Nathan Juste : un premier roman qui fait penser sur « Le cauchemar américain »

Nathan Juste, Le cauchemar américain

L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.

Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.

Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.

Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).

Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.

C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !

Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.

Nathan Juste, Le cauchemar américain – ou l’affrontement de somnambules,autoédition Librinova 2024, 259 pages, €19,90, e-book Kindle €3,99 ou emprunt abonnement

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Nathan Juste a écrit « une fresque qui alerte » (« Le cauchemar américain » dans Actualitté)

Le Cauchemar américain ou L’affrontement de somnambules : l’Amérique au miroir de ses fractures

De l’hiver 2014 au 6 janvier 2021, Nathan Juste scrute la démocratie américaine non pas depuis l’abstraction des institutions, mais à hauteur d’hommes et de femmes happés par ses fractures. Son roman, à la fois intime et politique, expose les tensions d’une époque où l’Histoire n’épargne ni l’intime ni le familier.

Une fresque familiale dans l’Histoire

Le roman s’ouvre sur les premières années de l’adolescence de Richie, à l’hiver 2014. La trame familiale, dense et parfois silencieuse, accompagne les transformations politiques de l’Amérique. Richie et sa famille — Tim, Jenny, Kyle — sont des figures de l’Amérique ordinaire, mais dont les choix et les silences résonnent dans la tempête politique. Dès les premières pages, Nathan Juste installe la psyché de ses personnages comme prisme de l’Histoire, où les inquiétudes privées se superposent aux crises publiques.

Jenny, mère attentive et silencieuse, incarne cette protection immuable, « comme de savoir que le soleil se lèverait demain ou que la pierre jetée retomberait au sol ». Ces phrases, répétées tout au long du roman, soulignent la constance de l’amour familial face au chaos extérieur, et contrastent avec la violence idéologique qui s’infiltre progressivement dans la société américaine.

Le temps éclaté et la polyphonie narrative

Nathan Juste adopte une construction éclatée, où le récit se déploie par fragments, souvent polyphoniques. Les trajectoires de Richie, Kyle, John et Alicia s’entrelacent avec les événements historiques : élections de 2016, radicalisation de certaines franges du conservatisme américain, jusqu’aux émeutes du 6 janvier 2021.

Cette technique rappelle le Don DeLillo de Falling Man, où la catastrophe se lit à travers les corps et les psychés désorientés, ou Jonathan Littell dans Les Bienveillantes, par l’obsession à examiner ce qui devient possible dans l’Histoire. Chaque fragment — SMS laconiques, bouteilles de bourbon, écrans de télévision — est une cellule de narration, où la politique devient atmosphère et la violence, intime.

Le trumpisme comme système de dispositions

Richie et Kyle sont témoins d’un pays où le conservatisme s’est dissous dans une guerre culturelle permanente. Les mots « wokisme », « cancel culture », « antifascisme » sont des incantations sans substance.

L’un des passages les plus saisissants met en scène Kyle face aux images du Capitole : « Il releva laborieusement la tête et porta son verre à ses lèvres. La télé affichait une photo satellite de Washington sur laquelle deux cercles clignotaient en bleu pour indiquer les emplacements où de faux explosifs avaient été retrouvés. »

Nathan Juste transpose ici les analyses de Pierre Bourdieu sur les dispositions, celles de Yascha Mounk sur la démocratie libérale, et Timothy Snyder sur la fabrication du mensonge politique, sans jamais théoriser : il montre la société, ses réflexes, ses obsessions, et la manière dont l’idéologie s’incarne dans le quotidien.

La violence domestique et morale

La mort de John, retrouvée après avoir participé aux événements du 6 janvier, illustre la coalescence du politique et de l’intime. Alicia, bouleversée, se reproche de n’avoir pas agi : « Elle aurait dû l’appeler, prendre des nouvelles. Elle lui aurait dit de ne pas y aller. Mais qu’est-ce qu’il était allé foutre là-bas ? »

Kyle, quant à lui, sombre dans le désespoir : « Il retourna s’asseoir et plaça le canon dans sa bouche. » Nathan Juste ne moralise pas ; il expose le vertige de personnages confrontés à l’injustice, rappelant les réflexions de Frantz Fanon sur la violence comme réponse à l’injustice, et d’Albert Camus dans L’Homme révolté, où toute violence pose une limite morale infranchissable.

Une écriture clinique et sobre

Le style de l’auteur frappe par sa sobriété. Chaque phrase est fonctionnelle, chaque geste méticuleusement décrit. La tragédie naît de détails simples : un dernier message, un écran éteint, une bouteille de bourbon. Dans ce registre, Nathan Juste rappelle Joan Didion lorsqu’elle disséquait l’Amérique en état de délitement moral.

Par exemple, Richie écrit : « Je pars pour un moment. Je t’aime maman. Rien n’est de ta faute. » La banalité apparente de ces mots condense toute la gravité de l’Histoire, transformant le quotidien en théâtre de la catastrophe.

Une fresque historique et contemporaine

L’épilogue montre la continuité des fractures démocratiques. Les inculpations après le 6 janvier, les carrières poursuivies, l’impunité partielle, tout révèle une société où l’Histoire bégaie. Même les événements du Brésil en 2023 sont mentionnés, confirmant l’exportation mondiale des crises démocratiques. Le roman dialogue ainsi avec Enzo Traverso et sa réflexion sur la mélancolie de gauche et l’impossibilité de clore les conflits contemporains.

Le Cauchemar américain ou L’affrontement de somnambules n’est pas un roman à thèse. Il oblige le lecteur à regarder le réel, à travers les psychés de ceux qui subissent la violence des systèmes et des idéologies. Nathan Juste écrit sur l’Amérique, mais aussi sur la vulnérabilité universelle des démocraties et sur la fragilité des hommes confrontés à la manipulation et à l’injustice.

Chaque passage, chaque dialogue, chaque fragment est un miroir de notre époque, révélant ce que le politique fait à l’intime et ce que l’intime endure du politique. La littérature de Nathan Juste ne console pas : elle instruit, alerte, et laisse au lecteur la responsabilité de vivre avec ce qu’il a vu.