Alphonse et le songe premier
Othman Ihraï
Fine pluie, collection Tachawit, fable, 119 pages, juin 2025, 20 euros – article d’Hilaire Alrune
Le temps de l’âge adulte est venu pour le jeune singe Alphonse. Le temps de quitter la forêt des singes, le temps de quitter sa mère et son arbre favori, qui est aussi un arbre à rimes. Alphonse s’en va à la recherche du songe premier.
« La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies express qui, n’ayant ni histoire ni âme, pavent le chemin de l’oubli. »
Accompagné de la grive musicale (et également poète) Philomèle, qui a déjà survolé le vaste monde au cours de ses migrations, et d’Eyquem, fleur d’Élis médicinale douée de conscience et de parole, Alphonse s’aventure dans le monde des hommes, un monde dominé par le métal et dans lequel on ne pénètre vraiment qu’en entrant sous terre, dans un métropolitain élégamment renommé Métronomique.
« Les mots ne sont pas des êtres qui peuplent la nature. (…) C’est ainsi que de la barbarie, certains font des figues juteuses qui badigeonnent les joues des enfants espiègles ; d’autres font des orgues dont la manivelle donne le tournis aux cœurs des amoureux ; mais une bande de malandrins s’en sert à sa guise pour fouler aux pieds la moindre des décences et prédater ce que même les bêtes les plus sauvages épargnent. »
Un Métronomique tour à tour empli et désempli d’hommes aux regards tristes, mais où Alphonse semble être seul à voir un Ange chanteur ; un barde de l’ancien royaume de Maurétanie ; un magasin de déguisements tenu par un Auvergnat ; un squelette doté d’un cigarillo éteint dont la nature ou l’essence (“une vieille idée, belle comme le monde”) reste à déterminer ; un ballon dirigeable évoquant le fourmilier et capable d’aspirer les oiseaux ; une inhumaine usine de robots ; un poème à passer inaperçu : tels sont quelques-uns des ingrédients venant émailler les aventures du singe Alphonse, de la grive Philomèle et de la plante Eyquem à travers le domaine des hommes.
« Les poèmes se sont figés dans la tristesse des énergies fossiles. »
Tout voyage est découverte, tout voyage est initiatique. Celui d’Alphonse et de ses amis sera donc riche en enseignements. Tous trois seront confrontés à quelques émerveillements, mais aussi à ce que les hommes peu à peu font de leur propre monde. Ils feront ainsi de nombreux constats et prendront conscience de bon nombre de dérives : l’horreur de la monétisation universelle (“Les petits singes de ton espèce sont très recherchés. La pureté de leur cœur se négocie au prix fort sur le marché. Il se murmure que seul un cœur pur peut permettre aux hommes d’accéder au plus précieux des privilèges.”), la mise à mort des pays paisibles et de la douceur de vivre par le ciment et par “la morgue du temps qui passe”, la destruction consentie de l’humain (“des publicités pour une nouvelle machine qui rendra l’homme encore plus obsolète”), l’exclusion implacable des moins nantis par “la cruauté gratuite et péremptoire des hommes”, le règne absolu de la marchandise (“un enfer d’inutilité tel que même le diable refuserait d’y laisser promener le démon le moins cher à son cœur.”), la manie de tout frelater (jusqu’à la poésie elle-même, en la mettant en cuve avant d’y ajouter des bulles, de la couleur et du sucre artificiel) et l’avantage d’avoir avec soi un brin d’épicurisme (“Moi, vois-tu, je suis pauvre, mais je ne fais que des repas de seigneur.”)
Malgré ses treize chapitres, avec cent-dix-neuf pages aérées, cet « Alphonse et le songe premier » apparaît plus de la taille d’une novella que d’un roman. Il se lit donc facilement, mais son propos est à la fois riche et multiple. Entre récit pour enfants et conte philosophique pour adultes, avec un brin de poésie, un brin de fantastique, et un brin de science-fiction dystopique, « Alphonse et le songe premier » est en définitive une belle fable humaniste où, à travers les regards et sensations d’un jeune singe, d’une grive, d’une plante et de quelques humains empathiques, la nature d’une humanité elle aussi à la recherche du songe premier (mais sans doute par des moyens qui ne sont pas les bons) apparaît sans fard, avec ses paradoxes et ses contradictions.
Titre : Alphonse et le songe premier
Auteur : Othman Ihraï
Couverture : Marjorie Frigeri
Illustrations intérieures : Romane et Louise Ihraï
Éditeur : Fine pluie
Collection : Tachawit
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 119
Format (en cm) : 15 x 21
Dépôt légal : juin 2025
ISBN : 9789920236003
Prix : 20 €