Bretagne actuelle a bien lu François de Combret

Inutile de se perdre dans une bibliothèque pour retrouver les œuvres littéraires inachevées. Il en existe à travers les civilisations et les époques un très grand nombre – autant, voire davantage, que d’œuvres achevées. Citons Bouvard et Pécuchet (1881), l’histoire la plus drôle de Flaubert, construite sur un minutieux travail préparatoire avant que ce pauvre Gustave ne décède au milieu de sa rédaction… Casse-pipe (1949) de Louis-Ferdinand Céline, dont la dernière partie fut rédigée avant d’être saisie en 1944 dans l’appartement de l’auteur, à Montmartre, peu après sa fuite vers Sigmaringen…  Également Le Château (Das Schloß) – 1926) de Kafka, publié par Max Brod à la mort de l’auteur après lui avoir promis de tout détruire… Notons aussi l’énigmatique roman « 53 jours » de Georges Perec, paru à titre posthume en 1989 avec adjonction de ses notes de travail… Enfin,  L’Homme sans qualités de Robert Musil.

Les œuvres inachevées révèlent des secrets de fabrication insoupçonnés

En latin, le Perfectum est le temps de l’action achevée, il sert à conjuguer notre imparfait de l’indicatif, notre plus-que-parfait et notre futur antérieur. De la Rome Antique à aujourd’hui – du Perfectum au futur antérieur – c’est avant tout la question du temps qui s’exprime dans les œuvres inachevées. Elles exposent cette temporalité au fil d’un développement abandonné avant son épilogue. Cette reddition installe le lecteur dans une forme d’entre-deux qui le mène du premier jet à l’inaccomplissement. Elle révèle des secrets de fabrication insoupçonnés, ou du moins le laisse croire ; les découvrir tient à la fois du musée et de l’atelier, comme une invitation à visiter le premier et découvrir le second avec l’œil compatissant que l’homme averti se doit d’accorder à la faiblesse et aux lacunes.

Découvrir la Vie à travers l’acceptation de la nôtre

Si certains livres sont restés en souffrance par jeu, on déplore que d’autres inachèvements aient été la résultante d’une triste fatalité : celle de la maladie ou simplement de la mort de leur auteur. L’ambition de La substantifique moëlle de L’Homme sans qualités n’est pas de résumer l’œuvre de Robert Musil, tâche impossible tant le livre est foisonnant et complexe, mais d’en défricher l’accès, y compris à travers son aspect lacunaire. François de Combret explique à la fois le classicisme et le lyrisme de Robert Musil. Il expose comment, ivre de connaissance et d’absolu, Musil invite ses lecteurs à rester en vie ; sans doute n’avait-il lui-même d’autres ambitions que de chanter cette vie imparfaite, à défaut d’en avoir une autre qui soit plus belle. Voilà ce à quoi nous initie merveilleusement François de Combret dans La substantifique moëlle de L’Homme sans qualités : découvrir la Vie (majuscule) à travers l’acceptation de la nôtre.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

Illustration bandeau : E.-L. Kirchner : Berliner Straßenszene  (détail) – 1913

La substantifique moëlle de l’homme sans qualités, un livre de François de Combret aux éditions du Palio – 449 pages – 21,50€

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