Claude Rodhain, a été ingénieur, enseignant à HEC, avocat honoraire, a écrit plusieurs romans historiques, un thriller. Il publie « Le temps des orphelins » (Ed. City) un roman en grande partie autobiographique, l’histoire d’un enfant abandonné qui a soif de revanche, et qui veut devenir quelqu’un. Le temps des orphelins – Claude Rodhain – Babelio
En août 2011, le journaliste américain Hal Vaughan publie une nouvelle biographie consacrée à Coco Chanel, dans laquelle il la présente comme antisémite et espionne pour le compte des nazis. Son ouvrage paru sous le titre Sleeping with the Enemy: Coco Chanel’s Secret War, chez Alfred A. Knopf, est basé sur des documents de renseignement français et allemands des années de guerre, récemment déclassifiés. Entre autres révélations, on y apprend que Coco Chanel a servi l’Abwehr comme agent 7124, nom de code Westminster. Le baudelairien Isée St. John Knowles lui répond en 2022, par un beau livre, paru dans la collection « Saint-Germain-des-Prés inédit », cartonné et agrémenté de photos, où il démontre que Coco Chanel est victime d’accusations fausses. Rencontre avec l’auteur pour faire le point.
Marc Alpozzo : Cher Isée St. John Knowles, vous publiez dans la collection « Saint-Germain-des-Prés inédit », un beau livre, cartonné et agrémenté de photos, sur Coco Chanel. C’est toutefois un ouvrage très particulier, puisque le sujet n’est pas la mode ou l’élégance, mais une part occultée de la vie de la grande créatrice de mode, puisqu’il prétend faire la lumière sur son implication personnelle dans la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi avez-vous voulu faire ce livre ?
Isée St. John Knowles : Ce qui m’a engagé à écrire ce livre, c’est d’abord ma décision, arrêtée en 2011 de proposer une contre-enquête circonstanciée visant à tempérer l’acharnement paranoïaque contre Chanel, pratiqué par des procureurs autodésignés qui feignent de respecter les apparences de l’objectivité. Mais il y a autre chose.
Depuis les années 1970, la dimension baudelairienne de Chanel avait éveillé en moi un vif intérêt. Remontons loin dans le passé, très loin. En 1910, grâce à un Anglais, Arthur Capel, dit « Boy », dont Chanel était éprise, elle découvre Baudelaire au travers d’un apologue tiré du « Spleen de Paris ». Dans les années 1925, cette autodidacte qui n’avait reçu qu’une éducation élémentaire s’imprégnera, au travers de ses lectures et de ses rencontres, de la philosophie du dandysme baudelairien. Le dandysme constituera, pour elle, le paradigme dont elle ne se détournera jamais. À partir de ce moment, la vie de Chanel, voire son action offensive durant l’Occupation, réhabilitera cette philosophie de la résurgence spirituelle, fondée sur l’autorité suprême de la liberté individuelle.
N’oublions jamais que Chanel était promise à une destinée malheureuse. Sortie de rien, née à l’hospice de Saumur, abandonnée par son père à l’orphelinat d’Aubazine – ses parents croupissaient dans un grand dénuement dont elle ressentira la honte sa vie durant – sortie de « la boue », elle sut subvertir son destin pour en faire de « l’or ».
En un temps où « l’enlaidissement des cœurs » dévastait l’Europe en guerre, Chanel détrôna l’éthique du mal et du bien au profit de l’esthétique de l’élégance dont elle préserva la souveraineté. Pour Chanel, l’élégance avait une patrie, la France, et un sanctuaire, la Maison Chanel.
Avec un courage invincible et une ferveur qui ne chancela jamais, elle défendit ce sanctuaire contre les assauts de l’envahisseur nazi.
M. A. : Non seulement votre entreprise est risquée, mais elle est courageuse. Vous cherchez à réhabiliter Coco Chanel, après les accusations d’Hal Vaughan, ancien diplomate américain, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et journaliste, mais qui ne fut ni historien ni chercheur à l’université, et qui accusa en 2011, Coco Chanel d’avoir été, durant l’occupation, un agent nazi. Vous avez été soutenu dans votre entreprise par la petite nièce de Coco Chanel, Gabrielle Palasse-Labrune, qui vous a accordé une préface. Y a-t-il eu d’autres connaisseurs qui ont cautionné votre entreprise ? Cela demeure assez fragile comme soutien. Comment pensez-vous réhabiliter ainsi cette grande figure du bon goût à la française, alors que vous êtes quasiment le seul à hurler dans le désert ?
I. St. J. K. : Je me demande s’il n’est pas un peu prématuré d’avancer que je suis « quasiment le seul à hurler dans le désert ». Pour l’heure, je le suis, assurément. Mais dans les années soixante-dix, quand j’avais interrogé les derniers témoins de la guerre de Chanel, seul, je ne l’étais certes pas. Et qui nous dit que demain ou dans un avenir plus ou moins rapproché, les dépositaires des dossiers de guerre de Chanel ou leurs héritiers ne se laisseront pas entraîner à monnayer ces dossiers, voire à en autoriser enfin l’accès aux historiens ?
Quelle créance la postérité accordera-t-elle alors aux imputations infamantes de Vaughan, même si, dans son livre, il n’a pas négligé la précaution de reconnaître que son enquête est sevrée des documents que Chanel aurait fait « disparaître » pour « falsifier l’Histoire » ? Falsifier l’Histoire aurait été dénué de tout intérêt pour Chanel ; mais sans doute pas pour un « historien » qui publie dans le dessein de convaincre son lectorat, de le faire réagir dans l’immédiateté des émotions. Ce procédé peu orthodoxe, mais bien éprouvé par les démagogues, s’offre aux lecteurs, dans le livre de Vaughan, sous des dehors d’objectivité historique, dissimulant hélas des intentions affligeantes de rusticité. En voici une :
Pour conditionner son lectorat à haïr Chanel, Vaughan s’applique à contraster le menu « somptueux » offert sous l’Occupation à la clientèle du Ritz avec celui des « pauvres affamés » cherchant « de la nourriture et des rebuts dans les ordures ». Certes, on ne peut être que bouleversé par les infortunés photographiés qui illustrent le propos amer de Vaughan. Sauf qu’on est également en droit de s’interroger sur la sincérité de la compassion de l’auteur de Dans le lit de l’ennemi, alors qu’il insiste ostensiblement sur l’opposition entre riches et pauvres, opposition éculée lui permettant de se servir de la souffrance des « pauvres affamés » à des fins de captation démagogique.
Contrairement à lui, j’ose imaginer que le lectorat de Coco Chanel, cette femme libre qui défia les tyrans sera composé d’une pluralité d’esprits libres et éclairés, à l’instar de Pierre Bergé qui avait ardemment soutenu mes recherches, dans l’espoir qu’elles nous permettraient d’identifier les dépositaires des dossiers de guerre de Chanel. Comme lui, je demeure convaincu que les motivations qui animent ces dépositaires et entravent la divulgation des dossiers sont totalement extérieures aux combats menés par Chanel sous l’Occupation. En se portant acquéreur des dossiers de guerre de Chanel et en convenant d’un prix défiant toute concurrence, Pierre Bergé pensait que ces dépositaires vaincraient leurs scrupules et cesseraient de défendre la mémoire de spoliateurs d’œuvres d’art dont les dossiers nominatifs de Chanel décelaient les agissements.
Pour revenir enfin à votre question, j’ai parfaitement conscience que Chanel a été abandonnée de tous, en dehors de la Maison Chanel, assurément, de Claude Delay, de Justine Picardie, voire de quelques autres. C’était inéluctable. Sous l’Occupation, Chanel fut subversive, transgressive. Elle bouleversa les schémas de pensée ; elle s’éloigna de la norme comportementale ; elle dédaigna de verser dans les clivages idéologiques. Dans ces conditions, évidemment, j’ai parfaitement conscience que mon livre valorise une histoire réprimée à une époque embrasée de fièvre purificatrice et d’imprécations obscènes, soumise à la dictature de la délation.
Cependant, même confronté à la meute d’endoctrinés qui veulent croire Chanel coupable, je caresse l’espoir que mon livre pourra servir de fusée éclairante, en ce qu’il permet au lecteur de déconstruire les affrontements dogmatiques, prônés par Vaughan et de se méfier comme de la peste de ceux qui maîtrisent l’art de transformer toute distinction en opposition.
M. A. : Que répondez-vous aux accusations d’antisémitisme à l’endroit de Coco Chanel ?
I. St. J. K. : Je répondrais d’abord qu’il faut apprendre à distinguer les emportements de Chanel envers les Juifs, des imprécations génocidaires antisémites qui émaillent les pamphlets de Céline. Aucune fureur exterminatrice ne s’est emparée de Chanel sous l’Occupation. Or elle se trouve associée dans l’opprobre qui s’est légitimement abattu sur Céline, sur Rabatet ou Brasillach.
Permettez-moi de rappeler ceci à nos lecteurs : il n’y a pas une preuve historique qui puisse établir qu’un seul Juif, un seul résistant, un seul communiste, un seul franc-maçon a été arrêté, torturé, interné ou a péri dans un camp nazi en conséquence d’une dénonciation de Chanel.
Chanel a-t-elle injurié des Juifs ? Oui, certainement. Mais elle a également abreuvé d’injures les communistes et les fonctionnaires. Elle a étrillé les homosexuels, invectivé les curés et les femmes oisives… la liste est impressionnante ! Son aversion contre le genre humain, la misanthropie indicible qui l’envahissait, toujours masquée par sa vie mondaine, avaient alimenté des jugements si dépréciatifs, si méprisants qu’ils avaient même heurté de proches amis. Prenons le cas d’Edmonde Charles-Roux.
Avant de s’enliser dans son enquête, Hal Vaughan avait soulevé des questions pertinentes au sujet de la documentation indisponible se rapportant à la guerre de Chanel. Pourquoi ? Notamment parce que dans L’Irrégulière, les conclusions d’Edmonde Charles-Roux divergent de celles auxquelles sont amenés d’éminents spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, comme l’historien de Schellenberg, Reinhard R. Doerries. L’Irrégulière dévoile même des renseignements détaillés qui se rapportent à l’un des agents de renseignements de Chanel. Quand Vaughan tentera d’acculer Edmonde Charles-Roux à révéler ses sources, il n’obtiendra d’elle aucune réponse.
Selon la petite-nièce de Chanel, Gabrielle Palasse-Labrunie, le silence d’Edmonde Charles-Roux avait, de longtemps, favorisé des suspicions croissantes sur le comportement de Chanel sous l’Occupation. Il cristallisait un ressentiment tenace, occasionné par l’irascibilité que sa grand-tante eut parfois l’occasion de déverser sur l’auteur qui n’avait pas encore composé L’Irrégulière. Ce ressentiment, ce silence, éluciderait donc la passivité d’Edmonde Charles-Roux devant l’enquête fouillée et attentatoire à l’honneur de Chanel, diligentée par L’Express en 2005. Cette enquête mettait en lumière une lettre jusqu’alors inédite qui, par la suite, exacerbera tant de haine contre Chanel.
Dans cette lettre rédigée par la styliste en mai 1941, elle expose sans la moindre ambiguïté que la société Les Parfums Chanel était détenue illégalement par des Juifs. En conséquence, elle faisait acte de candidature pour reprendre le contrôle de l’entreprise, revendiquant un « droit de priorité indiscutable à l’achat des actions Parfums Chanel », auxquelles elle adjoindra, dans un second courrier, celles de l’entreprise Bourjois.
Rappelons que les Wertheimer, exilés à New York, avaient confié les deux entreprises à leur fiduciaire Félix Amiot. Rappelons également que depuis février 1941, l’avionneur Amiot était surveillé par un agent de renseignements rémunéré par Chanel convaincue, à tort, qu’Amiot était nazi et qu’il allait trahir les Wertheimer.
Si l’on s’en tient à une lecture littérale de cette correspondance, nous sommes amenés à conclure que Chanel est un monstre antisémite. C’est précisément vers cette conclusion que nous orientent Hal Vaughan et la kyrielle de commentateurs français et étrangers qui, dans leur empressement à surpasser les épurateurs sauvages de la Libération en calomnies au vitriol, font fi du contexte historique dans lequel s’inscrit cette correspondance. Ce contexte, le voici :
Dans les jours qui ont précédé la rédaction des deux lettres, Chanel avait appris que son vieil ami Pierre Laval – leur amitié remontait à 1924 – approuvait la décision de Kurt Blanke, chef du service « Déjudaïsation » au MBF (Commandement militaire allemand) de contester la cession de Bourjois et de Parfums Chanel, au profit de l’acquéreur Michel Dassonville, agent de la Gestapo et proche de « l’élite » vichyssoise. Autrement dit, Félix Amiot, fiduciaire des Wertheimer, avait été, à son insu, relégué au passé, alors qu’Abetz, Blanke et Laval cautionnaient déjà le rachat des deux entreprises par Dassonville.
Que fit Chanel ? Elle s’empressa d’assurer les conditions requises pour légitimer sa candidature et concurrencer officiellement Amiot mais officieusement Dassonville, alors que les réunions auxquelles contribuaient les partisans de ce dernier se tenaient encore à huis clos. Pour enfreindre l’omerta du huis clos, Chanel adressera ses courriers confirmant sa candidature aux instances reconnues par Vichy, le SCAP qui est le service de Contrôle des administrateurs provisoires et le CGQI, le commissariat général aux Questions juives.
Venons-en maintenant au ton ostensiblement antisémite qu’elle adopta. Chanel avait parfaitement conscience que sa longue amitié avec Pierre Wertheimer prêterait le flanc à une imparable perte de crédit qui inciterait Blanke à la qualifier de « fiduciaire de rechange » des Wertheimer. Je vous cite là les mots de Chanel, verbatim. En conséquence, elle affichera son antisémitisme par écrit, dans le dessein de désamorcer cette redoutable faille et faire apparaître son indépendance absolue à l’égard des Wertheimer. Il s’agit donc d’un antisémitisme « de circonstance », lequel ne traduit aucunement les sentiments personnels que Chanel nourrissait à l’endroit de Pierre Wertheimer, pas plus qu’il ne reflète la profonde estime qu’elle voua à ce dernier à partir de la fin des années vingt, quand Pierre Wertheimer devint l’artisan de sa gloire à travers le monde.
M. A. : Je crois que vous réalisez parfaitement combien vous êtes seul aujourd’hui contre tous, lorsque vous sous-titrez votre ouvrage « Cette femme libre qui défia les tyrans », puisque depuis 2011, on dit d’elle qu’« elle était la plus élégante des espions nazis »[1] ? Qu’est-ce qui selon vous justifie ce titre dans la vie de Coco Chanel ?
I. St. J. K. : Une styliste qui n’a jamais été rompue à la pratique de l’espionnage et dont le réseau d’agents de renseignements, à l’origine très restreint, se développera certes à Paris, mais aussi à Madrid et à Berlin grâce à son intégration en mai 1941 au sein de l’Abwehr, les services de renseignement de la Wehrmacht ; une styliste qui maintiendra cependant des contacts intermittents avec le renseignement étranger et contre-espionnage britannique, le MI6, par l’entremise de son agent de liaison anglais posté à Madrid ; une styliste qui n’a cure des dangers qu’elle encourt, qui expose ses informateurs à des risques considérables et qui achète leur loyauté grâce à la fortune impressionnante qu’elle a amassée ; une styliste qui, dès le mois d’avril 1941, parvient à infiltrer le service « Déjudaïsation » au Commandement militaire allemand et qui va acquérir une maîtrise éblouissante de la désinformation ; cette styliste ne mériterait-elle pas qu’un réalisateur lui consacrât un film à la James Bond ? Au risque de vous décevoir, un tel scénario outrepasse hélas les modestes aspirations de mon livre.
Ce qu’il faut retenir cependant du parcours exceptionnel de Chanel dans l’histoire des services secrets, c’est que pour déjouer des manœuvres nazies particulièrement ingénieuses destinées à s’emparer de Bourjois et de Parfums Chanel, les stratégies de la styliste se sont articulées autour du renseignement de février à octobre 1941. Alors oui ! N’ayons plus peur de le confirmer : les grandes avancées de Chanel sous l’Occupation doivent tout à la qualité des agents de renseignements qu’elle rémunérait très généreusement et aux directives judicieuses qu’elle sut leur délivrer à des moments décisifs et, en octobre 1941, précisons-le, lourds de conséquences pour elle-même. Rappelons qu’à cette date, Helmut Knochen, chef de la SiPo-SD, la police et les services de sécurité du Reich, réclamera l’arrestation de Chanel par la Gestapo pour avoir entretenu des intelligences avec le MI6. Sans l’intervention providentielle de Schellenberg, alors chef intermédiaire de l’Amt.VI (SD-Ausland), le service secret politique du Reich à l’étranger, Chanel n’aurait pas survécu à l’Occupation.
Quand, grâce au soutien de Heydrich et de Himmler, en juin ou juillet 1941, Schellenberg succède à Heinz Jost, accusé de corruption, à la direction de l’Amt.VI, avant d’être tenu par Hitler pour l’espion le plus informé du Troisième Reich, selon Sir Samuel Hoare, ambassadeur de Grande-Bretagne à Madrid, c’est Chanel qu’il choisira pour conduire l’Opération « Modelhut » en novembre 1943. Certes, il la désigne parce qu’elle pouvait légitimement se prévaloir de l’estime et de l’amitié que lui manifestait Churchill depuis 1927, mais aussi parce que Schellenberg avait suivi le saisissant parcours de la styliste dans l’espionnage d’officiels nazis, tels que Blanke et Abetz alors qu’ils appuyaient la candidature de Dassonville au rachat de Bourjois et de Parfums Chanel. Il la désigne aussi, à n’en pas douter, parce qu’il faisait grand cas de la rouerie dont usa Chanel en août 1941 en soudoyant le général Hanesse, proche de Göring et chef d’état-major de la Luftwaffe à Paris, pour qu’il corrobore des informations trompeuses qui inciteront Dassonville à renoncer au rachat des deux entreprises.
Comment Chanel exprima-t-elle sa reconnaissance à Schellenberg pour l’avoir sauvée des griffes de la Gestapo en octobre 1941 ? En faisant échouer l’Opération « Modelhut » par des manœuvres aussi intrépides que perfides, manœuvres que je rapporte dans mon livre. Je rappelle que cette opération clandestine, particulièrement odieuse à l’égard de la France, visait à obtenir l’assentiment de Churchill à une paix séparée entre l’Angleterre et l’Allemagne, affranchie de l’autorité de Hitler. C’est donc en raison de tout ce qui vient d’être dit que j’assume le titre de mon livre. Je l’assume pleinement. Mais je tiens également à atténuer l’éclat de cette consécration. Car pour moi, l’héroïsme d’un Marc Bloch, devant « le plus atroce effondrement de notre histoire » est plus inspirant encore que les exploits retentissants accomplis par Chanel durant ces abominables et sanglantes années de guerre. L’héroïsme de cet immense intellectuel et résistant supplicié est plus exaltant parce qu’il s’est senti « responsable de tous », comme eût dit Saint-Exupéry. Ce grand universitaire médiéviste fut profondément ému par la France qui souffre, par les larmes des traqués et des humiliés.
En février 1944, Chanel, sollicitée par Cocteau pour joindre son nom à la pétition en faveur de la libération de Max Jacob de Drancy, la signera certes, mais contre son gré. Pourtant, elle vouait une indéfectible affection à cet éblouissant poète et artiste. Mais elle ne supportait pas l’idée qu’une supplique adressée à un barbare, en l’occurrence Abetz, supplique si pressante et justifiée fût-elle, portât la signature de Coco Chanel et ternît ainsi l’image que la dandy s’était forgée d’elle-même en l’obligeant de transiger avec sa conscience. Il faut croire qu’un abîme insondable sépare l’humaniste dévoué à autrui, du dandy qui ne fait preuve de loyauté qu’envers son propre idéal.
M. A. : Vous affirmez qu’elle n’a pas été collaboratrice des nazis durant la Seconde Guerre mondiale, pourtant personne, hormis vous, n’est venu démentir les propos d’Hal Vaughan. Je crois même qu’au siège de Chanel, on refuse de répondre à ces accusations. Tout cela semble donc aller dans le sens de ce journaliste américain. Pourquoi ce silence, selon vous ? Quelles sont les preuves que vous pourriez apporter et qui feraient démentir ces accusations ?
I. St. J. K. : Pourquoi ce silence ou ce quasi-silence de la Maison Chanel ? Une chose est sûre : cette grande réserve ne peut aucunement être attribuée à une capitulation concédée à Hal Vaughan. Elle ne peut pas davantage être interprétée comme un symptôme de condescendance, voire de gêne « d’avoir à s’abaisser » en répondant aux calomniateurs de Chanel. Il convient encore moins de considérer cette discrétion comme une marque d’indifférence au tumulte ambiant, indifférence qui s’expliquerait par la parfaite inefficacité des accusations infamantes ciblant Chanel sur le chiffre d’affaires de « sa Maison », qui ne cesse de progresser.
Pour moi, cerner la motivation du quasi-silence de la Maison Chanel, c’est surtout appréhender un événement décisif qui a marqué un tournant dans la vie de Chanel. Remontons à mai 1954. Chambrun, l’avocat de Chanel, avait conseillé à sa cliente et amie de faire confiance au « Tribunal du Temps », à l’avenir, à la postérité, un tribunal qui, selon lui, serait investi du pouvoir suprême de dédramatiser les enjeux, de dépassionner le débat. Il était parvenu à convaincre Chanel qui lui confia ses dossiers de guerre, jusqu’en 1967, vraisemblablement.
La Maison Chanel, je le crois, n’a fait qu’accomplir la volonté de sa fondatrice. Nous ne pouvons qu’apprécier son indéfectible loyauté. Cependant, bien que la petite-nièce de la styliste, Gabrielle Palasse-Labrunie, m’honorât de son amitié et de sa confiance, je ne me sens pas, personnellement, lié par une obligation quelconque de faire serment de loyauté à la volonté de Chanel. Je dirais même que, contrairement à Chambrun, je ne crois pas à l’impartialité du Tribunal du Temps et les campagnes haineuses, savamment conduites contre Chanel pour épouser la cause de Vaughan, démontrent que je n’ai pas tout à fait tort. C’est pourquoi j’ai décidé de descendre dans l’arène, parce que j’ai l’ingénuité de croire encore que toute interrogation sérieuse, même soulevée par l’opposition, mérite une réponse argumentée.
Vous me demandez de quelles preuves je dispose pour démentir la prétendue collaboration de Chanel avec les nazis. Je vous réponds très simplement que mon livre s’appuie essentiellement sur les preuves présentées dans le livre de Vaughan ; ces fameuses archives récemment déclassifiées, « révélations explosives », distillées par les médias qui se déchaînent de par le monde, alors qu’à la veille de la Libération, elles étaient consultables au siège de la Société Baudelaire, rue Jacob. Seulement voilà : à partir de ces mêmes documents, je dégage des conclusions qui sont parfois diamétralement opposées à celles de Vaughan. Cela s’explique par mon rejet des interprétations imprécises, voire artificieuses auxquelles il recourt quand il souhaite établir une continuité dans sa chronologie défaillante à plus d’un titre, selon ma propre enquête.
Penchons-nous donc, puisque vous la mentionnez, sur la pseudo-collaboration de Chanel. Elle reposerait sur quoi exactement, selon la thèse de Vaughan ? Sur le fait que Chanel aurait couché dans le lit du baron Hans Günther von Dincklage, de treize ans son cadet, agent dévoué à l’Abwehr depuis la promulgation de la République de Weimar en 1919. Surnommé « Spatz », l’espion polyglotte et anglomane, qui abondait en exploits libertins, aurait enrichi sa collection de la conquête de Chanel sous l’Occupation, du moins à en croire Vaughan. C’est faux. Au temps de sa liaison éphémère avec Dincklage, Chanel partageait sa vie avec Paul Iribe, décorateur, costumier, dessinateur et fondateur de l’abominable revue réactionnaire Le Témoin. Sa liaison avec Dincklage aurait duré une dizaine de jours et remonte à novembre 1934 quand ils se rencontrèrent au Brown’s Hotel à Mayfair. « Coucher » avec l’Allemand Dincklage en 1934 rendrait donc Chanel coupable de délit pour collaboration avec un ennemi de la France ? Lorsqu’en août 1940, Dincklage imposa sa présence dans la vie de Chanel, elle ne l’accueillit ni comme ennemi ni comme amant, mais comme un chevalier servant, susceptible de protéger Parfums Chanel contre une éventuelle ingérence nazi ce, jusqu’en mars 1941. À cette date, Chanel apprit que Dincklage avait facilité la capture et l’internement d’André Palasse, neveu de la styliste, dans le seul but de la contraindre à embrasser la cause nazie, moyennant sa libération. Il va de soi que Chanel ne cédera jamais à ce chantage abject. En revanche, par l’entremise d’un de ses premiers agents de renseignements, elle fit placer Dincklage sous étroite surveillance.
Le dédain souverain que Chanel éprouva envers le nazi maître chanteur, Dincklage, se traduira, à partir de mai 1941, par des instructions transmises à ses agents de renseignements. C’est ainsi qu’à l’instigation de la styliste, ils délivreront à Dincklage des informations erronées sur les combats qui opposaient Chanel aux partisans du rachat des entreprises Bourjois et Parfums Chanel. Ces partisans étaient composés, entre autres, de Laval et du chef du service « Déjudaïsation » au Commandement militaire allemand, Kurt Blanke.
Venons-en à l’après-guerre, quand Dincklage menaça Chanel de porter atteinte à sa réputation en relayant publiquement les grossières calomnies portées contre elle à la Libération par les épurateurs sauvages. Sur le conseil de Chambrun, son avocat depuis 1934, certes, elle finit par céder au chantage financier exercé par Dincklage et acheta son silence. Cependant ce chantage, cette soumission au tyran Dincklage, Chanel la ressentit comme une humiliation qui perdura même après sa rupture avec Dincklage en 1958, humiliation faussement effacée de temps à autre par les convenances de la vie mondaine d’une dandy baudelairienne s’interdisant de lâcher le plus implicite aveu de sa muette et déchirante blessure d’amour-propre.
M. A. : Dernière question, Coco Chanel était le symbole de l’élégance à la française et de la femme chic. Aujourd’hui, nous vivons une époque qui préfère substituer la vile laideur à la beauté, par esprit de fronde, de sédition. Que répondez-vous à une telle époque, vous qui êtes un éminent baudelairien, et un grand admirateur du dandysme du XIXe siècle ?
I. St. J. K. : Un baudelairien redoute-t-il vraiment la « vile laideur » ? Baudelaire idolâtrait le mystère de la laideur. Souvenons-nous de ses « Métamorphoses du Vampire » ou du « Voyage à Cythère », voire d’« Une Charogne ». L’émotion du laid, son pouvoir répulsif, a de longtemps fasciné les grands créateurs. Pensons à l’admirable Portrait du vieillard et du jeune garçon de Ghirlandaio, l’un des plus émouvants chefs-d’œuvre de l’école florentine ; ou, plus près de nous les portraits de Dora Maar, déstructurés par Picasso. Ces portraits sont au zénith de l’art du XXe siècle. N’omettons pas de mentionner le génial Soutine dont le chaos intérieur nous est renvoyé par ses brosses et atteint la sublimité sans que jamais elle ne paraisse menacée par les distorsions de ses visages ou de ses arbres. Et que dire du grand baudelairien que fut Francis Bacon qui trouvera bientôt sa place dans notre collection « Saint-Germain-des-Prés inédit » et dont le mouvement qui déchire et qui torture s’accroît sans discontinuer dans l’intensité ?
Je serais plutôt enclin à croire que l’ennemi de la beauté, pour un baudelairien ou pour un nietzschéen, c’est la superficialité, l’insignifiant, le banal, le moche, la production gadgétisée, censée être provocatrice. Notre brillantissime André Malraux, n’eût-il pas frémi d’horreur à l’idée que son fauteuil, au ministère de la Culture, pût un jour être occupé par une apologiste du tube anal d’un plasticien américain ? Je n’ose même pas imaginer comment ce plug anal gonflé sur la place Vendôme, il y a de cela, sept, huit ans, eut été accueilli par la plus illustre résidente du quartier, Coco Chanel. J’ai du mal à croire qu’elle se serait associée au concert de louanges adressées au « plasticien gonflable » par maints tenants officiels de la culture.
Propos recueillis par Marc Alpozzo
[1] Voir à ce propos « PARFUM DE TRAHISON – Quand Coco Chanel était un agent nazi », Rédaction du Monde.fr, publié le 15 août 2011.
Le sujet, c’est l’envie d’écrire, de faire luire une phrase comme on frotterait une pièce d’argenterie. En chemin, à mesure que j’écrivais, j’ai rencontré le président Macron, les gilets jaunes, le virus de Chine, la guerre en Ukraine. Avec un crayon et du papier, j’ai illustré ce grand chemin, semé de bandits Certains de mes livres trouvent une issue littéraire dans la mémoire, des souvenirs recomposés, une vie morte reconstituée. D’autres s’imposent à moi, heurtent de plein fouet une écriture, se présentent tels quels comme des modèles à figurer. Ce sont des croquis d’aujourd’hui, extérieurs au for intérieur. « La fin des haricots » en prolonge les traits, fait écho à l’art des portraits. Il appartient au deuxième style, rosse et féroce. Car je ne considère pas comme fortuit le mot rire dans celui d’écrire. Rire et écrire procède du même élan, du même tourment, d’un même ricanement. Ce dixième ouvrage se situe dans le droit fil d’un premier livre consacré à de Gaulle. Il témoigne d’un retour aux sources. Il s’affiche comme la chronique urticante d’un fiasco national. Les personnages publics dont j’évoque les agissements fugitifs, dont je mentionne les noires impérities, obéissent au monde enfantin de la bande dessinée. A vrai dire, j’observe un théâtre, non pas absurde mais burlesque, où l’acteur au pouvoir endosse la caricature comme une deuxième nature. Je regarde comment s’agitent les chefs à savoir bref. Ce livre n’appartient à aucun genre bien défini. Un peu pamphlet, un peu essai littéraire, peut-être les deux à la fois, il dessine la tragi-comédie du pouvoir. Il s’est écrit à mon insu, tout seul, sans que je le veuille. Là, je parle du livre, comme d’un bloc unitaire. Mais la phrase, je l’ai voulue, désirée, convoitée, courtisée. Il n’y a pas d’histoire. Mais toujours une couleur, faite de consonnes et de voyelles. Et une couleur, c’est beaucoup plus important qu’une histoire. Car je crois que l’imagination la plus pure, c’est de voir de la couleur dans une phrase, dans une écriture, dans un livre. Du ressenti, du subjectif, de l’arbitraire : l’écrit le revendique ici. J’invente au besoin, j’affabule à plaisir. J’observe la gesticulation du pouvoir avec compassion, mépris et moquerie. L’actuelle gestuelle mécanique du pouvoir, à cadence saccadée, renvoie à des saynètes d’un cinéma disparu, aux délires de Louis de Funès, Tati, Chaplin, Keaton, Sennett ou Harold Lloyd. Le genre politique selon Macron ressortit de l’art burlesque.
D’une manière générale, à quel besoin profond, à quelle nécessité intérieure répond votre travail d’écrivain ?
J’écris à la recherche de quelque chose. Je suis un désir dans un désert. Je suis à la remorque de ce désir d’écrire. Alors savoir si c’est un roman, un essai, un pamphlet, à vrai dire je n’en sais rien. Je sais seulement que le désir est impérieux, qu’il exerce un empire ravageur sur mon écriture, qu’il frappe toute laborieuse volonté d’un dédaigneux coup de vieux.
Le thème de la nostalgie est très présent dans votre livre…
Une fois le livre achevé, j’ai été saisi par un vers de Pasolini qui m’a émerveillé : « La connaissance est dans la nostalgie » (Adulte ? Jamais). Oui, mes haricots témoignent d’un cri qui est celui de la nostalgie. Un cri de scrogneugneu. Avant, c’était mieux. Il y avait davantage de soin dans le travail ouvragé. L’éditrice du livre m’a confié que le livre « ne manquait pas d’humour ». On attribue souvent à Boris Vian une phrase qui appartient à Chris Marker, le poète cinéaste : « L’humour est la politesse du désespoir ». Cette politesse du désespoir, je l’ai baptisée, moi, avec mes propres mots : « la fin des haricots ».
D’un livre à l’autre, comment s’effectue la transition ? Pouvez-vous dire un mot sur le livre auquel vous travaillez aujourd’hui ?
Bref, j’ai écrit tous les jours des bouts de phrases. A force, cela a représenté une centaine de pages. C’est généralement la taille de mes livres. J’ai relu l’ensemble. Et j’avais l’impression que « ça tenait ». Je n’ai pas projeté au départ que je voulais écrire ce livre. Pour moi, c’était une récréation, un divertissement. Une manière de retarder les échéances. Avant de passer aux choses plus sérieuses, à ce livre auquel je pense un peu tous les jours, celui-là voulu et bien voulu, un livre sur l’écriture, la solitude, le style, le théâtre. J’ai le titre, un label obsessionnel, entêtant au fil du temps. Je l’appellerai « Une manière d’être seul ». Mais je ne sais pas si je suis capable de l’écrire, ce livre. Un livre dont la matière est la manière. Quand j’écris, j’ai finalement l’impression d’être à ma place. La difficulté est d’y rester.
Que de tranches d’histoire nous découvrons en conversant avec Christian Mégrelis, personnage à la culture encyclopédique qui a côtoyé, et quelquefois servi tous les empires du dernier siècle ! Français né à Chamalières entre les deux guerres, issu d’une vielle famille grecque pontique (installée sur les rives du Pont Euxin, aujourd’hui la mer Noire, entre l’Europe russe, le Caucase et la Turquie), ce parfait cosmopolite, infatigable voyageur qui mena avec succès diverses affaires commerciales sur tous les continents, grand connaisseur et défenseur de la Bible qu’il fit éditer jusqu’en Chine et qui l’inspire en toutes circonstances, joua un rôle politique de premier plan, en particulier comme conseiller aussi écouté qu’influent de Mikhaïl Gorbatchev. On en apprendra beaucoup à suivre son regard amusé, distant et synthétique, toujours très français, sur les grandes évolutions du monde, en particulier de sa chère Russie, dont le destin lui importe autant que celui de la France -et que, bien entendu, l’entente franco-russe tant mise à l’épreuve part notre enferment dans l’univers atlantique. Plus souvent complaisant avec les vues étatsuniennes que tendre avec Vladimir Poutine, il n’en reste pas moins fasciné par l’étonnant destin d’un peuple russe auquel il est viscéralement attaché, nous le serons sans doute en l’écoutant… —————————————————————————————————
La première exposition parisienne d’Erik Andler « Distorted Date »aura lieu du jeudi 09 (vernissage) au jeudi 23 février (clôture) 2023.
A l’Hôtel La Louisiane – 60 rue de Seine – 75 006 Paris (inscription : guilaine_depis@yahoo.com)
avec plusieurs soirées de conférences & réflexion & convivialité sur le « Temps » durant l’exposition :
– vision philosophique du « Temps » avec les philosophes Jean-Marc Bastière et Marc Alpozzo le samedi 11 février de 17h30 à 19h30
– vision sentimentale du « Temps » avec une soirée-concours de textes (prose ou poèmes) d’amour contenant pour la Saint-Valentin le mardi 14 février. Le gagnant remportera une oeuvre originale et unique, peinture numérique imprimée en digigraphie sur papier fine art et placée dans une caisse américaine de 54 x 73 cm d’Erik Andler et se verra offroir une nuit à La Louisiane. Les consignes sont ne pas excéder une page et inclure au moins une fois dans son texte les trois mots Temps, Amour, Eternité
– vision neuroscience du « Temps » avec les chercheur en neurosciences Daniel-Philippe de Sudres et Eric Durand-Billaud le jeudi 16 février à 19h
Erik Andler : photo prise en juin 2022 lors d’une exposition à Lyon
Introspection 2020-06-23 réalisée en 07/2022 (peinture à l’acrylique sur toile de lin)
Jean-Marc Bastière : photo copyright Frédéric Stucin et couverture du livre
Entretien avec Erik Andler et Jean-Marc Bastière
Le temps est un mystère. Qu’est-ce que le temps ? L’artiste Erik Andler qui expose pour la première fois à Paris consacre une œuvre au temps. Jean-Marc Barrière, philosophe et journaliste au Figaro a consacré un très beau livre au temps Les sept secrets du temps (Stock, 2018). À l’occasion de l’exposition d’Erik Andler qui s’intitulera « Distorted Date » et qui aura lieu du jeudi 09 (vernissage) au jeudi 23 février (clôture) 2023 à l’Hôtel La Louisiane dans le VIème arrondissement de Paris, j’ai profité d’un tour de table pour en savoir plus sur le temps, même si cette notion est l’une des plus complexes en philosophie.
Marc Alpozzo : Bonjour Erik, Bonjour Jean-Marc, tous les deux, vous avez travaillé sur la question du temps. On connaît tous, la célèbre remarque de Saint Augustin, « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » Précisément, à propos du temps, que diriez-vous ?
Erik Andler : Bonjour Marc, Bonjour Jean-Marc. Merci Marc de m’accueillir pour ce tour de table sur le « Temps ».
Pour moi, le temps est une notion complexe. Aussi, avant de s’interroger sur le « Temps », il me semble nécessaire de se demander de quel « Temps » nous parlons ? En effet, le temps, couvre un spectre très large qui va, entre autres, de la philosophie à la physique en passant par la métaphysique, les neurosciences et également la physique quantique.
De mon point de vue, si le « Temps » reste, encore aujourd’hui, insaisissable, c’est un élément universel qui est l’une des clefs de la compréhension de l’Univers.
Jean-Marc Bastière : Bonjour Marc, bonjour Erik. Que dire après saint Augustin ? Le temps, les poètes le contemplent, les philosophes l’interrogent, les physiciens le mesurent. Et des artistes, comme Erik, le dessinent et le peignent avec inspiration, nous ouvrant des portes insoupçonnées ! Je dirais que le temps hante tout un chacun. Mais, insaisissable, il nous échappe toujours. Qu’on le veuille ou non, on se bat sans cesse contre ce fantôme intime dont l’existence impalpable se manifeste à chaque instant. Pourtant, il n’y a rien de moins abstrait – et de plus physique – que le temps. Il n’existe qu’incarné, peuplé pour moi de visages et de paysages, de voix humaines et de sons familiers, d’effluves de pain chaud et de feuillages après la pluie, de pêches mûres et de poisson grillé sur la plage, de baisers furtifs et d’étreintes tendres avec des êtres chers.
A contrario, la contemplation des « peintures de date » d’Erik – chiffres vivants, traversés de torsions et de vibrations – nous fait ressentir la tension intrinsèque entre l’espace et le temps en déchirant le voile des évidences sensorielles, tandis qu’un peintre comme Eugène Boudin aimait, lui, croquer un ciel de nuages à un instant unique.
M. A. : Erik, vous êtes peintre, et vous avez commencé la peinture en autodidacte. Vous avez débuté par une période de réflexion, puis en 2010, vous avez commencé à peindre sur du papier, en vous réappropriant formellement l’esthétique picturale des « Date Paintings » d’On Kawara. En 2012, vous réalisez votre première peinture sur toile de lin « NOV, 11. 2011 ». Vous poursuivez dans votre œuvre, une démarche plastique qui fait écho aux travaux scientifiques développés à travers les siècles. Vos peintures interrogent sur le temps, sa perception, sa réalité, sur l’espace aussi. Pourtant, au-delà de ces grandes questions du temps et de l’espace, qui sont des formes a priori de notre sensibilité selon Kant, votre travail nous questionne sur notre quotidien, notre monde et sur l’univers. Pourquoi ce choix ? Pourquoi cette orientation ? Est-ce que votre but est de mélanger des questionnements philosophiques à une représentation esthétique ?
E. A. : Marc, pour être franc, mon travail n’est pas orienté par un choix. Les œuvres que je crée naissent d’une inspiration suscitée par des questions qui m’habitent profondément.
Aussi, mon but n’est pas de mélanger des questions philosophiques à une représentation esthétique. Mon orientation est bien différente. Je présente, au travers, de mes créations, et en particulier, des « Distorted Dates » ma vision du « Temps », mais également ma perception de nos sociétés, du monde qui nous entoure et de mon ressenti sur l’Univers.
M. A. : Jean-Marc, vous être critique littéraire au Figaro, et rédacteur en chef du mensuel Histoire & Civilisations, et vous avez publié de nombreux ouvrages, sur la jeunesse, Dieu, la religion, la prière, et un livre particulièrement marquant sur le temps, Les sept secrets du temps (Stock, 2018) [paru aussi en poche au Seuil, chez Points vivre, 2019]. Vous avez réalisé un vrai texte de philosophie, votre ouvrage étant une méditation poétique sur le temps, ce bien précieux, qui nous fâche, nous presse, nous lâche. Est-ce que vous avez écrit ce livre, parce que le temps serait notre malheur, duquel vous comptez nous libérer ?
J.-M. B : Si le temps marque notre finitude, il n’est pas fatalement un malheur. On peut simplement se méprendre sur lui. Pourquoi ? Parce que le temps, comme la vie, n’est pas un dû mais un don. Comme de l’eau pure qui nous est offerte ou une grâce qui nous est octroyée. L’attitude première que nous devrions cultiver est la reconnaissance, parce que nous avons le privilège d’être vivant et que ce temps précieux dont nous disposons, il ne tient qu’à nous de l’habiter de tout notre cœur.
Ce temps, bien sûr, nous pouvons en faire notre malheur si nous cherchons à l’accaparer comme un trésor, si nous nous cramponnons à lui de façon désespérée, si nous cherchons à retenir son écoulement inexorable, entre un passé qui n’est plus, un présent qui s’évapore et la mort qui se rapproche ! Il ne faudrait pas grand-chose, pourtant, pour que le temps ait un goût de bonheur. Une pincée de confiance pourrait suffire ! Cette allégresse volontaire n’élude pas, bien sûr, l’angoisse, la tristesse et le tragique de l’existence.
Ma seule préoccupation, c’est de faire remonter à la lumière ce que le lecteur porte déjà en lui. Loin de moi, donc, l’idée de libérer les autres du temps ! Être un passeur, oui, peut-être.
M. A. : Jean-Marc, vous nous proposez dans ce livre d’acquérir la « sagesse du temps », dites-vous, ce qui reviendrait à vivre heureux et paisible, en nous dévoilant ses sept secrets. Mais quels sont-ils exactement ? Pouvez-vous nous en proposer un bref résumé ?
J.-M. B. : La sagesse, à vrai dire, n’est pas un long fleuve tranquille ! Et trouver la joie et la paix peut passer par un long et dur combat intérieur – aussi « brutal » qu’une « bataille d’hommes », écrit justement Rimbaud. En réalité, même si le contenu est philosophique et surtout spirituel, j’ai voulu, non sans plaisir et amusement, me glisser dans la forme particulière des ouvrages de développement personnel. Après la lecture d’un livre qui m’a touché et même bouleversé, ai-je remarqué, l’émotion se dissipe vite, très vite, trop vite. Une fois le volume remisé dans sa bibliothèque, nous oublions presque aussitôt l’essentiel. Nous passons à autre chose. Les livres nous changent-ils ? Oui, je le pense, mais lentement, par imprégnation, tout au long de la vie. Le type d’ouvrage dont la manière m’inspire ici peut aider, sans rien céder, bien sûr, sur le fond, à cette assimilation.
Ces sept « secrets » sont comme des sentiers de montagne. Ils nous mènent vers la contemplation d’un seul mystère : celui du temps. Le premier : ou comment ne pas subir le temps en changeant ma perception et mon attitude. Le deuxième : ou comment trouver le bon tempo pour suivre mon désir fondamental. Le troisième : ou comment, contre les voleurs de temps, mener une vie véritablement créative. Le quatrième : ou comment dépasser un individualisme étroit en inscrivant mon organisation personnelle dans une culture vivante qui la porte. Le cinquième : ou comment réussir les passages, c’est-à-dire rendre à chaque jour sa saveur unique et à chaque âge sa vocation propre. Le sixième : ou comment, contre le mirage du passé, l’utopie de l’avenir et la tyrannie de l’instant, rendre au présent son éternelle présence. Le septième : ou comment concilier notre appréhension humaine d’un temps qui nous est compté avec ce qui échappe au temps.
M. A. : Erik, puisqu’on parle du temps retrouvé, c’est en juillet 2016, que vous avez effectué un voyage d’étude à Barcelone tout à fait déterminant, puisque vous avez ressenti le besoin de vous détacher de l’emprunt formel pour travailler une forme plus personnelle, et c’est dès votre retour à Lyon, que vous avez commencé à utiliser la forme de la date définit par la norme internationale ISO 8601, qui est la norme spécifiant la représentation numérique de la date et de l’heure, et qui est une notation, créée en 1988, destinée à éviter tout risque de confusion dans les communications internationales due au grand nombre de notations régionales différentes. Quel étrange choix, non ? Quelle en est l’origine ? Est-ce qu’on se lève un beau matin, et que l’on se dit que l’on va travailler sur la représentation numérique de la date et de l’heure ? Lorsque vous avez exposé vos toiles pour la première fois, quelles ont été les réactions des gens ?
E. A. : Marc, à l’époque, je recherchais une représentation plus personnelle et également plus harmonieuse de la date. Et c’est un matin, en prenant un café dans un coffee shop de Barcelone que j’ai eu cette idée d’utiliser la forme de la date définie par la norme ISO 8601 pour mon travail.
Lors de ma première exposition, les réactions des gens étaient très intéressantes. Les personnes étaient très surprises par mes peintures. En particulier, par les « Distorted Dates ». Les gens étaient particulièrement intrigués par les déformations peintes sur la toile. Mais, également, beaucoup de personnes me disaient qu’en regardant mes oeuvres, ils ressentaient une grande sérénité et de l’apaisement.
M. A. : Justement, votre travail artistique, Erik, pose des questions, peut-être personnelles, mais aussi philosophiques, telles que : Qu’est-ce que le temps et quel est son processus ? Quid du temps psychologique et de la perception que nous avons de son écoulement ? Le temps est-il linéaire, ne serait-il pas plutôt relatif ? Dans les faits, votre peinture s’élève au-delà du temps psychologique et de sa perception qui nous trouble, en questionnant la science bien au-delà de la physique newtonienne. En quoi la peinture pourrait-elle être légitime dans ce questionnement qui semble appartenir aujourd’hui aux scientifiques ? Pensez-vous que la peinture puisse nous proposer une vérité sur le temps qui échappe à la science, et laquelle ?
E. A. : Marc, pour moi, le sujet du « Temps » ne peut pas appartenir à une catégorie de personnes, il est Universel. Aussi, je ne cherche pas à proposer une vérité au travers de mes peintures. Bien au contraire. Avec mes œuvres, j’introduis des premières clefs de lecture qui donnent une ouverture vers des questionnements sur le « Temps », sur nos sociétés, sur notre monde et sur l’Univers. Les réponses sont multiples et vivent en chacun de nous.
M. A. : Jean-Marc, puisque nous parlons du temps selon le physicien, rappelons-nous ce débat contemporain, qui a cent un ans cette année, puisqu’il date de 1922, et qui portait alors, sur la nature du temps, un dialogue de sourds peut-on dire entre Albert Einstein et Henri Bergson. La question portait précisément sur le temps qui passe, et sur la représentation que l’on s’en fait. Est-ce que vous vous représentez le temps plutôt sous la forme d’une montre aux aiguilles qui sonnent la distance parcourue ou plutôt comme un morceau de musique dont les notes s’enchaînent, chacune imprégnée de la précédente et appelant la prochaine ? En bref, êtes-vous plutôt einsteinien ou bergsonien ? Sachant, que le premier défendait plutôt une conception de la temporalité à l’aune de sa théorie de la relativité restreinte, et que le second, pensait le temps sous un prisme plutôt psychologique.
J.-M. B. : Les deux, à vrai dire ! Einsteinien, déjà, par nécessité, dans le quotidien. Car il vaut mieux avoir une « montre » dans la tête pour parcourir avec un minimum de sérénité la distance d’une journée ou… d’une année ! Ne méprisons pas, dans la vie personnelle ou professionnelle, les vertus d’un emploi du temps réfléchi, sinon médité !
C’est un premier pas vers la paix de l’âme. Un simple bureau mal rangé, recouvert de papiers en souffrance, peut, en effet, déprimer profondément. Quand les oublis et les retards se multiplient, avec l’impression ressentie d’être étouffé ou submergé, il est nécessaire de tout remettre à plat et de s’imposer un « régime du temps » drastique. Avec des renoncements, des allègements.
Une bonne organisation reflète aussi une forme de beauté et de sagesse. Savoir dire non à une sollicitation, goûter un rendez-vous en prenant un peu d’avance, se donner le temps de la clarté intérieure avant de prendre une décision (Louis XIV répondait toujours : « Je verrai ! »), et surtout pouvoir respirer à pleins poumons la rafraîchissante gratuité du temps.
Mais je suis aussi bergsonien par tempérament : quand je dois décider de quelque chose, de mineur ou de majeur, je mets presque toujours en balance l’utilité de cette action avec la puissance de vie qu’elle recèle. Entre-t-elle en résonance avec ce qui me fait vibrer vraiment ? C’est une question d’oreille, non pas interne, mais intérieure. Ou de ressenti subtil. Je peux par exemple renoncer sans hésitation à quelque chose d’ « utile » ou à un quelconque intérêt pour poursuivre une conversation intéressante, prolonger une rencontre inattendue, écrire une page dont l’inspiration ne peut attendre, ou passer un après-midi d’errance bienheureuse en pleine forêt ou dans les rues de Paris.
Pour autant, je ne renonce pas, loin de là, à tout ce qui peut paraître ennuyeux ou désagréable. Déjà, il y a la fameuse « règle d’or », qui consiste à éviter de faire aux autres ce qu’on n’aime pas subir soi-même. En s’efforçant, par exemple, sauf empêchement impérieux, de ne pas décommander au dernier moment un déjeuner prévu.
Il est bon aussi de se poser cette question à chaque décision : cette dernière s’inscrit-elle dans mes fondamentaux ? Car les objectifs les plus concrets s’appuient aussi sur des piliers intérieurs. La vie n’est pas qu’une succession d’instants ; elle s’inscrit dans une durée qui lui confère son unité.
Tout cela étant dit, nous ne sommes pas des robots. Chacun a une histoire, avec ses fêlures intimes, ses contradictions inévitables, ses conflits de valeur ou ses sentiments violents qui peuvent l’envahir et le déstabiliser. L’affronter est l’occasion de se connaître mieux – et de reconnaître, surtout, sa simple humanité. Toute cette dramatique rend plus poignante encore cette « symphonie du temps qui passe » !
M. A. : Et vous, Erik, qui explorez l’esthétique picturale des « Date Paintings », seriez-vous plutôt einsteinien ou bergsonien ?
E. A. : Marc, même si les questions du temps, sous le prisme de la psychologie m’intéressent et font partie de mes réflexions, je suis tout de même plus einsteinien. La théorie de la relativité restreinte qui nous apprend que l’écoulement du « temps » est différent selon que l’on est ou non en mouvement. Mais également, la théorie de la relativité générale où l’on découvre que la gravitation est une déformation de l’espace-temps induite par les objets qui sont dans cet espace-temps et par leur énergie, ou encore les ondes gravitationnelles sont des univers qui m’habitent et me passionnent profondément. Aussi, je pense que la linéarité du temps est très discutable et que le « Temps » est bien différent de la représentation que l’on peut se faire d’une montre aux aiguilles qui sonnent la distance parcourue. Je pense, au contraire, que le « Temps » est relatif. Comme d’ailleurs beaucoup de choses dans nos sociétés, dans notre monde et dans l’Univers.
M. A. : Une dernière question pour tous les deux. Chez Spinoza, l’instant présent se définit mathématiquement comme un « infinitésimal ». C’est une notion abstraite, littéralement imperceptible, au sens de la perception humaine. Pourtant, à l’autre bout extrême du maniement mathématique du temps on trouve une autre notion, tout aussi abstraite, celle d’éternité, qui est elle-même une notion non soutenable par l’expérience et qui risque de nous faire perdre le sens de la réalité. Spinoza écrit pourtant, dans son Éthique : « Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels[1] ». Vous-mêmes, pensez-vous, que malgré le temps qui passe, je parle du temps des horloges, nous sommes éternels ?
J.-M. B. : Oui, je le pense. Mais pour comprendre l’éternité, il faut revenir à l’idée de présent. Car le passé a été et l’avenir n’est pas encore. Seul le présent existe mais qu’est-il ? Une évidence pas si évidente. Car il semble disparaître dans un instant infinitésimal, qui tend asymptotiquement vers zéro sans l’atteindre. Le présent, en tant que succession d’instants toujours divisibles, n’est jamais présent, il nous échappe toujours. Or, ce qui fonde le présent en tant que présent, c’est qu’il est présent, obstinément présent, et non pas absent à lui-même.
C’est pourquoi il transcende l’instant, il l’englobe dans une réalité supérieure. Quand je suis avec quelqu’un, cette présence dépasse l’instant, elle forme un tout – presque un tiers entre nous. On dit d’ailleurs qu’on est présent à une personne ou à un événement. Une unité mystérieuse cimente ce présent, qui résiste à la perpétuelle consumation de l’instant.
La voici donc, la porte dérobée de l’éternité, qui laisse passer un souffle d’air frais venu d’ailleurs : c’est cette présence du présent que nous ressentons par intermittence et de façon très imparfaite mais qui est toujours là. Quand elle paraît avoir déserté, nous nous sentons exilés. Le présent embrasse tous les temps et tout passe, sauf lui, éternellement nouveau.
De ce point de vue, le présent et l’éternité ne sont pas uniquement des notions abstraites mais aussi d’expérience. Mais nous autres, êtres humains, ne supportons l’éternité que mélangée au temps, avec une teneur infime. Sinon, elle serait, en effet, insoutenable. L’éternité baigne le temps comme une atmosphère invisible. Nous sommes plongés dedans comme un voyageur dans l’immensité du monde. Indépendamment de toute croyance, elle est une réalité qui imprègne toute notre existence.
L’éternité, c’est ce qui échappe au temps et le transcende. Ce qui a existé, existera, d’une certaine façon, pour toujours. Que nous croyions ou non en la vie après la mort. Dans une ode composée en 476 après J.-C., le poète grec Pindare écrivait : « Rien de nos actions justes ou injustes ne peut être anéanti. Le Temps même, père de toutes choses, ne saurait faire qu’elles n’aient pas été accomplies ». Terrible responsabilité quand on y pense d’être cloué à jamais à ses actes, perspective pétrifiante, inhumaine, désespérante, qui fait penser à « l’éternel retour » de Nietzsche.
Notre expérience intime, heureusement, est tout autre. C’est celle des mystiques et des artistes, mais elle est accessible à tout un chacun. Il suffit de faire silence en soi, dans l’écoute et le recueillement, car l’éternité vient nous visiter incognito. Pudique et discrète, loin de l’effroi suscité par le « silence éternel des espaces infinis », elle ne fait que de furtives mais fulgurantes apparitions. Comme dans une maison de famille dont les fenêtres ouvrent sur la nuit étoilée. Mais rien de mécanique en cette jeune éternité ; c’est toujours à un moment inattendu, dans une douceur de brise, qu’elle apparaît. Même son absence est présence. Car elle laisse dans son sillage un parfum de tendresse et d’amour.
E. A. : Marc, pour moi, l’éternité c’est quand le temps s’arrête, lorsqu’il s’effondre sur lui-même.
L’astrophysique me donne cette vision artistique de l’éternité. Je vois cet instant où l’on atteint l’horizon des événements d’un trou noir. Alors, le temps ralentit considérablement. Et au-delà, jusqu’à la singularité, je vois le temps s’arrêter et laisser place à l’éternité.
Aussi, quand le moment est venu de nous envoler, le temps doit sans doute s’effondrer sur lui-même pour nous ouvrir la porte de l’éternité.
Propos recueillis par Marc Alpozzo
Nota Bene : La première exposition parisienne d’Erik Andler « Distorted Date » aura lieu du jeudi 09 (vernissage) au jeudi 23 février (clôture) 2023. A l’Hôtel La Louisiane – 60 rue de Seine – 75 006 Paris.
Il y aura également plusieurs soirées de conférences & réflexion & convivialité sur le « Temps » durant l’exposition :
– vision philosophique du « Temps » avec les philosophes Jean-Marc Bastière et Marc Alpozzo le samedi 11 février de 17h30 à 19h30
– vision sentimentale du « Temps » avec une soirée-concours de textes (prose ou poèmes) d’amour contenant pour la Saint-Valentin le mardi 14 février. Le gagnant remportera une œuvre originale et unique, peinture numérique imprimée en digigraphie sur papier fine art et placée dans une caisse américaine de 54 x 73 cm d’Erik Andler. Les consignes sont ne pas excéder une page et inclure au moins une fois dans son texte les trois mots Temps, Amour, Eternité.
– vision neuroscience du « Temps » avec les chercheurs en neurosciences Daniel-Philippe de Sudres et Eric Durand-Billaud le jeudi 16 février à 19h
[1]Éthique, Cinquième partie, Scolie de la proposition 23.
« Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », disait Charles Baudelaire. En sa qualité d’historien de la Société Baudelaire, sise 26 rue Monsieur-le-Prince à Paris, l’auteur, oxfordien anglais et dramaturge né à Saint-Germain-des-Prés d’un grand-père juif, enquête. Il veut réhabiliter Gabrielle Bonheur Chasnel, dite Coco, née en 1883 hors mariage à Saumur. Placée à 12 ans avec ses jeunes sœurs auprès de cousines germaines de sa mère par un père aigri, elle apprend la couture et devient mythomane, s’inventant le passé et la famille dont elle rêvait. L’auteur reprend le mythe de « l’orphelinat » bien qu’il ne soit aucunement attesté.
Montée à Paris avec le fortuné Etienne Balsan, elle s’en lasse et s’éprend de « Boy », un Arthur Capel anglais, homme d’affaires qui la pousse à créer ses collections de chapeaux puis de modiste. Après 1918, le succès vient. Elle s’associe en 1921 avec les frères Wertheimer pour les parfums. Elle multiplie les amants, ce qui lui donne de nouvelles idées de mode. La célèbre « petite robe noire » date de 1926.
Quand la Seconde guerre mondiale éclate, elle ferme sa maison de couture et licencie ses quatre mille ouvrières, trop revendicatrices après le Front populaire affirment les mauvaises langues, mais peut-être surtout parce que les misères de la guerre et les délires nationalistes font mauvais ménage avec les futilités de la mode. Elle se consacre à ses parfums dont le fameux « N°5 » et tente d’user des nouvelles lois antisémites pour récupérer les droits que possèdent la famille juive Wertheimer. Mais ceux-ci, rusés et exilés aux Etats-Unis, ont fait passer la propriété aux mains de l’aryen Félix Amiot, qui leur redonnera après-guerre. Son antisémitisme d’alors est qualifié « de circonstance » par l’auteur parce qu’elle veut contrer l’aryanisation des affaires Wertheimer par un proche de Vichy.
De 1941 à 44, Chanel vit au Ritz, réquisitionné par la Luftwaffe, avec son amant allemand, le baron Hans Günther von Dincklage, qui émarge au renseignement militaire. Coco Chanel serait devenue espionne au service de l’Allemagne, selon des archives déclassifiées de la Préfecture de police de Paris. Elle aurait été chargée d’activer son ancien amant le duc de Westminster pour favoriser une paix séparée entre le Royaume-Uni et l’Allemagne lorsque cela commençait à sentir le roussi, en 1943. Elle aurait peut-être été agent double, servant aussi les Anglais du MI6 – en toute indépendance.
A la Libération, elle est brièvement interrogée par un Comité français d’épuration autoproclamé de FFI et laissée libre ; elle s’exile en Suisse. Elle ne revient à Paris pour rouvrir sa maison de couture que sur l’instance des frères Wertheimer qui veulent relancer leurs affaires de parfums. Elle meurt en 1971 à 87 ans, sèche et acariâtre, disent certains, en tout cas égocentrique, comme toujours. « Elle n’éprouvait aucun attachement pour autrui », cite l’auteur p.18. D’où ses invectives contre tout et tous.
Isée St. John Knowles se fonde sur les notes du peintre « baudelairien » Limouse à propos de Chanel. Il fait du dandysme la marque de fabrique de Coco, la femme libre qui défie les puissants et la moraline d’époque. « Sa volonté de ne dépendre que d’elle-même et de défier l’autorité de tous les protagonistes de l’histoire », dit l’auteur p.17. En bref, une féministe avant la lettre, vilipendée par le puritain yankee Vaughan dans une biographie biaisée par la moraline, la réprouvant de coucher « dans le lit de l’ennemi ».
Le livre, très illustré de documents et photos, se présente comme un collage en cinq parties baroques, la première sur les « années Saint-Germain » de Chanel 1924-37, la seconde sur « le temps de guerre », la troisième un « tableau synoptique 1939-44 », la quatrième une pièce de théâtre écrite par l’auteur sur Chanel « cette femme libre », etc. et la cinquième « un jaillissement de lumière dans les ténèbres » contant des anecdotes personnelles. Une forme d’hommage de la Société Baudelaire pour les cinquante ans de la mort de Coco plus qu’une œuvre circonstanciée d’historien.
Correspondance de Christian de Maussion avec l’écrivain Luc-Olivier d’Algange
Cher Christian de Maussion, Guilaine vient de me faire parvenir votre livre » La fin des haricots ». Outre le propos, et sa justesse roborative, me revient la formule de Céline, parlant de Morand, » faire jazzer la langue française », quand bien même je pense aussi à Scarlatti, à ses virevoltes heureuses, à la venvole. Merci donc pour la musique, si nécessaire en ces temps assourdissants. Bien à vous. Luc-Olivier d’A.
Cher Luc-Olivier d’Algange, Morand, Scarlatti ! Comme vous y allez ! Votre indulgence à mon endroit est extrêmement obligeante. Elle flatte ma petite vanité d’auteur. C’est une cible que vous fléchez en plein cœur. Je vous suis très reconnaissant. À vous, bien à vous, cher Olivier d’Algange