« Sortir du libéralisme « simpliste » et de la prédominance du cerveau gauche ? » : Bravo à Marjorie Rafécas pour son excellente lecture de Philippe Rosinski

Le coaching, notamment en entreprise, est souvent considéré comme légèrement suspect, dans la mesure où calquer un mode d’emploi sur tous les individus, sans les analyser en profondeur dans la durée, paraît superficiel. Le coaching global, contrairement au simple coaching, prend en compte l’ensemble de l’individu, de sa santé physique à sa spiritualité. Ce type du coaching est en phase avec la société d’aujourd’hui et son changement de paradigme. Comme nous l’explique Philippe Rosinski, l’auteur de Leadership & Coachin global, le monde est assurément complexe, il n’est plus possible de se contenter du modèle cartésien. Le corps ne peut être séparé de l’esprit. Ce mode de coaching s’imprègne du modèle holographique. Tout est interconnecté, chaque partie fait partie d’un tout et inversement. Ce qui évoque instantanément la conception spinoziste du monde. D’ailleurs, Spinoza y est cité plusieurs fois. 

Coaching global, une piste à explorer pour sortir du libéralisme "simpliste" et de la prédominance du cerveau gauche ?
Il s’agit également d’un coaching optimiste et responsabilisant. En effet, il ne revient pas qu’aux hommes politiques et aux dirigeants des multinationales de changer le sens de l’histoire, il faut que chacun se responsabilise. Le coaching global peut avoir de réels effets positifs. On oublie que dans la théorie d’Adam Smith, trop connu pour sa main invisible, la finalité est certes d’atteindre des richesses, mais également dans l’intérêt des pauvres. Il ne fait pas l’apologie de la « rapacité mesquine ». Il faut sortir de l’engrenage du libéralisme « simpliste ». Nous ne tirons jamais les leçons des crashs boursiers, 1929, 2008… Et continuons à nous endetter de façon suicidaire, comme s’il n’y avait pas d’autres issues possibles. L’économie de marché ne peut pas répondre à elle-seule à tous les défis. Il faut de l’éthique et un sens des responsabilités. 

L’éditeur de Philippe Rozinski, a été coach lui-même pendant 20 ans. Son projet est d’aider à promouvoir les valeurs humanistes. Raison pour laquelle il n’a pas hésité à traduire le livre « Global Coaching » de P. Rozinski, reconnu pour le coaching multiculturel qui se confronte aux nouveaux bouleversements techniques, sociaux et écologiques. Son objectif ultime est : coacher pour un monde meilleur. 

Contrairement à certains types de coaching, le coaching global ne se cantonne pas à une approche psychologique. Il doit également être complété par des visions stratégiques et également de solides connaissances en économie. Un peu comme l’intelligence collective, il essaie de créer le maximum de liens entre les différentes disciplines pour apprivoiser la complexité du monde.  

Comme ce coaching intègre six perspectives, spirituelle, culturelle, politique, psychologique, managériale et physique, il est un peu mal accueilli en France à cause de la perspective spirituelle. Car nous sommes dans un pays où la laïcité est un principe très structurant. Et de surcroît, un pays très rationaliste. Les questions de « donner du sens à sa vie » ont été longtemps méprisées par l’entreprise, même s’il semblerait aujourd’hui que ce soit la nouvelle tendance d’après les réseaux sociaux. Il ne faut pas confondre spiritualité et religiosité. Mais notre culture cartésienne voit d’un œil suspect toute connotation spirituelle, et ce surtout dans l’entreprise. 

Côté sport, la corrélation entre l’activité physique et le leadership est clairement établie. L’activité physique joue un rôle certain dans la gestion des émotions. Les émotions positives permettent de renforcer l’humanité et de réduire le stress, ce fameux taux de cortisol qui sur long terme est néfaste. Une vie pleine de vitalité et porteuse de sens est un chemin vers le bonheur car elle procure un bon « flow » (état de grâce), qui sur le plan des neurosciences est prouvé. 

Paradoxalement, l’entreprise favorise les personnes dénuées d’émotions fortes, ces « psychopathes intelligents » qui ne sont pas inquiétés de leurs abus. Or ce manque de compassion ou d’amour empêchent ces « psychopathes » de s’interconnecter avec l’univers holographique, autrement dit de faire face à la nouvelle complexité de nos sociétés. 

Pour les adeptes de Process Communication créé par le psychologue Taibi Kahler, l’auteur a relié les 6 profils de Process com aux archétypes de Pearson. Par exemple le rebelle est associé à l’explorateur-chercheur, le rêveur au sage, l’empathique le soignant, à l’amant… Mais attention, malgré la diversité des profils, l’auteur nous rappelle qu’il est nécessaire d’aspirer à la complétude. 

Ce livre s’adresse aux coachs, aux responsables d’entreprise mais aussi à tous les individus qui se souhaitent se confronter à leur ombre, chère à Jung, pour dompter leurs démons et leurs faiblesses. Et ce, dans l’objectif de créer un monde meilleur… 

Leadership & Coaching global, Philippe Rosinski, Valeurs d’Avenir, 385 pages. 
Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 28 Janvier 2019 à 18:07 

Pop rock Canada : « un roman qui démystifie les mécanismes du rock » (Marie Desjardins)

LIVRES

Le roman Ambassador Hotel

Ambassador Hotel

Roman de Marie Desjardins 

Par Louis Bonneville

Les biographies dédiées aux rockers sont devenues monnaie courante au cours de la dernière décennie. Pas de surprise à ce sujet : la majorité des précurseurs iconiques du rock sont maintenant en bout de vie, ou pire, trépassés. Ce type de littérature est destiné à ceux qui s’intéressent sérieusement à ce style musical, ce qui leur permet de comprendre de l’intérieur la trame du cheminement d’une idole. Par ailleurs, on le sait : le mode de vie de la rockstar en est un d’excès et d’excentricités en tout genre. Manifestement, il réside dans le fondement de ce type de personnalité une prédisposition à un étrange clivage, soit celui qui pousse l’individu à emprunter un parcours éclaté plutôt qu’à épouser une prétendue normalité de vie. Les exemples sont nombreux et souvent tragiques : certains de ces jeunes élus à cette célébrité, en effet, connurent une mort précoce. Référons- nous à la liste (tristement notoire) du club des 27 ans et à sa première génération de défunts, tous morts entre les 3 juillet de 1969 et 1971 : Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et Alan Wilson (ce membre clé du groupe Canned Heat, rarement mentionné). Ces parcours éclatés témoignent sans conteste de la grande part de détresse psychologique et du dysfonctionnement social de ces légendes du rock. Mais au-delà de ces aspects gravement ténébreux, le fil d’Ariane de la vedette rock profite d’un point phare qui la guide : son succès touche une quantité considérable d’auditeurs. Cela procure à l’artiste l’assurance de sa longévité, étant donné la diffusion de son legs.

Marie Desjardins connaît bien le rouage de la biographie, s’y étant livrée à plusieurs reprises, notamment avec Vic Vogel, histoires de jazz et Sylvie Johnny Love Story. Mais ici, avec Ambassador Hotel, grâce à la forme fictive qu’offre le roman, l’auteure couvre un champ de possibilités beaucoup plus vaste, se libérant ainsi du confinement du genre biographique proprement dit qui oblige à la relation de faits, voire à la censure. Ainsi, le défi que Desjardins s’est lancé en est un de taille : élaborer de toutes pièces une rockstar à la personnalité complexe, tout en lui faisant parcourir le fil historique du hard rock et de toutes ses infimes subtilités.

Baptisé d’un nom prédestiné, Roman Rowan (R&R) est le protagoniste de cette odyssée rock. Il incarne un chanteur anglais charismatique au puissant registre vocal. Il évoque sans équivoque ces leaders qui ont marqué profondément le hard rock : Ian Gillan, Robert Plant, Paul Rodgers, Roger Daltrey et David Coverdale. En parcourant les nombreuses pages de ce roman (574), nous vivons par procuration l’entièreté du passage de la rockstar au sein de ce monde frénétique et énergique. La toile de vie de Rowan se tisse de chapitre en chapitre, de son adolescence à la fin de sa flamboyante carrière, également marquée de diverses frustrations. Une panoplie de personnages stéréotypés (mais non banals) de ce milieu viennent se greffer à ce parcours : musiciens, familles, groupies, agents, journalistes, photographes et autres. La multitude de détails fournis sont d’une telle précision que la conclusion devient évidente : ce chanteur éclectique incarne à lui seul le hard rock, et ce, à travers certains de ses thèmes clés historiques : amours, alcools et stupéfiants, aéroports, chambres d’hôtel, trajets interminables, loges, concerts, enregistrements d’albums, bars, vacances, gloires, échecs, discordes et angoisses.

C’est le 5 juin 1968 que Rowan et son récent groupe, RIGHT, scellent leur avenir en se trouvant à l’Ambassador Hotel, soit au moment fatidique où Bobby Kennedy y est fusillé. Le groupe compose alors le hit « Shooting at the Hotel » qui relate cette tragédie, une pièce qui devient ipso facto le jalon de leur carrière. Cette chanson n’est pas sans être analogue à « Smoke on the Water » de Deep Purple, qui tient aussi la position d’épicentre dans le succès de la formation, et dont les paroles réfèrent également à un malheur auquel le groupe a assisté, en témoin silencieux. RIGHT portera ainsi le poids du succès de cette chanson, tel un stigmate d’une certaine forme d’opportunisme. De fait, le morceau sera le voile ombrageant leur œuvre.

L’éclosion du rock aux États-Unis est somme toute récente. Dans les années cinquante, Sam Philips lance cette musique dans son studio d’enregistrement Sun Records à Memphis. Il met sous contrat des blancs-becs « blancs » et, avec eux, il reconstitue en quelque sorte ce que les frères Chess enregistrent à Chicago. En effet, ce sont Elvis Presley, Carl Perkins et Jerry Lee Lewis qui profitèrent du talent de Chuck Berry, Bo Diddley et Little Richard. Ce Memphis rock and roll et ce Chicago blues/early rock (et autres courants connexes) eurent un écho percutant chez les jeunes Anglais. Rapidement, dans la foulée du British Invasion, ces musiques s’intellectualisèrent (d’une certaine manière) et se métamorphosèrent en diverses avenues. Le hard rock est un de ces dérivés qui eut un fort retour d’écho partout en Occident. Encore aujourd’hui, la boucle retentissante n’est pas refermée. On le constate avec de jeunes groupes tels que Greta Van Fleet qui fait un tabac, se révélant parfait héritier de ce courant musical.

Marie Desjardins a exploré et démystifié ce genre musical du haut et du bas, de l’intérieur et de l’extérieur, et ce, dans son énergie et son émotion. Elle a compilé tous les clichés du genre avec une acuité rare dans leur compréhension – le hard rock est devenu plus réel que nature sous sa plume… Ambassador Hotel est un ouvrage qui se doit d’être exposé, et, corollairement, trouver son lecteur. Avec cette nouvelle et incontournable perspective sur ce mode de vie tordu, Desjardins a relevé le défi.

BANNIERE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: STEVEN HENRY
ASSISTANTE RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
RÉDAC’CHEF: GÉO GIGUÈRE

« une intrigue haletante, à lire d’un trait ! » pour Emile Cougut dans Wukali

L’affaire Mirage Life,

une intrigue haletante, à lire d’un trait! 

http://www.wukali.com/L-affaire-Mirage-Life-une-intrigue-haletante-a-lire-d-un-trait-3559#.XEGclC17RBw

Un roman publié par Le Lamantin, une petite maison d’édition courageuse

An electric intrigue within a dictatorship in South America

Connaissez-vous le Montelagos, cette république d’Amérique du sud ? Sûrement pas puisqu’il est sorti de l’imaginaire de Pascal Framont. C’est une république d’Amérique du Sud, dirigée depuis une trentaine d’années par un dictateur Damiano, inventeur du damianisme, idéologie politique selon laquelle un État doit être géré comme une entreprise. Il est arrivé au pouvoir de façon démocratique sur un programme simple : pour mettre fin aux mafias et à la corruption de toute la société et sortir du peuple de la pauvreté, priorité doit être donnée à l’économie. Tous les citoyens doivent adhérer au contrat de solidarité nationale dont la philosophie se résume au slogan : «  la fin justifie les moyens » . Ils doivent surtout abandonner toutes les libertés publiques pour permettre au gouvernement de pouvoir mettre en place son programme économique sans aucune embûche.

30 ans après, le niveau de vie a fortement augmenté, les systèmes éducatif et social sont gratuits et l’immense majorité de la population approuve l’action de son chef.
Bien sûr, il y a des opposants, la Résistance, mais elle est très minoritaire et à part protester contre l’absence de liberté, n’offre aucun programme alternatif. Bien sûr, ceux qui remettent plus ou moins en cause le contrat de solidarité nationale peuvent s’attirer les foudres de la terrible police politique.

Lucia, mariée, mère de deux enfants, est une jeune femme faisant partie des « étoiles montantes » du pouvoir. Elle travaille comme collaboratrice du ministre de l’économie et fréquente tous les responsables du pouvoir. Son père est commandant dans la police politique, seul son frère se montre, très discrètement critique vis-à-vis du damianisme, mais c’est normal, c’est un artiste.

Un soir, son mari est assassiné devant ses yeux. Très vite, elle s’aperçoit des incohérences de l’enquête policière, d’autant que deux des collègues de son mari connaissent le même sort et qu’elle est victime de deux tentatives d’assassinat.
Obligée de mener sa propre enquête pour connaître la vérité sous peine de partir en exil, elle va voir ses certitudes remises en cause petit à petit. Aussi bien au sein de sa famille qu’au sein du régime, les apparences sont souvent trompeuses, voire très très complexes. Qui croire ? Que croire ? Le régime a permis une vraie richesse et une vraie amélioration de la vie de la population, mais à quel prix ? Qui vraiment détient le pouvoir : Damiano ou un groupe occulte qui tire toutes les ficelles dans l’ombre ? Et même Lucia n’est-elle pas instrumentalisée ? Et par qui ? Le régime ? La Résistance ? Soit un autre groupe qui souhaite lui aussi la fin du régime ?

Écrit comme un vrai thriller, voire un roman feuilleton du XIX siècle, L’affaire Mirage Life, tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. Et surtout ne vous attendez pas à une fin à « l’eau de rose ». Si Lucia arrive à sauver sa vie, le moins que l’on puisse dire, elle est obligée de faire un choix qu’elle se refusait de faire.

On y trouve une description des dictatures d’Amérique du sud, mais mâtinées de castrisme et surtout de manipulations politiques parfaitement décrites, manipulations qui finissent par se retourner contre le manipulateur. L’assassinat du ministre de la police politique m’a fait penser à l’assassinat de Kirov à Leningrad, point de départ de la terreur stalinienne.

On n’est aussi pas loin de la théorie du complot suivant laquelle, les vrais dépositaires du pouvoir ne sont pas les hommes politiques mais des individus qui les manipulent dans l’ombre. Des inconnus, qui ne se connaissent pas individuellement mais qui décident de l’avenir de la société. Et ne parlons pas des opportunistes qui savent exploiter à leur profit tous les événements.

Un livre dense, non dépourvu de philosophie politique qui pose le problème du but, de la fin des actions politiques et des moyens mis en œuvre pour y parvenir.

Émile Cougut

Un premier thriller d’un auteur bien construit selon Argoul

Pascal Framont, L’affaire Mirage Life

Pascal Framont, L’affaire Mirage Life

Ce premier roman, premier thriller d’un auteur néophyte amateur d’histoire et de cinéma qui a beaucoup vécu à l’étranger, est presque une réussite. Presque parce qu’un premier roman n’atteint jamais la plénitude qui vient avec l’expérience ; réussite parce que ce thriller déroule une histoire bien ficelée qui tient en haleine jusqu’au bout.

Le personnage principal est une femme dont le seul défaut est qu’elle laisse à l’état de quasi ectoplasmes tous les autres figurants. Luisa Portero est conseillère ministérielle dans une « république » autocratique sud-américaine fictive et voit son mari Gustavo assassiné sous ses yeux lors d’un cambriolage qui tourne mal. Elle est choquée puis s’interroge : des invraisemblances dans le scénario la font douter. Pourquoi les « voleurs » n’ont-ils pris que les ordinateurs et disques durs et pas le portefeuille pourtant en évidence dans la veste du défunt ?

La police criminelle du pays enquête mollement, tendant vers l’affaire classée ; la police politique est bien trop dangereuse pour la solliciter, d’ailleurs le père de Luisa, qui y travaille, lui déconseille. Le pays est dirigé par le président Roberto Damiano d’une main de fer dans un gant de velours, selon cette devise de toutes les dictatures qui en dit long : « la fin justifie les moyens ». Ce fut la devise de Lénine et Staline comme celle de Hitler et Mao, celle de Castro et de Chavez comme celle de Mélenchon sur les traces de Robespierre. Certes, le pays sous-développé a pris son essor économique. Les gens vivent matériellement mieux – à condition qu’ils la ferment – la police politique y veille, adossée à un puissant réseau de délation jusqu’à l’intérieur des familles. Des « villes thématiques » renouvellent le développement et attirent les touristes : ce sont des cités quasi autonomes où se rassemblent les fans d’une discipline comme les mathématiques, les échecs, la poésie. Gustavo travaillait à ce projet dans la société Mirage Life.

Mais pourquoi son fondateur a-t-il jeté l’éponge ? Pourquoi ces inexplicables retards, obstacles administratifs, réticences ? Après Gustavo, plusieurs autres cadres de Mirage Life sont morts dans des « accidents » qui ne semblent rien devoir à la malchance. Luisa doute, Luisa enquête, Luisa veut savoir et saura. Non sans mettre en danger a propre vie et celle de sa famille.

La progression de l’enquête est bien menée, mais linéaire. Le style thriller est l’application du cinéma en littérature ; il procède par découpages, retours en arrière, séquences d’action alternées avec séquences de présentation, chapitres courts et percutants qui se terminent par une question. Le roman n’atteint pas cette technique, écrit au passé et trop rationnel peut-être. La passion en est en effet absente. Les « enfants » sont là comme décor pour poser un couple idéal, comme un bracelet au poignet de maman, mais aucune empathie n’est sollicitée du lecteur. On ne sait rien de David et de Mélissa, sinon qu’ils sont petits et ne cessent d’être conduits à l’école. Le père est assassiné, la mère menacée, mais les enfants ne sont pas touchés. Bizarre…

Un thriller s’ancre dans le présent et dans le connu, pas dans l’imparfait ni dans un pays fictif. Des invraisemblances sautent aux yeux, comme cet usage immodéré du téléphone mobile qui peut être tracé et écouté, les appareils jetables en vente libre, ces courriels échangés sans conséquences, ces filatures trop grossières pour être pro, cette absence totale de pression de la part de Mainland, avatar des Etats-Unis grand voisin. Le damianisme ressemble au macronisme, la dictature policière en plus. « Je suis aux premières loges pour constater que l’art et les richesses de l’esprit n’ont pas de place dans cette société. Tout est tourné vers la consommation à outrance, qui plus est dans un contexte d’absence totale de liberté d’expression. Un artiste qui ne peut rien dire se retrouve en état de mort cérébrale », déclare son propre frère à Luisa p.215. Un peu hypocritement, avouons-le.

Reste que le roman est plutôt bien écrit et à rebondissements jusqu’à la fin. Un happy end sans tempérament mais qui prépare une suite.

Pascal Framont, L’affaire Mirage Life, 2018, éditions Le Lamantin, 403 pages, €19.00 e-book Kindle €4.99

Le littéraire a remarqué « L’Ombre de la Terre » de Christine Fizscher

http://www.lelitteraire.com/?p=46909

Christine Fizscher, L’ombre de la terre

Que reste-t-il de nos amours ?

Dans ce beau livre, tout va finir par se clore. Mais la bles­sure fut longue à cica­tri­ser. Il a presque fallu que le hasard s’en mêle :- « sur le bot­tin son nom / ne se trouve plus./ Plus de vingt ans j’ai gardé ce nom / tombé de lui-même ». Com­bien de pluies d’hiver et d’été avant que ce nom plonge « dans l’inconnu, l’esprit désert » ?
Chris­tine Fiz­scher dit le tra­vail du temps, de l’oubli. Le faut-il ? Il le faut. Non vers un impon­dé­rable som­meil mais pour accep­ter qu’oublier est un mal néces­saire afin, au fond de soi, de pou­voir se recon­naître. L’âme est par­fois encore “lourde comme un vol de canards / Sur une eau pleine de phos­phate. Les sapins se vendent à l’arraché ». Et l’amour doit subir le même sort afin de ne plus res­ter l’hôte de l’hôte, de l’autre. Avec lequel on fit pour­tant un.

Pour y arri­ver des voyages sont néces­saire. La poé­tesse les évoque. L’amour plonge peu à peu dans la faille du temps, dans sa brèche. L’auteure fait bar­rage afin que l’eau dor­mante rem­place l’eau bouillon­nante. C’est d’une cer­taine manière faire appel du vide. Au vide à com­bler.
L’amour se quitte pro­gres­si­ve­ment au moment même où il sem­blait ne pas pou­voir s’estomper. De lui, il ne res­tera même plus la mala­die, l’addiction, l’alcoolisme. Mais pour y par­ve­nir, “la nuque plus molle qu’une tige, foule plu­sieurs mondes ». La vic­time de l’amour  doit dépla­cer ses propres bases et en chan­ger les cadres  : New-York, Ville d’Avray, Sala­manque. Et d’autres lieux encore pour réap­prendre à ne plus vivre que par l’autre.

S’ins­crit le sourd récit de l’oubli entre car­net de voyage et chant de ce qui fut si fort et s’est délité. Pluie d’amour, pluie d’indifférence. C’était et ce n’est plus.
Qui n’a pas connu cela ne peut se dire vivant.

jean-paul gavard-perret

Chris­tine Fiz­scher, L’ombre de la terre, Dumer­chez, jan­vier 2019, 54 p. — 15,00 €.

Sylvie Ferrando sur le prestigieux site La Cause littéraire ouvre le bal pour « L’Ombre de la Terre »

Le lent récit d’un oubli, le récit d’une ou de deux années, mois par mois, le récit d’un journal sous forme poétique, à la fois carnet de voyage et récit d’un amour fervent et passionné, puis manqué, non partagé, délité, le récit d’une rupture amoureuse, d’un oubli.

Voyage intérieur et voyage extérieur se mêlent tout au long des vers et des phrases au rythme parfois mélodieux, parfois haché.

D’une île de la mer Egée, puis de New-York jusqu’à Salamanque, en passant par Paris et Ville d’Avray, la poétesse-narratrice emmène son lecteur dans un voyage de réflexion sur l’ailleurs, l’amour, l’oubli et la rupture. Le voyage à la fois comme stimulant de l’amour et comme remède lorsqu’il s’est enfui.

Il s’agit d’un lent découpage du temps, mois par mois, parfois à rebours : l’été, août dans les îles grecques, à Hydra où : 

« Je vais à la terrasse des cafés du port

attendre

qu’on drisse les auvents

[…]

dans la lumière sourde ».

C’est ensuite l’entrée progressive dans un hiver météorologique et sentimental ; le retour à Paris depuis New-York, en octobre :

« Dans l’intervalle du ‘jet-lag’ :

trottoir sous le soleil

où ni les pieds ni les yeux ne se posent,

veines et iris et paupières de coton,

la nuque plus molle qu’une tige,

je foule plusieurs mondes ».

A Ville d’Avray, où se trouve la maison de l’ancien amour, vide de l’amour absent :

« Il pleut

L’hiver nous rejoint

dans le parc de feuilles.

Mortes elles recouvrent

l’herbe et les arbres bas,

les perrons et les massifs,

les allées ».

[…] 

« Aujourd’hui la clémence

de l’automne

Prodigue mille étés ».

Puis c’est décembre et l’approche de Noël :

« Je me suis réveillée comme une brassée de glaïeuls.

Rien ne me reliait assez fort au jour

et je me rendormis ».

[…]

« Mon âme est lourde comme un vol de canards

Sur une eau pleine de phosphate.

Les sapins se vendent à l’arraché ».

Arrive janvier, où une part du mystère est levée, car cette histoire d’amour enfui, enfoui, est un secret que dévoile peu à peu la poésie.

« Nos baisers furent rêvés

Ton bateau a quitté le port d’Hydra

Et depuis,

Nos mémoires se sont tues ».

Enfin, c’est avril et l’arrivée sur Salamanque, en autobus, depuis Madrid ; Salamanque, ville parée de souvenirs :

« Salamanque comme un palais du Rajasthan,

cité de la Renaissance »

[…]

« Cependant sur le bottin son nom

ne se trouve plus.

Plus de vingt ans j’ai gardé ce nom

tombé de lui-même ».

La poétesse-narratrice, seule, solitaire, mais non isolée, entrera « dans l’inconnu, l’esprit désert ».

Sylvie Ferrando

La Rock Star et les femmes : encore un article superbe sur « Ambassador Hotel » de Marie Desjardins

Le par Isabelle Brisson

À travers la radiographie ou le scanner d’une Rock Star archétypale, la Québécoise Marie Desjardins – de passage à Laurens (Hérault) – nous parle de Roman Rowan, son héros d’« Ambassador Hotel », un pavé de 587 pages rédigé en trois ans, « le roman que toutes les femmes doivent lire pour connaître les hommes ».

50 ans d’histoire du rock

Par respect pour les artistes qu’elle a connus, Marie a brouillé les pistes afin de décrire le plus précisément possible la psyché d’une Rock Star sur le retour. « Pour atteindre une vérité que la biographie factuelle ne donne pas », estime-t-elle. Ici il s’agit d’un britannique du type Mike Jagger, personne la plus vue sur la planète. En fin de parcours, à près de 70 ans, Roman Rowan fait le bilan de 50 ans d’adulation, de travail et d’épreuves. Le 4 juin 1968 son groupe de rock émergeait lors de l’assassinat de Bob Kennedy à l’Ambassador Hotel, rasé depuis. L’ouvrage est aussi 50 ans d’histoire du rock et de la société dans 25 villes aux États-Unis, Mexique, Argentine, Roumanie, Russie, France, … Et bien sûr l’histoire des femmes qui ont compté pour lui.

Roman et ses femmes 

La troisième partie du livre est dédié aux femmes qui ont compté pour Roman. La sienne doit accepter d’être trompée. Elle ferme les yeux sur ses écarts, pourvu qu’il revienne à la maison. Elle doit être solide, froide, choisir d’en faire un père et profiter de son argent. Son ex-compagne a partagé ses dix meilleures années, rongée par l’inquiétude, elle lui fait vivre un enfer, il la quitte, elle ne s’en remettra jamais. Sa mère, une intellectuelle qui ne s’est pas réalisée dans sa profession, trouve dur que son fils abandonne ses études pour le rock et reste sur ses principes. Sa sœur enfoncée dans une grande frustration vit dans la middle class londonienne. Sa fille, perdue, gâtée, hyper encadrée par sa mère trouve difficilement sa voie. Enfin, sa groupie, une ado qui se fait engager comme fille au pair, se suicide dans le garage de Roman en écrivant « I love you » sur son pare-brise.

Un mâle fini

« J’ai la fascination de la puissance des Rock Stars », avoue Marie qui a aussi publié un livre sur Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Dans son dernier livre, elle montre l’envers de la médaille. Comment ses personnages arrivent au dernier concert, ce que représentent les coulisses, la solitude au-delà des partouses. Comment ils vivent et ce qu’ils pensent de leur succès. Roman commence à comprendre ce qu’il a provoqué et voit qu’il a abusé de tout, trop bu, fumé, baisé, … Son corps est épuisé, sa virilité ne suit plus. C’est un mâle fini. Il n’a pas eu de véritable histoire d’amour. C’est l’échec de la Rencontre. Son égo surdimensionné lui a interdit de se connecter avec son véritable alter ego.

Pourtant notre héros peut aussi se montrer un tendre. Il est le roi d’un groupe avec ses attentes, ses succès et ses failles, un profil qui touche le cœur du lecteur et le mène de façon originale dans un monde musical particulier.

Isabelle Brisson
Mid&SudOuest

Lire de Marie Desjardins Ambassador Hotel (mai 2018, €19), Sylvie Johnny love story (Éditions du Cram)
Voir Bohemian Rapsody, A star is born
Écouter Mon pays c’est l’amour, album posthume de Johny Halliday

Regards sur la ville offre une critique très élogieuse d' »Ambassador Hotel »

Ambassador Hotel, la mort d’un Kennedy, la naissance d’une rock star de Marie Desjardins


4
juin 1968, Ambassador Hotel, Los Angeles. Right, un nouveau groupe rock britannique, y débarque pour enregistrer un album. La nuit même, Robert (Bob) Kennedy est assassiné dans les cuisines. Un meurtre inspirant qui donnera le jour au titre Shooting at the Hotel qui devient instantanément un succès et propulse le chanteur, Roman Rowan, au rang de rock star.

Par Corinne Bénichou

Quelque cinquante ans plus tard, la formation fait sa dernière tournée mondiale. Occasion d’un bilan et d’un retour sur le passé, d’une réflexion sur les tristes circonstances d’une chanson mondialement connue.

Au fil des pages, le lecteur découvre la vie de Roman Rowan (enfance, famille, ascension vers la popularité, rivalités, querelles, femmes, luxure, tournées internationales) associée à une introspection du personnage principal. Peu à peu, les vérités sont dévoilées dont la déroute d’un amour avorté lié au secret d’une vie avec une belle Cubaine.

Bronte le génie contrarié, Clive l’ami fidèle, Jill son épouse et Chance sa fille, constituent une galerie de personnages secondaires bien définis influant plus ou moins sur l’humeur et les décisions du monsieur !

Marie Desjardins décrit de belle façon l’archétype d’une célébrité des années 60 encore actif à soixante-dix ans, au sein d’un groupe dinosaure fictif, pour un dernier tour de piste, dans un récit bien ficelé.

Entre le thriller psychologique et la biographie détaillée, sur fond d’Histoire rigoureusement documentée, les pistes y sont habilement brouillées, plus réelles que le réel.

Ce roman est un portrait finement rendu et représentatif d’une époque, du rock et d’un chanteur en fin de parcours, sans oublier les concerts (le frisson des guitares, l’angoisse avant l’entrée sur scène, la relation électrique avec le public).

Dans la mouvance des Jim Morrison ou Mick Jagger, sans obtenir la même notoriété, l’homme est doté d’un charisme qui lui apporte une indéniable attraction auprès de la gente féminine. La couverture du livre est d’ailleurs significative de ce style d’artistes !

Excellent moment de lecture dans un univers auquel le commun des mortels n’aura jamais accès et qui, grâce à cet ouvrage le vivra par procuration !

Publié aux éditions du CRAM

Yozone remet (déjà !) à l’honneur l’écrivain François COUPRY !

L’excellent Hilaire Alrune a déjà lu « Merveilles » de François Coupry !

Merveilles
Francois Coupry
Pierre Guillaume de Roux-FCD livres, contes paradoxaux, 575, pages, novembre 2018, 23 €

« Jour de Chance » (Presses de la Renaissance, 1982), « Nos amis les microbes (Une Journée d’Hélène Larrivière) » (Presses de la renaissance, 1989), « Le Fils du Concierge de l’Opéra » (Gallimard, 1992, « Le fou rire de Jésus » (FCD livres, 2016), « La femme du futur » (Pascal Galodé, 2012). Cinq « contes paradoxaux » d’un peu plus d’une centaine de pages chacun, cinq romans brefs ou cinq novellas, composant un fort volume de presque six cents pages, richement illustré par Cyril Delmote.

« Jour de Chance »

« Le soleil, vous savez ce que c’est : une grosse araignée jaune dans le ciel bleu, une grosse araignée avec des pattes velues, des pattes qui descendent, comme des rayons, jusque sur les mains et les yeux de chacun d’entre nous. Et les rayons de l’araignée dirigent mes mains qui dirigent les ficelles de mes jambes. »

Il se nomme Nabucco – personnage que l’on retrouvera dans d’autres récits de l’auteur – c’est un avatar (parfois) de François Coupry lui-même, c’est un innocent, ou très exactement l’inverse : un personnage qui feint l’innocence pour mieux révéler les travers de notre monde. Le voilà, existant et inexistant tout à la fois, refusant le nom de Coupry, cherchant à naître dans une société qu’il feint de découvrir, essayant pour cela de se faire admettre, en vain, à la crèche (mais naître dans l’esprit du lecteur, c’est déjà une première étape), cherchant ensuite, selon une chronologie qui lui est propre, mais apparaît logique, à payer ses impôts, à se faire emprisonner, à se faire interner à l’asile d’aliénés, au parc zoologique, en enfin, à se faire inhumer. Las, si le fossoyeur accepte de le considérer cliniquement mort, il se trouve que sans permis d’inhumer aucun enterrement n’est possible, et le pauvre Nabucco, dépourvu d’identité, ne saura se faire délivrer une telle autorisation. Comment diable exister ? Ne serait-il pas “(…) l’homme moderne, débarrassé de toute culture malheureuse, de toute mauvaise, ou trop bonne, conscience : un être sans être, sans consistance aucune, sans poids, sans histoire personnelle, et mené, sans jugement de valeur, par la communion des évènements mondiaux. Un être sans âme, d’une totale sensibilité. Un individu non individuel, omniprésent. Un corps ouvert, sans commencement ni fin. Une amibe. Un mutant. Le premier humain de l’avenir de l’homme (…)” Comment exister vraiment ? Détourner un avion ou tuer son prochain ne sert à rien dans ce monde de bienveillance infinie, battre la campagne pour y trouver une juriste-fermière capable de convaincre un tribunal de sa culpabilité non plus. Fantaisiste, drolatique, ce « conte paradoxal » mérite bien son nom. En décrivant un monde retourné comme un gant, comme pourrait l’être au sens propre un meilleur des mondes, Nabucco/Coupry illumine ses travers comme pourrait le faire une fable voltairienne : bien plus incroyable que la science-fiction la plus audacieuse, bien plus invraisemblable que le conte de fées le plus débridé, bien plus inacceptable que le fantastique le plus terrifiant, c’est, simplement, un monde où tout le monde serait bon.

« Nos amis les microbes (Une Journée d’Hélène Larrivière) »

« Peut-être que cette image de toi s’est multipliée dans ton ventre. Peut-être qu’il y a e toi des milliers d’Hélène Larrivière, rousses et toutes nues, qui grouillent et qui dansent.  »

Initialement publié sous le titre « Une journée d’Hélène Larrivière » aux Presses de la Renaissance en 1989, « Nos amis les microbes » décrit, du point de vue des microbes, l’existence oisive et insouciante – qui trouve plus d’un écho dans notre monde – de ceux qui dévorent leur propre maison et scient la branche sur laquelle ils sont assis. Ces êtres minuscules, microbes ou virus, perpétuellement enivrés de sang, gavés de viande et d’os, festoient et s’amusent dans ces architectures baroques que sont les intérieurs d’un corps humain. Tout continuerait à aller pour le mieux dans l’indifférence générale si leur grand penseur Yrpuoc ne les éveillait à une forme de conscience, transformant le credo des uns – « Il y a toujours quelque chose à ne pas faire » –, en affinité pour la pensée, en inquiétude pour le futur, jusqu’à ce qu’ils trouvent une structure de nourriture qui se régénère, sans comprendre qu’il s’agit d’une prolifération tumorale. Penser, mais penser juste ou penser faux ? Entre intuitions vertigineuses – “Et j’en déduis que nous ne sommes que la projection de l’imaginaire flottant du Grand Corps Humain dans lequel nous vivons” – et paralogismes regrettables, nos microbes se mettent en guerre, “Car certains d’entre nous à l’exemple de Patrace, se sont mis à réfléchir. Et comme lui ont senti une présence étrangère grandir dans leur corps ! Et comme lui ont éclaté, délivrant un e rousse nue !” Voilà donc déclarée une guerre grotesque aux rousses envahissantes, les microbes ayant rencontré un autre type d’infection, parasitaire celle-là, comme la larve qui de l’intérieur ronge son hôte avant de s’en extraire comme si ce dernier n’était plus rien d’autre que son propre suaire. Entre parasitisme tel que le décrit la zoologie, donc, et thème science-fictionnesque classique – nul n’a oublié la fameuse « Invasion des profanateurs » de Jack Finney, ni ses multiples déclinaisons ou héritiers cinématographiques – nos microbes découvrent, parfois de manière grotesque (quand une scène romantique dans la magnifique baie du cristallin se transforme en séance gore de plomberie artérielle), nos microbes, dont un certain Nabucco, découvrent l’amour, le doute, la honte, la guerre : on s’arme avec les objets que l’on trouve dans la cervelle, mais dont se déversent également des nuées de choses inutiles obstruant les canaux de circulation. Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que ce récit en apparence décousu conservera in fine une véritable cohérence, le microscopique se révélant à plus d’un titre comme le reflet du macroscopique, avec une happy-end pour Hélène Larrivière, siège et lieu de l’histoire – mais, on s’en doute, comme dans tout bon récit fantastique qui se respecte, les dernières lignes viennent rebattre les cartes. Bien plus qu’au fameux « Voyage fantastique » d’Isaac Asimov, on pense à Swift, et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cet auteur apparaît, aux côtés de Lewis Carroll et J.R.R. Tolkien, sur les rayonnages de la bibliothèque rose de l’utérus. Un récit certes incontrôlé (mais comment s’en étonner quand il est question de la croissance anarchique d’une tumeur ?), avec une tendance carnavalesque à partir en tous sens et à en rajouter dans la facétie, un récit généreux qui brasse et pulse et charrie quelques trouvailles.

« Le Fils du Concierge de l’Opéra »

« Alors je m’aperçus que mes mouvements étaient circulaires, et chaque fois que je croyais pousser mes pas vers les murs extérieurs de cette bâtisse, des couloirs me ramenaient vers le centre qu’occupait la grande salle de spectacle. »

Un leitmotiv, une formule dont on devine l’importance et que même après lecture l’on gardera en mémoire : “Aujourd’hui, rien d’extraordinaire, rien que le train-train du merveilleux”. « Le Fils du concierge de l’opéra  » est assurément le conte paradoxal le plus connu de ce recueil, et il en est certainement le meilleur. Maîtrisé d’un bout à l’autre, ce récit profondément humain, poétique, poignant, initialement publié chez Gallimard en 1992, a reçu l’année suivante un Grand Prix de l’Imaginaire amplement mérité.

Être le fils du Concierge de l’Opéra, être destiné à lui succéder, est-ce un honneur, est-ce une malédiction ? Tout régir dans cet opéra-monde, tel un démiurge, est-ce un destin acceptable. Ne vaudrait-il pas mieux gagner l’extérieur, l’ailleurs, le vaste monde, le vrai, pour y faire d’autres découvertes ? Entre révoltes enfantines et adolescentes – “Vous êtes devenus les navets prétentieux d’un imaginaire déchu” – entre foucades diverses et recherche de vraie vie à vivre des mois durant sur une scène, entre amours naissants pour une Valentine hélas destinée à n’être qu’ouvreuse, bienvenue dans ce bâtiment-monde où les oiseaux parlent, où l’on n’imagine guère que les avions n’aient pas besoin de fils pour voler, où l’on découvre les mers, l’exotisme, la planète entière sous forme de décors, et où l’on pourrait, peut-être, s’insurger contre le ressassement sans fin des mêmes figures, les Desdémone, les Carmen, les Tosca, les Violetta au motif que « Oui, tout cela n’était qu’un drame, et point la vie. » Nous n’en dirons pas plus si ce n’est que cette histoire d’un naufrage effroyablement lent est au contraire à la fois un drame et la vie, un récit plein d’émotion qui sonne juste d’un bout à l’autre.

« Le fou rire de Jésus »

« C’était moi le vautour, moi qui tournais au-dessus de la tête du Galiléen crucifié, dans le crépuscule de Jérusalem, moi qui lui dressais une couronne de mes ailes, de mon bec, de mes serres, moi qui riais au-dessus de sa tête, de ce même rire de complicité dont, la veille, lors de son procès, nous avions tenté tous deux de dissimuler l’ardeur, ce rire qui éclatait au-dessus de la Croix, ce rire que les gens pouvaient peut-être entendre, déchirant les nuages, découvrant un soleil d’aurore, formant non plus une couronne de douleur mais une auréole d’une lumière de gloire dans les cieux. »

Un narrateur installé dans le Grèce contemporaine dont on devine, après l’affaire des enseignes, puis la condamnation du Christ, qu’il n’est autre que ponce Pilate, narre, sous forme d’une lettre à Vitellus, sa rencontre avec le Galiléen, et chercherait, à l’en croire, à prouver enfin que l’homme de Nazareth n’était autre que Dieu. Un fou rire commun avant une condamnation historique, un Dieu qui lui aurait fait don d’immortalité, lui aurait épargné la mort pour qu’il puisse témoigner dans les siècles futurs. Le récit des errances d’un personnage à travers les siècles, qui, d’un point de vie antique – à moins qu’il en soit un simple mythomane – observe effaré les évolutions contemporaines, se lamente de ce monde où la corruption n’est plus ce qu’elle était et où « l’on ne peut plus uriner que dans des endroits introuvables », un monde d’aliénation perpétuelle qui fait regretter des temps passés où, affirme-t-il, « même les esclaves étaient plus libres ». Critique sociale, donc, ce « Fou rire de Jésus » faussement léger, mais ambitieux, traite également des mille et une réécritures des textes, des interprétations, des fantaisies de la mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective. Un récit qui brasse large, dérive et divague à travers temps, à travers l’esprit quelque peu perturbé du narrateur, qui amuse et qui donne à réfléchir.

« La femme du futur »

« Et point parce que, encore une fois, comme en ma vie d’avant, je recherchais l’oubli, fuyant ma vérité, mais parce que, maintenant, tout m’était revenu en mémoire, en un rêve où j’étais transparente, où je passais à travers les miroirs, je savais déjà tout et j’étais affolée, les portes de mon château intime s’étaient réouvertes, les unes après les autres, en un fracas de grincements de gonds, de craquements de serrures.  »

Belle et originale idée que cette entrée dans le monde futur, où, avant même votre naissance, alors que vous n’existez pas encore, les dieux vous demandent en quel être humain vous souhaitez vous incarner. C’est en 2187 que naît donc la narratrice, sorte d’Alice dans un pays du futur où tout ne serait que merveilles, à tel point que, même à ses yeux encore naïfs, bien des éléments paraissent douteux. Des richesses universelles et une oisiveté impossible allant à l’encontre des vieux traités d’économie du XXIème siècle, des familles qui jouent à vivre comme dans les temps passés, un monde dans lequel elle ne manque pas de se demander « où sont les pauvres, les opprimés, les ratés » mais où, lui explique-t-on, « personne, maintenant, ne se pose plus vraiment le problème de la misère, à part vous peut-être, mais il faut vraiment être une enfant ! », et où il existerait peut-être encore, pour le symbole, un « dernier des prolétaires ». Ironie grinçante, donc, pour ce monde dans lequel il reste possible, pour ceux qui seraient effrayés par une telle vie de bonheur, de prendre place à bord d’un train spécial, qui les emmènera directement vers la vieillesse.

On s’en doute : un tel monde d’« Harmonie Flamboyante » n’est que prétexte à humour grinçant, voltairien ou swiftien, et les déboires de notre Alice, qui se souvient d’avoir tour à tour été, entre autres réincarnations animales, entre autres réincarnations humaines plus banales, Anna Karenine, Yseut, Emma Bovary et quelques autres, découvrira, ballotée entre utopie et dystonie, une étrange et complexe existence qui lui montrera que tout n’est pas que merveilles, que si elle est la plus belle et la plus intelligente elle ne le sera en définitive pas tant que ça, que si dans ce futur où « La mort était inadmissible, impensée ; la mort n’existait plus dans nos idées », l’on peut toutefois apercevoir un cadavre décomposé à la descente d’un avion. La voilà à chercher à comprendre, à réinventer des thèses anciennes, à démontrer – belle idée que celle de ce Congrès Mondial sur l’Existence du Réel – que tous les objets, contrairement à ce que l’on pouvait croire, ne se réparent pas systématiquement eux-mêmes, et qu’il y a ici et là plus d’une faille dans ce monde idéal.

On trouvera dans cette « Femme du futur  » des thèmes développés dans ses roman « La Terre ne tourne pas autour du soleil » (Gallimard, 1980), comme la remise en cause de l’héliocentrisme, l’immortalité, la destruction et la fondation de civilisations nouvelles, abordées à travers le regard de ces personnages (presque) innocents que sont les enfants, et l’on y trouvera également l’inévitable Nabucco, camé littéraire propre à l’auteur. Riche aventure, elle aussi par moments décousue, elle aussi par moments divagante, que celle de cette « Femme du futur » embringuée dans un monde qui ressemble aussi à un purgatoire, une utopie qui apparait aussi comme une « fin de l’histoire » où ne subsiste qu’une humanité composée de personnages médiocres, incultes, qui plus est incapables de s’en rendre compte. Une utopie que la prétendue innocence de la narratrice permettra de dynamiter pour un retour à plus âpre et plus signifiant.

Au total

Avec François Coupry, on est souvent aux marges de la science-fiction. À travers ces cinq courts romans, on trouvera une fin du monde, plusieurs tableaux d’utopies ou de dystopies, et des thématiques souvent abordées dans la littérature de genre, comme celle de l’immortalité. « Contes paradoxaux » ou fictions des marges, littérature de l’imaginaire au sens large qui refuse de s’inscrire directement dans un genre et trouve ses racines ailleurs, dans une longue tradition littéraire – les Swift, les Voltaire et bien d’autres – ces cinq récits, en apparence disparates, sont animés par des intentions, des techniques, des sujets similaires. Chez François Coupry, le monde est un théâtre perpétuel sur la scène duquel on n’hésite pas à pratiquer l’excès, le baroque, l’outrance, le grotesque, à virevolter d’une thématique à une autre, à partir dans tous les sens comme sur d’autres scènes – celles d’un cirque, celles d’une foire. Ceci explique pourquoi la plupart de ses récits – à l’inverse d’un « Fils du concierge de l’opéra » policé, homogène, contrôlé, maîtrisé – peuvent conduire les lecteurs à perdre le fil, à décrocher, à chercher partout – comme l’on cherche dans un brocante la pièce unique – le propos essentiel, la destination où l’auteur souhaite les mener. Pourtant, ces contes drolatiques, il faut le goûter, et tant pis si l’on n’est pas emmené comme on pourrait l’être dans un thriller ; il faut prendre son temps, écouter l’auteur expliquer et réexpliquer le monde, mais aussi l’enchanter et le réenchanter, usant de l’image, de l’absurde, du saugrenu, du nonsense, de l’humour pince-sans rire et de l’artifice classique du faux Candide. On devine chez François Coupry une jubilation de l’écriture qui n’est pas sans danger pour un lecteur parfois frustré de s’égarer dans l’écheveau, parfois ravi de découvrir l’inattendu. Ruptures de cohérence, changements de tonalité, tendance à en faire trop ? Certes, mais les amateurs de scénettes et d’images y trouveront leur compte, et verront dans ces thématiques entremêlées, dans ces rugosités narratives le reflet d’un réel qui n’est pas toujours univoque, pas toujours harmonieux, et rarement dépourvu d’angles ou d’aspérités. Bateleur graphomane, parfois – mais en cela en harmonie avec ses personnages – un tantinet prolixe et déstructuré, mais toujours intéressant, toujours foisonnant, l’auteur s’amuse et amuse. À l’ère des « beaucoulogies » qui en disent peu en trop de trop gros volumes, François Coupry lui, en met beaucoup dans chacun de ses courts romans.

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Titre : Merveilles – cinq contes paradoxaux
Auteur : François Coupry
Couverture et illustrations : Cyril Delmote
Éditeur : Pierre Guillaume de Roux-FCD livres
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 575
Format (en cm) : 15 x 24 x 5
Dépôt légal : novembre 2018
ISBN : 9782363712752
Prix : 23 €


François Coupry sur la Yozone :

- « L’Agonie de Gutenberg »

Hilaire Alrune
11 janvier 2019