François Cardinali a bien, lu Bullford

François Cardinali a bien, lu Bullford

D’autres voies pour le bonheur

Peintre, écrivaine et musicienne américaine, Vera Nova signe une utopie en forme de contes dans La Noble Société de Bullford où l’Américaine revisite les philosophes classiques pour remettre en question nos modes de vie. Souvent déroutant, mais original.

Divisé en trois chapitres, ce recueil de plusieurs contes philosophiques décrit une société utopique qui fleure bon le non sens à l’anglaise. La Noble Société de Bullford entraîne le lecteur dans une société joyeusement loufoque et dans lequel les valeurs ressemblent peu à celles du monde actuel. Dans cette société utopique, il faut accepter que les pendules ne tournent pas rond et que l’essence ne soit plus une valeur de référence. Et le sieur Pensemoulin ( son nom comme celui des autres protagonistes sorti de contes pour enfants) peut procurer un tonnelet étiqueté « huile d’olive vierge pour automobiles des bons amis, contenance de sept ou huit litres. »

Et les commentaires des pèlerins vivant dans cette communauté souligne la vision ironique que l’auteure a des codes de nos sociétés dites civilisées. Ainsi Monsieur Pensemoulin évoque en ces termes des valeurs qui n’ont plus de raison d’être dans cet univers utopique quand il parle d’argent : « Des valeurs artificielles ont été imposées à ces « gens » à la place des vrais talents et capacités. Eh bien, ils n’ont pas eu d’autre choix que d’accepter ces règles et de travailler pour de l’argent. Ils emmagasinaient de l’argent, s’efforçaient de gagner de l’argent, et quand ils en avaient obtenu beaucoup, ils appelaient ça le succès.« 

 

Festival littéraire de Cabourg. Dialogue avec Guilaine Depis, directrice de l’agence Balustrade

Festival littéraire de Cabourg. Dialogue avec Guilaine Depis, directrice de l’agence Balustrade

« Le lecteur sort de ces nouvelles douces amères différent que lorsqu’il y est entré. Ne cherchez pas un message philosophique, il est tout simplement humain »

Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone

Babylone, ville antique de Mésopotamie, est réputée dans la Bible pour sa ziggurat – la tour de Babel. Cette tour qui s’élevait en spirale vers le ciel est devenue un mythe de l’orgueil humain, du cosmopolitisme des langues et de la dépravation causée par la promiscuité des villes. Denis Marquet, philosophe et psychothérapeute chrétien, en fait le marqueur de ses nouvelles sur l’humanité d’aujourd’hui.

Pour lui, nous sommes dans l’impasse. En témoignent ses 22 nouvelles, dont certaines ne font qu’à peine une ligne, la première étant « le sens de l’existence » tandis que la dernière sonne « la fin du récit ». Il s’agit du quotidien, énoncé d’un ton badin, interpellant le lecteur. Une conversation à base de contes ou de faits divers qui exposent le pire et le meilleur, des bons sentiments bêtes à pleurer (« une bonne action ») au penser par soi-même le plus affiné (« la dernière de Norbert »).

Si l’imprévu est certain d’arriver, il n’y a pas de hasard quand deux amies d’enfance se retrouvent amoureuses… du même homme. Mais ce qui est prévu n’arrive pas toujours, comme ce « bébé éprouvante – chronique du dernier homme » aux caractères tellement bien choisis par maman (à son image) qu’il est devenu chieur et pleurard (comme elle ?) et renvoyé à l’entreprise de génétique qui l’a conçu. Un chien robot qui fait ce qu’on lui dit de faire est tellement plus amusant, n’est-ce pas ? Seul le papa semble un tantinet déçu, il commençait à s’attacher à son bébé fille, mais le féminisme commande, n’est-ce pas ?

Au bout du tunnel cependant, la lumière : tout n’est pas noir dans l’humanité, contrairement à ce que croient les pessimistes. « Petites causes » montre leurs grands effets ; il suffit qu’une insulte se change en sourire pour que la face du monde en soit changée… parfois. « Une rose » déposée par hasard dans une boite aux lettres par une petite fille de 7 ans peut susciter l’amour entre deux êtres fermés sur eux-mêmes par habitude et dérision.

Le lecteur sort de ces nouvelles douces amères différent que lorsqu’il y est entré. Ne cherchez pas un message philosophique, il est tout simplement humain. L’homme est la meilleure et la pire des choses ; quant aux femmes, n’en parlons pas : « Lorsqu’Eve prit conscience que toutes ses représentations finissaient par se réaliser, elle prit peur. Alors, ce fut pire » (p.167). L’ironie n’est jamais absente de la réflexion sur le sens de la vie, même si le récit n’est jamais qu’une idée de soi-même.

Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone, 2021, Aluna éditions (31 Muret), 187 pages, €17.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Les autres œuvres de Denis Marquet

Le site de l’auteur

Discours de Pierre Manent lors du 10ème anniversaire du Prix Emile Perreau-Saussine décerné à Adrien Louis le 12 octobre 2021

Chère Marie-Christine, cher Louis, cher Fabrice, chers amis,

         Nous avons attendu avec impatience ce moment de nous retrouver pour le dixième anniversaire du Prix Émile Perreau-Saussine. Ce Prix fut fondé à l’initiative et grâce à la générosité de sa famille. Depuis le début, Marie-Christine en a été la providence, donnant discrètement les impulsions décisives. Émile était une intelligence et un cœur toujours en mouvement. Aucune partie de son être n’était immobile, inerte, inactive. Il souriait de son propre enthousiasme. Il était porté par une force d’impulsion, par une ardeur qui entraînait l’adhésion et l’affection. Plus de dix ans après sa mort, nous constatons que son pouvoir d’inspiration est intact, non seulement en France mais aussi ailleurs, particulièrement aux États-Unis où sa thèse est sur le point d’être publiée. Nombreux sont ceux qui, condisciples, amis ou lecteurs d’Émile, se découvrent membres d’une fraternité ou d’un compagnonnage dont Émile reste le centre vivant. Le jury de notre Prix  voudrait encourager et élargir ce compagnonnage. Il serait souhaitable, et j’en forme le vœu en ce dixième anniversaire, que quelques membres des générations nouvelles, qui  ont la jeunesse et l’ardeur d’Émile, viennent nous rejoindre et mettent leur marque sur ce Prix qui leur appartient naturellement puisqu’il est destiné aux chercheurs et auteurs de moins de quarante ans.

         Précisément, cher Adrien, vous appartenez à ces générations nouvelles. Votre livre s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler déjà la tradition du Prix, l’esprit du Prix.    Il traite d’une grande question politique et morale, celle du meilleur gouvernement, celle plus précisément de savoir si le meilleur gouvernement est le gouvernement des meilleurs. Son titre : « Les meilleurs n’auront pas le pouvoir. », est merveilleusement choisi car on ne sait pas sur quel ton dire ces quelques mots : avec tristesse, dépit, satisfaction, jubilation ?

          Nous parlons des « élites », ou des « premiers de cordée », et symétriquement du « peuple », ou des « premiers de corvée ». Sur une opposition pareille on ne peut rien construire. On s’habitue seulement à l’échange des mépris. Ces notions évoquent des positions sociales bien réelles, elles ne touchent pas la question politique : qui gouverne ? en vue de quoi ? Et  enfin : comment les gouvernés participent-ils à l’action commune en direction de ce but commun ? Vous posez ces questions, et pour bien les poser vous commencez par chercher appui et lumière auprès d’ Aristote, tout simplement parce que c’est Aristote qui les a posées de la façon la plus juste, en analysant l’expérience de la cité grecque qui fut l’expérience politique la plus intense, la plus complète, la plus pure que l’humanité ait connue.

         Les citoyens désirent la vie la meilleure, la vie excellente, ils visent  en tout cas une certaine excellence, ils désirent donc que gouvernent ceux qui sont les plus capables et désireux de les conduire vers cette excellence. Cette excellence ne réside pas dans une compétence de spécialiste, mais dans une vie humaine plus accomplie,   résultat de l’éducation la plus accomplie possible. Le bon régime, c’est un régime démocratique dans lequel le grand nombre choisit les magistrats et les juge à la fin de leur mandat. Un régime démocratique, mais pas n’importe quelle démocratie. Un pouvoir du peuple, mais pas de n’importe quel peuple. Un peuple inscrit dans une éducation commune tendue vers une certaine excellence. Voilà le premier résultat de votre enquête. C’est la distillation, si j’ose dire, de l’expérience politique païenne.

         Cette tension commune vers l’excellence est cependant chose fragile. Le grand nombre rechigne à y participer, le petit nombre tend à s’approprier l’excellence.  Au fond, qu’il soit peuple ou élite, chacun se préfère, chacun s’aime infiniment. Ce sera la critique chrétienne de la belle ambition du paganisme. Votre second interlocuteur est donc  Pascal. Vous nous rappelez ainsi que l’ Europe a vécu pour la plus grande part de son  histoire en régime de chrétienté. Pascal dit à peu près ceci. Si chacun veut être récompensé selon son mérite, ce sera la guerre de tous contre tous. Mieux vaut obéir au fils du roi, même si c’est un sot : du moins nous éviterons la guerre civile, le plus grand des maux. Le perfectionnement humain s’accomplit pour Pascal en deçà ou au-delà du politique, dans l’ordre chrétien de la charité. Soit, mais on abandonne  alors l’ambition d’une meilleure cité ! Les Européens n’ont pas suivi Pascal, ils ont tourné le dos à la chrétienté, ils ont voulu construire une société humaine toute nouvelle. C’est votre troisième étape.

         Après la cité antique, après la chrétienté, votre troisième étape c’est la démocratie moderne pour laquelle Tocqueville est votre témoin et votre guide.  Vous dégagez de très belle façon le drame de la démocratie moderne tel que Tocqueville le met sous nos yeux. Les principes de la démocratie moderne sont justes, fondamentalement justes, mais en fixant chacun dans son droit individuel, celle-ci risque d’une part de se fermer à l’inquiétude chrétienne, d’autre part de décourager le citoyen de participer à l’action commune. Donc, pour reprendre le terme cher à Tocqueville, la vie démocratique s’affaisse dangereusement si elle n’est pas aimantée par une certaine « grandeur ».

         Ainsi, en convoquant successivement Aristote, Pascal et Tocqueville, vous embrassez l’ensemble de notre histoire politique et morale, vous redonnez vie et pertinence aux questions que le langage contemporain, qui ne connaît que les droits et les valeurs, ne sait plus formuler. Votre livre est l’œuvre d’un citoyen à la fois passionné et impartial. Le zèle de la chose commune vous anime, mais vous prenez en compte les arguments de chacun. Votre souci n’est pas de prendre position, mais de comprendre, puis de parvenir à l’arbitrage pratique le plus judicieux. Vous contribuez ainsi et vous contribuerez de plus en plus à la clarté et à la tenue du débat civique. Le Prix Émile Perreau-Saussine récompense non seulement votre talent, mais aussi, car ce terme chéri des anciens est fait pour vous, il récompense votre vertu !

        Pierre Manent

« Le billet de Lydie-Léa Chaize » a sélectionné l’exposition « Au fil de l’eau » de Catherine Bonnet-Litzler

« AU FIL DE L’EAU  » * * *

Première exposition d’une artiste inspirée Catherine Bonnet Litzler. Entrer dans l’univers pictural de cette artiste de talent c’est retrouver l’âme d’une nature qui invite à la contemplation.

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Intitulée « Au fil de l’eau », cette première exposition présente une série de tableaux où des poissons impavides semblent se déplacer devant nous, comme dans un défilé de mode… Ils sont là, bien présents dans cet univers aquatique, où leurs couleurs chatoyantes révèlent à l’envie leur côté alanguis, sereins, voire lascifs…

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Tandis que la série de tableaux, représentant des bouquets de fleurs, nous emporte dans la complétude d’un espace unique qui nous pénètre, et dans lequel nous entrons avec joie et contentement. Une peinture toute personnelle, inspirée d’un romantisme sous-jacent, qui donne toute la dimension émotionnelle d’une artiste « vraie » !

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Une exposition à ne pas manquer.

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* * * Galerie 5, 5 rue Jacques Callot 75006 Paris. 

                                                        Jusqu’au 17 octobre 2021

Un bel article sur Adrien Louis, Prix Emile Perreau-Saussine 2021

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir

Dans l’histoire des idées politiques, André Louis est original. Son propos porte sur le mérite des gouvernants, thème crucial s’il en est de la science politique. Mais s’il convoque Aristote et Tocqueville, auteurs reconnus légitimes en la matière, il introduit Pascal, ce qui est plus inattendu. C’est que l’heure est au pessimisme et Pascal en est le représentant éminent.

Aristote fonde le droit des meilleurs à gouverner

La science du bien est une science politique qui met en œuvre le bonheur des hommes. Si la richesse fait plaisir, le plaisir n’est pas la même chose que le bien qui lui est supérieur. C’est l’excellence humaine qui est la mesure du bien, excellence à comprendre (intelligence) et à agir (caractère). Il s’agit de trouver une juste mesure dans nos passions et sentiments pour avancer en commun. L’homme de jugement a l’intelligence des circonstances, faisant preuve dans l’action de modération et de courage. L’exemple récent d’Angela Merkel est là pour le montrer ; on pourrait citer aussi Churchill, de Gaulle et Obama. Les meilleurs sont sélectionnés par un processus qui conjugue une bonne éducation avec l’expérience. L’image du capitaine de navire est la plus adéquate pour qualifier un gouvernant. L’ironie de Fabius sur Hollande « capitaine de pédalo » était juste sur la forme ; sur le fond, chacun jugera.

Pascal consacre la défaite du mérite

Pour lui, l’amour-propre est le mouvement fondamental de l’âme humaine. René Girard le qualifiait de « désir mimétique », imiter celui que l’on jalouse au prétexte que l’on est son égal. Il y a évidemment contradiction entre sa présomption et son être réel. Le désir de reconnaissance dissimule par les honneurs l’absence de caractère et le paraître assure une domination – ce qui était le propre de l’Ancien régime. Raison et vérité sont incapables de faire naturellement autorité.

Tocqueville analyse le règne des égaux dans le régime américain

Si dans l’Ancien régime le rang social faisait correspondre en chacun l’estime de soi et sa capacité réelle d’agir, dans la société des égaux rien ne fait plus obstacle à l’accès aux positions les plus élevées – mais aussi aux positions les plus basses – car la réussite dépend de son propre mérite. D’où l’angoisse de la responsabilité induite par la liberté. Chacun doit se faire lui-même (self-made man) ; il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même s’il échoue. Ce qui est admis aux Amériques, continent de pionniers, l’est moins en Europe où les médiocres se réfugient derrière l’Etat protecteur de droits (que fait le gouvernement ?). Si le régime démocratique induit à penser par soi-même (les distinctions divines ou « de nature » disparaissent), la foi rationaliste fait se défier de toute autorité. Seule l’opinion majoritaire apparaît comme l’autorité (tout humaine) qui est de raison et acceptable, car l’expression naturelle des égaux. Même si le conformisme dû à « la passion de l’égalité » peut devenir une tyrannie douce et si le politiquement correcte inhibe de penser vraiment par soi-même.

Dès lors, comment concilier ces trois auteurs, qui ont chacun analysé un aspect de l’humain politique ?

« Le meilleur gouvernant, dans notre perspective, est celui qui garde en vue les diverses excellences de l’homme, et qui se montre attentif aux conditions qui les rendent possibles, comme à celles qui pourraient les compromettre », écrit l’auteur. Ces conditions sont « certains biens comme la rigueur critique, le goût de la vérité, la civilité, la délicatesse des sentiments, l’amour de la liberté ». Le tempérament nécessaire aux gouvernants sont des « marques de courage, de justice, d’honnêteté et d’intelligence ». Ce ne sont pas les qualités du plus grand nombre – et les gouvernants ne les ont pas toutes, ni au même niveau.

« Nous voulons que nos dirigeants poursuivent les meilleures des fins de la meilleure des manières ». Mais si le mérite est la manière d’envisager l’accès au pouvoir, les jalousies qu’il suscite de la part des amours-propres blessés des egos égalitaires remettent en question la légitimité même des institutions et même « détruiraient tout régime ». Sauf si une Loi fondamentale y est déjà établie et des biens reconnus qui font consensus. Parmi ces biens, la prospérité ne suffit pas, même si l’on espère son « progrès ». « Il existe une place pour un désir de conservation, s’attachant à des biens tirés du passé national ».

Comment être conservateur soucieux aussi de progrès en temps de populisme ? « Être conservateur, c’est avant tout être attaché à certaines qualités humaines qui ont été plus honorées dans le passé des nations européennes, qu’elles ne le sont dans le présent démocratique », affirme Adrien Louis. Marc Bloch le disait déjà dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940 : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». C’est peut-être cela le « conservatisme » : une écologie des valeurs sociales historiques. Toute distinction n’est pas injuste, l’intelligence et la vertu sont des grandeurs humaines naturelles qui font consensus mais qui sont inégalement partagées du fait de l’histoire de chacun.

L’auteur montre que si la méritocratie n’est pas le meilleur des systèmes, les contre-pouvoirs que sont les lois fondamentales et les biens sociaux (appelés vulgairement « valeurs ») assurent par les élections périodiques et les institutions de contrôle le moins mauvais des systèmes. A comparer avec les différentes formes de domination dans les autres pays… Le « populisme » qui oppose arbitrairement « le peuple » (comme entité mythique non définie) et « les élites » (comme bouc émissaire commode de tous les maux), n’apparaît donc pas comme une analyse juste et opérante en politique mais un simple instrument de propagande. La « radicalité » fait beaucoup parler d’elle mais ne remue pas en profondeur le corps électoral, volontiers conservateur.

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir, 2021, PUF, 208 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99