Dans les méandres de la mentalité nipponne avec l’aviateur Ryo Kurusu
Méconnue en Occident, l’histoire de Ryo Kurusu (1919-1945) mort au combat uniforme japonais, a fait l’objet d’un livre au pays du Soleil levant. Ancien gestionnaire financier ayant parcouru les cinq continents, Jean-François Kochanski a décidé d’en parler à travers un livre particulièrement bien documenté, ouvrage passionné et sincère, hélas entaché par certaines maladresses. Par Étienne Ruhaud.
Construit au siècle dernier pour rendre hommage aux soldats tombés au combat, le sanctuaire tokyoïte Yasukuni fait l’objet de nombreuses polémiques en Asie, notamment de la part des pays ayant été occupés par le Japon. Jean-François Kochanski y a, quant à lui, connu une véritable révélation. Intrigué par le portrait d’un jeune militaire à l’allure européenne, l’homme a décidé d’en savoir davantage, jusqu’à s’installer sur place.
Né à Chicago, fils d’un ambassadeur nippon et d’une Américaine, Ryo— (Norman) Kurusu arrive au Japon à l’âge de huit ans, avec ses sœurs. L’adaptation n’est pas simple pour le jeune métis, tiraillé entre deux cultures, peu ou prou rejetées par certains camarades du fait de sa différence, et ce dans un pays hypernationaliste. « Les traits de mon visage me représentaient en intrus » (p. 51), constate l’écolier désabusé. Naturellement doué en anglais, aidé par un professeur d’origine alsacienne, le jeune yosomono (soit « étranger », ou « bâtard ») trouve peu ou prou sa place, néanmoins, alors même que les tensions montent dramatiquement entre Tokyo et Washington.
De son côté, son père, muté à Berlin, tente de maintenir coûte que coûte la paix (ce qui lui vaudra d’être amnistié par les Américains, après la défaite du Japon). Et c’est finalement contre l’avis de ce même père, mais avec l’aval de sa mère, que Ryo décide de s’engager pour l’Empereur, et non pour les États-Unis, en tant qu’élève-pilote. En butte à l’hostilité des instructeurs comme de ses condisciples, mais fort en sport (notamment à l’art martial du kendo), Ryo devient finalement le seul officier métis de l’armée, mais périt accidentellement, la tête tranchée par l’hélice de son propre avion, à vingt-quatre ans seulement. Il est encore aujourd’hui considéré comme un héros.
On ne peut qu’être frappé par l’exactitude du livre. S’appuyant sur des documents d’archives (dont certains confiés par la famille Kurusu), Jean-François Kochanski a reproduit des lettres intimes, des poèmes, des papiers officiels. Le dernier chapitre est ainsi purement documentaire, puisque l’auteur évoque les différentes hypothèses touchant la disparition de Ryo. De plus, tout est précisément daté, qu’il s’agisse des batailles ou des revers diplomatiques essuyés par les belligérants. À cela s’ajoute la dimension ethnologique même de l’ouvrage : Jean-François Kochanski nous emmène dans les méandres de la mentalité nippone, pour beaucoup opposée à la vision occidentale, en rivalité constante.
À la société traditionnelle japonaise quelque peu figée, dans laquelle l’individu s’efface au profit de la communauté holistique, répond l’individualisme américain, où la vie semble avant tout précieuse, comme en témoigne la présence de protections métalliques, sur les cockpits d’avion. De plus, Jean-François Kochanski n’hésite pas à employer des termes locaux, à expliquer certaines coutumes festives, nous plongeant dans le pays, l’époque.
Un roman psychologique et intimiste
Vents contraires ne constitue pour autant pas un essai historique froid et purement factuel. Si on excepte les derniers chapitres, le livre est tout entier écrit à la première personne. Nous explorons donc pleinement la psyché de Ryo, partageons ses angoisses, son sentiment de déracinement et ce permanent tiraillement, malaise identitaire. Métis américain dans une contrée fondamentalement américanophobe, le jeune homme est obsédé par ses contradictions, interrogeant ses propres parents, qui ont voulu faire de lui un Japonais.
Tantôt considéré comme un métèque, un faux national, tantôt parfaitement inclus (du moins en apparence), Ryo reste déboussolé, avant d’effectuer le choix radical cité plus haut : « j’étais pleinement japonais et ce pays était le mien » finit-il ainsi par dire (p. 171). Le titre du livre semble programmatique : emporté par des « vents contraires », l’officier Ryo éprouve bien des difficultés pour se poser. Représentant un avion sur fond de drapeau nippon ET américain, la couverture fait également sens : Ryo demeure à jamais un Asiatique enfermé dans un corps occidental, un mélange.
Il s’agit aussi d’un roman familial. Nous suivons le parcours du père, pacifiste contrarié, ainsi que celui de la mère, très durement affectée par la mort d’un fils aimé, et enfin celui des filles, sœurs de Ryo malmenée par l’Histoire, élevées dans un Japon en guerre, en proie aux restrictions, aux destructions. Usant d’un style sobre, parfois un peu scolaire, Jean-François Kochanski sait aussi se montrer lyrique, notamment lorsqu’il évoque les bombardements : « Tokyo couvert de bombes révélait la face difforme d’un être meurtri » (p. 161). Attaché à son pays d’adoption, tout en restant critique, Jean-François Kochanski paraît déplore ce conflit, cette incompréhension entre culture européenne et orientale, menant au pire.
Un problème d’édition…
Roman classique, sans surprise sur le plan stylistique ou narratif, roman sincère, Vents contraires est essentiellement desservi par un manque flagrant de relecture. D’énormes coquilles entachent le récit à chaque page, sinon à chaque ligne. À cela s’additionnent de nombreuses répétitions, qui rendent la lecture souvent laborieuse.
On déplore également l’utilisation d’une typographie peu adaptée, de caractères assez petits. En définitive, on sent que l’éditeur n’a pas réellement effectué le nécessaire travail de correction, et on le regrette, en attendant (qui sait ?), un second tirage dûment présenté… À l’heure où le Japon semble à la mode, le livre pourrait rencontrer un vrai succès.










Le plus difficile à l’évocation d’un livre est de ne rien dévoiler de son intrigue tout en motivant les éventuels lecteurs à la découvrir. Le manoir de Kerbroc’h est un roman d’ambiance et d’atmosphères autour de personnages environnés de moult secrets domestiques. La passion tournoie au souffle du vent breton en dissipant les brumes conjugales avant qu’elles ne s’agglutinent un peu plus loin.
Le manoir de Kerbroc’h ne dissimule aucune vérité des vicissitudes conjugales. Elles nous concernent tous et nous frappent au cœur. Violemment. Passionnément. Tout à coup l’on s’interroge de savoir qui est vraiment celui que l’on aime et dans les yeux duquel on croit lire la bonté, l’amitié, l’amour. D’étranges intuitions nous font douter de ce mariage dont les preuves attestent qu’il s’étiole de jour en jour. Le suspens s’installe. Il prend forme au sein du manoir, belle et sombre demeure bretonne appartenant aux beaux-parents d’Éloïse, hostiles à leur bru ; Leo Koesten propose une intrigue étonnante à la mesure de son sujet. On le connaissait pour ses documentaires historiques, il atteint ici la plénitude d’une écriture simple mais efficace.
Pour comprendre les évocations de l’auteur, il faut avant tout envisager la mystérieuse âme bretonne. Difficile de faire tenir dans des formules rigides un phénomène aussi subtile, aussi complexe que l’esprit d’un peuple. Pour autant, il existe une spécificité bretonne, non seulement en hérédité de la Bretagne bretonnante d’hier, mais aussi et surtout à travers la grande originalité des Bretons : ils ont la psychologie des solitaires, des isolés, trop longtemps replier sur eux-mêmes. L’âme bretonne est au reste en lutte constante avec une nature et des éléments âpres, en particulier la mer et le vent qui, patronnesse pour l’une et rude pour le second, font triompher la légendaire ténacité péninsulaire. Sans oublier le climat : capricieux. Le ciel : pernicieux. Les Bretons sont en quelque sorte comme leur pays, à l’étrave du navire, soumis au suroît qui détraque les nerfs, au crachin qui glace, et aux embruns qui masquent les larmes. Est-il étonnant que leur humeur soit changeante ?

Dominique Vian, professeur associé en cognition entrepreneuriale à SKEMA Business School. Docteur en sciences de gestion de Telecom ParisTech, Dominique Vian est l’auteur de six méthodes effectuales déjà utilisées dans une soixantaine d’incubateurs, pépinières, technopoles, mais aussi par des consultants en stratégie d’entreprise, des directions générales et d’innovation (notamment ISMA360, qui permet de choisir rationnellement un marché accessible pour une invention, et FOCAL, qui permet d’envisager des actions originales et pertinentes).







