’auteur que vous êtes ? Pensez-vous avoir trouvé votre voie/voix, et avez-vous l’intention de continuer à écrire ?  

Pour aussi longtemps que je me souvienne, mes soirées idéales et mes dimanches matins de rêve étaient ceux que je pouvais passer pelotonnée sur le canapé ou au lit avec un bouquin. Chez nous, il n’y avait pas de livres que je ne devais pas lire parce que j’étais « trop jeune », et on avait le droit de lire à table. Et tard le soir, même s’il y avait école le lendemain. Mais ma mère me mettait parfois dehors sans me donner la clé et ne me laissait rentrer que quand j’avais pris (à son avis) suffisamment d’air. Pas trop souvent, heureusement !

Il est donc naturel que ma vie professionnelle soit toujours liée au langage et à la littérature. Je me demande parfois pourquoi j’ai attendu si longtemps pour me mettre à écrire… Une des raisons est sûrement celle de L. : « le déferlement des mots des autres » (ils nourrissent, mais parfois au point d’étouffer). L’autre, sans doute, est d’avoir grandi dans une ambiance de vénération des créateurs – écrivains, artistes, compositeurs… Travailler avec des écrivains a quelque peu démystifié le processus et m’a finalement désinhibée. Et puis j’avais cru ne pas avoir d’imagination, sauf quand il s’agissait d’améliorer le manuscrit de quelqu’un d’autre… Mais le déclic a eu lieu, finalement, et j’en suis très heureuse. Oui, je peux dire que j’ai trouvé et ma voie, et ma voix. Je continue à écrire. Le deuxième roman est bien avancé, et une autre idée est en train de germer dans ma tête. J’ai peut-être de l’imagination, après tout…

Propos recueillis par Dan Burcea

Photo de Svetlana Pironko : © Joe Butler  

Svetlana Pironko, « Une heure avant la vie », Éditions Le Passeur, 2022, 272 pages.