Bioutifoul Kompany de Frédéric Vissense https://www.bretagne-actuelle.com/bioutifoul-kompany-de-frederic-vissense/livres/Nous ne pourrons bientôt plus appréhender de la même façon les sujets d’emploi, de compétences et de recrutement. Certains thèmes prendront de l’ampleur, là où d’autres seront à minimiser. A nous de savoir anticiper l’imprévisible en fonction de ce que nous connaissons déjà.
Une histoire de l’avenir
L’humour n’est pas le principal à retenir du livre de Frédéric Vissense. Certains passages sont effectivement drôles, mais l’essentiel est ailleurs et beaucoup plus sérieux, puisque chacun d’entre-nous aura souvenir d’une des scènes racontées dans Bioutifoul Kompany, à tout le moins connaissons-nous quelqu’un en ayant vécues une, ou avons-nous envisagé pouvoir y être confronté un jour. Le plus distrayant n’est donc pas l’humour, mais bel et bien la prescience du narrateur à travers l’aventure collective qu’il dépeint comme un inévitable déclin.
Frédéric Vissense dévoile la manière dont (selon lui) évolueront les rapports entre subalternes et dirigeants… les divers mutations professionnelles… les formes qu’elles prendront… les changements de paradigmes… l’emprise croissante de la technologie et des idéologies… autant de métamorphoses qui vont chahuter notre quotidien et bouleverser nos vies. Ainsi, Bioutifoul Kompany propose-t-il une hypothèse de réflexions (presqu’un avertissement) sur ce que pourrait devenir le monde du travail d’ici 2050… ou avant. Peut-être même tout cela existe-t-il déjà et faudrait-il « se préparer à la résistance, du moins : à la prise de conscience de notre déchéance prochaine » *.
Entre patronat et salariat
Une multitude de personnages évoluent dans cette théorie entrepreneuriale futuriste. Il y a bien entendu le narrateur, puis un intervenant nommé Le Philosophe, également l’iconoclaste Doktor Stürmer, s’y ajoutent les numérotés : Toby Ier… Robert II… John III…, suivis de Fifi, du Directeur Général adjoint et du Directeur Général tout court ; un bestiaire au sens propre (celui des gladiateurs qui combattaient la férocité) grâce auquel se dessine notre avenir professionnel tel qu’il est envisageable de l’imaginer à partir de ce que l’on sait du monde actuel. En fait, l’auteur taquine le lecteur.
Certaines phrases engagent des images parfois surréalistes : « Le Coca-Cola était humide » … parfois amusantes : « Les odeurs de transpirations stagnant à nos côtés, comme l’encens de synthèse d’un culte de bas étage ; » … parfois lucides : « Fifi n’avait pas tort. Nous étions certes des personnages secondaires, dépourvus de caractéristiques héroïques ou managériales, relégués aux marges des organigrammes, et cependant : nous étions quand même des êtres de chair et d’os, et non des spectres de pâleur et d’échos ; » … avant que l’histoire ne s’achève par une allégorie en miroir, rappelant qu’au XVIIe siècle, les membres de l’Académie royale de peinture de Paris débattirent de la prééminence supposée du dessin (le patronat) sur la couleur (la salariat) : « Le trait serait le prolongement de l’esprit, la matérialisation de l’idée en peinture ; le coloris, lui, consacrait l’autonomie de l’art par rapport à toute justification idéologique ou théorique. »
Le terreau d’une réflexion globale
Au début du XIXe siècle, l’économiste anglais David Ricardo envisageait la technologie devoir un jour supplanter l’homme ; idem pour Marx quelques décennies plus tard, alors qu’à la même époque certain(e)s ouvrier(e)s du textile détruisaient leurs machines destinées à les remplacer. L’un des aspects du livre de Frédéric Vissense est sa capacité à faire triple écho entre hier, aujourd’hui et demain. Il sous-entend la question fondamentale qui effraye : et si les machines (aujourd’hui l’Intelligence Artificielle) devenaient concurrentielles avec la main d’œuvre et l’intellect humain au point de tous nous remplacer ! Dans ces conditions, quelle sera la variable sociale ajustable ?
Le management toxique dont il est également question, sera-t-il partie prenante de la réduction à venir des effectifs qui, dès lors, ne passeront plus par le licenciement, mais par une pression psychologique progressive visant à pousser naturellement les salariés vers la sortie ? C’est de tout cela dont il est question de Bioutifoul Kompany. L’histoire racontée par Frédéric Vissense expose comment des progrès techniques stupéfiants sont déjà en train de chambouler le travail, en conséquence de quoi suivront les bouleversements de nos loisirs, de l’éducation, la santé, les cultures et les systèmes politiques ; peut-être aussi comment des mœurs, aujourd’hui considérées comme scandaleuses, seront un jour admises. Un livre étrange. Surprenant. Malaisant tant il parait indispensable après l’avoir lu.
* Les passages en italique sont extraits du livre.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2026 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle
BIOUTIFOUL KOMPANY, un livre de Frédéric Vissense aux éditions La Route de la Soie – 485 pages – 27,00 €