Pierre Ménat le 1er mars 2023 sur LCI chez Bénédicte Le Châtelier
Actualités (NON EXHAUSTIF)
L’Hebdo Bourse Plus n°1180 et Kernews font la part belle à Pierre Ménat
Pierre Ménat : « Les pays qui n’appliquent pas les sanctions contre la Russie ne contreviennent absolument pas aux lois internationales. »
Pierre Ménat a été conseiller du président Jacques Chirac, ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, ainsi que directeur Europe au ministère des Affaires étrangères.
« L’Union européenne et la guerre » de Pierre Ménat est publié chez L’Harmattan.
Kernews : Votre analyse sur le rôle de la France face à la Russie n’est ni celle d’un pacifiste, ni celle d’un belliqueux. Elle s’inscrit dans la lignée des positions de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin…
Pierre Ménat : Je suis un Européen convaincu, mais il est vrai que dans cette guerre l’Europe est face à son antithèse, puisqu’elle a été créée pour maintenir la paix, or maintenant elle est confrontée à la guerre sur son continent. La plupart des pays de l’Union européenne sont membres de l’OTAN et cela pose un problème, puisque c’est une organisation qui dépend très étroitement des États-Unis. L’Union européenne doit affirmer ses valeurs, mais elle doit aussi affirmer son attachement à la paix. Dans cette guerre, il y a un agresseur, la Russie, c’est indéniable. Mais, à terme, l’Union européenne devra établir des relations avec la Russie.
Ne faut-il pas se méfier des mots ? Certes, la Russie a agressé l’Ukraine en 2022, de la même manière que l’Irak a agressé le Koweït en 1991. Or, chaque fois que l’on remonte le temps, on s’aperçoit qu’il y a des explications et que les agressions ne sont jamais perpétrées sans raison…
Vous avez raison, il faut toujours analyser les origines. Les opérations armées de 2022 ont été engagées par la Russie qui a violé le droit international – je remonte à l’origine du problème – lorsque le gouvernement ukrainien de 2014 a fait le choix de se dissocier de la Russie. Cela a posé le problème de l’annexion de la Crimée, qui était un acte contraire au droit international, puis la question du Donbass, avec une guerre qui a commencé aussi en 2014, en raison de cette lutte entre les russophones et le gouvernement ukrainien. Cette guerre est effectivement à l’origine du problème.
Vous évoquez le droit international, mais en 2003, malgré l’opposition du Conseil de sécurité, les États-Unis ont agressé l’Irak…
Vous avez tout à fait raison, c’est un fait. En 1991, il y a eu une résolution du Conseil de sécurité, mais en 2003 c’était totalement différent. D’ailleurs, c’est un argument qui est utilisé par Poutine. C’est de bonne guerre… Il y a aussi le cas du Kosovo. Les Occidentaux sont souvent intervenus sur des théâtres d’opérations sans l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais on ne peut pas faire valoir les turpitudes des autres pour justifier sa propre turpitude. Effectivement, cela affaiblit la position de certains et cela renforce la position de la France, du moins dans l’affaire de l’Irak de 2003, grâce à la position du président Chirac qui a réprouvé l’action des États-Unis en Irak.
Vous abordez aussi la question des sanctions. On observe qu’elles sont toujours inefficaces : on l’avait vu en Irak et cela se vérifie maintenant vis-à-vis de la Russie…
Il y a une différence majeure, car les sanctions contre l’Irak étaient décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Elles ont été contournées, mais elles étaient obligatoires. La différence, cette fois-ci, c’est que nous avons des sanctions qui ont été adoptées par seulement 34 pays, certes des pays importants, mais ces sanctions ne sont pas obligatoires. Donc, vous avez raison, la Russie arrive à s’en sortir. La Russie est quand même affectée par certaines de ces sanctions. On constate que la récession n’est que de 2,3 % en 2022, ce qui est beaucoup moins que ce qui avait été prévu et, en 2023, la Russie connaîtra une croissance positive. C’est le FMI qui dit cela. La Russie a trouvé des débouchés pour ses hydrocarbures auprès de la Chine et de l’Inde. Donc, il est vrai que les sanctions n’ont qu’un effet limité.
La sémantique n’est jamais neutre : n’y-a-t-il pas une forme de mépris occidental lorsque l’on dit que les sanctions sont décrétées par des pays importants, en considérant ainsi comme accessoires notamment le Brésil, le monde arabe, l’Afrique, l’Inde ou la Chine…
Les pays qui appliquent les sanctions contre la Russie représentent à peu près un milliard d’habitants, alors que la planète vient de dépasser les huit milliards d’habitants. Donc, vous avez raison, l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie, la Chine et l’Inde n’appliquent pas les sanctions. Maintenant, si vous prenez le critère du produit intérieur brut, les pays qui appliquent les sanctions représentent une proportion très importante de l’économie mondiale. Mais, le point majeur, c’est que ces sanctions n’ont pas été décidées par le Conseil de sécurité : donc, la Russie est libre de s’approvisionner auprès de ceux qui veulent l’approvisionner. D’ailleurs, les pays qui n’appliquent pas les sanctions contre la Russie ne contreviennent absolument pas aux lois internationales, puisqu’ils ont le droit de le faire. La Chine est la deuxième puissance économique du monde. Donc, les Occidentaux vont avoir un problème s’ils veulent continuer de rester entre eux, il ne leur sera plus possible de décider de telles mesures universelles.
N’est-il pas trop tard pour penser à l’Europe, puisque les pays sont surendettés, avec une population qui n’a plus vraiment envie de travailler ?
La souveraineté européenne a-t-elle un sens ? La souveraineté européenne peut-elle exister ? Cela dépend des domaines. Dans le domaine de la concurrence et du marché intérieur, c’est-à-dire le cœur de métier de l’Union européenne, cela a du sens, puisque nous avons un marché unique de 500 millions d’habitants. Dans ce domaine, l’Union européenne conserve tout son sens, comme pour la monnaie. Le quoiqu’il en coûte a quand même été financé par la Banque centrale européenne…
L’État vient maintenant récupérer l’argent…
Oui, mais on n’aurait pas pu passer ce cap sans la BCE. La croissance a été assez forte, il ne faut pas oublier tout cela. Tout cela n’aurait pas été possible sans la monnaie unique. Après, sur la question des migrations, il faut faire un effort. Nous avons des règles avec Schengen et, à partir du moment où vous avez un espace de circulation, il vaut mieux le contrôler avec des règles communes en matière d’asile et d’immigration. Sur les affaires étrangères, effectivement, nous devons progresser. La France est un membre permanent du Conseil de sécurité, avec une défense autonome, mais nous ne pouvons pas consentir à tous les efforts budgétaires nécessaires pour avoir une suffisance. Donc, nous n’avons pas le choix : soit nous dépendons de l’OTAN, donc des États-Unis, comme c’est le cas aujourd’hui, soit nous arrivons à construire une identité européenne.
Les États-Unis sont nos alliés historiques depuis leur création, mais vous concevez une relation équilibrée, alors que dans la mentalité américaine, le raisonnement n’est pas le même : si vous n’êtes pas avec nous à 100 %, c’est que vous êtes contre nous… Comment évoluer face à cela ?
Les États-Unis demeurent la première puissance mondiale. Ils dominent sur le plan économique et militaire, la Russie est très loin derrière. Sur le plan juridique, ils peuvent imposer aux autres des lois extraterritoriales. Ils imposent des contraintes aux entreprises qui utilisent le dollar. Ils ont les GAFAM et une influence culturelle majeure. Le point de vue des États-Unis, effectivement, c’est que nous devons les suivre à 100 %, sinon nous n’avons plus d’avenir. Nous ne pouvons pas accepter cela pour une raison très simple : tout simplement parce que nous n’avons pas les mêmes intérêts stratégiques et économiques. Ils ont adopté un programme massif de soutien aux entreprises américaines de plusieurs centaines de milliards. On doit pouvoir faire cela au niveau européen et nous devons nous affranchir de cette idée selon laquelle il faut toujours respecter la concurrence, tout simplement parce que les Américains ne la respectent pas. Sur le plan stratégique, ils sont maintenant tournés vers l’Asie. Leur premier sujet, c’est la Chine, alors que nous avons nos propres intérêts. Nous sommes déformés par cette situation de guerre, puisque les États-Unis fournissent la plus grosse aide à l’Ukraine. Cela doit nous conduire à considérer que l’Union européenne doit aussi avoir sa propre voix.
Vous souhaitez qu’une réaction s’engage sur nos futures relations avec la Russie, qu’elle soit dirigée ou non par Vladimir Poutine. Comment retrouver une situation apaisée, alors que l’on est encore au stade de l’interdiction des artistes ou des sportifs russes ?
Je suis totalement opposé à ce type de mesures, comme les sanctions sportives ou culturelles, cela n’apporte rien. En plus, cela contribue à souder davantage les Russes autour de leur président. On peut discuter des sanctions économiques, elles se conçoivent, mais pas les interdictions de visas ou les sanctions sportives. Il est évident que l’avenir des relations entre l’Union européenne et la Russie dépendra de l’issue de la guerre d’Ukraine. Nous devons contribuer à la fin de ce conflit, ce n’est pas facile, mais l’Europe peut jouer un rôle…
N’est-ce pas la Chine, la Turquie ou Israël qui peuvent jouer un rôle dans ce domaine ?
La Chine certainement, la Turquie peut-être, Israël je ne sais pas. Le jour où il y aura des discussions de paix, car toute guerre finit par se terminer, il y aura un groupe de pays qui contribuera aux négociations, il y aura forcément la Chine et les États-Unis, et il est souhaitable qu’il y ait l’Union européenne, puisque nous sommes un partenaire économique de la Russie. Il faudra bien définir de nouvelles relations avec la Russie, puisqu’elles étaient déjà au plus bas avant la guerre. Donc, nous devons travailler sur plusieurs directions. Ne soyons pas naïfs, il faut s’arranger pour ne pas être dépendants des États-Unis et de la Russie. Donc, nous devons diversifier nos approvisionnements et nous devons aussi œuvrer avec les voisins de la Russie. Pour la Russie elle-même, ce ne sera pas facile, mais nous n’avons pas le choix. Il faudra rebâtir des relations et aussi une architecture européenne de sécurité. La Russie n’avait pas totalement tort de dire que cette architecture européenne de sécurité était fragile. Après l’effondrement du Mur de Berlin, nous n’avons pas suffisamment réfléchi à cette architecture européenne de sécurité. L’OTAN s’est élargie sans limites, il faudra démontrer que ce n’est pas incompatible avec la sécurité de la Russie.
La France n’a rien fait lorsqu’elle était un acteur majeur du groupe de Minsk sur les Balkans, ce qui fait que le conflit a été résolu militairement l’année dernière… La France peut-elle encore être crédible pour figurer dans un nouveau groupe ?
Il ne faut pas sous-estimer la France. Nous avons un rôle reconnu à l’ONU mais, dans la résolution de ce conflit, la France ne pourra pas y arriver seule puisque l’Union européenne a adopté un certain nombre de mesures. Comme vous le disiez justement, il y a des divergences au sein de l’Union européenne, avec des pays comme la Pologne, et aussi les Pays Baltes qui sont très méfiants à l’égard de la Russie, on les comprend. Nous avons raté une occasion avec la Yougoslavie, car l’Union européenne n’a pas su régler ce problème. Aujourd’hui, avec l’Ukraine, nous retrouvons ce travers. Il n’est jamais trop tard, car je pense que l’Union européenne a un rôle à jouer dans le monde, notamment parce que c’est une zone de prospérité, mais aussi parce que nous avons une certaine exemplarité en matière écologique. Il y a également un rayonnement intellectuel et civilisationnel que nous devons retrouver. Pour cela, nous devons retrouver une autre voie et c’est pour cela que je propose une union politique et de sécurité comme l’avait suggéré le général de Gaulle avec le plan Fouchet.
Oui, mais c’était un échec…
Effectivement, parce que nos partenaires exigeaient que cette union soit ralliée à l’OTAN. C’était déjà le débat en 1961. Le problème est le même aujourd’hui, mais dans un monde complètement différent. Dans les années 60, il y avait deux blocs qui s’affrontaient. Aujourd’hui, il y a la Chine et l’Inde, mais aussi l’Europe qui doit exister. C’est une question vitale. Sinon, nos civilisations seront affaiblies.
Pierre Ménat dans le Bulletin Quotidien pour « L’Union européenne et la guerre »
Pierre Ménat dans le Bulletin Quotidien pour « L’Union européenne et la guerre »
Pierre Ménat sur France inter dans « Carrefour Europe » de Stéphane Leneuf
L’union européenne et la guerre
Réécoutez ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/cafe-europe/cafe-europe-du-dimanche-26-fevrier-2023-6000145
Dimanche 26 février 2023
Un an après le début du conflit en Ukraine, ce matin dans le Café Europe, Stéphane Leneuf se penche sur un livre qui vient d ‘être publié et qui analyse le rôle de l’Union européenne dans cette guerre.
C’est Pierre Menat, diplomate, ancien conseiller Europe de Jacques Chirac qui publie ce recueil. Une analyse sur le rôle depuis un an de l’Union européenne dans cette guerre. Une guerre qui est finalement l’antithèse existentielle de la vocation de l’Union à savoir la paix. l’union se retrouve impliquée militairement, dans un conflit qu’elle n’a pas vu venir, avec des conséquence économiques et migratoires importantes mais aussi le retour de la menace nucléaire. Une guerre qui finalement oblige les européens a trouver leur place dans ce nouvel ordre international notamment dans leur rapport avec les Etats unis et leur capacité à dessiner pour leur avenir une défense commune.
« L’Union européenne et la guerre » – livre publié aux éditions L’Harmattan
Dans l’Union, les demandes d’asile au plus haut depuis 2016
966.000 demandes d’asile ont été enregistrées en 2022 dans les pays de l’Union européenne, mai aussi la Suisse et la Norvège. Un record depuis 2016. Des demandes, principalement déposées par des Syriens et les Afghans. Elles sont en hausse de plus de 50% par rapport à 2021.
Pêche : Bruxelles veut restreindre le chalutage de fond et décarboner les navires
Bruxelles souhaite étendre les aires marines protégées et interdire le chalutage de fond, dans ces zones Objectif mieux contrer la surexploitation. La Commission européenne vient de présenter son plan pour « verdir » le secteur de la pêche. Un plan aussitôt décrié par les professionnels et jugé trop timide par les ONG écologistes. Aujourd’hui Un tiers des stocks est victime de sur pêche dans l’Atlantique Nord-Est .85% des stocks en Méditerranée restent surexploités.
Dans l’agenda européen :
Mardi 28 février : date historique pour le parlement finlandais, qui devrait voter l’adhésion de son pays à L’OTAN.
Entretien avec Guillaume Millo « Transmettre c’est laisser quelque chose en héritage comme une source d’inspiration »
Entretien avec Guillaume Millo « Transmettre c’est laisser quelque chose en héritage comme une source d’inspiration »
Par Marc Alpozzo
Alors que nous vivons une diversité de crises, l’instabilité parlementaire qui présage une dissolution de l’Assemblée nationale, les problèmes énergétiques qui sont autant de problèmes majeurs bientôt, comme celui de l’augmentation des prix qui ne cesse de défier les pouvoirs publics, le dérèglement climatique, la guerre à nos portes, l’insécurité croissante dans les rues de France, sans compter le déboulonnage de la statue de Saint-Michel, symbole du déclin de notre patrimoine, de l’éradication de nos racines culturelles, j’ai questionné l’entrepreneur Guillaume Millo, qui a, me semble-t-il, un rôle énorme à jouer dans cette société moderne. Et, tandis que l’expertise de Guillaume Millo lui a récemment valu de devenir collaborateur du magazine papier Transitions & énergies, également chroniqueur sur Radio Notre-Dame, tandis qu’Emmanuel Macron perdu dans ses éléments de langage a mis comme priorité de son nouveau quinquennat la transition énergétique et l’écologie, pour donner du sens et de l’avenir à nos enfants et petits-enfants, aux vivants et à la planète, dit-il, je me suis intéressé à l’entreprise Rehearth de Guillaume Millo, qui conjugue avec un talent incomparable, et une élégance exceptionnelle, passé et avenir. Pétri d’une dimension humaniste profonde qui guide ses actes, on peut dire que l’homme est très attaché au patrimoine historique de la France et à sa transmission, s’étant donné pour mission de diffuser son savoir appris sur le terrain, afin de le rendre pérenne dans le monde de demain. Conscient qu’il faut en préserver l’ADN tout en le projetant dans le futur avec le souci de protéger la planète, c’est-à-dire de décarboner. Pourtant, cette rentrée sur fond de guerre met l’accent sur tous nos problèmes énergétiques, puisque, désormais, nous devons consommer moins – je ne polémiquerai pas ici sur tous les manquements du gouvernement en matière de sécurité énergétique, mais je n’en pense pas moins ! Interlocuteur de premier choix pour conseiller les entreprises, les particuliers et les pouvoirs publics, afin de préserver la richesse historique et culturelle de nos paysages immobiliers, ce sont certainement des entreprises comme Rehearth, ancrées dans nos préoccupations actuelles de développement durable, qui permettront sûrement de réhabiliter nos biens tout en respectant le patrimoine de France, lui donnant de la densité et de l’épaisseur. Ce n’est certainement pas en rasant nos églises, nos bâtiments anciens, en voulant faire table rase du passé, que nous bâtirons l’avenir de notre humanité. J’ai donc été à la rencontre de l’auteur de Comment réhabiliter votre bien immobilier (Rehearth, 2022), parce que Guillaume Millo sait où il souhaite nous emmener, quelle est sa mission de vie. Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions. Cet entretien est paru dans le site du mensuel Entreprendre. Il est désormais en accès libre dans l’Ouvroir.
Pierre Ménat cité dans Le Point par Emmanuel Berretta
L’UE s’apprête à adopter un dixième paquet de sanctions contre la Russie
LETTRE DE BRUXELLES. Depuis un an, la Russie est frappée par des sanctions sans précédent. L’année 2023 sera-t-elle celle de l’affaiblissement fatal ?

Pour marquer le coup, le 24 février, l’UE devrait être en mesure d’adopter le dixième train de sanctions contre la Russie. Les contours de celui-ci sont globalement connus, même si des discussions ont continué autour de l’introduction des diamants russes dans le giron des sanctions. La Hongrie n’a pas soulevé d’objection particulière au Conseil, car ce paquet ne contient pas de mesure sur l’énergie.
La ville d’Anvers – plaque tournante du commerce de diamants avec 37 milliards d’euros de transaction en 2021 – n’y tient pas vraiment, pour d’évidentes raisons, et naturellement, la Belgique y met un veto au Conseil, en dépit des dénégations de son Premier ministre, Alexander De Croo. La part des diamants russes à Anvers oscille entre 20 et 25 %. C’est le Portugal qui insiste, cette fois, pour que les diamants rejoignent la liste des produits du nouveau paquet de sanctions. Mais Volodymyr Zelensky y avait déjà fait référence le 31 mars 2022 dans un message vidéo adressé aux parlementaires belges.
La défense du Premier ministre belge
« Un an après le début de la guerre, on en est encore à discuter de la nécessité ou pas d’introduire les diamants dans la liste des sanctions, se lamente l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, pour le groupe des sociaux-démocrates. Non mais sérieusement ? Est-ce un bien de première nécessité ? Est-ce quelque chose qui va créer des révolutions sociales en Europe si on augmente le prix du diamant ? »
« Je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui disent que notre pays contribue à financer la guerre russe », protestait Alexander De Croo le 6 février 2023 devant la Chambre des représentants à la suite des critiques de plusieurs partis, dont les écologistes et Vooruit (les sociaux-démocrates néerlandophones). Le Premier ministre belge avance que la sanction contre les diamants russes n’aurait pas grand sens dans la mesure où Anvers n’est qu’une place de marché. Le commerce serait simplement déplacé vers une autre place. « D’ailleurs, une grosse majorité de ce qui passe par Anvers ne finit pas sur le marché européen, précisait-il. Le financement [qui bénéficie à la Russie, NDLR] se trouve dans le commerce de détail. »
10 milliards d’exportations russes frappées de sanctions
Pour l’heure, ce nouveau paquet de sanctions vise les composants électroniques, les antennes, les caméras thermiques, les véhicules spécialisés, les pièces de rechange des camions, des avions, des biens de construction qui peuvent être utilisés par les forces militaires comme les grues… La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avait dessiné les grandes lignes de ce paquet de sanctions avant le Conseil européen de février. Au total, les exportations russes seront affectées « pour un montant d’environ 10 milliards d’euros afin de couper les vivres à la machine militaire de la Russie et continuer à saper les fondements de l’économie de ce pays, avait-elle souligné. Nous allons sanctionner un certain nombre de dirigeants politiques et militaires […]. Nous allons cibler les propagandistes de Poutine parce que leurs mensonges empoisonnent la sphère publique en Russie, en Europe, et ailleurs. »
« Si les sanctions faisaient gagner une guerre, ça se saurait, lâche, sceptique, l’eurodéputé LR Arnaud Danjean. Elles sont moralement compréhensibles ; elles sont techniquement sans doute nécessaires, notamment sur le drone iranien. Ça se justifie. Mais ce qui me fascine toujours dans les discours de Mme von der Leyen, c’est qu’elle dit des énormités. Quand elle dit [lors de la session parlementaire de février à Strasbourg, NDLR] que, depuis un an, on a travaillé à isoler la Russie, eh bien non ! Il n’y a que 40 pays sur 195 qui appliquent les sanctions. Donc la Russie n’est pas isolée. Elle contourne les sanctions tous les jours avec la Turquie, avec les pays du Golfe, avec l’inde, avec la Chine, la Corée du Nord. »
Poutine a profité en 2022 de l’envolée des prix du gaz
Dans un livre qui paraît ces jours-ci intitulé L’Union européenne et la guerre (éditions Pepper), l’ancien diplomate Pierre Ménat, conseiller de Jacques Chirac, consacre un chapitre à la question de l’efficacité des sanctions. Le sujet ne date pas d’hier. Les sanctions économiques ne peuvent être prises sous le régime de l’ONU puisque la Russie y mettrait son veto. C’est donc l’Europe, dans la panoplie de ses outils au titre de la politique extérieure et de sécurité, qui a défini son cadre légal. Seules les sanctions de l’ONU sont obligatoires pour ses membres. Les sanctions européennes sont reprises par les autres pays sur une base volontaire. Seuls les États-Unis, le Japon, l’Australie, le Royaume-Uni et la Suisse ont imposé les sanctions prises par l’UE. Les sanctions américaines n’ont que peu d’effets sur la Russie, car ils ne représentent que 3 à 5 % du commerce extérieur de la Fédération de Russie.
Sanctionnée depuis 2014, après l’invasion de la Crimée (sans effusion de sang), la Russie a eu le temps de s’adapter, notamment en développant son agriculture. En outre, la dépendance aux hydrocarbures russes a permis, du moins dans les premiers mois du conflit, à Moscou de jouer sur les profils énergétiques divergents au sein de l’UE. Vladimir Poutine a ainsi dosé ses livraisons de gaz en punissant les plus dépendants, hormis la Hongrie qui, du coup, reprend sa rhétorique. Au fond, dans la première partie du conflit : Poutine vendait très cher un gaz et un pétrole dont les volumes vers l’Europe allaient faiblissant. L’envolée des prix surcompensait l’affaiblissement des volumes.
L’Allemagne se passe totalement du gaz russe en huit mois
Au Conseil, on attend donc que le poison lent des sanctions fasse son œuvre et on s’arme de patience. « L’année 2022 ne représente pas du tout la tendance du fait de l’effet de prix de l’énergie tandis que l’effet volume ne jouait que partiellement, sachant que l’énergie forme une part substantielle des revenus de la Russie, indique un diplomate européen. Depuis, on observe le double effet inverse, sur les prix et plus encore sur les volumes. » Il est un fait que l’Allemagne s’est totalement passée du gaz russe en l’espace de seulement huit mois… Les experts tablaient sur plusieurs années.
« De plus, les restrictions commerciales perturbent de plus en plus les chaînes de valeur, à la fois dans le haut de la valeur ajoutée – les technologies – et dans l’industrie militaire, reprend-on au Conseil. Il faut donc s’attendre à une accélération de la dégradation de tous les indicateurs de l’économie russe. Le seul risque pour nous tient aux contournements, ce sur quoi nous augmentons la pression. »
Danjean : « L’Europe doit apprendre la patience stratégique »
Pour Pierre Ménat, « il faut se méfier de la tendance de l’Ukraine à réclamer toujours plus de sanctions. À titre d’exemple, l’interdiction par l’UE des visas pour les Russes serait à la fois inutile et fâcheuse en ce qu’elle ferait automatiquement de citoyens voulant se déplacer en Europe des poutiniens par défaut. Au total, l’arme des sanctions, bien qu’un peu émoussée, aura inévitablement de lourds effets pour l’économie russe, mais dans un délai difficile à évaluer. Ses contre-effets sont tout aussi négatifs pour les pays qui ont utilisé cette arme. »
« On est dans une guerre longue, conclut Arnaud Danjean. L’impact des sanctions se mesurera sur la durée. C’est bien de vouloir à chaque fois rajouter des paquets de sanctions en donnant l’impression que ça n’a pas encore fait son effet. Ça fait son effet, mais sur la durée. Je me méfie des discours triomphalistes du genre “on a bien affaibli la Russie”. Ce n’est pas si simple que ça. Ça va être long, pénible, coûteux. Les Russes ne gagneront pas. Ils ne feront pas tomber le régime ukrainien. Mais croire que le régime russe va s’effondrer parce qu’il ne progresse pas, c’est tout aussi illusoire. Pour reprendre les mots d’un dissident russe, l’Europe doit apprendre la patience stratégique. »
Argumentaire de Emmanuel-Juste Duits
Argumentaire de « Un si brûlant secret » de Bernard Méaulle
Les cinq finalistes pour le 87ème Prix Cazes Brasserie Lipp
Pierre Ménat sur LCI dans le Club Le Châtelier le 22 février 2023
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