Elektra, ce météore… quand le monde vacille, nous continuons à jouer au Monopoly
Avec une langue vive et un humour parfois féroce, Jean-Jacques Dayries nous place devant une question embarrassante : savons-nous encore reconnaître les catastrophes que nous préparons nous-mêmes ?
Dans le train où s’ouvre Elektra, ce météore…, une porte reste ouverte alors que le TGV file à pleine vitesse. Un voyageur s’en inquiète. Le contrôleur le rassure : tout est organisé. Devant le nombre de suicides, on laisse désormais la porte ouverte pendant une demi-heure. Ceux qui veulent sauter n’ont plus qu’à s’approcher. Quelques sièges plus loin, deux petites filles jouent au Monopoly.
J’aime cette entrée en matière parce qu’elle dit immédiatement la nature du roman. Le monde se dérègle, mais les adultes continuent à fournir des explications raisonnables. Une solution monstrueuse peut prendre le ton d’une procédure ordinaire. Quant aux enfants, ils apprennent à acheter des propriétés et à ruiner leurs adversaires pendant que le train file vers un avenir incertain. Il y a de quoi rire. Puis l’image reste en tête, et l’on rit moins tranquillement.

Jean-Jacques Dayries possède cet art du décalage. Il place côte à côte des faits qui ne devraient pas pouvoir cohabiter : la perspective d’une catastrophe planétaire et les soucis d’une entreprise ; la peur de mourir et l’envie de faire un tour en décapotable ; l’effondrement des certitudes et la nécessité, pour un directeur financier, de préparer ses comptes. Ses personnages ne sont pas indifférents. Ils ont simplement du mal à renoncer aux gestes qui donnent forme à leurs journées. Qui saurait faire autrement ?
Louis, l’un des fils conducteurs du roman, écrit sur son ordinateur pendant que la menace venue du ciel se précise. Il note ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il ne comprend pas. Son récit donne une place à la peur sans lui abandonner toute la pensée. Autour de lui, la famille cherche à se rejoindre, à se protéger, à maintenir quelques habitudes. Ces scènes donnent au roman sa chaleur humaine : derrière les grands mots de « catastrophe » ou de « fin du monde », il y a toujours quelqu’un dont on attend des nouvelles.
Mais le météore annoncé n’est qu’une partie de l’histoire. L’autre danger porte un prénom : Elektra.
Héritière d’un groupe d’armement maritime, Elektra dirige une entreprise dont les navires parcourent les grandes routes commerciales. Elle veut venger son père d’un armateur rival. Sa décision de recourir à des hackers russes paraît d’abord s’inscrire dans cette guerre entre puissants. Elle atteint bientôt les systèmes de guidage des navires et menace les échanges dont dépendent des entreprises, des travailleurs, des consommateurs, loin de ceux qui ont pris la décision initiale.
C’est là que le roman me semble particulièrement aigu. Nous vivons dans des systèmes si étroitement liés qu’une volonté individuelle, lorsqu’elle dispose d’assez de moyens, peut produire des conséquences presque impossibles à contenir. Elektra poursuit une affaire de famille ; le reste du monde risque d’en payer le prix. Entre l’intention et ses effets, la distance est immense. C’est dans cette distance que se loge notre irresponsabilité contemporaine.

Il serait pourtant trop facile de faire d’Elektra un symbole commode, une incarnation de la démesure que nous pourrions condamner sans nous interroger davantage. Jean-Jacques Dayries lui donne une présence plus troublante. Elle est vive, excessive, séduisante, parfois drôle, parfois insupportable. Elle peut se montrer sûre d’elle et, l’instant d’après, prendre peur devant ce qu’elle a déclenché. Elle a le pouvoir de faire du mal, mais elle n’est jamais réduite à ce pouvoir.
Le roman montre aussi le regard porté sur elle. Dans le monde fermé des armateurs et des banquiers, on se demande si cette héritière dirige vraiment son entreprise. Une réputation circule plus vite qu’une preuve. Ses compétences sont mises en doute, ses sorties deviennent des arguments contre elle. Cette injustice ne diminue en rien la gravité de ses décisions ; elle rend le personnage plus difficile à juger d’un seul bloc. Jean-Jacques Dayries nous oblige à tenir ensemble ce que nous préférons souvent séparer : les préjugés qu’une femme affronte et la responsabilité qu’elle doit assumer.
Et puis il y a la langue. C’est elle qui empêche ce livre de devenir une démonstration pesante. Jean-Jacques Dayries observe les conversations, les réflexes de classe, les petites vanités, les raisonnements parfaitement construits qui conduisent à des conclusions absurdes. Il a le goût des situations cocasses et des détails qui dégonflent les grands drames sans en effacer la gravité. Ses personnages aiment encore bien manger, séduire, conduire, négocier, s’agacer pour des broutilles. Ils sont capables d’une certaine grandeur, mais rarement longtemps sans redevenir ridicules. Autrement dit, ils nous ressemblent.
Comme éditrice, j’ai été sensible à cette liberté de ton. Il faut une vraie confiance dans le roman pour laisser entrer ainsi le comique dans une histoire traversée par la peur. Le rire n’adoucit pas artificiellement le propos : il le rend plus incisif. Nous pouvons sourire du contrôleur, des banquiers ou des certitudes de Louis, puis reconnaître la facilité avec laquelle nous acceptons nous aussi l’inacceptable dès lors qu’il prend une forme familière.
Le titre, Elektra, ce météore…, ouvre alors deux façons de regarder le danger. La météorite vient de l’espace. Nous pouvons la surveiller, la redouter, tenter de nous préparer. Elektra, elle, agit depuis notre monde : celui des fortunes familiales, des échanges internationaux, des technologies et des rivalités humaines. Les deux menaces peuvent ébranler nos vies, mais une seule nous force à examiner nos choix.
Que faisons-nous du pouvoir que nous avons acquis ? À qui demandons-nous de répondre lorsque les effets d’une décision se propagent bien au-delà de ceux qui l’ont prise ? Et pourquoi continuons-nous si volontiers à jouer au Monopoly quand le train roule porte ouverte ?
Je n’attends pas d’un roman qu’il résolve ces questions. J’attends de lui qu’il les rende impossibles à écarter, qu’il donne des visages et des voix à ce que les discours généraux laissent dans l’abstraction. C’est ce que fait Jean-Jacques Dayries, avec une cocasserie qui me paraît essentielle : nous regarder franchement exige parfois de commencer par rire de nous-mêmes.
Au bout de cette lecture demeure aussi quelque chose de plus fragile. Louis écrit. Les personnages cherchent ceux qu’ils aiment. Malgré la peur, malgré leurs erreurs, ils désirent encore faire quelque chose de leur vie. Ce n’est pas une promesse que tout ira bien. C’est peut-être une manière de rester humains au moment même où notre humanité se dérègle.
Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…, La Route de la Soie – Éditions, 2026.
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