Alphonse, une vraie ode au rêve et à la poésie dans Wukali

Alphonse et le songe premier un conte francophone et initiatique d’Othman Ihraï

Alphonse est un jeune singe poète. Pour accéder au sommet de son art, il décide de partir de la forêt pour aller dans la ville afin de voir les hommes. Quel choc : tout est gris, maussade, les humains ne sont pas sympathiques, toujours pressés, toujours tristes, ils se servent d’argent pour les échanges ! Ce qu’il va découvrir le changera à jamais.

Alphonse est l’archétype du conte initiatique. Le héros fait des rencontres qui vont le faire évoluer. Des rencontres positives comme Horace et son guembri (un instrument de musique africain), Prosper le vendeur de déguisement, ou le squelette avec une chaussette trouée. Mais aussi d’autres rencontres mais très négatives telle celle avec Bobby Bonbec, le vendeur de nénuphars acidulés, et surtout les membres de la société des grandes personnes qui se nourrissent de poésie et qui cherchent le songe premier pour palier la disparition de la ressource dont ils vivent.

Aussi, par la structure même de ce conte conçu en courts chapitres, chacun avec une morale de vie, comment ne pas penser au Petit Prince de Saint-Exupéry ? D’autant plus qu’il est illustré par de très beaux dessins des filles de l’auteur (en noir et blanc et non en couleur). Et même certains, je n’en doute pas, percevront bien des similitudes, des filiations avec le Cantique des oiseaux de Farid-ud-Dîn’Attâr.  Et ce, d’autant que l’écriture d’Othman Ihraï est bien plus marquée par les mélodies orientales qu’occidentales avec sa double culture franco-marocaine.

Alphonse et le songe premier, un conte qui sert à un spectacle pour les enfants qui comme l’œuvre de Saint-Exupéry s’adresse tant aux plus jeunes qu’aux adultes. La magie de ces contes est que la lecture que nous nous en faisons change suivant notre âge, notre expérience de vie, ce qui les rend en quelque sorte totalement intemporels. Alphonse est une vraie ode au rêve, à la poésie qui fait tant défaut dans nos sociétés matérialistes.

Dans « Alphonse » la nature de l’humanité apparaît sans fard selon Yozone

Alphonse et le songe premier
Othman Ihraï
Fine pluie, collection Tachawit, fable, 119 pages, juin 2025, 20 euros – article d’Hilaire Alrune

Le temps de l’âge adulte est venu pour le jeune singe Alphonse. Le temps de quitter la forêt des singes, le temps de quitter sa mère et son arbre favori, qui est aussi un arbre à rimes. Alphonse s’en va à la recherche du songe premier.

« La poésie, c’est le chemin le plus long entre deux points, la route de campagne, celle que les hommes pressés ne veulent jamais emprunter, ne voient même jamais dans leur paysage traversé de ces voies express qui, n’ayant ni histoire ni âme, pavent le chemin de l’oubli. »

Accompagné de la grive musicale (et également poète) Philomèle, qui a déjà survolé le vaste monde au cours de ses migrations, et d’Eyquem, fleur d’Élis médicinale douée de conscience et de parole, Alphonse s’aventure dans le monde des hommes, un monde dominé par le métal et dans lequel on ne pénètre vraiment qu’en entrant sous terre, dans un métropolitain élégamment renommé Métronomique.

« Les mots ne sont pas des êtres qui peuplent la nature. (…) C’est ainsi que de la barbarie, certains font des figues juteuses qui badigeonnent les joues des enfants espiègles ; d’autres font des orgues dont la manivelle donne le tournis aux cœurs des amoureux ; mais une bande de malandrins s’en sert à sa guise pour fouler aux pieds la moindre des décences et prédater ce que même les bêtes les plus sauvages épargnent. »

Un Métronomique tour à tour empli et désempli d’hommes aux regards tristes, mais où Alphonse semble être seul à voir un Ange chanteur ; un barde de l’ancien royaume de Maurétanie ; un magasin de déguisements tenu par un Auvergnat ; un squelette doté d’un cigarillo éteint dont la nature ou l’essence (“une vieille idée, belle comme le monde”) reste à déterminer ; un ballon dirigeable évoquant le fourmilier et capable d’aspirer les oiseaux ; une inhumaine usine de robots ; un poème à passer inaperçu : tels sont quelques-uns des ingrédients venant émailler les aventures du singe Alphonse, de la grive Philomèle et de la plante Eyquem à travers le domaine des hommes.

« Les poèmes se sont figés dans la tristesse des énergies fossiles. »

Tout voyage est découverte, tout voyage est initiatique. Celui d’Alphonse et de ses amis sera donc riche en enseignements. Tous trois seront confrontés à quelques émerveillements, mais aussi à ce que les hommes peu à peu font de leur propre monde. Ils feront ainsi de nombreux constats et prendront conscience de bon nombre de dérives : l’horreur de la monétisation universelle (“Les petits singes de ton espèce sont très recherchés. La pureté de leur cœur se négocie au prix fort sur le marché. Il se murmure que seul un cœur pur peut permettre aux hommes d’accéder au plus précieux des privilèges.”), la mise à mort des pays paisibles et de la douceur de vivre par le ciment et par “la morgue du temps qui passe”, la destruction consentie de l’humain (“des publicités pour une nouvelle machine qui rendra l’homme encore plus obsolète”), l’exclusion implacable des moins nantis par “la cruauté gratuite et péremptoire des hommes”, le règne absolu de la marchandise (“un enfer d’inutilité tel que même le diable refuserait d’y laisser promener le démon le moins cher à son cœur.”), la manie de tout frelater (jusqu’à la poésie elle-même, en la mettant en cuve avant d’y ajouter des bulles, de la couleur et du sucre artificiel) et l’avantage d’avoir avec soi un brin d’épicurisme (“Moi, vois-tu, je suis pauvre, mais je ne fais que des repas de seigneur.”)

Malgré ses treize chapitres, avec cent-dix-neuf pages aérées, cet « Alphonse et le songe premier » apparaît plus de la taille d’une novella que d’un roman. Il se lit donc facilement, mais son propos est à la fois riche et multiple. Entre récit pour enfants et conte philosophique pour adultes, avec un brin de poésie, un brin de fantastique, et un brin de science-fiction dystopique, « Alphonse et le songe premier » est en définitive une belle fable humaniste où, à travers les regards et sensations d’un jeune singe, d’une grive, d’une plante et de quelques humains empathiques, la nature d’une humanité elle aussi à la recherche du songe premier (mais sans doute par des moyens qui ne sont pas les bons) apparaît sans fard, avec ses paradoxes et ses contradictions.


Titre : Alphonse et le songe premier
Auteur : Othman Ihraï
Couverture : Marjorie Frigeri
Illustrations intérieures : Romane et Louise Ihraï
Éditeur : Fine pluie
Collection : Tachawit
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 119
Format (en cm) : 15 x 21
Dépôt légal : juin 2025
ISBN : 9789920236003
Prix : 20 €

Pour grandir sans renoncer aux songes : « Alphonse » d’Othman Ihraï dans Actualitté

Le songe premier ou l’enfance comme dernier territoire de liberté

Conte poétique illustré par deux enfants, méditation philosophique sur l’imagination, fable politique sur la dépossession du sensible, Alphonse et le songe premier d’Othman Ihraï appartient à cette lignée rare de livres qui semblent simples parce qu’ils sont profonds, et lumineux parce qu’ils sont graves. Sous les traits d’un petit singe poète, c’est toute une conception du monde qui se joue : celle d’un refus obstiné de l’aliénation moderne et d’une fidélité radicale à l’enfance du regard.

Othman Ihraï est poète et musicien, installé à Auray, dans le Morbihan. Né à Casablanca en 1982, il s’installe à Nice en 2000 pour y mener des études de droit, avant de rejoindre la Bretagne en 2018 « pour retrouver l’océan qui a bercé ses nuits d’enfants ».

Il publie cette même année Demain n’existe pas, recueil de poèmes illustré par Mehdi Maiez, suivi de Nocturnes Arabesques (2023), illustré par Fabienne Léon.

Entre 2021 et 2023, il signe la trilogie romanesque Algorythme, satire du monde contemporain où l’absurde côtoie le sarcasme, revendiquant explicitement une filiation avec Fabcaro, John Kennedy Toole et l’héritage dialogué de Michel Audiard.

Mais Alphonse et le songe premier, publié en 2025 aux éditions Fine Pluie, marque un tournant. Le livre est illustré par ses deux filles, Romane (10 ans) et Louise (7 ans).

Othman Ihraï le dit lui-même : « J’ai toujours été très touché par leurs dessins et ceux des enfants de manière générale. Quelle qu’en soit la qualité, ils sont empreints d’une fragilité poétique, d’une naïveté touchante qui m’évoque le son d’une douce mélodie. »

Le projet est intégralement familial : écrit par le père, illustré par les filles, mis en page par l’épouse, édité par une maison cofondée avec sa mère. Cette genèse n’est pas anecdotique : elle est le cœur même du livre.

Le petit singe et la perte du dixième de l’âme

Alphonse est « un petit singe poète qui vient d’atteindre l’âge de raison». Avec le temps, « le dixième de son âme s’est évaporé », celui qui lui permettait de « parler aux astres et de tutoyer l’éternité ».

Cette idée rappelle immédiatement Novalis (Friedrich von Hardenberg, 1772-1801), poète et philosophe allemand du premier romantisme, pour qui «le monde doit être romantisé », c’est-à-dire rendu à son mystère. Novalis pensait que la poésie et le rêve sont des moyens d’accéder à la vérité et que le monde moderne avait perdu son sacré. Sa phrase célèbre signifie qu’il faut retrouver le mystère derrière l’utilité et voir l’infini dans le quotidien.

Dans Alphonse, le petit singe est incontestablement novalisien : il refuse le monde désenchanté, cherche le songe premier et incarne l’imagination comme une vérité indémontrable, fidèle à l’héritage de Novalis.

Alphonse et le songe intérieur rappelle également Walter Benjamin, qui écrit dans Enfance berlinoise, que l’expérience enfantine est un rapport au monde non encore colonisé par l’utilité.

Refusant cette perte, Alphonse part à la recherche du songe premier, « la mère de toutes les muses », dans une ville où « les hommes se forcent à être malheureux, parce qu’ils ne savent pas faire autrement ».

Le conte rejoint ici la tradition des récits initiatiques : de Candide de Voltaire au Petit Prince de Saint-Exupery , de La Conférence des oiseaux d’Attâr aux fables de La Fontaine, où l’animal dit ce que l’homme n’ose plus penser.

La ville, le Métronomique et la critique de la modernité

La ville d’Alphonse et le songe premier est dominée par le Métronomique, machine symbolique qui cadence les existences. Le temps n’y est plus vécu, il est compté.

On songe à Hartmut Rosa et à sa Critique sociale de l’accélération, ou encore à Max Weber, lorsqu’il évoque la « cage d’acier » de la rationalité instrumentale.

Les «hommes vêtus de noir », automates de l’ordre, incarnent cette société de contrôle où la fête elle-même apparaît réglementée, filtrée, conditionnelle. Le carnaval – espace bakhtinien par excellence (Mikhaïl Bakhtine, 1895-1975, philosophe et théoricien russe de la littérature ; cf. L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et à la Renaissance) – n’est toléré qu’à condition d’être surveillé.

Bakhtine y montre un carnaval qui n’est pas seulement une fête , c’est en premier lieu un moment de subversion où les hiérarchies s’inversent, où les puissants sont ridiculisés, où le corps, le rire et l’excès reprennent leurs droits, où le monde officiel est suspendu .

Cela signifie qu’il mélange sérieux et grotesque, efface momentanément les classes sociales et laisse triompher le vivant sur la norme. 

Dans Alphonse, le carnaval, Félix le squelette dansant, la foule débordante et les hommes vêtus de noir dissous dans la liesse sont profondément et explicitement de fait bakhtiniens car l’ordre mécanique des grandes personnes s’effondre et la vie reprend le dessus.

Félix, ou la mort qui danse

Figure inoubliable du livre, Félix – « un squelette avec un trou dans ses chaussettes» – surgit comme un héritier direct des danses macabres médiévales et de François Villon, pour qui la mort n’est jamais séparée de la farce.

Mais Félix est aussi un personnage profondément philosophique. Il rappelle à Alphonse : « Rêver, ce n’est pas perdre son temps, mais en faire bon usage.» On est pas loin de la réflexion de Gaston Bachelard, pour qui l’imagination n’est pas un luxe, mais une fonction vitale de l’esprit, une « puissance de dépassement ».

Contre l’art sans âme : machines, automates et illusion du progrès. Le moment le plus sombre du livre survient lorsque les grandes personnes tentent de fabriquer l’émotion. Le chant du singe automate et de l’ange du Métronomique échoue : « Musique sans souffle, rêverie sans imagination, art sans âme, sans joie ni chagrin. »

Difficile de ne pas entendre ici une critique radicale de l’illusion technicienne, telle que formulée par Jacques Ellul, pour qui la technique finit toujours par se substituer à la vie qu’elle prétend servir.

Grandir sans renoncer au songe

La fin du livre n’est ni un retour naïf, ni une fuite. Alphonse revient transformé. Son cœur a changé. Il a aimé, souffert, compris. Il a grandi.

« Ce n’est pas tout à fait le même cœur qu’avant. C’est un cœur d’adulte. »

Mais un adulte qui n’a pas trahi l’enfant. Cette tension rappelle Rainer Maria Rilke, dans Lettres à un jeune poète, lorsqu’il écrit que la maturité consiste à « redevenir enfant, consciemment».

Alphonse et le songe premier n’est pas un livre clos. Son adaptation en spectacle musical et théâtral est en cours, portée par Afrasonic y El Globish Poetry Orchestra, trio fondé par Othman Ihraï avec Manu Cacerès et Gregory Lampis.

Le projet mêle poésie, musique, théâtre et vidéo, dans une continuité évidente avec l’univers du conte. Comme le groupe lui-même, cette œuvre se tient « au carrefour d’identités multiples », mêlant rumba, pop, dub, électrochill et chanson française.

Voici la part irréductible du rêve : Alphonse et le songe premier peut être lu comme un conte pour enfants.

Il peut aussi être lu comme une fable philosophique, une critique du monde moderne, un manifeste poétique contre la dépossession du sensible.

Mais surtout, c’est un livre né d’un geste d’amour, et qui rappelle, avec une douceur obstinée, cette vérité simple et redoutable :

La vérité poétique est indémontrable. Et c’est précisément pour cela qu’elle est indispensable.

Par Yves-Alexandre Julien