« Comment une gifle trace un destin » : Christian Brûlard dans Saisons de culture

La géométrie de la rancœur : comment une gifle trace un destin

Par Erwan d’Harmental

Christian Brûlard signe avec Sans excuse un roman sec, implacable, où une gifle banale devient l’axe d’une vie entière. Fabien, 12 ans, humilié par son frère sous le regard complice de son père et le silence de sa mère, transforme cette blessure en programme de silence et de discipline. De la table familiale au commissariat, du foyer éducatif au tribunal, Brûlard raconte pas à pas la trajectoire d’un enfant qui refuse le pardon. Entre récit judiciaire et parabole morale, ce texte s’inscrit dans la lignée de Vallès, Renard ou Camus : l’enfance humiliée comme matrice d’un destin.

Une scène inaugurale qui fracture le monde

Tout commence « à l’initial » par « une gifle lourde, soutenue, appuyée ». Sylvain, le frère aîné, corrige Fabien sur une piste d’auto-tamponneuses. Le père approuve, la mère détourne le regard. Fabien encaisse « muet de rage et d’incompréhension ». Dès lors, la famille bascule : « père et fils aîné au recto, sa mère et lui au verso. »

Cette gifle est moins un geste qu’une topographie : elle redessine les rapports, installe l’enfant au revers du monde familial. Comme l’écrivait Jules Vallès dans L’Enfant, « une gifle suffit à faire un révolté ».

Le corps comme plan de revanche

Fabien ne se révolte pas par des cris : il se mure. Il quitte le football, choisit la musculation, s’inscrit au taekwondo : « Je veux le muscle », dit-il. Chaque soir, il prépare son sac, anticipe la semaine, révise ses leçons. « Chaque soir, il prépare et se prépare pour le matin à venir », note Brûlard.

Ce projet rappelle Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, qui transforme sa rancune sociale en ascèse intellectuelle. Chez Fabien, l’ascèse est corporelle : le muscle remplace le verbe. La rancune devient géométrie, discipline, plan.

Le silence est une arme

Plus que son entraînement, c’est son mutisme qui intrigue. Fabien cesse d’embrasser sa mère, répond à peine à son père. Aux éducateurs, il oppose des monosyllabes. Lorsqu’un psychologue lui demande : « Qu’as-tu ressenti quand tu as frappé ton frère ? », il répond : « Rien. »

Ce « rien » est l’équivalent littéraire d’un mur. Le roman se construit autour de ce refus de langage. Albert Camus rappelait dans Le Mythe de Sisyphe : « Se taire, c’est aussi une manière de dire non. » Fabien incarne ce non obstiné.

Du repas au commissariat : le passage à l’acte

Un soir, lors d’un dîner banal, une pique de Sylvain déclenche l’explosion. Fabien frappe son frère violemment. Sylvain chute, se blesse, est hospitalisé. La police intervient.

Conduit au commissariat, Fabien découvre la machine judiciaire : « Pour la première fois, il ne maîtrisait plus rien. » La cellule, la paillasse, les néons : tout échappe à sa discipline. Lorsqu’on lui demande : « Pourquoi avoir frappé ton frère ? », il répond : « Parce qu’il m’a humilié. »

Cette confrontation rappelle Kafka : le geste intime traduit en « violences aggravées sur mineur ».

Le foyer éducatif : obéissance glaciale

Le juge des enfants ordonne un placement. Au foyer, Fabien se conforme à tout. Les éducateurs le décrivent comme « obéissant, discipliné, mais mutique ». Il étudie, s’entraîne, ne trouble jamais l’ordre. Mais rien ne transparaît.

Une éducatrice résume : « Tu fais tout bien, mais tu ne dis rien. » Eugénie, la grand-mère, lui écrit des lettres de pardon : il les lit, mais ne répond pas. Honorine, la cousine infirmière, s’inquiète : « Il s’enferme. »

La mécanique familiale se rejoue : les adultes parlent, exhortent, supplient. Fabien reste opaque.

Eugénie et Honorine : l’illusion d’un refuge

Deux femmes incarnent, dans ce récit saturé de silences, un possible chemin de traverse. Eugénie, la grand-mère pieuse, voit chez Fabien autre chose qu’une faute : une quête d’absolu. Honorine, la cousine infirmière, se croit investie d’une mission de sauvetage. La scène où Fabien, à table, demande à être adopté par Eugénie, est l’un des moments les plus forts du livre : un instant suspendu, aussitôt refermé par un silence collectif que Brûlard décrit comme « absence de courage ».

On pense ici aux grandes scènes familiales chez Balzac, où chacun calcule au lieu de s’avancer. Mais chez Brûlard, ce possible refuge se dissout : Eugénie reste impuissante, Honorine se brise contre « les chemins tracés par la loi ». L’horizon se réduit, et la mécanique familiale reprend son empire.

Le jugement : un monosyllabe pour verdict

Au tribunal, le juge tente une dernière fois : « Regrettes-tu ? » — « Non. »

Tout le livre est là : un refus nu, qui défie la justice autant que la famille.

Le magistrat tranche : placement éducatif prolongé, sans incarcération. Fabien reprend sa routine. Brûlard conclut : « Il n’avait rien oublié, rien pardonné. »

On songe à Meursault dans L’Étranger : condamné non seulement pour son geste, mais pour son refus d’endosser le rôle attendu de l’accusé repentant.

Un roman de la rigueur et du refus

Brûlard écrit sec, sans pathos. Pas d’explication psychologique, mais une suite de constats : une gifle, un silence, un coup, une cellule. Cette sécheresse narrative rend le récit implacable.

En cela, Sans excuse se situe dans la lignée de Jules Renard (Poil de Carotte), de Vallès (L’Enfant), ou d’Ernaux (La Place) : l’enfance comme lieu d’humiliation. Mais Brûlard franchit une étape : l’humiliation ne mène pas au récit réparateur, elle mène au mutisme et au drame judiciaire.

« Les blessures d’enfance gouvernent toute une vie », écrivait Paul Valéry. Fabien en est la démonstration : sa vie se réduit à la géométrie d’une rancune, tracée par une seule gifle.

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